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mars 21, 2026

Nouvelles d'IRAN & dossier complet en liens : Histoire et ....maintenant pour quelle suite ?

Sommaire:

A) - Avec la mort de Larijani, une fenêtre d'opportunité s'ouvre pour que les manifestations reprennent

B) - La mollarchie : un système bien plus difficile à détruire qu’un régime

C) - Un plan en cinq points pour éviter la catastrophe nucléaire et économique au Moyen-Orient

D) -  Pétrole : une flambée des prix qui expose notre vulnérabilité par idéologie

E) - Ormuz ou l’illusion du contrôle : Chronique prospective d’une crise énergétique mondiale

F) -Interview de Michel Fayad par Arnaud Benedetti : « Le régime ne montre aucun signe de capitulation »

G) - Différents liens (7) sur le thème de l'Iran 


 VDH : TOUS LES SIGNES POINTENT DANS LA MÊME DIRECTION 

Victor Davis Hanson, historien militaire qui étudie depuis cinquante ans la fin des guerres, affirme que la dynamique est en train de changer rapidement en faveur des États-Unis. Quand il parle d’un tournant, il est utile d’écouter ses raisons. 

Son analyse ne repose pas sur les communiqués officiels du Pentagone, mais sur le comportement concret des acteurs régionaux et internationaux. 

 Les Européens 

VDH rappelle sa règle : les Européens ne s’engagent jamais dans un conflit à moins d’être convaincus que le vainqueur est déjà déterminé. Au début de l’opération, ils sont restés très prudents et critiques. Aujourd’hui, certains signes montrent qu’ils commencent à se repositionner. Ce n’est pas de l’idéalisme : c’est un calcul pragmatique. Ils estiment que la victoire américaine devient probable. 

 Les monarchies pétrolières du Golfe 

Les Saoudiens, les Émiratis et les Qataris ont toujours excellé à lire l’évolution du rapport de forces régional. Depuis le début du conflit : - Le Qatar a expulsé les attachés militaires et de sécurité iraniens (persona non grata après les frappes sur Ras Laffan, centre majeur du gaz mondial). - Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et Bahreïn ont intercepté des centaines de missiles balistiques et de drones iraniens (plus de 300 missiles et 1 700 drones pour les Émirats seuls depuis le début). - Les Émirats ont réaffirmé leurs engagements d’investissements massifs aux États-Unis, même en pleine guerre. 

Ces actions ne sont pas idéologiques : ce sont des paris stratégiques. Ces pays parient désormais sur une victoire américaine et sur l’affaiblissement durable de l’Iran. 

Al Jazeera 

C’est le signal le plus frappant selon VDH (souligné dans ses interventions chez Hannity et ailleurs). Al Jazeera, média qatari historiquement très critique des interventions militaires américaines (et souvent cité par la droite anti-guerre américaine contre Israël), a récemment qualifié la campagne de bombardements américains de « brillante et efficace », en ajoutant qu’elle avait été sous-estimée. Quand le média d’un pays qui abrite à la fois la plus grande base aérienne américaine au Moyen-Orient (Al Udeid) et un bureau politique du Hamas commence à reconnaître l’efficacité militaire américaine, le message est clair : ils pensent que les États-Unis vont l’emporter. 

 Le signal militaire 

Les A-10 Thunderbolt II (« Warthogs ») et les hélicoptères d’attaque AH-64 Apache opèrent désormais librement dans l’espace aérien iranien sud et dans le détroit d’Ormuz. - Les A-10 chassent et détruisent des vedettes rapides d’attaque iraniennes (fast-attack craft) dans le détroit. - Les Apache visent des drones et des sites de lancement. 

 Ces appareils, lents et volant bas, sont des plateformes d’appui rapproché. Leur déploiement massif confirme ce que le général Dan Caine (président des chefs d’état-major interarmées) et le CENTCOM affirment : les défenses aériennes iraniennes sont très fortement dégradées, voire inexistantes dans de nombreuses zones. 

 La stratégie iranienne actuelle 

L’Iran adopte désormais une tactique de type « rope-a-dope » (encaisser les coups en attendant que l’adversaire s’épuise). L’objectif : faire traîner le conflit, espérer un retournement de l’opinion publique américaine, miser sur une pression politique avant les midterms de novembre 2026 pour forcer Trump à arrêter. C’est leur seule carte restante. 

 Conclusion de VDH 

Si Trump maintient la pression et va jusqu’au bout (ce qu’il semble déterminé à faire), le régime iranien peut s’effondrer. Pas dans des années, mais « assez rapidement » — en « deux, trois, quatre semaines » selon ses estimations les plus récentes. 

Regardez ce que les gens font, pas ce qu’ils disent. Tous les acteurs qui ont un intérêt réel dans la région (Européens opportunistes, monarchies du Golfe, même Al Jazeera) se positionnent comme s’ils croyaient à une victoire américaine décisive.


A) - Avec la mort de Larijani, une fenêtre d'opportunité s'ouvre pour que les manifestations reprennent

Est-ce que l’élimination de Larijani constitue un tournant dans la conduite de la guerre ?

Il faut d’abord comprendre que c’était une figure historique du régime. Né en Irak, il était le fils d’une famille très importante liée directement au clergé chiite. Son père était un proche de Khomeini, le fondateur de la République islamique d’Iran. Fils et frère de religieux, Larijani avait fait la guerre Iran-Irak, servi comme officier dans le corps des Gardiens de la révolution islamique. Il faut bien avoir à l’esprit que les combattants de la guerre contre l’Irak sont rentrés en Iran, à l’issue de la guerre, auréolés de gloire. C’étaient de véritables figures héroïques pour le régime. Larijani a donc été Président de l’assemblée islamique après avoir occupé différents postes, notamment au gouvernement, puis il s’est retrouvé au cœur de l’appareil sécuritaire du régime. Je dirai même qu’il en était devenu la figure centrale, ce qui en a fait l’un des hommes les plus puissants et les plus dangereux d’Iran. Après la mort du Guide suprême Ali Khamenei lors des frappes américano-israéliennes, il était devenu le véritable dirigeant de la République islamique d’Iran. Si certains le présentent comme un érudit et un pragmatique, c’était aussi un véritable idéologue, et l’on peut même le qualifier de fou sanguinaire. Il est en effet l’un des grands ordonnateurs des massacres des 8 et 9 janvier dernier. Il les a personnellement supervisés, qualifiant les manifestations d’émeutes terroristes. Sa mort est donc un symbole. L’appareil sécuritaire perd avec lui l’un de ses principaux maillons et donneurs d’ordres, en même temps qu’une figure historique de la République islamique.

Quelle sera la réponse du régime ?

La République islamique, proclamée en 1979, s’est construite sur la terreur et le récit mystique. Il a donc immédiatement été question de vengeance. La riposte ne s’est donc pas fait attendre. Les Gardiens de la Révolution islamique ont tiré des missiles balistiques sur Israël, notamment sur Tel Aviv et sa périphérie. Dans le même temps, le régime a organisé des funérailles importantes à Téhéran, faisant de Larijani un martyr. En agissant ainsi, on revient donc à ce que je vous disais : le régime va devoir le venger. Il a lancé des menaces contre des cibles diverses. Les bases américaines et plus largement occidentales dans la région, comme les installations énergétiques, seront sans doute ciblées. Téhéran va tout faire pour accroître la pression sur les pays alentours. L’Europe, comme les intérêts des démocraties occidentales, risque d’être aussi pris pour cibles. La menace terroriste est donc à prendre au sérieux.

Quel est l’état d’esprit des oppositions dans le moment ?

Les oppositions iraniennes sont plurielles. Elles ont en commun d’être pour la plupart démocratiques et laïques, tant à l’intérieur du pays qu’à l’extérieur. En Iran, il y a une forme de cohésion de fait. À l’intérieur du pays, l’une des urgences, c’est de penser l’avenir, de trouver une issue. À l’extérieur, les différents groupes se connaissent et se parlent. Mais il y a encore des divergences entre certaines organisations. Elles sont évidemment dépassables, mais pour l’heure, ce n’est pas encore le cas, notamment au sein d’un certain nombre de groupes politiques ethniques. Les leaders de ces groupes cherchent à comprendre la stratégie américaine pour l’après-régime, qui ne leur apparaît pas claire. Cependant, on voit que Reza Pahlavi est pour l’heure la figure qui se détache, car la plus connue, et la plus symbolique. Avec la mort de Larijani, une fenêtre d’opportunité s’ouvre pour que les manifestations reprennent, cela d’autant plus que nous sommes dans la période des fêtes de Norooz, le nouvel an iranien. Les prochains jours seront sans doute décisifs.

Franco-iranien, Emmanuel Razavi  

est Grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient et de l’Iran. Il collabore avec les rédactions de Paris Match, Le Figaro Magazine, Atlantico, Franc-Tireur, VA, Politique Internationale et Écran de Veille, ainsi qu’avec Historia, Le Figaro Histoire, et la revue de géographie Hérodote. Il a produit et réalisé plusieurs documentaires, notamment sur le Moyen-Orient, pour les chaînes de télévision Arte, M6, France 3 et Planète. Ses enquêtes sur l’ingérence de la République islamique d’Iran en France l’ont conduit à témoigner, en février 2025, devant une commission de travail sénatoriale, et en octobre 2025, devant la commission d’enquête sur les liens existants entre les représentants de mouvements politiques et des organisations et réseaux soutenant l’action terroriste. Il est diplômé en géopolitique et Relations Internationales (IEP). Derniers livres publiés : « Paris-Téhéran, le grand dévoilement » et « La Pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025) coécrits avec Jean-Marie Montali.

https://nouvellerevuepolitique.fr/emmanuel-razavi-avec-la-mort-de-larijani-une-fenetre-dopportunite-souvre-pour-que-les-manifestations-reprennent/ 


B) - La mollarchie : un système bien plus difficile à détruire qu’un régime

La mollarchie définit l’islam selon une vision-du-monde politico-religieuse. Convaincue d’appartenir au camp du Bien, la mollarchie dispense sa haine contre l’Occident en général et les Juifs en particulier. Contre la mollarchie, deux alliés aux intentions cependant très différentes : États-Unis et Israël. Jérusalem joue sa survie là où Trump joue perso. Enfin, presque 80 % des Iraniens n’attendent qu’une aide concrète pour en finir avec la dictature mollarchique. Une aide qui tarde bien tragiquement à arriver…

Le monde selon les mollahs

La mollarchie n’est pas une dictature fermée comme la Corée du Nord. Elle revendique une hégémonie civilisationnelle de portée mondiale. Pour elle, l’espace-temps est celui d’Allah. Pour elle, la notion de patrie est inconnue. Pour elle, le peuple doit répondre à la soumission. 700 000 hommes : 200 000 gardiens de la révolution et 500 000 bassidji, police des basses œuvres notamment dans la répression des manifestations, forment le rempart idéologico-sécuritaire. Mourir en martyr demeure la certitude d’une vie éternelle au paradis d’Allah. Aussi, le guide suprême, dès la première minute de sa désignation, se définit comme un « mort en puissance », de sorte que la succession, quel que soit le cas de figure où elle se présente, est théoriquement une option « naturelle » car la mollarchie ne repose pas sur les hommes mais sur le symbole qu’ils véhiculent. Le système est une hydre redoutable qui a appris à se régénérer quasi automatiquement. Tant que les Occidentaux ne l’auront pas compris, ils ne comprendront rien à la mollarchie.

Le monde selon Netanyahou

Pour Israël, c’est une guerre existentielle. La population fait bloc autour de ses dirigeants — quitte à reporter à plus tard les diverses dissensions politiques. Le président Herzog ayant refusé l’amnistie à Netanyahou, une fois la guerre finie l’actuel premier ministre risque d’avoir un réveil difficile, rattrapé qu’il risque d’être par les affaires.

Le monde selon Trump

C’est un pragmatique qui veut entrer dans l’histoire comme l’homme à avoir mis à genoux le régime de Téhéran. Seulement le monde rêvé de Trump n’est pas toujours le monde réel de l’Histoire. Son logiciel, ce sont les affaires, et quoi qu’il dise, le peuple iranien n’est pas son souci. L’Américain joue au Monopoly-menteur dans le but de contrôler le circuit économique mondial, dont Ormuz est la clé de voûte, et à moyen terme, de contrer Pékin. Exit Make América Great Again, welcome Trump first.

