L'UNIVERSITÉ LIBERTÉ

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novembre 05, 2016

Les poésies, la vision et la stratégie de la Liberté

Ce site n'est plus sur FB, alors n'hésitez pas à le diffuser au sein de différents groupes, comme sur vos propres murs respectifs. D'avance merci. L'Université Liberté, un site de réflexions, analyses et de débats avant tout, je m'engage a aucun jugement, bonne lecture. Je vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...Merci de vos lectures, et de vos analyses. 

Librement vôtre - Faisons ensemble la liberté, la Liberté fera le reste. 



Sommaire:

A) Une Semaine à Paris - Casimir Delavigne, Les Messéniennes

B) Rages de Césars - Arthur Rimbaud, Poésies

C) Mouton - Jules Delavigne, Conclusions, 2008

D) Moïse - Écrit en 1822 - Alfred de Vigny, Poèmes antiques et modernes

E) Ma Bohème - Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)

F) Liberté - Paul Eluard - Poésie et vérité 1942 (recueil clandestin), Au rendez-vous allemand (1945, Les Editions de Minuit)

G) Le Verger - Anna de Noailles, Le coeur innombrable, 1901

H) Le Voyage - Charles Baudelaire

I) Le Forgeron - Arthur Rimbaud, Poésies

J) La liberté, ou une nuit à Rome - Alphonse de Lamartine, Nouvelles méditations poétiques

K) La Liberté - (Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars 1787.)
André Chénier

L) Liberté ! - Victor HUGO   (1802-1885)

M) POURQUOI LES LIBERTARIENS DÉFENDENT-ILS LA LIBERTÉ ? - Christian Michel - QL

N) Stratégie vers la liberté - Bertrand Lemennicier - son site
 



A) Une Semaine à Paris


Aux Français
Debout ! mânes sacrés de mes concitoyens !
Venez ; inspirez-les, ces vers où je vous chante.
Debout, morts immortels, héroïques soutiens
De la liberté triomphante !

Brûlant, désordonné, sans frein dans son essor,
Comme un peuple en courroux qu’un même cri soulève,
Que cet hymne vers vous s’élève
De votre sang qui fume encor !
Quels sont donc les malheurs que ce jour nous apporte ?
— Ceux que nous présageaient ses ministres et lui.
— Quoi ! malgré ses serments ! — Il les rompt aujourd’hui…
— Le ciel les a reçus.— Et le vent les emporte.
— Mais les élus du peuple ?… — Il les a cassés tous.
— Les lois qu’il doit défendre ? — Esclaves comme nous.
— Et la pensée ? — Aux fers. — Et la liberté ? — Morte.
— Quel était notre crime ? — En vain nous le cherchons.
— Pour mettre en interdit la patrie opprimée,
Son droit ? — C’est le pouvoir. — Sa raison ? — Une armée.
— La nôtre est un peuple : marchons.

Ils marchaient, ils couraient sans armes,
Ils n’avaient pas encor frappé,
On les tue ; ils criaient : Le monarque est trompé !
On les tue… ô fureur ! Pour du sang, quoi ! des larmes !
De vains cris pour du sang ! — Ils sont morts les premiers ;
Vengeons-les, ou mourons. — Des armes ! — Où les prendre ?
— Dans les mains de leurs meurtriers :
A qui donne la mort c’est la mort qu’il faut rendre.

Vengeance ! place au drapeau noir !
Passage, citoyens ! place aux débris funèbres
Qui reçoivent dans les ténèbres
Les serments de leur désespoir !
Porté par leurs bras nus, le cadavre s’avance.
Vengeance ! tout un peuple a répété : Vengeance !
Restes inanimés, vous serez satisfaits.
Le peuple vous l’a dit, et sa parole est sûre ;
Ce n’est pas lui qui se parjure :
Il a tenu quinze ans les serments qu’il a faits.

Il s’est levé : le tocsin sonne ;
Aux appels bruyants des tambours,
Aux éclats de l’obus qui tonne,
Vieillards, enfants, cité, faubourgs,
Sous les haillons, sous l’épaulette,
Armés, sans arme, unis, épars,
Se roulent contre les remparts
Que le fer de la baïonnette
Leur oppose de toutes parts.
Ils tombent ; mais dans cette ville,
Où sur chaque pavé sanglant
La mort enfante en immolant,
Pour un qui tombe il en naît mille.

Ouvrez, ouvrez encor les grilles de Saint-Cloud !
Vomissez des soldats pour nous livrer bataille.
Le sabre est dans leurs mains ; dans leurs rangs, la mitraille,
Mais de la Liberté l’arsenal est partout.

Que nous importe, à nous, l’instrument qui nous venge !
Une foule intrépide agite en rugissant
La scie aux dents d’acier, le levier, le croissant ;
Sous sa main citoyenne en arme tout se change :
Des foyers fastueux les marbres détachés,
Les grès avec effort de la terre arrachés,
Sont des boulets pour sa colère ;
Et, soldats comme nous, nos femmes et nos sœurs
Font pleuvoir sur les oppresseurs
Cette mitraille populaire.

Qu’ils aient l’ordre pour eux, le désordre est pour nous !
Désordre intelligent, qui seconde l’audace,
Qui commande, obéit, marque à chacun sa place,
Comme un seul nous fait agir tous,
Et qui prouve à la tyrannie,
En brisant son sceptre abhorré,
Que par la patrie inspiré,
Un peuple, comme un homme, a ses jours de génie.

Quoi ! toujours sous le feu, si jeune, au premier rang !
Retenons ce martyr que trop d’ardeur enflamme.
Il court, il va mourir… Relevons le mourant :
O Liberté !… c’est une femme !

Quel est-il, ce guerrier suspendu dans les airs ?
De son drapeau qu’il tient encore
Il roule autour de lui le linceul tricolore,
Et disparaît au milieu des éclairs.
Viens recueillir sa dernière parole,
Grande ombre de Napoléon !
C’est à toi de graver son nom
Sur les piliers du nouveau pont d’Arcole.

Ce soleil de juillet qu’enfin nous revoyons,
Il a brillé sur la Bastille,
Oui, le voilà, c’est lui ! La Liberté, sa fille,
Vient de renaître à ses rayons.
Luis pour nous, accomplis l’œuvre de délivrance ;
Avance, mois sauveur, presse ta course, avance :
Il faut trois jours à ces héros.
Abrège au moins pour eux les nuits qui sont sans gloire ;
Avance, ils n’auront de repos
Que dans la tombe ou la victoire.

Nuits lugubres ! tout meurt, lumière et mouvement.
De cette obscurité muette et sépulcrale
Quels bruits inattendus sortent par intervalle ?
Le cliquetis du fer qui heurte pesamment
Des débris entassés la barrière inégale ;
Ces cris se répondant de moment en moment :
Qui vive ? — Citoyens. — Garde à vous, sentinelles !
L’adieu de deux amis, dont un embrassement
Vient de confondre encor les âmes fraternelles ;
Les soupirs d’un blessé qui s’éteint lentement,
Et sous l’arche plaintive un sourd frémissement,
Quand l’onde, en tournoyant, vient refermer la tombe
D’un cadavre qui tombe…

Au Louvre, amis ; voici le jour !
Battez la charge ! Au Louvre ! Au Louvre !
Balayé par le plomb qui se croise et les couvre,
Chacun, pour mourir à son tour,
Vient remplir le rang qui s’entr’ouvre.
Le bataillon grossit sous ce feu dévorant.
Son chef dans la poussière en vain roule expirant,
Il saisit la victime, il l’enlève, il l’emporte,
Il s’élance, il triomphe, il entre… Quel tableau !
Dieu juste ! la voilà victorieuse et morte,
Sur le trône de son bourreau !

Allez, volez, tombez dans la Seine écumante,
D’un pouvoir parricide emblèmes abolis.
Allez, chiffres brisés ; allez, pourpre fumante ;
Allez, drapeaux déchus, que le meurtre a salis !
Dépouilles des vaincus, par le fleuve entraînées,
Dépouilles des martyrs que je pleure aujourd’hui,
Allez, et sur les flots, à Saint-Cloud, portez-lui
Le bulletin des trois journées !

Victoire ! embrassons-nous. — Tu vis ! — Je te revoi !
— Le fer de l’étranger m’épargna comme toi.
— Quel triomphe ! en trois jours. —Honneur à ton courage !
— Gloire au tien ! — C’est ton nom qu’on cite le premier.
— N’en citons qu’un. — Lequel ? — Celui du peuple entier.
Hier qu’il était brave ! aujourd’hui qu’il est sage !
— Du trépas, en mourant, un d’eux m’a préservé.
— Mais ton sang coule encor.—Ma blessure est légère.
— Et ton frère ? — Il n’est plus. — L’assassin de ton frère,
Tu l’as puni ? — Je l’ai sauvé.

Ah ! qu’on respire avec délices,
Et qu’il est enivrant, l’air de la liberté !
Comment regarder sans fierté
Ces murs couverts de cicatrices,
Ces drapeaux qu’à l’exil redemandaient nos pleurs,
Et dont nous revoyons les glorieux symboles
Voltiger, s’enlacer, courber leurs trois couleurs
Sur ces nobles enfants, l’orgueil de nos écoles !
Des fleurs à pleines mains, des fleurs pour ces guerriers !
Jetez-leur au hasard des couronnes civiques :
Ils ne tomberont, vos lauriers,
Que sur des têtes héroïques.

Mais lui, que sans l’abattre ont jadis éprouvé
Le despotisme et la licence,
Que la vieillesse a retrouvé
Ce qu’il fut dans l’adolescence,
Entourons-le d’amour ! Français, Américains,
De baisers et de pleurs couvrons ses vieilles mains !
La popularité, si souvent infidèle,
Est fille de la terre et meurt en peu d’instants :
La sienne, plus jeune et plus belle,
A traversé les mers, a triomphé du temps :
C’était à la vertu d’en faire une immortelle.

O toi, roi citoyen, qu’il presse dans ses bras
Aux cris d’un peuple entier dont les transports sont juste
Tu fus mon bienfaiteur, je ne te louerai pas :
Les poètes des rois sont leurs actes augustes.
Que ton règne te chante, et qu’on dise après nous :
Monarque, il fut sacré par la raison publique ;
Sa force fut la loi ; l’honneur, sa politique ;
Son droit divin, l’amour de tous.

Pour toi, peuple affranchi, dont le bonheur commence,
Tu peux croiser tes bras après ton œuvre immense ;
Purs de tous les excès, huit jours l’ont enfanté,
ils ont conquis les lois, chassé la tyrannie,
Et couronné la Liberté :
Peuple, repose-toi ; ta semaine est finie !


Casimir Delavigne, Les Messéniennes



B) Rages de Césars

L’homme pâle, le long des pelouses fleuries,
Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents :
L’Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries
– Et parfois son oeil terne a des regards ardents…

Car l’Empereur est soûl de ses vingt ans d’orgie !
Il s’était dit :  » Je vais souffler la liberté
Bien délicatement, ainsi qu’une bougie ! «
La liberté revit ! Il se sent éreinté !

Il est pris. – Oh ! quel nom sur ses lèvres muettes
Tressaille ? Quel regret implacable le mord ?
On ne le saura pas. L’Empereur a l’oeil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes…
– Et regarde filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.


Arthur Rimbaud, Poésies



C) Mouton

Les images passent et repassent
Dans sa tête, de mouton
Normal
Images de couloirs sinueux d’une enfance sacrée
Bordel
Les cheminées tombent une par une
Les poutres en acier se déforment
Tout est insufflé dans une spirale descendante sans fin

Il a lu tout ce qu’il fallait lire
Il a étudié les meilleurs
Il a dansé, chanté
Pleuré

L’heure de se réveiller arrive
Le soleil se lève, tout comme son indifférence
Et, comme d’habitude, il part brouter dans son champ
Avec les autres moutons parfaits


Jules Delavigne, Conclusions, 2008



D) Moïse

Le soleil prolongeait sur la cime des tentes
Ces obliques rayons, ces flammes éclatantes,
Ces larges traces d’or qu’il laisse dans les airs,
Lorsqu’en un lit de sable il se couche aux déserts.
La pourpre et l’or semblaient revêtir la campagne.
Du stérile Nébo gravissant la montagne,
Moïse, homme de Dieu, s’arrête, et, sans orgueil,
Sur le vaste horizon promène un long coup d’œil.
Il voit d’abord Phasga, que des figuiers entourent,
Puis, au-delà des monts que ses regards parcourent,
S’étend tout Galaad, Éphraïm, Manassé,
Dont le pays fertile à sa droite est placé ;
Vers le Midi, Juda, grand et stérile, étale
Ses sables où s’endort la mer occidentale ;
Plus loin, dans un vallon que le soir a pâli,
Couronné d’oliviers, se montre Nephtali ;
Dans des plaines de fleurs magnifiques et calmes,
Jéricho s’aperçoit, c’est la ville des palmes ;
Et, prolongeant ses bois, des plaines de Phogor
Le lentisque touffu s’étend jusqu’à Ségor.
Il voit tout Chanaan, et la terre promise,
Où sa tombe, il le sait, ne sera point admise.
Il voit ; sur les Hébreux étend sa grande main,
Puis vers le haut du mont il reprend son chemin.

