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juillet 30, 2026

Identitaires de gauche et l’islamisme radical - Consanguinité - Islam/République !

 Sommaire:

A) -  Identitaires de gauche et l’islamisme radical

B) - Consanguinité

C) - Trois mots, trois mondes : ce que le Parlement français ne sait pas dire de l'islamisme

D) - L'islam et les valeurs de la République

 

 


 

A) -  Identitaires de gauche et l’islamisme radical

Le laxisme de la justice et la responsabilité de certains milieux de gauche en Allemagne sont mis en cause après l’attentat contre la Marche des fiertés à Berlin 

➡️ https://l.lepoint.fr/BU3

Responsabilité européenne

Attentat de Berlin : « Les identitaires de gauche se rendent complices de l’islamisme radical »

ENTRETIEN. Après l’attentat contre la Marche des fiertés le 25 juillet, le spécialiste allemand de l’extrémisme Henrik Hansen accuse une partie de la gauche de complaisance.
 

Le laxisme de la justice et la responsabilité de certains milieux de gauche en Allemagne sont mis en cause après l’attentat contre la Marche des fiertés le samedi 25 juillet dans le parc du Tiergarten à Berlin, qui a fait une morte et une trentaine de blessés. Abdul Ballout, son auteur présumé, abattu par la police dans un jardin ouvrier où il tentait de se cacher, était pourtant connu des autorités.

Radicalisé depuis longtemps, cet Allemand d’origine libanaise avait à deux reprises tenté de rejoindre l’État islamique (EI). Le jeune homme de 21 ans aurait, le jour même où il a foncé dans la foule avec son véhicule, prêté allégeance à l’EI.

Henrik Hansen, professeur à l’École supérieure fédérale de l’administration publique et spécialiste de l’extrémisme politique, estime que l’extrême gauche et une certaine frange des sociaux-démocrates et des Verts se rendent complices du terrorisme en avançant des circonstances atténuantes, voire en excusant, les islamistes.

Le Point : Comment jugez-vous les réactions en Allemagne après l’attentat terroriste lors de la Marche des fiertés à Berlin ? Vous semblent-elles appropriées ?

Hendrik Hansen : Il est tout à fait compréhensible qu’après un attentat on envisage avant tout un durcissement des mesures de répression. On a pourtant du mal à comprendre comment ce jeune homme de 21 ans pouvait encore être en liberté. Il avait déjà été signalé plusieurs fois pour infractions violentes et, à 20 ans, avait tenté à deux reprises de rejoindre l’État islamique. Reconnu coupable au mois de mai de « préparation d’un acte de violence grave portant atteinte à la sécurité de l’État », il n’avait été condamné – en vertu du droit pénal des mineurs – qu’à une peine avec sursis.

Certaines mesures discutées en ce moment n’ont pas fait la preuve de leur efficacité : un bracelet électronique empêche les auteurs potentiels d’attentats de se rendre dans des lieux préalablement définis, mais n’empêche pas pour autant qu’un attentat soit perpétré ailleurs. Et dans une société libérale, la détention préventive n’est possible que pour une durée limitée. Il serait plus judicieux de sanctionner pénalement de manière nettement plus sévère la diffusion de propagande terroriste et glorifiant la violence, afin d’intervenir plus tôt dans le processus de radicalisation.

Vous critiquez ceux qui, en Allemagne, ont tendance à minimiser, voire à nier les attentats islamistes. À qui faites-vous référence ?

À un certain nombre d‘extrémistes de gauche et de partisans d’une politique identitaire de gauche que l’on retrouve en partie dans les rangs du Parti social-démocrate et des Verts. Ils voient dans l’islamisme une réaction des musulmans opprimés face à « l’impérialisme » des États occidentaux. Cette vision, représentée par exemple dans l’idéologie postcolonialiste d’Edward Saïd, est répandue. L’humanité est divisée entre les « méchants hommes blancs » et « les bonnes personnes de couleur ». À l’instar de la politique identitaire de droite, cette vision repose sur un fondement ethnique. Selon cette conception, les islamistes, comme l’auteur de l’attentat de la semaine dernière à Berlin, sont des personnes qui se défendent contre l’oppression des musulmans.

Observez-vous une tendance similaire en France ? Chez les Insoumis par exemple ?

Oui, il ne s’agit pas là d’un phénomène circonscrit à l’Allemagne. On peut l’observer dans l’ensemble des pays occidentaux. Cette façon de penser est aussi répandue dans les milieux de gauche, au-delà des partisans de Mélenchon.

La CDU du chancelier Merz a du mal à se positionner en tant que parti qui apporte des solutions efficaces.

Ceux qui refusent d’admettre le danger qui émane de ces jeunes islamistes se rendent-ils complices ?

Ceux qui ne prennent pas au sérieux, relativisent, voire même nient la menace que fait peser l’islamisme sur nos modes de vie occidentaux, le soutiennent – consciemment ou pas. On l’a vu ces dernières années lors des manifestations anti-Israël en France et en Allemagne. À Paris et à Berlin, des manifestants de gauche ou d’extrême gauche ont défilé côte à côte avec des sympathisants du Front populaire de libération de la Palestine et du Hamas en disant leur haine des Juifs.

Si l’attentat du Tiergarten avait été commis par des membres de l’extrême droite, la réaction politique et celle de la population auraient-elles été différentes ?

Oui, j’en suis convaincu. S’il s’était agi d’un attentat d’extrême droite, il y aurait eu – et heureusement ! – de grandes manifestations contre l’extrémisme de droite. Un attentat perpétré par un islamiste donne lieu de nombreuses prises de position, mais les gens ne descendent pas dans la rue. Et c’est assez compréhensible : une partie de l’AfD, le parti d’extrême droite en Allemagne, tenterait de les récupérer pour en faire des manifestations contre l’islam. Or ce sont précisément les musulmans vivant en Allemagne qui ont tout intérêt à se distancer très clairement de l’islamisme. À la suite de l’attentat à Berlin, les grandes organisations musulmanes d’Allemagne ont condamné le terrorisme de manière très générale tout en omettant de mentionner comme problème l’islamisme ou la haine des personnes queer. Ce n’est pas suffisant.

Cet attentat a lieu quelques semaines avant trois élections régionales cruciales en Allemagne. Va-t-il profiter à l’AfD ?

Cet attentat mais aussi le fait qu’une partie de la gauche allemande relativise l’islamisme apportent de l’eau au moulin de l’AfD. La CDU du chancelier Merz a du mal à se positionner en tant que parti qui apporte des solutions efficaces. Le problème est trop complexe pour pouvoir être résolu rapidement. Et les populistes en profitent.

Si nous voulons combattre la menace des islamistes, nous devons identifier l’ennemi et nous efforcer de définir les valeurs qui nous unissent, en Allemagne comme en France.

Quels dangers cette façon de minimiser la violence islamiste fait-elle courir à la société allemande, à la sécurité et aux valeurs des sociétés occidentales ?

En Allemagne comme en France, si on refuse de prendre au sérieux la menace islamiste, nous aboutirons à une nouvelle division de nos sociétés. Dans nos deux pays, les partis centristes sont affaiblis, alors que les partis extrémistes à droite comme à gauche profitent de cette évolution. Les défenseurs d’une politique identitaire de gauche se rendent complices de l’islamisme radical et des organisations islamistes comme les Frères musulmans. Dans Soumission, Michel Houellebecq a sans doute forcé le trait, mais il est assez proche d‘une réalité que beaucoup continuent à nier.

Quelle serait, selon vous, la bonne réaction pour tenter de mettre fin à cette violence ?

Il faut réagir à trois niveaux. Premièrement : un durcissement de la répression contre ceux qui adhèrent à des organisations terroristes et qui propagent leurs idées. Deuxièmement : un accroissement des mesures de prévention, en particulier en exigeant davantage des organisations islamistes. Troisièmement : une transformation radicale du mode de pensée de nos sociétés. Si nous voulons combattre la menace des islamistes – pas seulement celle de djihadistes isolés, mais aussi celle provenant d’États qui en font la promotion –, nous devons identifier l’ennemi et nous efforcer de définir les valeurs qui nous unissent, en Allemagne comme en France.

Pascale Hugues

https://l.lepoint.fr/BU3

 


L’islamisme conquiert-il les monarchies occidentales plus facilement que les républiques ?

Vieilles monarchies, empire défunt, multiculturalisme béat : l’islamisme politique sait exploiter les failles morales des couronnes européennes.

L’islamisme conquiert-il les monarchies occidentales plus que les républiques ? On en a l’impression à regarder l’actualité anglaise ou belge. En Belgique, on parle déjà de « territoires perdus » : quartiers communautarisés, élites culpabilisées, mosaïque fédérale branlante. Molenbeek est devenue l’emblème de cette inquiétude. En Angleterre, les élections locales signalent des recompositions profondes : Sadiq Khan a été élu pour un troisième mandat à la mairie de Londres, non qu’il soit islamiste, mais parce que des arrondissements à forte population musulmane pèsent désormais lourd, et que la gestion locale s’infléchit vers le communautaire et le religieux. 

À cela s’ajoutent les Sharia Councils, qui statuent en parallèle du droit civil sur les divorces de couples musulmans, et de vastes manifestations propalestiniennes où les islamistes défilent et testent les limites d’une liberté d’expression sans frein. La question reste pertinente : pourquoi l’islamisme semble-t-il plus conquérant dans ces monarchies que dans les républiques voisines à population musulmane comparable, comme la France ou même l’Allemagne ?

Éloge angélique du multiculturalisme

La comparaison n’a de sens qu’à démographie semblable : invoquer la Pologne ou la Hongrie, où la population musulmane est marginale, serait un trompe-l’œil. Il existe aussi des exceptions, comme le Danemark, où la couronne a adopté la politique d’asile la plus dure d’Europe occidentale et se prémunit contre l’islamisme. Mais l’impression générale demeure, et elle tient moins à la Couronne comme symbole qu’au modèle communautaire qu’elle abrite et à l’éloge angélique du multiculturalisme.

Les monarchies ont d’abord la faiblesse du vieil âge : institutions folklorisées, reflux d’empire qui fait de ce multiculturalisme le reliquat de l’ancien prestige fétichisé, érosion de la force nationale. Quelques jours après son accession au trône, Charles III se présente comme protecteur de toutes les religions et décrit l’Angleterre comme une « communauté de communautés ». Le geste est œcuménique, mais il ne voit pas que, dans le cas de l’islamisme, il n’a pas affaire à une foi seulement, mais à un programme politique de conquête, qui avance par deux voies : la mémoire de la colonisation et l’affect propalestinien mondial.

Ces deux voies rendent le terrain monarchique plus poreux. La mémoire coloniale fournit le crédit moral de la réparation ; Gaza fournit l’émotion planétaire. Or les souverains européens sont les héritiers nominaux des empires colonisateurs et les arbitres bienveillants de leurs sujets musulmans d’aujourd’hui : ils ne peuvent assumer ce passé sans être accusés, ni le récuser sans se renier. Le silence ou l’œcuménisme deviennent leur seule sortie, et c’est là que l’islamisme s’engouffre, en s’appuyant sur des organisations structurées, comme les Frères musulmans ou le Muslim Council of Britain.

Prospérité du discours islamiste

Dans ces monarchies, en Angleterre, en Belgique, en Espagne, se trouvent réunies les conditions d’une prospérité du discours islamiste : racismes médiatiquement amplifiés; réseaux sociaux débridés; liberté d’expression quasi totale; possibilités d’infiltration syndicale, universitaire et associative; et surtout terrain propice de la culpabilisation coloniale. À cela s’ajoute un paradoxe religieux : les monarchies se réclament d’une religion et font du fait religieux un capital de légitimité. Soucieuses de leurs sujets musulmans, elles peinent à opposer un discours franc à un islamisme qui en profite. Ce qu’on appelle en France « séparatisme » s’appelle community en Angleterre, avec une connotation positive, ou « intégration » en Espagne, où l’antisémitisme se revitalise au nom de l’engagement anti-israélien.

Reste la République française, qu’il serait tentant de se donner pour miroir avantageux. Tentant et faux. La laïcité, vantée comme rempart, est devenue une ligne à reconquérir sans cesse, au fil de lois sur les signes religieux, le voile intégral, le « séparatisme », ou l’interdiction de l’abaya à l’école. Si la France résiste mieux que l’Angleterre à l’islamisme, ce n’est pas parce que sa laïcité aurait triomphé, mais parce qu’elle a nommé l’ennemi : séparatisme, islamisme, frérisme, etc. C’est peut-être là l’unique avantage des républiques sur les couronnes : non un succès, mais une lucidité.

