juillet 10, 2026

France : la grande dégringolade, déclin et renouveau ?

Sommaire:
 
A) -  France : la grande dégringolade des indicateurs de développement humain
 
B) - Existence  d'un verrou mathématique qui rend la France irréformable.
 
C) -  Entretien avec Nikola Mirkovic – Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront
 
D) - Le champ du signe
 

 

A) - France : la grande dégringolade des indicateurs de développement humain


Chantage aux chiffres, déclin global : sans krach brutal, la France glisse vers le statut de « cancre des pays développés », plombée par des indicateurs sociaux et économiques en berne.

Ce qu'il faut en retenir : 

  • Santé alarmante : La France fait exception dans l'OCDE avec une mortalité infantile en hausse (4,1‰ en 2024) et un recul de l'espérance de vie sans incapacité chez les femmes.

  • Éducation en chute : Le niveau s'effondre avec une perte historique de 21 points en mathématiques au classement PISA entre 2018 et 2022, révélant une grave dégradation qualitative.

  • Décrochage économique : La part de l'industrie est passée de 25% à 10% du PIB en trente ans, entraînant une baisse de productivité et une lourde perte de souveraineté.

  • Illusion financière : Le pouvoir d'achat et les revenus sont maintenus artificiellement par la redistribution sociale, mais celle-ci est financée par une dette publique devenue intenable.

Il n'y a pas eu de krach. Pas de date à cocher sur un calendrier. Juste des chiffres qui, un à un, ont fini par converger. La mortalité infantile qui remonte alors qu'elle baisse partout ailleurs dans l'OCDE. Le niveau en mathématiques qui s'effondre en quelques années. Des usines qui ferment, une dette qui s'alourdit, une confiance dans les institutions tombée à 22 %. Pris isolément, chacun de ces signaux peut passer pour un accident de parcours. Mis côte à côte, ils racontent autre chose. Nous avons voulu les rassembler, indicateur par indicateur, en confrontant les données de l'OCDE aux regards d'un économiste et d'une médecin de santé publique. Le pays qui en ressort n'est pas sous-développé. C'est, pour reprendre les mots de l'un de nos interlocuteurs, "le cancre des pays développés".

I. Mortalité infantile — l'indicateur le plus récent, et le plus sévère

Description et verdict : Le Panorama de la santé 2025 de l'OCDE relève que le taux de mortalité infantile a diminué dans 35 pays membres depuis 2011-2013 — sauf en France, en Islande et au Luxembourg. Le taux français est passé de 3,5‰ en 2011 à 4,1‰ en 2024, pendant que la moyenne européenne continue de baisser à 3,3‰. La France est passée de la 3e-4e place européenne dans les années 1990-2000 à une position comprise entre la 18e et la 24e place aujourd'hui. Verdict : dégringolade avérée.

Dr Alice Desbiolles, médecin de santé publique et épidémiologiste :

« Ce qui est intéressant avec les indicateurs sur la mortalité néonatale par exemple, c'est qu'on est vraiment à l'instant T de l'état de santé de la société aujourd'hui, et pas dans la qualité de vie qu'il y avait il y a cinquante ans et qui aboutit à un individu qui aura été exposé à sa société au bout de 80-90 ans. »

« On sait qu'on observe depuis des années une baisse de la qualité du sperme, liée entre autres à tous les polluants et perturbateurs endocriniens. [...] On a aussi toute la question de la consommation de toxiques chez les femmes, qui est plus importante qu'elle a pu l'être. »

II. Mortalité périnatale — la dégringolade la plus documentée par la Drees

Description et verdict : La mortalité périnatale française atteint 11,2‰ en 2024 (7398 enfants), son plus haut niveau depuis plus de dix ans, en hausse continue depuis 2021. Écarts territoriaux considérables : taux 2,3 fois plus élevé en Guadeloupe qu'en Auvergne-Rhône-Alpes, DROM à +60% vs métropole. Verdict : dégringolade avérée.

Dr Alice Desbiolles :

« Sur une mortalité qui est très précoce, on peut se permettre d'interroger la santé de la mère — ce sont des pistes, je ne prétends pas que ce soit l'explication. [...] On a des corrélations entre l'état de santé des individus, leur niveau de vie et leur niveau d'accès aux soins : tout va un peu dans le même sens. On a aussi plus de comorbidités, plus de grossesses à risque, de diabète gestationnel, de risque de prééclampsie, de risque d'accouchement prématuré — qui est lui-même un facteur de risque de décès pour l'enfant. »

« Ce qui est intéressant, c'est qu'on a des indicateurs qui ne semblent pas directement liés entre eux : quand on pense à la mortalité infantile, on pense au bébé décédé, mais on peut aussi regarder la santé de ses géniteurs. »

III. Espérance de vie et espérance de vie sans incapacité — où l'on stagne, et où l'on recule vraiment

Description et verdict : L'espérance de vie brute française reste à 83 ans selon l'OCDE (+1,9 an vs moyenne), 2e rang UE femmes ; les progrès ont ralenti depuis 2015. L'EVSI à la naissance recule pour les femmes depuis 2008 (64,2 ans en 2023, -4 mois), alors qu'elle progresse à 65 ans. Verdict : stagnation pour le brut, décrochage réel pour l'EVSI à la naissance des femmes.

Dr Alice Desbiolles :

« On a eu un allongement majeur de l'espérance de vie en France, comme dans beaucoup de pays développés, porté par les progrès de la médecine, de l'hygiène et de la prévention des maladies infectieuses. La question, c'est jusqu'où on considère qu'on a atteint les limites ultimes de notre propre longévité. Je m'intéresse peut-être plus à l'espérance de vie sans incapacité : c'est peut-être le luxe qu'on a désormais, d'avoir atteint un niveau quantitatif élevé et de pouvoir s'interroger sur la qualité de ces années plutôt que sur leur seul nombre. »

« Je pense qu'on a une marge de manœuvre sur cet indicateur-là. À mon avis, elle est un peu insuffisante aujourd'hui, et elle traduit un vrai levier de politique publique, en termes de prévention des maladies collectives — plus que l'espérance de vie brute. »

IV. Santé mentale des jeunes — un indicateur qualitatif complémentaire, à manier avec prudence

Description et verdict : Pas d'indicateur OCDE composite stabilisé ; données largement déclaratives. Verdict : signal de dégradation à traiter avec prudence méthodologique.

Dr Alice Desbiolles :

« Ce n'est pas systématiquement un diagnostic posé par un psychiatre. [...] On peut traverser des moments difficiles, des inquiétudes légitimes en période d'orientation par exemple, sans que ce soit une dépression. »

« On observe quand même une augmentation des gestes suicidaires chez les jeunes filles, ce qui laisse penser qu'une souffrance psychique débordante peut désormais prendre plus fréquemment cette forme. »

« Je pense qu'on a ensuite trois grandes explications systémiques documentées : l'utilisation excessive des réseaux sociaux chez de nombreux jeunes [...] ; la question des abus sexuels chez les adolescentes, notamment en milieu intrafamilial [...] ; et peut-être un facteur plus identitaire : à force de beaucoup parler de santé mentale, on en vient parfois à se définir à travers d'éventuels troubles — HPI, TDAH — qui ne sont pas toujours véritablement avérés. »

V. Éducation — PISA, la chute historique de 2022

Description et verdict : Chute de 21 points en maths entre 2018 et 2022, la plus forte jamais enregistrée depuis la création de PISA. Écart favorisés/défavorisés de 113 points (vs 93-94 moyenne OCDE). Verdict : dégringolade avérée.

Laurent Cappelletti, enseignant-chercheur, CNAM, auteur d'un rapport pour le Haut-Commissariat au Plan :

« En quantité, on reste très bon [...]. On est aujourd'hui à 80-90 % d'une classe d'âge qui a le baccalauréat, et sans doute déjà 50-60 % à un niveau bac+3. [...] Le problème, c'est qu'on se dégrade qualitativement. [...] Ce n'est pas un problème de quantité de formation — on l'a, cette quantité — mais un problème de qualité. »

« Ces compétences de base sont d'autant plus importantes qu'elles conditionnent l'acquisition de toutes les autres connaissances. Si vous ne savez pas compter, vous êtes mal parti pour devenir bon en mathématiques. Si vous ne lisez pas bien, vous ne comprenez pas un énoncé de mathématiques. »

« Cette dégradation des compétences de base contribue [...] au coût caché général des défauts de formation en France [...], de l'ordre de 90 à 100 milliards d'euros de PIB en moins chaque année. »

Sur ses propres observations d'enseignant : « Les étudiants d'aujourd'hui ont beaucoup de qualités : ils savent faire des choses, notamment sur le plan informatique, que l'on ne savait évidemment pas faire il y a vingt ou trente ans. Mais, en revanche, ce n'est pas le cas pour l'expression : on les comprend, spontanément, moins bien, à l'oral comme à l'écrit. Quand je leur fais lire des documents — même quand cela passe par une réponse de ChatGPT — ils ont plus de difficultés, spontanément, à les comprendre et les analyser . »

VI. Productivité du travail — un décrochage vieux de vingt ans, pas de cinq

Description et verdict : La France a été le pays le plus productif de l'OCDE par heure travaillée de 1986 à 2004, avant de décrocher. Depuis 2019, elle affiche un écart de -8,5% par rapport à sa tendance pré-Covid (Banque de France). Verdict : le décrochage relatif remonte à vingt ans ; la mesure de 2019 n'en capture que la phase la plus récente et la plus visible.

Laurent Cappelletti :

« Nous sommes restés bons jusqu'à il y a trente ou quarante ans. Et puis, à partir du moment où l'on a commencé à travailler moins, à partir du moment où l'on a commencé à désindustrialiser, à partir du moment où l'on s'est mis à décrocher en termes de productivité [...] la situation s'est dégradée. »

« Dans l'absolu, quand on regarde notre PIB par tête en valeur, il continue d'augmenter légèrement, année après année. Mais le problème, c'est que cette évolution doit être comparée à celle des autres pays, qui, eux, se cassent la figure. »

« La Banque de France a montré qu'elle se dégrade depuis 2019 : elle est aujourd'hui inférieure de 8,5 % au niveau qu'elle aurait atteint si elle avait continué de progresser sur la tendance 2010-2019. »

« Le problème de son analyse, c'est qu'elle ne prend en compte que les coûts-performances visibles, pas les coûts-performances cachés. [...] On a un absentéisme au travail qui n'a cessé d'augmenter [...] ; des accidents du travail qui n'ont cessé d'augmenter ; une rotation du personnel de plus en plus difficile à maîtriser. Ce qui veut dire, aussi, que la qualité du management des personnes s'est dégradée ou bien n'a pas su évoluer »

« On a suggéré un rattrapage partiel porté par la hausse des défaillances d'entreprises. [...] Ce sont des améliorations de façade, qui ne traduisent aucune amélioration structurelle de fond. »

« Le décrochage s'explique pour moitié environ par les raisons qu'évoque la Banque de France [...] et pour l'autre moitié [...] par les coûts cachés : principalement l'absentéisme au travail, les accidents du travail et la rotation non maîtrisée du personnel. »

Sur les écarts sectoriels (-19,6% matériels de transport, -14,5% construction, -2,1% services) : « Parce qu'il y a, dans les services, moins d'absentéisme, moins de rotation du personnel et moins d'accidents du travail. C'est dans la construction et le transport [...] que les conditions de travail sont les plus pénibles. »

VII. Désindustrialisation — la perte de souveraineté derrière la perte de PIB

Description et verdict : Part de l'industrie dans le PIB passée d'environ 25% à 10-11% en trente ans (ministère de l'Économie, 2024). Verdict : dégringolade structurelle.

Laurent Cappelletti :

« Le chiffre de la part de l'industrie dans le PIB, celui que je valide est celui du ministère de l'Économie, édition 2024 : on est aujourd'hui autour de 10-11 %. [...] En trente ans, on est passé d'environ 25 % du PIB pour l'industrie à environ 10 % aujourd'hui. »

« Des pertes visibles de PIB de l'ordre de 241 milliards d'euros si l'on avait conservé la part de l'industrie de l'Allemagne dans le PIB, soit environ 2 millions d'emplois [...]. Je valide entièrement ce chiffre. »

« Le premier [coût caché], énorme, c'est la perte de souveraineté. Quand on ne fabrique plus de masques de protection, de médicaments, de véhicules électriques, on devient dépendant de qui les fabrique. [...] Être dépendant de la Chine, de la Russie ou de l'Iran, c'est une tout autre affaire. »

« Le dernier coût caché [...] porte sur le moral collectif. [...] Nous sommes champions du monde de la consommation d'antidépresseurs, et derniers dans les baromètres d'optimisme internationaux : la désindustrialisation est l'un des facteurs qui l'explique. »

VIII. Recherche et développement — un double sous-investissement, désormais documenté

Description et verdict : 2,2% du PIB en R&D depuis 1995, contre 2,7% de moyenne OCDE aujourd'hui — un écart qui se creuse plutôt qu'il ne se résorbe. Verdict : stagnation relative, expliquée par un mécanisme à deux niveaux.

Laurent Cappelletti :

« Comme l'État manque d'argent, il est obligé de consacrer les ressources dont il dispose aux dépenses sociales, puis de s'endetter pour financer ces mêmes dépenses sociales. Résultat : il ne reste plus d'argent pour les investissements innovants tels qu'on a pu les faire il y a quarante ou cinquante ans, dans le nucléaire, le Concorde ou le TGV. »

« Pour la recherche-développement, il y a une double responsabilité. D'un côté, il y a un sous-investissement [...] des pouvoirs publics [...]. De l'autre côté, à l'échelle des entreprises — pas des grandes entreprises françaises, qui, elles, maintiennent des investissements en R&D [Total, Safran] — mais, proportionnellement [...] les entreprises ont eu tendance à moins investir en R&D, à moins innover. Notre nombre de brevets d'innovation, de la même façon, se dégrade. »

IX. Revenu national brut / pouvoir d'achat par habitant — le pilier "de façade" de l'IDH

Description et verdict : PIB par habitant passé du top 10 mondial à la 25e place en vingt ans. Revenu disponible maintenu par la redistribution. Verdict : dégringolade relative, maintien artificiel du niveau de vie apparent.

Laurent Cappelletti :

« Le PIB par habitant, en France, se dégrade parce que nous perdons en productivité : il est aujourd'hui environ un tiers inférieur à celui de l'Allemagne, et moitié inférieur à celui des États-Unis, alors que nous étions à peu près à égalité avec l'Allemagne il y a vingt ans. »

« Il y a vingt ans, un Français avait, en gros, le même pouvoir d'achat [...] qu'un Allemand. Vingt ans après, c'est un tiers, voire un quart de moins. [...] Quand des touristes suisses, hollandais, etc., viennent en France, les Français se rendent bien compte qu'ils ont beaucoup plus d'argent que nous. »

« Grâce à la redistribution sociale [...], le revenu disponible des Français reste artificiellement en légère progression. [...] C'est plutôt comme une entreprise qui afficherait un résultat positif parce qu'elle aurait touché une grosse subvention. Sauf que cette subvention ne vient pas de la création de richesse : elle vient de l'endettement. »

« La bonne formulation, c'est qu'on reste un pays développé, mais qu'au sein de cette catégorie [...] on tend à devenir un pays pauvre, si l'on continue ainsi. [...] Au lieu d'être un bon élève des pays développés, on tend à devenir un cancre des pays développés. »

Sur l'indicateur le plus parlant à ses yeux : « La productivité. Parce que la productivité, c'est la création de richesse. Et la création de richesse, c'est ce qui détermine le revenu, ce qui permet de répondre aux besoins humains, ce qui permet d'investir. »

X. Confiance dans les institutions — un désaccord d'expert avec l'OCDE

Description et verdict : Confiance dans le gouvernement passée de 34% (2023) à 22% (2025), vs 40% moyenne OCDE (Enquête OCDE 2026). L'OCDE relie cette chute à l'instabilité politique post-dissolution de juillet 2024.