Le monde selon Reza Pahlavi

D’un caractère entier, il a la réputation d’être un électron libre, cependant son nom revient souvent en Iran. Les Iraniens sont connus pour nourrir un très fort sentiment national, notamment chez une partie de la jeunesse, généralement plutôt favorisée, qui voit le fils de Shah comme le témoin d’une histoire qu’ils n’ont jamais connue. Pahlavi est-il l’homme d’un XXIᵉ siècle libéral ou bien l’héritier d’un père à la tradition absolutiste ? Pour bon nombre d’observateurs, il est pour l’heure l’homme de la situation, bien qu’il ne bénéficie pas des bonnes grâces de Trump. Là où l’homme de Mar-a-Lago veut tout faire pour barrer la route à la Chine — et indirectement à la Russie —, le fils du Shah veut redonner à l’Iran sa puissance et augurer un nouvel ordre moyen-oriental, créer un axe économique avec Israël et s’impliquer dans les Accords d’Abraham, faisant ainsi de la région une force économique et énergétique concurrentielle à la puissance américaine. Mais c’est bien connu, Trump n’aime pas la concurrence.

Le peuple iranien, dindon de la farce ?

60 % des Iraniens ont moins de 30 ans, presque deux-tiers d’hommes et de femmes qui n’ont jamais connu que l’embrigadement idéologique de la mollarchie. Alors, comment interpréter les manifestations de janvier ? La diaspora iranienne avec laquelle une certaine jeunesse reste en contact — généralement la plus favorisée — a très certainement joué un rôle fondamental en assurant le lien entre le « monde réel » et l’univers mollarchique. (1) Il y a aussi les Iraniens, que l’effondrement économique plonge dans la précarité. Tout cela forme un magma humain en constante ébullition. Mais pour les Iraniens bien décidés à en finir avec le système, un fort sentiment se fait jour. Après l’élimination d’Ali Khamenei, ils espéraient les frappes israélo-américaines comme une action préliminaire avant l’aide massive en armes et en logistique que Washington n’a cessé de promettre. Mais, si vu du ciel, les cibles sont une chose, sur le terrain, la réalité est tout autre…

Le jour d’après

Sans considérer la chose comme acquise, Téhéran, en régionalisant le conflit, est en train de réaliser ce qu’aucune diplomatie n’a vraiment réussi : faire en sorte que les pays du Golfe et Israël pourraient envisager un rapprochement d’intérêt, tant il est vrai que les affaires ont besoin de la paix pour se réaliser. Pour autant, convergence ne signifie pas forcément alliance. Tout dépendra des conséquences à court terme du blocage du détroit d’Ormuz. Les prix s’envolent, entraînant par ricochet une vague inflationniste porteuse d’une récession mondiale, autant dire que personne ne veut laisser pourrir une telle situation.

Pour l’heure, personne ne peut vraiment se faire une idée de ce que pourrait être un nouveau Moyen-Orient. Sans le parapluie américain, les pays du Golfe ne sont que des « banques aux pieds d’argile », pour reprendre l’expression d’un journaliste du Jewish Chronicle. L’État hébreu, quant à lui, va très vite se trouver face à la pression considérable des puissances occidentales qui n’ont aucun intérêt à la poursuite d’un conflit aux effets dévastateurs, notamment sur leur propre politique intérieure. Reste à savoir jusqu’où ira le soutien de Washington. Trump, qui n’en sera pas à son premier retournement de veste, pourrait fort bien lâcher l’État hébreu dans le seul but de sortir d’une situation extrêmement délicate pour son avenir politique.

Sur la question du Hezbollah. Jérusalem n’a aucun état d’âme. Netanyahou est bien décidé, dût-il se mettre à dos la communauté internationale, à briser une bonne fois pour toute le mouvement pro-iranien. D’autre part, ses coalisés ultranationalistes entendent clairement poursuivre leur politique visant à rendre impossible la création réelle d’un État de Palestine. Les résultats des guerres menées par Israël contre les mollahs et ses proxys seront déterminants pour les prochaines élections normalement prévues en octobre 2026.

L’Europe, quant à elle, brille par ses pas de clercs : un pas en avant, deux en arrière. Énergiquement dépendante, soit elle décide de se reprendre en main en participant à une force de coalition pour sécuriser le détroit d’Ormuz, soit elle continue son sport favori, se réunir sans jamais obtenir de majorité fiable.

Dans l’état actuel de la situation, les Russes prioritairement, mais les BRICS en arrière-plan pourraient profiter d’un contexte où les cartes sont sans cesse redistribuées. La Chine, prochaine position du curseur géopolitique, ne pourra pas rester éternellement spectatrice. Elle le sait et attend patiemment son heure.

Michel Dray , 


 

Président de Convergences méditerranéennes

(1) Au jour d’aujourd’hui, la connexion Internet bénéficie qu’à 1 % de la population, à savoir les hiérarques du système.


 

C) - Un plan en cinq points pour éviter la catastrophe nucléaire et économique au Moyen-Orient 


Jeffrey Sachs : « Cette guerre ne profite à personne »

Dans une interview récente accordée à Glenn Diesen depuis la Malaisie, le professeur Jeffrey Sachs, économiste de renommée mondiale, met en garde contre l’escalade incontrôlable du conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran.

Face au risque d’une guerre nucléaire et à une crise économique mondiale, Jeffrey Sachs propose, avec sa collègue Sybil Fares, un plan concret en cinq mesures pour mettre fin à ce qu’il qualifie de « pure situation perdant-perdant-perdant ».

L’ « Option Samson » et le spectre d’une catastrophe nucléaire

Israël possède ce que l’on appelle l’« Option Samson » : en cas de menace existentielle, il pourrait recourir à l’arme nucléaire. Selon Jeffrey Sachs, cette hypothèse n’est plus théorique.

David Sacks, conseiller influent de Donald Trump (et tsar de l’IA à la Maison Blanche), a récemment averti que si le conflit se prolongeait, Israël pourrait être détruit et envisager des frappes nucléaires contre l’Iran. Son message est sans équivoque : « Déclarez la victoire et rentrez chez vous. » 

La situation militaire se dégrade très rapidement. Les arsenaux d’intercepteurs s’épuisent des deux côtés, tandis que les destructions d’infrastructures se multiplient. Sachs insiste : poursuivre cette voie n’est pas seulement dangereux pour la région, mais aussi pour la sécurité d’Israël elle-même.

Une crise économique déjà en marche

Le détroit d’Ormuz est fermé. La libération annoncée de 400 millions de barils des réserves stratégiques américaines ne couvrirait que 20 jours de flux normal. Parallèlement, la production de pétrole et de gaz s’arrête et les installations physiques sont détruites dans l’échange de tirs. « Les gens savent faire des calculs », souligne Sachs. Même si Trump tente de calmer les marchés, la crise sera longue, meurtrière et mondiale. Elle touche particulièrement l’Iran et les pays du Golfe, mais personne n’en sortira gagnant.

Le plan en cinq points pour une paix durable

Avec Sybil Fares, Jeffrey Sachs détaille cinq mesures interdépendantes, fondées sur la reconnaissance des intérêts légitimes de sécurité de chaque partie :

  1. Cesser immédiatement l’agression contre l’Iran

Les États-Unis et Israël doivent arrêter les bombardements et renoncer à toute politique de changement de régime. L’Iran a le droit de ne pas être attaqué de manière flagrante et illégale, comme cela se produit depuis des années. Cette agression ouverte viole le droit international.

  1. Revenir à l’accord sur le nucléaire (JCPOA)

L’accord de 2015 (Plan d’action global commun), négocié avec les cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et ratifié unanimement, avait précisément empêché l’Iran de développer une arme nucléaire. Trump l’a déchiré en 2018. L’Iran répète qu’il ne veut pas l’arme nucléaire et accepte des inspections strictes. Un retour à la table des négociations à Vienne est possible et urgent.

  1. Rouvrir le détroit d’Ormuz par un accord régional

Ce n’est pas à Trump de dicter des ordres à la Chine ou ailleurs. Les pays du Conseil de coopération du Golfe et l’Iran (tous membres de l’Organisation de la coopération islamique et pour certains des BRICS) doivent régler cela bilatéralement. Les États du Golfe réaffirmeront leur souveraineté sur les bases militaires américaines présentes sur leur territoire et garantiront qu’elles ne serviront jamais à agresser l’Iran. Le détroit rouvrira immédiatement.

  1. Créer un État palestinien sur les frontières de 1967

C’est la racine de tous les conflits des trente dernières années. Israël doit revenir aux frontières du 4 juin 1967 ; un État palestinien viable verra le jour à Gaza, en Cisjordanie et à Jérusalem-Est. Le Conseil de sécurité de l’ONU a voté en ce sens à de nombreuses reprises ; seuls les veto américains l’ont bloqué. C’est la doctrine du « Clean Break » de Netanyahu qui empêche cette solution depuis des décennies : Israël exige 100 % du territoire historique de la Palestine mandataire, alors que l’État palestinien ne représenterait que 22 % de ce territoire.

  1. Désarmer les groupes armés

Une fois l’État palestinien établi et accueilli aux Nations Unies (comme 184 autres États), le Hamas, le Hezbollah et tous les autres groupes non étatiques se désarmeront. La région entière et le Conseil de sécurité l’exigeront. La paix devient alors possible.

Sécurité indivisible ou illusion hégémonique ?

Sachs insiste sur un principe fondamental : la sécurité est indivisible.

On ne peut pas augmenter sa propre sécurité en braquant une arme sur l’autre.

Les guerres actuelles (Iran, Ukraine, tensions autour de Taïwan) proviennent toutes de la poursuite d’une « paix hégémonique » : l’idée que les États-Unis et Israël peuvent imposer leur volonté par la force militaire écrasante sans jamais reconnaître les préoccupations légitimes des autres. Netanyahu a cru qu’il pouvait contrôler le Congrès américain et imposer une « Grande Israël » sans compromis. Cette illusion est aujourd’hui en train de s’effondrer.

Pourquoi une telle sous-estimation de l’Iran ?

Les responsables américains ont cru que tuer des dirigeants ferait s’effondrer le régime iranien et que des menaces suffiraient à le faire capituler. Ils ont écarté l’hypothèse (pourtant évidente) de la fermeture du détroit d’Ormuz ou d’attaques sur les bases américaines. Sachs compare cela aux échecs passés en Irak et en Afghanistan : « Nous créons notre propre réalité. » Aujourd’hui, le processus décisionnel américain est en ruines : président psychologiquement instable, Congrès qui refuse d’exercer son rôle constitutionnel, aucune planification sérieuse. C’est de l’improvisation pure.

Le professeur Jeffrey Sachs soutient que le désespoir grandit aux États-Unis et en Israël alors qu’ils échouent à vaincre l’Iran, et que des armes nucléaires pourraient être utilisées si nous continuons sur cette voie.
 

Conclusion : l’heure de la raison

« Limitez les dégâts, déclarez la victoire à votre manière, mais ne nous entraînez pas dans le désastre. »

Tel est le message urgent de Jeffrey Sachs à Donald Trump. Cette guerre est un fiasco moral, stratégique et économique. Le chemin de la sortie existe : reconnaître les intérêts de sécurité de chacun, revenir au droit international et privilégier la diplomatie. Reste à savoir si Washington et Tel Aviv seront prêts à l’emprunter avant qu’il ne soit trop tard.

Les cinq mesures détaillées figurent également dans l’article co-écrit par Jeffrey Sachs et Sybil Fares, « Ending the Trump-Netanyahu War in the Middle East ». Le temps presse.

https://multipol360.com/un-plan-en-cinq-points-pour-eviter-la-catastrophe-nucleaire-et-economique-au-moyen-orient/ 

 


 

D) -  Pétrole : une flambée des prix qui expose notre vulnérabilité par idéologie

En mars 2026, la France et l’Europe entière font face à une nouvelle flambée des prix de l’énergie. Le baril de Brent oscille autour de 108 à 110 dollars, avec des pics récents au-delà de 119 dollars. En France, le gazole dépasse régulièrement les 2 euros le litre dans de nombreuses stations, en hausse de 15 à 30 centimes en quelques semaines seulement. L’essence (SP95-E10) se situe autour de 1,80 à 1,85 euro le litre, et le SP98 flirte avec les 1,95 euro.

Cette hausse n’est pas un accident conjoncturel : elle résulte directement des tensions géopolitiques au Moyen-Orient, où le détroit d’Ormuz est partiellement bloqué et où des installations clés de GNL ont subi des dommages significatifs.

Une dépendance volontairement créée par le dogmatisme européen

Cette crise met en lumière une vulnérabilité structurelle que les dirigeants européens ont eux-mêmes créée : le refus obstiné d’importer du gaz et du pétrole russe, notre voisin géographique le plus proche, au nom d’un dogmatisme idéologique. Depuis le début du conflit Russo-Ukrainien en  2022, l’Union européenne a mis en place un embargo progressif sur le pétrole russe (importations tombées à moins de 3 % en 2025) et un calendrier de sortie du gaz russe : interdiction des nouveaux contrats depuis janvier 2026, interdiction totale des importations par gazoduc et GNL d’ici fin 2027, avec des transitions pour certains pays. Le plan REPowerEU, présenté comme une voie vers l’indépendance, a en réalité remplacé une dépendance stable et peu coûteuse par une dépendance chaotique aux marchés mondiaux.