Or, des champs de Moab couvrant la vaste enceinte,
Pressés au large pied de la montagne sainte,
Les enfants d’Israël s’agitaient au vallon
Comme les blés épais qu’agite l’aquilon.
Dès l’heure où la rosée humecte l’or des sables
Et balance sa perle au sommet des érables,
Prophète centenaire, environné d’honneur,
Moïse était parti pour trouver le Seigneur.
On le suivait des yeux aux flammes de sa tête,
Et, lorsque du grand mont il atteignit le faîte,
Lorsque son front perça le nuage de Dieu
Qui couronnait d’éclairs la cime du haut lieu,
L’encens brûla partout sur les autels de pierre,
Et six cent mille Hébreux, courbés dans la poussière,
À l’ombre du parfum par le soleil doré,
Chantèrent d’une voix le cantique sacré ;
Et les fils de Lévi, s’élevant sur la foule,
Tels qu’un bois de cyprès sur le sable qui roule,
Du peuple avec la harpe accompagnant les voix,
Dirigeaient vers le ciel l’hymne du Roi des Rois.

Et, debout devant Dieu, Moïse ayant pris place,
Dans le nuage obscur lui parlait face à face.

Il disait au Seigneur : « Ne finirai-je pas ?
Où voulez-vous encor que je porte mes pas ?
Je vivrai donc toujours puissant et solitaire ?
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre. —
Que vous ai-je donc fait pour être votre élu ?
J’ai conduit votre peuple où vous avez voulu.
Voilà que son pied touche à la terre promise,
De vous à lui qu’un autre accepte l’entremise,
Au coursier d’Israël qu’il attache le frein ;
Je lui lègue mon livre et la verge d’airain.

« Pourquoi vous fallut-il tarir mes espérances,
Ne pas me laisser homme avec mes ignorances,
Puisque du mont Horeb jusques au mont Nébo
Je n’ai pas pu trouver le lieu de mon tombeau ?
Hélas ! vous m’avez fait sage parmi les sages !
Mon doigt du peuple errant a guidé les passages.
J’ai fait pleuvoir le feu sur la tête des rois ;
L’avenir à genoux adorera mes lois ;
Des tombes des humains j’ouvre la plus antique,
La mort trouve à ma voix une voix prophétique,
Je suis très grand, mes pieds sont sur les nations,
Ma main fait et défait les générations. —
Hélas ! je suis, Seigneur, puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre !

« Hélas ! je sais aussi tous les secrets des cieux,
Et vous m’avez prêté la force de vos yeux.
Je commande à la nuit de déchirer ses voiles ;
Ma bouche par leur nom a compté les étoiles,
Et, dès qu’au firmament mon geste l’appela,
Chacune s’est hâtée en disant : Me voilà.
J’impose mes deux mains sur le front des nuages
Pour tarir dans leurs flancs la source des orages ;
J’engloutis les cités sous les sables mouvants ;
Je renverse les monts sous les ailes des vents ;
Mon pied infatigable est plus fort que l’espace ;
Le fleuve aux grandes eaux se range quand je passe,
Et la voix de la mer se tait devant ma voix.
Lorsque mon peuple souffre, ou qu’il lui faut des lois,
J’élève mes regards, votre esprit me visite ;
La terre alors chancelle et le soleil hésite,
Vos anges sont jaloux et m’admirent entre eux.
Et cependant, Seigneur, je ne suis pas heureux ;
Vous m’avez fait vieillir puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre.

« Sitôt que votre souffle a rempli le berger,
Les hommes se sont dit : Il nous est étranger ;
Et les yeux se baissaient devant mes yeux de flamme,
Car ils venaient, hélas ! d’y voir plus que mon âme.
J’ai vu l’amour s’éteindre et l’amitié tarir,
Les vierges se voilaient et craignaient de mourir.
M’enveloppant alors de la colonne noire,
J’ai marché devant tous, triste et seul dans ma gloire,
Et j’ai dit dans mon cœur : Que vouloir à présent ?
Pour dormir sur un sein mon front est trop pesant,
Ma main laisse l’effroi sur la main qu’elle touche,
L’orage est dans ma voix, l’éclair est sur ma bouche ;
Aussi, loin de m’aimer, voilà qu’ils tremblent tous,
Et, quand j’ouvre les bras, on tombe à mes genoux.
Ô Seigneur ! j’ai vécu puissant et solitaire,
Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre ! »

Or, le peuple attendait, et, craignant son courroux,
Priait sans regarder le mont du Dieu jaloux ;
Car s’il levait les yeux, les flancs noirs du nuage
Roulaient et redoublaient les foudres de l’orage,
Et le feu des éclairs, aveuglant les regards,
Enchaînait tous les fronts courbés de toutes parts.

Bientôt le haut du mont reparut sans Moïse. —
Il fut pleuré. — Marchant vers la terre promise,
Josué s’avançait pensif et pâlissant,
Car il était déjà l’élu du Tout-Puissant.


Écrit en 1822
Alfred de Vigny, Poèmes antiques et modernes




E) Ma Bohème

Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
Mon paletot aussi devenait idéal ;
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !

Mon unique culotte avait un large trou.
– Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
– Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou

Et je les écoutais, assis au bord des routes,
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur !


Arthur Rimbaud, Cahier de Douai (1870)




F) Liberté

Sur mes cahiers d’écolier
Sur mon pupitre et les arbres
Sur le sable sur la neige
J’écris ton nom

Sur toutes les pages lues
Sur toutes les pages blanches
Pierre sang papier ou cendre
J’écris ton nom

Sur les images dorées
Sur les armes des guerriers
Sur la couronne des rois
J’écris ton nom

Sur la jungle et le désert
Sur les nids sur les genêts
Sur l’écho de mon enfance
J’écris ton nom

Sur les merveilles des nuits
Sur le pain blanc des journées
Sur les saisons fiancées
J’écris ton nom

Sur tous mes chiffons d’azur
Sur l’étang soleil moisi
Sur le lac lune vivante
J’écris ton nom

Sur les champs sur l’horizon
Sur les ailes des oiseaux
Et sur le moulin des ombres
J’écris ton nom

Sur chaque bouffée d’aurore
Sur la mer sur les bateaux
Sur la montagne démente
J’écris ton nom

Sur la mousse des nuages
Sur les sueurs de l’orage
Sur la pluie épaisse et fade
J’écris ton nom

Sur les formes scintillantes
Sur les cloches des couleurs
Sur la vérité physique
J’écris ton nom

Sur les sentiers éveillés
Sur les routes déployées
Sur les places qui débordent
J’écris ton nom

Sur la lampe qui s’allume
Sur la lampe qui s’éteint
Sur mes maisons réunies
J’écris ton nom

Sur le fruit coupé en deux
Du miroir et de ma chambre
Sur mon lit coquille vide
J’écris ton nom

Sur mon chien gourmand et tendre
Sur ses oreilles dressées
Sur sa patte maladroite
J’écris ton nom

Sur le tremplin de ma porte
Sur les objets familiers
Sur le flot du feu béni
J’écris ton nom

Sur toute chair accordée
Sur le front de mes amis
Sur chaque main qui se tend
J’écris ton nom

Sur la vitre des surprises
Sur les lèvres attentives
Bien au-dessus du silence
J’écris ton nom

Sur mes refuges détruits
Sur mes phares écroulés
Sur les murs de mon ennui
J’écris ton nom

Sur l’absence sans désir
Sur la solitude nue
Sur les marches de la mort
J’écris ton nom

Sur la santé revenue
Sur le risque disparu
Sur l’espoir sans souvenir
J’écris ton nom

Et par le pouvoir d’un mot
Je recommence ma vie
Je suis né pour te connaître
Pour te nommer

Liberté.

Paul Eluard
Poésie et vérité 1942 (recueil clandestin)
Au rendez-vous allemand (1945, Les Editions de Minuit)




G) Le Verger

Dans le jardin, sucré d’œillets et d’aromates,
Lorsque l’aube a mouillé le serpolet touffu,
Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,
Chancellent, de rosée et de sève pourvus,

Je viendrai, sous l’azur et la brume flottante,
Ivre du temps vivace et du jour retrouvé ;
Mon cœur se dressera comme le coq qui chante
Insatiablement vers le soleil levé.

L’air chaud sera laiteux sur toute la verdure,
Sur l’effort généreux et prudent des semis,
Sur la salade vive et le buis des bordures,
Sur la cosse qui gonfle et qui s’ouvre à demi ;

La terre labourée où mûrissent les graines
Ondulera, joyeuse et douce, à petits flots,
Heureuse de sentir dans sa chair souterraine
Le destin de la vigne et du froment enclos.

Des brugnons roussiront sur leurs feuilles, collées
Au mur où le soleil s’écrase chaudement ;
La lumière emplira les étroites allées
Sur qui l’ombre des fleurs est comme un vêtement.

Un goût d’éclosion et de choses juteuses
Montera de la courge humide et du melon,
Midi fera flamber l’herbe silencieuse,
Le jour sera tranquille, inépuisable et long.

Et la maison, avec sa toiture d’ardoises,
Laissant sa porte sombre et ses volets ouverts,
Respirera l’odeur des coings et des framboises
Éparse lourdement autour des buissons verts ;

Mon cœur indifférent et doux aura la pente
Du feuillage flexible et plat des haricots
Sur qui l’eau de la nuit se dépose et serpente
Et coule sans troubler son rêve et son repos.

Je serai libre enfin de crainte et d’amertume,
Lasse comme un jardin sur lequel il a plu,
Calme comme l’étang qui luit dans l’aube et fume,
Je ne souffrirai plus, je ne penserai plus,

Je ne saurai plus rien des choses de ce monde,
Des peines de ma vie et de ma nation,
J’écouterai chanter dans mon âme profonde
L’harmonieuse paix des germinations.

Je n’aurai pas d’orgueil, et je serai pareille,
Dans ma candeur nouvelle et ma simplicité,
À mon frère le pampre et ma sœur la groseille
Qui sont la jouissance aimable de l’été ;

Je serai si sensible et si jointe à la terre
Que je pourrai penser avoir connu la mort,
Et me mêler, vivante, au reposant mystère
Qui nourrit et fleurit les plantes par les corps.

Et ce sera très bon et très juste de croire
Que mes yeux ondoyants sont à ce lin pareils,
Et que mon cœur, ardent et lourd, est cette poire
Qui mûrit doucement sa pelure au soleil…


Anna de Noailles, Le coeur innombrable, 1901




H) Le Voyage

À Maxime Du Camp
I
Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,
L’univers est égal à son vaste appétit.
Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !
Aux yeux du souvenir que le monde est petit !

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le cœur gros de rancune et de désirs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Berçant notre infini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;
D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,
La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n’être pas changés en bêtes, ils s’enivrent
D’espace et de lumière et de cieux embrasés ;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent
Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,
De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,
Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là, dont les désirs ont la forme des nues,
Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon,
De vastes voluptés, changeantes, inconnues,
Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !

II
Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils
La Curiosité nous tourmente et nous roule,
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,
Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où !
Où l’Homme, dont jamais l’espérance n’est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ;
Une voix retentit sur le pont : « Ouvre l’œil ! »
Une voix de la hune, ardente et folle, crie :
« Amour… gloire… bonheur ! » Enfer ! c’est un écueil !

Chaque îlot signalé par l’homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin ;
L’Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.

