mai 13, 2018

#34 Diverses informations politico-socio/économique en Macronie

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L'Université Liberté, un site de réflexions, analyses et de débats avant tout, je m'engage a aucun jugement, bonne lecture. Je vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...

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Merci



Sommaire

A) L'État actionnaire, ennemi de l'État stratège ? - Aurelien Duchêne - Objectif France

B) Le prélèvement à la source ou l’art d’obliger les autres à faire gratuitement ce qu’on ne veut plus faire - Thierry Benne - IREF

C) Ce qu’Emmanuel Macron ne comprend pas à l’Allemagne - Bruno Alomar - Atlantico

D) Le plan de Valérie Pécresse pour accélérer l’arrivée de véhicules sans conducteur - Bertrand Gréco - JDD

E) François Bayrou : «Emmanuel Macron doit être un président juste» - Myriam Encaoua et Henri Vernet  - Le Parisien

F) Taxe d’habitation : l’impôt est mort, vive la surtaxe ! -

G) Libéralisme et liberté d'expression - Lepage Henri - Le blog de Francis Richard

H) Marcel Gauchet : le néolibéralisme face au risque de la liberté sans puissance - Hocine Rahli - I-Philo

I) 19 fichés S sont déjà passés à l'acte... Comment ce mode de surveillance fonctionne-t-il ? - RT




A) L'État actionnaire, ennemi de l'État stratège ?

On considère depuis 50 ans que la participation de l'État au capital de nombreuses entreprises garantit la défense de l'intérêt général (énergie, transports...) et permet à la France de conserver ses fleurons. On associe l'idée de l'État actionnaire à celle d'un État stratège qui aurait permis à notre pays de briller durant les Trente Glorieuses. Pourtant, notre conception actuelle du rôle de l'État dans l'économie est contraire à la définition d'un État stratège efficace. Le fait que la participation publique dans des entreprises souvent non stratégiques soit allée trop loin est fréquemment débattu. Mais allons au bout de la remise en question : l'État actionnaire à la française est-il un non-sens par nature, qu'il faudrait repenser à zéro ? Par Aurélien Duchêne, du Comité Stratégique d'Objectif France.
Une organisation complexe et contreproductive
L'État français détient des participations dans plus de 1750 entreprises (qui emploient au total 2,4 millions de personnes, soit 10% de l'emploi salarié du pays), pour un montant global de 110 milliards d'euros. Il gère ses actions au travers de trois opérateurs. En premier lieu l'APE (Agence des Participations de l'État), créée en 2004 dans le but de clarifier les interventions de l'État au capital des entreprises. Ensuite, la CDC (Caisse des Dépôts et Consignations), fondée en 1816 pour protéger les avoirs des Français face aux nombreuses crises financières qu'a connu l'État au sortir des Guerres de la Révolution et de l'Empire, avant d'élargir son rôle financier. Enfin, Bpifrance, banque publique d'investissement créée en 2012 qui n'a pas de licence bancaire, et dont les attributions ont rapidement évolué. Trois organismes dont les prérogatives et domaines d'action ne sont pas aussi bien définis qu'on pourrait le croire, et qui ont tendance à se marcher sur les pieds et à ralentir la gestion des dossiers. Comme souvent, au lieu de réformer le pilotage de l'action publique, on a préféré complexifier pour simplifier, empiler les couches sans réformer le logiciel. Passons. 

« État » et « actionnaire », deux réalités qui se contredisent
L’État, si l’on a de lui une conception noble, ne peut se comporter en acteur de marché. Son but n’est pas d’être rentable, sa mission n’est pas de dégager des profits, et la finalité du plus vieil État continu du monde n’est pas de se conformer aux évolutions financières. 

Ces fondamentaux entrent en conflit avec les motivations d’un actionnaire, dont la participation au capital d’une entreprise est guidée par la quête du profit et du retour sur investissement. Les salariés et dirigeants de l’entreprise concernée sont évidemment tenus de respecter cet objectif et d’agir en conséquence, quelque soit le niveau de rémunération des actionnaires (particulièrement élevé en France). Ce qui n’est d’ailleurs, contrairement à ce qu’affirme le discours dominant, pas un mal en soi. Mais exiger de l’État qu’il ait le comportement d’un actionnaire, c’est lui demander de forcer sa nature, ou de forcer les rouages de l’économie de marché. Il ne peut remplir pleinement ce rôle. 

Paradoxe pour un acteur comme l'État : parmi les autres conflits inhérents au rôle d'actionnaire qu'il entend jouer, figure un problème... légal. Au-delà des règles tacites qui régissent l’univers financier et des lex non scriptae auxquelles se soumettent les actionnaires, le droit n’est pas le même pour l’État ou les actionnaires privés : le premier agit selon le droit public national ou supranational (européen en premier lieu), les autres se conforment au droit des sociétés. 

Quand l'État actionnaire tue l'État stratège
Le débat sur l'actionnaire, quand il a lieu, se focalise sur les urgences de l'actualité : Alstom, SNCF… Mais à Objectif France, nous préférons remettre les choses en perspective, pour tirer des leçons du passé, anticiper des tendances longues. Gouverner, c'est prévoir, mais ce n'est pas ce que fait la puissance publique. 

Il y a un peu plus de 25 ans, l'État actionnaire a dû affronter le défaut des banques et des assurances publiques. Au début des années 2000, alors que de nombreux entrepreneurs traversaient l'explosion de la bulle internet, l'État devait gérer la crise des télécoms. Aujourd'hui, sommes-nous en train de nous diriger vers une nouvelle crise de l'État actionnaire, cette fois autour des entreprises publiques des transports et de l'énergie ? Ces deux secteurs devraient pouvoir surmonter leurs difficultés au vu des besoins actuels et du climat financier favorable, mais l'État est parvenu, par son impéritie et ses contradictions, à aggraver la situation. Inutile de revenir sur la débâcle d'Alstom, où le Gouvernement avait fanfaronné sur son rôle de protecteur après avoir pris des décisions désastreuses, ou de s'attarder sur l'exemple actuel de la SCNF, sur lequel Rafik Smati et François Goulard se sont tous deux exprimés. 

Prenons un exemple dans le domaine de l'énergie. EDF devra investir au minimum 120 milliards d'euros d'ici 2025. L'État a grandement contribué à faire grimper la dette d'EDF (40 milliards d'euros) en l'obligeant à verser des dividendes démesurés, limitant ses marges de manoeuvre. L'État toujours, qui a décidé la construction controversée de l'EPR de Flamanville, a menacé EDF de lui refuser les autorisations nécessaires à la réalisation de ce chantier si elle ne fermait pas Fessenheim (bien qu'il faille le faire un jour) contre une indemnisation ridicule de 500 millions d'euros. A comparer par exemple avec la manière dont Barack Obama a évité l'effondrement de certains fleurons industriels américains comme General Motors : l'État stratège doit être un général d'Empire, pas un administrateur militaire d'Ancien Régime ! 

La puissance publique, garante du long terme face à la jungle du marché ? C’est souvent le contraire
Les politiciens estiment souvent que les gouvernements sont mieux capables de prendre des décisions de long terme que les dirigeants d’entreprises, qui seraient quant à eux obnubilés par le besoin de résultats immédiats et soumis aux rythmes du marché sur lequel ils opèrent. Dans les secteurs dont nous parlons, c’est tout le contraire. La dictature des sondages, la pression des syndicats les plus politisés, l’affolement du temps médiatique contraignant les décideurs politiques à prendre des décisions précipitées, l’argument de la stabilité des choix politiques face à ceux du privé s’évapore. 

Il y a bien sûr la nécessité d’obtenir des résultats avant les prochaines élections, quitte à privilégier les investissements immédiatement productifs ou à empocher le plus de dividendes possibles pour obtenir des rentrées d’argent rapides (ce qui conduit l’État à se verser autour de 60% des bénéfices obtenus, contre moins de 50% en moyenne pour les entreprises du CAC40 qui reconstituent des marges de manœuvre). L’incapacité des dirigeants politiques à retrouver le sens du temps long, même en se proclamant « maître des horloges » comme l'actuel Président, se retrouve dans cette propension à se reposer sur le calendrier électoral plutôt que sur les cycles financiers lorsqu’il s’agit de prendre des décisions actionnariales. 

On pourrait arguer que cet éloignement des cycles financiers, cette distance de l’État vis-à-vis du temps du monde économique, permet aux décideurs publics de prendre des décisions durables. Mais l’absence de stratégie globale à la tête de l’État, conséquence de l’absence de programme complet chez les grands candidats à la présidentielle depuis 30 ans, empêche toute stabilité décisionnelle. Un seul exemple : à l’été 2014, alors que devaient s’engager des discussions sur le devenir de l’État actionnaire, les clés de Bercy sont allées des mains d’un Arnaud Montebourg à celles d’un Emmanuel Macron, sous le patronage du même Premier ministre et au nom d’une majorité inchangée. Imagine-t-on une grande entreprise passer des mains d’un visionnaire comme Elon Musk à celles d’un flambeur comme Donald Trump du jour au lendemain ? 

L’APE a déjà eu à sa tête deux directeurs, puis quatre commissaires après réforme de sa gouvernance, soit six dirigeants en… 13 ans. Un État réellement stratège nommerait à la gestion de ses actifs et participations une même équipe dirigeante au moins le temps d’un mandat présidentiel, qui devrait normalement coïncider avec le suivi d’une seule et même stratégie économique. Vers où se tourneraient les clients de Carmignac (gestionnaire français d'actifs) si la direction de cette société changeait tous les deux ans ? 

La question du retrait
Sortir de la gestion à petite semaine et de la navigation à vue implique de prendre des risques, à l’exact opposé de ce qui guide (ou devrait guider) les interventions de l’État au sein d’entreprises commerciales. Cela implique aussi de faire des sacrifices. De même que n’importe quel patron de PME doit être capable de laisser tomber un projet contreproductif, le risque d’être emporté par l’effondrement d’une entreprise oblige les actionnaires à savoir se retirer du capital de cette dernière tout en ayant les capacités de rebondir ailleurs. Il est normal que les actionnaires d’une grande entreprise se retirent de son capital pour s’orienter vers des participations plus rentables (en évitant au passage une catastrophe financière potentielle), sans verser toutefois dans le « syndrome Whirlpool » (néologisme que l’on pourrait appliquer aux exemples de délocalisation ou de licenciements que la réalité économique ne justifie pas). 

Mais dans un pays où le manque de compétitivité de l’appareil productif a fait des ravages, où des régions entières ont été sinistrées par 40 ans de délocalisations et de faillites, peut-on imaginer un seul instant que l’État abandonne des entreprises historiques pour des concurrentes plus rentables mais moins créatrices d’emplois et à l’utilité publique loin d’être éprouvée ? Voire qu’il « lâche » des entreprises françaises et oriente ses choix d’allocation de ressources vers des entreprises étrangères ? Inconcevable pour l’écrasante majorité de la population française. En ne pouvant assumer ce genre de choix, l’État y perd financièrement ; pire, il met en danger les entreprises non stratégiques au capital desquelles il participe. Et donc des sites de production. 

Et c'est la France des oubliés, qui en paye les conséquences, de licenciements négatifs en sinistrose de territoires entiers. 