Kamel Daoud

Chroniqueur, écrivain et reporter

Kamel Daoud, né en juin 1970 à Mostaganem, ville à 350 Km à l’ouest d’Alger. Etudes à Oran. Journaliste au "Quotidien d’Oran", puis rédacteur en chef entre 1994 à 2015. Chroniqueur et reporter. Il est collaborateur dans plusieurs journaux en Italie, France, Etats-Unis. Il est chroniqueur au Point depuis plusieurs années. Auteur de "Meursault contre-enquête" publié en Algérie et en France puis traduit un peu partout dans le monde (34 traductions), "Mes Indépendances", chroniques, (Actes Sud). Dernier ouvrage publié: "Zabor ou les psaumes", Roman, (Actes Sud).

https://www.lepoint.fr/debats/kamel-daoud-france-royaume-uni-belgique-republiques-et-monarchies-face-a-lislamisme-WJRMUBWSIBB7DOVMZSPHVI2W3M/ 

« Nous sommes tous sur nos gardes » : en Belgique, la communauté juive vit dans la crainte 

 

B) - Consanguinité


 

Monde musulman et consanguinité : le tabou aux conséquences dévastatrices

Par Raphaël Lepilleur. Synthèse n°2695, Publiée le 21/05/2026 - Photo : Derrière les débats sur le multiculturalisme se cachent parfois des réalités biologiques massives. Crédits : Image par M. Richter de Pixabay
Le sujet est si explosif qu'il demeure absent du débat public occidental. Pourtant, de l'Algérie au Pakistan, des chercheurs, médecins et autorités sanitaires alertent depuis des années sur les conséquences dévastatrices de la consanguinité massive : explosion des maladies rares, troubles neurodéveloppementaux, déficiences cognitives, coûts médicaux colossaux et effets transgénérationnels persistants. Un angle mort majeur des débats sur l'immigration, le multiculturalisme et le vivre-ensemble. 
 

La consanguinité, définie comme l'union entre individus partageant des ancêtres communs proches (le plus souvent entre cousins germains mais aussi entre cousins plus éloignés ou parfois entre oncles et nièces) constitue probablement l'un des angles morts les plus explosifs du débat contemporain sur le multiculturalisme, l'immigration et la santé publique. Dans les sociétés d'Europe de l'Ouest, ces unions ont disparu depuis des siècles. Aujourd'hui, le terme de « consanguin » est souvent utilisé comme une insulte. 

Pourtant, la réalité est radicalement différente dans une large partie du monde arabo-musulman et d'Asie centrale. Les plus hauts taux de mariages consanguins au monde se concentrent dans ces régions : Pakistan, Afghanistan, Arabie saoudite, Qatar, Koweït, Mauritanie, Soudan, Irak, Libye, Algérie, Maroc, Tunisie, Yémen, Palestine... Les taux dépassent régulièrement 40 %, 50 %, parfois davantage. Certaines localités franchissent même les 80 %. Et il ne s'agit pas d'un phénomène ancien et révolu, ces pratiques restent massives, actuelles et parfois même en recrudescence. 

Dans plusieurs pays concernés, médecins, généticiens et autorités sanitaires parlent ouvertement d'un problème majeur de santé publique. Fait révélateur : les études produites par ces pays débutent presque systématiquement par le même constat, celui que la consanguinité demeure une pratique profondément enracinée et massivement répandue dans une large partie du monde musulman. Arabie saoudite, Qatar, Maroc ou Iran ont ainsi lancé des campagnes de prévention génétique, des tests pré-nuptiaux destinés à détecter les risques de maladies héréditaires ainsi que de vastes campagnes de sensibilisation.

Le paradoxe est saisissant. Alors que les pays concernés reconnaissent publiquement les conséquences sanitaires dévastatrices de ces pratiques et tentent d'en limiter les effets, l'Europe traite souvent le sujet comme un tabou, comme si le simple fait d'en parler relevait déjà du soupçon de racisme. Il faut dire que dans les sociétés d'Europe occidentale, la consanguinité évoque spontanément quelque chose de malsain, presque incestueux. Cette répulsion, combinée à une vision très dominante où tout serait uniquement expliqué par le social, les discriminations ou l'environnement (une lecture largement héritée du sociologue Pierre Bourdieu, qu'il faudrait peut-être aujourd'hui nuancer ou réactualiser), conduit souvent à invisibiliser les dimensions biologiques et transgénérationnelles. 

Pourtant, la science moderne affirme que nous héritons tous d'un patrimoine génétique, de vulnérabilités et de prédispositions biologiques. Le transgénérationnel est aujourd'hui documenté dans de nombreux champs. Concernant les conséquences dévastatrices de la consanguinité, le consensus scientifique est écrasant et incontestable. Partout dans le monde, les études convergent vers les mêmes constats. Or face à la consanguinité massive et actuelle dans les sociétés musulmanes, ce savoir semble soudainement devenir imprononçable.

Depuis des décennies, la littérature scientifique internationale (y compris celle produite par les pays concernés) documente une explosion des maladies génétiques lourdes, des malformations congénitales, des troubles neurologiques, des déficiences intellectuelles, une mortalité infantile accrue ainsi qu'une multiplication de maladies rares extrêmement coûteuses à prendre en charge. En Algérie, plusieurs militants et associations alertent directement sur ce lien. « Plus de 270 maladies rares ont été recensées en Algérie. Le mariage entre proches constitue l'une des principales causes de ce phénomène », résumait ainsi le quotidien algérien Ouest Tribune.

Les travaux les plus récents pointent également des effets durables sur le développement cognitif. Une étude pakistanaise de 2020 a montré que les enfants issus d'unions consanguines présentaient des capacités intellectuelles plus faibles et davantage de retards de croissance sévères. Une étude génétique de 2015 concluait que plus le degré d'apparentement était élevé, plus les déficiences cognitives observées étaient profondes. Une étude de 2008 menée sur 72 pays, synthétisant 201 études et plus de 5,6 millions d'individus, concluait déjà que plus le degré de consanguinité augmentait, plus la proportion d'individus présentant un QI inférieur à 70 progressait significativement. Au Maroc, une étude de 2009 révélait des résultats significativement inférieurs aux tests de raisonnement chez des adolescents issus de mariages consanguins. 

Ces atteintes dépassent largement le seul cadre médical. L'étude britannique Born in Bradford (déjà évoquée dans cette LSDJ sur les mariages consanguins au Royaume-Uni) a mis en évidence davantage de difficultés d'apprentissage, de langage, d'élocution et de développement général chez les enfants de cousins germains. D'autres travaux évoquent une augmentation de certains troubles neurodéveloppementaux et psychiatriques, notamment schizophréniques et bipolaires. Une étude de population publiée en 2018 concluait également à un risque accru de troubles de l'humeur et de psychoses. Une autre étude de 2019 identifiait le mariage consanguin comme un facteur de risque important du TDAH chez l'enfant (trouble caractérisé par l'impulsivité, le déficit d'attention et des difficultés de contrôle comportemental).

Les recherches les plus récentes en neuroimagerie vont encore plus loin. Plusieurs études mettent en évidence des atteintes du cortex préfrontal, région centrale du cerveau impliquée dans le raisonnement, le contrôle de soi, la prise de décision, la planification ou encore l'anticipation. Certaines recherches évoquent également une altération du jugement dans des situations de dilemmes moraux (1,2) suggérant que certaines capacités liées au discernement, au recul critique ou au traitement émotionnel pourraient elles aussi être affectées. Or ces fonctions conditionnent précisément l'empathie, le contrôle de l'impulsivité, l'anticipation des conséquences ou encore la résistance aux dynamiques de groupe. Les capacités les plus touchées sont donc aussi celles qui structurent l'autonomie, la réussite scolaire, l'insertion professionnelle et plus largement la vie en société, rendant difficile l'idée que de telles vulnérabilités resteraient sans conséquences sociales ou comportementales à grande échelle.

Lorsque ces unions se répètent sur plusieurs générations au sein des mêmes lignées, les effets deviennent cumulatifs et peuvent produire de véritables plafonds neurodéveloppementaux difficiles à compenser, même dans des environnements favorables. Dans ces cas, parler de « plafond de verre » n'a rien d'une formule polémique car certaines atteintes génétiques ou neurologiques créent des limites objectives, parfois irréversibles. L'école, l'environnement ou les politiques publiques peuvent accompagner ou atténuer certains effets, mais ils ne peuvent abolir une déficience installée.

Un individu né d'une union non consanguine peut malgré tout transmettre à sa descendance des déficits hérités d'ascendants consanguins. Le dommage s'inscrit alors durablement dans le patrimoine génétique familial et continue de produire ses effets longtemps après l'arrêt des unions consanguines. C'est probablement là que réside le véritable tabou. Car reconnaître que certaines pratiques massivement présentes dans le monde musulman puissent produire des effets biologiques, cognitifs et sociaux réels, heurte frontalement certains cadres idéologiques contemporains. 

Dans une tribune publiée en 2018, le chercheur algérien Abdelkader Harfouche (dont les travaux portent principalement sur la recherche forestière mais qui s'exprimait ici comme universitaire algérien préoccupé par les conséquences sanitaires et sociales du phénomène) décrivait la consanguinité comme un « danger grave » menaçant directement l'avenir de l'Algérie. Il s'appuyait notamment sur une enquête algérienne de la Fondation pour la Recherche Médicale réalisée en 2007, considérée comme l'une des premières grandes études nationales sur le sujet, selon laquelle 38,30 % des mariages en Algérie seraient consanguins. L'étude met également en évidence d'importantes disparités régionales, le taux le plus élevé aurait été observé dans la wilaya de Tébessa avec 88 %, tandis que le plus faible était relevé à Oran avec 18,50 %. Et encore, ces statistiques ne mesurent pas les relations informelles, les liaisons extraconjugales ou les unions non déclarées. « Les conclusions de cette enquête donnent froid dans le dos », écrivait alors le quotidien algérien El Watan.

Harfouche allait encore plus loin. Il évoquait une véritable dégradation civilisationnelle et sociale qu'il reliait en partie à la consanguinité massive dans certaines régions algériennes. Il écrivait ainsi : « Qui d'entre nous oserait nier la recrudescence des crimes de tous genres, assassinats d'enfants et d'adultes, viols, vols, infractions en tous genres dont les graves infractions au code de la route, corruption, trafic de drogue, violence dans les stades, paresse physique et intellectuelle ? », « La consanguinité est un danger grave qui nous menace dans notre existence même en tant que peuple libre, indépendant et prospère ». Il affirmait également que « le QI moyen en Algérie est parmi les plus bas au monde : 82 », et décrivait la consanguinité comme « un problème majeur de santé publique » mais aussi comme « un frein à notre développement ». Selon lui, c'était « une question de vie ou de mort, une question existentielle ». Il appelait ainsi à des campagnes massives de sensibilisation, à des politiques publiques de prévention et même à des mesures législatives pour limiter les unions consanguines.

À retenir
  • Les pays musulmans affichent les taux les plus élevés au monde de mariages consanguins (jusqu'à 88 % dans certaines régions algériennes), une pratique persistante que ces pays eux-mêmes reconnaissent comme un problème de santé publique majeur.

  • Consensus scientifique sur l'explosion de maladies génétiques rares, malformations congénitales, troubles neurologiques et mortalité infantile accrue, avec des coûts de prise en charge pharaoniques. 

  • Études démontrant une baisse significative du QI (proportionnelle au degré de consanguinité), des atteintes du cortex préfrontal affectant le contrôle de soi, la prise de décision et l'anticipation, créant un « plafond de verre » biologique.

  • Vulnérabilités génétiques se transmettant et se renforçant sur plusieurs générations, même lorsque les unions deviennent non consanguines, un dommage inscrit durablement dans le patrimoine génétique familial.

 Raphaël Lepilleur

https://www.laselectiondujour.com/monde-musulman-consanguinite-tabou-aux-consequences-devastatrices

 



C) - Trois mots, trois mondes : ce que le Parlement français ne sait pas dire de l'islamisme

Entretien avec Florence Bergeaud-Blackler

NRP : Florence Bergeaud-Blackler, Vous publiez une note d’analyse sémantique du CERIF reposant sur 184 questions parlementaires françaises sur l’islamisme posées entre octobre 2024 et mai 2026. Vous avez choisi d’écouter le Parlement, plutôt que de produire une nouvelle analyse doctrinale du frérisme. Pourquoi ce détour par les mots des élus ?