Laurent Cappelletti conteste explicitement la lecture causale de l'OCDE, sans contester les chiffres :

« Nous faisons partie des pays où la confiance dans les institutions est la plus faible. [...] Il y a une forme de Français devenus non confiants, non optimistes — pessimistes, voire dépressifs. C'est très paradoxal. »

« Je suis assez critique — pas sur les chiffres, mais sur les analyses de l'OCDE. Je les trouve frustes, il leur manque un peu de complexité. Le manque de confiance des Français dans les institutions n'a pas commencé avec l'instabilité gouvernementale : cela fait vingt ans que la situation se dégrade continuellement. »

« Leurs analyses sont [...] un peu court-termistes : le manque de confiance s'expliquerait par l'instabilité gouvernementale depuis la dissolution. Mais non — le manque de confiance envers les institutions, en tendance lourde, se dégrade depuis vingt ans, trente ans. »

« Les Français n'ont plus confiance non plus dans les institutions éducatives, car ils se rendent bien compte que le classement PISA de la France dégringole. De même pour la justice : ils constatent qu'il y a des trous dans la raquette. [...] Compte tenu de nos mauvais indicateurs généraux, la surprise serait, au fond, que les Français aient confiance dans leurs institutions. »

Verdict : dégringolade confirmée dans les chiffres, mais la temporalité "post-2024" avancée par l'OCDE est explicitement contestée par l'expert — à traiter comme un point de débat journalistique plutôt qu'un fait établi.

XI. Finances publiques — la dégringolade la plus structurelle

Description et verdict : 2e déficit public le plus élevé de l'OCDE (5,1% du PIB en 2025), 3e dette la plus lourde derrière la Grèce et l'Italie (rapport OCDE, mai 2026). Verdict : dégringolade structurelle et continue.

Laurent Cappelletti :

« On peut parler d'artificialité, assurément — les revenus disponibles des Français sont maintenus artificiellement à un niveau élevé par des transferts sociaux qui, eux-mêmes, sont financés de moins en moins par la création de richesse, mais de plus en plus par la dette. »

« Ce n'est pas tenable. On arrive à un moment où, pour continuer à emprunter, il faut trouver des prêteurs — et en termes de plafond de dette, on ne pourra pas aller beaucoup plus loin. »

« Je crois que notre dernier excédent commercial remonte à… 2002-2003. Deuis 24 ans, donc, que des déficits commerciaux. »

XII. Bien-être territorial et disparités régionales — un creusement réel, mais une moyenne nationale trompeuse

Description et verdict : L'OCDE classe la France parmi les 5 pays aux plus fortes disparités régionales d'emploi (7,7% de la population, 5,2 millions de personnes, en zones multi-pauvres). Cappelletti confirme et documente ce creusement, tout en apportant une nuance essentielle : au niveau national global, la France reste l'un des pays les plus égalitaires du monde en revenus (coefficient de Gini bas) — la dégradation n'est pas dans l'écart moyen riches/pauvres, mais dans la concentration géographique croissante de la pauvreté.

Laurent Cappelletti :

« Dans l'absolu, nous sommes l'un des pays les plus égalitaires du monde en termes de revenus. [...] Mais quand on regarde dans le détail, on se rend compte qu'il y a une concentration des plus pauvres dans certaines régions : celles qui étaient anciennement industrialisées et qui se sont très fortement désindustrialisées ces quarante dernières années — le Nord, l'Est, et puis la fameuse "diagonale du vide". »

« Il y a un enkystement : les régions qui, depuis trente ou quarante ans, se sont appauvries continuent, globalement, de s'appauvrir [...]. À l'inverse, dans les régions riches [métropoles, littoral], les gens sont de plus en plus riches. »

« L'OCDE a raison sur ce point, et mon analyse rejoint la sienne : les inégalités territoriales se creusent parce que les territoires pauvres continuent à devenir de plus en plus pauvres, et les territoires riches continuent à devenir de plus en plus riches. »

Verdict : creusement territorial réel et confirmé par l'expert — tout en gardant à l'esprit la nuance du Gini national, essentielle pour ne pas être pris en défaut sur ce point précis.


Alice Desbiolles est médecin. Son parcours l’a amenée à travailler à l’hôpital, au sein d’organismes gouvernementaux de santé publique, au ministère de la Santé, à l’Institut Pasteur, et à participer à des missions sanitaires internationales. Elle est l’une des premières professionnelles de santé à avoir popularisé et porté médiatiquement l’éco-anxiété et les conséquences sanitaires du 

Laurent Cappelletti est diplômé de l'EDHEC Business School et docteur HDR en sciences de gestion. Il est professeur titulaire de la chaire comptabilité et contrôle de gestion du Conservatoire national des arts et métiers dont il est secrétaire général de l’Assemblée des chaires. Il est également chercheur au laboratoire de recherche LIRSA, directeur à l’institut de socio-économie ISEOR et ancien maire-adjoint de Mauguio-Carnon au commerce et développement numérique, conseiller communautaire. 

 
 
 

B) - Existence  d'un verrou mathématique qui rend la France irréformable.

Il existe un verrou mathématique qui rend la France irréformable. Trois chiffres suffisent à le décrire.  

 Le premier vient de tomber. 

L'Insee a publié il y a quelques jours son étude sur la « redistribution élargie » — l'ensemble de ce que chacun verse (impôts, taxes, cotisations) et reçoit (prestations, retraites, santé, éducation, services publics). Verdict : 56 % des Français reçoivent plus qu'ils ne versent.  Une majorité absolue de bénéficiaires nets. Avec un gain moyen de 23 900 € par an et par unité de consommation. Chez les 10 % les plus modestes, 99 % sont bénéficiaires nets. Chez les 10 % les plus aisés : 18 %. Retenez ce chiffre : 56 %. C'est plus qu'il n'en faut pour gagner n'importe quelle élection.  

Deuxième chiffre. 

Pendant ce temps, la machine qui distribue tout cela continue de grossir.  Fin 2024 : 5,85 MILLIONS d'agents publics. +37 000 en un an. +0,6 %, après +1,1 % en 2023. L'État embauche, les contractuels explosent (+3,5 % dans la FPE), et ce depuis des années, gouvernement après gouvernement, promesse de « maîtrise des effectifs » après promesse. 

 Troisième chiffre. 

Le plus fou.  En 2024, la fonction publique d'État a licencié pour insuffisance professionnelle… 12 fonctionnaires. DOUZE. Sur 2,5 millions d'agents. Taux de licenciement dans la fonction publique : il ne dépasse jamais 0,01 %. Dans le privé, pour les CDI : 4,15 %. Un salarié du privé a donc environ 400 fois plus de chances d'être licencié qu'un agent public. Le privé a connu 1,07 million de licenciements en 2022. La fonction publique d'État : 235.  


Maintenant, croisez les trois.
  

 Une majorité électorale de bénéficiaires nets → aucun candidat ne peut gagner en promettant de réduire la redistribution. Une machine de 5,85 millions d'agents → le premier bloc électoral organisé du pays, syndiqué, concentré là où se décident les politiques. Une garantie d'emploi quasi absolue → la machine ne peut structurellement pas maigrir, même quand la mission disparaît, même quand le service se numérise, même quand la démographie change. 

 C'est ça, le verrou. 

Chaque rouage est démocratiquement rationnel. L'ensemble est un piège parfait.  L'école du Public Choice l'avait théorisé il y a soixante ans : quand les bénéficiaires d'une dépense sont concentrés et organisés, et que ses payeurs sont diffus et dispersés, la dépense ne recule jamais. 

La France en est devenue la démonstration grandeur nature. On ne votera jamais la fin de ce système : ses bénéficiaires sont majoritaires dans l'isoloir.  On ne dégraissera jamais la machine : elle est indégraissable par statut.  Il ne reste que deux issues à ce genre d'équation. 

La faillite ou l’intelligence collective 

 (Sources : Insee Analyses n° 118, juillet 2026 — données 2023 ; Insee Première n° 2094 / DGAFP — emploi public 2024 ; DGAFP, rapport annuel — licenciements ; Fondation IFRAP)

 


 

C) -  Entretien avec Nikola Mirkovic – Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront

Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Votre nouvel ouvrage s’intitule Déclin et renouveau. Pourquoi avoir choisi d’associer ces deux notions, et considérez-vous que la France traverse aujourd’hui une crise conjoncturelle ou un déclin structurel comparable à celui d’autres puissances historiques ?

J’ai associé « déclin » et « renouveau » parce que l’un ne va pas sans l’autre dans l’histoire des vieilles nations et tout particulièrement dans l’histoire de France. Il suffit de relire Michelet ou Bainville pour s’en convaincre, notre histoire s’écrit d’abîme en cime avec ses moments de gloire et de tristesse. Le déclin n’est jamais une fatalité irréversible ; il est souvent le prélude à un sursaut si un peuple retrouve dans ses rangs les femmes et les hommes courageux et vertueux qui osent relever le défi que leur propose l’Histoire. La France aujourd’hui ne traverse pas une simple crise conjoncturelle, elle a trébuché dans un déclin structurel profond : disparition de ses traditions, éclatement de la famille, perte de la souveraineté, effritement industriel, corrosion de la démocratie, réingénierie sociale et manque cruel de stratégie étatique. Cela rappelle le déclin de l’Empire romain tardif, de l’Espagne au XVIIe siècle ou de la Grande-Bretagne après 1945 : une puissance qui s’accroche à des illusions de grandeur passée tout en se laissant diluer dans des ensembles plus vastes ou qui se fait transformer par des forces extérieures. Mais contrairement à ces exemples, la France dispose encore d’atouts immenses (histoire, langue, génie créatif, position géographique) pour un rebond si les Français s’en donnent la peine et qu’ils comprennent les mécanismes du renouveau.

Vous décrivez une perte progressive de souveraineté politique, économique et culturelle. Selon vous, quels ont été les tournants décisifs — européens, géopolitiques ou internes — ayant accéléré cette dynamique depuis la fin de la Guerre froide ?

Les tournants majeurs sont multiples, mais j’en retiens quatre. 

  1. Le traité de Maastricht (1992) qui a ouvert la voie à l’euro, imposé des critères de convergence et de discipline budgétaire et a accéléré une dangereuse absorption de la France par Bruxelles dans les domaines de la justice, de la politique étrangère et de la protection des frontières.
  2. La création de l’euro (1999), qui a transféré une part essentielle de la souveraineté monétaire et budgétaire à Bruxelles, sans contrepartie démocratique réelle.  Un pilier de l’économie française est maintenant aux mains d’une institution étrangère. Depuis la mise en place de l’euro la chute de l’économie française s’est accélérée.
  3. La guerre illégale de l’OTAN de 1999 contre la Yougoslavie, qui a marqué le début de l’alignement atlantiste inconditionnel de la France et la perte de sa posture gaulliste d’indépendance.  Cette agression gratuite et non justifiée contre les Serbes a ouvert la boîte de Pandore de la redéfinition des frontières et de l’éclatement de guerres en Europe. Je rappelle que l’ancien Secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg avait dit que l’UE et l’OTAN sont les deux faces d’une même pièce. Quand on sait que l’OTAN est la légion étrangère de l’armée américaine cela en dit long sur l’indépendance de l’Union européenne.
  4. 2007 et la trahison des élus politique du Congrès de la volonté du peuple Français de ne pas adopter le traité européen supranational clairement exprimé dans le référendum de 2005. Beaucoup de Français ont été choqués et un certain nombre a commencé à mieux comprendre la révolte des élites et la trahison de la démocratie dont Christopher Lasch nous avait pourtant décrit les méfaits aux USA dès 1996. Pour reprendre les analyses de Turchin ou Guilluy on voit que le modèle démocratique occidental a glissé progressivement vers un modèle oligarchique ou les classes moyennes et populaires ont été dégagés du modèle démocratique. Pour Jean-Claude Michéa nous sommes entrés dans l’ère de « l’État libéral post démocratique ». 

Votre analyse dépasse le cadre strictement national. Dans quelle mesure le déclassement français s’inscrit-il dans un affaiblissement plus large de l’Europe occidentale face au basculement du monde vers un ordre multipolaire ?

Le déclassement français est un symptôme majeur de l’affaiblissement global de l’Europe et du monde occidental en général. L’UE, conçue comme un projet post-national, s’est révélée incapable de devenir une puissance souveraine : elle est restée une zone de libre-échange atlantisée, dépendante des États-Unis pour sa défense et son développement stratégique et de la Chine pour ses approvisionnements. Ce n’est malheureusement pas surprenant, on voit difficilement comment une construction centralisée non démocratique comme l’Union européenne aurait pu réussir là où l’URSS, à quelques nuances près, a échoué. Face à la montée de la Chine, de l’Inde, de la Russie et des BRICS, l’Europe perd sa centralité. La France, autrefois pivot de l’Europe, subit doublement : elle est engluée dans un atlantisme servile et un européisme idéologique. L’ordre multipolaire en cours marginalise les puissances moyennes qui refusent de choisir leur camp ou de retrouver leur indépendance. Les indicateurs sociaux, économiques et politiques sont en zone rouge pour la France comme tous les pays de l’UE. Loin d’avoir apporté la paix, la stabilité et la prospérité, l’Union européenne a apporté tout le contraire. Aujourd’hui l’ensemble de l’Europe souffre d’un manque de dynamisme et de vision. L’UE est devenue un agrégat défaillant d’États providences déficitaires, de sociétés déchirées et atomisées et souffrant d’un manque cruel de vision stratégique. Les pays membres de l’UE ne font pas assez d’enfants, ils n’ont pas investi dans un outil de production adapté à l’évolution de l’économie et ils n’ont pas vu l’émergence du monde multipolaire. Ce sont de sérieux revers pour une des régions qui était l’une des plus puissantes et avancées avant la création de l’UE. Il faut être lucide, l’UE est un échec total, c’est une bouée de plomb à chaîne courte attachée à nos cous et jetée en pleine mer. Il est urgent de s’en détacher avant qu’on ne coule définitivement. Il n’y a pas de honte à avouer un échec politique mais poursuivre l’aventure aveuglément en espérant des lendemains qui chantent est suicidaire. Perseverare diabolicum !

Vous avez longtemps travaillé sur les relations Russie-Occident. Les crises internationales récentes ont-elles, selon vous, révélé les limites stratégiques de la diplomatie française et européenne, notamment en matière d’autonomie stratégique ?

Absolument. La guerre en Ukraine depuis 2014, les sanctions massives contre la Russie, la dépendance énergétique révélée ont mis à nu l’absence totale d’autonomie stratégique européenne. La France, qui se rêvait leader d’une « Europe-puissance », s’est alignée sur Washington sans plan B, au prix d’une explosion des coûts énergétiques et d’une industrie affaiblie. La diplomatie française est devenue atone : elle répète les narratifs atlantistes sans initiative propre. L’autonomie stratégique promise par Macron reste un slogan vide tant que Paris refuse de rompre avec l’OTAN et de dialoguer sans tabou avec Moscou, Pékin ou le Moyen-Orient. En s’alignant sur Washington sans discernement, la France a perdu toute la richesse de ses réseaux historiques, diplomatiques et culturels. Quand une crise émerge Paris regarde d’abord Washington avant de regarder la crise elle-même et de voir quels sont les intérêts de la France à défendre. Aujourd’hui la voix française n’est non seulement pas présente dans les grandes crises mondiales mais elle est ridiculisée car notre chef d’État agit comme si nous avions un poids diplomatique or nous n’en avons quasiment pas. Le monde entier voit qu’il est nu comme l’empereur dans le conte d’Andersen. Cette ridiculisation et faiblesse de la France sur la scène internationale a aussi des répercussions économiques. La France dans les années 1980 était encore dans le Top 5 des plus grandes puissances mondiales. Aujourd’hui nous tenons péniblement la 10e place et allons bientôt quitter le classement. La France ne sera jamais une grande puissance comme la Chine ou l’Inde avec leurs milliards d’habitants. La France n’a pas les ressources des USA ou de la Russie mais elle est une vielle nation dotée de la bombe nucléaire. Comme de Gaulle l’avait bien compris, elle a la vocation de représenter les nations de taille moyenne qui ne veulent pas être soumis aux empires. Pour cela il faut couper les chaînes avec les USA et sortir de l’Union européenne. La France doit de nouveau voler de ses propres ailes. Là elle pourra bâtir un projet garantissant la sécurité, la stabilité et la prospérité. Seule une France indépendante redonnera une voix à la France dans le monde.