Préparer la France aux risques et opportunités économiques n'est pas du ressort exclusif de l'État : osons changer de mentalité !
Un actionnaire actif prend constamment des risques ; l’État a pour mission de protéger les citoyens de ces mêmes risques. Un actionnaire qui participe au financement de l’économie réelle est forcé d’être en permanence sur le qui-vive ; un État qui se respecte est monolithique, détaché des contraintes temporelles, et incarne la stabilité face au rythme fou du monde économique. Les actionnaires qui réussissent n’ont de compte à rendre à personne sinon à ceux que leurs choix économiques concernent directement, et n’ont pas à justifier de leurs pratiques ; tout le contraire d’un État démocratique et transparent, dont l’obligation d’expliquer – voire de justifier – ses choix sera encore renforcée par l’open data. De toutes manières, après des années de gestion catastrophique des finances publiques, l'État n'a plus les moyens d'être réactif, et faute de baisse radicale de la dépense publique, cela ne va pas s'arranger sous la présidence actuelle. Alors que dans le privé, l'argent coule en ce moment à flot, démultipliant les incitations à la prise de risque ! 

La dernière élection présidentielle a vu les candidats en lice défendre arbitrairement davantage d'intervention de l'État et de la sphère publique dans l'économie, ou au contraire la réduction du poids de l'État au sein de cette dernière. Entre ces deux raisonnements binaires parce que doctrinaires, figure la nécessité de repenser "l'État autrement" ; ceci vaut pour son rôle d'actionnaire. Faire de l'État davantage qu'un simple (et mauvais) gestionnaire d'actifs, oser mettre en place un État réellement stratège capable d'accompagner l'économie française dans les défis à venir (IA, blockchain, concurrence des futures licornes américaines, chinoises ou indiennes...), doit être l'un des grands chantiers de l'économie française, à des années-lumières des réformettes de l'ère Macron ou de la gestion comptable que défendent actuellement la droite étatiste et la gauche. 

Objectif France ambitionne de lancer de vastes projets de long terme, tels l'économie de la mer et la croissance bleue, une transition énergétique ambitieuse comme un New Deal, une révolution des transports, la réalisation de grands projets avec les pays francophones, faire de la France le champion européen du numérique... Mais ces grands chantiers ne pourront être menés selon le mode de pensée actuelle, à savoir tout planifier et contrôler par un État tentaculaire, et dépenser des montagnes d'argent public. Il faudra pour cela en finir avec l'État paternaliste et réduire son rôle d'actionnaire, redéfinir le cadre juridique des partenariats public-privé, libérer la créativité et le financement privés. Et si certains projets, notamment d'infrastructures, réclament que l'État avance des fonds, pourquoi ne pas trouver cet argent en vendant pour 20, 30 milliards d'actifs non stratégiques sur un quinquennat ? 

Changeons enfin de logiciel !


Aurelien Duchêne
Membre du comité stratégique d'Objectif France




B) Le prélèvement à la source ou l’art d’obliger les autres à faire gratuitement ce qu’on ne veut plus faire

Cela fait déjà un certain temps que l’État a pris l’habitude de se défausser sur des tiers d’un certain nombre de charges qui lui pèsent, en en profitant pour afficher sans peine dans son budget un équilibre de meilleur aloi (ou de moins mauvais aloi…), tandis que la plupart du temps les "délégataires", eux, tirent fâcheusement la langue.
On remarque certes que cette habitude n’est pas nouvelle, puisque depuis des temps fort lointains les taxes sur le chiffre d’affaires ont été liquidées et collectées par les entreprises, avant qu’elles ne les reversent à l’État et que cette commodité a évidemment été reconduite lors de la création, puis de la généralisation de la tva. On trouve malheureusement des exemples en nombre et plus récents qui montrent que l’État, endetté jusqu’à la moelle, a pris depuis des décennies la fâcheuse habitude de transférer sur des tiers, principalement mais pas seulement les collectivités territoriales, les charges qu’il n’a plus l’intention d’assumer. L’exemple de la voirie nationale largement déclassée en réseau départemental reste dans toutes les mémoires et l’état actuel des voies correspondantes atteste suffisamment que la contrepartie financière ne devait pas être suffisante ! Car on nous baille que ces transferts de charges sont compensés à l’euro près lors de leur mise en place, mais tous les financiers publics et tous les élus territoriaux savent bien que cette compensation se détériore rapidement et qu’en général il ne faut guère attendre avant que les concours promis ne se restreignent et que le transfert opéré ne laisse en définitive une lourde ardoise à la collectivité destinataire. C’est d’ailleurs ce qui explique la vive appréhension des communes après le hold-up que l’État vient de perpétrer sur la taxe d’habitation et dont la garantie d’indemnisation tient à une parole publique, dont le crédit s’est largement étiolé ces dernières années au fil des atermoiements, des aménagements ou des reniements successifs.

Les « spécialistes » du prélèvement à la source

En outre, avec l’institution et la mise en place du recouvrement de l’impôt sur le revenu par prélèvement à la source, on va franchir une nouvelle étape. En effet l’État ne demande rien moins aux entreprises que de constituer et de sécuriser de lourds fichiers d’informations personnelles sur leurs salariés et même indirectement leurs conjoints, d’alourdir sensiblement leurs opérations et leurs procédures de paye et de trésorerie. Le tout pour collecter à son seul profit un impôt sur le revenu provisionnel à valoir sur l’avis d’imposition définitif qui lui, quand même, demeure établi à partir d’une déclaration annuelle directement souscrite par le salarié. Par la voix du Medef qui, on le concède, ne vaut pas toujours parole d’Évangile, les milieux patronaux estiment à plus d’un milliard d’euros la charge résultant de la réforme pour l’ensemble des entreprises et un cabinet d’avocats mandaté par le Sénat a même poussé le chiffre jusqu’à pratiquement 1,2 milliard d’euros pour la mise en place et 99 millions d’euros pour la charge annuelle récurrente. Le Trésor leur oppose une estimation "a minima" de quelque 310 à 420 millions pour la mise en place avec une charge annuelle récurrente de 60 à 70 millions d’euros, chiffres établis avec le concours cette fois d’un des grands cabinets d’audit de la place L’origine de l’écart provient principalement de ce que l’approche ministérielle considère la réforme comme un simple avatar des payes préexistantes qui peut être largement traité dans la foulée et en interne dans l’entreprise, alors que l’approche privée considère que la réforme va imposer d’importants surcoûts dans les TPE nullement préparées à ce genre de bouleversement, pour lequel elles vont subir des coûts d’externalisation (juridiques, comptables et informatiques) et d’apprentissage souvent prohibitifs. Sans du tout prendre parti pour l’estimation sénatoriale, nous avons pourtant de solides raisons de ne pas croire du tout à l’estimation basse du Ministère de l’Action et des Comptes Publics
- d’abord parce que les grands cabinets d’audit ne sont pas les mieux placés pour cerner précisément les charges importantes des TPE le plus souvent étrangères à leur clientèle et que le cabinet choisi par le Ministère a travaillé sous la coupe directe et les instructions précises d’une Inspection des Finances, elle-même peu familière des TPE, mais qui avait tout intérêt à minimiser le coût résultant de la réforme ;
- ensuite parce que les spécialistes de l’État, y compris l’Inspection des Finances, ne sont pas et de loin les plus affûtés en matière de paye, puisqu’après plusieurs décennies de recherches et d’expérimentations diverses, ils n’ont toujours pas réussi à concevoir et à mettre en place un système universel de paye pour l’ensemble de la fonction publique d’État, la "facture" totale des échecs successivement enregistrés - dont Louvois est seulement la partie plus connue - excédant probablement le milliard d’euros.
En réalité, on peut penser que l’expertise sénatoriale cerne sans doute mieux les besoins des très petites entreprises, cependant que l’approche ministérielle colle mieux à des ensembles nettement plus structurés, qui disposent en interne de la plupart des moyens humains et matériels nécessaires à la mise en place de la réforme. Dommage quand même que personne n’ait eu l’idée de réunir les deux équipes pour aboutir à une évaluation commune et fiable !

Un impôt rampant sur les entreprises

Pourtant admettons seulement un instant de raison que le coût de mise en place de la réforme soit bien de seulement 310 à 420 millions d’euros pour les entreprises et que son application ne leur coûte pas plus de 58 à 72 millions d’euros en année courante. De quel droit et sans voter de nouvel impôt, l’État transfère-t-il sur les entreprises une charge qui lui incombait exclusivement et qui relevait étroitement au surplus de sa compétence régalienne ? De quel droit, impose-t-il ce supplément de charge sans aucune compensation pour les entreprises, alors que lui va nécessairement éviter ces coûts à due concurrence ? On reste également confondu de la discrétion de l’État quant à l’usage qu’il va faire des économies réalisées qui devraient pourtant aboutir à la réduction tant attendue des dépenses publique. Imagine-t-on a contrario les entreprises, d’autorité et sans compensation aucune, charger des fonctionnaires d’établir et de recouvrer gratuitement pour leur propre compte les factures à l’adresse de leurs clientèles ?

Pourquoi donc aucune contrepartie ?

Décidément avec de tels procédés, avec ces transferts qui ne cessent de se multiplier, de s’alourdir et d’obérer la gestion des tiers, qu’ils soient publics ou privés, il est sans doute plus facile :
- de réduire le déficit du budget de l’État quand on est Ministre de l’Action et des Comptes Publics et qu’on peut balancer librement et à bon compte chez les autres les dépenses dont on ne veut plus, sans se priver de siphonner à vil prix telle ou telle recette des autres, voire d’envisager de "contractualiser" les dotations des plus importantes collectivités territoriales,
- que d’équilibrer strictement le budget d’une de ces collectivités ou, plus exigeant encore, d’arrêter les comptes d’une entreprise qui sert de dépotoir au désengagement de l’État.
Par ailleurs, de plus en plus de contribuables se demandent où donc sont allées se perdre les cohortes de fonctionnaires qui n’ont plus à saisir les déclarations de revenus désormais souscrites en ligne et où iront bientôt les rejoindre les milliers de ceux qui n’auront même plus à recouvrer l’impôt sur le revenu, alors que les effectifs de l’ensemble de la fonction publique demeurent désespérément stables.

Enfin en quoi donc aurait-il été anormal qu’à l’occasion de ce nouveau prélèvement, l’État propose spontanément une indemnisation raisonnable aux entreprises et autres tiers payeurs pour ce service dont il se défausse et qui ne leur incombe normalement pas ? Décidément après le hold-up de la CSG perpétré sans vergogne sur les retraités, après la récupération à la hussarde de l’essentiel de l’ancienne taxe sur les dividendes de quelque 10 milliards d’euros illégalement imposée aux entreprises sous le précédent quinquennat et annulée par le juge administratif, ce Gouvernement montre une arrogance inquiétante envers de nombreux tiers qu’il est un peu trop enclin à considérer avec une certaine condescendance comme à son service, comme à ses ordres et parfois même à sa botte.


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 Source






C) Ce qu’Emmanuel Macron ne comprend pas à l’Allemagne

Jeudi, le chef de l'Etat français ne s'est pas montré tendre envers le voisin d'outre-Rhin, lors de son discours prononcé à Aix-la-Chapelle à l’occasion de la remise du Prix Charlemagne.

Atlantico : Emmanuel Macron, à l’occasion de la remise du Prix Charlemagne a eu des mots inhabituellement durs, dont le fameux : « réveillez-vous, la France a changé ! » adressé à l’Allemagne ! Qu’en pensez-vous ?

