Ne jamais attaquer sans être préparé au pire.
Il est des règles simples que l’Histoire ne cesse de répéter, sans que jamais nous ne les écoutions vraiment. Parmi elles : ne jamais attaquer sans être préparé au pire.
Nous vivons dans un monde où les rapports de force ne sont plus là où on les croit. Les puissances ne se mesurent plus seulement en divisions blindées, en budgets militaires ou en nombre de porte-avions. Elles se cachent dans les interstices des chaînes de valeur, dans les détroits maritimes, dans les dépendances invisibles que nous avons nous-mêmes construites. Le pouvoir n’est plus frontal ; il est oblique. Il ne frappe pas là où l’on regarde, mais là où l’on dépend.
La Chine l’a compris mieux que quiconque. Attaquée commercialement par les États-Unis, sommée de plier sous le poids des droits de douane, des restrictions technologiques, des sanctions visant ses entreprises les plus emblématiques, elle aurait pu répondre symétriquement. Elle ne l’a pas fait. Elle a choisi un autre terrain. Celui où elle est indispensable. Celui où, silencieusement, elle tient en laisse le reste du monde. Car la Chine ne produit pas seulement des biens ; elle contrôle les conditions mêmes de leur production. Elle raffine l’essentiel des terres rares, ces matériaux sans lesquels aucune transition énergétique n’est possible, aucun avion moderne ne peut voler, aucun missile ne peut être guidé. Elle domine les chaînes de fabrication des batteries, détient des positions clé dans l’accès aux minerais stratégiques, du cobalt congolais au lithium sud-américain. Elle peut ralentir, orienter, suspendre. Elle peut, sans tirer un seul coup de feu, désorganiser des économies entières. Aussi, lorsqu’elle évoque, face aux droits de douane du président américain, la possibilité de restreindre ses exportations de gallium, de germanium ou de graphite, elle rappelle que la riposte la plus efficace n’est pas celle qui répond coup pour coup, mais celle qui frappe là où l’adversaire ne peut pas se défendre.
Face à cela, les États-Unis ont hésité, reculé, contourné. Ils n’étaient pas préparés au pire. Ils n’imaginaient pas que la Chine pouvait ruiner en quelques mois l’essentiel de leurs entreprises. Ils tentent maintenant de reconstruire une souveraineté industrielle et technologique qu’ils ont, par excès d’orgueil, laissé se déliter. Mais cette reconstruction prendra des décennies. La dépendance, elle, est immédiate. Pourtant, la Chine, conscience de cette force absolue, n’a pas cherché à exploiter jusqu’au bout cette arme fatale ; Parce qu’elle sait que sa puissance repose aussi sur la stabilité du système. Parce qu’elle pense le temps long.
L’Iran, lui, joue une autre partition. Plus brutale, plus risquée, mais fondée sur la même logique. Attaqué militairement, menacé dans son existence même, le régime des mollahs et des pasdarans ne cherche pas seulement à rivaliser frontalement avec une puissance infiniment supérieure. Il déplace le conflit pour survivre. Il choisit son terrain. Le détroit d’Ormuz, dont le président américain semblait ignorer l’existence : un passage étroit, à peine une cicatrice dans la géographie du monde, qui voit transiter près d’un cinquième du pétrole mondial et tout ce qui alimente les pays qui le bordent. Le fermer, même sélectivement, suffit à faire trembler, et s’il se prolonge, à provoquer une récession et une inflation pouvant abattre l’économie planétaire. Pour cela, il suffit au régime iranien de disposer de quelques mines marines, quelques vedettes rapides, quelques missiles côtiers et drones, et le relais de quelques groupes, tels les Houtis. Et là où la Chine retient sa main parce qu’elle se sait forte, l’Iran des mollahs, menacé de disparaître, pourrait être tenté de s’en servir pleinement pour obtenir le départ des Américains de la région. Et plus encore.
Cela rappelle une évidence, que rappelait récemment Niall Ferguson dans une conversation privée : la puissance n’est jamais symétrique. Elle est faite de dépendances croisées, d’équilibres instables, de vulnérabilités cachées. Le Vietnam l’avait montré face aux États-Unis. La Russie l’avait montré face à l’Europe en utilisant le gaz comme levier politique. Tant d’autres exemples, à travers les siècles, disent la même chose : le point faible du fort est toujours là où il ne regarde pas.