Ô le pauvre amoureux des pays chimériques !
Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue,
Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis ;
Son œil ensorcelé découvre une Capoue
Partout où la chandelle illumine un taudis.

III
Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers !
Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,
Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile !
Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.

Dites, qu’avez-vous vu ?
IV
« Nous avons vu des astres
Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ;
Et, malgré bien des chocs et d’imprévus désastres,
Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cités dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inquiète
De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus beaux paysages,
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le désir nous rendait soucieux !

– La jouissance ajoute au désir de la force.
Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d’engrais,
Cependant que grossit et durcit ton écorce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus près !

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cyprès ? – Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace,
Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de loin !

Nous avons salué des idoles à trompe ;
Des trônes constellés de joyaux lumineux ;
Des palais ouvragés dont la féerique pompe
Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse. »

V
Et puis, et puis encore ?
VI
« Ô cerveaux enfantins !
Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l’avoir cherché,
Du haut jusques en bas de l’échelle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût ;
L’homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l’esclave et ruisseau dans l’égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ;
La fête qu’assaisonne et parfume le sang ;
Le poison du pouvoir énervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à la nôtre,
Toutes escaladant le ciel ; la Sainteté,
Comme en un lit de plume un délicat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupté ;

L’Humanité bavarde, ivre de son génie,
Et, folle maintenant comme elle était jadis,
Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie :
« Ô mon semblable, ô mon maître, je te maudis ! »

Et les moins sots, hardis amants de la Démence,
Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin,
Et se réfugiant dans l’opium immense !
– Tel est du globe entier l’éternel bulletin. »

VII
Amer savoir, celui qu’on tire du voyage !
Le monde, monotone et petit, aujourd’hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image :
Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui !

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ;
Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit
Pour tromper l’ennemi vigilant et funeste,
Le Temps ! Il est, hélas ! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres,
À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce rétiaire infâme : il en est d’autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échine,
Nous pourrons espérer et crier : En avant !
De même qu’autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténèbres
Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.
Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres,
Qui chantent : « Par ici ! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé ! c’est ici qu’on vendange
Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim ;
Venez vous enivrer de la douceur étrange
De cette après-midi qui n’a jamais de fin ! »

À l’accent familier nous devinons le spectre ;
Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.
« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre ! »
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !


Charles Baudelaire


 I) Le Forgeron

Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant
D’ivresse et de grandeur, le front large , riant
Comme un clairon d’airain, avec toute sa bouche,
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
Que le Peuple était là, se tordant tout autour,
Et sur les lambris d’or traînait sa veste sale.
Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle
Pâle comme un vaincu qu’on prend pour le gibet,
Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait
Car ce maraud de forge aux énormes épaules
Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
Que cela l’empoignait au front, comme cela !
« Donc, Sire, tu sais bien , nous chantions tra la la
Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres :
Le Chanoine au soleil disait ses patenôtres
Sur des chapelets clairs grenés de pièces d’or
Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor
Et l’un avec la hart, l’autre avec la cravache
Nous fouaillaient – Hébétés comme des yeux de vache,
Nos yeux ne pleuraient pas ; nous allions, nous allions,
Et quand nous avions mis le pays en sillons,
Quand nous avions laissé dans cette terre noire
Un peu de notre chair… nous avions un pourboire
Nous venions voir flamber nos taudis dans la nuit
Nos enfants y faisaient un gâteau fort bien cuit.
« Oh ! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises,
C’est entre nous. J’admets que tu me contredises.
Or, n’est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin
Dans les granges entrer des voitures de foin
Enormes ? De sentir l’odeur de ce qui pousse,
Des vergers quand il pleut un peu, de l’herbe rousse ?
De voir les champs de blé, les épis pleins de grain,
De penser que cela prépare bien du pain ?…
Oui, l’on pourrait, plus fort , au fourneau qui s’allume,
Chanter joyeusement en martelant l’enclume,
Si l’on était certain qu’on pourrait prendre un peu,
Étant homme, à la fin !, de ce que donne Dieu !
– Mais voilà, c’est toujours la même vieille histoire !
« Oh je sais, maintenant ! Moi, je ne peux plus croire,
Quand j’ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau
Qu’un homme vienne là, dague sous le manteau,
Et me dise : « Maraud , ensemence ma terre ! »
Que l’on arrive encor, quand ce serait la guerre,
Me prendre mon garçon comme cela, chez moi !
– Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi,
Tu me dirais : Je veux !.. – Tu vois bien, c’est stupide.
Tu crois que j’aime à voir ta baraque splendide,
Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons :
Ils ont rempli ton nid de l’odeur de nos filles
Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles
Et nous dir i ons : C’est bien : les pauvres à genoux !
Nous dorer i ons ton Louvre en donnant nos gros sous !
Et tu te soûlera i s, tu fera i s belle fête.
– Et ces Messieurs rir aie nt, les reins sur notre tête !
« Non. Ces saletés-là datent de nos papas !
Oh ! Le Peuple n’est plus une putain. Trois pas
Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière
Cette bête suait du sang à chaque pierre
Et c’était dégoûtant, la Bastille debout
Avec ses murs lépreux qui nous rappelaient tout
Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre !
– Citoyen ! citoyen ! c’était le passé sombre
Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour !
Nous avions quelque chose au cœur comme l’amour.
Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines.
Et, comme des chevaux, en soufflant des narines
Nous marchions, nous chantions, et ça nous battait là….
Nous allions au soleil, front haut,-comme cela -,
Dans Paris accourant devant nos vestes sales.
Enfin ! Nous nous sentions Hommes ! Nous étions pâles,
Sire, nous étions soûls de terribles espoirs :
Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
Les piques à la main ; nous n’eûmes pas de haine,
– Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux !

« Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous !
Le flot des ouvriers a monté dans la rue,
Et ces maudits s’en vont, foule toujours accrue
Comme des revenants, aux portes des richards.
Moi, je cours avec eux assommer les mouchards :
Et je vais dans Paris le marteau sur l’épaule,
Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle,
Et, si tu me riais au nez, je te tuerais !
– Puis, tu dois y compter, tu te feras des frais
Avec tes avocats , qui prennent nos requêtes
Pour se les renvoyer comme sur des raquettes
Et, tout bas, les malins ! Nous traitant de gros sots !
Pour mitonner des lois, ranger des de petits pots
Pleins de menus décrets , de méchantes droguailles
S’amuser à couper proprement quelques tailles,
Puis se boucher le nez quand nous passons près d’eux,
– Ces chers avocassiers qui nous trouvent crasseux !
Pour débiter là-bas des milliers de sornettes !
Et ne rien redouter sinon les baïonnettes,
Nous en avons assez, de tous ces cerveaux plats !
Ils embêtent le peuple . Ah ! ce sont là les plats
Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes féroces,
Quand nous cassons déjà les sceptres et les crosses !.. »
Puis il le prend au bras, arrache le velours
Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours
Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
La foule épouvantable avec des bruits de houle,
Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
Ses clameurs , ses grands cris de halles et de bouges,
Tas sombre de haillons taché de bonnets rouges !
L’Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
Au R oi pâle , suant qui chancelle debout,
Malade à regarder cela !
« C’est la Crapule,
Sire. ça bave aux murs, ça roule , ça pullule …
– Puisqu’ils ne mangent pas, Sire, ce sont les gueux !
Je suis un forgeron : ma femme est avec eux,
Folle ! Elle vient chercher du pain aux Tuileries !
– On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
J’ai trois petits. Je suis crapule. – Je connais
Des vieilles qui s’en vont pleurant sous leurs bonnets
Parce qu’on leur a pris leur garçon ou leur fille :
C’est la crapule. – Un homme était à la bastille,
D’autres étaient forçats, c’étaient des citoyens
Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens :
On les insulte ! Alors, ils ont là quelque chose
Qui leur fait mal, allez ! C’est terrible, et c’est cause
Que se sentant brisés, que, se sentant damnés,
Ils viennent maintenant hurler sous votre nez !
Crapule. – Là-dedans sont des filles, infâmes
Parce que, – vous saviez que c’est faible, les femmes,
Messeigneurs de la cour, – que sa veut toujours bien,-
Vous avez sali leur âme, comme rien !
Vos belles, aujourd’hui, sont là. C’est la crapule.

« Oh ! tous les Malheureux, tous ceux dont le dos brûle
Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
Et dans ce travail-là sentent crever leur front
Chapeau bas, mes bourgeois ! Oh ! ceux-là, sont les Hommes !
Nous sommes Ouvriers, Sire ! Ouvriers ! Nous sommes
Pour les grands temps nouveaux où l’on voudra savoir,
Où l’Homme forgera du matin jusqu’au soir,
Où, lentement vainqueur, il chassera la chose
Poursuivant les grands buts, cherchant les grandes causes,
Et montera sur Tout, comme sur un cheval !
Oh ! nous sommes contents, nous aurons bien du mal,
Tout ce qu’on ne sait pas, c’est peut-être terrible :
Nous pendrons nos marteaux, nous passerons au crible
Tout ce que nous savons : puis, Frères, en avant !
Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
De mauvais, travaillant sous l’auguste sourire
D’une femme qu’on aime avec un noble amour :
Et l’on travaillerait fièrement tout le jour,
Ecoutant le devoir comme un clairon qui sonne :
Et l’on se trouverait fort heureux ; et personne
Oh ! personne, surtout, ne vous ferait plier !…
On aurait un fusil au-dessus du foyer….
…………………………………………….
« Oh ! mais l’air est tout plein d’une odeur de bataille
Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille ! » Fin de la version courte

Oh ! mais l’air est tout plein d’une odeur de bataille !
Que te disais-je donc ? Je suis de la canaille !
Il reste des mouchards et des accapareurs.
Nous sommes libres, nous ! Nous avons des terreurs
Où nous nous sentons grands, oh ! si grands ! Tout à l’heure
Je parlais de devoir calme, d’une demeure…
Regarde donc le ciel ! C’est trop petit pour nous,
Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux !
Regarde donc le ciel ! Je rentre dans la foule,
Dans la grande canaille effroyable, qui roule,
Sire, tes vieux canons sur les sales pavés :
Oh ! quand nous serons morts, nous les aurons lavés
Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France
Poussent leurs régiments en habits de gala,
Eh bien, n’est-ce pas, vous tous? Merde à ces chiens-là !
Il reprit son marteau sur l’épaule. La foule
Près de cet homme-là se sentait l’âme saoule,
Et, dans la grande cour, dans les appartements,
Où Paris haletait avec des hurlements,
Un frisson secoua l’immense populace.
Alors, de sa main large et superbe de crasse,
Bien que le roi ventru suat, le Forgeron,
Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front !


Arthur Rimbaud, Poésies





J) La liberté, ou une nuit à Rome

Comme l’astre adouci de l’antique Elysée,
Sur les murs dentelés du sacré Colysée,
L’astre des nuits, perçant des nuages épars,
Laisse dormir en paix ses longs et doux regards,
Le rayon qui blanchit ses vastes flancs de pierre,
En glissant à travers les pans fIottants du lierre,
Dessine dans l’enceinte un lumineux sentier ;
On dirait le tombeau d’un peuple tout entier,
Où la mémoire, errante après des jours sans nombre,
Dans la nuit du passé viendrait chercher une ombre,

Ici, de voûte en voûte élevé dans les cieux,
Le monument debout défie encor les yeux ;
Le regard égaré dans ce dédale oblique,
De degrés en degrés, de portique en portique,
Parcourt en serpentant ce lugubre désert,
Fuit, monte, redescend, se retrouve et se perd.
Là, comme un front penché sous le poids des années,
La ruine, abaissant ses voûtes inclinées,
Tout à coup se déchire en immenses lambeaux,
Pend comme un noir rocher sur l’abîme des eaux ;
Ou des vastes hauteurs de son faîte superbe
Descendant par degrés jusqu’au niveau de l’herbe,
Comme un coteau qui meurt sous les fleurs du vallon,
Vient mourir à nos pieds sur des lits de gazon.
Sur les flancs décharnés de ces sombres collines,
Des forêts dans les airs ont jeté leurs racines :
Là, le lierre jaloux de l’immortalité,
Triomphe en possédant ce que l’homme a quitté ;
Et pareil à l’oubli, sur ces murs qu’il enlace,
Monte de siècle en siècle aux sommets qu’il efface.
Le buis, l’if immobile, et l’arbre des tombeaux,
Dressent en frissonnant leurs funèbres rameaux,
Et l’humble giroflée, aux lambris suspendue,
Attachant ses pieds d’or dans la pierre fendue,
Et balançant dans l’air ses longs rameaux flétris,
Comme un doux souvenir fleurit sur des débris.
Aux sommets escarpés du fronton solitaire,
L’aigle à la frise étroite a suspendu son aire :
Au bruit sourd de mes pas, qui troublent son repos,
Il jette un cri d’effroi, grossi par mille échos,
S’élance dans le ciel, en redescend, s’arrête,
Et d’un vol menaçant plane autour de ma tête.
Du creux des monuments, de l’ombre des arceaux,
Sortent en gémissant de sinistres oiseaux :
Ouvrant en vain dans l’ombre une ardente prunelle,
L’aveugle amant des nuits bat les murs de son aile ;
La colombe, inquiète à mes pas indiscrets,
Descend, vole et s’abat de cyprès en cyprès,
Et sur les bords brisés de quelque urne isolée,
Se pose en soupirant comme une âme exilée.