« On ne traite pas un problème qu’on n’arrive pas à nommer »

Florence Bergeaud-Blackler : Depuis que je travaille sur le frérisme, je vois bien que le sujet est partout dans le débat public, dans la presse, dans les conversations – et nulle part dans la décision politique. Comment se fait-il qu’un sujet aussi présent dans la société française reste à ce point absent de l’action publique ? J’ai voulu aller voir là où la République se dit officiellement : le Parlement.

Le député qui pose une question écrite engage sa parole, oblige le ministre à répondre dans un délai prescrit, et inscrit le sujet au registre officiel de la République. Quand on rassemble 184 questions sur dix-neuf mois, on obtient la trace écrite de ce que les élus de la Nation acceptent de dire publiquement sur l’islamisme.

Et là, on a découvert que sur ces 184 questions, le mot « frérisme » n’apparaît que deux fois, qu’un groupe parlementaire dépose quatorze questions en une seule semaine sur le port d’un calot par des soignantes à la Pitié-Salpêtrière. Une question parlementaire sur les dispositions fiscales accordées au Qatar attend 523 jours sans réponse. Ce sont des faits, pas des opinions. Et ces faits dessinent une cartographie du dicible et de l’indicible dans la République française d’aujourd’hui.

Or on ne traite pas un problème qu’on n’arrive pas à nommer. C’est aussi simple que ça. Si le frérisme est un projet politique structuré – et selon la lecture du CERIF, il l’est, c’est documenté, c’est sourcé, c’est mesurable –, alors la République doit pouvoir le désigner, sans détour.

NRP : Vous montrez précisément que trois mots se partagent l’objet selon une ligne de fracture politique presque parfaite. Mais le mot le plus précis – frérisme – n’apparaît que deux fois sur 184 questions. Comment expliquer cette absence du terme un an après la publication du rapport de mai 2025 sur les Frères musulmans ?

« Le frérisme n’a pas encore trouvé son relais parlementaire »

Florence Bergeaud-Blackler : C’est le point le plus parlant de toute la note, le mot le plus précis « frérisme » est le moins employé. Sur 184 questions, deux occurrences seulement. Il est employé par un député RN, en novembre 2024, dans une question sur le CNRS ; et un autre député RN, en mai 2026, dans une question sur l’élection d’un représentant des Étudiants musulmans de France au CNOUS. Dans les deux cas, le mot « frériste » est cité comme provenant des services de renseignement. C’est-à-dire que le mot vient de l’État administratif, du renseignement intérieur, mais il n’a pas été adopté par les élus. Il reste un mot technique, pas un mot politique.

Pourquoi dis-je plus précis ? Parce que « frérisme » est un mot d’analyse qui distingue le projet politique de l’organisation transnationale des FM et du djihadisme à la al-Qaïda. J’ai d’ailleurs écrit mon livre « Le frérisme et ses réseaux » pour qu’on aille plus loin que la formule imprécise et vaporeuse de djihadisme d’atmosphère.

Les députés utilisent des métonymies plus accessibles mais moins justes.

« Frères musulmans », d’abord que l’on trouve dans 33 occurrences. C’est la confrérie historique fondée en 1928 en Égypte. Mais ce qu’on a en France et en Europe aujourd’hui, ce n’est plus seulement la confrérie de Hassan al-Banna, mais une idéologie qui se structure dans les sociétés sécularisées Le communisme n’est pas l’appareil de Staline, c’est une idéologie contemporaine, transnationale, décentralisée.

Le mot « islamisme » – 60 occurrences – fait l’amalgame entre frérisme légaliste et djihadisme dans un même mot-valise.

Je pense que c’est cette confusion, cette imprécision dans les termes, qui empêche de penser la mécanique mise en branle dans le meurtre de Samuel Paty, par exemple. Il est attribué à un jeune djihadiste tchétchène sous influence alors qu’il s’agit d’un crime politique mis en œuvre par une chaîne d’individus qui va jusqu’au CCIF, devenu CCIE lié au FEMYSO ou à l’ENAR que nous finançons à Bruxelles…

NRP : Vous identifiez cinq postures parlementaires : accuser, demander une action, défendre des personnes, demander des chiffres, ou rester neutre. La distribution de ces postures par groupe politique est édifiante. LFI-NFP concentre 56 % de ses questions en posture de protection, presque toutes sur un seul dossier. Le RN concentre 84 questions et préempte la signature « islamiste ». Que dit cette asymétrie ?

Florence Bergeaud-Blackler : Elle dit qu’on a trois familles politiques qui ne parlent pas du même objet.

LFI-NFP, d’abord. 27 questions sur la période, dont plus de la moitié portent sur un seul dossier : le licenciement d’une infirmière de la Pitié-Salpêtrière pour port du calot. Quatorze questions presque identiques, déposées en rafale autour du 23 décembre 2025. Et sur les 27 questions de LFI-NFP de la période, vous n’en trouvez aucune qui mobilise l’expression « Frères musulmans ». La seule occurrence du groupe sur ce terme est une question critique de la commission d’enquête sur les dérives islamo-gauchistes, où l’expression est contestée et dénoncée.

Le RN, ensuite. 84 questions, 43 emplois du mot « islamiste ». Le profil le plus dense du corpus. Théo Bernhardt sur les tracts islamistes distribués en Alsace le lundi de Pâques 2025. Monique Griseti, en novembre 2025, qui demande un état des lieux de la radicalisation des mosquées marseillaises et propose une commission parlementaire dédiée. Yoann Gillet sur le CNOUS. Le RN est le seul groupe à mobiliser le triptyque « islamiste / laïcité / Frères musulmans » dans ses questions mais le RN n’est pas l’auteur de la résolution du 22 janvier 2026 sur l’inscription des Frères musulmans sur la liste européenne des organisations terroristes. Cette résolution, c’est la Droite républicaine qui l’a portée, dans une niche parlementaire. Le RN occupe le terrain verbal.

Le bloc présidentiel, enfin. 18 questions, 61 % en posture neutre. C’est, je cite la note, « un profil de gouvernement » : on ne demande pas de comptes, on demande à voir. Logiquement le centre macroniste suit l’action de son propre gouvernement plutôt qu’il ne l’interpelle. Avec une réserve : sur l’antisémitisme universitaire, le bloc présidentiel s’engage. Caroline Yadan, Constance Le Grip – sur les incidents à Sciences Po Paris, à Strasbourg, à Lyon 2, sur l’interruption d’une enquête du Cevipof.

Ce que tout cela dit, c’est que le thème est hyperpolarisé et hyperpolitisé, qu’il produit un dialogue de sourds parlementaire.

NRP : Votre note documente une autre asymétrie : celle des réponses ministérielles. 70 % de réponses globales, mais 37 questions hors délai légal, et neuf sans réponse depuis plus d’un an. Vous écrivez que « le silence est un acte politique ». Pouvez-vous préciser ?

Florence Bergeaud-Blackler : Le règlement de l’Assemblée prévoit que le ministre réponde dans un délai de deux mois, extensible à quatre. Au-delà, le silence devient signifiant.

Regardez la liste. Elle traverse les clivages politiques. LFI, RN, EPR sont représentés. Mais elle pointe systématiquement vers les mêmes sujets : entrisme universitaire, écoles confessionnelles, formation des imams, financements étrangers. Ce sont les questions structurelles. Celles qui, si on y répondait, engageraient la République à agir, à arbitrer, à se positionner, à agir.

Comparez avec les questions individuelles. Le meurtre d’Aboubakar Cissé à La Grand-Combe, la question de Sabrina Sebaihi, a obtenu une réponse rapide en séance. Les questions sur le calot de la Pitié-Salpêtrière obtiennent une réponse – ce n’est peut-être pas celle que les députés voulaient, mais elle existe. Dès qu’il s’agit d’un fait borné, d’un incident identifiable, l’exécutif répond. Dès qu’il s’agit d’une question de fond – interdire la confrérie, fermer l’IESH, encadrer les imams algériens, sortir des financements qataris –, le silence revient. Le ministère de l’Intérieur, à lui seul, concentre 19 des 56 questions en attente. Un tiers des silences.

NRP : Au milieu de ces silences, il y a pourtant un événement marquant : le 22 janvier 2026, l’Assemblée nationale a adopté, par 157 voix contre 101, une résolution demandant l’inscription des Frères musulmans à la liste européenne des organisations terroristes. Que signe ce vote, et que ne signe-t-il pas ?

Florence Bergeaud-Blackler : C’est un moment historique : pour la première fois, l’Assemblée nationale française a explicitement et solennellement nommé les Frères musulmans comme un objet de qualification politique. Le scrutin public a tranché : 157 pour, 101 contre. Le texte appelle la Commission européenne à inscrire la mouvance des Frères musulmans et ses dirigeants sur la liste européenne des organisations terroristes, et à procéder à une évaluation juridique et factuelle du réseau transnational. C’est du jamais-vu.

Sur le vote lui-même, la fracture gauche-droite est parfaite. LFI-NFP, écologistes, socialistes, GDR communiste : tous contre, sans exception. Mathilde Panot et son groupe ont dénoncé une « diversion politique opportuniste ». RN, UDR, Droite Républicaine, bloc présidentiel : tous pour. Aucune fracture transversale. Aucun député de gauche n’a franchi la ligne. C’est ça qui est saisissant : sur un texte qui demande seulement à la Commission européenne d’évaluer un réseau transnational, on n’arrive pas à dégager un consensus républicain. Le frérisme reste un objet de partage partisan, pas un objet de souci commun.

Il y a donc un écart – et c’est l’écart le plus important de la période – entre le vote du 22 janvier et l’action publique qui devrait s’ensuivre. Et la Commission européenne, à ma connaissance, n’a pas encore donné suite.

NRP : Vous écrivez, vers la fin de la note : « la capture partisane du débat fait le jeu du phénomène qu’elle prétend combattre ». Comment sortir de cette impasse, et qu’attendez-vous concrètement des acteurs publics ?

Florence Bergeaud-Blackler : Le frérisme, selon la grille d’analyse du CERIF, est un projet stratégique. Il est patient, il s’organise à travers les frontières nationales, et profite des asymétries entre démocraties. Le tamkine, son projet de coquete graduelle, vise l’enracinement par l’école, l’université, le marché du halal, le tissu associatif, la formation des cadres, etc.

Or, qu’est-ce qu’un débat parlementaire capturé par les positionnements partisans ? C’est un débat qui produit du bruit mais pas de connaissance. C’est un débat où la gauche s’occupe d’un calot et la droite d’une mosquée, mais où personne ne caractérise la doctrine, ne cartographie les flux, ne trace les acteurs, n’évalue les financements. C’est un débat qui regarde partout sauf là où il faudrait regarder. La capture partisane crée mécaniquement les conditions de l’expansion frériste. Sortir de cette impasse demande un effort de reproblématisation.

D’abord sur le plan terminologique. Il faut accepter que « frérisme », « islamisme », « djihadisme », « radicalisation », « islamophobie » désignent des objets distincts, même s’ils se rejoignent, qui appellent des politiques adaptées à cette multidimensionalité.

Sur le plan institutionnel. Il faut un lieu de production de connaissance partagée et surtout pas une commission Théodule qui rendrait un rapport oublié dans un tiroir. Un lieu permanent – une structure interministérielle, ou européenne par exemple – qui réunisse chercheurs, magistrats, agents publics, hauts fonctionnaires des renseignements, et représentants des deux chambres.

Enfin il faut qu’un sujet d’État ne soit pas un sujet de campagne. Les élus républicains, toutes tendances confondues, devraient pouvoir s’accorder sur ce combat républicain. Est-ce que c’est réaliste à un an de la présidentielle ? Je ne sais pas.

NRP : Justement, à un an de la présidentielle – rendez-vous national de mise à plat des grands enjeux du pays –, qu’attendez-vous des candidats sur ce sujet, et que voudriez-vous qu’ils osent entendre les uns des autres ?