À cela s’ajoute une autre évidence, tout aussi souvent oubliée : l’adversaire est presque toujours un partenaire. La Chine est le premier partenaire commercial des États-Unis. L’Iran, malgré l’horreur du régime, et sa volonté de détruire son peuple plutôt que de disparaître, est un acteur énergétique majeur, une grande puissance en devenir. Et on ne peut l’attaquer sérieusement qu’en connaissance des risques qu’on prend en le faisant.
De ces deux situations, si différentes en apparence, émerge une même loi. Une loi que la guerre froide avait déjà élevée au rang de doctrine : la dissuasion. Ne pas attaquer celui qui peut, en retour, vous détruire sans peser ce risque. Même s’il est plus faible. Surtout, s’il est plus faible.
Cette logique n’est pas seulement celle des États. Elle est aussi celle de nos vies :
Avant penser à attaquer un concurrent, de quelque nature qu’il soit, sur un marché ou dans la vie privée, il faut commencer par identifier ce qui, chez soi, peut être atteint. Comprendre ce que l’autre peut détruire sans se détruire lui-même. Évaluer non pas sa force apparente, mais sa capacité réelle de nuisance. Être préparé à subir les conséquences des risques pris. Et ne se lancer dans la bataille que lorsque que celle-ci en vaut la peine, surtout pour la défense de valeurs.
Dans la littérature comme au cinéma, les tragédies naissent souvent de cette erreur originelle : attaquer celui dont on ignore la puissance cachée sans disposer des moyens de contre-attaque. Macbeth, en voulant sécuriser son pouvoir, déclenche les forces qui le condamneront. Dans Le Parrain, ceux qui pensent affaiblir les Corleone provoquent une guerre qu’ils ne maîtrisent plus et qui conduit à leur destruction.
La sagesse ne consiste pas à éviter tout conflit. Elle consiste à savoir lesquels méritent d’être engagés et à évaluer lucidement les risques qu’on est prêt à courir.
https://www.attali.com/geopolitique/ne-jamais-attaquer-sans-etre-prepare-au-pire/
Qui sera le vainqueur de cette guerre ?
Les États-Unis, Israël et leurs alliés vont-ils gagner
contre le régime terroriste iranien ou devront-ils se résigner à un
statu quo permettant à ce régime de reconstituer ses forces ? Poser
ainsi la question du sort des armes, c’est confondre le bruit et
l’Histoire, la scène et les coulisses. Car le vrai vainqueur de cette
guerre ne sera ni les États-Unis ni l’Iran. Ce sera la Chine.
Il suffit, pour le comprendre, de se souvenir d’une constante de
l’histoire géopolitique : quand une superpuissance est attaquée par un
rival, c’est presque toujours une troisième puissance, qui s’est tenue à
l’écart du conflit, qui finit par l’emporter. Ainsi, quand la France de
Louis XIV, puis celle de Louis XV, s’épuisa à tenter d’écraser les
Provinces-Unies, alors première puissance occidentale, à guerroyer pour
des successions espagnoles et à dilapider ses finances, c’est la
Grande-Bretagne, prudemment à l’écart, tout occupée à commercer, qui
ramassa l’héritage et bâtit le premier empire mondial. Un siècle plus
tard, quand l’Allemagne wilhelmienne défia la domination maritime et
coloniale de la Grande-Bretagne, ce sont les États-Unis, délibérément
isolationnistes, qui en profitèrent pour s’industrialiser à marche
forcée et prendre le relais de la superpuissance. La logique est
implacable : La puissance qui combat use ses ressources, sa jeunesse, sa
créativité, ses finances. Celle qui observe accumule capital,
technologie, brevets et influence.
Et aujourd’hui ? La guerre en Iran pourrait achever de ruiner
l’Amérique. La seule première semaine du conflit avec l’Iran aurait
coûté environ 7 milliards de dollars au budget fédéral dont 4 milliards
en munitions seules, sans que l’industrie d’armement américaine ne soit
capable d’en produire autant que nécessaire ; et arrêter la guerre
aujourd’hui n’est plus possible sans l’accord des Iraniens qui tiennent
le détroit d’Ormuz, menacent de détruire les usines de désalinisation de
la région et peuvent bloquer, au moins provisoirement, l’économie
mondiale. Par ailleurs, l’essentiel des ressources financières privées
et publiques des États-Unis est monopolisé pour construire des centres
de données géants, dont la Maison-Blanche affirme, sans preuve, qu’ils
vont garantir « la domination américaine dans l’intelligence
artificielle ».