Les vents, en s’engouffrant sous ces vastes débris,
En tirent des soupirs, des hurlements, des cris :
On dirait qu’on entend le torrent des années
Rouler sous ces arceaux ses vagues déchaînées,
Renversant, emportant, minant de jours en jours
Tout ce que les mortels ont bâti sur son cours.
Les nuages flottants dans un ciel clair et sombre,
En passant sur l’enceinte y font courir leur ombre,
Et tantôt, nous cachant le rayon qui nous luit,
Couvrent le monument d’une profonde nuit,
Tantôt, se déchirant sous un souffle rapide,
Laissent sur le gazon tomber un jour livide,
Qui, semblable à l’éclair, montre à l’oeil ébloui
Ce fantôme debout du siècle évanoui ;
Dessine en serpentant ses formes mutilées,
Les cintres verdoyants des arches écroulées,
Ses larges fondements sous nos pas entrouverts,
Et l’éternelle croix qui, surmontant le faîte,
Incline comme un mât battu par la tempête.

Rome ! te voilà donc ! Ô mère des Césars !
J’aime à fouler aux pieds tes monuments épars ;
J’aime à sentir le temps, plus fort que ta mémoire,
Effacer pas à pas les traces de ta gloire !
L’homme serait-il donc de ses oeuvres jaloux ?
Nos monuments sont-ils plus immortels que nous ?
Egaux devant le temps, non, ta ruine immense
Nous console du moins de notre décadence.
J’aime, j’aime à venir rêver sur ce tombeau,
A l’heure où de la nuit le lugubre flambeau
Comme l’oeil du passé, flottant sur des ruines,
D’un pâle demi-deuil revêt tes sept collines,
Et, d’un ciel toujours jeune éclaircissant l’azur,
Fait briller les torrents sur les flancs de Tibur.
Ma harpe, qu’en passant l’oiseau des nuits effleure,
Sur tes propres débris te rappelle et te pleure,
Et jette aux flots du Tibre un cri de liberté,
Hélas ! par l’écho même à peine répété.

 » Liberté ! nom sacré, profané par cet âge,
J’ai toujours dans mon coeur adoré ton image,
Telle qu’aux jours d’Emile et de Léonidas,
T’adorèrent jadis le Tibre et l’Eurotas ;
Quand tes fils se levant contre la tyrannie,
Tu teignais leurs drapeaux du sang de Virginie,
Ou qu’à tes saintes lois glorieux d’obéir,
Tes trois cents immortels s’embrassaient pour mourir ;
Telle enfin que d’Uri prenant ton vol sublime,
Comme un rapide éclair qui court de cime en cime,
Des rives du Léman aux rochers d’Appenzell,
Volant avec la mort sur la flèche de Tell,
Tu rassembles tes fils errants sur les montagnes,
Et, semblable au torrent qui fond sur leurs campagnes
Tu purges à jamais d’un peuple d’oppresseurs
Ces champs où tu fondas ton règne sur les moeurs !
 » Alors !… mais aujourd’hui, pardonne à mon silence ;
Quand ton nom, profané par l’infâme licence,

Du Tage à l’Éridan épouvantant les rois,
Fait crouler dans le sang les trônes et les Iris ;
Détournant leurs regards de ce culte adultère,
Tes purs adorateurs, étrangers sur la terre,
Voyant dans ces excès ton saint nom se flétrir,
Ne le prononcent plus… de peur de l’avilir.
Il fallait t’invoquer, quand un tyran superbe
Sous ses pieds teints de sang nous fouler comme l’herbe,

En pressant sur son coeur le poignard de Caton.
Alors il était beau de confesser ton nom :
La palme des martyrs couronnait tes victimes,
Et jusqu’à leurs soupirs, tout leur était des crimes.
L’univers cependant, prosterné devant lui,
Adorait, ou tremblait !… L’univers, aujourd’hui,
Au bruit des fers brisés en sursaut se réveille.
Mais, qu’entends-je ? et quels cris ont frappé mon oreille ?
Esclaves et tyrans, opprimés, oppresseurs,
Quand tes droits ont vaincu, s’offrent pour tes vengeurs ;
Insultant sans péril la tyrannie absente,
Ils poursuivent partout son ombre renaissante ;
Et, de la vérité couvrant la faible voix,
Quand le peuple est tyran, ils insultent aux rois.

Tu règnes cependant sur un siècle qui t’aime,
Liberté ; tu n’as rien à craindre que toi-même.
Sur la pente rapide où roule en paix ton char,
Je vois mille Brutus… mais où donc est César ?


Alphonse de Lamartine, Nouvelles méditations poétiques





K) La Liberté 

UN CHEVRIER, UN BERGER

LE CHEVRIER
Berger, quel es-tu donc? qui t’agite? et quels dieux
De noirs cheveux épars enveloppent tes yeux?

LE BERGER
Blond pasteur de chevreaux, oui, tu veux me l’apprendre:
Oui, ton front est plus beau, ton regard est plus tendre.

LE CHEVRIER
Quoi! tu sors de ces monts où tu n’as vu que toi,
Et qu’on n’approche point sans peine et sans effroi?

LE BERGER
Tu te plais mieux sans doute au bois, à la prairie;
Tu le peux. Assieds-toi parmi l’herbe fleurie:
Moi, sous un antre aride, en cet affreux séjour,
Je me plais sur le roc à voir passer le jour.

LE CHEVRIER
Mais Cérès a maudit cette terre âpre et dure;
Un noir torrent pierreux y roule une onde impure;
Tous ces rocs, calcinés sous un soleil rongeur,
Brûlent et font hâter les pas du voyageur.
Point de fleurs, point de fruits, nul ombrage fertile
N’y donne au rossignol un balsamique asile.
Quelque olivier au loin, maigre fécondité,
Y rampe et fait mieux voir leur triste nudité.
Comment as-tu donc su d’herbes accoutumées
Nourrir dans ce désert tes brebis affamées?

LE BERGER
Que m’importe! est-ce à moi qu’appartient ce troupeau?
Je suis esclave.

LE CHEVRIER
Au moins un rustique pipeau
A-t-il chassé l’ennui de ton rocher sauvage?
Tiens, veux-tu cette flûte? Elle fut mon ouvrage.
Prends: sur ce buis, fertile en agréables sons,
Tu pourras des oiseaux imiter les chansons.

LE BERGER
Non, garde tes présents. Les oiseaux de ténèbres,
La chouette et l’orfraie, et leurs accents funèbres,
Voilà les seuls chanteurs que je veuille écouter;
Voilà quelles chansons je voudrais imiter.
Ta flûte sous mes pieds serait bientôt brisée:
Je hais tous vos plaisirs. Les fleurs et la rosée,
Et de vos rossignols les soupirs caressants,
Rien ne plaît à mon coeur, rien ne flatte mes sens.
Je suis esclave.

LE CHEVRIER
Hélas! que je te trouve à plaindre!
Oui, l’esclavage est dur; oui, tout mortel doit craindre
De servir, de plier sous une injuste loi,
De vivre pour autrui, de n’avoir rien à soi.
Protège-moi toujours, ô liberté chérie!
O mère des vertus, mère de la patrie!

LE BERGER
Va, patrie et vertu ne sont que de vains noms.
Toutefois tes discours sont pour moi des affronts:
Ton prétendu bonheur et m’afflige et me brave;
Comme moi, je voudrais que tu fusses esclave.

LE CHEVRIER
Et moi, je te voudrais libre, heureux comme moi.
Mais les dieux n’ont-ils point de remède pour toi?
Il est des baumes doux, des lustrations pures
Qui peuvent de notre âme assoupir les blessures,
Et de magiques chants qui tarissent les pleurs.

LE BERGER
Il n’en est point; il n’est pour moi que des douleurs:
Mon sort est de servir, il faut qu’il s’accomplisse.
Moi, j’ai ce chien aussi qui tremble à mon service;
C’est mon esclave aussi. Mon désespoir muet
Ne peut rendre qu’à lui tous les maux qu’on me fait.

LE CHEVRIER
La terre, notre mère, et sa douce richesse,
Ne peut-elle, du moins, égayer ta tristesse?
Vois combien elle est belle! et vois l’été vermeil,
Prodigue de trésors, brillants fils du soleil,
Qui vient, fertile amant d’une heureuse culture,
Varier du printemps l’uniforme verdure;
Vois l’abricot naissant, sous les yeux d’un beau ciel,
Arrondir son fruit doux et blond comme le miel;
Vois la pourpre des fleurs dont le pêcher se pare
Nous annoncer l’éclat des fruits qu’il nous prépare.
Au bord de ces prés verts regarde ces guérets,
De qui les blés touffus, jaunissantes forêts,
Du joyeux moissonneur attendent la faucille.
D’agrestes déités quelle noble famille!
La Récolte et la Paix, aux yeux purs et sereins,
Les épis sur le front, les épis dans les mains,
Qui viennent, sur les pas de la belle Espérance,
Verser la corne d’or où fleurit l’abondance.

LE BERGER
Sans doute qu’à tes yeux elles montrent leurs pas;
Moi, j’ai des yeux d’esclave, et je ne les vois pas.
Je n’y vois qu’un sol dur, laborieux, servile,
Que j’ai, non pas pour moi, contraint d’être fertile;
Où, sous un ciel brûlant, je moissonne le grain
Qui va nourrir un autre, et me laisse ma faim.
Voilà quelle est la terre. Elle n’est point ma mère,
Elle est pour moi marâtre; et la nature entière
Est plus nue à mes yeux, plus horrible à mon coeur
Que ce vallon de mort qui te fait tant d’horreur.

LE CHEVRIER
Le soin de tes brebis, leur voix douce et paisible,
N’ont-ils donc rien qui plaise à ton âme insensible?
N’aimes-tu point à voir les jeux de tes agneaux?
Moi, je me plais auprès de mes jeunes chevreaux;
Je m’occupe à leurs jeux, j’aime leur voix bêlante;
Et quand sur la rosée et sur l’herbe brillante
Vers leur mère en criant je les vois accourir,
Je bondis avec eux de joie et de plaisir.

LE BERGER
Ils sont à toi: mais moi, j’eus une autre fortune;
Ceux-ci de mes tourments sont la cause importune
Deux fois, avec ennui, promenés chaque jour,
Un maître soupçonneux nous attend au retour
Rien ne le satisfait: ils ont trop peu de laine;
Ou bien ils sont mourants, ils se traînent à peine;
En un mot, tout est mal. Si le loup quelquefois
En saisit un, l’emporte et s’enfuit dans les bois,
C’est ma faute; il fallait braver ses dents avides.
Je dois rendre les loups innocents et timides!
Et puis, menaces, cris, injure, emportements,
Et lâches cruautés qu’il nomme châtiments.

LE CHEVRIER
Toujours à l’innocent les dieux sont favorables:
Pourquoi fuir leur présence, appui des misérables?
Autour de leurs autels, parés de nos festons,
Que ne viens-tu danser, offrir de simples dons,
Du chaume, quelques fleurs, et, par ces sacrifices,
Te rendre Jupiter et les nymphes propices?