Une part importante de votre livre semble consacrée aux élites politiques et économiques. Estimez-vous que la crise française relève d’abord d’un problème de gouvernance, de vision stratégique ou d’un décalage entre dirigeants et société réelle ?

Les trois à la fois, mais le cœur du problème est le décalage abyssal entre les élites et la société réelle. Les dirigeants, formés dans les mêmes moules (ENA, grandes écoles, Bruxelles, think tanks atlantistes, universités américaines, Davos), vivent dans une bulle idéologique mondialiste, atlantiste et progressiste qui n’a plus de lien avec le pays réel. Ils ont perdu le contact avec le peuple et la vision stratégique d’une nation souveraine. Ils préfèrent gérer le déclin plutôt que de le combattre. La gouvernance est technocratique et déconnectée, l’élite s’écoute et refuse de voir la réalité du monde qui change, c’est extrêmement grave. C’est ce divorce qui rend la crise si profonde : les élites ne représentent plus la nation, elles la gèrent comme une entreprise en redressement judiciaire et cherchent souvent à servir leurs propres intérêts au lieu de ceux des Français. Quand on regarde les nations qui sortent la tête de l’eau dans le monde multipolaire on remarque que la politique ne se fait pas déborder par le monde financier ou médiatique. Il n’y a pas ou peu de puissance au-dessus de la puissance politique et cette puissance travaille sur le temps long en faisant aujourd’hui des investissements qui porteront leurs fruits dans les générations à venir. Nous savions faire cela avant mais on a a laissé les marchés porter notre économie et nos politiques ont tout joué sur le court terme électoral. Le résultat aujourd’hui est un échec notoire. Les marchés s’essoufflent et les investissements nécessaires n’ont pas été réalisés. Pendant que d’autres faisaient la fourmi nous faisions la cigale. Les fourmis nous regardent aujourd’hui et nous disent « eh bien dansez maintenant ! »

Vous évoquez également les fractures sociales et territoriales. La question identitaire et celle de la cohésion nationale sont-elles, à vos yeux, devenues des variables géopolitiques internes déterminantes pour la puissance d’un État ?

Oui, absolument. Aristote nous avait déjà prévenu dans La Politique que l’absence de communauté ethnique est facteur de sédition tant que les citoyens n’en sont pas arrivés à respirer d’un même souffle.  L’immigration qui a enrichit la France dans l’histoire est devenu une catastrophe depuis que des politiques anarchiques ont été initiées à la fin du siècle dernier où les vannes de l’immigration ont été ouvertes sans justification, sans politique d’intégration, ni d’assimilation. Aujourd’hui la France est un archipel pour reprendre le terme de Jérôme Fourquet entre autres à cause d’une politique d’immigration massive complètement ratée. Dans un monde multipolaire, la cohésion et la conscience nationale sont des multiplicateurs de puissance. Un pays fracturé socialement, territorialement et culturellement est fragilisé. Renan nous avait bien rappelé qu’une nation est « une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. » Les Français ont abandonné leur foi chrétienne et leur culture et de nombreux immigrés ont par conséquent gardé leurs propres repères. Maintenant le défi est de faire fonctionner tout cela ensemble et l’histoire nous a prouvé que cela n’est pas chose aisée. La France souffre d’une perte de sens commun : fractures banlieues/périphérie, villes/campagnes, élites/peuple, et surtout une crise identitaire où l’on ne sait plus ce que signifie « être français ». Christophe Guilluy analyse très bien le délitement de la culture nationale au profit d’un projet mondialiste quand il écrit : « L’effacement des histoires nationales (la polémique des statues aux États-Unis et en France) laisse la place à une histoire dénationalisée et modélisée par la mondialisation et l’idéologie multiculturelle. » Cela devient une faiblesse géopolitique majeure : une nation qui doute d’elle-même est déjà à moitié vaincue face à des puissances qui célèbrent leur foi religieuse, connaissent leur histoire et qui cultivent leur unité et leur fierté. Il faut retrouver la voie de l’unité autour de la culture commune des Français sur la base de notre socle helléno-chrétien. Cela commence donc par les Français qui doivent se réapproprier leur propre culture.

À lire aussi : TRIBUNE – Pendant que la France s’endort, nos voisins se réveillent

Le terme de “renouveau” implique une capacité de rebond. Quels leviers concrets — industriels, diplomatiques, démographiques ou culturels — pourraient permettre à la France de retrouver une trajectoire de puissance et d’influence ?

Avant même de se projeter souvenons-nous bien que les Français ont déjà traversé des crises majeures dans leur passé où la France aurait pu disparaître. Avant de définir le programme actuel de sortie de crise nous devons nous rendre compte que c’est dans la vertu que les Français ont puisé les ressources nécessaires au sursaut. Cela peut paraître romantique de le souligner et c’est pourtant la réalité. Sans courage, sans quête du bien et de la justice, sans envie de se dépasser et de faire des sacrifices, on ne pourra pas relever le défi. Avant tout, les Français ont trois défis majeurs : se retrouver en tant que peuple et célébrer leur culture commune, défendre le bien commun et regagner leur souveraineté. C’est autour de ce triptyque existentiel que les Français pourront enfin mettre en place des programmes politiques dont le but ne sera pas de répondre aux intérêts d’une classe dominante mais aux intérêts de tous. Je détaille ces chantiers dans mon livre Déclin et Renouveau mais j’explique que s’il n’y a pas un remplacement de l’élite ankylosée actuelle on ne peut pas y arriver. Il nous faut une nouvelle élite, une vraie élite au sens étymologique du terme composée d’experts dont l’unique préoccupation est l’intérêt des Français. Une élite capable de réagir à court terme et de se projeter sur le temps long. Avec un peuple revigoré et une élite renouvelée la France peut faire des miracles. C’est dans un tel cadre qu’il sera plus facile de déclencher une politique nataliste, et d’initier des grands projets économiques qui, bien expliqués, bénéficieront à l’ensemble des Français en les incluant dans un projet de société qui part de l’effort pour amorcer le redressement et qui détaille un plan de retour progressif à une situation financière, sécuritaire, administrative et politique normale. Il faut évidemment complètement reprendre en mains l’Éducation nationale qui est le bateau ivre de la République. L’ordre et la discipline doivent reprendre le contrôle de nos établissements scolaires, les salaires des enseignants doivent être revalorisés et l’apprentissage doit de nouveau permettre à chacun de trouver sa voie professionnelle en ligne avec les ambitions stratégiques du pays. La France a besoin d’un programme choc pour se relancer mais si le peuple n’y est pas bénéficiaire et s’il n’y voit pas son intérêt cela ne servira à rien. C’est ce que de Gaule a déclenché en 1958 avec les résultats que nous connaissons. Si on regarde les succès de la Chine, de Singapour ou de la Russie nous voyons que les modèles où l’économie soumise à une politique qui défend les intérêts de la nation se révèle être l’issue de secours face à l’illusion que le marché règlera tout pour nous. Ensuite si on rentre dans les détails, la France doit, je pense, redevenir une puissance agricole, maritime et d’ingénierie de premier plan. Nous devons former plus d’ingénieurs, réindustrialiser le pays et mieux anticiper l’évolution de l’économie et prioriser les filières stratégiques : alimentation, énergie, défense, pharmacie.   Un projet de société centré sur les intérêts des Français permettra enfin un retour à une diplomatie qui ne défendra ni l’atlantisme ni les intérêts des USA mais les intérêts des Français dans le monde. Cette voix indépendante est plus que jamais nécessaire dans un monde en ébullition. Ce monde a besoin d’une voix modérée mais ferme qui devrait être celle de la France capable de discuter avec tous les pôles politiques et économiques. Il faut aussi beaucoup de volonté politique avec un État qui redevient stratège et un peuple qui retrouve confiance en lui-même.

Enfin, votre ouvrage se veut aussi prospectif. À horizon de vingt à trente ans, imaginez-vous une France réaffirmée dans un monde multipolaire, et à quelles conditions politiques et stratégiques ce scénario pourrait-il devenir crédible ?

Oui, je l’imagine possible – et même probable si nous agissons tout de suite mais il faut faire attention. Nous devons d’abord changer la caste dirigeante française actuelle qui est aveuglée par son atlantisme et les dynamiques politiques héritées de la guerre froide et du monde post chute soviétique. Il nous faut une nouvelle génération de souverainistes au pouvoir afin de libérer la France de l’emprise supranationale de l’UE et de la domination américaine. Nous devons arriver rapidement dans ce que Vilfredo Pareto appelait la circulation des élites. Il nous faut une nouvelle élite au sens noble du terme : des experts. Ces experts doivent avoir à cœur la défense des intérêts des Français et du bien commun. C’est le seul et unique chemin permettant un sursaut et c’est le chemin qui a permis le développement de la France à travers toute son histoire.

Nous ne sommes malheureusement pas prêts pour ce changement, il faut être patient même si le temps presse. Le changement commence par chacun de nous individuellement puis collectivement au niveau de nos familles, dans nos quartiers, villages et villes. Sans réveil populaire les Français peuvent disparaître à tout jamais, l’enjeu est énorme. Il y a de véritables experts en France qui aiment la France et qui ont une bonne vision de ce qu’il faut faire d’un point de vue politique, économique et en matière de défense et de diplomatie. Il faut les regrouper sous une bannière souverainiste.  Le but à horizon 2040-2050, dans un monde multipolaire mature, serait que la France redevienne une puissance pivot : indépendante, influente dans le monde entier, avec une économie réindustrialisée et une armée autonome. La France a pour vocation d’être le chef de file des nations moyennes qui refusent tout assujettissement à un modèle impérial ou supranational. Les conditions sine qua non :  une rupture avec l’idéologie mondialiste actuelle (fin de l’européisme fédéral et de l’atlantisme), un retour à une vision gaullienne adaptée au XXIe siècle et une réconciliation nationale autour d’un projet commun (autonomie, souveraineté, prospérité partagée).  

Sans cela, le déclin continuera. Les Français ne doivent pas désespérer : l’histoire montre que les nations se relèvent quand elles le décident vraiment. Si les Français s’engagent dans cette voie, alors ils s’en sortiront. Qu’ils n’oublient pas que la vertu est la voie.

Le Diplomate reçoit cette semaine Nikola Mirkovic afin d’évoquer son dernier livre : Déclin et renouveau : Comment les Français se relèveront (Éditions des Syrtes, 2026)

 géopolitologue, spécialiste des Balkans et des relations Russie-Occident, préside l’association Ouest-Est et a écrit de nombreux ouvrages, notamment Le Chaos ukrainien et l’Amérique empire.

 

 D) - Le champ du signe
 
A France est-elle encore un acteur de l’histoire du monde ? Telle est la grande question qui se cache en réalité derrière la bataille des essais nucléaires.

Depuis mille ans, la France s’était habituée à agir à sa guise et à influer sur le cours des principaux événements planétaires. En particulier sur le terrain militaire. Depuis cinq siècles, elle a participé à presque toutes les grandes guerres, qui ont occupé les deux tiers de ces années, dont neuf étaient « mondiales » en ce qu’elles impliquaient toutes les puissances du moment. Depuis cinquante ans, l’arme nucléaire lui a permis, grâce en particulier à la vision prémonitoire de Pierre Mendès France et du général de Gaulle, de maintenir sa liberté ainsi que son statut de grande puissance, légitimé par un siège de membre permanent du Conseil de sécurité et surtout par son quatrième rang au palmarès industriel du monde.

Or, depuis quelques années, la France a perdu de nombreux degrés de liberté et ses principaux leviers d’action sur le réel.

Avec la globalisation des marchés et l’accélération de la technologie de communication, le pouvoir n’est presque plus localisable. Entreprises et marchés sont comme des nomades virtuels, insaisissables. Et l’Etat, aussi puissant soit-il, « est pris » par les décisions plus qu’il ne les prend.

Avec le traité de Maastricht, la France a volontairement abandonné à l’Union européenne de nombreux pans de sa souveraineté en matière économique, monétaire et commerciale. L’apparition de la monnaie unique européenne, qui conduira inéluctablement au budget unique, donnera le coup de grâce à la souveraineté économique du pays.

Avec la chute du mur de Berlin, la France a involontairement abandonné à l’Allemagne le rôle de leader des relations, devenues essentiellement économiques, entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Et la disparition de la menace soviétique a rendu son armement nucléaire moins fascinant pour ses amis et moins crédible pour ses ennemis.

Dans ce contexte, la décision de reprendre les essais nucléaires au-delà des nécessités techniques, peu convaincantes, et des justifications stratégiques, contradictoires constitue avant tout dans ce monde devenu de plus en plus virtuel, un signe et un aveu. Le signe que la France cherche par tous les moyens à garder des espaces de liberté. Et l’aveu qu’elle n’a plus d’autre moyen pour le faire que de rompre unilatéralement des engagements internationaux qui la contraignent. Les adversaires des essais sont d’ailleurs tout autant de mauvaise foi puisque leur vraie bataille vise à refuser à la France l’exercice de cette liberté.

L’arrêt des essais en 1992 n’était pas une simple décision de politique intérieure, mais bien un acte de politique extérieure, ayant des conséquences sur les tiers ; et donc, en cela, liant tous les gouvernements ultérieurs du pays. En prenant sa décision, en considérant que les experts nucléaires avaient assez d’informations pour passer à la simulation, François Mitterrand a déclenché un processus planétaire conduisant à un moratoire général sur les essais et à la négociation d’un traité les interdisant.

Sa décision ne peut donc être considérée comme le seul exercice d’une liberté domestique dont on pouvait après lui se dédire. Qu’aurait-on pensé, par exemple, d’un président français qui serait revenu sur la décision de son prédécesseur annulant la dette de quelques pays pauvres ? Ou de François Mitterrand si, en 1988, il n’avait pas respecté les engagements pris quelques mois plutôt par Jacques Chirac à l’égard de l’Iran, engagements dont il n’était d’ailleurs pas certain de tout connaître ?

Par cette décision, la France perd le droit moral de s’opposer à la prolifération nucléaire, au moment où tant d’Etats et de groupes terroristes cherchent à se doter d’armes nucléaires, chimiques, bactériologiques ou radioactives. Si la prolifération ne peut être enrayée, la France en sera la première victime, car elle ne sera plus alors qu’une puissance nucléaire parmi vingt-cinq au lieu d’être un des membres du Club des Cinq, avec ses immenses privilèges.

Enfin, en agissant ainsi, elle fragilise sa place dans l’économie de demain. Comme les autres pays, la France, en effet, vend des signes avec ses produits. Acheter français, c’est voyager virtuellement en France. Et l’image de luxe, d’élégance de douceur de la France fait vendre non seulement des parfums et des vêtements mais aussi des automobiles, des TGV et des Airbus. L’avenir de la France comme grande puissance économique est donc lié plus que jamais à celui de son image. Il est aussi fragile qu’elle. Or celle-ci est désormais gravement atteinte, surtout dans le Pacifique, zone économiquement la plus dynamique du monde. Un déclin économique brutal n’est pas impossible : la France représente aujourd’hui 5 % du marché mondial mais moins de 1 % de la population. Dans quarante ans, elle ne représentera que 0,5 % de la population mondiale. Et, si elle n’y prend pas garde, pas beaucoup plus de la production. On connaît des exemples de telles dégringolades : en 1965, l’Afrique avait un PNB supérieur d’un quart à celui de l’Asie du Sud-Est. Il est aujourd’hui six fois inférieur !

Etre un acteur de l’Histoire demain, pour un pays comme la France, c’est imaginer, produire, manipuler et transmettre des messages créateurs de richesses et promoteurs d’une image.

Qu’est-ce qu’être un acteur de l’Histoire demain, pour un pays comme la France ? C’est imaginer, produire, manipuler et transmettre des signes, des messages créateurs de richesses et promoteurs d’une image. La puissance future de la France tiendra donc bien davantage aux signes qu’elle enverra aux autres, à ses innovations, à son intelligence (à tous les sens du mot), à ses propositions, à son art, à sa capacité à faire bifurquer l’Histoire par ses idées qu’à sa capacité à dissiper de l’énergie.

