Une opération de transparence en trompe-l'œil pour sauver la soldate Ernotte
Sous la pression de la Commission d'enquête parlementaire, France Télévisions lance aujourd'hui une grande opération de "transparence financière" annoncée par Delphine Ernotte. Cinq rubriques, des graphiques colorés, des infographies en bulles pastel. Les chiffres publiés sont réels. Ce qu'ils taisent l'est tout autant.
ℹ️ Soulignons d'abord que c'est la 1ʳᵉ fois en dix ans de mandat que le public peut accéder à des chiffres réels avec sources datées. Bien, mais insuffisant. J'ai le rapport de la Cour des comptes sous la main, ça tombe bien nous allons pouvoir comparer dans le détail.
🙊 Spoiler : Le cadrage est entièrement défensif. Chaque donnée est accompagnée d'un narratif qui l'atténue, et les angles morts sont précisément ceux qui permettraient d'évaluer l'efficacité de la gestion. C'est de la transparence au sens où une vitrine de magasin est transparente : on voit ce qu'on a décidé de montrer.
I. Financement
Ce que dit France Télévisions
Les ressources du groupe s'élèvent à 2 856 M€ en 2025, dont 86% de dotation publique (2 454 M€), 10% de publicité (285 M€) et 4% d'autres activités commerciales (117 M€).
La France consacre 4,2€ par habitant et par mois à son audiovisuel public, soit "proche de la moyenne européenne" de 3,62€ — et moins que le Royaume-Uni (6,1€), le Danemark (7,3€) ou l'Allemagne (8,7€). En euros constants, FTV "coûterait 650 M€ de moins aux Français qu'il y a dix ans."
Lecture critique
La comparaison européenne est soigneusement tronquée. L'Italie (2,6€) et la Suède disparaissent du graphique. Surtout, comparer le coût par habitant sans comparer les ratios de productivité, les effectifs d'encadrement ou les coûts de structure, c'est comparer le prix au litre sans regarder la consommation du moteur.
Le chiffre "650 M€ de moins en euros constants" est construit en intégrant l'inflation de +20% côté dépenses, mais sans jamais appliquer le même raisonnement à la valeur des missions accomplies.
Ce que dit la Cour des comptes
Le tableau est nettement moins rose. La Cour relève que les concours publics ont subi "une baisse programmée" (c'est à dire prévisible) de 160 M€ entre 2018 et 2022. Mais surtout : sur la période 2017-2024, les déficits nets cumulés du groupe atteignent 81 M€, malgré un résultat d'exploitation officiellement présenté "à l'équilibre" chaque année — grâce à la neutralisation comptable d'opérations qualifiées d'"exceptionnelles" avec l'aval des commissaires aux comptes.
La Cour est explicite : "Jusqu'en 2024, France Télévisions a systématiquement présenté des prévisions budgétaires reposant sur un équilibre de son résultat d'exploitation, en neutralisant des opérations considérées comme exceptionnelles."
Résultat mécanique : les capitaux propres sont passés de 294 à 179 M€ en huit ans — sous le seuil légal de la moitié du capital social depuis 2021, seuil en dessous duquel le code de commerce impose à l'État actionnaire d'agir avant le 31 décembre 2026 sous peine de dissolution.
📌 À retenir : les comptes présentés au Parlement et à l'Arcom pendant huit ans reflétaient une réalité arrangée. France Télévisions est bien dans une situation de faillite.
II. Budget
Ce que dit France Télévisions
Le coût total des antennes et programmes s'élève à 2 738 M€. La ventilation présentée valorise l'offre de service public : information régionale (434 M€), information nationale (335 M€), séries et fiction (288 M€), documentaires (95 M€), cinéma (82 M€).
Les "frais de structure — RH, finance, juridique" sont affichés à 125 M€, soit "0,4€ sur 10 investis." Un chiffre présenté comme la preuve d'une gestion sobre.
Lecture critique
Le chiffre de 125 M€ est un tour de passe-passe par omission. Il exclut le poste "Conception et pilotage des offres, communication" — 210 M€ — qui recouvre précisément les coûts de direction éditoriale, de stratégie et de communication institutionnelle, autrement dit ce qu'une entreprise privée comptabiliserait sans hésitation en frais de structure.
En les additionnant : 335 M€ de coûts non-programmes, soit 12,2% du budget total — près de trois fois le chiffre mis en avant.
Mais le problème est plus profond encore. La page "transparence" reproduit exactement le mode de présentation que FTV utilise en interne depuis des années : le budget par "coût de grille", c'est-à-dire par activité éditoriale, jamais par nature de charges. Ce choix de présentation rend structurellement impossible toute évaluation externe des coûts de structure réels.
Ce que dit la Cour des comptes
C'est précisément ce point que la Cour cible dans sa section sur le pilotage financier — et c'est l'une des critiques les plus cinglantes du rapport. La Cour constate que FTV "présente invariablement ses prévisions budgétaires par métier et non par nature de charges (achats, charges de personnel, provisions etc.)."
Cette présentation "présente le défaut de rendre peu lisibles les évolutions de masse salariale et les charges d'exploitation hors dépenses de personnels."
Le plus accablant : "la direction du budget et le contrôle général économique et financier ont à maintes reprises demandé à l'entreprise de présenter son budget prévisionnel en nature, pour mieux identifier les charges sur lesquelles des économies seront portées, sans que France Télévisions ait jamais donné suite à cette demande, également formulée par l'inspection générale des finances et la Cour."