Quand les Etats-Unis se lancent ainsi dans des dépenses folles sans plan
cohérent et dans le seul intérêt de quelques milliardaires, et quand
ils gaspillent , dans une guerre aux buts incertains et aux résultats
plus qu’aléatoires, , des ressources financières et des matériaux
critiques dont ils auraient cruellement besoin, par ailleurs, la Chine ,
elle, (qui va souffrir provisoirement de la rupture de ses
approvisionnements venant du Golfe Persique) forme des ingénieurs,
construit des robots, installe des parcs solaires, noue des accords
commerciaux sur tous les continents et attend que l’Histoire, une
nouvelle fois, donne raison à la patience et en fasse la première
puissance mondiale.
De cela, elle, ne s’en cache pas : Elle vient d’annoncer dans son 15e
Plan quinquennal (2026–2030), sept priorités, formant un vrai projet
civilisationnel, effaçant la frontière entre technologies civile et
militaire : Intelligence artificielle appliquée à l’industrie ;
robotique humanoïde ; interfaces cerveau-machine ; informatique
quantique ; semi-conducteurs avancés ; la 6 G ; et enfin la fusion
nucléaire et transition énergétique. Derrière chacun de ces piliers se
cachent des applications militaires directes : par exemple, la robotique
humanoïde permettra de produire des drones de combat, des systèmes
autonomes terrestres, des robots de déminage, et des robots sentinelles.
L’informatique quantique sera déterminante pour la cryptographie
militaire et la détection des sous-marins. Et l’interface
cerveau-machine, qui permet déjà à des paralytiques de contrôler des
bras robotiques, permettra bientôt à un être humain de commander une
machine, un avion de combat, ou un drone par la seule pensée, sans
langage, sans clavier, sans écran, en utilisant le fantastique potentiel
du cerveau humain qui traite en parallèle des milliards d’informations,
ce qu’aucun ordinateur actuel ne peut simuler, et qui lui permettra de
vaincre dans la fantastique bataille qui commence pour contrôler
l’attention des gens.
De tout cela, les États-Unis, pris dans leurs fantasmes de LLM et de data centers, sont très éloignés.
L’Europe a encore les moyens de ne pas se laisser entraîner dans la
débâcle américaine : Étant proche de la ligne de front ukrainienne, elle
peut développer bien mieux que les États-Unis les armements nécessaires
aux guerres modernes, dont manquent cruellement les Américains face à
l’Iran. Elle devrait pour cela développer des drones intelligents plutôt
qu’une prochaine génération d’avions de combat, des systèmes de
contrôle de l’attention plutôt que des armes nucléaires déjà en
surnombre. Elle a aussi tous les moyens de se lancer, d’une façon
sérieuse et continue dans les domaines dont la Chine vient de faire ses
priorités, tels la robotique et ses interfaces avec le cerveau humain.
Elle devra développer des sources d’énergie nucléaire et renouvelables.
Pour prendre conscience de tout cela, il faudrait que le nouveau plan
quinquennal chinois soit étudié dans toutes les universités, entreprises
et administrations européennes. Non pour imiter la Chine (son modèle
politique n’est ni exportable ni désirable) mais pour comprendre ce
qu’est une stratégie de civilisation, et avoir le courage d’en
construire une.
L’Europe peut aussi mieux que personne développer des domaines
stratégiques essentiels, que la Chine et les États-Unis négligent : la
sécurité écologique, l’alimentation saine, l’eau potable. Car la
souveraineté et la puissance au XXIe siècle ne se mesureront pas
seulement en missiles, en microprocesseurs et en robots. Elle se
mesurera en litres d’eau potable disponible par habitant, en rendements
agricoles sans dépendance aux engrais azotés, et en biodiversité des
sols. Pour gagner la guerre d’après-demain, il faut se préoccuper de la
santé, de l’alimentation, de l’eau, de la biodiversité, de la vie. Si
elle s’en préoccupe, l’Europe pourrait transformer ces défis écologiques
en emplois et en industries d’avenir telle que la gestion intelligente
de l’eau et des déchets, la régénération des sols, les semences adaptées
au changement climatique et les systèmes alimentaires circulaires.