En ce sens, la France dispose de tous les moyens de rester libre et influente. Pour y parvenir, il appartient d’abord au président de décréter l’arrêt immédiat de ces essais. En agissant ainsi, il démontrerait qu’il sait reconnaître l’erreur de ses experts qui l’ont si mal conseillé, et qu’il sait ce que valent la parole et l’image de la France. Il pourrait sans se déjuger expliquer que nos ingénieurs nucléaires ont fait des prouesses et qu’ils ont réussi à mesurer lors d’un seul test tous les paramètres que, paresseusement, ils s’apprêtaient à ne déchiffrer qu’avec plusieurs ! Cela ne manquerait pas de grandeur. Et aucun spécialiste n’oserait soutenir que la dissuasion nucléaire française n’est pas crédible. On verrait comme par miracle la simulation se mettre en place sans autre exigence.

La France serait alors en excellente position pour influer sur l’avenir en lançant une vaste campagne contre les deux principaux dangers qui menacent le monde et dont nul ne s’occupe sérieusement : la prolifération nucléaire et l’inégalité du développement entre le Nord et le Sud.

La France pourrait d’abord proposer un véritable traité de non-prolifération civile, c’est-à-dire l’arrêt de la production et de l’usage civil du plutonium alors que, dans ce domaine-là aussi, elle donne en ce moment le plus mauvais exemple. Elle pourrait simultanément proposer la mise sous contrôle international des stocks existants de plutonium ; le renforcement des contrôles du trafic international ; la réparation des désastreuses centrales nucléaires de l’Est ; l’organisation rationnelle du démantèlement des armes nucléaires devenues excédentaires depuis les traités de désarmement. Prendre la tête d’une telle campagne ferait de la France un acteur incontesté de l’Histoire, tout en l’aidant à protéger son statut de puissance nucléaire, civile et militaire. Cela engloutirait beaucoup moins de ressources que ses ultimes essais et assurerait beaucoup mieux qu’eux la défense du pays.

La France pourrait simultanément prendre l’initiative d’une vaste campagne pour un développement égal autour de la Méditerranée. Elle devrait pour cela proposer la création d’un vrai marché commun méditerranéen, à l’image de ce que les Américains sont en train de réussir dans les deux hémisphères avec le Nafta et le Mercosul. La France pourrait, par la même occasion, reconnaître sa propre dimension islamique et en tirer des conséquences politiques et culturelles, au lieu de continuer à vivre avec un non-dit suicidaire, comme le montre si tristement l’autre face de l’actualité.

Le président de la République a raison de vouloir conserver à la France prestige et influence. A lui de comprendre que, en agissant comme il le fait, il ne sert que les intérêts de ceux qui veulent voir disparaître notre pays : on ne gagne pas une course en se tirant dans le pied.

Jacques Attali

Titulaire d'un doctorat en économie, Jacques Attali est diplômé de l'École polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il a fondé quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à l'analyse de l'avenir), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les journaux financiers *Les Échos* et *Nikkei*, après avoir également collaboré avec *L’Express*. Jacques Attali dirige aussi régulièrement des orchestres à travers le monde. https://www.attali.com/en/geopolitics/le-champ-du-signe-2/

 

 

 

 

 

 

 

juillet 09, 2026

Une critique sur le gouvernement et l'évolution sociale de F. A. Hayek par Hans-Hermann Hoppe

Une critique sur le gouvernement et l'évolution sociale de F. A. Hayek par  Hans-Hermann Hoppe 

 « Hayek est un relativiste éthique (qui ne considère même pas possible une distinction morale sans ambiguïté entre attaque et défense) » H.H. Hoppe

Autant de marché que possible, autant d'État que nécessaire. 

(Devise du programme de Godesberg de 1959 du Parti social-démocrate allemand) 

 


 

Thèse première : 

Friedrich A. Hayek est généralement connu comme un champion de l'économie de marché libre et un adversaire déclaré du socialisme ; en effet, la vie de Hayek fut une lutte noble, et le plus souvent solitaire, contre la marée montante de l'étatisme et des idéologies étatistes. 

Toutefois, nonobstant ces faits : (1) la conception qu'a Hayek du rôle du marché et de l'État ne peut être systématiquement distinguée de celle d'un social-démocrate moderne ; et (2) la raison immédiate des vues social-démocrates de Hayek réside dans sa définition contradictoire — et par conséquent absurde — de la « liberté » et de la « coercition ». (Une autre raison, d'ordre épistémologique fondamental — l'anti-rationalisme contradictoire de Hayek lui-même — sera abordée dans la deuxième thèse.)

Sur le gouvernement 

Selon Hayek, le gouvernement est « nécessaire » pour accomplir les tâches suivantes (et peut acquérir les moyens nécessaires pour ce faire par l'impôt) : Non seulement pour « l'application de la loi » et la « défense contre les ennemis extérieurs », mais « dans une société avancée, le gouvernement devrait utiliser son pouvoir de lever des fonds par l'impôt pour fournir un certain nombre de services qui, pour diverses raisons, ne peuvent être fournis, ou ne peuvent être fournis adéquatement, par le marché. »³ (Puisqu'il existe en tout temps une infinité de biens et de services qu'un marché ne fournit pas, Hayek donne carte blanche au gouvernement.) Parmi ceux-ci figurent « la protection contre la violence, les épidémies ou les forces naturelles telles que les inondations et les avalanches, mais aussi bon nombre des commodités qui rendent la vie dans les villes modernes tolérable, la plupart des routes… la fourniture d'étalons de mesure, et de nombreux types d'informations allant des registres fonciers, des cartes et des statistiques à la certification de la qualité de certains biens ou services offerts sur le marché. »⁴ Fonctions gouvernementales supplémentaires sont « l’assurance d’un revenu minimum pour tous 5 ; le gouvernement devrait répartir ses dépenses dans le temps de telle manière qu’il puisse intervenir lorsque l’investissement privé faiblit 6 ; il devrait financer l’éducation et la recherche, ainsi que faire appliquer les réglementations en matière de construction, les lois sur la pureté des aliments, la certification de certaines professions, les restrictions sur la vente de certains produits dangereux (tels que les armes, les explosifs, les poisons et les médicaments), ainsi que certaines réglementations en matière de sécurité et de santé pour les processus de production et la gestion d’institutions publiques telles que les théâtres, les terrains de sport, etc. » 7 ; et il devrait utiliser le droit d’expropriation pour cause d’utilité publique afin de promouvoir le bien public. » 8

 De plus, il est généralement admis qu’« il y a des raisons de croire que, avec l'accroissement de la richesse générale et de la densité de la population, la part de l'ensemble des besoins ne pouvant être satisfaits que par une action collective continuera de croître. » 9

Dans *La Constitution de la liberté*, Hayek souhaitait que l'État assure également la « stabilité monétaire » (bien qu'il ait par la suite privilégié un système singulier de dénationalisation de la monnaie) 10; l'État devait mettre en œuvre un vaste système d'assurance obligatoire (« une coercition destinée à prévenir une coercition plus grande ») 11; le logement public subventionné constituait une mission étatique envisageable ; 12 de même, l'urbanisme et le zonage étaient considérés comme des fonctions étatiques appropriées — à condition que « la somme des gains excède la somme des pertes » 13 ; enfin, « la fourniture d'équipements ou d'opportunités de loisirs, ou la préservation de la beauté naturelle, de sites historiques ou de lieux d'intérêt scientifique... parcs naturels, réserves naturelles, etc. » étaient perçues comme des tâches incombant à l'État. 14

Par ailleurs, Hayek insiste sur la nécessité de reconnaître que la taille de l'État, ou la rapidité de son expansion, importe peu. Ce qui compte uniquement, c'est que les actions de l'État répondent à certaines exigences formelles. « C'est la nature plutôt que le volume de l'activité étatique qui importe. » Les impôts en tant que tels, ainsi que le niveau absolu de la fiscalité, ne posent pas problème à Hayek. 15 Les impôts — tout comme le service militaire obligatoire — perdent leur caractère de mesure coercitive « s'ils sont au moins prévisibles et appliqués indépendamment de la manière dont l'individu emploierait autrement ses énergies ; cela les prive en grande partie du caractère néfaste de la coercition. Si l'obligation connue de payer un certain montant d'impôts devient la base de tous mes projets, si une période de service militaire constitue une étape prévisible de ma carrière, alors je peux suivre un plan de vie personnel et rester aussi indépendant de la volonté d'autrui que les hommes ont appris à l'être en société. »16  Mais attention : il doit s'agir d'un impôt proportionnel et d'un service militaire universel ! 

À la lumière de ce tour de passe-passe terminologique et de la liste susmentionnée des fonctions légitimes de l'État, la différence entre entre Hayek et un social-démocrate moderne se résume à la question de savoir si le service postal doit ou non être privatisé (Hayek répond par l'affirmative). 

 


 

Liberté et coercition 

La dernière citation venant étayer la thèse précédente confirme également l'idée selon laquelle la théorie social-démocrate de l'État chez Hayek s'explique par l'absurdité de sa définition de la liberté et de la coercition.17 

Hayek définit la liberté comme l'absence de coercition. Toutefois, contrairement à une longue tradition de pensée libérale classique, il ne définit pas la coercition comme l'usage ou la menace de violence physique à l'encontre d'une autre personne ou de ses biens acquis légitimement — par appropriation originelle, production ou échange. Il propose au contraire une définition dont le seul mérite est le flou. Par coercition, « nous entendons le contrôle exercé par une personne sur l'environnement ou les circonstances d'une autre, de telle sorte que, pour éviter un mal plus grand, cette dernière est contrainte d'agir non pas selon un plan cohérent qui lui est propre, mais pour servir les fins d'autrui »18, ou encore : « il y a coercition lorsque les actions d'un homme sont mises au service de la volonté d'un autre, non pour ses propres objectifs, mais pour ceux de l'autre »19. La liberté, en revanche, est « un état dans lequel chacun peut utiliser ses propres connaissances [et non : ses propres biens] à ses propres fins »20. 

Cette définition ne fait aucune référence aux actions, aux biens rares ou à la propriété. La « coercition » renvoie plutôt à une configuration spécifique de volontés subjectives (ou de plans, de pensées et d'attentes). Or, elle s'avère inutile pour la raison suivante. Premièrement, elle ne peut servir de guide pour l'action (que m'est-il permis de faire ici et maintenant si je ne veux pas commettre un acte de coercition ?) car, en règle générale, je ne connais ni la volonté ni les plans d'autrui et, de toute façon, il serait impossible de connaître parfaitement toutes les autres volontés. Même si je le voulais, je ne pourrais jamais être certain d'emblée (*ex ante*) que ce que je prévois de faire n'exercerait aucune coercition sur autrui. Il faut pourtant, de toute évidence, permettre aux individus d'agir « correctement » avant même de connaître quoi que ce soit des projets d'autrui, et ce, même s'ils ne connaissaient absolument rien d'autre que leurs propres projets.

Pour que cela soit possible, toutefois, le critère utilisé pour distinguer la « liberté » de la « coercition » doit être objectif. Il doit renvoyer à un événement (ou une absence d'événement) susceptible d'une description physique (et sur l'issue duquel un acteur doit exercer un contrôle physique). En second lieu, la définition de Hayek est également inutile en tant que critère de justice rétrospectif (*ex post*) : l'accusation portée par A contre B est-elle fondée ? Qui est coupable et qui ne l'est pas ? Tant que A et B parviennent à la même conclusion concernant l'innocence et la culpabilité (y compris sur des questions telles que l'indemnisation et/ou la sanction), le critère de Hayek ne pose aucun problème. Cependant, en cas d'unanimité, aucun critère ne peut jamais faire défaut. Or, le critère de Hayek échoue lamentablement précisément dans les cas pour lesquels il a été conçu : lorsque le plaignant et le défendeur sont en désaccord et qu'un verdict doit néanmoins être rendu. La définition de Hayek ne comportant aucun critère physique (vérifiable de manière intersubjective), ses jugements sont arbitraires. En tant que prédicats mentaux, les catégories hayékiennes de liberté et de coercition sont compatibles avec n'importe quel état de fait physique réel. Elles sont incapables d'établir des distinctions réelles. 

Les tentatives de Hayek pour appliquer ses définitions sont tout aussi confuses et contradictoires : 

1. En appliquant sa définition, Hayek conclut d'une part que l'usage initial ou la menace de violence physique constituent une « coercition ».21 « La menace de la force ou de la violence est la forme la plus importante de coercition. » « Il y a véritable coercition lorsque des bandes armées de conquérants contraignent les populations soumises à travailler pour elles, ou lorsque des gangsters organisés exigent un tribut en échange d'une "protection". »22 D'autre part (comme en témoignent les citations ci-dessus), il classe des actes impliquant l'usage initial ou la menace de violence physique — tels que le service militaire obligatoire ou l'impôt — dans la catégorie des actes « non coercitifs », à la seule condition que les victimes de cette agression aient pu raisonnablement s'y attendre et s'y adapter.  

2. D'une part, Hayek assimile la violence physique à la « coercition ». D'autre part, il ne considère pas l'absence de violence physique ou de dommage matériel comme un critère de « non-coercition ». « La menace de recourir à la force physique n'est pas le seul moyen d'exercer une coercition. » 23 Même si A n'a commis aucune agression physique à l'encontre de B ou de ses biens, il peut néanmoins être coupable de « coercition ». Selon Hayek, c'est le cas lorsque A s'abstient de porter assistance à B — c'est-à-dire lorsqu'il ne fournit pas à B des biens ou des services lui appartenant (à A), alors que B les attendait de sa part et les considérait comme « cruciaux » à mon existence ou à la préservation de ce à quoi j'attache le plus de prix »24.

Hayek affirme que seul un petit nombre de cas répondent réellement à ce critère : le propriétaire d'une mine dans une ville minière qui décide de licencier un ouvrier exercerait une « coercition » ; de même, il y aurait « coercition » si le propriétaire de l'unique source d'eau dans un désert refusait de vendre cette eau, ou refusait de la vendre à un prix jugé « juste » par d'autres. Or, il suffit de peu d'imagination pour comprendre que le critère de Hayek est en réalité d'une portée illimitée. Toute action pacifique accomplie par une personne peut être interprétée par d'autres — et même par un nombre indéfini d'entre eux — comme constituant une « coercition », car toute activité implique simultanément l'omission d'innombrables autres actions possibles, et toute omission devient une « coercition » si une seule personne prétend que l'exécution de l'action omise était « cruciale pour la préservation de ce à quoi j'attache le plus de prix ». 

Toutefois, lorsque l'on assimile systématiquement à de la « coercition » aussi bien l'abstention d'aider que la violence physique, on aboutit à des contradictions inévitables 25. Si l'omission de A constitue une « coercition » à l'égard de B, alors B doit avoir le droit de se « défendre » contre A. La seule « défense » de B consisterait à pouvoir user de violence physique contre A (pour contraindre A à accomplir ce qu'il aurait autrement évité de faire) ; mais alors, les actes de violence physique ne pourraient plus être qualifiés de « coercition » ! La violence physique deviendrait une « défense ». Dans ce cas, la « coercition » engloberait aussi bien le refus pacifique de procéder à un échange que la tentative de se défendre contre tout échange forcé (sous la menace d'une violence effective). En revanche, si la violence physique était définie comme une « coercition », alors B ne serait pas autorisé à se « défendre » contre un A inactif ; et si B tentait néanmoins de le faire, le droit à la défense appartiendrait à A — mais, dans ce cas, les omissions ne pourraient constituer une « coercition ». 