LE BERGER
Non; les danses, les jeux, les plaisirs des bergers
Sont à mon triste coeur des plaisirs étrangers.
Que parles-tu de dieux, de nymphes et d’offrandes?
Moi, je n’ai pour les dieux ni chaume ni guirlandes;
Je les crains, car j’ai vu leur foudre et leurs éclairs;
Je ne les aime pas: ils m’ont donné des fers.

LE CHEVRIER
Eh bien, que n’aimes-tu? Quelle amertume extrême
Résiste aux doux souris d’une vierge qu’on aime?
L’autre jour, à la mienne, en ce bois fortuné,
Je vins offrir le don d’un chevreau nouveau-né.
Son oeil tomba sur moi, si doux, si beau, si tendre!…
Sa voix prit un accent!… Je crois toujours l’entendre.

LE BERGER
Eh! quel oeil virginal voudrait tomber sur moi?
Ai-je, moi, des chevreaux à donner comme toi?
Chaque jour, par ce maître inflexible et barbare,
Mes agneaux sont comptés avec un soin avare.
Trop heureux quand il daigne à mes cris superflus
N’en pas redemander plus que je n’en reçus!
O juste Némésis! si jamais je puis être
Le plus fort à mon tour, si je puis me voir maître,
Je serai dur, méchant, intraitable, sans foi,
Sanguinaire, cruel, comme on l’est avec moi!

LE CHEVRIER
Et moi, c’est vous qu’ici pour témoins j’en appelle,
Dieux! de mes serviteurs la cohorte fidèle
Me trouvera toujours humain, compatissant,
A leurs justes désirs facile et complaisant,
Afin qu’ils soient heureux et qu’ils aiment leur maître
Et bénissent en paix l’instant qui les vit naître.

LE BERGER
Et moi, je le maudis, cet instant douloureux
Qui me donna le jour pour être malheureux;
Pour agir quand un autre exige, veut, ordonne;
Pour n’avoir rien à moi, pour ne plaire à personne;
Pour endurer la faim, quand ma peine et mon deuil
Engraissent d’un tyran l’indolence et l’orgueil.

LE CHEVRIER
Berger infortuné! ta plaintive détresse
De ton coeur dans le mien fait passer la tristesse.
Vois cette chèvre mère et ces chevreaux, tous deux
Aussi blancs que le lait qu’elle garde pour eux;
Qu’ils aillent avec toi, je te les abandonne.
Adieu, puisse du moins ce peu que je te donne
De ta triste mémoire effacer tes malheurs,
Et, soigné par tes mains, distraire tes douleurs!

LE BERGER
Oui, donne et sois maudit; car, si j’étais plus sage,
Ces dons sont pour mon coeur d’un sinistre présage:
De mon despote avare ils choqueront les yeux.
Il ne croit pas qu’on donne; il est fourbe, envieux;
Il dira que chez lui j’ai volé le salaire
Dont j’aurai pu payer les chevreaux et la mère;
Et, d’un si bon prétexte ardent à se servir,
C’est à moi que lui-même il viendra les ravir.


(Commencé le vendredi au soir 16, et fini le dimanche au soir, 18 mars 1787.)
André Chénier



 L) Liberté !

De quel droit mettez-vous des oiseaux dans des cages ?

De quel droit ôtez-vous ces chanteurs aux bocages,
Aux sources, à l'aurore, à la nuée, aux vents ?
De quel droit volez-vous la vie à ces vivants ?
Homme, crois-tu que Dieu, ce père, fasse naître
L'aile pour l'accrocher au clou de ta fenêtre ?
Ne peux-tu vivre heureux et content sans cela ?
Qu'est-ce qu'ils ont donc fait tous ces innocents-là
Pour être au bagne avec leur nid et leur femelle ?

Qui sait comment leur sort à notre sort se mêle ?
Qui sait si le verdier qu'on dérobe aux rameaux,
Qui sait si le malheur qu'on fait aux animaux
Et si la servitude inutile des bêtes
Ne se résolvent pas en Nérons sur nos têtes ?
Qui sait si le carcan ne sort pas des licous ?
Oh! de nos actions qui sait les contre-coups,
Et quels noirs croisements ont au fond du mystère
Tant de choses qu'on fait en riant sur la terre ?
Quand vous cadenassez sous un réseau de fer
Tous ces buveurs d'azur faits pour s'enivrer d'air,
Tous ces nageurs charmants de la lumière bleue,
Chardonneret, pinson, moineau franc, hochequeue,
Croyez-vous que le bec sanglant des passereaux
Ne touche pas à l'homme en heurtant ces barreaux ?

Prenez garde à la sombre équité. Prenez garde !
Partout où pleure et crie un captif, Dieu regarde.
Ne comprenez-vous pas que vous êtes méchants ?
À tous ces enfermés donnez la clef des champs !
Aux champs les rossignols, aux champs les hirondelles ;
Les âmes expieront tout ce qu'on fait aux ailes.
La balance invisible a deux plateaux obscurs.
Prenez garde aux cachots dont vous ornez vos murs !
Du treillage aux fils d'or naissent les noires grilles ;
La volière sinistre est mère des bastilles.
Respect aux doux passants des airs, des prés, des eaux !
Toute la liberté qu'on prend à des oiseaux
Le destin juste et dur la reprend à des hommes.
Nous avons des tyrans parce que nous en sommes.
Tu veux être libre, homme ? et de quel droit, ayant
Chez toi le détenu, ce témoin effrayant ?
Ce qu'on croit sans défense est défendu par l'ombre.
Toute l'immensité sur ce pauvre oiseau sombre
Se penche, et te dévoue à l'expiation.
Je t'admire, oppresseur, criant: oppression !
Le sort te tient pendant que ta démence brave
Ce forçat qui sur toi jette une ombre d'esclave
Et la cage qui pend au seuil de ta maison
Vit, chante, et fait sortir de terre la prison.


Victor HUGO   (1802-1885)
 




M) POURQUOI LES LIBERTARIENS DÉFENDENT-ILS    LA LIBERTÉ ?



Mais pourquoi diable vouloir vivre libre? Endosser la responsabilité de sa propre existence est risqué, angoissant. Combien d'entre nous veulent vraiment courir cette aventure? À l'évidence la liberté suscite une adhésion de principe: nous prétendons la chérir, militer pour elle. Mais presque partout, les gens vivent dans un état de servitude plus ou moins rigoureux. Souvent ils ont appelé eux-mêmes cette servitude sur eux, de leur vote démocratique. Ce qui ne va pas sans constituer un paradoxe, car de quelle liberté jouis-je si je n'ai pas la liberté d'y renoncer? S'il me plaît à moi, homme libre, de devenir esclave... 

Et effectivement, si nous étions propriétaires de notre liberté comme s'il s'agissait de titres de bourse, nous pourrions l'échanger contre d'autres valeurs, notre sécurité, la grandeur de la nation, la cause du peuple, par exemple. Mais tel n'est pas le cas. La liberté n'est pas une grandeur quantifiable qu'on pourrait échanger contre d'autres. On ne peut pas abandonner tant d'unités de liberté à l'impôt, à la planification, aux contrôles bureaucratiques, et recevoir en contrepartie tant d'unités de paix, de culture ou de médecine gratuite.

Ce genre d'offre d'échange (votre liberté contre la sécurité) constitue la malhonnête proposition des démocrates sociaux. Pour oser l'avancer, ils doivent se fonder sur une conception totalement mécaniste de l'homme. Ils doivent imaginer un homo economicus ne connaissant de toutes les valeurs humaines que ces valeurs quantifiables dont traite l'économie, les seules qui puissent faire l'objet d'un échange. En d'autres termes, en ne voyant dans la liberté d'un être humain qu'un capital négociable comme n'importe quelle marchandise, la démocratie sociale retire à la vie de cet être humain toute dimension morale. Car pourquoi nous donner la peine de travailler et d'entretenir un juste rapport de production avec la nature et les autres hommes, pourquoi épargner et inscrire notre action dans le temps, pourquoi user de raison et de sagesse, si pour obtenir les biens matériels que nous estimons nécessaires à notre épanouissement, il nous suffit de céder notre liberté et nous faire servir par les hommes de l'État au détriment de la liberté d'autrui?

Les sages enseignent que le bonheur découle d'une activité conforme à la morale. Mais les démocrates sociaux persuadent suffisamment d'électeurs que ce bonheur-là est vieillot, que le bonheur moderne est la satisfaction immédiate des désirs. Et les désirs prioritaires ne sont-ils pas un salaire et une retraite garantis, la sécurité sociale, un logement décent? Et les ressources pour acquérir ces biens, ne suffit-il pas de les répartir?

Un politicien ne peut promettre de livrer que des biens matériels s'il est élu. Il ne peut pas nous obtenir la sagesse, l'amour, la santé... Il lui faut donc convaincre ses électeurs que les seules valeurs désirables sont les valeurs économiques. Et tant que l'organisation politique de la société permettra aux hommes de l'État de confisquer à la minorité ses valeurs économiques pour les distribuer aux électeurs majoritaires, le discours dominant de la société et le thème central de tout débat à son sujet portera naturellement et exclusivement sur les biens matériels et leur « redistribution ».

L'organisation politique et l'exigence morale

L'erreur des démocrates sociaux, bien sûr, est que la liberté n'est pas une valeur économique qu'on peut échanger contre des kilomètres d'autoroute et des créations d'emploi. Leur homo economicus n'existe pas. Et si nous sommes bien des êtres capables de jugement et d'une vie morale, comme l'estiment les libertariens, et si l'organisation politique doit garantir à tout être humain la possibilité de mener sa vie selon son jugement, la seule mission de l'organisation politique est de prévenir l'aliénation de notre liberté, car l'être humain ne pourrait plus agir selon son jugement mais devrait mener l'existence que ses dirigeants jugent bonne pour lui.


La vie morale – celle que la démocratie sociale nie au nom d'une politique « pragmatique » – nous apprend à hiérarchiser nos désirs. Elle nous enseigne ceux qui peuvent incarner la parcelle d'humanité que chacun porte en soi, et à distinguer dans le foisonnement de nos attirances celles qui nous laisseront toujours frustrés ou dont l'objet restera à jamais inatteignable. Il est certain que si nous plaçons en haut de notre hiérarchie de valeurs les biens matériels que nous ne pouvons tenir que des hommes de l'État (tel un « emploi à vie »), nous acceptons la précarité en situant la source de notre épanouissement ailleurs qu'en nous-mêmes.

Le risque de vivre est de vivre malheureux. Les moralistes affirment que nous pouvons diminuer ce risque, éventuellement même que nous connaîtrons le bonheur, si nous suivons leurs exigences. Mais cette vie morale qu'ils nous enseignent est ardue. En revanche, si les risques de vivre pouvaient être diminués, si la satisfaction de nos désirs pouvait nous être apportée par quelques individus qu'il suffirait d'élire pour cela, alors nous pourrions nous dispenser de toute exigence morale. Les philosophes autrefois se posaient la plus pertinente des questions: « Est-ce que cela compte que nous vivons? Est-ce que cela comptera après notre mort que nous ayons vécu? » La réponse est oui si notre vie a une valeur.

Mais cette valeur est précisément ce que nous devons gagner par et pour nous-mêmes, que personne ne peut distribuer comme une allocation familiale. Les sociaux-démocrates sourient, eux qui tiennent que toute vertu est inutile, que toute discipline personnelle est superflue: nos « besoins légitimes », promettent-ils, seront comblés par « l'État », sans effort de notre part; le surplus nous sera confisqué, en nous épargnant la peine d'en faire don nous-mêmes.

Ce qui est premier pour les libertariens n'est pas la liberté politique, mais la responsabilité qui incombe à chacun de mener une vie juste, conforme à ses exigences morales. Ce n'est pas de l'organisation politique que nous tenons notre liberté. Nous sommes libres, et donc responsables, du seul fait d'être humain. L'organisation politique n'est qu'une institution établie par nous-mêmes. Puisque nous vivons en société, son seul rôle légitime est de nous permettre d'exercer pleinement nos responsabilités au sein de cette société. Le laisser faire libéral capitaliste est l'unique modèle d'institution politique compatible avec cette exigence morale.  