La Russie, un partenaire historique sacrifié

La Russie représentait avant 2022 environ 45 % des importations de gaz de l’UE. En 2025, cette part est tombée à environ 13 %, et le reste est progressivement supprimé.

Les Européens se sont tournés vers le GNL américain, qatari, algérien ou norvégien. Ces alternatives sont plus chères à transporter (tankers au lieu de gazoducs), plus sensibles aux chocs géopolitiques et souvent liées à des fournisseurs lointains ou politiquement instables. Le résultat est là : dès qu’un conflit éclate au Moyen-Orient, les prix s’envolent et l’Europe paie le prix fort. Pendant ce temps, la Russie continue d’exporter massivement son pétrole et son gaz vers l’Asie (Chine, Inde), empochant des revenus qui, malgré les sanctions et les réductions, restent substantiels grâce à la hausse des cours mondiaux.

Refuser le voisin russe : une pure folie idéologique

Refuser le voisin russe relève de la pure folie idéologique. Géographiquement, la Russie est le fournisseur le plus logique : pipelines existants (Nord StreamYamalTurkStream), distances courtes, coûts de transport minimaux, approvisionnement stable et prévisible.

Avant 2022, ces flux étaient fiables et bon marché.

Aujourd’hui, par principe, on les sacrifie au profit d’un GNL qatari ou américain qui traverse les océans et dont les infrastructures sont vulnérables aux conflits. Le Qatar, par exemple, voit une partie de sa capacité de production affectée, ce qui réduit l’offre européenne et fait grimper les prix du gaz de 35 % en quelques jours. Cette politique n’a pas affaibli durablement la Russie sur le plan énergétique ; elle a surtout fragilisé l’Europe.

Des impacts immédiats et brutaux sur la vie quotidienne

Les conséquences concrètes sur la vie quotidienne des Français sont immédiates et brutales. Pour des millions de ménages, la voiture reste le moyen de transport principal : trajets domicile-travail, courses, accompagnement des enfants, loisirs. Chaque hausse de 10 centimes au litre représente plusieurs dizaines d’euros par mois pour un salarié moyen qui parcourt 30 à 50 km par jour. Les artisans, commerçants, livreurs et transporteurs routiers voient leurs marges s’effondrer. Le secteur agricole et agroalimentaire, déjà sous pression, subit une inflation en cascade sur les engrais, le transport et la logistique. Les entreprises de l’industrie manufacturière, particulièrement exposées, ont vu leurs coûts énergétiques augmenter de 73 % en moyenne entre 2020 et 2023, avec des effets persistants sur la rentabilité. Selon les données disponibles, 87 % des entreprises estiment que leur marge est touchée négativement, et près de 28 % se sentent en danger d’existence à court terme.

Inflation en cascade et renoncements forcés

Le gouvernement multiplie les annonces de contrôles et de « boucliers » temporaires, mais la mécanique est implacable : la hausse des carburants se répercute sur tous les biens de consommation. L’alimentation, les produits manufacturés, les services augmentent. L’inflation énergétique, qui avait déjà progressé de 10,5 % entre 2022 et 2023, repart à la hausse. Pour les ménages modestes ou les classes moyennes, c’est un renoncement supplémentaire : chauffage réduit, vacances annulées, sorties limitées. Les factures d’électricité et de gaz suivent la même tendance, même si la France est relativement protégée grâce à son parc nucléaire. Mais le gaz reste essentiel pour les pics de consommation et pour l’industrie.

Un moral des Français déjà au plus bas

Le moral des Français est déjà très bas. Les sondages récents (CSA, Ipsos, Odoxa) convergent : 77 % des Français se disent pessimistes pour l’année 2026, un record. Seuls 41 % sont optimistes pour leur situation personnelle, et la confiance dans la politique nationale tourne autour de 22 %. L’indice de moral économique est au plus bas historique pour un début d’année (-64 selon certaines mesures). Les Français ont le sentiment d’être pris en otage par des choix stratégiques qui les dépassent : ils paient le prix d’une politique énergétique idéologique pendant que les grandes puissances (États-Unis, Chine) continuent de s’approvisionner où bon leur semble.

Une obstination absurde et contre-productive

Cette obstination est d’autant plus absurde que la Russie n’est pas un adversaire éternel sur le plan énergétique. Elle reste un producteur majeur, avec des infrastructures existantes et une capacité à livrer rapidement et à moindre coût.

Refuser ces approvisionnements sous prétexte idéologique, alors que la vie quotidienne des Français et la compétitivité des entreprises en dépendent, relève du dogmatisme dangereux.

L’Europe a voulu punir Moscou en 2022 ; elle s’est surtout punie elle-même en s’exposant aux chocs du Moyen-Orient et aux fluctuations du GNL américain. Le pragmatisme aurait consisté à diversifier sans couper brutalement un fournisseur historique et géographiquement logique. Aujourd’hui, on paie le prix de cette erreur stratégique.

Il est temps de placer le pragmatisme au centre des priorités

Il est temps de revenir à la raison. La sécurité énergétique de la France et de l’Europe ne peut pas reposer uniquement sur des principes idéologiques. Elle doit prioriser la proximité géographique, la stabilité des contrats et le coût raisonnable pour préserver le pouvoir d’achat et l’emploi.

La vie des Français passe avant les grands discours.

Le nucléaire français est un atout majeur, mais il ne couvre pas tout. Le gaz et le pétrole restent indispensables pour la transition et pour les pics. Continuer à snober le voisin russe alors que les alternatives sont plus chères et plus risquées, c’est condamner les ménages à payer toujours plus cher pour des choix politiques obstinés.

Une crise qui n’est pas une fatalité

La crise actuelle n’est pas une fatalité. Elle est la conséquence directe d’une politique énergétique déconnectée des réalités géographiques et économiques. Il est encore possible de corriger le tir : 

diversifier intelligemment, rouvrir le dialogue pragmatique avec les fournisseurs stables, et placer la vie quotidienne des Français au centre des priorités.

Les entreprises françaises, les artisans, les salariés, les familles n’en peuvent plus de cette folie idéologique qui leur coûte cher chaque jour à la pompe, au chauffage et dans leur budget. Le pragmatisme n’est pas une faiblesse : c’est la seule voie réaliste pour protéger le quotidien et la compétitivité de la nation.

https://multipol360.com/petrole-une-flambee-des-prix-qui-expose-notre-vulnerabilite-par-ideologie/ 

 

 

E) - Ormuz ou l’illusion du contrôle : Chronique prospective d’une crise énergétique mondiale

« Hausse du pétrole et du gaz, tensions dans le Golfe, inquiétudes sur le détroit d’Ormuz. »
À intervalles réguliers, l’économie mondiale semble rejouer la même partition. Depuis le premier choc pétrolier consécutif à la guerre du Kippour, une crise au Moyen-Orient entraîne une envolée des prix, généralement contenue par des mécanismes d’ajustement éprouvés.

Mais la séquence ouverte en 2026 diffère profondément. Le détroit d’Ormuz, par où transite environ 20 % du pétrole mondial selon les estimations de l’Agence internationale de l’énergie, devient un point de rupture logistique. La question centrale n’est plus celle de l’offre, mais celle de la circulation.

Dans ce contexte, les États-Unis, dont la doctrine de sécurisation du Golfe remonte à la doctrine Carter, apparaissent en quête d’alliés pour assurer une mission qu’ils assumaient jusque-là de manière prépondérante. L’Arabie saoudite, pilier de la régulation depuis la fin des années 1970, voit sa capacité d’action contrainte. Quant à la Russie, redevenue un acteur énergétique majeur depuis les années 2000, elle reste en position de stabilisateur potentiel… mais politiquement neutralisée.

Dès lors, la crise d’Ormuz marque-t-elle la fin du modèle de stabilisation énergétique construit depuis les années 1970 ?

Un système historiquement stabilisé : production, sécurité et compensation (1979–1987)

La révolution iranienne de février 1979 provoqua une chute brutale de la production du pays, estimée à près de cinq millions de barils/jour. Le prix du baril doubla en quelques mois. Pourtant, le marché ne s’effondra pas, l’Arabie saoudite augmentant sa production. Ce faisant, elle consolidait son rôle de producteur d’appoint. Dans le même temps, l’Union soviétique bénéficiait de la hausse des prix, sans intervenir dans la régulation globale. Ce moment marqua la structuration d’un premier équilibre : les chocs pouvaient être absorbés par la flexibilité de l’offre.

 


La guerre Iran-Irak (22 septembre 1980-20 août 1988) entraîna une « guerre des pétroliers », avec plus de 400 navires attaqués entre 1984 et 1988. La réponse américaine prit la forme de l’opération Earnest Will (24 juillet 1987-26 septembre 1988), qui consistait à escorter les tankers koweïtiens protégés par le pavillon américain. Cette opération illustra une mutation décisive : la sécurisation militaire des flux devenait le complément indispensable de l’ajustement de la production.

De ce fait, entre 1979 et la fin de la guerre froide, se mit en place un système reposant sur la flexibilité saoudienne, la puissance navale américaine et une production soviétique significative mais peu intégrée. Cet équilibre se renforça après 2000 avec le retour de la Russie et la formation OPEP+, consacrant un système énergétique tripolaire.

2026 : une rupture systémique – la désynchronisation des variables

Comme lors des crises précédentes, une hausse des prix a suivi immédiatement les tensions dans le Golfe. Mais la dynamique diverge rapidement : les primes d’assurance atteignent des niveaux comparables, voire supérieurs, à ceux observés à la fin des années 1980, sans qu’un dispositif équivalent à Earnest Will ne soit immédiatement opérationnel. Ainsi, comme en 1987, assurer un tanker aujourd’hui coûte jusqu’à 2 % de sa valeur, voire au-delà, mais sans la certitude qu’un acteur soit capable de sécuriser durablement sa route, notamment en passant le détroit d’Ormuz. Contrairement aux prix du pétrole, les primes d’assurance ne traduisent pas une tension sur l’offre, seulement une dégradation de la sécurité des flux, expliquant leur envolée lors de chaque phase d’un conflit maritime.

 


 

À partir de la troisième semaine de l’opération américano-israélienne, une contradiction apparaît néanmoins. Le pétrole est disponible et la production saoudienne reste élevée. Mais le trafic maritime diminue fortement. Contrairement à certaines analogies abusives avec les convois de la Seconde Guerre mondiale, la situation du détroit d’Ormuz se rapproche bien davantage de la guerre des pétroliers de 1987, où le trafic n’était pas interrompu mais profondément dégradé par la combinaison de menaces asymétriques et de contraintes géographiques. Passer cet étroit chenal n’est possible qu’en convoi en raison de sa largeur limitée, de la proximité des côtes, tant iraniennes qu’émiraties. S’ajoutent, contrairement à 1987, une incertitude durable (pas de stabilisation à court terme, juste la volatilité décisionnelle américaine), une pression accrue sur les acteurs économiques (armateurs et assureurs) comme sur les alliés, et un basculement du système énergétique.
La question n’est plus seulement d’extraire ou de produire, mais de sécuriser des flux devenus vulnérables.

 


Le système tripolaire élaboré en 1973 ne fonctionne plus. Pour la première fois, il ne semble pas y avoir d’opérateur capable de rétablir l’équilibre. L’Arabie saoudite ne peut compenser un blocage des flux, car les États-Unis se trouvent incapables de reproduire seuls l’opération Earnest Will. Enfin, la Russie, malgré ses capacités, reste partiellement exclue du jeu européen depuis son invasion de l’Ukraine. La crise actuelle combine ainsi les vulnérabilités de 1979 et de 1987, sans leurs mécanismes de résolution.

Fragmentation et recomposition : vers un marché sous contrainte

Comme lors des chocs pétroliers précédents, les États européens mettent en place des mesures de soutien. Mais contrairement aux années 1970, où les politiques d’efficacité énergétique et de diversification (nucléaire, mer du Nord) avaient permis une adaptation structurelle, la réponse actuelle demeure largement budgétaire. La crise confirme une évolution amorcée depuis les années 2010 et puissamment révélée après la rupture avec les facilités énergétiques russes du fait de son agression de l’Ukraine. Cette fragmentation du marché énergétique se caractérise par la réorientation des exportations russes vers l’Asie, accélérée après 2022. Elle rappelle que le pétrole n’est pas seulement une marchandise globale, mais un outil de puissance géopolitique, comme lors des embargos depuis 1956.

Enfin, la situation actuelle évoque moins un choc pétrolier classique qu’une transition vers un système instable, comparable aux périodes de guerre où la logistique était devenue déterminante. Et ce, en l’absence d’un acteur capable de combiner production, sécurité et flexibilité. En cela, la présente crise marque une rupture historique.