3. À partir de ces concepts Ces confusions découlent de la thèse absurde de Hayek sur « le caractère inévitable de la coercition » et de la « justification » de l'État qui l'accompagne, tout aussi absurde. « La coercition ne peut toutefois être totalement évitée, car le seul moyen de la prévenir consiste à brandir la menace de la coercition. La société libre a résolu ce problème en conférant à l'État le monopole de la coercition et en tentant de limiter ce pouvoir étatique aux cas où il est nécessaire pour empêcher la coercition exercée par des particuliers. » 26 Selon les deux définitions qu'en donne Hayek  coercition », cette thèse est absurde. Si l'absence d'aide équivaut à de la « coercition », alors la coercition au sens de violence physique devient nécessaire (et non simplement inévitable). En revanche, si l'on définit la « coercition » comme l'usage initial ou la menace de violence physique, elle peut être évitée ; premièrement, parce que chacun est maître de sa décision d'attaquer physiquement ou non autrui ; et deuxièmement, parce que chacun a le droit de se défendre par tous les moyens contre une agression physique. Il est seulement inévitable que, tant qu'existe une agression physique, il y ait aussi un besoin de défense physique. Or, le caractère inévitable de la violence défensive n'a rien à voir avec le prétendu « caractère inévitable de la coercition » (à moins de confondre la différence de nature entre attaque et défense et d'affirmer que la menace de se défendre en cas d'attaque équivaut à la menace d'attaquer). Si la violence physique est interdite, il s'ensuit qu'il est permis de s'en défendre. Il est donc absurde de classer l'attaque et la défense sous la même catégorie de « coercition ». La défense est à la coercition ce que le jour est à la nuit. 

Pourtant, le caractère inévitable de la défense ne justifie en rien un monopole gouvernemental de la coercition. Bien au contraire. Un gouvernement n'est nullement un simple « monopole de la défense » aidant les particuliers à éviter des dépenses de défense autrement « inévitables » (et ce, de manière inefficace, comme tout monopole). Puisqu'il ne pourrait autrement fournir aucune activité de défense, le monopole gouvernemental de la coercition inclut notamment le droit pour l'État d'exercer une violence contre les citoyens privés, ainsi que l'obligation corrélative pour ces derniers de ne pas se défendre contre les attaques du gouvernement. Mais quelle justification pour un gouvernement cela constitue-t-il, que de dire : si une personne se rend sans condition à un agresseur, elle peut s'épargner des dépenses de défense autrement « inévitables » ? 


 

Deuxième thèse : 

La raison épistémologique fondamentale de la théorie absurde de Hayek sur le gouvernement et la coercition réside dans l'antirationalisme systématique de Hayek. 

(1) Cet antirationalisme s'exprime d'abord par le fait que Hayek rejette l'idée d'une éthique cognitive. Hayek est un relativiste en matière d'éthique (qui, comme on l'a déjà montré, ne considère même pas comme possible une distinction morale univoque entre l'attaque et la défense). 

(2) Ensuite — et de manière encore plus marquée — l'antirationalisme de Hayek s'exprime dans sa « théorie de l'évolution sociale », où l'action délibérée et l'intérêt personnel, l'essai, l'erreur et l'apprentissage, la force et la liberté, ainsi que l'État et le marché (la société) ont été systématiquement éliminés en tant que facteurs explicatifs du changement social et remplacés par une obscure « spontanéité » et un principe collectiviste-holistique-organisationnel de « sélection culturelle des groupes ». (La citation de Carl Menger par Hayek comme précurseur de sa propre théorie est fausse. Menger aurait ridiculisé la théorie de l'évolution de Hayek en la qualifiant de mysticisme. Le successeur de Menger n'est pas Hayek, mais Ludwig von Mises et son « rationalisme social ».) 27

Sur l'éthique 

« De plus, si la civilisation est le résultat de changements progressifs et indésirables de la moralité, alors, aussi réticents que nous puissions être à l'accepter, aucun système d'éthique universellement valable ne pourra jamais nous être connu. » 28 De plus, « L'évolution ne peut être juste… En effet, insister pour que tout changement futur soit juste reviendrait à exiger que l'évolution s'arrête. L'évolution nous fait progresser précisément en produisant beaucoup de choses que nous ne pouvions ni vouloir ni prévoir, et encore moins préjuger de leurs propriétés morales. »²⁹ Ou encore : « Prétendre connaître la direction souhaitable du progrès me semble être le comble de l'orgueil. Guidé Le progrès « ne serait pas un progrès. 30 (Voilà qui conclut la question de savoir si Hayek peut donner des conseils aux anciens pays communistes d’ Europe de l’Est : il ne suggère rien d’autre que de miser sur « l’évolution spontanée ».) 

Il est caractéristique de l’anti-rationalisme de Hayek qu’il ne démontre pas cette thèse contre-intuitive, comme cela serait nécessaire. En effet, il ne tente même pas de la rendre plausible. 

C’est ce même anti-rationalisme qui conduit Hayek à affirmer – souvent à quelques pages d’intervalle seulement – ​​quelque chose de complètement différent (la cohérence logique n’est pas une condition nécessaire pour un anti-rationaliste). Par exemple : « Là où il n’y a pas de propriété, il n’y a pas de justice. 31

Et John Locke est cité avec approbation avec un passage qui pourrait ne peut pas être plus rationaliste : « " Là où il n'y a pas de propriété, là il n’y a pas de justice », est une proposition aussi certaine que n’importe quelle démonstration chez Euclide : car l'idée selon laquelle la propriété est un droit sur quoi que ce soit, et l'idée à laquelle le nom d'injustice est donné comme étant l'invasion ou la violation de ce droit ; il est évident que ces idées étant ainsi établies, et ces noms qui leur est annexé, je peux certainement savoir que cette proposition est vraie car un triangle a trois angles égaux à deux angles droits. »32 

Enfin, il est caractéristique de Hayek qu'une page plus tard seulement, alors qu'on se demande encore comment concilier l'idée lockéenne d'un n L'éthique euclidienne avec la thèse de « l'impossibilité » d'une existence universelle une éthique valable, revient Hayek, dans une soudaine tournure dialectique de sa relativisation. point de départ du tic. 33 "Les institutions de propriété, telles qu'elles existent à présents, ne sont guère parfaits ; en fait, nous pouvons difficilement encore dire dans quelle mesure une telle perfection pourrait consister en Ces derniers temps, les droits ont été reconnus comme étant modifiables et très ensemble complexe dont les combinaisons les plus efficaces n'ont pas encore été découvertes dans toutes les régions. »34 En particulier, les enquêtes sur les L'école de Chicago (Coase, Demsetz, Becker et autres) « a ouvert de nouvelles possibilités d'améliorations futures du cadre juridique de l’ordre du marché. »35 

Hayek ne pense pas que cela mérite d'être mentionné ou il ne reconnaît pas nize, que les théories de la propriété de Locke et de l'école de Chicago sont incompatible. Selon Locke, les principes de propriété de soi, appropriation originelle (homesteading), production et exportation volontaire le changement sont des normes éthiques universellement valables. La théorie de Locke sur le privé la propriété est une théorie de la justice, et Locke est un absolutiste éthique. Dans En revanche, les représentants de l’école de Chicago nient la possibilité ité d’une éthique rationnelle et universellement valable. Il n'existe pas de justice dans Chicago. Qui possède quoi et qui ne possède pas, et également qui est le l'agresseur et qui est la victime, est pour Coase et ses collègues pas une seule fois et pour tout fixé et réglé et ne dépend pas de qui a fait quoi dans le passé. Au lieu de cela, les titres de propriété doivent être répartis entre personnes, et avec des circonstances changeantes redistribuées, de telle manière que l’efficacité économique future soit maximisée. La personne qui est censé faire l'utilisation la plus efficace d'une ressource - telle que "mesurée" en termes d'argent, il en devient propriétaire ; celui qui devra supporter le des coûts monétaires inférieurs s'il devait éviter l'activité litigieuse désigné l'agresseur dans un conflit relatif aux droits de propriété ; et chaque fois qu'au fil du temps les rôles de l'utilisateur le plus efficace ou de celui qui est le « moins coûteux à éviter » passent d'une personne à une autre, les titres de propriété doivent être redistribués en conséquence.36 

Sur l'évolution sociale 

Le caractère mystique et collectiviste de la théorie de Hayek sur l'évolution sociale spontanée transparaît dans des passages tels que ceux-ci : 

1. « Dans le processus de transmission culturelle, où les modes de conduite se transmettent de génération en génération, s'opère une sélection : les modes de conduite qui l'emportent sont ceux qui conduisent à la formation d'un ordre plus efficace pour l'ensemble du groupe, car ces groupes prévaudront sur les autres. »37 

2. « Dans la mesure où de telles règles se sont imposées parce que le groupe qui les a adoptées a connu plus de succès, nul n'a jamais eu besoin de savoir pourquoi ce groupe a réussi et pourquoi, par conséquent, ses règles ont été généralement adoptées. »38 

3. « La culture... est une tradition de règles de conduite apprises qui n'ont jamais été "inventées" et dont les individus agissants ne comprennent généralement pas la fonction..., le résultat d'un processus de tri et de sélection, guidé par les avantages différentiels que les groupes ont retirés de pratiques adoptées pour des raisons inconnues et peut-être purement accidentelles. »39 « L'homme n'a pas adopté de nouvelles règles de conduite parce qu'il était intelligent. Il est devenu intelligent en se soumettant à de nouvelles règles de conduite. »40 « Nous n'avons jamais conçu notre système économique. Nous n'étions pas assez intelligents pour cela. Nous y sommes tombés par hasard ; il nous a portés vers des sommets imprévus et a fait naître des ambitions qui pourraient bien nous conduire à le détruire. »41 

4. La civilisation « n'est pas le fruit d'une conception ou d'une intention humaine, mais a émergé spontanément : elle est née d'une conformité involontaire à certaines pratiques traditionnelles et largement morales — pratiques que les hommes ont souvent tendance à ne pas aimer, dont ils ne saisissent généralement pas la signification, dont ils ne peuvent prouver la validité, mais qui se sont néanmoins propagées assez rapidement grâce à une sélection évolutive : l'accroissement comparatif de population et richesse — de ces groupes qui, par hasard, les ont suivis. »42 « Les traditions morales dépassent les capacités de la raison. »43 « L'esprit n'est pas un guide mais un produit de l'évolution culturelle, et il repose davantage sur l'imitation que sur la compréhension ou la raison. »44 

La théorie de Hayek se compose donc de ces trois propositions : 

(1) Un individu accomplit initialement une action spontanée — sans savoir pourquoi ni dans quel but ; et il conserve cette pratique sans raison particulière, qu'elle ait ou non abouti à un succès (car sans but ni objectif, il ne peut y avoir ni succès ni échec). (Mutation culturelle.) 

(2) La nouvelle pratique est imitée par d'autres membres du groupe — là encore, sans motif ni raison. La prolifération de la pratique s'arrête une fois que tous les membres du groupe l'ont adoptée. (Transmission culturelle.) 

(3) Les membres d'autres groupes n'imitent pas cette pratique. Les groupes qui adoptent spontanément et imitent inconsciemment une meilleure pratique morale connaîtront une croissance démographique comparativement plus élevée, une plus grande richesse ou « l'emporteront » d'une manière ou d'une autre. (Sélection culturelle.) Hayek soutient que cette théorie explique l'évolution de la propriété privée, de la division du travail et de l'échange, ainsi que celle de la monnaie et du gouvernement. En réalité, toutefois, ces pratiques et institutions fournissent des exemples parfaits pour démontrer l'absurdité totale de la théorie (à tel point que Hayek ne peut s'empêcher de contredire sans cesse sa propre théorie).45 

Mutation culturelle 

La théorie de la spontanéité de Hayek peut s'appliquer aux végétaux (bien qu'elle se heurte même là à des difficultés en raison du « lamarckisme » explicitement assumé par Hayek46), mais elle n'est absolument pas applicable aux acteurs humains. Toute action implique l'emploi délibéré de moyens rares, et tout acteur peut toujours distinguer une action réussie d'une action qui ne l'est pas. Le concept d'action spontanée et inconsciente à la Hayek est une *contradictio in adjecto*. Agir consiste toujours conscient et rationnel. La théorie de Hayek conduit donc à une conclusion inéluctable dilemme : si l’on applique la théorie de Hayek à elle-même, alors sa propre activité d'écrire des livres n'est rien d'autre qu'une émanation sans but concernant laquelle les questions du vrai ou du faux et du succès ou de l'échec sont simplement ne se posent pas. Or, les écrits de Hayek représentent une action intentionnelle. Dans dans ce cas, sa théorie est évidemment fausse, car se parlant (et nous) du cours de l'évolution sociale, Hayek n’agit plus spontanément mais essaie plutôt de façonner le changement social consciemment et rationnellement. 

Concernant notamment le problème de l'origine des capitaux privés propriété; il suffit d'insérer dans la proposition (1)des pratiques comme l'appropriation initiale d'un bien sans précédent ou la production d'un bien d'équipement pour en reconnaître immédiatement l'absurdité. L’appropriation et la production de biens d’équipement sont des activités intentionnelles. liens. On s’engage dans une appropriation originale et on produit du capital biens parce que l’on préfère plus de biens à moins et reconnaît le une plus grande productivité physique des terres appropriées et du capitalisme production. Même si l'invention d'un bien d'équipement tel que, par exemple, exemple, un marteau ou une hache, est arrivé pour la première fois par accident, l'inventeur en a néanmoins reconnu l'utilité, et toute répétition de la pratique ainsi inventée a ensuite eu lieu de manière délibérée et raisonnée.

Transmission culturelle 

La théorie de Hayek sur « l’association spontanée » est tout aussi absurde. par imitation inconsciente. L'imitation des pratiques de l’appropriation originelle et la production capitaliste indirecte par d’autres sont également motivé par le désir d’une plus grande richesse personnelle. C'est un imitation justifiée. Ni la force extérieure, ni le hasard, ni la spontanéité ne sont nécessaire de l'expliquer. Ils ne sont pas non plus nécessaires pour expliquer ensuite l'émergence de la division du travail et des échanges interpersonnels. Les gens reconnaissent et ont toujours reconnu que la division du travail et l'échange volontaire conduit à une plus grande productivité physique que si l'on devaient rester en autosuffisance47. De même, pour l’origine d’une économie monétaire, il ne faut pas attendre une mutation spontanée. Dans des conditions d'incertitude, au sein de toute économie de troc, des blocages des ventes sont inévitables (chaque fois que fait défaut la double coïncidence des besoins). Dans une telle situation, un individu peut néanmoins accroître sa propre richesse s'il comprend que les biens peuvent servir non seulement à un usage personnel, mais aussi de moyen d'échange — en vue de leur revente — et s'il parvient alors à acquérir un bien plus vendable en échange d'un bien qui l'est moins. La demande pour un bien en tant que moyen d'échange accroît encore la vendabilité de ce bien. Cette pratique sera imitée par d'autres cherchant à résoudre leurs propres problèmes de vente et, grâce à un processus d'imitation qui s'auto-renforce, il finira tôt ou tard par émerger un moyen d'échange universel unique — une monnaie-marchandise — qui se distingue de tous les autres biens par le fait qu'il possède le degré le plus élevé de vendabilité. 48

Rien de tout cela n'est le fruit du hasard. Partout, à l'origine de la propriété privée, de l'échange et de la monnaie, ce sont l'intention individuelle, le discernement et l'action motivée par l'intérêt personnel qui sont à l'œuvre.

En effet, sa théorie est si manifestement erronée que Hayek se replie fréquemment sur une seconde variante, plus modérée. Selon cette version, la division du travail et l'échange sont « les conséquences non voulues de l'action humaine », « le résultat de l'action humaine mais non d'une conception humaine » 49. Le processus d'association humaine ne se déroule peut-être pas de manière entièrement inconsciente, mais il l'est en grande partie. Un acteur peut être capable de reconnaître les gains personnels qu'il tire d'actes d'appropriation, de production, d'échange et d'utilisation de la monnaie — et, dans cette mesure, le processus d'évolution peut sembler rationnel. Toutefois, un acteur ne peut pas percevoir les conséquences indirectes de ses actions (or, ce sont précisément ces conséquences inconscientes et non voulues pour la société dans son ensemble qui seraient déterminantes pour le succès ou l'échec évolutif de pratiques individuelles). Et puisque ces conséquences ne peuvent être connues, le processus d'évolution sociale est en fin de compte irrationnel 50, motivé non par des idées et des intuitions vraies ou fausses, mais par un mécanisme aveugle et inconsciemment efficace de sélection de groupe. 

Cependant, cette variante est elle aussi contradictoire et absurde. 