Bruno Alomar : Sur la forme, c’est d’abord une faute diplomatique : se rendre en Allemagne pour insulter les Allemands et leur faire la leçon ! C’est aussi la démonstration d’une impatience et d’une frustration. Mais ceci n’est pas aussi étonnant qu’on semble le croire. D’abord, parce qu’Emmanuel Macron a fait de la rapidité de mouvement un élément tactique. C’est le cas au niveau international comme au niveau national. Ensuite, plus profondément, parce qu’étant le chef de l’exécutif français, comme Nicolas Sarkozy lors de la gestion de la crise des dettes souveraines, le Président français a naturellement tendance à s’exaspérer que Berlin ne décide pas aussi vite que Paris.

Mais c’est bien comme cela que l’Allemagne a été rebâtie à dessein après 1945.

Sur le fond, il a doublement tort. Tort, car évidemment la France n’a pas changé. Elle a engagé des réformes, qu’on peut juger bonnes ou mauvaises, mais qui n’ont pas encore produit de changements substantiels : le chômage reste élevé, la compétitivité extérieure dégradée. Surtout, à l’aune des critères que la France elle-même a définis avec l’Allemagne il y a vingt ans (dette publique, déficit public), la France n’a pas changé. L’Allemagne, elle, a changé et les chiffres le montrent : elle est en excédent budgétaire, sa dette publique reviendra d’ici quelques semestres sous les 60% du PIB. Par ailleurs, la scène politique allemande d’après Deuxième Guerre Mondiale, largement du fait de la décision folle prise dans le domaine migratoire en 2015, dont on ne dira jamais assez combien elle a été un coup majeur pour l’Europe, est fracturée pour longtemps.

Emmanuel Macron a-t-il raison de brusquer l’Allemagne ?

Emmanuel Macron est le pur produit d’élites administratives et politiques qui ont vécu dans l’admiration de l’Allemagne, et disons-le, qui ont été complices - par leur absence de réaction et leur incapacité à mener des réformes  - de l’accroissement phénoménal de l’influence de l’Allemagne dans les institutions européennes. En ce sens, l’on est parfois surpris, y compris Outre-Rhin, que la France, créatrice de l’Europe, puissance diplomatique et militaire, tape du poing sur la table. Il faut plutôt s’en réjouir car l’on ne dira jamais assez cette vérité d’évidence, qu’Emmanuel Macron ne peut méconnaître et qui explique aussi son impatience : c’est l’Allemagne qui a le plus à perdre d’une éventuelle dislocation de l’Union européenne.

Pour le reste, c’est plutôt Emmanuel Macron qui rêve quand il regarde l’Allemagne. Il ne sait pas/ ne veux pas voir, sans doute les deux, ce que sont les allemands. Ceci se résume assez simplement.

D’abord, les Allemands, par culture et par construction institutionnelle, prennent les sujets avec plus de rationalité, et donc de lenteur, que nous-même. Pascal dirait que l’esprit de géométrie est plus fort chez eux que l’esprit de finesse. Ceci est fondamental : la crédibilité perdue par la France en deux décennies ne peut pas se reconquérir en un an ! Les Allemands attentent des résultats ! Or d’une part, ces résultats exigent du temps. D’autre part, l’Allemagne, et avec elle tous ceux qui veulent bien porter un regard froid sur l’état de la France, se rend à l’évidence : l’amélioration de la situation économique française tient largement à un effet de cycle, indépendant de l’arrivée d’Emmanuel Macron ; surtout, et c’est l’essentiel, tel l’éléphant au milieu du magasin de porcelaine, la France n’a pas attaqué son problème économique central : la dépense publique. Il y a urgence.

Bruno Alomar, économiste, ancien haut fonctionnaire à la Commission européenne, auteur de Grandes Questions Européennes (Armand Colin, 4em Edition), professeur à Sciences Po

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D) Le plan de Valérie Pécresse pour accélérer l’arrivée de véhicules sans conducteur

Valérie Pécresse dévoile dans le JDD son projet pour adapter les routes franciliennes aux futures navettes sans conducteur et autres taxis-robots. Pour elle, ces innovations doivent d’abord servir les transports en commun, collectifs ou semi-collectifs.

Férue de cinéma, Valérie Pécresse ne fait pas dans la science-fiction quand elle décide de miser sur les véhicules autonomes. La présidente LR du conseil régional et d’Ile-de-France Mobilités – l’autorité organisatrice des transports dans la région (ex-Stif) – annonce au JDD son plan pour accélérer l’arrivée de ces véhicules sans conducteur : "Nous sommes à la veille d’une profonde révolution des transports. Il est indispensable de prendre ce virage sans attendre. Nous allons donc investir 100 millions d’euros, pour que l’Ile-de-France devienne la première région du monde en la matière."

Cette initiative a lieu alors que le président de la République s’est engagé à doter la France, dès 2019, d’un "cadre législatif autorisant les expérimentations" de véhicules de niveau 4 (autonomie quasi-totale) sur les routes circulées. Lors de son discours au Collège de France fin mars, Emmanuel Macron a aussi indiqué que le gouvernement présenterait prochainement la "stratégie de la France" pour mettre le pays "à la pointe de l’expérimentation et de l’industrialisation" sur le sujet.

Valérie Pécresse devance les annonces gouvernementales

Nous y sommes : lundi 14 mai sera présenté publiquement, au ministère des Transports, le rapport intitulé "Développement des véhicules autonomes : orientations stratégiques pour l’action publique", en présence des ministres Bruno Le Maire (Economie), Elisabeth Borne (Transports), Mounir Mahjoubi (Numérique), mais aussi d’Anne-Marie Idrac (Haute responsable pour la stratégie nationale du développement des véhicules autonomes), Luc Chatel (président de la Plateforme de la filière automobile & mobilités, PFA), ou encore Valérie Pécresse.

La présidente de Région devance donc les annonces gouvernementales. Elle explique dans le JDD à quoi servira son enveloppe de 100 millions d'euros. Son projet : "booster l’industrie automobile française du futur" en finançant un programme d’"aménagements routiers et autoroutiers". Elle détaille les axes routiers qu’elle souhaite doter d’une voie réservée équipée en technologies ad hoc. Et précise sa vision du véhicule autonome, tel que les constructeurs français devraient, selon elle, l’appréhender : un outil prioritairement dirigé vers les transports en commun (navettes), les compagnies de taxis ou les VTC (véhicules semi-collectifs), et non vers les voitures individuelles haut de gamme.

Bertrand Gréco
Source






E) François Bayrou : «Emmanuel Macron doit être un président juste»

François Bayrou, le président du MoDem, revient sur la première année du quinquennat Macron.

Pour le leader centriste, proche du président dont il fut un soutien de la première heure, il faut insuffler davantage de social dans le quinquennat.

Emmanuel Macron est-il un président de droite ?
FRANÇOIS BAYROU. Non, il n’est pas un président partisan. C’est un président qui a une équation comme aucun de ses prédécesseurs depuis 20 ans. Il a su défendre une vision, faire preuve de caractère, donner un élan à des réformes qui étaient enlisées depuis longtemps et une nouvelle jeunesse à l’idéal européen. C’est cet impact personnel qui permettra de tenir la promesse de l’élection : rendre de la souplesse et de la vitalité à notre pays, particulièrement à l’économie, et « en même temps » veiller à le faire au bénéfice de tous. Et particulièrement de ceux qui ne sont pas nés « du bon côté ». Cet équilibre est notre engagement. Et mon obsession.

Les sondages montrent que les Français estiment que l’action du président va dans le mauvais sens pour réduire les inégalités. Qu’est ce qui n’a pas marché ?
Il y a eu beaucoup d’avancées : la hausse du minimum vieillesse, la hausse de l’allocation adulte handicapé, la suppression progressive de la taxe d’habitation… Ce sont de fortes décisions, et elles ont été réellement prises. Mais elles n’ont pas été mises en valeur dans le cadre d’un projet social assumé et cohérent. Ce qui a percuté c’est l’autre volet, l’ISF et la baisse inopportune des APL.

Bercy et Matignon, tenus par des ministres de droite, contribuent à ce déséquilibre ?
Le gouvernement a été voulu avec cet équilibre-là : pour réaliser enfin les réformes nécessaires, donner à la France une nouvelle image, sortir de la caricature de pays bloqué qui nous collait à la peau. Mais dans le visage de la France et dans son attractivité, il y a d’autres traits, tout aussi essentiels, le besoin de justice et de solidarité. Je sais qu’Emmanuel Macron a une conscience aiguë des fractures de la société. Je l’ai entendu devant les étudiants allemands expliquer que sans solidarité, l’échec était certain.

Mais ce qui a été perçu c’est la suppression de l’exit tax annoncée au magazine Forbes : une erreur ?
Je comprends qu’il soit important de rendre la France attractive pour les investisseurs. Mais il faut aussi la rendre attractive pour les Français. C’est-à-dire juste, créative, compréhensive et même bienveillante pour ceux qui la forment.

La bienveillance n’est pas au rendez-vous ?
Le besoin de bienveillance, c’était une des intuitions les plus fortes d’Emmanuel Macron dans sa campagne. Et qui équilibrait toutes les autres. Les Français avaient besoin d’autorité, il y a de l’autorité. Ils avaient besoin d’incarnation dans la fonction présidentielle, il y a de l’incarnation. Besoin d’aller enfin au bout de certaines réformes, on y va. Mais au moins autant que d’efficacité, ils ont besoin d’attention, de reconnaissance et de justice.

Le président doit se débarrasser de cette image de président des riches ? Comment ?
En étant à la fois le président entraînant, inspirant et le président juste, garant de la justice dans la société.

Est-ce ce que veulent aussi les plus favorisés, les « premiers de cordée » ?
« Premiers de cordée », je ne me suis jamais retrouvé dans cette expression. Les créateurs, les entrepreneurs, ceux qui inventent, qui risquent et réussissent pour le bénéfice du pays, ceux-là méritent qu’on les reconnaisse. Mais il y a bien d’autres premiers de cordée dans toute la société, bien d’autres réussites que la réussite matérielle, ceux qui se distinguent par le dévouement, ou le courage, ou les qualités morales. Et qui méritent autant d’honneur, et autant de soutien.

Il faut un temps deux du quinquennat ?
Ce n’est pas nécessaire : il faut et il suffit que soit prise en charge la vision qui a donné à Emmanuel Macron la confiance des Français. La vision résumée dans le « en même temps » : il y a deux impératifs, aussi importants l’un que l’autre. L’impératif efficacité-souplesse-réactivité qui imposera de grands changements, y compris, on l’oublie trop souvent, dans l’Etat. Et l’autre impératif, la perspective sociale. Tout le monde doit avoir sa chance et tout le monde a des droits. C’est cela qui doit être le nouveau modèle français, et c’est la clé de ce mandat.

Un nouveau modèle français, que voulez-vous dire, un nouveau modèle social ?
Un projet global pour la société française qui soit aussi une proposition française pour le monde. Car le mouvement du monde, c’est le creusement continu et qui paraît inexorable des inégalités. Par la loi de ce système, ceux qui ont le plus ont toujours plus. Ceux qui ont moins sont de plus en plus relégués. Or il n’y a pas d’avenir possible pour la société si on accepte cette fracture, si on ne prend pas en compte le besoin profond d’égalité des chances et des droits.