« En ne voyant dans la liberté d'un être humain qu'un capital négociable comme n'importe quelle marchandise, la démocratie sociale retire à la vie de cet être humain toute dimension morale. »

Christian Michel,
 QL








N) Stratégie vers la liberté 

 

"Si la liberté représente la fin politique suprême, il s'ensuit qu'on doit user des moyens les plus efficaces pour l'atteindre, c'est-à-dire les moyens qui permettront d'atteindre le but le plus rapidement et le plus complètement possible. Cela signifie que le libertarien doit être  abolitionniste,  qu'il doit viser l'objectif de la liberté dans les plus brefs délais", dans M.Rothbard 1982 The Ethics of Liberty Humanities Press, Atlantic Highlands. :

"Une théorie systématique de la liberté est un phénomène rare; mais l’exposé d'une théorie pour une stratégie de passage à la liberté est pratiquement introuvable"



Cette phrase écrite par M.Rothbard dans le dernier chapitre de son livre sur l'Ethique de la liberté, paru en 1982, reste d'actualité, en dépit du fait que les révolutions conservatrices britanniques et américaines, celles du Chili ou de la Nouvelle Zélande comme des expériences de la transition à une économie de marché des pays de l'Est, ont permis de développer un certain savoir faire dans ce domaine. Il n'empêche que l'exposé d'une théorie pure pour une stratégie de passage à la liberté comme de son application à la France reste à faire. C'est l'objet de ce texte que de proposer une esquisse de cette théorie et de son application au cas français.

La stratégie classique vers la liberté


Les révolutions conservatrices britanniques et américaines, celles du Chili ou de la Nouvelle Zélande comme celles des expériences de la transition à une économie de marché des pays de l'Est, comme en Estonie ou en République Tchèque ont permis de développer un certain savoir faire dans le domaine d'une transition à une société de liberté ou tout au moins à une économie de marché lorsque le pouvoir a été conquis par une élite politique acquise aux idéaux de liberté via un processus démocratique (Nouvelle Zélande) une contre-révolution sanglante (Chili) ou une révolution de velours (République Tchèque).


Reprenons les paroles du Président de la République Tchèque Vaclav Klaus lorsqu'il a engagé en tant que Ministre des Finances et Premier Ministre la transformation d'un pays communiste la Tchécoslovaquie en un pays libre avec une économie de marché dynamique dans le cadre d'une démocratie pluraliste. Cela a été possible parce que, et je cite :


"Nous avions:


1- Une vision claire de la société que l'on voulait établir


2-Une nouvelle élite politique compétente qui se trouvait soudainement en position de préparer et mettre en œuvre une stratégie de transformation du pays


3- La possibilité pour ces hommes politiques nouveaux de bénéficier d'un large soutien populaire pour des mesures qui sont habituellement douloureuses et impopulaires. "


Ces trois propositions, en fait, définissent une stratégie de conquête du pouvoir politique et de passage à une société de liberté. Les révolutions dites conservatrices que l'on a observées dans les démocraties pluralistes à l'Ouest ont aussi respecté ces trois propositions.



Puisque mon propos concerne essentiellement un pays comme la France, on peut se poser la question de savoir si les français ont une vision claire de la société dans laquelle ils veulent vivre, si l'élite politique est compétente pour mettre en pratique une transformation du pays et si cette élite politique bénéficie d'un large soutien populaire.


La réponse est négative pour les trois propositions.



1) Les français ont une vision claire de la société dont ils ne veulent pas, malheureusement ils s'opposent sur ce point, les uns refusant une société de liberté et les autres refusant une société fondée sur la peur, le protectionnisme et le paternalisme (ou le maternage) exacerbé de la sociale démocratie qui nous est aujourd'hui imposé par nos élites politiques.



2) La France ne dispose pas d'une élite politique compétente et libérale mais d'une oligarchie de fonctionnaires élitistes foncièrement étatistes et interventionnistes (qu'elle soit de droite ou de gauche) qui a pactisée avec les syndicats et les médias qui sont aux mains de la gauche. Ce qui la disqualifie pour mener une telle transformation



3) Si l'on en juge par ce que l'on observe sur la distribution des votes aux premiers tours des élections présidentielles depuis les années 1995 , celle-ci est multimodale et tend vers une distribution bimodale aux extrêmes contrairement aux pays où la révolution conservatrice s'est imposée et où la distribution des votes y était uni modale, traduisant un plus large consensus et une stabilité politique plus grande La distribution bimodale des votes en France traduit une absence totale de consensus .



Ce qui vaut pour les français vaut-il pour l'ensemble des français qui se disent ou se veulent "libéraux" ou ultra-libéraux voire libertariens.


Est-ce que les libéraux en France ont une vision claire de la société qu'ils veulent établir ?
Est-ce qu'ils disposent d'une élite politique compétente qui puisse soudainement mettre en œuvre une transformation du pays ?


Peuvent-ils bénéficier d'un large soutien populaire pour des réformes douloureuses et impopulaires ? La réponse est : non.

a) On ne peut pas admettre qu'ils ont une vision claire de la société qu'ils veulent établir. Sommes nous tous d'accord, par exemple pour une privatisation totale de l'Etat Providence, pour la privatisation des rues et ou des villes, des armées, de la police, de la justice, pour la légalisation du commerce de la drogue, ou pour la sécession d'une partie du territoire ou bien encore pour reconnaître le droit de sécession individuelle ou le droit de divorcer avec l'Etat français en revendiquant un statut de citoyen affranchi?


b) Est-ce que les libéraux disposent d'une élite politique compétente qui puisse soudainement après une révolution de velours mettre en œuvre un programme qui transforme la France en une société libre ? Entre 2002 et 2007 parmi les 368 députés de l'UMP à l'assemblée nationale, 77 se déclaraient libéraux et militaient dans le groupe des réformateurs, cela ne fait même pas une majorité au sein même du parti majoritaire à l'assemblée.


c) Est-ce que les libéraux disposent d'un soutien populaire ? Alain Madelin a fait 2.70% des inscrits aux élections présidentielles de 2002, Jacques Chirac en a fait 13.75% et Bayrou 4.70% ! Même si Madelin a atteint 11% des suffrages exprimés dans les communes riches, on ne peut parler de soutien populaire. Là aussi le pessimisme est de rigueur, pire En 2007 les candidats ouvertement libéraux n'ont pas dépassé 1% des votes.
Si les libéraux eux-mêmes ne disposent pas de ces trois atouts, ils ne pourront pas conquérir le pouvoir politique en 2012 ou 2017 dans le contexte d'une démocratie pluraliste si elle existe encore !


Revenons sur cette stratégie.
a) Proposons un contrat libéral pour les français
b) Constituons un parti politique avec un leader charismatique (Un artiste disposant d'un capital médiatique et en bute à la fiscalité : ma liberté de pensée )
c) Construisons un réseau de Think-tanks (réservoirs de pensée) pour conquérir le pouvoir politique en modifiant l'opinion publique française en faveur des thèses libérales.

Or, c'est effectivement cette stratégie qui a été suivie par les libéraux classiques de ma génération, elle a échoué.

a) Nous avons un contrat libéral. Sans doute n'est-il pas suffisamment radical pour emporter l'adhésion de tous les libéraux des plus modérés aux plus extrêmes, mais il existe et peut quand même avoir le soutien de tous.

b) En revanche, nous n'avons plus de parti libéral (Démocratie Libérale), mais ce qui reste d'un parti libéral : les réformateurs, complètement absorbé dans un parti conservateur acquis aux idées étatistes et aux idées de gauche à l'exemple de Patrick Ollier qui, dans une allocution devant l'association Liberté Chérie à Rueil-Malmaison, à endosser la conception marxiste et socialiste de la démocratie. Il l'a fait sans s'en rendre compte. Par ailleurs, nous n'avons jamais eu de leader charismatique (A. Madelin était-il suffisamment charismatique en dehors des cercles initiés?).

c) Nous avons échoué dans la constitution d'un réseau de think-tanks libéraux. Le succès de la stratégie des think-tanks a pourtant été démontré par les révolutions libérales mises en œuvre par les tories en Grande Bretagne, les républicains aux Etats Unis ou les sociaux démocrates en Nouvelle Zélande. Mais cette stratégie a pu être mise en œuvre dans ces pays parce que le marché des idées y est ouvert et non monopolisé par l'Etat ou une classe d'intellectuels subventionnés par l'Etat. Par ailleurs, le système fiscal est très favorable aux fondations ce qui permet de drainer de l'argent vers ces think-tanks. Dans un pays comme la France, une telle stratégie a échoué jusqu'à maintenant.



Le marché des idées est monopolisé par une élite intellectuelle et universitaire subventionnée par l'Etat (Ecole Normale supérieure, Ecole Polytechnique, Ecole Economique de Paris) et peu favorable aux idéaux de liberté individuelle. Par ailleurs, le système de fondations est sous l'emprise d'un monopole public, celui de la fondation de France, et est sous le regard attentif de l'Etat qui autorise la création de la fondation (sous le label "reconnu d'utilité publique"!). Le système fiscal lui-même incite peu les entreprises ou les particuliers à faire des dons. Enfin, les chefs d'entreprises ont toujours préféré verser de l'argent à leurs ennemis dans l'espoir de les amadouer ou de pactiser avec eux plutôt que de les combattre en soutenant leurs adversaires : les libéraux. Et quand ils soutiennent des Think-tanks, ils les utilisent pour exprimer leurs idées en se transformant en intellectuels et non pour combattre celles de leurs adversaires.

Cette stratégie simple et classique qui marche à l'étranger ne fonctionne pas en France. Il faut sans doute poursuivre dans cette voie et persévérer. Se mettre d'accord sur un contrat libéral, créer un parti, trouver un leader charismatique ayant déjà un capital médiatique (c'est ce qu'il y a de plus long à constituer) et monter un réseau des Think-tanks disposant de moyens à la hauteur de la tâche à entreprendre.

Cependant l'échec de notre génération (mesurée par l'échec aux présidentielles de 2002 et de 2007) doit nous faire réfléchir à d'autres stratégies complémentaires voire substituables. Il faut y réfléchir d'autant plus rapidement que nous approchons d'une situation pré- révolutionnaire lorsque ma génération partira massivement à la retraite en 2015 entraînant une explosion de la dette sociale.

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L'erreur fondamentale de notre génération est d'avoir pensé que la conquête du pouvoir politique était un objectif à poursuivre, et en conséquence qu'il fallait conquérir et convertir les électeurs aux idéaux de la liberté individuelle. Comme le souligne Tom Palmer discutant du livre de Brian, l’argument comme quoi un monde libertarien émergerait si tout le monde désirait une telle société (argument souvent avancé par les hommes politiques libéraux) est erroné. C’est aussi absurde que de dire que le marché fonctionne que si les gens qui y participent comprennent comment il fonctionne. Car justement les processus de marché ont cette particularité d’économiser la connaissance, ils n’exigent pas des participants qu’ils comprennent comment cela fonctionne. Si les mécanismes de marché étaient efficients dans leur fonction de coordination des plans individuels que si tous les participants étaient des économistes chevronnés, les individus seraient encore à l’ère de la cueillette et de la chasse.

Par ailleurs, pourquoi devrait-on faire en sorte que tout le monde partage nos idéaux? Nous ne voulons pas imposer par la force (injuste de la loi) notre vision de la société à ceux qui aiment vivre comme des esclaves ou des "serviles". Nous voulons empêcher les autres de nous imposer par la force leur vision de la société. Ce n'est pas la même chose. Nous exigeons qu'ils obtiennent notre consentement. C'est en cela que la stratégie de la conquête du pouvoir et l'éducation de l'élite intellectuelle et par ricochet des masses est une erreur.

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Pour une stratégie radicale vers la liberté


Une stratégie plus radicale consiste non pas à proposer une vision « libérale » de la société à nos concitoyens et à l’imposer par la conquête du pouvoir politique mais à lutter contre la tyrannie qui selon John Locke se définit comme suit, je cite :

« La tyrannie consiste à exercer le pouvoir au-delà de son domaine légitime »

[Deuxième traité du Gouvernement Civil, Chapitre XVII De la tyrannie pp.191]

Elle consiste donc à revendiquer l'abolition de toutes les lois et règlementations qui violent les droits naturels et imprescriptibles des individus, ces droits sont : la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. Je vous rappelle que cette stratégie consiste à faire respecter l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme inscrite au préambule de notre constitution de 1958.

"Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme, ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression"

Connaissant cet objectif, il s'agit alors de le :


1) poursuivre avec constance


2) ne jamais commettre d'action ni utiliser des moyens qui implicitement ou explicitement contredit cet objectif.