Premièrement, il est contradictoire de caractériser des actions par leurs conséquences indirectes inconscientes pour ensuite, dans la foulée, nommer ces conséquences. Si les conséquences indirectes peuvent être nommées et décrites, elles peuvent aussi être voulues. À l'inverse, si elles sont effectivement inconscientes, rien ne peut en être dit. Ce dont on ne peut rien dire ne saurait évidemment exercer une influence identifiable sur les actions de quiconque, ni être tenu pour responsable des succès évolutifs inégaux de différents groupes. Ainsi, il est absurde dès le départ de décrire — comme le fait Hayek — la tâche du théoricien social comme celle consistant à expliquer les « schémas et régularités non voulus que l'on observe dans la société humaine » 51. La tâche du théoricien social consiste à expliquer les conséquences tant directes qu'indirectes (et non : intentionnelles et non intentionnelles) des actions humaines, et à contribuer ainsi à une rationalisation progressive de l'action humaine — c'est-à-dire à un élargissement de la connaissance des buts possibles (susceptibles d'être voulus) ainsi que de la compatibilité ou de l'incompatibilité mutuelle de divers objectifs 52. 

Deuxièmement, la variation modérée ne peut pas non plus expliquer l’origine de la division du travail, de l'échange et de la monnaie. On peut accorder à Hayek initialement qu'il est possible qu'une personne qui effectue un n échange ou qui acquiert un moyen d'échange pour la toute première fois le temps ne reconnaîtra ainsi que son gain personnel (mais pas le conséquences sociales indirectes). Il ne sait peut-être pas (et l'humanité à son je ne le savais certainement pas) qu'en tant qu'échangeur et monnaie utilisateur, il contribue in fine au développement d'un marché mondial, intégré à travers une monnaie-marchandise unique et universellement utilisée (historiquement : l'or), à une croissance démographique régulière, à une croissance toujours plus une division expansive du travail et une croissance économique mondiale en constante richesse. De plus, il est en principe impossible de prédire aujourd'hui (ou à un moment donné) à tout moment présent) la diversité, les quantités, les prix et la distribution personnelle tribut des biens futurs. Mais à partir de ce discours sceptique et anti-rationnel de Hayek, conclusion aliste – que « le progrès guidé n’est pas un progrès », que « nous ne peut pas préjuger des propriétés morales des résultats de l'évolution », et que « nous n'avons jamais conçu notre système économique, mais nous avons chuté en lui, et cela pourrait encore nous conduire à la destruction – cela ne suit pas. 

Car même si une personne ne saisit pas immédiatement les conséquences sociales indirectes conséquences de ses propres actes, il est difficile d'imaginer comment cela l'ignorance pourrait durer longtemps. Une fois les échanges répétés entre spécialistes des commerçants importants se produisent, ou une fois que l'on voit sa propre pratique d'acquérir un en tant que moyen d'échange imité par d'autres, on commence à reconnaître que ses propres actions ne sont pas seulement unilatérales, mais mutuellement bénéfiques. Même si l'on était encore incapable de prédire systématiquement l'évolution des marchés futurs et la forme et la composition de la richesse future, alors, de par la nature d'un échange bilatéral et d'un moyen d'échange, on reconnaîtrait en même temps le principe de justice interpersonnelle et de progrès économique individuel et universel : quels que soient les résultats qui émergent des échanges volontaires, ils sont justes ; et le progrès économique consiste en l'expansion de la division du travail fondée sur la reconnaissance de la propriété privée et l'universalisation de l'usage de la monnaie et du calcul monétaire. Même si la division du travail, la monnaie et le calcul économique deviennent routiniers avec le temps, la reconnaissance des fondements de la justice et de l'efficacité économique ne disparaît jamais complètement. Dès que, pour une raison ou une autre, la division du travail (guerre) ou la monnaie (hyperinflation) s'effondrent complètement, on s'en souvient. Ils ne doivent donc pas attendre inconsciemment la suite de l'évolution sociale – leur propre extinction. Au contraire, ils sont capables de reconnaître la défaillance comme telle et savent (et ont toujours su) comment recommencer de manière systématique. 

De plus, comme le démontrent clairement les exemples de Carl Menger et de Ludwig von Mises cités par Hayek, il ne faut même pas attendre une catastrophe pour reprendre conscience. Dès qu'on a compris la pensée de ces hommes, on peut agir en pleine conscience des conséquences sociales de ses actes. L'évolution ne se déroule pas au-dessus de la tête des individus qui agissent, mais devient un processus de changement social consciemment planifié et/ou vécu. Chaque étape et chaque incident du processus d'intégration économique peuvent être identifiés et expliqués. L'identification consciente des incidents, en particulier, permet de s'adapter consciemment à une catastrophe avant qu'elle ne survienne ou de corriger consciemment une erreur (dans la mesure où l'on a le contrôle sur elle). 

De plus, de même que les individus ne sont pas condamnés à se précipiter aveuglément vers l'autodestruction, ils ne doivent pas non plus rester passifs et impuissants face à un déclin économique prévisible. Au contraire, il est toujours possible d'élargir systématiquement l'éventail des erreurs contrôlables, et donc corrigibles. Car tout déraillement institutionnalisé du processus d'intégration et d'association économiques, tel que les expropriations, les impôts, les dépréciations monétaires ou les restrictions commerciales, doit obtenir l'approbation de la majorité du public. Sans ce soutien de l'opinion publique, aussi réticent soit-il, leur application continue devient impossible. Ainsi, afin de prévenir un pour enrayer le déclin, rien de plus — ni de moins — qu'un changement de l'opinion publique n'est nécessaire ; or, l'opinion publique peut à tout moment être influencée par des idées et des idéologies. 53

Ironiquement, un déclin économique inconscient n'est possible que si la majorité du public suit le conseil de Hayek d'agir « spontanément » — sans vraiment savoir pourquoi — et en s'affranchissant de « l'hubris extrême consistant à connaître la direction du progrès ». Certes, on ne peut agir totalement sans conscience. Pourtant, conformément aux recommandations de Hayek, on ne prête attention qu'aux causes et conséquences directes et immédiates de ses actes et de sa richesse. À l'inverse, les connaissances et les idées relatives aux causes et conséquences indirectes — invisibles à l'œil nu — sont jugées sans importance, arbitraires, voire illusoires. On participe par habitude à la division du travail parce qu'on en perçoit l'avantage direct ; de même, on reconnaît les effets néfastes immédiats des impôts, de la dépréciation monétaire et des restrictions commerciales. En revanche, on ne réalise pas qu'en participant à la division du travail, on favorise simultanément et indirectement le bien-être de tous les autres acteurs du marché, jusqu'aux confins de la terre ; ni que plus le profit personnel est élevé, plus la contribution au bien public est importante. On ne perçoit pas non plus que le préjudice direct causé à autrui par l'intervention de l'État — que ce soit dans son voisinage immédiat ou à l'autre bout du monde — finit toujours par réduire indirectement son propre niveau de vie. Or, cette ignorance a des conséquences funestes ; car celui qui ne comprend pas les causes et conséquences indirectes de ses actes agit différemment. Il agira soit comme si l'avantage ou le désavantage économique d'une personne rien à voir avec celui d'un autre - et il restera donc neutre ou indifférent à l’égard de toute intervention gouvernementale qui est dirigé contre les autres. Ou il peut même agir en croyant que l'on le gain d’une personne peut être la perte d’une autre ; et puis il peut même accueillir expropriation gouvernementale, taxes, dévaluations monétaires ou commerce restrictions comme moyen d’apporter une « restitution » aux perdants « injustes » (de préférence erablement soi-même et les siens). Tant que cet intellectuel l'attitude prévaut dans l'opinion publique, une augmentation constante du gouvernement l'expropriation, les impôts, l'inflation et les restrictions commerciales, ainsi que les sous un déclin économique continu et ultérieur, est en effet inévitable. 

Cependant, les conseils de Hayek sont faux et absurdes. C'est impossible agir inconsciemment ou sciemment être ignorant. Et même si le les causes sociales indirectes et les conséquences de nos actes sont inconnues, ils sont encore efficaces, avec un certain retard et quelle que soit la médiation. Ainsi, les connaître est toujours et pour tous avantageux. Le Le seul bénéficiaire de la recommandation contraire de Hayek est le gouvernement. gouvernement. Seuls les représentants de l'État et du gouvernement peuvent avoir un intérêt personnel à diffuser une conscience hayekienne (tout en ils le reconnaissent eux-mêmes comme une « fausse conscience »), car Face à un public ignorant, il devient plus facile pour le gouvernement de se développer. Pourtant, le grand public en dehors de l’appareil d’État n’a aucun intérêt à entretiennent une fausse conscience (et en savent donc moins que son gouvernement). Il est personnellement avantageux de laisser ses actions guidé par des idées justes, et par conséquent on est toujours réceptif à illumination idéologique. La connaissance vaut mieux que l'ignorance. Et parce que c'est mieux, c'est en même temps contagieux. Cependant, dès à mesure que le public est éclairé et qu'une majorité d'entre eux reconnaît que la participation simultanée de tous à une économie d'échange profite à tous les autres acteurs du marché et que chaque gouvernement intervention dans le réseau des relations d'échange bilatérales, en ce qui concerne moins où et contre qui, représente une attaque contre soi-même richesse, un déclin économique n’est plus inévitable. Sur le con- au contraire, plutôt que de rester indifférent ou même d’accueillir les gouvernants. intervention, le public sera peu favorable, voire hostile, à eux. Dans un tel climat d'opinion publique, au lieu d'un déclin économique, un processus de rationalisation sociale consciente et de progrès continu. Il en résultera une intégration économique progressive. 

Sélection culturelle  

Selon Hayek, toutefois, le progrès n'a rien à voir avec les Lumières. Aussi peu qu'on soit capable de reconnaître les raisons d'un déclin économique, car peu de progrès sont dus à la perspicacité. Tout comme un on tombe inconsciemment et impuissant dans l'abîme, alors on trébuche aveuglément de l'avant. Ce ne sont pas les idées vraies ou fausses qui déterminent le cours de l'évolution sociale, mais un destin mystique. Le progrès survient naturellement, sans que les individus qui y participent en aient conscience, lorsqu'un groupe aux pratiques fortuitement meilleures « l'emporte » d'une manière ou d'une autre sur un autre groupe aux pratiques moins bonnes. 

Outre le fait que cette théorie est incompatible avec l'observation répétée de Hayek lui-même, selon laquelle l'évolution culturelle est plus rapide que l'évolution biologique, 54 elle est fausse pour deux raisons. 

Premièrement, la théorie repose sur des postulats qui la rendent inapplicable aux sociétés humaines.  

Deuxièmement, lorsqu'on l'applique néanmoins à celles-ci, la théorie s'avère vide de sens et Hayek se révèle à nouveau — intentionnellement ou non — comme un apologiste de l'État. 

Pour que sa théorie fonctionne, Hayek doit d'abord postuler l'existence de groupes distincts. Il introduit cette hypothèse lorsqu'il affirme qu'une nouvelle pratique « spontanée » sera imitée aveuglément au sein d'un groupe, mais pas (pourquoi pas ?) à l'extérieur de celui-ci. Si la pratique était imitée universellement et si, par conséquent, il n'existait qu'un seul groupe, la sélection culturelle de groupe serait, par définition, impossible. Sans une forme ou une autre de concurrent, il ne peut y avoir de sélection. De plus, sans sélection, le concept de progrès ne peut plus être utilisé de manière significative. Tout ce que l'on peut dire d'une pratique née « spontanément » — sans but ni raison — et généralisée spontanément, c'est ceci : tant qu'elle est pratiquée, elle n'a pas encore disparu. 

Cependant, l'hypothèse de groupes distincts, que Hayek doit introduire pour sauver le concept de progrès culturel (au sein de sa théorie de l'action et de la société fondée sur l'anti-rationalisme), engendre immédiatement une série de problèmes insurmontables pour sa théorie. Premièrement, il en découle que la théorie de Hayek ne peut s'appliquer à l'époque actuelle. Le monde d'aujourd'hui se caractérise par le fait que les pratiques d'appropriation originelle et de propriété, de production de biens d'équipement, d'échange et de calcul monétaire sont universellement répandues — il n'existe aucun groupe où ces pratiques soient totalement inconnues ou absentes — et que l'humanité tout entière est reliée par un réseau d'échanges bilatéraux. À cet égard, l'humanité forme un groupe unique. Toute concurrence pouvant alors exister entre différents groupes peut avoir ces pratiques universelles sont sans pertinence. Elles demeurent, comme une constante, hors de tout mécanisme de sélection ; et selon la théorie de Hayek, on ne pourrait rien dire de plus pour justifier l'appropriation originelle, la production de biens d'équipement ou la division du travail et des échanges que le fait que ces pratiques n'ont pas encore disparu. 

 La théorie de Hayek est également inapplicable aux sociétés prémodernes ou primitives. À ce stade de l'histoire humaine, il existait des groupes isolés. Pourtant, même alors, les pratiques d'appropriation, de production et d'échange étaient universelles. Il n'existait aucune tribu, aussi primitive fût-elle, qui ne les connaisse et ne les pratique pas. Ce fait ne pose aucun problème pour une théorie de l'action et de la société qui reconnaît ces pratiques comme le résultat d'une action rationnelle maximisant l'utilité. Pour une telle théorie, ce fait s'explique aisément : chaque groupe en vient à reconnaître indépendamment les mêmes règles universellement valides. Mais pour Hayek, ce fait élémentaire constitue un problème théorique fondamental. Car si l'appropriation, la production, l'échange et la monnaie résultent d'une mutation spontanée, d'une imitation aveugle, d'une infection ou d'une transmission mécanique, comme l'affirme Hayek, il devient inexplicable – si ce n'est par le hasard – que chaque groupe, complètement isolé des autres, produise exactement les mêmes schémas d'action. En suivant la théorie de Hayek, on devrait plutôt s'attendre à ce que l'humanité, du moins à ses débuts, ait engendré une variété de formes d'action et de sociétés très différentes. En fait, si Hayek avait raison, il faudrait supposer qu'au début de l'humanité, les hommes auraient adopté la pratique de ne pas s'approprier, de ne pas produire et de ne pas échanger aussi fréquemment qu'ils ont adopté le contraire. Puisque ce n'est manifestement pas le cas, Hayek devrait expliquer cette anomalie. Une fois qu'il aurait identifié la raison évidente de ce fait, cependant, à savoir que l'adoption de la première pratique conduit à une mort immédiate,55 tandis que la seconde est un moyen indispensable à la survie, il devrait reconnaître l'existence de la rationalité humaine et contredire sa propre théorie. 

Deuxièmement, même en ce qui concerne les groupes isolés, la théorie de Hayek sur la sélection culturelle des groupes ne peut expliquer comment un progrès culturel inconscient pourrait être possible. (Son explication du concept de « prédominance » est donc vague.) Les groupes isolés — et plus encore les groupes liés par le commerce — ne sont pas en concurrence les uns avec les autres. L'hypothèse, connue de la théorie de l'évolution biologique, selon laquelle différents organismes sont engagés dans une compétition à somme nulle pour des ressources naturellement limitées, ne s'oppose pas les ressources ne peuvent être appliquées aux sociétés humaines ; par conséquent, toute tentative de déduire, à partir de la survie d'un phénomène, qu'il est mieux adapté (comme cela est possible, dans certaines limites, en biologie) est vouée à l'échec dans ce contexte. Un groupe de personnes isolé de tous les autres, qui adopte des pratiques d'appropriation, de production de biens d'équipement et d'échange, ne réduit pas pour autant l'offre de biens dont disposent les autres groupes. Il accroît sa propre richesse sans diminuer celle d'autrui. S'il commence à commercer avec d'autres groupes, il augmente même la richesse de ces derniers. Entre les groupes humains, ce n'est pas la concurrence qui prévaut, mais soit une indépendance fondée sur l'autonomie, soit une coopération mutuellement avantageuse. Un mécanisme de sélection culturelle ne peut donc pas opérer ici. 5" 

Hayek, malgré les difficultés théoriques qu'il s'est lui-même créées, évoque néanmoins plusieurs possibilités. Le fait de « l'emporter » signifie soit qu'un groupe devient plus riche qu'un autre, soit qu'il connaît une croissance démographique comparativement plus élevée, soit qu'il défait militairement un autre groupe et l'assimile. Outre le fait que ces critères sont mutuellement incompatible - qu'en est-il, par exemple, si un groupe plus peuplé est militairement vaincu par un pays moins peuplé ? - ils ne parviennent pas tous à expliquer progrès. Le critère apparemment le plus plausible (la richesse) ne tient pas car l'existence de groupes avec des richesses différentes n'a aucune pertinence pour leur survie ou leur extinction. Deux groupes pratiquent l'appropriation, production et échange indépendamment les uns des autres. Cependant, le les membres des deux groupes ne sont ni biologiquement identiques, et nature extérieure (terre) identique pour les deux groupes. De là il résulte que les résultats de leurs actions - leur richesse - seront différents selon eh bien. C'est le cas des groupes et des individus. Pour les particuliers aussi, il soutient que par l'application d'une seule et même pratique de appropriation, production et échange, différents résultats de richesse. Mais alors la déduction d’une « plus grande richesse » à une « meilleure culture » est illégitime. mon pote. La personne la plus riche ne représente pas une meilleure culture, et la le plus pauvre est le pire, mais sur la base d'une seule et même culture une personne devient comparativement plus riche qu’une autre. En conséquence, aucune sélection n'a lieu. Les riches et les pauvres coexistent, alors qu'en conséquence de leur culture commune, la richesse absolue des riches et des pauvres augmente. 