En quoi ce modèle social est-il nouveau ?
Pendant des décennies, quand on parlait du modèle social, on parlait d’allocations. L’État distribuait de l’argent public à des catégories de populations. Ce modèle est épuisé. D’abord parce qu’il n’y a plus autant d’argent public. Et surtout parce que cette politique d’allocations n’a pas libéré les gens, ne leur a pas permis de progresser. Cela ne leur a offert ni travail, ni fierté, ni reconnaissance. Le nouveau modèle social, c’est celui qui apportera à chacun les moyens et la motivation pour s’en sortir et se réaliser par lui-même. Alors on voit ce qu’il faut faire : il faut mettre le paquet sur l’Education. Il faut avoir l’obsession non seulement de la première chance, mais s’il le faut d’une deuxième, d’une troisième chance. Faciliter au plus près du terrain la création d’activité et d’entreprise. L’Etat providence n’a pas répondu à cette attente. On a besoin d’une nouvelle pensée, qui soit moins centrée sur l’État et qui diffuse la confiance.

Mais que proposez-vous pour l’immédiat ?
Deux orientations peuvent être prises sans attendre : d’abord la participation dans l’entreprise. Il faut que les salariés bénéficient d’une partie des résultats, mais aussi puissent participer à la réflexion stratégique sur l’avenir de l’entreprise. Cela permet de responsabiliser tous les acteurs. Il y a ensuite le dossier des heures supplémentaires : que l’effort consenti pour un travail supplémentaire apporte un revenu substantiel, amélioré par la défiscalisation ou la suppression des charges sociales. Ces deux décisions iront dans le sens de la reconnaissance et de l’autonomie.

Myriam Encaoua et Henri Vernet

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F) Taxe d’habitation : l’impôt est mort, vive la surtaxe !

Il y a quinze jours,  le gouvernement nous annonçait que le financement de la reprise de la dette SNCF par l’Etat se ferait sans pression fiscale supplémentaire, uniquement grâce à des économies dans les dépenses publiques. C’était déjà assez difficile à croire, mais voilà qu’aujourd’hui, on nous rejoue exactement le même sketch à propos de la suppression totale de la taxe d’habitation à l’horizon 2020 ou 2021. Après les 55 milliards de la dette SNCF, encore 26 milliards à trouver, mais pas de panique, « il n’y aura pas de nouvel impôt », rien que des économies !
C’est en tout cas ce que nous susurrent en boucle le Président, ses ministres et ses députés. Comme le gouvernement a quand même trouvé moyen de créer plusieurs impôts nouveaux depuis un an, et comme l’augmentation de la CSG est plutôt mal passée, on comprend qu’il cherche à éviter à tout prix de relancer un ras-le-bol fiscal malvenu, surtout dans le contexte de grève et contestation qui s’éternise à la SNCF, à Air France et dans les universités.
Toute la macronie est donc partie en mission de communication. Par exemple, le député Gilles Le Gendre est tout content d’annoncer que grâce à lui et ses amis de LREM, l’Etat va se serrer la ceinture par pure abnégation pour débarrasser les communes d’un impôt impopulaire :
De son côté, Olivier Dussopt, qui est le secrétaire d’Etat chargé des finances locales auprès du ministre de l’Intérieur, martèle dans un entretien aux Echos :
« Je le répète : il n’y aura pas de nouvel impôt, ni de hausse de la fiscalité, au contraire. Cet effort sera surtout financé par des économies. »
Quant à Gérald Darmanin, intéressé au premier chef en tant que ministre du budget, il a confirmé au Parisien qu’il s’agissait bien d’un « cadeau fiscal » pour les contribuables (apprécions le renversement du vocabulaire…) car le financement passerait surtout par une refonte et une simplification de la fiscalité locale :
« Pas de tour de passe-passe où l’on supprime des milliards pour aller les chercher ailleurs. L’idée générale (…) est de baisser les impôts. »
.
Tous ces gens-là se font l’écho du Président de la République qui avait confirmé la merveilleuse nouvelle lors de son grand entretien télévisé avec Bourdin et Plenel (vidéo du tweet ci-dessous, 0′ 55″) :
« Il n’y aura pas de création d’un nouvel impôt local, ni d’un nouvel impôt national et il n’y aura pas d’augmentation de la pression de cet impôt. Ce qui veut dire que nous compensons à l’euro l’euro par les économies qui seront faites par l’Etat. »
Dans son programme électoral, Emmanuel Macron avait effectivement prévu de supprimer la taxe d’habitation (TH) pour 80 % des foyers français les plus modestes de façon progressive à partir de 2018 : baisse de 30 % en 2018, puis 65 % en 2019 et 100 % en 2020. Ceci fut voté cet automne dans le cadre de la loi de finances pour 2018. S’agissant d’une ressource importante pour les communes, l’Etat s’est engagé à compenser leur manque à gagner à l’euro près.
Depuis, le gouvernement a décidé d’étendre la suppression à tous le foyers fiscaux afin d’éviter que le Conseil constitutionnel n’y décèle éventuellement(*) une rupture de l’égalité des citoyens devant l’impôt. Aussi, les montants en jeu sont passés de 10 milliards d’euros pour les premiers 80 % à 18 milliards environ pour la totalité des Français, et le tout devrait représenter 26 milliards d’euros en 2020 compte tenu du « dynamisme » de cet impôt.
A entendre le Président et les ministres, tout ceci a l’air extrêmement simple : on supprime la taxe, on fait des économies, on réarrange la fiscalité locale de façon à la rendre super efficace et hop, c’est bon, 26 milliards tombent du ciel et tout le monde est content.
Mais dans la réalité, cette mesure donne des maux de tête aux Bercy Boys. Comment parvenir à compenser chaque commune à l’euro près tout en transférant de la fiscalité nationale (TVA et IFI sont des pistes évoquées) vers de la fiscalité locale, ou en transférant de la fiscalité locale comme la taxe foncière des départements vers les communes, tout en garantissant l’autonomie financière des collectivités locales, sans tomber en plus dans des systèmes complexes de péréquation ?
L’affaire étant donc plutôt compliquée, en tout cas beaucoup plus qu’une jolie mesure électorale dans un programme globalement pas très explicite sur le comment du pourquoi, le gouvernement a mandaté le sénateur Alain Richard et l’ex-préfet Dominique Bur pour faire des propositions judicieuses.
Ces messieurs ont rendu leur rapport au gouvernement avant-hier (mercredi 9 mai 2018) et il apparaît assez nettement que tout le discours lénifiant qui consiste à dire depuis quelques jours « qu’il n’y aura pas de nouvel impôt » est surtout une façon de jouer sur les mots – comme pouvait le laisser prévoir la bourde de la ministre Jacqueline Gourault qui avait étourdiment parlé en début d’année de l’instauration d’une « taxe plus juste » en remplacement de la TH actuelle.
En effet, parmi les pistes explorées, l’une d’elles tient la corde : il s’agirait d’appliquer une surtaxe à la taxe foncière des résidences secondaires et des logements sous-occupés. Pas d’impôt nouveau donc, c’est vrai à la lettre, mais une pression fiscale accrue pour certaines catégories de contribuables. Décidément, cette administration semble avoir une animosité particulière à l’encontre des propriétaires immobiliers et un goût prononcé pour les surtaxes chaque fois qu’une gêne budgétaire se présente.
Dans le cas qui nous occupe, il est vite apparu que la mesure proposée par Emmanuel Macron ne précisait rien à l’égard des résidences secondaires. Il a donc été décidé de les exclure du dispositif d’autant qu’il a été étendu aux ménages les plus aisés, ceux qui sont justement le plus susceptibles d’avoir une seconde résidence. Simplement, ceci ne se fera pas via le maintien de la TH, ce qui serait une rupture d’égalité devant l’impôt, mais via la hausse ciblée d’un autre impôt, en l’occurrence la taxe foncière. Nul doute qu’Emmanuel Macron y trouvera au passage l’occasion idéale de se défaire de l’étiquette de « Président des riches » qui lui colle à la peau depuis la fin de l’ISF.
Cependant, cette surtaxe ne rapporterait que 2,5 milliards d’euros par an, soit à peine le tiers des 8 milliards d’euros supplémentaires nécessaires depuis que la suppression de la TH a été étendue aux 20 % de foyers fiscaux les plus aisés. C’est donc là que le gouvernement comble le trou en lançant quelques vagues incantations du style « économies », « refonte de la fiscalité locale », « choc de simplification », etc…
C’est d’autant plus incantatoire que si le Premier ministre a lancé avec force adjectifs élogieux un projet de baisse des dépenses publiques connu sous le titre « Action publique 2022 », il n’a jamais été question de nommer précisément la moindre piste d’économie. Tout au plus espère-t-on dégager des marges de manoeuvre budgétaires grâce à une « transformation » de l’Etat des plus vagues.
En revanche, la liste des actions publiques qui exigent des « moyens supplémentaires » s’allonge tous les jours un peu plus : transition écologique, fonds pour l’innovation, service national revisité, éducation… A quoi, au vue de l’actualité récente, on peut ajouter sans problème : banlieues et Samu.
D’autre part, il est à craindre que la perte d’autonomie des collectivités locales pour une large part leur financement ne les pousse à augmenter la fiscalité qui reste à leur disposition, c’est-à-dire essentiellement la taxe foncière, ce qui constituerait une nouvelle augmentation de la pression fiscale.
Enfin, comme je le signalais à propos de la dette SNCF, Gérald Darmanin n’a pas exclu d’obtenir des financements supplémentaires par hausse de taxes comportementales existantes, notamment celle sur les sodas et autres boissons sucrées qui sont si mauvaises pour notre santé :
« Il n’y aura pas de nouvelles taxes, mais cela n’empêche pas, pour des raisons de santé publique, de décider peut-être une augmentation de certaines taxes déjà existantes » etc …
.
C’est clair.
Le gouvernement nous prend à l’évidence pour des idiots, et MM. Bur et Richard rentrent dans ce petit jeu de dupes en proposant une solution hypocrite qui répond selon eux à l’esprit de la fabuleuse réforme voulue par le Président. 
Encore une occasion de constater que la baisse de fiscalité annoncée n’est qu’une supercherie de plus dans une politique globalement avide de « moyens » pour financer les nombreuses « priorités » du gouvernement. Quant aux économies envisagées, c’est vague, et de toute façon, ce ne sera jamais qu’en tendance par rapport au PIB, certainement pas en valeur absolue. 
Bref, « il n’y aura pas de nouvel impôt », mais il y aura à coup sûr surtaxes, dette accrue et économies fantômes. Comme je le disais à propos de la dette SNCF, la finance publique, c’est vraiment magique !

(*) Le Conseil constitutionnel a accepté la suppression de la TH pour 80 % des foyers fiscaux en indiquant toutefois qu’il serait vigilant sur la façon dont seraient traités les 20 % restants dans le cadre de la refonte annoncée de la fiscalité locale.




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G) Libéralisme et liberté d'expression
Libéralisme et liberté d'expression est un livre collectif paru il y a quelques six mois sous la direction d'Henri Lepage. Il comprend une introduction, une présentation des auteurs, neuf contributions, et une postface.

Les trois premières de ces contributions - les plus longues - sont les versions écrites d'interventions faites lors d'une réunion organisée par l'Institut Turgot  à l'Assemblée nationale le 26 janvier 2015.

Patrick Simon demande qu'il soit mis un terme en France au "retour vers la société archaïque que nous connaissons depuis peu, le législateur ayant promulgué par certaines lois des interdictions d'exprimer telle ou telle opinion".