Cette contrainte latérale ne laisse subsister que peu d'issues. Nous en avons repéré 5 par ordre croissant de radicalisation : le combat des idées, l'action collective avec des mouvements abolitionnistes, la désobéissance civile, la légitime défense ou le droit de résistance, le droit d'ignorer l'Etat ou de constituer de nouvelles formes d'Etat. Reprenons les un par un.

a) Combat des idées pour délégitimer les actions des hommes politiques et des groupes de pression et associations qui les soutiennent.


Cette stratégie consiste à modifier à long terme, non seulement l'opinion publique à laquelle les hommes politiques en mal de réélection sont si sensibles, mais aussi la perception que peuvent avoir les individus sur la réalité de la société contemporaine et en particulier sur les actions des hommes de l'Etat. Il ne s'agit pas ici de convertir l'opinion publique à la compréhension de l'incomparable supériorité morale des institutions marchandes ou de la règle de Droit par opposition à la législation, il s'agit de démontrer l'immoralité fondamentale des actions et décisions politiques. Le jour où une grande fraction de la population cesse de croire dans la légitimité de l'action politique ou dans la rectitude des hommes de l'Etat, un divorce profond s'instaure entre le citoyen et ces derniers. Il s'agit en fait de priver les hommes politiques en place de droite comme de gauche d'un soutien populaire.


Il faut le faire au quotidien avec des mots et des slogans. Lorsqu'un policier vous arrête parce que vous conduisez sans avoir attaché votre ceinture de sécurité ou que vous téléphonez avec votre portable dans une main et l'autre sur les cuisses de votre voisine, vous lui rappelez qu'il est payé pour protéger nos droits individuels, pas pour les violer. Quand un inspecteur du travail, un douanier, un inspecteur des impôts vous contrôle vous lui rappelez qu'il est le complice de factions politiques organisées qui n'ont aucune légitimité puisqu'ils commettent des crimes à grande échelle (le vol et la spoliation légale sont des crimes), qu'ils ne représentent même pas un français sur six et qu'ils ne sont mandatés par personne puisque les votes sont anonymes.

Ces factions politiques oppressent le pays, Il est donc de leur devoir de désobéir aux ordres qu'ils reçoivent. N'hésitez pas à utiliser le mot "vol" pour impôt ou à parler de "spoliation légale" quand une discussion vient sur les thèmes de la fiscalité. Quand vous payez votre essence, demandez au pompiste quelle est la part du prix qui va dans la poche de l'Etat, surtout si vous n'êtes pas seul à faire la queue au guichet. Posez-lui la question pourquoi il collecte l’impôt ? Exigez de lui payer que la part concernant son activité. Demandez lui sa carte d’inspecteur des impôts, s’il ne l’a pas (et pour cause) refusez de payer cette part des impôts car il n’est pas habilité à prélever l’impôt.

Demandez à votre patron pourquoi il se fait collecteur d'impôts et contributions sociales, exigez de lui qu'il vous verse votre salaire plein, celui qui correspond au coût qu'il paie. Refusez qu'il prélève ce qui vous est du. Quand un clochard ou une association caritative fait la manche n'hésitez pas à leur rappeler que l'Etat vole déjà votre argent pour les subventionner et que la solidarité forcée évince la charité privée.


Il s'agit d'habituer les gens à afficher publiquement leur véritable opinion et à résister publiquement au politiquement correct. Le combat des idées dans ce sens là est essentiel. C'est par lui que les actions coercitives entreprises par les hommes politiques ou de l'Etat deviennent illégitimes. Une fois cet objectif atteint, il n'y a plus de soutien populaire et une étincelle peut mettre le feu à la prairie enclenchant une révolution de velours.

b) Action collective et mouvement abolitionniste


C'est la stratégie favorite des français qu'ils soient de droite ou de gauche. Le nombre d'associations activistes à but non lucratif dépasse l'imagination. Entre SOS racisme, Act Up, la Licra, les féministes, les chasseurs, les sans logis, les sans papiers, les restaurants du cœur, l'armée du salut; secours catholique, association pour la diffusion de la pensée française, les associations pour la taxe Tobin, les alter mondialistes et l'association laïque des francs et franches camarades, la fédération nationale chevaline, ou de tennis ou de judo etc., .il y en a des centaines de milliers.


La création d'une ligue des droits individuels ou d'un mouvement abolitionniste contre l'esclavagisme d'Etat, bref d'un mouvement libéral actif et conscient de lui même, comme l'évoque M. Rothbard , est une action civile dont il ne faut pas se priver. L'association Liberté Chérie pourrait être l'embryon d'un tel mouvement au lieu de se cantonner à des mouvements anti grève. N'oublions pas qu'il s'agit là de l'arme favorite de l'extrême gauche. Le mouvement ATTAC, avec l'argent du contribuable, hélas est là pour le démontrer aussi.

Outre des manifestations publiques pour réclamer l'abolition de toutes les lois et règlements qui violent les droits individuels, la mise en accusation des hommes de l'Etat devant les tribunaux pénaux internationaux pour crime contre l'humanité autre que les crimes de sang c'est-à-dire pour toute violation des droits individuels est un moyen d'une part de freiner les ardeurs des hommes de l'Etat et d'autre part un moyen d'éduquer la population dans la défense de ses droits individuels.


Enfin, c'est rappeler aux citoyens qu'il faut exercer l'article 2 de la déclaration des droits de l'homme. Il existe en France des associations qui explicitement se chargent de rappeler aux hommes de l'Etat d'autres articles de cette déclaration des droits de l'homme. Il en est ainsi des associations de défense des contribuables comme  contribuables associés qui s'efforce de faire pression auprès des hommes politiques pour qu'ils contrôlent mieux les dépenses publiques, évitent les gaspillages, jouent la transparence et diminuent les impôts. Mais les hommes politiques ne maîtrisent plus la machine étatique depuis longtemps.


La création d'une avant garde intellectuelle pour un changement social radical ne peut être négligé. Mais cet avant garde révolutionnaire peut-elle prendre la forme d'un parti ou d'une faction politique? L'existence d'un parti libéral est sans doute contradictoire avec les idéaux même des partisans de la liberté et du respect des droits individuels.


En effet, en imaginant que les libéraux viennent au pouvoir (on imagine volontiers la frayeur de ceux qui vivent de l'Etat), ils y viendront en formant des coalitions avec des gens qui ne partagent pas fondamentalement leur point de vue et qui violeront les droits individuels, par ailleurs, ils seront complices des hommes politiques avec qui ils s'allieront et qui useront d'un moyen immoral -la procédure démocratique puisqu'elle consiste à imposer son choix à une minorité pour atteindre leurs objectifs.


La forme concrète d'une avant-garde libérale est celle d'un mouvement abolitionniste ou d'un mouvement constitutionnaliste ayant pour objet fondamental de contraindre ceux qui gouvernent à respecter les droits individuels. Ces gardiens de la déclaration des droits individuels pourraient user de tous les moyens possibles et imaginables pour atteindre leur objectif dans le respect strict des principes libéraux.



c) Désobéissance civile


John Rawls définit la désobéissance civile comme un acte public, non violent et conscient contraire à la législation et fait pour modifier la loi ou la politique du gouvernement. La désobéissance civile est un acte politique d'une part parce qu'il s'adresse à la majorité des citoyens et d'autre part parce qu'il est guidé par des principes moraux. Enfin, il doit être public et non violent. En effet il s'agit de montrer aux autres ses convictions morales et politiques, il s'agit de faire appel au sens de la justice ou du Droit. En revanche, la désobéissance civile n'est pas le rejet de la Loi ou du Droit en soi. Enfin, il s'agit d'un refus conscient de se conformer à la législation ou à la loi

Il s'agit :"d'en appeler aux autres, qu'ils se mettent à notre place, et qu'ils reconnaissent qu'ils ne peuvent s'attendre à ce que l'on acquiesce indéfiniment aux termes qu'ils nous imposent"

Il y a quelques exemples institutionnalisés de refus de se conformer à la loi. Le refus de la conscription qui a donné naissance au statut d'objecteur de conscience. Le refus de pratiquer l'avortement pour un médecin ou un journaliste de révéler les sources de ses informations avec la clause de conscience. D'autres ne le sont pas. Refuser de déclarer la naissance de ses enfants à la Mairie, de répondre au recensement, de ne pas porter de ceinture de sécurité dans sa voiture, de ne pas payer ses impôts ou d'adhérer à la sécurité sociale etc.sont sanctionnés par la loi.

John Rawls retient, dans le fond, quatre justifications principales pour pratiquer la désobéissance civile:

1) Il faut une claire violation des principes de justice qui sous tend l'action politique.
Pour un libéral il faut qu'il y a ait une claire violation des droits individuels. Il y a une différence entre ne pas porter sa ceinture de sécurité et ne pas respecter une limite de vitesse qui peut être édictée par un règlement intérieur d'une copropriété que vous visitez.

2) Le recours aux procédures légales a échoué. Les recours constitutionnels ou juridiques et /ou la pression auprès des partis politiques ont été des solutions explorées mais vaines.

3) Une absence de contradiction entre les minorités qui contestent la législation.
Le droit à l'avortement implique un conflit entre deux minorités les religieux et les féministes.

4) Enfin que le système politique prévoit cette option.

L'article 2 de la déclaration des droits de l'homme prévoit justement une telle possibilité.
On en a une expérience avec la question de la sécurité sociale et le Mouvement pour la liberté de la protection sociale (MLPS). Mais la désobéissance civile généralisée semble vouée à l'échec tant que les conditions "objectives" d'une révolution ne sont pas réalisées. Cependant il faut le réseau d'associations et de mouvement pour réagir quand l'option viendra.

d) Droit d'ignorer l'État ou de divorcer d’avec l’Etat,

On peut ignorer l'État dans les services régaliens qu'il offre. Il suffit de ne pas s’adresser à ses services. Au lieu de vous adresser à un tribunal public, réglez vos conflits avec des arbitres ou des gens que vous nommez comme arbitres avec vos contractants. Certes vous payez deux fois le même service, mais vous signalez votre désaccord. Au lieu d'être salarié ou d'être soumis au droit du travail, devenez travailleur indépendant et contracter librement en vous délocalisant, en choisissant un cabinet juridique et une assurance qui vous protège mieux que ce que peuvent vous offrir la législation du travail et les syndicats.

Pratiquez le troc et les échanges sous forme de SEL ou de E gold. Dématérialisez vos revenus et comptes bancaires en choisissant les formes à venir de paiement électronique sur Internet. Délocalisez votre épargne hors d'Europe. Délocalisez-vous totalement sur Internet.

Entrez dans l’économie souterraine à la manière des libertariens de gauche développé dans le Manifesto de Konkin III, devenez clandestins, déclarez votre décès après avoir donné le peu de vos actifs à vos enfants et reprenez une nouvelle vie de sans papier.

Devenez marins, achetez vous un petit bateau et naviguez en dehors des eaux territoriales, domiciliez vous à Saint Bart ou aux Bahamas. Sinon achetez-vous un appartement et une suite dans un navire de croisière et vivez de vos revenus dématérialisés via Internet.

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e) Sécession, gouvernements locaux privés, micro-États.


En fait, on peut allez au delà en revendiquant au niveau local la privatisation des rues, villes et territoires ou en laissant des promoteurs immobiliers créer des villes privées et territoires privés et faites sécession. On peut exiger par voie de référendum la sécession du territoire puisqu’après tout des territoires d’outre mer sont devenus des départements par cette voie législative. Il est intéressant de faire la remarque suivante, lorsque le territoire de Mayotte est devenu un département français par référendum des habitants de Mayotte, les hommes politiques n’ont pas proposé aux français de se prononcer sur cette nouvelle entité administrative (la constitution le leur permet). Ce précédent veut dire qu’un département français ou une commune devrait pouvoir par référendum auprès de ses habitants décider de faire sécession sans l’avis des autres français c’est-à-dire sans organiser un référendum national pour savoir si les habitants de toutes les autres communes sont d’accord pour cette sécession ! Mais ne soyons pas angélique, la constitution ne prévoit pas la sécession du territoire français qui est indivisible et dont le Président de la République Française est le garant.