Florence Bergeaud-Blackler : Ce que je redoute, c’est que le sujet devienne un opérateur de polarisation maximale. La présidentielle risque de faire à grande échelle ce que la note documente à petite échelle : escamoter l’objet en se disputant sur les mots. La devise du CERIF que je préside est celle des Lumières : Sapare aude, ose savoir. Ce que je voudrais que les candidats osent, c’est un peu plus de discernement sur les appellations, un désir de s’informer et de comprendre un projet politico-religieux transnational, structuré, identifiable, qui s’inscrit dans une histoire idéologique qui ne ressemble pas à ce qu’on a déjà connu. Oser le caractériser, c’est sortir du registre du soupçon vague pour entrer dans celui de la connaissance. Là encore, ce n’est pas une affaire de slogan. C’est une affaire d’État. La formation et le statut des prédicateurs. Le contrôle des financements – directement ou indirectement via le marché du halal, le djihad par le marché qu’il est devenu un opérateur. La compréhension des mécanismes d’entrisme. La protection de l’école républicaine. La sortie de la dépendance qatari. La lutte contre l’antisémitisme. La présidentielle sera l’occasion d’en parler, normalement une élection, c’est fait pour ça.

                                                                                      * * *

Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue, chargée de recherche au CNRS (HDR), est présidente-fondatrice du Centre européen de recherche et d’information sur le frérisme (CERIF), centre de recherche indépendant qu’elle a fondé pour étudier les réseaux islamistes légalistes et la mouvance des Frères musulmans en Europe. Auteure du Marché halal (Le Seuil, 2017), du Frérisme et ses réseaux (Odile Jacob, 2023) et du Djihad par le marché (Odile Jacob, 2025), elle intervient régulièrement auprès des commissions parlementaires, des think tanks européens et des institutions internationales. Chevalier de la Légion d’honneur (2024), elle est placée sous protection policière permanente en raison de ses travaux. cerif.eu

La note d’analyse sémantique « Comment l’Assemblée nationale et le Sénat parlent (et ne parlent pas) de l’islamisme », publiée par le CERIF le 10 mai 2026, est disponible sur cerif.eu.

Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

https://nouvellerevuepolitique.fr/florence-bergeaud-blackler-trois-mots-trois-mondes-ce-que-le-parlement-francais-ne-sait-pas-dire-de-lislamisme/ 

 


D) - L'islam et les valeurs de la République
 

Introduction

Avant de parler de la République et de ses valeurs, n’est-il pas préférable de remonter d’abord aux origines mêmes de la res publica1, et donc à l’espace commun partagé par les habitants d’un pays ? La République est un État régi par des lois auxquelles sont soumis de manière égale les individus au nom de l’intérêt public qui prime sur les intérêts particuliers. Cette soumission de chacun à la loi est vécue non pas comme une contrainte, comme on serait tenté de le penser à cause du terme « soumission », mais comme un choix délibéré exercé dans une démarche démocratique. La République devient dès lors indissociable de la démocratie, qui s’avère elle-même comme un choix de destin pour l’ensemble des vertus qu’elle porte. Elle peut exister hors du système républicain proprement dit, dans une monarchie parlementaire comme c’est le cas en Grande-Bretagne ou en Espagne, mais sans l’entière liberté dans l’exercice démocratique elle restera un projet inabouti ou entièrement utopique si l’on se réfère au nombre de régimes qui se réclament de la démocratie et de la République.

Ceci nous amène à poser comme préalable à tout débat utile au sujet de l’islam et de la République l’exigence de partage de valeurs communes considérées comme essentielles, pas seulement pour qualifier un régime de gouvernement mais aussi pour désigner une forme de société ayant pour valeurs la liberté et l’égalité, et dans laquelle seraient privilégiées les dimensions culturelles indispensables à l’existence et à la pérennité du système politique lui-même. La tentation est grande de raccourcir le débat avant même de l’avoir entamé, en argumentant sur la faiblesse des régimes politiques en pays d’islam en matière de démocratie, et donc de liberté d’expression et d’égalité devant la loi. Ce à quoi on pourrait rétorquer qu’il n’existe aujourd’hui aucun régime démocratique digne de ce nom, au sens où les valeurs humanistes transcenderaient véritablement toute autre considération, et dans lequel l’homme et les valeurs humaines seraient placés au-dessus des velléités de pouvoir et d’hégémonie de la part d’un individu ou d’un groupe d’individus. La question ne se pose pas de savoir si on doit choisir entre un régime pas assez démocratique et un autre qui ne l’est pas. En revanche, il importe de savoir, et c’est l’objet de notre réflexion, s’il est juste et légitime d’opposer l’islam en tant que religion révélée – et donc œuvre de Dieu – à une construction imaginée par l’homme – la République – pour décider de son destin.

Les traductions des versets du Coran proposées dans cette note sont extraites des éditions suivantes : Le Noble Coran, trad. de Mohammed Chiadmi, Tawhid Éditions, 2007 et Le Coran, trad. nouvelle et commentaires par le cheikh Si Hamza Boubakeur, Fayard/Denoël, 2 vol., 1972.

Certes, l’intitulé de notre note, « L’islam et les valeurs de la République », pose la question de la cohabitation, mais il importe de se demander si le débat ne serait pas biaisé, compte tenu du fait qu’on se contente d’observer de loin une religion à travers le prisme de ceux qui nous imposent leur lecture, à savoir les musulmans dans leurs diversités d’origine, de langue et de culture, et qu’on accepte de se laisser enfermer dans l’enclos que nous réserve Olivier Roy, quand il décide que le Coran dit ce que les musulmans disent ce qu’il dit. Comme si les musulmans parlaient d’une seule voix, comme s’il leur prêtait un Vatican qu’ils n’ont pas et qu’ils n’auraient jamais. Ni qu’on se satisfasse par commodité du verdict que nous imposent des « spécialistes » de l’islam dont les intentions ne sont pas toujours louables, tant s’en faut. Du reste les nouveaux détracteurs de l’islam ou du moins les plus acharnés d’entre eux, qu’ils soient des politiques ou des intellectuels, ne peuvent être honnêtement qualifiés pour porter un regard critique et objectif sur le sujet, d’une part parce que, à quelques rares exceptions, peu d’entre eux lisent l’arabe dans le texte et, d’autre part, parce que les versions françaises du Coran, à quelques exceptions près, sont assez médiocres. Il s’agit bien entendu de traductions et non d’exégèses2.

Doit-on comparer deux textes : l’un sacré, le Coran, et l’autre qui est tout aussi important mais qui reste séculier, la Constitution ? Dans cet exercice de confrontation inhabituelle, s’agit-il de mettre côte à côte ou face à face, dans une présentation la plus loyale possible, les valeurs de la République et celles de l’islam lui-même, et non pas celles d’une République hypothétique et d’un avatar d’un État quelconque prétendument islamique, même si une fois encore on a accepté de comparer ce qui n’est pas forcément comparable ? Ou alors va-t-on essayer de savoir qui, des dirigeants d’une République et des pratiquants d’une religion, respecte le plus la lettre et l’esprit de ce qui lui sert de viatique ou de « Constitution » ? Autant de questions auxquelles on n’aura pas la prétention de répondre mais que l’on va essayer d’approfondir dans l’espoir de proposer des réponses possibles.

Le conseil scientifique de la série Valeurs d’islam a été assuré par Éric Geoffroy, islamologue à l’Université de Strasbourg.
 

Saad Khiari,

Chercheur

 

Partie 1

Liberté, égalité, fraternité

Les frontispices des mairies en France ont dû faire beaucoup de jaloux parmi les nations. Pour le monde entier, la France, c’est 1789, c’est le pays des droits de l’homme. On ne peut rêver fierté plus légitime au pays de Voltaire et de Victor Hugo. Le peuple venait de se débarrasser de siècles de potentats, d’injustice et d’humiliation. Les « damnés de la terre3 » n’avaient même plus assez d’oripeaux pour égayer la fête et c’est peu dire que le triptyque « Liberté, Égalité, Fraternité » valait graal ou sésame pour des générations de colonisés qui n’étaient pas de la fête mais qui s’étaient juré de prendre un jour leur Bastille, eux aussi.

« Liberté, Égalité, Fraternité » ! Trois mots qui sonnent comme une évidence. On ne peut pas imaginer qu’ils ne fassent pas l’unanimité parmi les hommes, croyants et non-croyants. Les trois religions du Livre, comme les désigne le Coran, prônent la liberté, l’égalité et la fraternité dans des formulations plus ou moins explicites et plus ou moins sujettes à interprétation. Mais avant d’aller plus loin dans cette confrontation des valeurs, on se doit d’apporter deux précisions de taille.

La première est de rappeler qu’il faut prendre garde à ne pas occulter le caractère laïc de cette République, qui fait de la France un cas particulier parmi les démocraties occidentales. Il est important de le rappeler, car c’est ce principe de la République – la laïcité – qui a fait l’objet il y a quelques mois en France, d’une manipulation surprenante permettant à l’extrême droite de se présenter comme le chantre et le plus sérieux défenseur de   la laïcité, reléguant aux oubliettes les enfants de Jules Ferry et ceux de la Veuve4, traditionnels défenseurs de la liberté de conscience (ou de la liberté tout court), de l’égalité et de la fraternité. Ce rappel n’est pas anodin, car il témoigne de l’exploitation inadmissible par certains milieux politiques ou culturels du moindre prétexte pour semer le doute sur la compatibilité de l’islam avec les valeurs de la République.

La seconde est celle de replacer ce questionnement relatif à l’islam et aux valeurs républicaines dans son contexte actuel pour essayer de comprendre les raisons de ce brusque intérêt en France pour l’islam, présenté tout d’un coup, quatorze siècles après son apparition, comme une religion quasi inconnue, habitée par la violence et l’obscurantisme, alors qu’au plus fort de l’âge d’or de l’empire colonial et des protectorats, la France, fille aînée de l’Église et grande puissance impériale, comptait plus de musulmans que de chrétiens. Les historiens la qualifiaient alors, non sans raison, de « puissance musulmane ».

De deux choses l’une, pourrait-on objecter : ou bien c’est l’islam qui a changé, ou bien ce sont les musulmans qui ont changé. Et quand on sait que, pour les musulmans, le Coran est un texte sacré immuable, on en conclut que ce sont les musulmans qui ont changé, et dans ce cas on se sent un  peu grugé d’avoir assisté à une vaste comédie qui a duré des siècles, qui a hypnotisé l’Andalousie et endormi des générations entières de philosophes, de théologiens et qui aurait pu continuer d’embobiner la terre entière, n’étaient le cataclysme provoqué par Ben Laden et l’apocalypse déjà promise par l’autoproclamé calife de Daesh5. Le réveil de l’Occident fut tellement brutal après des siècles d’endormissement, qu’il eut pour conséquence de jeter le bébé avec l’eau du bain, découvrant que l’islam n’était qu’une espèce de vaste imposture derrière laquelle se tramait un formidable « choc des civilisations ».

Ceci pour souligner l’opportunité du débat, puisqu’il répond à une demande collective et diverse au sujet d’une religion qui occupe une partie de l’espace public actuellement en France et dont on ne sait pas grand-chose, excepté ce que les médias et autres communicateurs veulent bien nous en dire. Point n’est besoin de faire le procès des responsables de l’Éducation nationale au sujet du béotisme quasi général en matière de religion, dans un pays qui s’abrite derrière la laïcité pour choisir ses priorités, persuadé que la laïcité signifie la négation du religieux. Régis Debray a bien essayé, mais en vain, de conseiller l’introduction de l’enseignement de l’histoire des religions pour préparer les générations actuelles et futures aux débats essentiels à venir : puisse-t-il un jour être lu, entendu et compris !

Enfin, une dernière mise au point est nécessaire avant d’aller plus loin : elle concerne l’énumération des références auxquelles on aura nécessairement recours pour parler d’islam.

Il s’agit du Coran et de la Sunna, qui constituent les deux sources fondamentales de la loi islamique. Si le premier est un texte sacré et indiscuté pour les musulmans, le second désigne la tradition islamique tirée de l’exemple de la vie du Prophète et reposant sur les hadîth qui signifient l’ensemble des récits rapportés au sujet de la vie du Prophète en tant que guide des croyants. Ces récits, relayés et transmis au cours du temps, ont été plus ou moins altérés, et sont donc quelquefois sujets à caution, sauf ceux qui portent la mention sahîh (« authentique ») ou hasan (« bon »), après avoir reçu l’imprimatur par les spécialistes de la validité de la chaîne de transmission (Muslim et Bukhârî, notamment).