Exemples non exhaustifs de cette régression:
- la persécution subie par le professeur Sylvain Gouguenheim pour avoir osé écrire que la pensée d'Aristote avait été transmise par le monde occidental avant la transmission arabe
- les condamnations judiciaires subies par l'ancien député Christian Vanneste pour avoir repris à son compte le propos d'Oscar Wilde: "Je remercie Adam de n'avoir pas été homosexuel car s'il l'avait été je n'existerais pas" (décisions cassées sans renvoi par la Cour de Cassation)
- l'interdiction de dire du mal d'une religion à l'exception du christianisme: "là on peut y aller à fond la caisse"
- l'interdiction d'évoquer le trafic d'esclaves organisé par les Arabes
- les lois mémorielles et les lois sanctionnant l'expression d'opinions jugées racistes ou discriminatoires
- la condamnation judiciaire d'Eric Zemmour pour avoir dit lors d'un débat télévisé que la raison de l'interpellation fréquente pour contrôle d'identité de noirs ou d'Arabes était que "beaucoup de trafiquants de drogue sont noirs ou arabes"

Patrick Simon rappelle que "souvent, les pensées nouvelles comme les grandes découvertes ont été des ruptures radicales et se sont opposées à la "doxa" de l'époque".

Conformément à la Convention européenne des droits de l'homme, "même les opinions qui heurtent, choquent ou inquiètent doivent pouvoir s'exprimer".

Sinon on aboutit à un tabou inversé: "Au lieu de laisser la vérité combattre le mensonge et s'affronter à lui en utilisant la seule méthode digne des sociétés qui ont des règles de droit, à savoir les preuves, on criminalise l'opinion fausse, lui donnant par là même une importance qu'elle n'avait pas, et l'on sanctuarise l'opinion vraie, la retranchant dans une forteresse dont elle n'avait nul besoin et qui ne fait que l'affaiblir."

La conception de la liberté d'expression est fondamentalement différente en France et aux Etats-Unis, rappelle Jean-Philippe Feldman, faisant référence à l'article 11 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 d'une part, au premier amendement de 1791 à la Constitution américaine de l'autre:

"Dans un pays, on déclare une liberté que l'on met aussitôt sous la protection du législateur, alors que, dans l'autre, on garantit la liberté contre celui qui est considéré comme son violateur potentiel le plus dangereux: le législateur fédéral."

La Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est du même genre de construction socialiste que la Déclaration française, mais la Cour européenne des droits de l'homme adopte une jurisprudence des plus libérales... et elle condamne régulièrement la France dans le domaine de la liberté d'expression... qui y est mise à mal au nom de la prévention.

Au nom de la prévention, en 2014, le Conseil d'État a ainsi interdit les spectacles de Dieudonné en application d'un prétendu principe de "dignité" ou de la protection de l'individu contre lui-même. Or pour être un État de droit et non pas un État de police, la France doit appliquer un régime répressif et non pas préventif:

"C'est le régime répressif qui est le plus favorable à la liberté, puisqu'au lieu d'interdire a priori, il permet de réprimer a posteriori en tant que de besoin. En matière de liberté d'expression, un État de droit se traduit donc non pas par une censure interdisant les expressions individuelles, mais par d'éventuelles poursuites à la suite de propos tenus."

Or si l'on applique ce principe de prévention en matière pénale, on arrive "à cautionner le maintien en détention d'un individu présumé dangereux à l'issue de sa peine"... et à transformer l'État de droit en État sécuritaire. La tolérance au risque dans nos sociétés étant de plus en plus faible, l'État est encouragé à intervenir toujours plus: "Prompt à s'insurger contre l'arbitraire, l'homme est enclin à dénoncer tout aussi spontanément les faiblesses de la répression". 

Certes, si l'État doit avoir un rôle, c'est d'assurer la sécurité des personnes. Mais cette dérive sécuritaire aboutit à ce que les individus n'aient "plus d'autre liberté que celle de se sentir - prétendument - en sécurité". A mesure qu'il prend de l'expansion, en se muant en État-providence, et qu'il s'avère incapable de résoudre les calamités qu'il engendre par là même, l'État se conforte dans son rôle de protecteur abusif: "Ainsi l'impuissance de l'État se nourrit-elle de son omnipotence." Ce qui nourrit aussi l'utopie de ceux qui rêvent d'une société sans État...

La société sans risques, c'est celle des régimes totalitaires, du moins c'est ce qu'ils prétendent: "Pour paraphraser Friedrich Hayek, la liberté d'agir, qui conditionne le mérite moral, comporte la faculté d'agir mal. Le libre arbitre implique la possibilité de l'erreur; la suppression de l'erreur aboutit à gommer le libre arbitre pour établir une société prétendument parfaite."

Cette société prétendument parfaite, c'est le fameux modèle social français, où l'État hypertrophié se révèle incapable d'assurer la sécurité publique. Jean-Philippe Delsol explique pourquoi: "C'est que l'État consacre tant de ses dépenses à assister les résidents français, il dépense si volontiers pour soigner et loger, nourrir et éduquer tous ceux qui habitent son territoire, qu'il attire toujours plus ceux du monde entier qui veulent bien y vivre pour autant qu'ils n'aient pas à y travailler et qu'il n'a plus les moyens de supporter les charges de ses fonctions régaliennes: défense, sécurité, justice."

Et cette prodigalité a l'effet inverse de celui escompté: "Le naturel humain hait celui qui le sauve en soulignant ses faiblesses, il n'aime pas la main qui le nourrit. Par sa prodigalité mal placée, l'État social alimente une poudrière qu'il n'a plus les moyens de contenir. Il abaisse, en l'entretenant de mauvais subsides, une population qui bientôt se révolte en se nourrissant des thèses radicales qui lui donnent à rêver."

La France laïcarde nie son origine chrétienne et méconnaît le principe de base de la séparation du politique et du religieux, conforme à la parole du Christ ("Rendre à César ce qui est César et à Dieu ce qui est à Dieu"), qui n'est pas négation du religieux, mais reconnaissance de deux domaines distincts:

"Cette séparation a contribué à la création d'interstices de liberté là où il n'y avait jamais auparavant qu'un pouvoir unique et généralement omnipotent. Elle a fait germer la liberté de pensée et de parole, protégée tantôt par l'un tantôt par l'autre, et ce faisant elle a favorisé l'initiative, la recherche, la créativité, le progrès en ressourçant le judaïsme, la philosophie grecque et le droit romain à partir desquels elle a contribué à la naissance d'une civilisation unique au monde par sa richesse et son inventivité.
"En niant cette origine, l'idéologie française a voulu affirmer un modèle unique, celui de la laïcité militante et exclusive, et la supériorité de sa parole. Ce faisant, elle a donné des armes aux islamistes qui condamnent également, mais différemment la séparation du religieux et du politique."

Résultat: "Les jeunes dont la soif de spiritualité est conforme à leur nature, comme à celle de tous les hommes, se laissent volontiers séduire par l'Islam, qui, à tout prendre, apparaît plus prometteur que la pauvre laïcité française dont l'idéal se limite à la manne très fade d'un État-providence qui n'a plus les moyens de sa politique."

La loi, du fait de l'instauration furtive de ce modèle unique, laïque et obligatoire, tend de plus en plus à dicter le comportement que chacun doit avoir plutôt que d'interdire les comportements des uns qui nuisent aux autres. Bref, prenant la place de la responsabilité individuelle, de loi-liberté elle devient loi-soumission et loi unique, avec pour corollaire une parole unique et unilatérale. Dieudonné et Zemmour, pour ne citer qu'eux en savent quelque chose.
Après une recension des trois premières contributions, faite dans une première partie, voici celle des six suivantes, qui sont la reprise de textes déjà publiés sur le site de l'Institut Turgot.

Damien Theillier remarque que les autorités publiques françaises menacent davantage la liberté d'expression que "les fanatiques proclamés". En effet elles se sont dotées d'un arsenal juridique répressif en la matière comme nulle part ailleurs, avec, par exemple, les lois Pleven et Gayssot qui font un délit, respectivement, de la provocation à la haine et à la discrimination et de l'opinion sur la Shoah.

La prémisse de la philosophie politique libérale est le principe de non-agression. Il faut entendre le terme d'agression au sens fort d'agression physique, à laquelle ne peuvent être assimilés aucune parole, aucun discours, aucune insulte. Il en va différemment d'une menace d'agression ou d'un appel à l'agression, qui, à l'évidence, ne sont pas des opinions.

Sinon, "on ne répond à des opinions que par des opinions. Et on réprime des actes."

Damien Theillier donne trois raisons pour justifier le marché libre des idées:
- morale: sans liberté de choisir et de penser par soi-même il n'existe pas de responsabilité morale
- épistémologique: "le libre échange des idées est le meilleur moyen de faire émerger la vérité"
- prudentielle: la censure a pour effet d'exacerber les passions en les rendant souterraines et plus difficiles à combattre et elle permet de réduire au silence les adversaires politiques...

Les limites de la liberté d'expression ne doivent pas être fixées par la loi dont "le rôle est simplement de réprimer les agressions, les violences, pas de décider qui, ni quand, ni comment on a le droit de s'exprimer". Dans l'espace privé, "la liberté d'expression est intrinsèquement limitée par le respect du droit de propriété".

(Exemple: sur mon blog, "j'ai le droit d'exprimer les opinions qui me tiennent à coeur"... et de ne publier que certains commentaires...)

La liberté d'expression doit s'accompagner de retenue dans son usage. En matière de liberté d'expression cette retenue, c'est la civilité, comme le rappelle Pierre Bessard: "La liberté d'expression n'est pas une caution à dire ou à publier n'importe quoi en n'importe quelles circonstances, elle est la condition de pouvoir dire et publier ce que l'on juge approprié et pertinent." Mais c'est au libre arbitre de chacun de concilier liberté et responsabilité. 

Gilles Dryancour constate, en comparant les Etats-Unis et la France sur la même période des deux derniers siècles, que le premier pays, hors la période de la guerre civile, est plus stable politiquement que le second (quinze constitutions, trois révolutions, quatre guerres civiles à son compteur etc.) et qu'il y a un lien avec la liberté d'expression (premier amendement aux Etats-Unis, nombreuses périodes de censure en France):

"A l'aune de l'histoire, il semble donc que les sociétés tolérant la diversité des opinions ne sont menacées ni d'éclatement ni de radicalisation. En revanche, celles réprimant les opinions marginales ne trouvent aucun équilibre durable et connaissent la menace permanente de sombrer dans le chaos et la violence."

Il explique que "dans une société de liberté, l'intégration des valeurs se fait par l'échange social ou économique. Les individus se rendent rapidement compte qu'un comportement fondé sur des opinions marginales nuit à l'échange."

Il n'en est pas de même dans une société fortement socialisée, où "les revenus ne dépendent pas uniquement des efforts personnels" et où la plupart d'entre eux sont redistribués par la contrainte: "Les individus peuvent nourrir des opinions hétérodoxes sans avoir à redouter d'être marginalisés."

Gilles Dryancour reprend l'argument employé par Jean-Philippe Delsol dans sa contribution (voir partie 1/2).

Celui-ci dit en effet: "Par sa prodigalité mal placée, l'État social alimente une poudrière qu'il n'a plus les moyens de contenir. Il abaisse, en l'entretenant de mauvais subsides, une population qui bientôt se révolte en se nourrissant des thèses radicales qui lui donnent à rêver."