Depuis la guerre du Kippour (octobre 1973), le système énergétique mondial reposait sur un équilibre entre production et sécurité. La crise actuelle du détroit d’Ormuz en révèle les limites, ces deux dimensions échouant, pour la première fois, simultanément. Le pétrole n’a jamais été aussi disponible. Mais il n’a jamais été aussi difficile à acheminer. Dans cette nouvelle configuration, la puissance ne réside plus seulement dans la maîtrise des ressources, mais dans celle des routes. Et c’est précisément là que se joue désormais l’équilibre du système international.

Gérald Arboit

https://nouvellerevuepolitique.fr/gerald-arboit-ormuz-ou-lillusion-du-controle-chronique-prospective-dune-crise-energetique-mondiale/ 

 

F) -Interview de Michel Fayad par Arnaud Benedetti : « Le régime ne montre aucun signe de capitulation »

1/ Que change l’élimination d’Ali Larijani ?

Secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale depuis août 2025, Ali Larijani était devenu, dans les semaines précédant le conflit, le dirigeant de facto de la République islamique. Il coordonnait la riposte iranienne depuis le premier jour des frappes et servait de pivot entre l’appareil sécuritaire et les canaux diplomatiques. Il incarnait aussi, avec son frère Sadeq, président du Conseil de discernement de l’intérêt supérieur du régime, l’un des piliers dynastiques d’un système théocratique où les deux frères ont été, chacun à leur poste, des instruments fidèles — l’un pour la répression judiciaire, l’autre pour la projection militaire et diplomatique.

Son élimination fragilise la capacité de coordination du régime sans le faire tomber. Larijani était un profil rare capable de faire tenir ensemble l’appareil des Gardiens et un canal diplomatique vers l’Occident — non par modération, mais par calcul stratégique pour la survie du système. Ce calcul disparaît avec lui : le régime devient plus rigide, plus fragmenté dans ses prises de décision, moins capable de gérer une sortie de crise.

Mais la vraie question n’est pas seulement de savoir si ce régime mérite de tomber — il le mérite —, c’est ce qui pourrait émerger ensuite. L’affaiblissement de l’axe chiite ne crée pas l’islamisme sunnite, déjà implanté depuis longtemps, avec ses réseaux transnationaux et ses financeurs. En revanche, il libère un espace stratégique que les forces wahhabites, salafistes et takfiristes, déjà structurées, sont prêtes à occuper. Les chancelleries occidentales et les analystes doivent anticiper dès maintenant ce déplacement du centre de gravité de la menace islamiste, car c’est là que réside le défi le plus durable pour la région et pour l’Europe.

2/ Où en sommes-nous, au 21 mars, de l’état des opérations conduites par Washington et Tel-Aviv ?

Nous sommes au 21e jour du conflit, officiellement désigné sous les noms d’opération « Furie épique » du côté américain et « Lion rugissant » du côté israélien. Le Pentagone a déployé un troisième porte-avions dans la région et acheminé des renforts aériens, maritimes et terrestres substantiels. Israël frappe durement le Liban en parallèle, poursuit l’élimination systématique de figures dirigeantes du régime, et son porte-parole militaire a déclaré qu’Israël allait « traquer, trouver et neutraliser » Mojtaba Khamenei, le nouveau Guide suprême.

Les deux alliés ne poursuivent pas exactement les mêmes objectifs. Washington cherche à détruire les capacités balistiques et nucléaires iraniennes dans un délai contrôlé, en veillant à la stabilité des marchés énergétiques. Israël, lui, adopte une ligne maximaliste : il vise les têtes dirigeantes, dispose de nombreuses cibles encore intactes et considère qu’il s’agit d’une opportunité historique d’affaiblir durablement le régime.

De son côté, l’Iran ne montre aucun signe de capitulation. Mohsen Rezaee, conseiller militaire du nouveau Guide suprême, a posé publiquement ses conditions pour tout cessez-le-feu : retrait total des forces américaines du Golfe Persique, réparations intégrales et garanties de sécurité à long terme. La réponse américaine est ferme : aucun accord sans reddition inconditionnelle. Ce décalage rend toute sortie de crise à court terme improbable.

Nous sommes donc dans une guerre réelle, assumée, mais dont le terme reste incertain. La chute de la République islamique, si elle survient, sera une délivrance pour les peuples opprimés depuis des décennies — le peuple iranien d’abord, mais aussi le Liban, saigné par le Hezbollah. La lucidité stratégique commande néanmoins de s’interroger dès maintenant sur l’après : le vide laissé pourrait être comblé par des réseaux wahhabites, salafistes et takfiristes déjà structurés et prêts à agir, financés par des pétrodollars du Golfe.

3/ Que savons-nous de la structure de commandement du régime ? Qui dirige ?

Le pouvoir iranien fonctionne aujourd’hui selon une architecture de survie, distribuée et souterraine, sans chef unique clairement identifiable de l’extérieur. Plusieurs pôles en structurent néanmoins l’équilibre :

Mojtaba Khamenei est l’autorité formelle, désigné Guide suprême par l’Assemblée des experts début mars. Sa légitimité reste précaire. Il n’a exercé aucune fonction exécutive, ne s’est jamais montré en public depuis sa nomination, et communiquerait uniquement par écrit depuis un abri sécurisé.

Mohammad Bagher Ghalibaf, président du Parlement et ancien commandant du CGRI, est la figure la plus active et visible. Il coordonne l’effort de guerre quotidien, gère les affaires internes et représente la continuité exécutive du régime.

Mohsen Rezaee, vétéran du CGRI et nouveau conseiller militaire du Guide suprême, assure la liaison entre le politique et le militaire et pose les conditions de sortie de crise côté iranien.

Sadeq Larijani, frère d’Ali et président du Conseil de discernement, reste un relais institutionnel puissant, même si son rôle opérationnel dans la guerre directe est difficile à apprécier.

Mohammad Ali Jafari, ancien commandant en chef du CGRI, conserve une influence stratégique sur les opérations asymétriques et les proxies et alliés régionaux (Hezbollah, Hachd al-Chaabi, Houthis), qui constituent le levier principal d’action régionale du régime.

Le pouvoir n’est donc pas concentré : il repose sur un équilibre mouvant entre ces pôles, où le poids du sécuritaire et des réseaux informels augmente fortement. Le régime tient encore, mais en mode dégradé, opaque et vulnérable, ayant perdu les profils capables de penser au-delà de la survie immédiate. La question décisive reste celle du vide qui se créera derrière lui dans la région et dans le monde, que les forces islamistes sunnites radicales sont déjà prêtes à exploiter.

Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.


Au nombre des nombreux mensonges du régime iranien, découverte en 2002 du programme militaire secret et des sites clandestins d’enrichissement de Natanz et Arak. Découverte du site de Fordo en 2008. Site de la pioche en 2024. Site de Minzadehei en 2026. diplomatie.gouv.fr/fr/politique

 

G) - Différents liens (7) sur le thème de l'Iran 

Analyses & Bellicisme Trumpiste comme les intérêts israéliens

Sommaire:

A1) - « Le régime cherche à transformer l'attaque en réflexe patriotique »

A2) - Le démenti du Pentagone sur l’Iran : Trump renoue avec le bellicisme américain et les intérêts israéliens 

B) -  L’escalade américaine en Iran : Trump face à un isolement croissant sur la scène internationale

C) - Trump menace de couper les échanges commerciaux avec l'Espagne à cause des bases aériennes espagnoles.

D) - Guerre USA-Israël-Iran : Entre rumeurs sur des pertes françaises et justifications controversées de l’administration Trump

E) - Le siège invisible : comment les compagnies d’assurance ont fermé le détroit d’Ormuz

F) - Analyse des frappes israélo-américaines sur l’Iran

 

Ali Khamenei et Maduro, ou la fin de l’incantation. D’ores et déjà un événement d’une portée identique à ce que fut en son temps la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS.

D’ores et déjà un événement d’une portée identique à ce que fut en son temps la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS.

 

Un jour prochain, Reza Pahlavi rentrera dans notre pays perdu avec le cylindre de Cyrus le Grand !


Iran: théocratie iranienne un avertissement pour l’Occident !

Sommaire:

A) - Iran : les sorties de crise impossibles d’une guerre qui risque l’enlisement

B) - La liberté des Iraniens est la nôtre

C) - Les peuples sacrifiés sur l’autel d’élites immatures et incompétents

D) - L’Iran défie l’empire : Trump déclare le nouveau Guide suprême « inacceptable » 

E) - Iran : au nom du père et du fils

 

Iran et le business transgenre: Liberté - Mutilation ou peine de mort !

 

 

février 27, 2026

La France Insoumise...

Sommaire:

A) - La France Insoumise : liturgie des bouffons de la République

B) - Après la tragédie de Lyon, Jusqu'où le Ps ira dans sa liaison avec LFI ?

C) - Les derniers rebondissements dans l’affaire Quentin Deranque : une violence qui met LFI face à ses contradictions

D) - LFI face au terrorisme : la fabrique de l’indulgence

 


 

A) - La France Insoumise : liturgie des bouffons de la République

Dans une démocratie saturée de scènes, le rire n’est pas un divertissement : c’est un régulateur moral. À travers la figure du bouffon — dont Jean-Luc Mélenchon offre, à bien des égards, une version contemporaine — se lit une dynamique : l’intensité remplace la preuve, la disqualification remplace l’argument, et l’ennemi devient carburant. L’enjeu n’est pas d’interdire la conflictualité, mais d’empêcher sa mue en théâtrocratie : le scandale comme énergie, la fatigue comme stratégie, la cité comme camp. Distinguer clown et bouffon, rire avec et rire contre, c’est déjà défendre une frontière vitale : celle qui sépare le pluralisme de la fracture.

Certaines époques s’écrivent dans le marbre des lois ; d’autres se trahissent dans les réflexes du quotidien. La nôtre, ivre d’images, d’algorithmes et d’indignations, se laisse surprendre par une chose qu’on croit légère : le rire. Il passe pour un divertissement ; il est une boussole. Il ressemble à un bruit ; il est une règle. Il révèle moins la noblesse des principes qu’une vérité plus cruelle : ce que la cité tolère, ce qu’elle excuse, ce qu’elle finit — par fatigue — par sanctifier. La maxime de Pagnol n’a rien d’innocent : « Dis-moi de quoi tu ris, et je te dirai qui tu es ». Car le rire, cette mécanique intime et collective, distribue des permissions ; il fabrique des statuts ; il dessine la frontière entre l’adversaire et la proie. Une démocratie se proclame dans des textes ; elle se défait dans des habitudes.

Jean-Luc Mélenchon, tribun excessif et polémiste aguerri dans l’art du scandale, n’est pas seulement une voix forte ; il est, pour une partie croissante du débat public, une figure de régime : le bouffon, celui qui règne non par la force des preuves, mais par l’empire de la scène. Il n’argumente pas seulement : il installe une dramaturgie. Il ne polémique pas seulement : il organise une température morale. Et lorsque l’intensité tient lieu de démonstration, lorsque la disqualification devient une seconde nature, l’ennemi cesse d’être un accident — il devient une condition d’existence. Il ne s’agit pas de sonder des consciences mais d’observer une structure. Dans les démocraties où l’attention est monnaie, la surenchère est rémunérée ; dans celles où l’indignation se monétise, la nuance apparaît comme une défaite. C’est ainsi que naît une théâtrocratie : on ne gouverne plus tant des choses que des nerfs, on ne construit plus tant du commun que des affects. Or le rire, précisément, est l’un des grands distributeurs d’affects ; et l’on peut lire notre époque à travers ses deux rires, incompatibles : rire avec et rire contre.