Dernière référence, enfin : le recours à la charia, souvent confondue avec la loi islamique, alors qu’elle est tout simplement la codification par l’homme du texte sacré, effectuée au gré des interprétations selon les jurisconsultes et les écoles dont ils se réclament. Or la connaissance de la loi islamique (le fiqh) est une des principales disciplines de l’exégèse islamique. C’est une science qui reconnaît quatre fondements : le Coran, la Sunna, le consensus des savants musulmans (ijmâ‘) et le raisonnement par analogie (qiyâs).

La charia est, en résumé, la forme normative de l’association du Coran et des paroles du Prophète (hadîth), qui regroupe des jurisprudences décrétées par les savants religieux, selon leurs interprétations spécifiques et pas toujours indépendantes du pouvoir temporel. D’où les controverses récurrentes en Occident, et même dans les pays musulmans, au sujet de telle ou telle question, en fonction des impératifs du moment : adultère, port du voile, jeûne du mois de Ramadan, peine capitale, avortement etc. Comme l’indique le chercheur Baudoin Dupret, « aujourd’hui, la charia est souvent devenue un slogan politique. Il ne s’agit pas tant de la voir convertie en droit musulman que de s’en revendiquer contre des régimes dont la légitimité, entre autres religieuse, est contestée. Le plus souvent, les formations politiques qui demandent l’application de la charia n’ont pas de programme détaillant le contenu de celle-ci et, partant, ce qu’il y aurait lieu d’abroger et de remplacer dans les systèmes juridiques en place. Appliquer la charia, c’est une revendication d’éthique politique, avant tout, la mise en avant d’un référentiel plutôt que l’exécution d’un programme précis6 ».

L’absence d’un corpus commun de lois islamiques à l’usage de tous les pays musulmans est la preuve que la charia est particulière à chaque pays musulman qui l’a adoptée, en fonction de l’école juridique et doctrinale (madhhab) à laquelle il se rattache.

Après ces précisions, on peut considérer que l’on peut aligner Coran et Constitution. Ce sera donc verset contre article, parole sacrée contre parole profane. Mais dans le cas où, à l’issue de la rencontre, l’entente est cordiale et les valeurs similaires, aurons-nous pour autant la paix jusqu’à la fin des temps ? La réponse est non, parce que c’est l’homme qui est au centre du débat, avec ses imperfections et ses oublis, ses a priori et ses faiblesses et, même si l’école du sacré et celle du profane mettent beaucoup d’espoir sur le travail sur soi et le perfectionnement intérieur, il restera toujours à la lisière de la « vérité » parce que les profanes ont conclu que la perfection était utopie et que les croyants ont admis que seul Dieu était parfait.

Partie 2

Liberté

La liberté est l’une trois valeurs cardinales constitutives de la République, reconnue par la déclaration du 26 août 1789 comme un droit qui a permis à l’homme de quitter le statut de sujet pour celui de citoyen. La libération de l’homme lui ouvre le droit à la liberté, comme on libère l’esclave de ses chaînes. L’homme devenu citoyen va prendre part à la construction de son destin. Il ne subit plus ; il agit et prend conscience de sa responsabilité dans ses choix et ses actes. Il se plie aux lois qu’il aura lui-même élaborées au parlement et accepte les règles du jeu de la démocratie puisqu’il bénéficie de la liberté d’opinion et d’expression, de la liberté de parole, de la liberté du culte et de celle d’entreprendre et de se syndiquer.

Mais le pays des droits de l’homme, longtemps et toujours phare des valeurs humanistes, a aussi un défaut dans sa carapace. Il va continuer à se proclamer comme précurseur de la libération de l’homme tout en continuant à marginaliser ses indigènes dans son empire colonial. Les instituteurs y apprenaient aux petits écoliers à chanter la liberté sans se douter que les enfants se rêvaient en Gavroche et qu’on leur ferait la guerre un jour pour avoir eu l’audace de les prendre au mot. Ce qui fera dire à l’écrivain et poète algérien Malek Haddad (m. 1978), pendant la guerre d’Algérie : « C’est fou ce que la France a du talent quand elle ne fait pas la guerre. » C’est dire à quel point sont à plaindre ceux qui aujourd’hui font le procès de l’islam  au lieu de s’en vouloir de l’avoir considéré tout juste comme une prise de guerre, sans avoir cherché à le connaître et ignorant que l’école et le Coran ont toujours été à l’unisson pour sacraliser la liberté.

Dans son article 1er, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen proclame que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » et précise plus loin, dans son article 4, que « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Naître libre, c’est disposer de son destin et exercer son droit dans le respect des règles établies en commun à l’issue d’un processus démocratique choisi. Cette liberté donne à l’homme, en tant qu’individu, le droit de choisir ses croyances, sa vie privée, sa vie familiale, de circuler librement, d’avoir accès à la propriété et au travail, d’exercer le droit de grève, de se syndiquer et de disposer, en tant que citoyen, du droit de vote et de réunion, et de la liberté d’expression.

La Déclaration va encore plus loin dans l’élargissement du champ d’exercice de la liberté, puisqu’elle proclame dans son article 11 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme ; tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi. » On ne peut trouver définition plus complète et plus neutre. Elle rappelle les restrictions à respecter et les limites à ne pas dépasser dans l’exercice de cette liberté, faute de quoi on enfreindrait la loi censée la protéger. On en vient alors à s’interroger sur l’interprétation de cette loi, comme on viendrait mutatis mutandis à le faire au sujet de l’interprétation des versets coraniques. Dans les deux cas, le moindre risque de dénaturation du sens, fut-elle volontaire, sera mis sur le compte de la faillibilité de l’homme. C’est en effet lui qui s’est octroyé le droit de « parler, écrire et imprimer librement » et c’est encore lui qui n’hésitera pas à disposer de cette liberté, parfois au gré des circonstances et souvent en s’accommodant d’une interprétation aux contours imprécis de la notion d’« abus de cette liberté ».

C’est malheureusement le triste constat qu’on est obligé de faire aujourd’hui après des années d’une montée graduelle d’une hostilité de plus en plus visible à l’égard de tout ce qui touche de près ou de loin à l’islam et aux musulmans. Certains, au prétexte de la liberté d’expression et sans connaissance réellement solide de l’islam, ni de précautions particulières, ont fini par déformer le message coranique, pas nécessairement par malveillance, jusqu’à faire du musulman un vecteur de désordre et un danger permanent pour la République. Dans la France d’aujourd’hui, la parole a été libérée au point de laisser apparaître au grand jour, à l’égard des musulmans, un véritable sentiment de haine qu’on a fini par désigner par le terme d’« islamophobie ». Les auteurs de cette dérive ne se sont jamais inquiétés de savoir s’ils avaient à « répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». Il s’est même trouvé un célèbre éditorialiste de l’hebdomadaire Le Point7 pour s’avouer publiquement islamophobe sans qu’il soit inquiété le moins du monde, conforté sans doute par le fait qu’il n’existait pas de loi pour punir l’islamophobie, contrairement au traitement réservé aux manifestations d’antisémitisme8.

La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) avait déjà noté, dans son rapport, en 2013, « se cachant derrière ce nouvel habillage, le terme d’“islamophobie” a été utilisé par les groupes politiques pour fédérer un électorat plus large et revendiquer le droit d’exprimer sa détestation de la religion musulmane et du musulman. […] L’islamophobie relèverait de la liberté d’opinion et d’expression, et à ce titre, les manifestations de haine qu’elle inspirerait, que ce soit à l’encontre du culte musulman ou de ses croyants, ne sauraient tomber sous le coup de la loi pénale9 ». Ce qu’Edwy Plenel commentait en ces termes : « Si on compare notre époque à celle de l’avant-guerre, on pourrait dire qu’aujourd’hui le musulman, suivi de près par le Maghrébin a remplacé le juif dans les représentations et la construction d’un bouc émissaire10 ».

Fort heureusement, et c’est l’une des vertus du système démocratique qui fait la grandeur de la République, des voix s’élèvent régulièrement pour appeler au respect de la liberté telle qu’elle est garantie par la Constitution. Dans leur immense majorité, les Français condamnent toute forme d’atteinte aux valeurs de la République.

Que dit précisément l’islam sur la liberté ?

‘Umar Ibn al-Khattâb  (m. 644),  compagnon  et  ami  du  Prophète,  à  qui  il succéda comme deuxième calife, avait eu ce mot célèbre à l’adresse de quelques musulmans un peu trop zélés : « Depuis quand asservissez-vous des hommes que leurs mères ont mis au monde libres ? » Cela se passait quelques siècles avant l’adoption de l’article 1er de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, faisant de la liberté une valeur innée avant d’être acquise… La liberté est entendue à cette époque-là comme liberté de croire ou de ne pas croire, dans une période marquée par la révélation de l’islam et les premières conversions, mais aussi comme le début du rejet de l’esclavage et le refus de la domination de l’homme par l’homme.

Et comme la croyance en un Dieu unique est un terme récurrent dans le Coran, elle est toujours assortie de la notion de liberté pour être validée en tant que choix indépendant de toute contrainte : « Et si ton Seigneur l’avait voulu, tous les hommes peuplant la terre auraient sans exception embrassé Sa foi ! Est-ce à toi de contraindre les hommes à devenir croyants11 ? » On retrouve cette même mise en garde au sujet de la contrainte dans le verset : « Pas de contrainte en religion12. » L’importance accordée ici à la liberté  de choix, et donc à la liberté de croire ou de ne pas croire, sera renforcée quelques années plus tard dans un autre verset : « À vous votre religion et à moi la mienne13. » Le rapprochement de ces deux versets, révélés dans des circonstances historiques différentes est tout à fait nécessaire, compte tenu de l’importance pour les exégètes de la notion de contexte et de circonstances de la révélation coranique (asbâb al-nuzûl) pour une meilleure compréhension du message coranique.

L’homme est donc tout à fait libre dans le choix de ses croyances pour autant qu’il n’essaie pas d’imposer les siennes aux autres. Il est libre dans l’expression de son opinion et dans la diffusion de ses idées à la condition qu’elles n’encouragent pas la subversion ni la désobéissance civique. On peut être très sceptique devant de telles affirmations quand on connaît l’état de délabrement de la liberté d’expression dans la plupart des pays musulmans, et les restrictions imposées aux citoyens, y compris dans l’exercice du culte. Cette situation peut paraître paradoxale quand on sait que ces libertés étaient garanties durant des siècles, dès le premier califat, et que des pays comme l’Irak, la Syrie ou l’Égypte étaient réputés pour leur ouverture d’esprit et pour le respect rigoureux mais raisonné des prescriptions coraniques. On pouvait venir débattre librement dès la fin du VIIIe siècle sous le règne du calife al-Ma’mûn à la « Maison de la Sagesse » (dâr al-hikma) de Bagdad, véritable ruche où travaillaient des savants sur différentes disciplines et où la parole circulait librement. Ce modèle de maison du savoir et des échanges essaima dans plusieurs pays du Moyen-Orient, notamment en Syrie et en Égypte, puis à Cordoue jusque vers la fin du XVe siècle.

Or nous voici ramenés à ce  paradoxe  particulier  aux  pays  musulmans où l’on s’étonne sans cesse du vide abyssal qui existe entre les valeurs de l’islam et l’usage qui en est fait, que ce soit au niveau de l’exégèse coranique proprement dite ou de la dénaturation volontaire du message coranique à des fins politiques ou autres. Ce retour périodique à l’âge d’or andalou pour rappeler les valeurs réelles de l’islam finit par devenir obsessionnel chez les dirigeants des pays musulmans qu’on est bien obligé de considérer comme des passéistes, accrochés au rêve du paradis prévu, là-bas en Andalousie. Ce qui a fait dire à juste titre à Régis Debray que l’islam a eu sa Renaissance avant d’avoir son Moyen Âge.