Gilles Dryancour, s'appuyant sur ce que l'on connaît des parcours de vie des frères Kouachi et de Coulibaly, confirme: "L'hostilité induite par les politiques de redistribution renforce le repli sur des opinions qui redonnent un statut valorisant à tous ceux que l'on empêche de réaliser leur potentiel."

Patrick Simon dit dans sa contribution (voir partie 1/2): "On criminalise l'opinion fausse, lui donnant par là même une importance qu'elle n'avait pas." Gilles Dryancour abonde dans ce sens: "L'interdiction de certaines théories historiques, des plus marginales, donnent du grain à moudre à leurs adeptes qui voient dans cette interdiction la preuve même qu'ils sont détenteurs de quelque vérité cachée et ignorée de tous."

Philippe Nemo revient sur les délits d'opinions sanctionnés par les lois françaises de censure et, notamment, sur la discrimination.

Pour que celui qui s'exprime soit désormais condamné, "il suffira 1) qu'il opère intellectuellement une distinction entre diverses catégories de personnes, et 2) que le fait d'avoir opéré cette distinction puisse être interprété par certains comme étant de nature à nuire un jour, de quelque manière non précisée, à la catégorie concernée, du seul fait qu'il l'aura distinguée d'une autre". 

Cela revient à faire d'une simple idée un acte, alors qu'il n'y a aucun moyen de prouver qu'une idée émise aura tels ou tels effets sociaux et alors qu'il n'y a aucun moyen de prouver la responsabilité personnelle de celui qui l'a émise...

En fait, comme le dit Philippe Nemo, il s'agit pour le juge, saisi par une association reconnue par le pouvoir, de condamner un groupe de personnes, considérées collectivement comme méchantes en s'en prenant à un de ses représentants, quand bien même il serait innocent. Le juge doit en somme procéder selon "une logique de culpabilité collective et de bouc émissaire"...

"Pour que la responsabilité soit un concept utile, il faut interrompre la chaîne des causalités quelque part, et disposer pour cela d'un critère", écrit Henri Lepage. Ce critère, dans la tradition occidentale du droit, c'est la faute: "que celle-ci soit appréciée en fonction d'attributs objectifs comme "l'invasion de propriété" (l'emissio romain), ou qu'elle résulte d'une évaluation subjective des faits de nature jurisprudentielle". Toutes les causes antérieures sont dès lors effacées et invalidées.

S'il n'y a pas de faute, alors il n'y a pas de responsabilité individuelle, et c'est le législateur qui désigne le responsable et distribue le risque par décret... Or un décret peut en cacher un autre, d'où une instabilité juridique, une attribution du risque arbitraire (parce que soumise aux pressions politiques) et une source de discorde et de conflit.

Le principe de précaution, inscrit dans la Constitution française, s'inscrit dans cette perspective de dégradation fondamentale du droit, puisqu'il consacre le concept vicié de responsabilité collective (la responsabilité de l'humanité présente vis-à-vis des générations futures etc.). Or il n'existe pas de responsabilité collective, ni d'ailleurs de risque objectif:

"Ce qui existe, ce sont des espérances individuelles qui font que, ex ante, nous gérons nos actes en fonction d'anticipations de gains ou de pertes. Le risque n'apparaît qu'ex post lorsque nous essayons a posteriori de reconstituer les probabilités statistiques que nous avions de réaliser ou non nos espérances."

Pourtant le principe de précaution, devenu critère de responsabilité, conduit à sanctionner "en décidant a posteriori de ce que vous auriez dû faire (ou ne pas faire) en fonction d'un ensemble d'informations qui n'étaient pas disponibles au moment où vous aviez à prendre la décision".

Comment le juge pourra-t-il en décider? Il fera appel à la gente scientifique dont on sait depuis la nuit des temps, et plus récemment depuis l'invention de la religion climatique, que les arguments peuvent être sujets à contestations et révisions...

Le libre arbitre individuel sera nié. Car la prise de risque ne se fera plus en conscience mais en "application de règles et de critères imposés en fonction de l'idée qu'une opinion dominante - médiatisée par ses prêtres - se fera de ce à quoi correspond le savoir scientifique du moment".

Le plus beau dans cette affaire, si je puis dire, c'est le paradoxe qu'Henri Lepage observe: "Le mouvement de plus en plus accentué vers la responsabilité sans faute s'accompagne d'une exigence croissante de transparence, et donc de responsabilité - au sens classique du terme: des responsabilités individuelles (À qui est-ce la faute? À qui - et non à quoi - doit-on notre malheur? Qui rendre responsable?) - de la part de l'opinion publique."

La conséquence, puisqu'"on a sorti la morale universelle du droit", est de désigner des boucs émissaires pour répondre à cette exigence... et, ainsi, de faire droit à l'arbitraire.

Drieu Godefridi donne justement une définition de l'arbitraire en la matière: "Est arbitraire, en droit, ce qui procède d'une volonté souveraine, plutôt que des règles de droit." Il donne pour exemple la criminalisation de la violence psychologique, qui l'est à cinq titres:
- le concept de violence psychologique n'est pas défini de manière cohérente par le législateur
- il ne peut l'être davantage par le juge pénal
- il revient alors à l'expert-psychiatre de le faire
Mais il fera de manière arbitraire:
- parce que le dommage psychologique dépend de l'état psychologique préalable de la victime
- parce que la notion de violence psychologique est extensible et a pour conséquence une loterie pénale, dépendant du verdict psychiatrique

En réalité, la criminalisation de la violence psychologique, dont les hommes auraient le monopole de l'exercice contre les femmes, relève de la logique du genre, c'est-à-dire de la culture et non pas de l'anatomie: "Selon Butler, le concept culturel de sexe, qui cristallise la violence masculine, procède des tabous de l'inceste et de l'homosexualité. C'est en prohibant l'inceste et l'homosexualité que le lobby phallogocentrique et hétérosexualiste perpétue son implacable domination"...

Les législations française et espagnole, la Convention d'Istanbul du Conseil de l'Europe s'inspirent de cette idéologie qu'est la théorie du genre pour faire de la violence psychologique un délit dont la matérialité est pourtant inexistante.

Ce genre, sans jeu de mots, d'incrimination pénale, vague et imprécise, se multiplie et englobe "tous et chacun des aspects de la vie de l'individu dans ses détails les plus intimes (silences, regards, etc.)"... N'est-ce pas le symptôme de sociétés dont les membres cherchent à s'exonérer de leur responsabilité face aux aléas de l'existence en la reportant sur le judiciaire, fût-ce au prix de leur liberté?

Francis Richard

Publication commune avec lesobservateurs.ch

Libéralisme et liberté d'expression, sous la direction d'Henri Lepage, 112 pages, Texquis

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H) Marcel Gauchet : le néolibéralisme face au risque de la liberté sans puissance

C’est une révolution invisible aux effets cataclysmiques, prévient Marcel Gauchet. Dans ce « nouveau monde » néolibéral, où l’Etat-nation a été supplanté par un espace global, ce qui nous reliait à l’hétéronomie religieuse des temps anciens a été liquidé. Mais l’autonomie n’est pas complète : il y a un hiatus car « la maîtrise effective du monde par ses acteurs est de moins en moins assurée ». Nous remercions vivement Hocine Rahli, diplômé de Sciences Po Paris et professeur agrégé de philosophie, d’avoir conduit cet entretien qui explore les contours et les doutes de ce « nouveau monde ».

iPHILO. – Qu’entendez-vous par «dominance néo­libérale » ? Dans votre dernier ouvrage, vous dites que la révolution néolibérale est une «révolution silencieuse », qu’elle se fait sans heurts, et que c’est en raison de ce silence qu’elle est plus dangereuse que les révolutions tonitruantes du passé. Pourriez-vous préciser ce point ?
Marcel GAUCHET. – Séparons tout d’abord dominance et néolibéralisme. La «dominance» relève d’une grille de lecture du phénomène idéologique : ce concept est destiné à remédier aux défauts flagrants de la catégorie d’«idéologie dominante» – idéologie que je définis comme discours politique succédant au discours religieux.
A mon sens, il n’y a pas d’«idéologie dominante de la classe dominante», mais il y a dominance relative et conjoncturelle de certaines idéologies. L’idéologie est par essence plurielle – par exemple, malgré la dominance néolibérale, il y a toujours à l’heure actuelle des socialistes, des conservateurs et des libéraux classiques. S’il se trouve qu’une des idéologies surclasse les autres dans cet espace concurrentiel, c’est en fonction de l’appui qu’elle trouve dans les données d’une conjoncture historique précise, en fonction d’un critère qui n’est autre que sa plus grande plausibilité. Elle est celle qui paraît le plus crédible au regard de la marche du monde. Depuis le tournant des années 1970, le néolibéralisme s’est imposé comme le discours le plus en phase avec la manière dont se présente le fonctionnement des sociétés.
Venons-en donc au néolibéralisme, qui n’a rien à voir avec «l’ultralibéralisme». On peut le définir ainsi : c’est l’application des principes du libéralisme classique à la situation créée par la globalisation économique et politique. Le libéralisme classique comportait un impensé. L’espace des libertés individuelles qu’il voulait protéger des empiétements du pouvoir politique s’inscrivait d’évidence, pour lui, à l’intérieur des Etats-nations. C’est ce présupposé que fait sauter le néolibéralisme. Il sort la sphère des contrats et des droits individuels de l’espace stato-national pour en faire la norme d’un espace global homogène. Cela change tout du point de vue des conséquences. Les libertés échappent aux cadres politiques. Les principes de base sont les mêmes, mais le champ d’application est différent. Si le tournant qui a déterminé cette réorientation de la marche des sociétés mérite d’être qualifié de révolution, c’est par l’ampleur de ses retombées. L’originalité de cette révolution est de ne pas avoir procédé d’un projet conscient et ne pas être passée par une rupture violente. Elle a été insensible sur l’instant, ce pourquoi je la dis «silencieuse» ou «invisible». Elle est née de l’effacement de ce qui subsistait de structuration religieuse dans le mécanisme collectif. Cette présence était devenue indiscernable. Elle n’en était pas moins forte, nous le mesurons avec le recul. Le cœur de la «révolution de 1975» se situe  dans la dissolution de ces attaches qui continuaient de relier nos sociétés à l’ancien monde religieux. Ce «restant» s’est évanoui sans bruit, mais d’une façon si rapide, si inattendue, qu’il en est résulté des effets cataclysmiques à l’échelle du globe ! En quelques années, nous sommes passés du monde de la volonté politique au monde de l’automatisme social. Au monde de la volonté matérialisée dans des organisations, a succédé la régulation automatique de marchés bâtis autour de la capacité des acteurs à nouer des accords indépendamment de tout cadre collectif.