Encore faudrait-il avoir un projet de civilisation et une vraie mobilisation pour le défendre.
https://www.attali.com/geopolitique/qui-sera-le-vainqueur-de-cette-guerre/
Peut-on encore éviter la troisième guerre mondiale ?
Depuis 1945, l’humanité vit sous l’ombre portée d’un troisième embrasement. On l’a redouté dans la confrontation entre capitalisme et communisme, frôlant l’apocalypse nucléaire à au moins deux reprises, jusqu’à ce que l’implosion de l’Union soviétique referme provisoirement ce cycle. On osa alors espérer une paix perpétuelle, illusion qui occultait la tectonique profonde des ressentiments des peuples.
C’est dans ces profondeurs que se forge aujourd’hui le prochain cataclysme ; dans les soubassements idéologiques, religieux et nationalistes de toutes les sociétés, dans les amphithéâtres universitaires comme dans les remugles des réseaux sociaux. Il n’opposera plus le marxisme-léninisme au libéralisme judéo-chrétien, mais l’Occident tout entier aux multitudes qui se vivent comme les sujets de son impitoyable empire.
En apparence, pourtant, pour le moment, rien de tel ; on ne voit que des conflits soigneusement cloisonnés : la guerre de tranchée russo-ukrainienne, les déflagrations entre Israël et l’Iran, les turbulences afghano-pakistanaises, les insurrections sahéliennes, la tension létale autour du détroit de Taïwan. Les belligérants de chacun de ces conflits n’ont, à première vue, aucun intérêt opérationnel à s’immiscer dans les guerres des autres : Moscou et Pékin n’ont pas vocation à croiser le fer avec Tel-Aviv, Riyad n’a aucun contentieux avec Pékin, Islamabad ne nourrit aucune ambition au Sahel.
La fragmentation des théâtres interdirait donc toute agrégation en un conflit systémique. Nous serions, en apparence, à bonne distance du précipice.
Et pourtant, un observateur averti perçoit sous cette surface fragmentée la présence impitoyable des empires, la lente convergence des haines à la recherche d’une grammaire commune. Comme si tous ces foyers d’insurrection régionale n’attendaient qu’une étincelle pour se fondre en une guerre de civilisation ; le Grand Sud contre son adversaire vilipendé universellement, et jusqu’en ses propres entrailles : l’Occident.
La bascule vers un conflit planétaire exigerait d’abord que les belligérants des foyers locaux tissent entre eux des alliances de revers : on peut imaginer que l’Iran attaque un pays membre de l’OTAN ce qui pourrait entraîner l’entrée dans le conflit de tous les autres ; on peut concevoir que la Russie, la Chine et le Pakistan soutiennent la théocratie iranienne (Moscou pour sécuriser une profondeur stratégique industrielle et s’approvisionner en matériel et en personnels pour le front ukrainien ; Pékin pour verrouiller l’accès aux hydrocarbures et protéger ses lignes d’approvisionnement et Islamabad pour disposer de parrains crédibles face à la puissance indienne).
L’étape suivante verrait ces États projeter leurs forces au service de leurs nouveaux partenaires : des contingents pakistanais seraient intégrés aux troupes russes en Ukraine, des unités russes seraient engagées dans l’offensive chinoise sur Taïwan, des forces iraniennes déployées sur ces deux fronts simultanément.
L’ensemble s’ordonnerait sans peine sous la bannière du grand récit antioccidental, dénonçant la mondialisation prédatrice, le rationalisme désenchanteur, la modernité colonisatrice.
Une fois cette dynamique enclenchée, aucun arbitre ne disposerait des instruments pour l’endiguer : nulle hégémonie, pas même celle de Washington, ne commande plus à la paix ; nulle institution multilatérale n’est en mesure d’imposer un cessez-le-feu ; le droit international gît en ruines sous les coups des révisionnismes les plus effrontés.
La Chine, la Russie, l’Iran, le Pakistan et bien d’autres s’uniront alors dans la volonté d’en finir avec cinq siècles de primauté et d’arrogance occidentale. La troisième guerre mondiale aura alors cessé d’être un scénario prospectif ou même une juxtaposition de sanglantes escarmouches.