De même, la taille de la population ne constitue pas un critère de sélection culturelle. La taille du groupe n’implique également rien en ce qui concerne une « meilleure culture ». Chaque- ce qui vaut pour les individus s’applique également aux groupes. De la qu'une personne n'ait pas de descendance biologique, cela ne signifie pas pour autant que il a suivi d'autres pratiques pires de son vivant. Plutôt différent les individus agissant sur la base des mêmes règles produisent des nombre de descendants. Du pauvre au riche, celui qui n'a pas d'enfant ne supporte pas en compétition avec ceux avec enfants. Ils existent indépendamment d'un l'un l'autre ou ils coopèrent les uns avec les autres. Et même si un groupe devait littéralement disparaître ou si un individu se suicidait, cela n’impliquerait toujours aucune sélection culturelle. Pour les survivants suivre les mêmes règles d’appropriation, de production et d’échange que les disparus ont suivi de leur vivant. 

Le troisième critère, la conquête militaire, parvient à amener groupes sortant d’un état d’indépendance isolée ou de coopération en un seul de concurrence à somme nulle. Cependant, le succès militaire ne représente plus envoie un progrès moral alors qu'un meurtre indique la supériorité morale du meurtrier sur sa victime. De plus, la survenue d'une conquête (ou d'un meurtre) n'affecte pas la validité des règles universelles, c'est-à-dire celles dont ni l'assassin ni l'assassiné ne peuvent se passer : pour introduire un conflit militaire entre groupes, Hayek doit d'abord faire le l'hypothèse que dans au moins un de ces groupes, une nouvelle pratique surgit spontanément. Plutôt que de suivre les pratiques de appropriation originelle, production et échange de biens d’équipement, quelqu'un a dû avoir l'idée qu'on peut aussi augmenter sa richesse personnelle en expropriant de force ceux qui s'en sont approprié, en pro-réducteurs et échangeurs. Cependant, dès que cette pratique est alors, selon la théorie de Hayek, aveuglément imitée par tous les autres groupes membres, une guerre de chacun contre tous s’ensuivrait. Il y aurait bientôt il ne reste plus rien qui puisse encore être exproprié, et tous les membres du groupe s'éteindrait, non pas à cause d'un mécanisme de déplacement culturel ou sélection, mais à cause de leur propre bêtise ! Chaque personne peut s’approprier, produire et échanger indépendamment, mais pas tout le monde. on peut exproprier les accapareurs, les producteurs et les échangeurs. Dans Pour que les expropriations soient possibles, il faut qu'il y ait des gens qui continuer à suivre les pratiques d’appropriation, de production et échange. L’existence d’une culture d’expropriation nécessite existence continue d’une culture d’appropriation, de production et échange. Le premier entretient une relation parasitaire avec le second. Mais alors, la conquête militaire ne peut pas générer de pro- duction culturelle. progrès. Les conquérants ne représentent pas une vision fondamentalement différente culturelle. Entre eux, les conquérants doivent suivre le même chemin pratique d’appropriation, de production et d’échange, qui était également suivi des vaincus. Et après la conquête réussie, le les conquérants doivent revenir à ces pratiques traditionnelles - soit parce que tous les conquis sont morts ou que tout le butin a été conquis. somme, ou parce que l'on souhaite institutionnaliser sa pratique du expropriation et a donc besoin d’une population productive continue (des peuples conquis). 

Cependant, dès que la théorie de Hayek est appliquée à ce seul sujet, cas envisageable de compétition culturelle (plutôt que d’indépendance ou coopération) dans lequel un sous-groupe (les conquérants) suit une culture de l'expropriation tandis que le reste du groupe (les conquis) s'approprie, produit et échange simultanément, le résultat est des excuses sans vergogne au gouvernement et à l’État. 

Cela se manifeste d’abord dans la façon dont la théorie de Hayek explique l’origine d’une culture d’expropriation. Tout comme la culture d'appropriation, de production et d'échange serait le résultat de une mutation accidentelle, la pratique de l'expropriation représente donc une développement « spontané ». Tout comme les appropriateurs, les producteurs et les les échangeurs ne comprennent pas le sens de leurs activités, donc les les conquérants ne comprennent pas le sens de la conquête. En tant qu'appropriateurs, les producteurs et les échangeurs reconnaissent l’avantage personnel immédiat étape de leurs activités, afin que les conquérants puissent reconnaître leur personnalité gain provenant d’actes d’expropriation. Pourtant, comme les acteurs d'un marché l’économie ne sont alors pas capables de comprendre qu’à travers leurs activités la richesse de tous les autres participants est simultanément accru, de sorte que les conquérants ne peuvent savoir que, par le biais des expropriations, la richesse des expropriés diminue. Pour le dire crûment : un groupe de meurtriers, de voleurs ou de chasseurs d'esclaves ne sait pas que les personnes assassinées, volées ou réduites en esclavage subissent une perte de ce fait. Ils se livrent à leurs pratiques avec autant d'innocence que les personnes assassinées, volées ou réduites en esclavage se livrent à leurs propres pratiques d'appropriation, de production et d'échange. L'expropriation, les impôts ou les restrictions commerciales sont tout autant une expression de la spontanéité humaine que le sont l'appropriation, la production et le commerce. Tout groupe de conquérants remerciera Hayek pour une telle (mé)compréhension ! 

Deuxièmement, la théorie de Hayek échoue tout aussi lamentablement dans sa tentative d'expliquer l'essor et le déclin des civilisations historiques — et aboutit ainsi, une fois de plus, à des implications étatistes absurdes. En effet, que pourrait souhaiter entendre un groupe de conquérants, sinon que ses propres actions n'ont rien à voir avec l'essor et le déclin des civilisations ? Or, c'est précisément ce qu'implique la théorie de Hayek : car, selon lui, le progrès culturel n'est possible que tant qu'une culture peut, d'une manière ou d'une autre, « l'emporter » sur une autre. Toutefois, en ce qui concerne la relation entre une culture fondamentale d'appropriation et une sous-culture parasitaire d'expropriation, il ne peut y avoir de « victoire » de l'une sur l'autre. La culture parasitaire ne peut l'emporter ; néanmoins, en tant que sous-culture, elle peut continuer à opérer tant qu'existe une culture fondamentale d'appropriation. Le progrès par sélection de groupe est impossible dans le cadre de cette relation ; par conséquent, selon Hayek, rien ne peut être affirmé, à proprement parler, quant à la suite de l'évolution sociale. Puisque les membres de la culture d'appropriation sont censés ne pas comprendre qu'ils favorisent le bien-être social par leurs actions, et puisque les membres de la culture d'expropriation ignorent tout autant que leurs actions réduisent le bien-être général, des changements spontanés dans l'importance relative des deux cultures peuvent survenir. Tantôt la culture d'appropriation attirera davantage d'adhérents spontanés, tantôt ce sera le cas de la culture d'expropriation. Toutefois, puisqu'il n'y a aucune raison pour que de tels changements spontanés — s'ils se produisent effectivement — suivent un schéma spécifique et prévisible, il n'existe pas non plus de lien identifiable entre les changements culturels spontanés et l'ascension ou le déclin des civilisations. Tout n'est que hasard. Il n'existe aucune explication à l'ascension et à la chute de la civilisation romaine. De même, il n'existe aucune raison intelligible justifiant l'essor de l'Europe occidentale ou des États-Unis. Une telle ascension aurait tout aussi bien pu se produire ailleurs — en Inde ou en Afrique. Par conséquent, ce serait faire preuve d'une « arrogance extrême » que de vouloir, par exemple, donner des conseils à l'Inde ou à l'Afrique en se plaçant du point de vue de l'Europe occidentale ; car cela impliquerait — quelle présomption ! — que l'on connaît la direction du progrès.

Si toutefois l'on rejette cette théorie comme étant vide de sens, et que l'on fait remarquer que la description même de la situation initiale — la coexistence d'une culture fondamentale d'appropriation et d'une sous-culture parasite d'expropriation — implique une loi fondamentale de l'évolution sociale, alors tout le système anti-rationaliste de Hayek s'effondre à nouveau. Une expansion relative de la culture fondamentale conduit à une richesse sociale accrue et explique l'essor des civilisations ; inversement, une expansion relative de la sous-culture parasite entraîne une diminution de la richesse et est responsable de la chute des civilisations. Or, si l'on a saisi ce lien simple et élémentaire, l'origine et les variations relatives de l'ampleur de ces deux cultures ne peuvent plus être interprétées comme un processus naturel. L'explication bien connue en biologie — celle d'un processus d'équilibrage naturel et autorégulé (prolifération spontanée de parasites, affaiblissement de l'hôte, réduction consécutive du nombre de parasites, rétablissement final de l'hôte, etc.) — ne saurait s'appliquer à une situation où l'hôte et/ou le parasite ont conscience de leurs rôles respectifs ainsi que de la relation qui les unit, et sont capables de choisir entre ces rôles. Une évolution sociale comprise n'est plus naturelle, mais rationnelle. Tant que seuls les membres de la culture parasite comprennent la nature de cette relation, on n'assistera pas à une alternance naturelle de hauts et de bas pour les deux cultures, mais à une croissance planifiée et constante du parasitisme. Les membres de la sous-culture parasite n'oscillent pas entre des périodes où leur situation s'améliore absolument et d'autres où elle se dégrade absolument. Au contraire, grâce à leur compréhension du rapport entre la culture d'appropriation et celle d'expropriation, ils peuvent agir de telle sorte — en ne laissant pas leurs pratiques s'étendre spontanément, mais en se restreignant consciemment — que leur propre richesse absolue ne cesse de croître (ou, du moins, ne diminue jamais). En revanche, dès lors que les membres de la culture de base comprennent la nature de la relation entre les deux cultures, non seulement la richesse absolue de la sous-culture se trouve menacée, mais son existence même est mise en péril. Car les membres d'une sous-culture parasitaire ne constituent jamais qu'une minorité de l'ensemble du groupe. Cent parasites peuvent mener une vie confortable grâce aux ressources fournies par mille hôtes ; en revanche, mille parasites ne sauraient subsister aux dépens de cent hôtes. Or, si les membres de la culture productive fondée sur l'appropriation constituent toujours la majorité de la population, alors, à long terme, la supériorité de la force physique est également de leur côté. Ils ont toujours la possibilité de vaincre et d'anéantir physiquement les parasites ; ainsi, la survie d'une sous-culture d'appropriation ne s'explique pas par une puissance physico-militaire supérieure, mais dépend exclusivement de la force des idées. Le gouvernement et l'État doivent trouver un soutien idéologique qui pénètre profondément au sein de population exploitée. Sans un tel soutien de la part des membres de la culture fondamentale, même le gouvernement le plus brutal et apparemment invincible s'effondre immédiatement (comme l'ont illustré de façon spectaculaire, tout récemment, la chute de l'Union soviétique et celle des gouvernements communistes d'Europe de l'Est). 

Les changements dans l'importance relative de la culture fondamentale et de la sous-culture parasitaire, qui expliquent l'essor et le déclin des civilisations, sont eux-mêmes expliqués par des changements idéologiques. Ils ne se produisent pas spontanément, mais résultent d'idées conscientes et de leur diffusion. Dans une société où une majorité de la culture fondamentale comprend que chaque acte d'appropriation, de production et d'échange améliore le bien-être de tous les autres participants au marché, et que chaque acte d'expropriation, de taxation ou de restriction commerciale — quelle que soit la personne visée — réduit au contraire le bien-être de tous les autres, la culture parasitaire du gouvernement et de l'État finira par s'éteindre et la civilisation connaîtra un essor. En revanche, dans une société où la majorité de la culture fondamentale ne comprend pas la nature de la culture fondamentale et de la sous-culture ni les relations qui les unissent, la culture parasitaire de l'expropriation se développera, entraînant ainsi le déclin de la civilisation. 57 

Hayek, qui souhaite exclure les idées et la rationalité de l'explication de l'histoire, doit nier tout cela. Pourtant, en proposant sa propre théorie de la sélection culturelle de groupe inconsciente, il affirme lui aussi l'existence et l'efficacité des idées, et il reconnaît lui aussi — qu'il en ait conscience ou non — que le cours de l'évolution sociale est déterminé par les idées et leur adoption. Hayek produit des idées et souhaite également influencer le cours de l'histoire humaine par leur biais. Toutefois, les idées de Hayek sont erronées ; leur prolifération conduirait à l'éclipse de la civilisation occidentale. 

Conclusion 

Friedrich Hayek est aujourd'hui salué comme l'un des théoriciens les plus importants de l'économie de marché et du libéralisme classique. Ce sont ses écrits ultérieurs sur la philosophie politique et la théorie sociale, bien plus que ses travaux antérieurs en théorie économique, qui ont bâti sa renommée. Ce sont ces derniers écrits qui soutiennent et alimentent actuellement une vaste industrie internationale d'études et de commentaires sur l'œuvre de Hayek. 

Les analyses qui précèdent démontrent que les incursions de Hayek dans le domaine de la théorie politique et sociale doivent être considérées comme un échec total. Hayek part d'une proposition contradictoire pour aboutir à l'absurde : il nie l'existence de la rationalité humaine, ou du moins la possibilité de reconnaître toutes les causes et conséquences indirectes de l'action humaine. Il soutient que le cours de l'évolution sociale ainsi que l'ascension et la chute des civilisations sont incompréhensibles, et que nul ne connaît la direction du progrès (tout en expliquant ensuite ce progrès comme le résultat d'un processus inconscient de sélection culturelle de groupe). Il affirme qu'il n'existe aucune norme éthique universellement valable et qu'il est impossible d'établir une distinction morale sans équivoque entre une agression et une défense, ou entre le refus pacifique d'un échange et un échange imposé par la contrainte physique. Enfin, il soutient que le gouvernement — dont les causes et les conséquences seraient tout aussi incompréhensibles que celles du marché — devrait prendre en charge (via l'impôt) toutes les tâches que le marché n'assure pas (ce qui, partout ailleurs qu'au jardin d'Éden, revient à une infinité de tâches). 

Nos analyses confortent l'idée que la renommée de Hayek doit peu à son importance en tant que théoricien social ; elle tient plutôt au fait que sa théorie ne constitue aucune menace pour l'idéologie étatiste dominante de la social-démocratie, et qu'une théorie marquée par la contradiction, la confusion et le flou offre un réservoir inépuisable pour les tentatives d'interprétation herméneutique. 

Celui qui cherche un champion de l'économie de marché et du libéralisme doit chercher ailleurs. Mais il n'a pas besoin de chercher plus loin que le maître et mentor de Hayek : le grand et inégalé Ludwig von Mises.