Vous parlez de «la» démocratie. Ne pensez-vous pas qu’il faille introduire des nuances, notamment entre le modèle anglo-saxon, plus libéral ; et le modèle français, plus républicain ?
Tout dépend du niveau d’analyse où vous vous situez ! Lorsque je parle d’avènement de «la» démocratie, j’ai en tête le phénomène général qui se caractérise par l’autonomie structurelle des sociétés, qui en fait des sociétés capables de s’organiser de part en part selon des règles de raison, dont les sociétaires sont maîtres. A cet égard, il y a bien une identité foncière du fait démocratique.
Après avoir dit cela, il faut bien sûr redescendre au niveau des variantes de ce phénomène global. Vous avez tout à fait raison : il y a une originalité américaine très importante, ainsi qu’une spécificité européenne ; et à l’intérieur de cette spécificité européenne, il y a une concurrence entre le modèle anglais – sous l’égide, depuis le XVIIème siècle de Hobbes et de Locke – et le modèle français qu’incarne, pour le meilleur et pour le pire, Rousseau. D’un mot : la Glorieuse Révolution de 1688  et la Révolution française de 1789. Nous pouvons résumer ces distinctions dans les termes simples que vous avez utilisés : d’une part, l’accent sur la liberté individuelle et sa protection, le modèle lockéen, et d’autre part  l’accent sur la souveraineté populaire et la volonté générale, le modèle rousseauiste.
Mais au-delà de ces trois grands modèles– américain, anglais et français –, nous pouvons encore descendre un cran en dessous, particulariser davantage. Au fond, il y a autant de concepts de liberté que de démocraties concrètes : chaque culture particulière modèle à sa manière le concept de liberté. La démarche philosophique, justement, cherche à articuler ces niveaux ! Il s’agit de faire tenir ensemble le singulier et le général.

Malgré cette révolution, l’autonomie achevée est en réalité, dites-vous, « tronquée » ; et de « solution », elle est devenue un « problème », car nous sommes passés d’un pouvoir liberticide à une liberté sans puissance.« L’histoire de la libération est derrière nous ; l’histoire de la liberté commence ». Pourriez-vous revenir sur ce paradoxe ?
Précisons tout d’abord ce que j’entends par «autonomie». Elle n’est pas qu’un fait de conscience et de pensée ; elle est d’abord un fait d’organisation des communautés humaines. Ce pourquoi je parle d’«autonomie structurelle». Le concept désigne les articulations fondamentales de cette organisation du monde collectif : la forme politique ; le principe de légitimité ; l’orientation temporelle. En l’occurrence : la forme Etat-nation, les droits fondamentaux, la production de l’avenir. Mais l’autonomie structurelle – politique, juridique et historique – ne définit pas le tout de l’autonomie : aussi s’accommode-t-elle d’une «hétéronomie fonctionnelle». C’est ce hiatus qui autorise un regard critique sur le monde dans lequel nous sommes. Nous ne doutons pas que le monde social où nous vivons est notre œuvre collective. Pour autant, la maîtrise effective de ses rouages par ses acteurs est de moins en moins assurée – cette dépossession nous donne l’impression de moins en moins gouverner ce monde… que pourtant nous faisons. Nos démocraties ne sont pas pleinement épanouies – c’est le moins que l’on puisse dire ! Voilà pourquoi il nous reste à passer de «l’autonomie structurelle» à «l’autonomie substantielle». La modernité a été une lutte constante contre l’hétéronomie, tant substantielle que fonctionnelle – contre la subordination à des pouvoirs inquestionnables, contre les inégalités des droits et statuts, contre l’obéissance à une tradition irrationnelle. En cela, ce fut  l’âge de la «libération».Mais ce que nous sommes en train de découvrir, une fois qu’il s’achève, c’est que la «liberté» reste à accomplir.
Une fois le principe de la démocratie acquis, nous devons apprendre à la faire fonctionner, elle qui est encore dans l’enfance. C’est une tâche nouvelle : non plus critiquer des dominations antidémocratiques, des aliénations extérieures, mais notre propre incapacité à faire fonctionner la démocratie.

Vous dites que nous avons entrepris une «sortie de la religion». Qu’entendez-vous exactement par religion ? Et comment accordez-vous ce constat avec la persistance du fait religieux dans le monde ? Le plus étonnant est votre affirmation selon laquelle le XXe siècle n’était pas sorti de la religion, alors que ses idéologies – communisme et nazisme, notamment – étaient des athéismes.
Des athéismes… en apparence seulement ! Disons, des athéismes revendiqués, mais qui n’empêchaient nullement la mobilisation inconsciente d’un fond religieux ! Entre ce que les gens croient penser et ce qu’ils pensent réellement, il y a parfois un gouffre. Il a été particulièrement profond dans le cas de ces «anti-religions religieuses», comme j’ai proposé de les appeler du moment totalitaire.
Si nous prenons le concept de «religion» dans son acception philosophique rigoureuse, abstraction faite des religions particulières, elle désigne l’attribution, par l’humanité, de la causalité de son monde à un principe extérieur et supérieur. La religion, c’est le rapport de l’humanité à elle-même par lequel elle se dépossède de la responsabilité de l’ordre selon lequel elle vit au profit d’un fondement qui la dépasse. Cela se concrétise dans une organisation des communautés humaines, dans un mode de structuration des sociétés qu’il est justifié de nommer «hétéronome». La religion ne saurait se réduire à un système de croyances, à un contenu spirituel particulier. C’est pour nous qu’elle est devenue cela, sous l’effet, justement, de la sortie de la religion. Historiquement, le mode d’organisation paraît avoir compté bien davantage que le  contenu spirituel.
Quand je parle de sortie de la religion, je ne parle pas de «fin» de la religion : la religion survivra à la sortie de la structuration religieuse. Simplement, elle change de sens : la religion était la chose collective par excellence, elle assurait une fonction sociale clé ; tandis qu’aujourd’hui, elle devient la chose individuelle par excellence. Elle survit, certes, mais à l’échelle des individus, qui ne croient plus en sa prétention de jadis à structurer la société. De ce point de vue, nous ne sommes pas au bout de nos surprises ! Le sens de la religion continuera à se transformer, en faisant toujours davantage le départ avec la politique, pour entrer dans le monde personnel, dans l’intimité des individus.
Maintenant, la diffusion du phénomène est très inégale selon les aires culturelles. Il a sa pointe avancée en Europe occidentale, mais par exemple, l’Amérique reste plus religieuse que l’Europe, même si, sur notre continent, il y a aussi des nuances à établir – la Pologne et l’Irlande, par exemple, ne sont ni la Tchéquie, ni la France. Si les Américains font encore place au religieux, c’est en raison de leur histoire. Les conditions de fondation des Etats-Unis ont permis une alliance entre la religion et la liberté, ce qu’a très bien noté Tocqueville. Les Européens, au contraire, y ont vu deux ordres antagonistes.
Le fait qui crée la confusion, aujourd’hui, en créant l’illusion d’un «retour du religieux»,  est l’activation de divers fondamentalismes, plus ou moins agressifs, dans toutes les traditions religieuses, et spécialement dans l’islam. En réalité, il s’agit d’un choc en retour de la diffusion de la sortie de la religion à la faveur de la mondialisation. Il n’y a rien de très extraordinaire à ce que la pénétration des données de la structuration autonome dans des sociétés encore largement pétries d’hétéronomie traditionnelle provoque en réaction des effervescences religieuses dont les fondamentalismes sont la manifestation la plus radicale. Ce sont en fait beaucoup plus des réaffirmations identitaires que des mouvements spirituels ou des retours vers la structuration hétéronome.

Comment expliquez-vous que le monde arabo-musulman se soit autant islamisé, alors qu’à l’époque de la «révolution de 1975» [expression utilisée par Marcel Gauchet pour qualifier le début du moment néolibéral] , une telle radicalité religieuse était tout bonnement impensable : tancée d’archaïsme, elle était mise au rancart de l’histoire. L’esprit du temps était encore celui du panarabisme, du socialisme arabe.
L’illusion a été de croire à une synchronisation des histoires sous le signe de la construction d’un avenir socialiste. Le «socialisme arabe» a été un échec total. Plus largement, le marxisme tiers-mondiste a fait long feu. Ce fiasco de la projection dans le futur a ramené la référence au passé religieux. De ce point de vue, la révolution islamique en Iran de 1979 a été le signal du basculement.

En dépit de ces considérations, ne pensez-vous pas que les démocraties, et notamment la démocratie américaine, reconduisent la notion de sacré autrement, en le sécularisant ? Je pense aux travaux de Régis Debray, qui montrent que la force des Etats-Unis sur l’Union européenne tient en leur sacré divin, plus enthousiasmant que le juridicisme européen. La nation ne reconduit-elle pas l’Un-sacral ?
La nation a pu être pénétrée  de religiosité, en Europe, jusque dans les années 1970. Ce n’est plus le cas. Cela reste vrai, en revanche, aux Etats-Unis, où le schéma de la «nation élue», avec sa «destinée manifeste», continue de jouer un rôle essentiel. Je ne suis pas d’accord cependant avec la manière extensive dont Régis Debray manie le concept de «sacré». Elle me semble plus analogique que rigoureuse. Il y a «sacré», au sens strict, là où il y a matérialisation de l’au-delà dans l’ici-bas. Il y a en ce sens des lieux sacrés, des objets sacrés, des personnes sacrées. Ce qui les fait tels, c’est d’être  habités par une présence tangible du surnaturel dépassant leur réalité naturelle. Mais toute réalité supérieure qui vient s’incarner dans un lieu, un objet ou une personne n’est pas forcément d’ordre religieux. On ne peut pas ne pas être saisi sur le site de Verdun par la mémoire de ce qui s’est joué là de terrible. C’est vrai a fortiori du site d’Auschwitz. Cela ne fait pas de cette présence spirituelle très spéciale une présence religieuse. Après, la confusion vient du télescopage entre cette sacralité et la disposition humaine au sacrifice. Serait «sacré» tout ce pourquoi on est prêt à se sacrifier. De nouveau, c’est un abus de mots : il y a des sacrifices qui n’ont rien de sacré, qui se produisent  en dehors de toute justification hétéronome – nous pouvons nous sacrifier pour notre pays, pour nos proches, tout en sachant que notre adhésion est purement rationnelle ou subjective. L’abnégation sacrificielle peut être religieuse comme elle peut être «laïque». Au lieu d’user du concept de sacré de manière indiscriminée, parlons d’une disposition humaine générale à préférer autre chose à soi-même, dont le religieux a été un véhicule majeur, mais qui est indépendante de lui et qui est destinée à lui survivre.

Justement, quel sort faites-vous exactement à la notion de «crise» ? D’une part, vous le dites, elle est épuisée, éculée, et d’autre part, la crise doit désigner un phénomène ponctuel : or, nous n’en sommes toujours pas véritablement sorti.
Revenons à son sens premier : la crise désigne un état de déséquilibre entre des composantes qui doivent, habituellement, fonctionner de façon harmonique. Dans le contexte économique, c’est relativement clair : s’il y a surproduction par rapport à la consommation, il y a crise.
Dans le reste des phénomènes sociaux et politiques, l’usage devient plus complexe et soulève un problème de méthode. Si je l’emploie, c’est d’abord parce qu’il n’y a pas d’autre mot disponible : les concepts ne s’inventent pas à volonté, malheureusement pour moi ! J’aurais pu puiser dans le dictionnaire étymologique pour créer un néologisme, mais j’aurais sans doute perdu en lisibilité pour le lecteur. L’exigence minimale, quand on recourt au terme, est de préciser : crise de quoi ?  En quoi et pourquoi ? Il y a crise de la démocratie quand il y a discordance entre les attentes des citoyens et le fonctionnement du système politique. Nous y sommes, à n’en pas douter. J’essaie d’en éclaircir les raisons.