Le clown appartient à une vieille sagesse : celle des sociétés qui savent suspendre, un instant, l’ordre du monde pour mieux le rendre vivable. Le carnavalesque, Bakhtine l’a dit, n’est pas destruction : c’est respiration. Le clown s’offre en victime volontaire pour qu’aucun voisin n’ait à devenir victime réelle ; il exhibe sa maladresse pour rappeler que l’humain est fait de défauts, donc que la cité doit être faite d’indulgence. Son rire est un rire avec : il relie sans fusionner, il désarme sans nier le conflit, il remet l’adversaire à hauteur d’homme — c’est-à-dire à hauteur de concitoyen. Dans les périodes de crise, lorsque les nerfs collectifs deviennent inflammables, ce rire de « guérison » empêche que la politique ne se transforme en tribunal permanent, évite que la passion ne devienne l’unique langue. Il permet aux sociétés soumises à des tensions fortes et dangereuses de rebondir, de se reconstituer, de retrouver cette concorde sans laquelle aucune vie commune n’est possible. Le bouffon moderne, lui, ne rit plus : il grince. Son rictus n’ouvre pas un espace commun : il ouvre une cible. Il ne dégonfle pas l’orgueil : il l’arme. Là où le clown accepte la fin du numéro, le bouffon abolit le rideau : il lui faut un spectacle sans fin, parce que son pouvoir dépend d’une tension sans repos. Il réclame la liberté d’invectiver et parle d’insolence, mais s’indigne d’être contredit ; il se dit persécuté dès qu’on le contrôle, mais se rêve procureur dès qu’il juge. Il ne rassemble pas : il fracture — puis il se nourrit de la fracture. Ce déplacement n’est pas une fantaisie. Dans l’ordre médiatique, l’outrance a un rendement ; dans l’ordre algorithmique, la colère a une prime ; dans l’ordre tribal, l’ennemi est une colle. Le bouffon cesse alors d’être un personnage et ne se cantonne plus au rôle de contre-pouvoir moqueur : il devient une forme d’organisation. Il ne se contente plus de commenter le pouvoir : il devient le pouvoir du commentaire, cette capacité à gouverner l’attention, à discipliner la colère, à fabriquer l’unanimité de cour. Dans cette théâtrocratie, la question n’est pas de sonder des consciences, mais d’observer une dynamique : comment une organisation fabrique-t-elle de la cohésion interne par la fracture externe, jusqu’à ce que le rictus devienne identité — et que l’identité normalise l’inacceptable ?

Reste à quitter la parabole pour l’architecture car l’allégorie du clown et du bouffon ne vaut que si elle se traduit en mécanismes observables : rôles, rites, sanctions ; économie du scandale ; discipline des affects. C’est dans cette clé que peut se comprendre LFI comme idéal-type d’une secte des bouffons : une forme d’organisation politique qui substitue au pluralisme démocratique une liturgie d’indignation, au débat une dramaturgie d’assignation, à la délibération un charivari permanent. Car le danger n’est pas l’excès ponctuel : c’est l’excès devenu habitude, puis norme ; c’est la cité qui, peu à peu, confond la violence verbale avec la lucidité, le vacarme avec la preuve, l’humiliation avec le courage.

La Cour du Grand Bouffon

Toute bouffonnerie veut une cour : une société intérieure, avec ses prêtres, ses intendants, ses éclaireurs, ses excommuniés. Elle ne tient pas d’abord par des idées, mais par des loyautés ; pas d’abord par des démonstrations, mais par des rites. Le parti devient liturgie : l’appartenance devient vérité. Une cour n’existe pas pour faire joli : elle est là pour administrer une orthodoxie, pour convertir l’intensité en discipline, et pour rendre la dissidence coûteuse. La cour ne déroge pas à cette loi : elle l’exacerbe à ceci près que le théâtre n’est plus celui d’une place publique mais celui de la République. Au centre, Mélenchon : tribun-scène, voix qui cherche moins à convaincre qu’à saturer. Le crescendo est sa loi : plus fort, plus moral, plus accusatoire parce que la cour ne survit qu’en état d’urgence affective dans lequel la nuance y est moins prudence que trahison. L’adversaire n’est plus une thèse : il devient suspect ; la contradiction n’est plus un bien : elle devient une offense. Ici, on ne réfute pas : on disqualifie. On ne débat pas : on classe. Dans ce régime, l’intimidation n’a même plus besoin d’être explicite : elle est contenue dans la logique même de la scène. La scène remplace la preuve, et la surenchère devient la condition même de l’existence politique. C’est la marque des cours : elles transforment la politique en fidélité. Autour, des fonctions : et la fonction compte plus que l’homme. Certains organisent l’appareil, d’autres martèlent l’indignation, d’autres donnent au geste une patine conceptuelle, d’autres testent les limites puis déplacent le seuil de l’acceptable. Qu’on cite des noms n’ajoute qu’une couleur ; la structure, elle, demeure : la cour adore la cohésion interne et la fracture externe. La nuance n’est tolérée qu’à condition d’être décorative.

Les controverses qui remontent parfois des coulisses ne valent pas, ici, comme verdicts ; elles valent comme carburant. Car la défiance est convertible : elle transforme tout contrôle en persécution, toute question en hostilité du « système ». C’est ainsi qu’une dramaturgie devient stable — et qu’une stabilité, lorsqu’elle déplace les seuils, finit par ressembler à une pente. Ce qui hisse la bouffonnerie souveraine au rang de phénomène véritablement inquiétant, c’est que le grotesque, lorsqu’il se fait système, cesse d’être simple comédie pour devenir trajectoire — et toute trajectoire dangereuse se reconnaît à ceci : elle déplace les seuils sans l’avouer, d’abord par le langage, ensuite par la matière, enfin par l’horizon de la force.

Les cercles de l’abîme

La première entaille se fait dans le langage et pour cette raison dans la morale. Une démocratie tient parce que ses mots, même disputés, conservent une frontière morale minimale : certaines violences doivent rester disqualifiées sans ruse. Quand l’ingénierie lexicale s’installe – contextualiser à l’infini, hésiter à nommer, déplacer la qualification vers des catégories moins univoques –, ce n’est pas seulement un débat : c’est une exception qui s’introduit. Et, en démocratie, l’exception apprend aux citoyens que l’horreur est négociable et que certains crimes peuvent être enveloppés dans une rhétorique qui les rend fréquentables. Les controverses ouvertes après le 7 octobre 2023, notamment autour des termes employés pour qualifier le Hamas, ont rendu ce mécanisme visible au grand jour. Cette plasticité lexicale s’adosse à des réseaux, des collaborations et des proximités revendiquées ou tolérées, qui servent d’écosystème discursif à une inversion des polarités morales. Nous assistons à ce que Hannah Arendt identifiait comme la banalisation du mal : non pas sa négation frontale mais sa réinscription dans des catégories qui le rendent acceptable voire noble.

Le bouffon, en cela, est un artiste de la saturation. Il ment « à tire-larigot » et ne cherche pas tant le vrai que le camp ; il ne clarifie pas, il épaissit. Le réel devient pâte, et la pâte devient scène. Cette logorrhée compensatoire masque l’indigence programmatique derrière l’abondance performative. Alors celui qui demande précision passe pour hostile ; celui qui pointe les glissements est aussitôt assigné au mauvais camp. C’est ainsi qu’on fabrique des tribus : en transformant le discernement en offense dans un brouillage qui devient méthode et fracture le langage commun. Et c’est bien là que le bouffon révèle sa nature profonde : dans sa capacité à renommer le réel pour en inverser les polarités morales. Le terroriste peut devenir résistant, l’antisémite peut se retrancher derrière l’antisioniste, le complice devient « solidaire » ; la novlangue insoumise est l’instrument premier d’une entreprise de falsification du réel dont les conséquences pour la vie démocratique sont incalculables. Puis viennent les matières troubles : associations, prestataires, subventions, structures satellites, circuits d’influence, controverses, procédures, enquêtes, soupçons, mises en examen. Dans une démocratie, les coulisses devraient rester distinctes du sacré civique de la représentation ; quand elles envahissent la scène, la confiance se fissure — et la fissure devient ressource. L’actualité récente a offert un exemple : Le 21 février 2026, la presse a rapporté des mises en examen dans un dossier instruit par le Parquet national antiterroriste (PNAT) autour d’associations françaises, sur des soupçons de transferts de fonds au Hamas. Autant de braises dont une cour sait faire feu, ou dont elle sait faire persécution. Cela ne dit “la vérité d’un camp” ; cela dit un climat, où l’opacité devient elle-même un matériau politique. Qu’on ne se méprenne pas : l’analyse n’est pas un tribunal. Mais sociologiquement, une organisation peut convertir l’ambiguïté en force : plus la confiance s’effrite, plus elle s’offre comme pureté. Le scandale, même lorsqu’il se dégonfle, a servi : il a soudé, mobilisé, transformé l’examen démocratique en agression. La cour prospère sur le soupçon qu’elle entretient : cercle parfait, donc redoutable. Ainsi le bouffon parasite, au sens sociologique, l’institution qu’il dénonce : il se nourrit de ses garanties tout en corrodant la confiance qui les fonde.

Reste la question la plus grave : celle de la force. Elle n’a pas besoin de proclamation ; elle avance par habituation. On commence par traiter l’adversaire comme impureté ; on finit par traiter la contradiction comme violence, la nuance comme lâcheté, la retenue comme complicité. L’indignation, parce qu’elle ne connaît pas de fin, réclame des scènes plus fortes ; et à force de monter, elle rend plausible ce qui, hier, choquait. C’est à ce seuil que la bouffonnerie cesse d’être comique et devient dangereuse : humilier, finir par excuser, rire contre et enfin agir contre. Entre les deux, il y a la fatigue démocratique et les citoyens, épuisés par le scandale continu, de cesser de distinguer, de cesser d’exiger, de cesser d’opposer à l’outrance une frontière morale. Le bouffon LFI installe lentement une panarchie, un charivari car il ne supporte pas la critique tout en faisant de la critique des autres sa profession de foi. Lorsque le dehors rejoint le dedans — lorsque des relais militants extra-institutionnels comme La Jeune Garde deviennent prolongement de la scène — le seuil se rapproche. La question n’est pas de tout confondre, mais d’admettre que certaines formes d’intimidation, lorsqu’elles sont perçues comme tolérées ou excusées, déplacent le possible. Quand le possible se déplace, le grotesque cesse d’être grotesque : il devient menace. La violence n’est plus métaphorique ; elle devient organisationnelle, puis potentiellement insurrectionnelle. Dans ce contexte, la dissolution de La Jeune Garde par décret du 12 juin 2025, puis l’ouverture d’une enquête à Paris le 25 février 2026 pour une possible reconstitution, ont rappelé que l’État lui-même lit ces phénomènes comme des enjeux de l’ordre public. Là où le clown rassemble, le bouffon divise ; là où le rire salvateur crée du lien, le rictus sectaire creuse de l’abîme. Alors le débat change de nature : on n’est plus dans le goût d’un style, mais dans la santé d’un régime. À partir de quand la contestation, intégrable, se mue-t-elle en sécession symbolique : rester dans l’institution tout en travaillant à rendre le commun inhabitable ?

Hors de l’arc républicain

La démocratie est généreuse : elle accepte qu’on la critique. Mais elle n’est pas suicidaire : elle suppose une contrepartie silencieuse — que l’adversaire demeure concitoyen, que le langage garde une décence minimale, que l’institution reste bien commun. Quand ces piliers cèdent, la démocratie ne meurt pas forcément : elle se vide, elle devient décor. Et dans les décors, les bouffons règnent facilement. LFI, dans cette lecture, n’est pas seulement un parti conflictuel, une composante contestataire de l’arc républicain qui pousserait les limites du débat démocratique : elle est le lieu où se condensent des controverses qui, mises bout à bout, dessinent un seuil — langage, coulisses, intimidation, scène permanente. Autrement dit : proximités revendiquées ou tolérées avec des réseaux radicalisés et des acteurs controversés, accusations récurrentes d’antisémitisme et des ambiguïtés parfois entretenues, habilement drapées dans les plis de l’antisionisme, habileté à soutenir des écosystèmes militants dont le financement et la transparence font polémique, tolérance accordée à des dispositifs d’intimidation extra-institutionnels. À partir de là, la question devient civique : jusqu’où tolérer, au cœur du régime démocratique, un dispositif qui fabrique la fatigue comme stratégie et la fracture comme cohésion ?

L’urgence d’un rire retrouvé

Le clown, quand il salue, rend au public sa liberté : il accepte la fin, donc la reprise de la vie commune. Son rire restitue ; il n’annexe pas. Il rappelle que la cité n’est pas tenue seulement par des règles, mais par une capacité à supporter l’imperfection — donc l’autre. Il rend le conflit habitable et protège ce qui permet à des opposants de rester des voisins. Le bouffon, lui, ne salue jamais : il prélève. Il vole l’attention, ronge la confiance, transforme le désaccord en offense. Son œuvre n’est pas un programme : c’est une fatigue. Et la fatigue est la condition des capitulations, parce qu’elle fait disparaître l’art de distinguer. Le clown ouvre l’esprit, renvoie à notre intelligence et à notre responsabilité ; le bouffon le ferme, renvoie à notre peur et à notre démission. Il fascine — et c’est précisément pour cela qu’il faut s’en défier et le rejeter. Non par censure, mais par hygiène démocratique : refuser que la brutalité passe pour vérité, que l’outrance passe pour courage, que l’humiliation passe pour critique, que la théâtralité passe pour politique, que la vie publique passe pour charivari. Alors la phrase de Pagnol devient sévère. Rire avec le bouffon, c’est consentir à sa fracture ; rire de lui, c’est restaurer la distance critique. Mais si la cité ne rit plus — si elle se contente de trembler ou de haïr —, ce n’est pas seulement le bouffon qui gagne : c’est la démocratie qui commence à perdre son âme. Il n’est pas trop tard pour reprendre la scène. Mais le temps presse : quand le rictus devient langage unique, la démocratie rend son dernier souffle et s’éteint sans bruit dans l’indifférence de ceux qui auront confondu spectacle et politique, clown et bouffon, rire et tremblement. « Dis-moi de quoi tu ris… » : la formule dit tout, parce que ce que nous tolérons comme spectacle finit par devenir une norme. Quand la démocratie tremble, c’est que le bouffon a cessé d’être figure : il est devenu institution.