Oui, il s’agit bien de « Moyen Âge », et ce n’est pas faire insulte aux islamologues et aux hommes de foi que de constater qu’à bien des égards l’attitude des dirigeants des pays musulmans et de leurs dignitaires religieux, devant la dénaturation de la parole sacrée du Coran et l’émergence d’une vision inquiétante de l’islam, nous renvoie vers des horizons qui n’inspirent guère l’optimisme et vers un monde qui fait froid dans le dos, à l’image de l’avant-goût du désastre que nous promet l’autoproclamé calife de Daesh. L’espoir ne peut venir que d’une lecture raisonnée du Livre Saint, et de l’initiative qui pourrait venir des soufis, par exemple, pour leur respect   de la parole sacrée et leur fidélité à la voie muhammadienne14. Faute de clergé dans l’islam sunnite, il revient aux plus sages d’entre les musulmans et aux plus compétents d’entre eux de dire l’islam. Cet écart parfois très important dans l’interprétation des versets coraniques entre les tenants d’un islam littéraliste, obscur et rétrograde, représenté aujourd’hui par les fondamentalistes et les salafistes15, et un islam du juste milieu, conforme à celui que recommande le Coran, donne lieu à des réponses contradictoires aux questions que se posent les Français, relatives à une situation nouvelle pour eux avec l’intrusion brutale dans leur quotidien d’un islam dont on leur avait en quelque sorte caché la brutalité.

Le voile islamique, le niqab, la burqa, le hijab, la prière dans la rue et  autres nouveautés dans le paysage français interpellent, à juste raison, un auditoire qui ne sait comment faire pour démêler le vrai du faux. L’exemple du voile islamique est typique de ce questionnement : s’agit-il oui ou non d’une obligation canonique qui doit être scrupuleusement respectée par la femme musulmane, faute de quoi elle commettrait un péché grave ? La réponse est non et il n’est pas nécessaire d’être un éminent spécialiste pour fournir la bonne réponse. Il suffit de revenir au Coran tout simplement.

Mais le débat devient impossible aussi bien avec les tenants d’un islam obscurantiste qu’avec les ennemis notoires de l’islam. Du reste, les deux parties profitent de l’aubaine pour avancer leurs pions et défendre des positions radicalement opposées, mais elles partagent curieusement la même complicité pour la remise en question du modèle français d’intégration, dont on s’accorde à dire qu’il est nettement préférable au modèle communautariste anglo-saxon pour ce qui concerne le « vivre ensemble ».

La liberté est une valeur fondamentale en islam, car elle détermine l’ensemble des actions du musulman pour lesquelles il aura à rendre compte le jour du Jugement dernier, hormis celles accomplies sous la contrainte. Liberté de croire ou de ne pas croire, liberté d’entreprendre, liberté d’expression, liberté d’opinion… mais toutes ces libertés ont des limites énoncées dans le Coran et la Sunna, et sont codifiées par la loi islamique.

S’il existe aujourd’hui encore parmi les jurisconsultes, c’est-à-dire les savants doctrinaires de l’islam, des controverses importantes au sujet de l’interprétation d’un certain nombre de prescriptions ou de recommandations, c’est parce que la plupart d’entre eux s’étaient un peu éloignés des cadres du Coran et de la Sunna pour essayer de constituer une normativité qui fasse du fiqh (droit musulman) un traité de droit positif. Ce fut le cas par exemple lors des incidents qui ont eu lieu en Algérie, lorsque des policiers ont interpellé des jeunes qui ne faisaient pas le jeûne du Ramadan. L’emprise du religieux est tellement institutionnalisée dans les pays musulmans qu’on en est arrivé à oublier que l’observation du jeûne est une obligation rituelle et non pas juridique. Il a fallu une grande campagne de presse en Algérie et le courage d’un certain nombre d’intellectuels pour mettre en garde les autorités algériennes contre une tentative de condamnation qui n’aurait été légitime que pour faits d’outrage à l’ordre public et jamais pour infraction à la charia. Ainsi sont-ils parvenus à installer le doute dans les esprits entre l’obligation rituelle et l’obligation juridique, et à provoquer de la sorte une entorse grave à la liberté.

On pourrait aussi parler de l’apostasie, de la pilule, de l’avortement, de l’usage du tabac, de l’homosexualité, de la procréation médicalement assistée, etc. Autant d’exemples pour lesquels il est difficile de légiférer tant qu’il n’y aura pas de consensus général entre les savants de l’islam pour un dépoussiérage attendu depuis des siècles. En attendant et quels que soient le lieu, les croyances et les circonstances, il faut défendre la liberté quel qu’en soit le prix.

 Partie 3

Egalité

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits » (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, article 1er). L’égalité ne peut être dissociée de la liberté. Les deux valeurs font partie du patrimoine de l’individu dès sa naissance. On dirait dans le langage d’aujourd’hui qu’elles sont des « marqueurs » et qu’elles font partie de l’ADN de chaque citoyen français. Deux valeurs fortes et d’égale puissance, garanties par les lois de la République qui assurent l’accès aux mêmes droits pour tous. L’égalité des chances, à travers l’accès à l’école, à la formation, au travail, au logement, aux loisirs, aux soins, etc. En bref, la justice, dans son acception la plus large, est accessible à tous. Autrement dit, la loi permet à chaque citoyen, sans aucune distinction, de saisir les mêmes opportunités et de bénéficier des mêmes protections.

De 1789 à nos jours, tous les régimes ont essayé sans succès de respecter les termes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, et de veiller à l’application de la loi. Il ne pouvait en être autrement puisqu’il n’existait pas un seul exemple de cette société idéale, y compris dans des régions soumises aux pouvoirs des Églises censées pourtant faire partager aux hommes les idéaux de justice et d’égalité. Les cinq Républiques qui se sont succédé, n’ont jamais réussi à mettre fin à l’arbitraire, à l’abus de pouvoir et à l’injustice, y compris durant les périodes où l’Église, représentant la foi et la parole sacrée, possédait encore un certain pouvoir pour rappeler les valeurs fondamentales du christianisme. Bien au contraire, les représentants du clergé ont tout fait pour sauvegarder ce qu’il leur restait de privilèges après la Révolution de 1789.

Au fil du temps, les hommes et les femmes ont mené de véritables luttes pour conquérir d’autres droits politiques, tels que le suffrage universel masculin en 1848, et féminin beaucoup plus tard, en 1944. Des droits qui nous paraissent aujourd’hui élémentaires, comme les droits économiques et sociaux, n’ont été acquis qu’en 1882 pour le droit à l’éducation, en 1945 pour la protection sociale, et ce n’est qu’en 1946 que tous ces droits seront élargis aux femmes. Sans oublier de rappeler que ces victoires obtenues au nom de l’égalité ne l’ont été qu’après des années de luttes et de sacrifices.

D’autres victoires restent à conquérir telles que l’égalité homme-femme, l’accès au logement, à la santé et aux loisirs pour les plus démunis, la fin des discriminations à l’embauche, de la stigmatisation des minorités, ou encore la réforme de la fiscalité et la protection sociale dont le fonctionnement est fondé, au nom de l’égalité républicaine, sur la redistribution équitable de la richesse nationale et sur un financement équitable proportionnel aux revenus réels des citoyens. À ceux des plus pessimistes qui diront qu’il y a loin de la coupe aux lèvres, on répondra que l’histoire nous a appris que rien n’est jamais acquis sans lutte et que d’autres combats restent encore à mener dans un monde de plus en plus dominé par la puissance de l’argent et la perte de spiritualité.

Il ne s’agit pas, bien évidemment de faire le procès de la nature humaine, mais de se rendre à l’évidence qu’une société égalitaire et juste relève du rêve et de l’utopie, et de considérer chaque fois comme une formidable victoire toute avancée qui va dans le sens de moins d’injustice et de moins d’arbitraire, et qui applique de la manière la plus équitable possible des lois qui garantissent l’égalité pour tous.

Que dit précisément l’islam au sujet de l’égalité ?

L’égalité (al-musâwât) est une des valeurs fondamentales du Coran. Le Coran parle d’« égalité entre les gens » ou « entre les humains » (al-musâwât bayna l-nâs). Si, dans le monde séculier de la République, on ne doit pas confondre égalité et égalitarisme, c’est encore plus vrai dans le domaine religieux, et en islam en l’occurrence, puisque Dieu proclame que tous les hommes ne sont pas égaux et qu’il y aura toujours des riches et des pauvres : « Si Dieu avait prodigué sans mesure Ses richesses aux hommes, ces derniers auraient commis les pires excès sur la terre. Aussi leur accorde-t-il ce qu’Il veut, avec mesure car Il connaît bien la nature des hommes et lit si bien dans les cœurs16. »

L’homme étant responsable de ses actes devant Dieu, il doit être juste et équitable dans ses rapports avec autrui, notamment s’il est appelé à rendre la justice. En islam, l’égalité se nomme « équité », et ce terme revient souvent dans les versets coraniques pour rappeler l’éthique qui est contenue dans cette valeur importante dans le sens où elle va bien au-delà des seules règles de droit en vigueur établies par l’homme, même si elles sont conformes aux prescriptions coraniques. L’équité en islam garantit la justice la plus juste dans la mesure où celle des hommes ne sera jamais complète parce qu’elle présentera des lacunes ou qu’elle s’avérera inadaptée. Elle veille à ce que soit attribué à chacun ce qui lui est dû avec la plus stricte impartialité :

  • « Dis-leur, mon Seigneur ordonne l’équité17 » ;
  • « En vérité Dieu ordonne l’équité, la charité et la libéralité envers les proches18 » ;
  • « Observez la juste mesure et le bon poids en toute équité. Nous n’imposons à aucune âme une charge qu’elle ne puisse supporter19 ».

L’égalité entre les hommes, signifie donc égalité entre les êtres humains devant Dieu, au sens où Dieu est justice et que les hommes et les femmes seront jugés en fonction de leurs actes, chacun étant responsable de ses bonnes et de ses mauvaises actions. Aucun musulman n’est comptable des actions d’autrui et les siennes seront jugées en fonction de ses intentions. Dieu exige de l’homme qu’il soit juste et équitable envers les autres et qu’il s’élève contre les injustices comme y incitait le Prophète : « Celui d’entre vous qui constate un mal qu’il s’y oppose par la force ; s’il ne le peut, qu’il s’y oppose par la parole ; et s’il ne le peut, qu’il s’y oppose par son cœur, et c’est là le moindre de ce qu’exige la foi. »

Dieu ne fait pas de préférence entre Ses créatures, sauf concernant la piété et le respect de Ses commandements : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle et nous vous avons répartis en peuples et en tribus, pour que vous fassiez connaissance entre vous. En vérité, le plus méritant d’entre vous auprès de Dieu est le plus pieux20. »

Cependant, la notion d’égalité en matière de religion n’est pas à comparer avec celle qui est établie par l’homme, parce que si l’homme chargé d’appliquer la loi doit rendre compte à la société qui lui a confié cette mission ou ce privilège, Dieu n’a pas à rendre compte des bienfaits qu’Il distribue à Ses créatures, ni à justifier Ses commandements ni Ses exigences auprès de ses fidèles. L’homme doit être juste dans son comportement et, s’il est appelé à rendre la justice, il doit le faire en toute équité, faute de quoi il s’expose à la punition divine le jour du jugement dernier.

En fin de compte, l’intérêt espéré dans cette approche de la notion d’égalité dans un monde sécularisé (la République) et dans l’islam, ce n’est pas tant l’égalité en elle-même entre les individus d’une même société, dont on  sait qu’elle n’existera jamais dans l’absolu, mais bien la problématique de l’égalité entre l’homme et la femme. Et c’est principalement ce sujet qui intéresse les opposants à l’islam, mais pas seulement il faut le dire, même si les premiers l’attendent avec une certaine gourmandise, flairant là l’occasion d’en découdre avec des hommes qui sont supposés considérer leurs femmes comme quantités négligeables, qui plus est dans une société occidentale et démocratique dont ils revendiquent la pleine citoyenneté.

Point n’est besoin de se lancer dans une longue plaidoirie pour rappeler que l’islam a libéré la femme et qu’il lui a accordé des droits qu’aucune femme n’avait obtenus auparavant. Certes, il y a encore des domaines où il reste beaucoup de progrès à faire et, le pouvoir étant comme partout dans le monde entre les mains des hommes, il n’y aurait rien d’étonnant à constater que les gouvernants des pays musulmans n’ont pas particulièrement envie de se presser pour céder de leur pouvoir au profit de la femme. Pour mémoire, il faut rappeler que le seul pays qui n’a pas signé la Déclaration universelle des droits de l’homme à l’ONU en 1948, c’est l’Arabie saoudite parce qu’elle refusait d’entériner l’égalité homme-femme. Impensable mais vrai !