L’Occident conserve les moyens de conjurer ce dénouement. Il peut
d’abord mobiliser sa supériorité militaire et déployer toutes les
ressources de sa diplomatie pour tenter de convaincre Moscou et Pékin
que soutenir Téhéran les conduit à leur propre ruine.
Mais cela ne suffira pas : L’Histoire a invariablement fini par
donner raison aux peuples contre leurs oppresseurs ; l’Occident ne
triomphera pas, à terme, sur les seuls champs de bataille ni par des
rencontres diplomatiques ; mais seulement si sa proposition
civilisationnelle l’emporte sur celle de ses adversaires. Or, proclamer
les vertus de la démocratie libérale, du marché régulé et de l’État de
droit ne suffira pas, pas plus qu’affirmer la primauté du droit des
hommes sur la loi divine, ni jurer que la modernité occidentale
constitue un horizon universel. En particulier, ces arguments sonnent
creux lorsqu’ils sont portés par une oligarchie américaine cynique,
piétinant ses propres valeurs fondatrices et nourrissant la haine
qu’elle prétend désarmer.
C’est ici que l’Europe est appelée à jouer un rôle irremplaçable.
Elle demeure le seul espace politique au monde où l’État de droit
s’impose effectivement ; celui où la violence institutionnelle est la
plus contenue, la liberté la plus étendue, la justice sociale la plus
substantielle. Le seul, aussi, à reconnaître en principe l’égalité
absolue en droits de tous les êtres humains.
Les pays qui la constituent doivent s’unir pour projeter cette
singularité dans l’arène mondiale et défendre un universalisme assumé,
assumant leurs forfaits historiques, tels que la colonisation, dont ils
ne furent ni les premiers ni les seuls coupables.
Si l’Europe parvient à faire entendre ce discours, cette glorification sans complexe des valeurs de l’Occident, devenues universelles à revitaliser des institutions multilatérales moribondes, à forger des alliances avec ce que les États-Unis, le Japon, Israël et tant d’autres nations recèlent de meilleur, un scénario de sortie de crise devient concevable : l’effondrement de la théocratie iranienne, la déroute du discours islamiste radical, l’enlisement définitif des armées et de la dictature poutinienne en Ukraine, la chute du gouvernement Netanyahu, la défaite électorale de Trump, la renonciation de Pékin à toute conquête militaire de Taïwan. Devient alors possible la construction patiente d’un ordre mondial fondé sur la raison et la liberté, c’est-à-dire sur ce que l’Occident a apporté de meilleur au monde, en se nourrissant de sources venues d’ailleurs.
https://www.attali.com/geopolitique/peut-on-encore-eviter-la-troisieme-guerre-mondiale/
Ce que la guerre au Moyen-Orient nous dit des réformes nécessaires dans nos communes.
Le monde, malgré les apparences, est d’une cohérence redoutable. L’extraordinaire interdépendance des processus de production, des enjeux climatiques et des équilibres géopolitiques se manifeste à chaque instant ; et nulle part avec plus de clarté que dans la relation entre les crises du pétrole et l’organisation de nos villes. Comprendre cela, c’est comprendre à la fois ce qui nous rend vulnérables et ce qui pourrait nous sauver.
La crise iranienne, qui a déjà conduit à une augmentation sensible du prix du pétrole, (et ce n’est pas fini), n’est que la reproduction d’un mécanisme d’une régularité décourageante : on l’a connu en 1973, en 1979, en 1990, en 2003 et en 2011. À chaque fois, une crise géopolitique conduit à une hausse du prix du pétrole ; à chaque fois, dans les pays consommateurs, on se plaint, on s’indigne, on obtient des aides de l’État (c’est-à-dire des contribuables) pour amortir le choc. Et puis on oublie jusqu’à la prochaine fois.