F. Benedic

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B) - Après la tragédie de Lyon, Jusqu'où le Ps ira dans sa liaison avec LFI ?

Le lynchage à mort du jeune Quentin à Lyon par des membres de « la Jeune Garde » constitue vraisemblablement un moment de bascule. Dans quelques semaines, le premier tour des élections municipales nous fournira un premier indicateur sur l’impact de ce drame sur les comportements électoraux et les rapports de forces partisans.

D’ores et déjà, il est possible d’extraire plusieurs enseignements d’une affaire qui rappelle combien la violence est historiquement consubstantielle, selon les circonstances, à l’extrême gauche, mais que, par une ruse idéologique, elle est sous-estimée, voire parfois excusée. Pour autant, jamais comme après le drame lyonnais la question des alliances à gauche ne s’était autant posée en des termes moraux. En assumant ouvertement ses liens organiques avec un mouvement en cours de dissolution comme « la Jeune Garde », Jean-Luc Mélenchon surrinfecte le sujet. Il le fait sciemment, légitimant de la sorte des méthodes extrêmes, factieuses, qui ne paraissent en aucun cas solubles dans un cadre républicain. Or, force est de constater qu’à ce stade les réponses des gauches réformistes sont frappées d’une troublante et préoccupante ambivalence. Entre François Hollande, qui, semblant découvrir la radicalité de LFI, proclame qu’il ne saurait y avoir à l’avenir de convergences avec les insoumis, Monsieur Guedj, qui, après avoir été un pourfendeur des insoumis, se dit prêt à voter pour ces derniers en cas de second tour face à un candidat du RN aux présidentielles, et Olivier Faure, qui demande timidement une clarification des positions mélenchonistes sans dire lesquelles de ces positions lui paraissent incompatibles avec les valeurs des sociaux-démocrates, l’ambiguïté domine. Dans le même temps, un sondage Odoxa révèle que 61 % des Français sont prêts à faire barrage à LFI en cas de possibilité de victoire d’une liste de cette formation à l’occasion des élections municipales, quand 71 % se disent défavorables à une alliance du PS avec les Insoumis.

C’est là le second enseignement de ce dramatique événement. Le curseur de la diabolisation se déplace à gauche. Ce renversement, dont l’opinion témoigne, explique les discours d’équivalence développés tant à gauche qu’au centre pour renvoyer dos à dos le RN d’un côté et LFI de l’autre. Le Président de la République lui-même s’est fait le vecteur de cette rhétorique, comme s’il fallait, à l’épreuve de la montée en puissance du premier, ne pas insulter l’avenir avec le second au cas où. Or cette équivalence, qui vaut relativisation et minoration, vise à occulter un autre phénomène : à proportion que le RN se recentre, sous l’effet de sa stratégie de dédiabolisation, LFI se radicalise au point de ne rien renier des pratiques extrémistes des agrégats gauchistes avec lesquels sont noués des liens organiques. Ce contraste infirme toute symétrie, mais il s’inscrit dans cette filiation historique toxique selon laquelle il n’y aurait pas d’ennemis de la République à gauche, et jusqu’aux confins les plus éloignés de cette dernière dans sa version réformiste. C’est d’ailleurs le pari de Jean-Luc Mélenchon que de miser sur ce réflexe pavlovien de l’immunité prétendue morale du « progressisme » pour continuer à pousser son agenda de radicalité. Nonobstant la tragique actualité de Lyon, tout se passe comme s’il ne fallait pas couper les ponts entre toutes les parties prenantes de la galaxie progressiste. Reste à savoir si cette anomalie démocratique peut encore conserver son efficience dès lors que le pôle extrémiste est aussi puissant, voire dominant électoralement. L’esprit de calcul des uns, dernier vestige corrosif du mitterrandisme, n’est pas éteint, tant s’en faut. Le secrétaire général du PS, en annonçant qu’il pourrait y avoir encore « quelques rares arrangements électoraux » avec LFI à l’occasion des municipales, confirme l’existence du maintien de ce fil ténu dont d’aucuns anticiperont qu’avec le temps et, à mesure que l’échéance présidentielle se rapprochera, il pourrait à nouveau se renforcer. Un jeu dont le cynisme le dispute à la radicalisation et dont les socialistes, en escomptant en tirer profit, pourraient être à terme doublement perdants : électoralement et moralement surtout…

Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

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C) - Les derniers rebondissements dans l’affaire Quentin Deranque : une violence qui met LFI face à ses contradictions

L’affaire de la mort de Quentin Deranque, militant identitaire de 23 ans lynché le 12 février 2026 à Lyon en marge d’une conférence de l’eurodéputée LFI Rima Hassan, continue de faire des vagues. Alors que l’enquête judiciaire progresse, les rebondissements politiques et médiatiques s’enchaînent, révélant une polarisation extrême. Sept personnes, dont Jacques-Élie Favrot, ancien assistant parlementaire du député LFI Raphaël Arnault et figure de la Jeune Garde « antifasciste », ont été mises en examen pour homicide volontaire ou complicité.

Favrot a reconnu son rôle de leader, des cris incitatifs comme « Allez, Lyon Antifa, on tient ! » et potentiellement « Butez-le, tuez-le ! », ainsi que des coups portés, selon des exclusivités d’Europe 1 et du JDD.

Mais au-delà des faits, c’est l’hypocrisie présumée de La France Insoumise (LFI) qui fait scandale : le parti accuse régulièrement les autres de violence, en particulier le Rassemblement National (RN), tout en refusant de reconnaître sa propre « hyper violence » liée à des groupes radicaux.


Les avancées judiciaires : des mises en examen et des aveux accablants

L’enquête, qualifiée d’homicide volontaire, a connu des développements rapides. Le 19 février, sept jeunes hommes – âgés de 20 à 25 ans et majoritairement liés à l’ultragauche lyonnaise – ont été placés en détention provisoire. Parmi eux, six pour homicide volontaire et un (Favrot) pour complicité par instigation.

Tous nient avoir porté les coups mortels, mais l’autopsie confirme que Quentin Deranque a succombé à un déluge de coups au sol, impliquant au moins six agresseurs masqués.

Le procureur de Lyon, Thierry Dran, a tenu une conférence de presse le 19 février pour détailler les faits, soulignant que l’agression s’est étalée sur 1,5 km et 1h30, un « chemin de croix » pour la victime.

Des témoignages et vidéos amateurs ont permis d’identifier les suspects, dont des membres de la Jeune Garde, dissoute en 2024 pour apologie de la violence mais toujours active dans les milieux « antifascistes ». Le 23 février, Le Monde a révélé des profils radicaux : ces militants, issus d’une « génération violente », justifient leurs actes par l’antifascisme, mais l’enquête pointe une escalade préméditée. Aucune nouvelle interpellation n’a été annoncée depuis, mais les juges d’instruction poursuivent les auditions.

La marche d’hommage et ses dérives : peur d’un engrenage

Le 21 février, une marche en hommage à Quentin Deranque a réuni 3.200 personnes à Lyon, sous haute surveillance policière. Organisée par des groupes d’extrême droite, elle s’est déroulée dans un calme parfait, sans aucun incident ni affrontement. Seul bémol : un ou deux imbéciles ont fait un salut nazi (un seul clairement visible sur la vidéo virale, avec la personne à côté qui lui dit immédiatement d’arrêter).

Ce geste isolé a été repris en boucle par l’ensemble de la presse mainstream et instrumentalisé pour tenter de discréditer toute la manifestation.

Collaboration habituelle avec le pouvoir en place : la préfecture et le parquet ont aussitôt ouvert deux enquêtes pour « apologie de crime contre l’humanité » et « injures racistes et homophobes » sur la base de ces images. Les bras levés poing fermé, nombreux dans la foule, n’ont strictement rien à voir avec un salut nazi : c’est un geste classique de colère et de désapprobation. Une hirondelle ne fait pas le printemps. La famille de Quentin, par la voix de son avocat Fabien Rajon, a d’ailleurs condamné fermement la « récupération politique » de l’événement et rappelé qu’elle n’en était pas à l’initiative.

Cette mobilisation a ravivé les craintes d’un « engrenage de violences » à Lyon, où extrême droite et ultragauche s’affrontent depuis des années. Des habitants ont déposé des fleurs sur les lieux du drame, mais la ville redoute des représailles.

L’hypocrisie de LFI : accuser les autres tout en niant sa propre violence

C’est ici que les propos de LFI font scandale. Le parti, prompt à dénoncer la « violence fasciste » du RN, refuse de reconnaître toute responsabilité dans l’affaire, malgré les liens évidents avec la Jeune Garde cofondée par Raphaël Arnault. Jean-Luc Mélenchon a qualifié l’incident de « traquenard » monté par l’extrême droite, sans condamner explicitement les actes de ses alliés. Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l’Assemblée, s’est dite « choquée » par les accusations, affirmant que « ni LFI, ni Rima Hassan, ni notre service d’ordre n’ont été au contact d’aucun problème ». Sandrine Rousseau va plus loin : LFI est « victime d’une espèce de cabale incroyable ».

Ces déclarations sont qualifiées d’« ignobles » et « abjectes » par Sébastien Lecornu, qui somme LFI de « faire le ménage ». Laurent Wauquiez accuse directement : « Cette violence ne vient pas de nulle part, l’extrême gauche a du sang sur les mains […] L’impunité dont bénéficie LFI doit cesser ! » Sur X, des députés RN comme Matthias Renault dénoncent : « LFI justifie la violence politique […] Aujourd’hui, LFI a du sang sur les mains. » Alice Cordier, de Némésis, parle d’« hypocrisie alarmante » de Mélenchon, pointant des attaques violentes contre des médias par des activistes LFI.

Gérald Darmanin note que « LFI ne se désolidarise en rien du travail de violence de la Jeune Garde », accumulant des faits « très importants ». Des appels à un « cordon sanitaire » contre LFI émergent, la sommant de clarifier sa position sur la violence politique.

Une affaire qui polarise et interroge la démocratie

À l’approche des élections municipales de 2026, cette affaire expose les fractures françaises. LFI, en niant toute « hyper violence » chez elle tout en accusant les « fachos » du RN, risque de perdre le peu de crédibilité qui lui restait. Les enquêtes judiciaires trancheront sur les faits, mais le débat public est déjà enflammé : peut-on tolérer un parti qui parle de violence chez les autres sans balayer devant sa porte ?

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D) - LFI face au terrorisme : la fabrique de l’indulgence

Note liminaire. Toute personne physique ou morale citée dans le cadre d’une enquête, d’une mise en examen, d’un gel d’avoirs ou d’une mesure de sanctions bénéficie pleinement de la présomption d’innocence. Une mise en examen n’est pas une déclaration de culpabilité ; un gel d’avoirs n’emporte pas condamnation pénale ; les qualifications définitives relèvent des seules juridictions compétentes. Les faits mentionnés ci-dessous sont attribués à des sources publiques identifiées ; les appréciations d’ensemble relèvent, quant à elles, de l’analyse politique.

Il est rare qu’une formation politique soit compromise par ce qu’elle affirme expressément ; il est plus fréquent, et plus instructif, qu’elle le soit par ce qu’elle s’obstine à ne pas nommer, par les distinctions qu’elle retarde, par les proximités qu’elle traite comme accessoires — par cette manière très particulière, enfin, de déplacer sans cesse la ligne de gravité morale d’un événement jusqu’à le rendre méconnaissable à force de contexte, de syntaxe et de précaution partisane. À cet égard, la séquence ouverte le 7 octobre 2023 et prolongée, jusqu’au 20 février 2026, par l’affaire Humani’Terre, n’a pas seulement mis au jour des circuits, des structures ou des personnes désormais exposés au regard de la justice ; elle a révélé, chez une partie de la gauche radicale, et singulièrement à La France insoumise, une disposition plus profonde et plus inquiétante que telle ou telle imprudence individuelle : une accoutumance intellectuelle à l’équivoque dès lors que le terrorisme se présente sous les couleurs d’une cause tenue pour historiquement légitime.