Cela étant dit, et pour mieux comprendre les enjeux de cette confrontation entre les valeurs républicaines et l’islam, il nous paraît nécessaire de rappeler quelques données historiques. Le monde musulman, dans sa configuration actuelle, date de 1962, année de l’indépendance du dernier pays colonisé, l’Algérie. La plupart des pays musulmans ont été indépendants à l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Le seul pays musulman maître de son destin avant cette époque était la Turquie, qui après avoir abandonné le califat et s’être fait déposséder de son empire, a définitivement opté pour la laïcité sous Mustapha Kemal Atatürk. Ce rappel n’est pas tout à fait anodin, car il permet de moduler les critiques trop souvent ressassées quant à l’immobilisme des sociétés islamiques auxquelles il est reproché de ne pas avoir accompli au cours d’une période relativement courte, pour ce qui concerne le statut de la femme, les progrès comparables à ceux accomplis en France durant plus de deux siècles.

La France a commencé sa Révolution en 1789, dans un environnement occidental marqué par les progrès scientifiques, techniques et industriels, et il faudra attendre plus d’un siècle (1907) pour que les femmes puissent disposer librement de leur salaire. L’islam, dès sa révélation, treize siècles auparavant, avait interdit au mari de toucher au patrimoine de son épouse comme à son salaire, dont elle peut disposer à sa guise et qu’elle n’est pas obligée d’utiliser pour les dépenses du ménage. Cette charge est réservée au mari, puisqu’il est le chef de famille. En France, c’est tout récemment, en 1942, que les femmes ont pu ouvrir un compte bancaire et ce n’est qu’encore plus récemment, en 1965, qu’elles ont eu le droit d’exercer une activité professionnelle, de gérer leurs bien propres et d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari.

La logique et le bon sens voudraient que soit laissé au moins autant de temps à des pays nouvellement émancipés, dirigés par des gouvernants autocratiques ou corrompus mais dont la jeunesse éprise de progrès et   de démocratie est prête à faire sa révolution à la première occasion, pour essayer de faire bouger les lignes. Cette révolution passerait obligatoirement par des mesures nécessaires à l’émancipation de la femme, par la relecture raisonnée du Coran et la lutte sans merci contre ces organisations terroristes qui prétendent agir au nom de l’islam, et par la dénonciation des régimes qui les soutiennent. Et ce n’est pas faire un procès aux pays occidentaux que de pointer leur part de responsabilité dans le marasme actuel du monde musulman dont ils avaient la tutelle durant de longues décennies et dont ils continuent à soutenir des dirigeants véreux dans les pays où leurs intérêts financiers et stratégiques ne laissent guère de place aux états d’âme et aux paroles lénifiantes.

Dans beaucoup de pays musulmans, un véritable travail de réflexion relatif au statut de la femme et à l’égalité homme-femme est accompli à tous les niveaux de la société. On n’hésite pas à revenir aux textes originels et à ne plus se contenter des exégèses imposées il y a des siècles et qui sont à l’origine de cet immobilisme qu’on reproche à juste titre à l’islam. Ainsi, à propos de l’égalité en islam, Asma Lamrabet écrit : « L’injonction coranique est on ne peut plus claire : instaurer une nouvelle conception dans les relations hommes femmes dont leur participation à la prise de décision politique. Ce concept est bien révolutionnaire et avant-gardiste et ce même à l’aune de notre modernité où l’égalité des droits en matière de participation politique féminine à l’échelle mondiale n’est pas chose acquise !21 »

En réalité, le débat qui préoccupe aujourd’hui l’Occident, et plus particulièrement la France, c’est de connaître la vraie nature de l’islam afin de se faire pour ainsi dire sa religion sur ce qui est perçu aujourd’hui comme une idéologie dangereuse et qui suscite une inquiétude réelle au sein d’une société qui se pose en toute bonne foi des questions sur une cohabitation jugée à risques.

Partie 4

Fraternité

Au contraire de « Liberté » et « Égalité », le terme « Fraternité » n’existait pas dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Ce symbole révolutionnaire était tombé en désuétude avant de réapparaître lors de la révolution de 1848, mais avec une connotation chrétienne qui ne faisait pas l’unanimité. Il faudra attendre le 14 juillet 1880 pour qu’il soit inscrit sur le fronton des édifices publics.

La fraternité est définie comme « le lien fraternel et naturel ainsi que le sentiment de solidarité et d’amitié qui unissent ou devraient unir les membres de la même famille que représente l’espèce humaine. Elle implique la tolérance et le respect mutuel des différences, contribuant ainsi à la paix22 ». La référence à la relation humaine lui donne un caractère plus universel que celui de la solidarité, lequel, associé aux termes de tolérance et de respect mutuel des différences, aboutit à une composante qui en fait une valeur fondamentale universelle. Une occasion supplémentaire de rendre hommage à la Révolution française et à la République.

Mais, à la différence de la liberté et de l’égalité, la fraternité ne peut être garantie par la loi, contrairement à ce qu’on pourrait penser en relisant l’article 1er de la Déclaration universelle des droits de l’homme (adoptée par les Nations unies en 1948), qui stipule que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité ». Pour ce qui concerne la notion de fraternité, il faut prendre cet article comme une vive recommandation, plutôt que comme une obligation, compte tenu de sa portée morale et de l’impossibilité de légiférer en la matière.

En France, aujourd’hui, le mot paraît désuet, sauf dans les milieux religieux et dans certaines organisations ou associations, ou alors dans l’armée où on parle de « frères d’armes ».

Que dit l’islam au sujet de la fraternité ?

La fraternité, en islam, c’est l’appartenance à la famille humaine, à la communauté des croyants musulmans (Umma), ayant en partage l’entraide, la compassion et la solidarité. La fraternité pour les musulmans représente le plus grand dénominateur commun que lui garantit l’appartenance à la Umma et lui sert en même temps de recours devant les accidents ou les malheurs de la vie et devant l’injustice humaine. Elle sert de signe de ralliement pour le musulman où qu’il se trouve dans le monde et lui ouvre la porte de la solidarité au nom de l’islam. Le Coran et les hadîth lui accordent autant d’importance qu’à d’autres obligations telles que la piété, la solidarité ou la charité :

  • « Les croyants sont des frères. Établissez la concorde entre vos frères et craignez Dieu afin de mériter Sa miséricorde23 » ;
  • « Attachez-vous fermement au pacte de Dieu et ne vous divisez pas. Rappelez-vous les bienfaits que Dieu vous a accordés lorsque, d’ennemis que vous étiez, il a rétabli l’union entre vos cœurs et a fait de vous des frères par un effet de Sa grâce24 » ;
  • « Puissiez-vous former une communauté qui prêche le bien, ordonne ce qui est convenable et interdise ce qui est répréhensible25 » ;
  • « Les musulmans, dans l’amour, la compassion et la miséricorde qu’ils se portent sont comparables à un seul corps. Lorsqu’une partie est affectée aussitôt l’ensemble de l’organisme réagit par la perte de sommeil et la fièvre » (hadîth) ;
  • « Aucun d’entre vous n’est un véritable croyant tant qu’il n’aimera pas pour son frère ce qu’il aime pour lui-même » (hadîth) ;
  • dans un autre hadîth, le Prophète aurait dit, en croisant les doigts : « Le croyant est pour son frère tel un édifice dont les pierres se soutiennent les unes les autres. »

Partie 5

Valeurs, contre-valeurs ou valeurs communes ?

À la devise républicaine « Liberté, Égalité, Fraternité » il faudrait nécessairement associer la laïcité qui fait partie du socle républicain. Certes, le terme n’apparaît officiellement que dans l’article 1er de la Constitution de 1958 : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » Ce qui importe ici, dans ce débat, c’est de rappeler que la laïcité garantit la neutralité de l’État en matière religieuse et qu’elle est aussi une éthique basée sur la liberté de conscience, de croyance et de pratique du culte. Aucune religion n’est donc ni privilégiée, ni stigmatisée par rapport à une autre, et la pratique religieuse est totalement garantie tant qu’elle respecte les lois de la République.

Que s’est-il donc passé, qui remette soudainement en question un équilibre et une harmonie dont la France n’avait pas à rougir ? C’est précisément cette question qui apparaît en filigrane derrière l’intitulé « L’islam et les valeurs de la République ». Or, comme il fallait s’y attendre, la confrontation des valeurs républicaines avec celles de l’islam n’a pas mis à jour quelque particularité qu’on ne sache déjà, ni un quelconque obstacle infranchissable à une cohabitation sereine et apaisée.

Oui, la liberté existe sous le ciel de France. Oui l’égalité existe, et la fraternité aussi. Mais qui pourrait prétendre qu’on a fait suffisamment de chemin pour arriver à cette société idéale que l’on essaie d’inventer depuis 1789 ? Certes, le parcours est encore long et tout le monde convient que la France, à l’instar des autres nations, ne peut échapper aux vents contraires et au pouvoir incontrôlable de l’argent dans sa face la moins vertueuse.

Oui, le monde musulman doit sortir de sa torpeur. Oui, l’islam est à relire d’abord avant de prétendre le réinventer. Oui, son rituel a besoin d’être adapté aux impératifs de la vie moderne. Oui, le statut de la femme est en décalage avec le besoin d’émancipation et de progrès. Sont-ce là des raisons acceptables pour rejeter l’Autre, quand ce n’est pas pour le renier ? Non, évidemment, parce que l’islam n’a pas de tare rédhibitoire, parce qu’il fait appel à la raison et qu’il laisse toute latitude à l’homme pour aller le plus loin possible dans sa quête de la vérité.

Encore une fois, aucune des particularités énumérées ne représente un obstacle infranchissable, et les valeurs réciproques de l’islam et de la République sont tout à fait compatibles pour peu que, de part et d’autre, on évite toute crispation et tout a priori et que la volonté de dépasser cette barrière virtuelle soit évidente.

La responsabilité du blocage actuel est partagée et elle incombe en premier lieu aux différents acteurs qui ont manqué de courage pour affronter cette situation nouvelle et pour faire un travail de pédagogie qui aurait eu le mérite de gagner du temps et d’éviter bien des drames.

Il est évident que les musulmans ont leur part de responsabilité, parce que les autorités religieuses du monde islamique n’ont pas été à la hauteur au moment des graves crises qui ont secoué le monde à la fin du siècle passé et qui continuent de faire des dégâts considérables. Aucune condamnation solennelle et unanime n’est venue du monde musulman pour dénoncer la barbarie des Groupes islamiques armés (GIA26) en Algérie durant la fameuse décennie noire (1991-2001). Depuis, une autorité islamique telle que le cheikh al-Azhar, au Caire, a condamné vigoureusement les djihadistes de Daesh.

Certes, l’islam sunnite n’a pas de hiérarchie cléricale qui aurait pu dire l’islam et séparer le bon grain de l’ivraie, mais il dispose en Égypte et en Arabie saoudite, notamment, de sommités religieuses ayant suffisamment d’autorité morale pour nous aider à y voir plus clair et nous édifier sur des questions telles que le voile islamique, les prières dans la rue, l’aménagement des horaires de travail durant le jeûne du mois de Ramadan et d’autres questions encore qui concernent directement la vie des Français.

Bien au contraire, l’absence de parole conforme au message coranique a laissé la place au fondamentalisme, véritable dissolvant spirituel, et aux intégristes de tout poil pour diffuser leurs idées rétrogrades et subversives. L’exercice était d’autant plus facile pour eux que la France, pays laïc, n’a pas jugé utile ni opportun de faire, quand cela était nécessaire, le minimum de travail pédagogique pour expliquer au monde musulman sa conception de la laïcité. Cela aurait évité bien des malentendus, lorsqu’on s’est rendu compte, dans les pays musulmans comme en France du reste, que la majorité des personnes interrogées étaient persuadées que laïcité signifiait interdiction de prier et que la réglementation sur le port de signes extérieurs d’appartenance religieuse était une façon détournée de rendre encore plus difficile la pratique du culte pour les musulmans.