Vous annoncez, dans le sillage de Fukuyama, « la fin de la guerre » et la fin des récits téléologiques, la fin des fins de l’histoire. Pourriez-vous précisez votre position vis-à-vis de la fin de l’histoire ?
La thèse de Fukuyama mérite mieux que les sarcasmes stupides qui croient la réfuter en lui objectant les guerres en Afghanistan, en Irak, en Lybie ou en Syrie : Fukuyama n’a jamais voulu dire qu’il n’y aurait plus d’évènements ou de conflits après «la fin de l’histoire». Son idée est que le monde tend, dans son ensemble, vers la démocratie libérale et l’économie de marché comme les seules formes d’organisation sociale et politique acceptables. Je le dirais autrement, mais je pense que sur ce point de fond, il a raison. C’est ce que j’explique de mon côté en parlant du dégagement complet de l’autonomie structurelle.
En revanche, je me distingue de lui par ma distinction entre une «autonomie structurelle» et une «autonomie substantielle». Ce n’est pas parce  que nous pouvons nous entendre sur les règles générales de la démocratie libérale et de l’économie de marché que nous avons la recette pour les faire fonctionner de manière satisfaisante, il s’en faut de beaucoup. Tout reste à penser et à faire dans ce cadre. Nous avons devant nous une tâche historique qui ouvre un horizon sans précédent. Aucune «fin» n’est en vue. Une histoire s’achève, une autre commence.

Qu’il s’agisse du Brexit, de Trump, des populismes européens ou des «hommes forts» (Recep Erdogan, Xi Jinping ou Vladimir Poutine), on peut lire dans ces événements la validation de la thèse développée par Christopher Lasch dans La révolte des élites, voilà un quart de siècle. Comment vous situez-vous par rapport à cette thèse ? Pensez-vous que la perte de sens vient de ce qu’il y a divergence d’intérêts entre la classe élitaire du «nouveau monde», libérale-libertaire, et la classe populaire, attachée à l’«ancien monde» ?
La thèse de Lasch est très intéressante, encore qu’il n’avait pas anticipé la révolte des peuples consécutive à la révolte des élites ! Il y a une grande vérité dans sa thèse, qui suit la vérité de la mondialisation. Les élites sont plutôt du côté du mondial, tandis que les peuples sont plutôt du côté du local et du national. De manière générale, le  problème de fond de nos sociétés est devenu celui de l’articulation entre la sphère globale et les communautés nationales. C’est autour de ce foyer de tensions que nous avons à définir un nouveau compromis historique, après celui qu’a représenté l’Etat-providence d’après 1945 – compromis entre le capital et le travail, aujourd’hui dépassé. Nous devons trouver le compromis de notre présent, entre, d’une part, l’élitisme  apolitique des élites ; et d’autre part la surpolitisation des peuples, la foi naïve que la politique nationale, ou que le patron de la boîte locale peut tout – alors qu’aujourd’hui, le patron n’a plus besoin de passer des compromis avec les travailleurs, il lui suffit de délocaliser l’usine. Tant que nous oscillons entre la démagogie surpolitique et l’apolitisme élitiste, nous n’arriverons à rien. Notre première tâche, c’est d’éclairer cette contradiction, pour définir ensuite un compromis acceptable entre ouverture et protection.

Vous évoquez l’utopie qui consisterait en une «auto-production du monde humain», en un «technocosme suffisant». Pensez-vous au transhumanisme, et si oui, quel rôle, en tant que mythologie, et en tant qu’éventuelle réalité, vous semble-t-il jouer ?
Le transhumanisme relève d’une dimension presque mécanique : dès que s’ouvrent de nouveaux possibles, l’humanité y projette un nouvel imaginaire. Cependant, la production littéraire est très inégale en la matière : ce n’est pas parce qu’un livre est écrit sous une forme scientifique que son contenu suit. Prenez Homo Deus, de Harari : c’est Jules Verne appliqué au numérique ! Chez les deux, vous trouvez à la fois des absurdités et de pénétrantes prospectives. L’histoire jugera.
Le transhumanisme n’en est pas moins porté par un désir dangereux : la constitution de surhumains – et, en toute logique – bien que les transhumanistes s’en défendent –, de sous-humains, sinon de sous-hommes. Comme toutes les idéologies, le transhumanisme se fait une idée de ce que l’homme doit être. En cela, les Californiens n’ont rien de rassurant ! Ils participent de la dynamique qui met en branle nos sociétés : pousser à l’extrême l’artificialisation du monde humain. Artificialisation d’autant plus efficace qu’elle est silencieuse, d’autant plus pernicieuse qu’elle est automatique : elle n’est pas l’effet d’un grand projet totalitaire et volontaire, mais d’initiatives décentralisées, à l’échelle individuelle. Cet imaginaire me semble tourner le dos à une vérité essentielle : ce monde, pour être le nôtre, doit être voulu comme humain, et adapté à la pluralité de ses acteurs.

Bouclons la boucle de cet entretien en revenant au titre de ce dernier tome, «Le nouveau monde ». Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, d’aucuns glosent sur l’opposition entre l’ancien et le nouveau monde. N’y voyez-vous qu’une homonymie amusante, ou bien une synonymie profonde ?
Disons que j’y entends une certaine résonance harmonique, même si les expressions ne jouent évidemment pas sur le même plan. Je m’efforce de donner un contenu précis à ces notions que le discours politique traite plutôt comme des «marqueurs» que comme des concepts. Ces marqueurs ont au moins le mérite de souligner qu’il s’est passé quelque chose de décisif, qui oblige à réviser de fond en comble nos façons de penser et d’agir. Une révolution a eu lieu, une révolution invisible, dont beaucoup d’acteurs dans nos sociétés n’ont pas encore vraiment conscience. La «Révolution» dont parlait Emmanuel Macron dans le livre paru sous ce titre est la révolution à faire pour se mettre à la hauteur de la révolution qui a eu lieu et qui nous a séparés à jamais de l’ancien monde. C’est un premier pas dans la bonne direction. Mais il reste beaucoup de chemin à faire pour prendre toute la mesure de la transformation qui s’est produite et en tirer les conséquences.


Marcel Gauchet est un philosophe et historien né en 1946. Il est directeur d’études à l’EHESS et rédacteur en chef de la revue Le Débat (Gallimard), qu’il a fondée avec Pierre Nora en 1980. Certains de ses ouvrages sont devenus des « classiques », comme Le Désenchantement du monde (Gallimard, 1985) ou La Révolution des droits de l’homme (Gallimard, 1989). L’Avènement de la démocratie est une somme, dont les deux premiers tomes (La Révolution moderne et La crise du libéralisme) ont été publiés en 2007 chez Gallimard. Le troisième, Le Nouveau monde, est paru en 2017. 

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I) 19 fichés S sont déjà passés à l'acte... Comment ce mode de surveillance fonctionne-t-il ?

Après les attentats de Carcassonne et de Trèbes, la classe politique française relance le débat de l'efficacité du fichier S et de son utilisation. Si certains dénoncent la «naïveté» de l’exécutif, d'autres estiment que le fichier S est efficace.
Après les attentats du 23 mars commis par le franco-marocain Redouane Lakdim à Carcassonne et à Trèbes, des critiques ont été émises par une partie de la classe politique française qui ont questionné l'efficacité du fameux fichier S.
L'initiale de la fiche S correspond à la dénomination «sûreté de l'Etat». Ce fichier est l'une des 21 sous-catégories du plus ancien fichier de police : le Fichier des personnes recherchées (FPR) créé en 1969 pour recenser les personnes recherchées ou surveillées de près ou de loin par les services de renseignement. Le FPR comporterait actuellement près de 400 000 noms.
Le fichier S est lui-même composé de 16 sous-divisions qui ne correspondent pas à la dangerosité potentielle des personnes mais aux actions à entreprendre pour les membres des forces de l'ordre qui sont confrontées à ces personnes lors d'une intervention. Mohammed Merah, «le tueur au scooter» de Toulouse était ainsi classé S5 (qui impliquait de signaler ses passages à la frontière, mais pas de fouiller ses bagages, ni de le surveiller sur le territoire français), tandis que les suspects revenus de Syrie ou d'Irak sont par exemple classés S14 (le fichage des revenants du djihad).
Depuis 2014, 19 suspects figurant au fichier S sont passés à l'acte en France ou en Belgique. Parmi eux, on retrouve notamment les noms de Mohammed Merah, des frères Kouachi, Ayoub El Khazzani qui avait attaqué un train Thalys en août 2015 ou encore Sarah Hervouët et Inès Madani qui avaient été interpellées après avoir abandonné un véhicule transportant des bonbonnes de gaz près de la cathédrale Notre-Dame de Paris en vue d'un attentat.

La classe politique s'interroge

Dès le lendemain de l'attentat du 23 mars, des élus ont réitéré leurs interrogations sur les réseaux à propos de l'efficacité réelle du fichage S.
L'élue LR des Bouches-du-Rhône Valérie Boyer a notamment estimé : «Un étranger condamné ou faisant l'objet d'une fiche S ne doit pas accéder à la nationalité française et doit être immédiatement expulsé.»
La députée européenne du Front National, a également plaidé pour une «expulsion» des fichés S du territoire national et a rendu hommage au gendarme qui a échangé sa vie contre celle d'une otage du Super U : «Un mort de plus au nom de l'islam, trop de morts à cause des fichés S.»
Invité sur le plateau Radio J le 25 mars, Le député LR Geoffroy Didier a pour sa part dénoncé la «naïveté» du gouvernement en matière de terrorisme et a estimé : «Il suffit de regarder le pedigree [de Redouane Lakdim] pour comprendre qu'il était un terroriste en puissance : condamné pour détention d'armes prohibées, fiché S [...], très actif sur les réseaux sociaux salafistes...»
Je demande qu'on mette ces personnes hors d'état de nuire
L'élu s'est aussi fait le porte-voix du chef de file de sa famille politique en soulignant : «[Laurent Wauquiez a été] le premier à demander l'internement des fichés S les plus dangereux.» Geoffroy Didier a également réclamé une «loi d'exception» : «Je demande qu'on mette ces personnes considérées comme dangereuses par les services de renseignement hors d'état de nuire.»

«La surveillance est très efficace», selon l'expert Guillaume Bigot

L'expert en terrorisme, Guillaume Bigot, juge quant à lui que le fichier S remplit bien son rôle et il s'est félicité sur le plateau de RT France que ces individus figurent au fichier S : «Le fait que la plupart de ceux qui passent à l'acte soient fichés S, signifie en fait que le balayage opéré par les services de renseignement est tout à fait adéquat. Si on avait beaucoup d'actes qui étaient perpétrés par des gens qui n'avaient pas été repérés, ce serait un signal très inquiétant.»
Le phénomène a dépassé les capacités de surveillance
L'expert a également tenu à rappeler que face à la menace terroriste, les services français ne peuvent pas empêcher tous les passages à l'acte : «Il y a 4 300 fonctionnaires à la DGSI, 2 000 ou 3 000 fonctionnaires à la gendarmerie, police et au ministère de l'Intérieur qui ont une mission opérationnelle de surveillance. Il faut bien imaginer que surveiller quelqu'un pour être en mesure d'empêcher un passage à l'acte, qui peut-être soudain, cela signifie une équipe de plusieurs personnes. Donc le phénomène a dépassé les capacités matérielles et humaines de surveillance.»
Selon Guillaume Bigot, les missions de surveillance sont donc bien réalisées en France : «En l'état actuel de la menace, la surveillance est très efficace, ce qui fait que beaucoup de gens ne vivent pas avec la peur au ventre.»

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