Pourtant, rien n’a été fait sérieusement pour se débarrasser de ces énergies fossiles : Malgré la croissance spectaculaire des renouvelables (la part du solaire a été multipliée par 2,5 en cinq ans) les combustibles fossiles représentent aujourd’hui encore 86,6 % de la consommation primaire mondiale d’énergie et ils couvrent encore les deux tiers de la croissance de la demande mondiale, portant les émissions de CO2 à un nouveau record historique. Tout a été fait pour que les consommateurs n’en souffrent pas. Et même pour encourager ces productions : Les subventions mondiales directes et indirectes aux énergies fossiles atteignent 7 000 milliards de dollars (dont plus de 1000 milliards de subventions directes), soit 7 % du PIB mondial, et plus que les dépenses mondiales annuelles d’éducation. On subventionne donc massivement, à l’échelle planétaire, ce qui nous tue.
Si, pour une partie significative de la population rurale, aux revenus modestes, une aide publique ciblée et temporaire doit accompagner la transition vers les pompes à chaleur, les véhicules électriques et les transports en commun décarbonés, on peut et on doit aller beaucoup plus vite dans les villes : elles concentrent plus de la moitié de la population mondiale, génèrent environ 80 % du PIB global, sont responsables de près de 70 % des émissions mondiales de CO2, essentiellement pour le chauffage et la mobilité, et pourraient toutes se passer entièrement d’énergies fossiles.
Donc, si on veut cesser d’avoir à souffrir de l’augmentation inéluctable des prix du pétrole et du gaz, il faut en sortir. Et admettre que, comme la hausse du prix du tabac a contribué à réduire sa consommation, la hausse du prix du pétrole est une bonne nouvelle, car elle devrait pousser les consommateurs vers les alternatives électriques, et obliger les pays producteurs les plus lucides, suivant l’exemple de l’Arabie Saoudite, à diversifier leurs sources de revenus.
Ce n’est pas une utopie ; céder à la démagogie pétrolière n’est pas inévitable. Et certaines villes montrent que ce basculement radical est non seulement possible, mais économiquement rentable : Copenhague en particulier est le cas d’école dont chaque candidat à une élection municipale devrait s’inspirer : son réseau de chauffage urbain, considéré comme le plus efficace du monde, fournit aujourd’hui à 98 % des habitations de la ville la chaleur résiduelle des centrales de cogénération et des usines d’incinération de déchets ; de plus, la moitié de ses habitants et de ceux de ses banlieues se déplacent quotidiennement à bicyclette, grâce à des autoroutes cyclables reliant les banlieues au centre-ville et à des ponts exclusivement dédiés aux cycles ; et les bus électriques et le taxi électrique y sont devenus la norme. D’autres villes méritent d’être citées en exemple : Oslo est devenue la capitale mondiale de la voiture électrique par habitant et les voitures à moteur thermique y sont interdites au centre-ville ; Amsterdam développe massivement les pompes à chaleur et les réseaux de chaleur géothermiques ; enfin, Shenzhen qui, dès 2017, a converti l’intégralité de sa flotte de bus en véhicules électriques.
Plus encore, ne pas dépendre des conséquences aux ramifications infinies de la prochaine crise pétrolière, c’est promouvoir l’économie de la vie, c’est-à-dire les énergies durables, l’alimentation locale, les produits non transformés, particulier dans les villes.
Aussi, tout candidat sérieux à une élection municipale devrait prendre dès aujourd’hui les sept engagements suivants :
- Développer massivement des réseaux de chaleur urbains alimentés en énergies renouvelables.
- Construire, avec l’ensemble de son agglomération, les infrastructures nécessaires au vélo et aux transports en commun électriques.
- Réserver les centres-villes aux seuls véhicules zéro émission.
- Reconvertir les subventions aux énergies fossiles en incitations à la transition énergétique et en accompagnement des ménages les plus vulnérables
- Développer l’usage de matériaux biosourcés dans la construction
- Adopter un urbanisme climatique intégrant dès la conception l’efficacité énergétique des bâtiments, les toitures végétalisées, les îlots de fraîcheur et la gestion des eaux pluviales
- Exercer une pression démocratique constante pour que les
gouvernements nationaux cessent de subventionner ce qui nous détruit et
financent ce qui peut nous sauver.
Et si le pire se produit, c’est-à-dire si cette guerre locale débouche un jour sur un conflit planétaire, il sera plus que sage d’avoir réduit notre dépendance à ce qui nous tue et d’avoir mis en place ce qui peut nous mettre à l’abri de la folie des autres.
Jacques Attali,
Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.
Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express.
Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.



Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Merci de cet avis