On gagnerait peu, au reste, à grossir la thèse au-delà de ce que les faits autorisent. Rien ne permet d’écrire, en l’état des éléments publics, que La France insoumise entretiendrait un lien organique démontré avec le financement du terrorisme, ni d’imputer à ses dirigeants ou à ses élus une participation pénalement caractérisée aux faits aujourd’hui examinés par les juridictions compétentes. La présomption d’innocence s’impose donc avec d’autant plus de force qu’elle seule permet ensuite de parler avec rigueur de ce qui relève déjà du jugement politique. Or c’est précisément parce qu’il faut se refuser aux facilités de l’accusation globale qu’il devient possible d’apercevoir le phénomène véritable : non pas une solidarité démontrée avec des organisations terroristes, mais la production répétée d’un climat de tolérance verbale, institutionnelle et relationnelle au bénéfice de milieux, d’intermédiaires et de réseaux pour lesquels la violence antijuive et la négation de la légitimité d’Israël ne relèvent pas d’un accident de parcours, mais d’un horizon doctrinal ou stratégique.

C’est en ce point que l’affaire Humani’Terre prend une portée qui excède sa seule dimension procédurale, car il arrive, dans la vie d’une démocratie, que le scandale ne naisse pas d’un fait nouveau, mais de la soudaine impossibilité de continuer à ne pas voir ce que l’on voyait déjà. Le 20 février 2026 appartient à cette espèce particulière d’événements qui ne produisent pas tant une révélation qu’ils retirent au déni son dernier refuge. Des arrêtés de gel des avoirs avaient été pris dès 2024, reconduits et complétés en 2025 ; la mise en examen, intervenue ce jour-là, de cinq personnes liées aux associations Humani’ Terre et Soutien Humani’ Terre pour financement d’une entreprise terroriste, abus de confiance en bande organisée et blanchiment en lien avec une organisation terroriste, avait mobilisé la DGSI, la brigade criminelle de Paris et l’OCRGDF sous l’autorité du parquet national antiterroriste. Dès lors, il n’est plus possible de feindre qu’on se trouvait en présence d’une fiction polémique inventée par des adversaires idéologiques. Une affaire de cette nature n’établit pas seulement des soupçons individuels ; elle modifie rétrospectivement l’intelligibilité d’un ensemble de comportements publics et impose de relire certaines complaisances, certains mots, certaines scènes, non comme des accidents rhétoriques isolés, mais comme les symptômes d’une faiblesse plus générale du jugement.

Avant même les mises en examen de février 2026, l’État avait déjà parlé, et il l’avait fait dans sa langue la plus sobre, la plus froide, la moins susceptible d’emphase : celle de l’acte administratif opposable. Les arrêtés publiés au Journal officiel les 5 juin 2024, 6 juin 2025 et 4 décembre 2025 ont gelé les avoirs de Soutien Humani’Terre, d’Humani’Terre, de HRF France, ainsi que de plusieurs personnes physiques nommément désignées ; le registre public mentionne en outre que Soutien Humani’Terre était connue avant 2018 sous le nom de Comité de bienfaisance et de secours aux Palestiniens. Cela ne vaut certes pas condamnation ; mais cela vaut infiniment plus qu’une rumeur, qu’un tract ou qu’une polémique de réseau social. Cela signifie qu’aux yeux de la République, et sous le contrôle du juge administratif, ces structures appartenaient déjà à un périmètre de dangerosité tel que leurs ressources devaient être immobilisées dans le cadre du dispositif de lutte contre le financement du terrorisme.

La véritable question n’est pas celle, grossière et juridiquement mal tenue, qu’affectionnent les esprits sommaires : LFI finance-t-elle le terrorisme ? Les éléments publics ne permettent pas de le soutenir, et l’écrire serait aussi fragile qu’injuste. La seule question sérieuse est plus exigeante et, au fond, plus accablante : comment un mouvement qui se veut la conscience avancée de la gauche française a-t-il pu, pendant des mois, parfois des années, multiplier les équivoques, fréquenter des réseaux opaques, prêter sa voix ou ses élus à des séquences de légitimation problématiques, et banaliser ainsi tout un environnement de causes-écrans, de passerelles rhétoriques et de compagnonnages publics dont les organisations terroristes tirent nécessairement un bénéfice symbolique ?

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : non d’un soutien direct démontré, mais d’une politique de l’équivoque. L’équivoque, en politique, n’est pas une simple faiblesse de langage ; elle est un régime de l’action. Elle permet de ne pas dire tout en laissant entendre, de ne pas approuver tout en refusant de condamner avec la netteté requise, de se tenir à la lisière de l’inacceptable afin d’en capter les dividendes militants sans en assumer le prix moral. Elle est, en somme, l’art de se rendre disponible à des bénéfices symboliques que la rigueur des distinctions rendrait inaccessibles.

Le premier lieu où cette politique s’est donnée à voir est le langage. Le premier communiqué officiel de LFI au lendemain du 7 octobre 2023 restera, quelle que soit l’habileté ultérieure des réécritures, comme un document révélateur : il évoque « l’offensive armée de forces palestiniennes menée par le Hamas » et la réinscrit aussitôt dans une lecture du conflit qui tend à dissoudre la singularité du massacre, sans recourir à la qualification d’acte terroriste. Le problème n’est pas qu’un mouvement politique rappelle un contexte ; le problème est qu’il éprouve le besoin de le faire avant d’avoir établi avec la netteté requise la nature propre de l’acte. Ce n’est qu’un an plus tard, le 7 octobre 2024, que le mouvement emploie explicitement cette expression. Entre les deux textes, il n’y a pas seulement une variation lexicale ; il y a le temps d’une hésitation qui, à elle seule, constitue déjà un fait politique.

Car il est des circonstances où l’ordre des mots est déjà un ordre de responsabilité. Nommer d’abord, contextualiser ensuite : telle est la grammaire minimale d’une conscience politique qui ne veut pas se perdre. Ou LFI, précisément, a paru incapable de cette priorité. Ce qui, chez d’autres, eût été un massacre terroriste appelé par son nom est devenu chez elle l’objet d’une étrange suspension, comme si la qualification morale la plus élémentaire devait attendre que fût sauvée, au préalable, la cohérence d’une certaine lecture du monde. Lorsqu’un massacre de civils, des assassinats de masse, des prises d’otages et des exactions méthodiques sont d’abord absorbés dans la catégorie générale d’une « offensive armée », quelque chose de décisif a déjà cédé : non la connaissance des faits, mais la hiérarchie morale qui commande de les nommer immédiatement pour ce qu’ils sont.

On objectera, comme toujours, que le langage de la gauche radicale a depuis longtemps pris l’habitude de replacer la violence des dominés dans le contexte des dominations qui la précèdent. C’est exact ; et c’est précisément ce qui rend la faute plus grave encore. Car une tradition intellectuelle n’excuse pas une abdication du jugement ; elle l’aggrave lorsqu’elle la rend prévisible. Le problème n’est pas que LFI ait voulu rappeler un contexte qu’elle interprète comme une tragédie ; le problème est qu’elle n’a pas d’abord posé, avec la simplicité requise, l’irréductibilité du massacre terroriste. Autrement dit, la contextualisation est venue trop tôt, et la qualification trop tard ; or, lorsqu’un parti inverse cet ordre moral, il n’éclaire pas seulement les événements, il enseigne à son public la manière de les recevoir.

Qu’est-ce qu’une grande faute politique, sinon cela même : non pas nier formellement l’horreur, mais retarder assez sa qualification pour préserver un cadre idéologique tenu pour plus précieux que la netteté du jugement ? LFI n’a jamais eu besoin d’approuver le Hamas pour lui rendre service symboliquement ; il lui a suffi, au moment décisif, de lui ménager une zone d’indétermination verbale où le massacre cessait d’être immédiatement saisi pour ce qu’il était, afin d’être aussitôt recontextualisé, réinséré, reconduit dans le grand récit général de la domination coloniale et de la résistance des peuples opprimés. Or l’un des vieux privilèges des idéologies est précisément de permettre cela : non pas blanchir, mais dissoudre ; non pas défendre ouvertement l’indéfendable, mais l’absorber dans une explication plus vaste qui finit par émousser la condamnation.

Ce n’est pas un hasard si cette même formation a déposé, le 19 novembre 2024, à l’Assemblée nationale, une proposition de loi visant à abroger le délit d’apologie du terrorisme du code pénal. LFI a ensuite précisé qu’il s’agissait moins de supprimer l’incrimination que de la réinscrire dans le droit de la presse ; le geste politique, lui, demeurait — et il demeurait au moment précis où les magistrats, les services de renseignement et une partie croissante de l’opinion faisaient face à la porosité croissante entre propagande, glorification et légitimation indirecte de la violence terroriste. Là encore, pris isolément, le dépôt d’un texte se discute ; replacé dans une séquence déjà saturée d’ambiguïtés, il cesse d’être un détail juridique pour devenir un symptôme de plus.

Rien n’est plus instructif, à cet égard, que la trajectoire publique de Thomas Portes, non parce qu’elle constituerait à elle seule une preuve, mais parce qu’elle concentre, dans un style presque chimiquement pur, plusieurs traits caractéristiques de cette culture politique. Il y a, chez lui, moins une série de « déra­pages » qu’une remarquable continuité d’attitudes : même promptitude à substituer l’explication à la qualification, même goût des médiations troubles, même capacité à traiter comme secondaires les significations attachées aux lieux, aux réseaux et aux personnes. Qu’un député de la République puisse raconter sur son propre site sa rencontre du 5 octobre au Caire avec Abu Amir Eleiwa, puis écrire, au lendemain du 7 octobre, que « les combattants du Hamas ont lancé une offensive armée contre l’État d’Israël », tout en relayant dans le même mouvement un discours contestant l’accusation immédiate de terrorisme, ne vaut certes pas apologie au sens juridique. Nul besoin d’inventer un soutien explicite là où le texte n’en contient pas ; mais apparaît ici une manière de regarder le réel où la causalité historique vient aussitôt atténuer la qualification morale. Ce qui se laisse ainsi apercevoir, c’est moins un mot de trop qu’un réflexe politique : la substitution immédiate d’une grille interprétative à l’évidence du crime.

La suite n’a fait qu’accentuer cette impression. En décembre 2024, Thomas Portes a revendiqué avoir organisé à l’Assemblée nationale la première réunion d’un « réseau européen de parlementaires pour la Palestine », avant son lancement officiel à Bruxelles. NGO Monitor, s’appuyant sur les communications du réseau LP4Q et de son « European Network », a documenté la présence du député dans cette séquence et la nature de cette structure parlementaire transnationale. Que le député conteste telle ou telle qualification exacte du réseau ne change pas le fond du problème : il a bien assumé sa participation à une architecture de mise en relation politique et symbolique dont les promoteurs, les parrains et certains dirigeants apparaissent, pour plusieurs d’entre eux, dans des environnements de soutien au Hamas documentés par d’autres sources. LP4Q présente Hamid Abdullah Hussein al-Ahmar comme son président ; or le Trésor américain l’a désigné, le 7 octobre 2024, comme l’un des principaux soutiens internationaux du Hamas et comme une pièce maîtresse de son portefeuille d’investissement — lequel aurait géré, à son apogée, plus de 500 millions de dollars d’actifs.

Ici, la rigueur s’impose : une désignation par l’OFAC n’est pas une condamnation française, et la participation à une réunion ne vaut pas adhésion à tous les réseaux qui l’environnent. Les séquences parlementaires liées au « réseau européen de parlementaires pour la Palestine », les controverses autour de la LP4Q, les dénégations partielles et les justifications ultérieures se prêtent, prises séparément, à discussion ; mais l’essentiel n’est pas là. L’essentiel est qu’un élu français, et derrière lui le parti qui le protège, aient paru juger secondaire la question de savoir à quelles structures, à quels dispositifs de légitimation, à quels intermédiaires transnationaux ils consentaient à prêter leur concours, leur image ou simplement leur présence. On ne peut, de bonne foi, feindre que cela n’ait aucune signification lorsqu’il s’agit d’évaluer le jugement politique de ceux qui acceptent d’apparaître dans des séquences où de tels acteurs ou leurs réseaux tiennent une place centrale. La seule question qui compte est celle-ci : comment un élu de la République, et plus encore un parti aspirant à gouverner, peuvent-ils juger secondaire la nature exacte des structures auxquelles ils prêtent leur fonction, leur lieu, leur image ou leur prestige ?

En politique étrangère comme ailleurs, la lucidité politique ne commence pas au moment où l’on découvre une identité pénale parfaite entre tel réseau et telle organisation ; elle commence beaucoup plus tôt, au point précis où l’on comprend que certaines proximités produisent à elles seules un effet de normalisation dont d’autres, plus résolus, sauront tirer parti.