Les gouvernements français successifs s’étaient toujours abrités derrière la neutralité que leur imposaient la loi et le respect de la liberté d’expression pour ne pas intervenir dans le débat. Et c’est probablement cette neutralité qui n’a pas été suffisamment visible, du moins aux yeux de la majorité   des musulmans, lors des différentes crises consécutives à la promulgation de la loi sur les signes religieux apparents dans l’espace public, considérée comme stigmatisation de leur religion. L’absence de lieux de culte, de carrés musulmans dans les cimetières, d’écoles sous contrat… en somme la différence de traitement constatée entre l’islam (deuxième religion de France) et le christianisme et le judaïsme ajoute encore plus à la confusion dans l’esprit de la majorité des musulmans qui ne comprennent pas l’argument de l’immuabilité du Concordat. La loi qui a été faite par les hommes peut être améliorée ou défaite par les hommes. Ce qui ne peut se faire sans la volonté de réparer une injustice aussi flagrante que celle de refuser aux musulmans des établissements scolaires sous contrat quand la République laïque continue à subventionner sur les deniers publics, des centaines d’écoles privées gérées par les autres cultes. Pour le coup, le constat du « deux poids deux mesures » devient recevable, et en l’occurrence aucune explication ne résistera au sentiment d’injustice et de discrimination.

Il faut ajouter à ces observations l’hostilité de certains médias, et surtout de certains partis ou associations politiques, qui s’acharnent à tout faire pour marginaliser les musulmans, sans être inquiétés le moins du monde. L’« affaire du foulard islamique » n’aura été en réalité qu’un déclencheur qui aura permis de mettre à jour l’accumulation de ressentiments de part et d’autre, consécutifs à l’intrusion brutale de la problématique islamique vers la fin du XXe   siècle et qui a commencé en fait dès le lendemain de      la Seconde Guerre mondiale : expulsion des Palestiniens de leur terre et création de l’État d’Israël en réparation des crimes commis par des pays européens, problèmes de la décolonisation, crise du pétrole, impéritie des dirigeants musulmans etc.

Brusquement, les musulmans de France se sont retrouvés dans une situation paradoxale : l’adhésion totale aux principes de laïcité et en même temps l’obligation de se cacher pour prier ou tout au moins d’abdiquer leurs traditions et leurs racines. Ceux d’entre eux qui ont opté pour la nationalité française et qui ont donc été intégrés définitivement dans la société sont aujourd’hui contraints, par la force des choses, de choisir en définitive entre l’assimilation ou la marginalisation. Ils n’ont eu d’autre choix que de comprendre qu’on attend d’eux qu’ils ne soient plus tout à fait eux-mêmes, qu’ils se coupent de leurs racines, qu’ils renoncent tout simplement à leur histoire. Dans le même constat, Edwy Plenel ajoute que : « nos compatriotes musulmans qui, dans le même mouvement, sont assignés à leur origine    et empêchés de la revendiquer. À la fois ethnicisés et stigmatisés. Réduits  à une identité univoque, où devraient s’effacer leur propre diversité et la pluralité de leurs appartenances, et rejetés dès qu’ils veulent l’assumer en se revendiquant comme tels27 ».

Le fossé qui n’a cessé de se creuser entre les musulmans et le reste de la population française n’était évidemment pas inéluctable, même si on doit tenir compte des facteurs externes qui viennent d’être énumérés. Son existence est née de l’imprévoyance des gouvernements successifs, de la sous- estimation du regain de spiritualité, du jeu dangereux des partis politiques et, enfin, de l’absence de véritables représentants des musulmans de France dans la diversité de leurs origines et de leurs traditions.

Certes, des initiatives ont été prises pour mettre sur pied un ou des organes représentatifs pour faciliter le dialogue entre les musulmans et les pouvoirs publics. Mais l’absence de conviction et la mauvaise appréhension des enjeux, ajoutées aux manœuvres politiques à des fins électoralistes, ont montré rapidement leurs limites et ouvert la brèche aux conflits internes entre les musulmans, à l’intrusion des mouvements intégristes et obscurantistes, et à l’apparition au grand jour d’une véritable vague de fond anti-islamique provoquée et amplifiée par l’extrême droite, mais pas seulement.

Par ailleurs, la complicité de certains États islamiques, soit par leur silence ou leur mansuétude, soit par leur aide financière déguisée, permet aux groupes extrémistes de pousser l’audace jusqu’à vouloir imposer leur façon de vivre dans un pays dont ils sont souvent pour partie d’entre eux les hôtes, et au mépris des lois du pays d’accueil. Du reste, le comportement d’un certain nombre de ces intégristes, refusant de se plier aux lois de la République, est en complète contradiction avec l’esprit et la lettre de l’islam qui recommande de se plier aux lois et aux règles du pays où l’on est minoritaire. Exiger un médecin femme pour ausculter la femme d’un « salafiste » est inadmissible. Ce type de comportement, comme celui de vouloir à tout prix imposer le port du voile intégral (lequel n’a jamais existé en islam), ne peut que provoquer la crispation de la population française vis-à-vis de cet islam-là et justifier sa réticence à s’accommoder de comportements obscurantistes et rétrogrades. Ainsi, selon un sondage Ipsos publié par le quotidien Le Monde au début de l’année 2013, la religion musulmane fait l’objet d’un profond rejet. On  y apprend que « 74 % des sondés estiment que l’islam n’est pas compatible avec les valeurs républicaines », que 8 Français sur 10 jugent que la religion musulmane cherche à « imposer son mode de fonctionnement aux autres » et que, pour 54 % des sondés, les musulmans sont intégristes. Le jugement est inquiétant. Il traduit un sentiment général qui interpelle les musulmans, certes, mais qui devrait interpeller aussi l’ensemble des Français qui ne se reconnaissent ni dans le discours de l’extrême droite, ni dans celui moins brutal mais tout aussi dangereux d’une partie de la droite républicaine, ni dans le délire de ceux qu’on appelle les « néolaïcs ». Je veux parler de ceux qui, à l’exemple de Marine Le Pen, se sont découvert une vocation tardive mais bien utile pour isoler un peu plus les musulmans, au prétexte de défense de la laïcité. Peu de voix, du reste, s’étaient émues de voir les ouailles de Jean- Marie Le Pen, pourfendeurs des musulmans, battre le pavé pour prendre à eux seuls la défense de la laïcité, alors qu’en réalité le Front national venait de changer de braquet et de décider de porter le combat contre l’islam et l’immigration sur un terrain nouveau, en attendant de l’étendre plus tard à la viande halal, etc.

Il n’existe pas en France de représentant officiel de l’islam, et si des associations ou des organisations existent, elles n’ont ni la vocation, ni le savoir-faire pour parler au nom d’une communauté aussi nombreuse que diverse et peu rompue aux débats ouverts. Cependant, il existe fort heureusement des chercheurs et des islamologues compétents qui s’exprimeraient volontiers pour peu qu’on leur tende le micro ou qu’ils soient invités dans les rédactions. Bien au contraire, on a constaté que les principales chaînes de télévision trouvaient un malin plaisir à inviter, qui plus est aux heures de grande écoute, des imams autoproclamés, incompétents et peu familiarisés avec la langue française, quand ils ne sont pas tout simplement les faux nez des ennemis de l’islam.

De  même,  faut-il  rappeler  qu’en  France  les  musulmans  s’opposent dans leur très grande majorité à la dénaturation de leur religion, à son instrumentalisation et à son détournement à des fins politiques. Leur reprocher de ne pas le dire avec banderoles, porte-voix et calicots, c’est vouloir leur faire adopter un comportement qui n’est pas encore dans leur culture.

Partie 6

Il faut savoir espoir garder

Le survol de cette rencontre entre les valeurs de la République et l’islam montre bien à quel point il est difficile d’observer une stricte neutralité tant les arguments d’un côté et de l’autre semblent rigides ou tout au moins peu nuancés. Certes, il est plus facile de sonder les cœurs des législateurs français que de pénétrer les voies du Seigneur, mais il est permis de reprocher aujourd’hui aux responsables politiques et religieux de ne pas prendre d’initiative pour réexaminer ensemble une question dont la priorité n’est plus à démontrer et qui concerne la situation de l’islam en France, à la lumière des bouleversements qui secouent le monde depuis quelque temps. Cette démarche servira, bien entendu à ramener plus de sérénité et d’apaisement et une compréhension réciproque, seules garanties d’un meilleur vivre ensemble.

Cela nécessite avant tout de l’empathie, c’est-à-dire la capacité à prendre et à comprendre le point de vue de l’autre sans pour autant renoncer à soi pour se confondre avec lui, et à faire montre de modestie pour reconnaître ses torts, ses erreurs d’interprétation ou son manque de clairvoyance.

Les musulmans ont-ils compris qu’il ne suffit pas que leur religion soit la dernière révélée, pour prétendre détenir à elle seule toute la vérité ? Ont-ils compris qu’ils devraient plus souvent recourir à l’ijtihâd28 au lieu de se laisser ligoter par des interprétations figées depuis des siècles ? Ont-ils compris qu’il leur revient à eux en premier lieu de dénoncer et de combattre tous ces dangereux assassins qui se réclament de leur religion ? Ont-ils compris qu’ils doivent ouvrir tous les espaces possibles pour permettre à la femme de prendre sa place dans le combat pour le progrès ?

D’un autre côté, quand comprendra-t-on en France qu’on ne peut avoir un jugement objectif sur une religion qu’on ignore et que le dialogue est toujours préférable à la stigmatisation ? A-t-on compris que « la présence musulmane dans des pays qui ne le sont pas majoritairement a fait émerger de nombreuses questions. Certaines sont d’ordre juridique et portent sur la reconnaissance de droits inspirés par la Loi islamique dans des États largement séculiers. D’autres touchent à l’exercice de la religion et à la possibilité de vivre sa foi dans des sociétés où prédominent la référence aux droits humains et le principe de neutralité religieuse de l’État. Pour l’essentiel, la question de la normativité islamique n’est pas d’ordre juridique, mais de nature éthique et déontologique, c’est-à-dire morale. Il s’agit de savoir comment vivre en conformité avec ses convictions dans des situations où l’on ne partage pas nécessairement ces dernières avec la majorité de la population29 » ?

A-t-on oublié qu’en 1793, en France, on avait décidé que le christianisme était incompatible avec la République et que la religion ne pouvait faire bon ménage avec la démocratie ? Ne serait-on pas mieux inspiré de tirer les leçons de l’histoire de France en évitant le piège des certitudes hâtives et de la généralisation instinctive en attribuant à l’islam en tant que religion toutes les forfaitures commises en son nom ? Quand décidera-t-on de ne pas évoquer l’insécurité ou le terrorisme toutes les fois qu’on parle d’islam ? Car, nous dit Edwy Plenel, « Loin de nous protéger, cette réduction des musulmans de France à un islam lui-même réduit au terrorisme et à l’intégrisme est un cadeau offert aux radicalisations religieuses, dans un jeu de miroirs où l’essentialisation xénophobe justifie l’essentialisation identitaire30 ».

Peut-être est-il encore temps pour les autorités gouvernementales d’envoyer des signes aux musulmans qui vivent en France pour les rassurer quant à la neutralité de la République, tant ceux-ci sont persuadés que seule la loi dont on reconnaît l’efficacité dans la lutte contre l’antisémitisme peut mettre fin à cette islamophobie ouverte et déclarée. Certes, cela dépend en dernier recours de l’initiative parlementaire lorsque le gouvernement n’en saisit pas l’urgence, mais les encouragements de l’exécutif sont toujours pris en compte quand il y a péril en la demeure.

Les représentants du monde musulman ont pris l’initiative d’envoyer au monde un premier signe très encourageant le 27 septembre 2014, avec une déclaration commune signée par 120 savants musulmans des cinq continents dénonçant l’existence même du pseudo-État islamique. Ils y rappellent qu’« il est interdit dans l’islam de nuire ou de maltraiter des chrétiens ou des gens du Livre […], il est interdit dans l’islam de forcer les gens à se convertir31 ». À l’heure où des jeunes Français partent rejoindre les hordes de Daesh, il est urgent pour les uns et les autres de prendre toutes les initiatives pour combattre sans cesse toutes les manifestations violentes se réclamant d’une quelconque religion. Il est tout aussi urgent de cesser de désigner le musulman comme un terroriste potentiel et d’avoir la courtoisie de faire la différence entre la religion et ceux qui s’en réclament abusivement, entre les textes et leur interprétation, entre le porte-drapeau et le drapeau lui-même. Et il est tout aussi utile d’envoyer un signe amical aux non-croyants parmi les socialistes au pouvoir aujourd’hui, afin de célébrer Jean Jaurès qui a dit : « La justice, étincelle divine qui suffira à rallumer tous les soleils. »

https://www.fondapol.org/etude/saad-khiari-islam-et-les-valeurs-de-la-republique-sixieme-note-de-la-serie-valeurs-dislam/

 

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