Il faut donc procéder autrement par, dans un premier temps, la privatisation des parties communes (rues et locaux publics hôtel de ville, hôtel des impôts etc.) puis une fois cette opération réalisée déclarer la sécession. C'est la solution la plus drastique et celle qui respecte le plus la morale libérale. Mais elle soulève deux problèmes vitaux

1) la sécession se fait à l’unanimité du voisinage. Elle exige donc le rachat des propriétés adjacentes à la manière des Mormons de tous ceux qui sont en désaccord avec cette opération de sécession du territoire;

2) il faut être prêt, à l’avance, à assumer la défense armée de l’ensemble des copropriétés qui entrent en sécession. En effet, les hommes d’État refuseront cette sécession en initiant la force dont ils ont le monopole pour rétablir leur souveraineté sur ce territoire qui leur échappe car elle les prive de leur butin.

Le choix de la commune qui va entrer en sécession et sa topographie est donc crucial. En effet, une fois la décision de sécession de la commune a été acquise par le consentement de tous, toute intervention de la police ou de l’armée française est une invasion de ce nouveau territoire et donc de facto cette défense devient une opération militaire. Il faut donc anticiper que la sécession entraînera une opération militaire pour assurer la défense de ce nouveau territoire. Cela nous amène au point suivant, qui est peu abordée par les libertariens de droite : celle de la résistance armée pour défendre nos droits individuels.

f) Légitime défense et résistance armée à l’oppression des hommes d’État


La reconquête par la violence armée d’un territoire dont les habitants se sont libérés « pacifiquement » c’est-à-dire par le consentement de tous les individus concernés par cette sécession, devient l’invasion d’un territoire qui est la propriété ou la copropriété des individus qui y habitent. Ces derniers sont donc légitimement en droit de se défendre en faisant appel à la lutte armée par l’intermédiaire d’une milice ou en faisant appel à une ou des armées privées composées de militaires professionnels comme il en existe tant désormais sur le marché mondial de la protection. Cette armée privée intervient dans le cadre d’une guerre juste de légitime défense. La mission de cette armée privée est simple et claire: la protection de ce territoire nouvellement libéré contre l’armée française qui est devenue une armée étrangère.

La responsabilité des hommes politiques français qui engageraient une agression contre ses propres concitoyens qui refusent le joug de l’État français serait immense car ces gens là commanditeraient des crimes de guerre en entrant dans un processus de « guerre injuste » « ad bellum ». Mais les hommes politiques n'agissent pas par eux-mêmes, ils commanditent ces actions de guerre auprès des militaires français qui accepteraient de leur obéir. Cette responsabilité du combat et de la reconquête du territoire serait en totalité dans les mains de ceux qui exécutent leurs ordres. Les militaires français sont-ils prêts à tuer ou à se faire tuer parce qu’une fraction de leurs concitoyens ont divorcé physiquement d’avec l’État français et ont fait sécession ? La réponse a cette question repose entièrement dans les mains de ceux qui exécutent les ordres et non dans les donneurs d'ordre. Ce sont les exécutants qui sont responsables de leurs actes, ils doivent désobéir aux ordres quand ceux-ci violent les droits individuels de gens innocents.

Les limites de la légitime défense : "Jus in bello" ne paralyse-t-elle pas la résistance armée à un gouvernement qui n’est plus légitime ?

La première contrainte morale imposée par la légitime défense est la proportionnalité de la riposte.
La seconde contrainte morale imposée par une légitime défense est que la riposte ne frappe pas des tiers innocents (principe de discrimination).



La victime d’une agression ne peut être tenue pour responsable des effets collatéraux non prévisibles induits par sa riposte mais il peut l’être si ces effets sont prévisibles. Il est clair que si vous savez que dans la riposte, vous pouvez blesser ou tuer quelqu’un, tiers innocent à l’agression, vous devenez agresseur à son égard. Le principe de légitime défense ne s’applique qu’aux agresseurs. L’action de légitime défense sera alors injustifiée. Cependant, si la victime d’une agression doit mettre en balance sa vie et celle du tiers innocent ou si l’agresseur recherche l’impunité en commettant son forfait au voisinage d’innocents, la décision de riposter ou non, reste dans les mains de la victime. Quand l’agresseur recherche cette impunité, il prend des innocents en otage. Les otages, de tiers innocents, deviennent victimes.

Peut-on menacer un inspecteur des impôts de vitrioler ses enfants pour qu’il cesse ses agressions permanentes sur le portefeuille des contribuables ? Peut-on prendre en otage une population pour dissuader les terroristes (ou les résistants) d’agir ? La réponse semble clairement négative. Quand les Allemands prennent en otage la population française pour dissuader les résistants d’agir et de tuer des militaires allemands, leur comportement est immoral parce que ce sont eux les agresseurs. Si le gouvernement français prenait en otage la population musulmane pour dissuader les intégristes de poser des bombes dans le métro parisien, clairement le gouvernement français serait l’agresseur. Et si les intégristes musulmans prenaient en otages des français pour libérer leurs compagnons emprisonnés, ils se comporteraient comme des agresseurs à l’égard de ces populations. La pratique de la dissuasion nucléaire ressemble beaucoup à ce type de dilemme. Les victimes - ceux qui sont pris en otages ou leurs ayants droits- sont alors en état de légitime défense. Ils peuvent donc riposter à l’agression.

Mais que vaut cette approche déontologique face à un prédateur pour qui les êtres humains peuvent être traités comme des animaux et éradiqués en masse comme on le fait actuellement pour des poulets ou des vaches folles au nom de la protection du consommateur ou de la protection d’un peuple, d’une race ou d’un idéal religieux ou d’une classe sociale ? Il semble difficile alors de rejeter une argumentation conséquencialiste nous disent les partisans de la dissuasion.

La légitime défense doit être efficace c’est-à-dire aboutir au résultat souhaité : la protection des droits individuels. Et si la seule manière d’arrêter l’agresseur est de prendre en otage des tiers innocents auquel il tient, doit-on se priver, au nom d’une certaine déontologie, de cet instrument radical pour stopper l’agression ? C’est justement le propre d’une argumentation déontologique que de s’interdire l’usage d’un instrument qui, même s’il est très efficace, viole les droits de propriété sur soi de tiers innocents. La cause semble entendue.

Cependant il faut encore démontrer que la dissuasion nucléaire viole les droits de tiers innocents. Revenons à la prise d’otage d’un individu, tiers au conflit (les enfants de l’inspecteur des impôts ou l’ensemble des moscovites dans une stratégie nucléaire anti-cité aux temps de la guerre froide entre l'Ouest et L'Est).

La caractéristique principale de la dissuasion par la prise d’otages, tiers au conflit entre le prédateur et la victime, est que la victime, qui cherche à se protéger de l’agresseur, annonce qu’il a l’intention conditionnelle de provoquer la mort d’innocents par dizaine de millions, (innocents auxquels le prédateur est supposé tenir) si l’agresseur agit. Mais avoir l’intention conditionnelle de commettre un crime, ce n’est pas commettre le crime. Ce qui est mal c’est de commettre le crime, non d’en avoir l’intention.

Quand la victime prend en otage des innocents auxquels le prédateur tient, pour faire cesser l’agression, et que sa menace est crédible, il signale à l’agresseur le coût d’opportunité réel de son acte d’agression. Il signale aussi aux otages ayant un lien avec l’agresseur que c’est à eux, aussi, de discipliner l’agresseur avec lequel ils ont des liens. Cette dissuasion est là pour empêcher une violation de droits individuels non pour la provoquer ou menacer la vie des otages. Elle signale à l’avance le prix qui sera demandé, à titre de compensation du dommage créé, à l’agresseur. On remarquera que les otages en question ne sont pas des tiers innocents. Ce sont des tiers qui acceptent dans leur rang des prédateurs ou qui acceptent de remettre leur destin entre leurs mains. Il n’y a donc pas nécessairement incompatibilité entre une morale déontologique et une certaine efficacité.

Cependant cela nous indique la direction des recherches en matière d’armements. Il faut trouver des armes précises sans effets collatéraux sur des tiers effectivement innocents.

Il est intéressant aussi de remarquer que les armes servant à neutraliser, sans tuer, les agresseurs ont un rôle important à jouer dans une vision individualiste des conflits entre citoyens et leur gouvernants, car d’une certaine manière les véritables agresseurs sont les gouvernements, pas les hommes qu’ils envoient pour commettre le crime. Bien que ces derniers puissent déserter, se révolter contre leurs supérieurs lorsque ceux-ci commanditent un crime, on peut supposer qu’ils sont des tiers innocents au conflit qui les dépasse. Des armes qui les neutralisent, sans les tuer, ont un intérêt stratégique évident dans le cadre de la légitime défense, même si ces militaires doivent être sanctionnés pour avoir exécuté des ordres qui violent les droits individuels fondamentaux de leurs victimes.


Les armes non mortelles


Il existe aujourd'hui même une grande variété d’armes non mortelles que les gouvernements développent de plus en plus : armes chimiques, biologiques, aux lasers ou à micro ondes, armes acoustiques ou électromagnétiques. Gaz poivré, gaz lacrymogènes, bombes malodorantes, à somnifères sont des armes bien connues des manifestants. Les armes aux lasers ou au micro ondes le sont moins, mais sont développées actuellement par l'armée américaine. Les armes électromagnétiques comme les lasers qui éblouissent et les vagues microscopiques qui donnent une sensation de brûlures sont au stade d’essai. On teste des images holographes. Les matraques électriques ou les fusils électriques sont déjà opérationnels comme les balles de caoutchouc.

Les armes acoustiques font l'objet d'expérimentation. Les vibrations acoustiques sont utilisées par exemple contre les chiens, ils peuvent l’être aussi contre les êtres humains. Finalement les substances adhésives, corrosives ou affaiblissantes sont utilisées pour prévenir le déplacement des véhicules. Les mousses glissantes, les produits à glu, les modificateurs de combustibles, les lubrifiants qui collent constituent une panoplie d'armes utiles pour stopper le déplacement de troupes hostiles. Toutes ces armes ont cessé d'être la science-fiction.


Bien qu'on ne puisse garantir si elles sont sans risque, elles n’ont pas pour objet de tuer. Les gouvernements les utilisent ou les développent pour contrôler les manifestants ou les individus dangereux ou a jugé tel. Leur développement inquiète aussi les gouvernements parce qu'elles sont faciles à produire et très individualisables. N’importe qui pourrait en acheter quelques-unes et donc résister à l'État. Imaginez deux minutes que chaque conducteur sorte son faisceau laser ou une mousse glissante ou un petit canon à glu pour échapper à un agent de police parce qu’il ne porte pas sa ceinture de sécurité ou fait un excès de vitesse, où irait-on dans un tel monde? Dieu merci, l'État est là, il veille.... à son monopole. Il interdira bientôt aux citoyens d’acquérir ou de porter des armes de ce style. Car les hommes qui nous gouvernent n’ont un pouvoir politique que s’ils détiennent le monopole des armes létales ou non létales.


Malheureusement les choses ne sont jamais aussi simples qu’on le voudrait ! L’usage d’une armée privée (ou publique) dans sa frappe n’est jamais aussi sélectif qu’on le souhaite. Une armée privée en campagne n’est pas comme un fusil à lunette. Est-il admissible que la commune de Paris qui vient de faire sécession (avec les procédures de consentement que nous venons de mentionnées précédemment) menace de frapper avec des missiles dotés de bombes bactériologiques les communes de Suresnes et Saint Cloud où l’armée « française », avec ses chars Leclerc, vient de prendre position pour reconquérir Paris ? La légitime défense n’est-elle pas disproportionnée ? Est-il légitime de tuer des innocents (ou de menacer de tuer des innocents), qui ne sont pour rien dans le conflit et qui aimeraient peut être eux aussi faire sécession, tout cela pour combattre (ou dissuader) les militaires français restés loyaux à un gouvernement déclaré illégitime par les Parisiens ? Peut-on tuer des soldats français qui envahiraient Paris nouvellement libéré sachant qu’ils obéissent à des ordres ? Ne sont-ils pas innocents eux aussi ? Est-ce que cela ne vous rappelle pas quelques épisodes fameux de la guerre de 1870 ou celle de 1940 voir plus récemment le Kosovo? 


Bertrand  LEMENNICIER




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