C’est là le mécanisme profond, presque banal à force d’être mal compris, par lequel des organisations terroristes prospèrent dans les démocraties libérales : elles n’obtiennent pas d’abord la complicité pénale de leurs interlocuteurs ; elles obtiennent leur crédulité, leur paresse, leur goût des causes simplifiées, leur appétit de radicalité morale à bon compte — leur disposition, enfin, à considérer comme secondaire la nature exacte des personnes avec lesquelles ils acceptent de se montrer, pourvu que la bannière demeure assez noble pour recouvrir l’ensemble. Une organisation terroriste n’a pas besoin que tout le monde pense comme elle ; elle a besoin que certains acteurs publics jugent accessoire de savoir avec qui ils marchent, sur quelles tribunes ils parlent, à quels intermédiaires ils prêtent leur visage, leur fonction et leur respectabilité. C’est ainsi que se fabrique la normalisation. C’est ainsi que la démocratie, sans même s’en apercevoir, met son capital symbolique au service de ceux qui la méprisent.

On se tromperait donc de diagnostic en ne voyant ici qu’un défaut d’information, une naïveté ou une insuffisance documentaire. Il y a, dans cette répétition des ambiguïtés, quelque chose de plus structuré qu’une simple ignorance. Il y a l’effet d’une tradition intellectuelle pour laquelle l’ennemi principal se situe si constamment du même côté — l’Occident, l’impérialisme, la puissance, Israël comme condensation symbolique de toutes ces figures — que presque tout ce qui lui résiste en vient à bénéficier d’une sorte de crédit ontologique préalable. Dès lors, il n’est même plus nécessaire d’absoudre formellement la violence ; il suffit de la replacer sans cesse dans une économie générale de la domination qui la rend, sinon juste, du moins inévitablement intelligible, et par là presque soustraite au régime moral commun. C’est cette pente qu’il faut regarder en face, non parce qu’elle conduirait mécaniquement au soutien explicite du terrorisme, mais parce qu’elle interdit de le penser avec la clarté nécessaire lorsqu’il surgit là où l’idéologie avait déjà distribué les rôles.

Le cœur du problème réside peut-être ici, dans cette prodigieuse capacité à considérer comme accessoires les médiations symboliques. Les organisations terroristes, leurs soutiens, leurs interfaces et les milieux militants qui gravitent autour d’eux n’obtiennent pas toujours de leurs interlocuteurs occidentaux un concours pénalement répréhensible ; ils obtiennent plus souvent quelque chose de plus diffus et de plus précieux : le prêt involontaire d’un capital de crédibilité institutionnelle. Il leur suffit pour cela de rencontrer des responsables publics disposés à croire que la noblesse affichée d’une cause dispense d’examiner avec une sévérité absolue les personnes, les réseaux et les rhétoriques qui s’en réclament. La complaisance moderne ne prend pas toujours la forme du ralliement ; elle prend souvent celle du relâchement.

La séquence libanaise de Thomas Portes, à l’automne 2025, a donné à cette logique une visibilité presque pédagogique. Selon la presse, le député s’est rendu à Beyrouth, y a rencontré des responsables du Front populaire de libération de la Palestine, puis s’est recueilli devant les tombes de figures associées à l’attentat des Jeux olympiques de Munich de 1972 ; seize députés ont ensuite saisi la justice. Là encore, la prudence de droit demeure entière : saisine n’est pas condamnation, allégation n’est pas culpabilité. On pourra toujours discuter la qualification juridique éventuelle de ces gestes, invoquer le contexte, rappeler l’absence de condamnation ou dénoncer l’instrumentalisation politique dont ils ont fait l’objet. Tout cela est recevable, mais périphérique. Le centre de gravité se situe ailleurs : dans le fait qu’un député français ait pu se mettre en scène dans un environnement mémoriel et militant lié au terrorisme palestinien et juger compatible avec la dignité de son mandat un tel usage des signes. Que son camp n’ait pas immédiatement perçu qu’au-delà même de la légalité il existe une écologie morale de la représentation nationale, faite de retenue, de tact et de lignes de partage qu’on ne franchit pas impunément, révèle une défaillance du jugement politique dont l’effet objectif est une forme de réhabilitation symbolique. Il est des gestes dont la signification politique précède toute qualification pénale. Le scandale n’est pas seulement dans l’image ; il est dans la faculté de produire cette image sans sentir, au moment même où on la produit, qu’elle aurait dû être impossible.

À cet endroit, la responsabilité remonte nécessairement du cas individuel vers l’organisation. Le problème n’est plus Thomas Portes seul. LFI est un mouvement trop centralisé, trop attentif à la discipline du discours, trop jaloux de la maîtrise de sa dramaturgie pour pouvoir invoquer indéfiniment la spontanéité malencontreuse de quelques élus. Lorsqu’une formation de cette nature laisse se succéder, sans correction substantielle, des ambiguïtés lexicales majeures, des initiatives législatives mal calibrées sur l’apologie du terrorisme, des séquences de proximité avec des réseaux douteux et des gestes de connivence symbolique à l’égard d’univers politiques saturés de violence antijuive, il devient difficile de parler encore de simple dispersion. Ce qui se dessine alors, c’est moins une ligne doctrinale explicite qu’un régime d’autorisation tacite au sein duquel chacun sait jusqu’où il peut aller, précisément parce qu’aucune limite ferme n’a été tracée.

Il faut insister sur ce point, car il est au cœur de la difficulté française présente. Le problème n’est pas que LFI dise défendre les civils palestiniens, ni même qu’elle dénonce avec vigueur la politique israélienne ; cela relève du débat légitime. Le problème est que cette formation politique semble incapable, structurellement incapable, de maintenir intacte la séparation entre la compassion due aux populations civiles et l’indulgence accordée à des matrices idéologiques, à des appareils militants ou à des groupes terroristes dont le projet n’a jamais été la coexistence, mais la destruction d’Israël comme réalité politique et historique. Il ne s’agit donc pas ici des Palestiniens comme peuple, encore moins d’une essence culturelle qu’il serait absurde et injuste de leur attribuer indistinctement ; il s’agit de mouvements, de doctrines et de cultures politiques organisées pour lesquelles l’antisionisme ne se borne pas à la critique d’un gouvernement, mais prend la forme d’une négation de principe de la légitimité historique et politique d’Israël, rejoignant par là, très souvent, les structures profondes de l’antisémitisme.

C’est pourquoi l’on aurait tort de réduire cette discussion à la recherche fiévreuse d’un « lien » au sens quasi-policier du terme. Les démocraties avancées ne sont pas menacées seulement par les complicités franches ; elles le sont aussi par les formes plus diffuses de disponibilité morale qu’engendrent certains milieux politiques lorsqu’ils s’habituent à traiter la clarté comme une concession à l’adversaire. Le terrorisme contemporain, surtout lorsqu’il s’enveloppe dans les langages de l’anti-impérialisme, n’a pas besoin de convaincre tout le monde de sa légitimité ; il lui suffit d’obtenir de quelques acteurs influents qu’ils renoncent à le disqualifier absolument. Entre le soutien et l’excuse, entre l’adhésion et l’euphémisme, entre la complicité et la suspension du jugement, il existe toute une gamme de services rendus que le droit saisit mal, mais que la politique, elle, devrait apprendre à reconnaître.

Sous cet angle, la faute de LFI apparaît avec une netteté particulière. Elle n’est pas d’avoir professé ouvertement ce qu’elle ne dit pas ; elle est d’avoir contribué à installer dans l’espace public un régime d’indistinction où des réalités qui devraient être pensées séparément se trouvent sans cesse rabattues les unes sur les autres : la cause palestinienne et ses entrepreneurs armés ; la critique d’Israël et la négation de sa légitimité ; la solidarité avec les victimes civiles et la compréhension indéfiniment extensible de ceux qui font métier de les sacrifier ; la gauche anticoloniale enfin, et des univers mentaux dont l’antisémitisme n’est ni résiduel ni accidentel, mais constitutif. C’est en ce sens, et en ce sens seulement, que les éléments publics permettent déjà de formuler un jugement sévère : par ses mots, ses choix, ses silences et certaines de ses figures, LFI a contribué à banaliser un environnement politique où les frontières décisives ont été continuellement estompées. Et c’est déjà, dans une démocratie sérieuse, une faute d’une gravité majeure.

Car une démocratie ne se défend pas seulement par ses juges, ses policiers ou ses services de renseignement ; elle se défend d’abord par la netteté de ses catégories morales, par sa capacité à refuser que la souffrance des peuples serve d’écran à la légitimation de leurs bourreaux autoproclamés, par son aptitude à dire sans retard ce qui relève de la résistance politique et ce qui relève du meurtre idéologisé, ce qui relève de la solidarité et ce qui relève du blanchiment symbolique. Lorsqu’un parti de gouvernement ou d’aspiration gouvernementale brouille méthodiquement ces distinctions, il ne trahit pas seulement ses adversaires ; il trahit l’exigence élémentaire de la vie civique. Et lorsqu’il persévère dans cette voie alors même que l’État, par ses propres instruments, a déjà commencé à objectiver la gravité des réseaux concernés, il ne peut plus se réfugier derrière l’excuse de la naïveté. Car la grandeur de la politique ne réside pas dans la fidélité à une cause quelle qu’elle soit ; elle réside dans la capacité à maintenir, y compris lorsque la cause paraît juste, le gouvernement sévère des distinctions. Dès lors qu’un mouvement renonce à cet effort, il n’élargit pas la démocratie : il l’affaiblit.

Ce qui frappe, à mesure que ces séquences s’accumulent, n’est pas seulement la constance des ambiguïtés, mais l’absence de toute rupture interne. Ni désaveu net, ni rappel à l’ordre, ni clarification doctrinale substantielle ne viennent interrompre la série. Ce silence n’a rien d’anecdotique. Dans un mouvement aussi verticalisé que LFI, il ne relève pas du simple oubli ; il fonctionne comme une autorisation implicite. Il ne dit pas que tout est approuvé ; il dit, ce qui est déjà beaucoup, que presque rien n’est jugé suffisamment grave pour appeler une frontière publique. Et c’est sans doute ainsi qu’une culture politique s’installe : moins par ses proclamations que par les comportements qu’elle cesse, peu à peu, de considérer comme incompatibles avec elle-même.

Au fond, la faute politique de LFI n’est pas d’avoir inventé le mal qu’elle n’a cessé de mal nommer. Elle est d’avoir confondu la radicalité avec l’indulgence, la cause avec l’excuse, la politique internationale avec le brouillage des catégories morales les plus élémentaires. Et c’est là, peut-être, ce qu’il y a de plus grave : une démocratie ne succombe pas seulement lorsqu’elle est attaquée de l’extérieur ; elle s’affaiblit lorsqu’une partie de ses élites perd le sens des distinctions sans lesquelles aucune vie civique sérieuse n’est possible. Lorsqu’un parti important en vient à considérer que l’ambiguïté constitue une habileté, que la proximité douteuse relève de l’incident et que la netteté du jugement serait une concession à l’adversaire, il prépare moins une victoire politique qu’une défaite spirituelle. C’est toujours ainsi que les lignes tombent : non dans un fracas inaugural, mais dans une lente dégradation du jugement, où l’on finit par ne plus voir ce qu’on aurait jadis refusé d’un seul mouvement. Ce qu’expose l’affaire Humani’Terre, et ce qu’incarne jusqu’à la caricature la trajectoire publique de Thomas Portes, c’est précisément cette dégradation-là : non pas un complot, non pas une chaîne de commandement secrète, mais quelque chose d’à la fois plus diffus et plus redoutable — une culture politique devenue incapable de comprendre qu’en certaines matières l’ambiguïté n’est pas une ruse, mais une faute.

Et c’est pourquoi la conclusion s’impose avec une forme de tristesse plus encore qu’avec colère. Le scandale LFI n’est pas d’avoir été judiciairement pris dans un financement terroriste ; rien ne permet de l’écrire. Le scandale LFI est d’avoir, pendant des mois, peut-être des années, travaillé à rendre pensable, dicible, fréquentable et parfois honorable ce qui aurait dû, dans une conscience démocratique intacte, demeurer immédiatement disqualifié. Elle n’a pas inventé cette pente ; elle l’a empruntée, entretenue et parfois illustrée avec une constance remarquable. Et lorsque l’histoire récente aura dissipé le bruit des polémiques pour ne laisser subsister que les enchaînements essentiels, il est probable qu’on verra dans cette séquence moins une succession d’incidents qu’une seule et même défaillance : la substitution progressive de la cause au jugement, du camp au discernement, de l’emphase militante à la probité morale. Dans la vie des nations, il est des fautes que le droit sanctionne ; il en est d’autres que seule la lucidité publique peut châtier. Et peut-être la vérité la plus simple, et la plus sévère, est-elle celle-ci : il n’est pas nécessaire de partager l’idéologie des terroristes pour leur rendre, par faiblesse de jugement, des services politiques décisifs.

F. Benedict

 

 

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