Hans-Hermann Hoppe 

https://cdn.mises.org/rae7_1_3_3.pdf

Hans-Hermann Hoppe is professor of economics at the University of Nevada, Las Vegas.
he following essay does not consider Hayek's achievements a s an economist. As regards these, Hayek deserves great praise. But Hayek's economics is largely the one he adopted from his teacher and mentor Ludwig von Mises and thus is not original with him.
What makes Hayek unique, and what fundamentally distinguishes him from Mises, is his political and social philosophy. It is this part of his work, not his contribution to economic theory, that has made Hayek famous. Unfortunately, as will be demonstrated in the following, this original part of Hayek's work is entirely false, however.
The Review ofAustrian Economics Vo1.7, No. 1 (1994): 67-93 ISSN 0889-3047 

2'see on the following in particular the Constitution ofLiberty (Chicago: University of Chicago Press, 1960), chap. 15 and part 3; Law, Legislation, a n d Liberty 3 301s. (Chicago: University of Chicago Press, 1973-79), chap. 14.


3 ~ a w ,Legislation, and Liberty, 3, p. 41. Compare this to John Maynard Keynes's statement: "The most important Agenda of the state relate not to those activities which private individuals are already fulfilling but to those functions which fall outside the sphere of individuals, to those decisions which are made by no one if the state does not make them. The important thing for government is not to do things which individuals are doing already and to do them a little better or a little worse: but to do those things which are not done a t all" (TheEnd oflaissez Faire (vol. 9), Collected Writings [London: MacMillan, 19731, p. 291).


4 ~ a w ,Legislation, and Liberty, 3, p. 44
5 bid., p. 55.
6 bid., p. 59.
7~bid.,p. 62.
8 bid., pp. 62-63. 

9bid., p. 53.
10 'OF'. A. Hayek, Denationalization ofMoney: The Argument Refined (London: Institute of Economics Affairs, 1990).

11 Constitutionof Liberty, p. 286.
121bid.,p. 346.
I31bid.,p. 351. What about Hayek's repeated pronouncements, qua economist, that all interpersonal comparisons of utility are scientifically invalid?
141bid.,p. 375.
151bid., p. 222.
161bid.,p. 143. 

17 See on the following Ronald Hamowy, "Freedom and the Rule of Law in F. A. Hayek," I1 Politico (1970-71); idem, "Hayek's Concept of Freedom: A Critique," New Individualist Review (April, 1961); idem, "Law and the Liberal Society: F. A. Hayek's Constitution of Liberty," Journal of Libertarian Studies 2 (Winter 1978); Murray N. Rothbard, "F. A. Hayek and the Concept of Coercion," in: idem, The Ethics of Liberty (Atlantic Highlands: Humanities Press, 1981).

18''constitution of Liberty, pp. 20-21.
19 lglbid., p. 133.

2O ~ a w , Legislation, and Liberty, 1, pp. 55-56. 

21~onstitutionof Liberty, p. 135.
22~bid.,p. 137.
23~bid,p. 135

24~bid.,p. 136.
25 ~ e ealso Murray N . Rothbard, Power and Market (Kansas City: Sheed Andrews & McMeel, 1977), pp. 228-34; Hans-Hermann Hoppe, "Von der Strafunwiirdigkeit unterlassener Hilfeleistung,"in: idem, Eigentum, Anarchie und Staat (Opladen:West-deutscher Verlag, 1977); idem, "On the Indefensibility of Welfare Rights," Austrian Economics Newsletter 3 (1989).
26~ontitutionof Liberty, p. 21; also p. 141 f . 

27 he documentation of this parenthetical thesis will be kept to a minimum and relegated to footnotes.
On the fundamental difference between Menger and Mises on the one hand and Hayek on the other see Joseph T. Salerno, "Ludwig von Mises a s Social Rationalist," Review ofAustrian Economics 4 (1990):26-54; Jeffrey M. Herbener, "Ludwig von Mises and t h e Austrian School of Economics," Review ofAustrian Economics 5, no. 2 (1991): 33-50; Murray N. Rothbard, "The Present State of Austrian Economics" (Auburn Ala.: Ludwig von Mises Institute Working Paper, 1992).
28"F. A. Hayek, The F a t a l Conceit: The E r r o r s of Socialism, W. W. Bartley 111, ed. (Chicago: University of Chicago Press, 19881, p. 20.
29~bid,p. 74.
3 0 ~ a w ,Legislation, a n d Liberty, 3, p. 169.
3 1 ~ a t a lConceit, p. 33; see also the Constitution of Liberty, p. 140. 

3 2 ~ a t a lConceit, p. 34.
33~bid.,p. 35.
34~bid.,p. 36.
35~bi

3 6 ~ e eRonald Coase, The Firm, the Market, and the Law (Chicago: University of Chicago Press, 1988); Harold Demsetz, Ownership, Control, and the Firm (Oxford: Blackwell, 1988); for a critique see Walter Block, "Coase and Demsetz on Private Property Rights," Journal of Libertarian Studies 1, no. 2 (Spring 1977).
3 7 ~ .A. Hayek, New Studies in Philosophy, Politics, Economics and the History of Ideas (Chicago: University o f Chicago Press, 1978), p. 9.
3 8 ~ a w ,Legislation, and Liberty, 2, p. 5 .
3 9 ~ a w ,Legislation, and Liberty, 3 , p. 155.
4 0 ~ b i d . ,p. 163.
4 1 ~ b i d . ,p. 164. 

4 2 ~ a t a lConceit, p. 6.
43~bid.,p. 10.
4 4 ~ b i d . ,p. 21.
4 5 ~ e eon the following also David Ramsey Steele, "Hayek's Theory of Cultural Group Selection," Journal of Libertarian Studies 8, no. 2 (1987).
4 6 ~ e eThe Fatal Conceit, p. 25. 

4 7 ~ e eLudwig von Mises, Human Action. A Deatise on Economics (Chicago: Henry Regnery, 1966),chap. 8.
"If and a s far as labor under the division of labor is more productive than isolated labor, and if and as far as man is able to realize this fact, human action itself tends toward cooperation and association; man becomes a social being not in sacrificing his own concerns for the sake of a mythical Moloch, society, but in aiming a t a n improvement in his own welfare. Experience teaches that this condition-higher productivity achieved under the division of labor-is present because its cause-the inborn inequality of men and the inequality in the geographical distribution of the natural factors of production-is real. Thus we are in a position to comprehend the course of social evolutionn (ibid, p. 160-61)."Liberalism . . . regards all social cooperation a s an emanation of rationally recognized utility" (Ludwig von Mises, Socialism [Indianapolis, Ind.: Liberty Fund, 19811, p. 418).
Hayek rejects this explanation. According to him, to regard as Mises does "all social cooperation as a n emanation of rationally recognized utility. . . is wrong. The extreme rationalism of this passage . . . seems to me factually mistaken. It certainly was not rational insight into its general benefits that led to the spreading of the market economy" ("Foreword" to Socialism, ibid, p. xxiii). One is wondering how else to explain the phenomenon, but Hayek does not say-except through reference to "spontaneous evolution." Still more wondrous must appear the fact that there existed no human society whatsoever that had no private property and no exchange a t all. (Hayek's "primordial bands" [Law, Legislation, a n d Liberty, 3, Epilogue; Fatal Conceit, chap. 11 are a myth, similar to the Morgan-Engels myth of primitive communism, for which not a shred of anthropological evidence exists. And the transition from the face-to-face society to the anonymous, faceless economy was not a t all a traumatic event which required fundamentally different motives and habits. The world market is nothing else but the sum of all interpersonal transactions and a s such not much more difficult to grasp than a simple bilateral exchange of goods.) Instead, Hayek then engages in an outright falsification when, despite all historical records to the contrary, he appoints Mises to the position of a somewhat less than fully evolved predecessor of his own (Hayek's) theory. "It seems to me that the thrust of Mises's teaching is to show that we have not adopted freedom because we understood what benefits it would bring: that we have not designed, and certainly were not intelligent enough to design, the order w h c h we now have learned partly to understand long after we had plenty of opportunity to see how it worked. . . . It is greatly to Mises's credit that he largely emancipated himself from that rationalist-constructivist starting point, but that task is still to be completed" (ibid, p. xxiii-xxiv). In fact, Mises never said anything even remotely similar to what Hayek insinuates; and if credit must be given where i t is due, Mises must be credited not for having himself emancipated from his rationalism but for never having abandoned it.


4 8 ~ e eCarl Menger, Principles of Economics (New York: New York University Press,
1976), chap. 8; Ludwig von Mises, Theory of Money a n d Credit (I~ington-on-Hudson,
N. Y.: Foundation for Economic Education, 1971), chap. 1.

4 9 ~ .A . Hayek, Studies in Philosophy, Politics, and Economics (Chicago: University of Chicago Press, 19671, chap. 6.
5 0 ~ h ~ sHayek writes that is "perverted rationalism . . . which interpreted the law of nature as the deductive constructions of 'natural reason."' Law instead is "the undesigned outcome of growthn (ibid., p. 101).
'5l~bid.,p. 97.
5 2 ~ tthis point, one may want to compare Hayek to his alleged predecessor Carl Menger. For Hayek law is 'the undesigned outcome of growth'. "Our values and institutions are determined not simply by preceding causes but as part of a process of unconscious self-organization of a structure or pattern" (Fatal Conceit, p. 9). In sharp contrast, Carl Menger considers all references in social science explanations to Hayekian categories such as "natural growth," "spontaneous evolution," "primordial nature" or "unconscious self-organization" a s sheer mysticism. To explain a social phenomenon through forces such as these is not to explain anything a t all-a scientific imposture: "The origin of a phenomenon is by no means explained by the assertion that it was present from the very beginning or that it developed originally. . . . a social phenomenon, a t least in its most original form, must clearly have developed from
individual factors. The [organicist, Hayekianl view here referred to is merely an analogy between the development of social institutions and that of natural organisms which is completely worthless for the purpose of solving our problem. It states, to be sure, that institutions are unintended creations of the human mind, but not how they came about. These attempts at interpretation are comparable to the procedure of a natural scientist who thinks he is solving the problem ofthe origin of natural organisms by alluding to their "originality," "natural growth," or their "primeval nature" . . . . attempts to interpret the changes of social phenomena a s 'organic processes'are no less inadmissible than . . . theories which aim to solve 'organically'the problem of the origin of unintentionally created social structures. There is hardly any need to remark that the changes of social phenomena cannot be interpreted in a social-pragmatic way, insofar as they are not the intended result of the agreement of members of society or of positive legislation, but are the unintended product of social development. But it is just a s obvious that not even the slightest insight into the nature and the laws of the movement of social phenomena can be gained either by the mere allusion to the 'organic' or the 'primeval'character of the processes under discussion, nor even by mere analogies between these and the transformations to be observed in natural organisms. The worthlessness of the above orientation of research is so clear that we do not care to add anythng to what we have already said" (Carl Menger, Investigations into the Method of the Social Sciences with Special Reference to Economics [New York: New York University Press, 19851, pp. 149-50).

 53 ~ i n c eHayek essentially denies the existence (or the importance) of ideas in the course of social evolution, he also (at least in his later writings) gives no mention to public opinion. In distinct contrast, David Hurne, whom Hayek himself claims a s his precursor, attaches fundamental importance to ideas and public opinion. "Nothing appears more surprising to those who consider human affairs with a philosophical eye, than the easiness with which the many are governed by the few, and the implicit submission, with which men resign their own sentiments and passions to those of their rulers. When we inquire by what means this wonder is effected we shall find, that a s Force is always on the side of the governed, the governors have nothing to support them but opinion.
It is, therefore, on opinion only that government is founded, and this maxim extends to the most despotic and most military governments, as well as to the most free and most popular. The soldan of Egypt, or the emperor of Rome, might drive his harmless subjects, like brute beasts, against their sentiments and inclination. But he must, a t least, have led his mamalukes or praetorian bands, like men, by their opinion" (David Hume, Essays. Moral, Political a n d Literary [Oxford: University of Oxford Press, 19711,
p. 19). 
See also E. de La Boetie, The Politics of Obedience: The Discourse of Voluntary Servitude, edited and with a n introduction by Murray N. Rothbard (New York: Free Life Editions, 1975); and below, p. 9 1 ff. 

5 4 ~ a y e k ,Law, Legislation, and Liberty, 3, pp. 154, 156. As David Ramsey Steele correctly notes ("Hayek's Theory of Cultural Group Selection," p. 179), "ifcultural group selection is to be relied upon, human culture would evolve much more slowly than human biology. For the selection of groups is a slower process than the selection of individuals, and group selection according to culture cannot be expected to proceed any faster than group selection according to genes.

5 5 ~ e s i d e s ,this form of extinction also does not fit Hayek's explanatory scheme, for a person or group that would forego all appropriation, production, etc., would die out on account of its own stupidity, not in the course of cultural group selection

5 6 ~ l t h o u g hHayek notices some obvious differences between biological and cultural evolution (Fatal Conceit, p. 25), he does not recognize t h e categorical difference between social cooperation a n d biological competition. Rather, h e writes t h a t biological and cultural evolution "both rely on t h e same principle of selection: survival or reproductive advantage. Variation, adaptation a n d competition a r e essentially t h e same kind of process, however different their particular mechanism, particularly those pertaining to propagation. Not only does all evolution rest on competition; continuing competition is necessary even to preserve existing achievements" (ibid, p. 26).
In contrast, Ludwig von Mises sharply distinguishes between cooperation and competition. He writes: "Society is concerted action, cooperation. Society is t h e outcome of conscious and purposeful behavior. This does not mean t h a t individuals have concluded contracts by virtue of which they have founded human society. The actions which have brought about social cooperation and daily bring i t about anew do not aim a t anything else t h a n cooperation a n d coadjuvancy with others for t h e attainment of
definite singular ends. The total complex of t h e mutual relations created by such concerted actions is called society. I t substitutes collaboration for the-at least conceivable-isolated life of individuals. Society is division of labor and combination of labor.
In h i s capacity a s a n acting animal m a n becomes a social animal" (Human Action, p. 143). "What makes friendly relations between h u m a n beings possible is the higher productivity of t h e division of labor. I t removes t h e natural conflict of interests. For where there is division of labor, there is no longer question of the distribution of a supply not capable of enlargement. Thanks to the higher productivity oflabor performed under t h e division of tasks, the supply of goods multiplies. A pre-eminent common interest, t h e preservation a n d further intensification of social cooperation, becomes paramount a n d obliterates all essential collisions. Catallactic competition is substituted for biological competition. I t makes for harmony of t h e interests ofall members of society. The very condition from which the irreconcilable conflicts of biological competition ariseviz., the fact t h a t all people by and large strive after t h e s a m e things-is transformed into a factor making for harmony of interests. Because many people or even all people want bread, clothes, shoes, a n d cars, large-scale production of these goods becomes feasible and reduces t h e costs of production to such a n extent t h a t they a r e accessible a t low prices. The fact t h a t my fellow m a n wants to acquire shoes a s I do, does not make i t harder for me to get shoes, but easier" (ibid, p. 673)
 
57  ~ r i t e sMises: "History is a struggle between two principles, the peaceful princi- ple, which advances the development of trade, and the militarist-imperalist principle, which interprets human society not as a friendly division of labor but as the forcible repression of some of its members by others. The imperialist principle continually regains the upper hand. The liberal principle cannot maintain itself against it until the inclination for peaceful labor inherent in the masses shall have struggled through to full recognition of its own importance as a principle of social evolution" (Socialism, p. 268). "Liberalism is rationalistic. It maintains that it is possible to convince the immense majority that peaceful cooperation within the framework of society better serves the rightly understood interests than mutual battling and social disintegration. It has full confidence in man's reason. It may be that this optimism is unfounded and that the liberals have erred. But then there is no hope left for mankind's futuren(idem, Human Action, p. 157). "The body of economic knowledge is an essential element in the structure of human civilization; it is the foundation upon which modern industrialism and all the moral, intellectual, technological, and therapeutical achievements of the last centuries have been built. It rests with men whether they will make proper use of the rich treasure with which this knowledge provides them or whether they will leave it unused. But if they fail to take the best advantage of it and disregard its teachings and warnings, they will not annul economics; they will stamp out society and the human racen (ibid, p. 885).
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