En clair : depuis des années, les tutelles réclament la ventilation par nature de charges. FTV refuse. Et sa page "transparence" de mars 2026 reproduit exactement ce refus — en ajoutant des infographies en bulles colorées.
Les chiffres de la Cour confirment l'ampleur de ce que la présentation par "coût de grille" dissimule. Pour l'année 2024 : masse salariale 658,5 M€, dépenses de personnel totales 962,2 M€ — un écart de 303 M€ qui correspond aux charges patronales, aux indemnités et aux avantages sociaux, jamais visibles dans la présentation FTV. Le coût de la grille lui-même a été ramené de 1 010 M€ à 898 M€ entre 2019 et 2023 — effort réel — mais les économies réalisées sur les programmes ont été absorbées par la dérive de la masse salariale et des frais de mission.
La Cour pointe également que les frais de mission s'établissent en moyenne à 42,8 M€ par an hors Covid, avec un pic à 46 M€ en 2024. Ces frais sont totalement absents de la page "transparence".
Quant aux "économies" annoncées pour 2025 — 80 M€ affichés — la Cour note que 42 M€ visent à compenser l'inflation, soit des "économies" qui ne font que maintenir les charges constantes en euros réels.
📌 À retenir : FTV refuse depuis des années de présenter son budget par nature de charges, malgré les demandes répétées de ses tutelles, de l'IGF et de la Cour. Sa page "transparence" perpétue exactement ce refus. On ne sait toujours pas combien coûte réellement l'appareil administratif — on sait seulement ce que FTV a décidé de ne pas montrer.
III. Fournisseurs
Ce que dit France Télévisions
En 2024, FTV a investi 864 M€ en programmes auprès de 743 fournisseurs différents. La diversité est affichée comme preuve de pluralisme éditorial. France TV Studio, filiale de production interne, est citée comme "deuxième fournisseur" — résultat d'une "stratégie de développement des recettes propres."
La part de production dépendante est passée de 5% à 20% en dix ans, présentée comme un "rééquilibrage."
Lecture critique
Les 743 noms masquent deux logiques de concentration radicalement opposées dans leur nature mais convergentes dans leur effet.
D'un côté, les groupes intégrés type Mediawan, Banijay et Newen qui captent une part croissante du marché sous des dizaines de marques indépendantes en apparence. Le groupe Mediawan représente à lui seul 12,8% du CA programmes, fédérant 28 sociétés de production sous une même holding.
De l'autre — et c'est le fait le plus structurel — la part de "production dépendante" allouée à France TV Studio est passée de 5% à 20% en dix ans, soit jusqu'à 88 M€ par an sur 2025-2027, par accord signé avec le secteur en 2024.
Quadruplement de la captivité interne. FTV présente cela comme un "succès industriel" ; c'est aussi, juridiquement, une dérogation croissante à l'obligation de recourir à la production indépendante — obligation qui fonde précisément le modèle de diversité qu'elle affiche.
Les données 2025 sur les fournisseurs, elles, "seront disponibles d'ici fin mars 2026" : la page transparence ouvre donc avec des chiffres vieux d'un an sur ce point précis.
Ce que dit la Cour des comptes
Le rapport de la Cour contient une analyse beaucoup plus précise et plus dérangeante que ce que FTV veut bien montrer. Sur la concentration des fournisseurs : "la part du chiffre d'affaires des dix premiers fournisseurs dans le chiffre d'affaires total de France Télévisions est passée de 37 à 41% entre 2017 et 2023" — soit une concentration notable en six ans, que FTV qualifie pudiquement de "légère."
Le secteur est "structuré autour de très grands acteurs tels que Mediawan, Banijay et Newen", dont les "refacturations intra-groupes" sont "souvent peu transparentes" — au point que les auditeurs internes "n'ont pas toujours accès aux comptes de produits et ne peuvent pas vérifier l'exhaustivité des recettes perçues par le producteur."
Sur France TV Studio, la Cour est précise là où FTV est vague. La filiale a vu ses effectifs passer de 323 ETP en 2018 à 636 en 2024 — doublement en six ans. Son chiffre d'affaires atteint 114 M€ en 2024, mais son potentiel contractuel en "production dépendante" est de 88 M€ au titre de la création seule (fictions, documentaires, captations) — soit 46,9 M€ réalisés sur ce segment en 2024. La "marge de progression reste importante", note la Cour — ce qui signifie que FTV se donne encore de la place pour augmenter la part captée en interne.
Pendant ce temps, le budget du programme national a été comprimé sous la barre des 900 M€ en 2023 — contre plus de 1 Md€ en 2019 — et FTV a imposé aux producteurs indépendants une ristourne de 5% acceptée par 80% d'entre eux, "l'économie escomptée se situant entre 15 et 20 M€." En d'autres termes : on comprime les indépendants tout en élargissant la part de la filiale captive.
La Cour soulève enfin un problème de gouvernance que FTV ne mentionne nulle part : la direction de l'audit interne chargée du contrôle des producteurs ne comprend que cinq personnes — "en réalité quatre de février 2022 à octobre 2023" après un départ non remplacé pendant 18 mois.
C'est cette structure sous-dimensionnée qui est censée contrôler 743 fournisseurs et des enveloppes de plus de 860 M€. Le taux de mise en œuvre des recommandations d'audit s'établit à 35%, 51% et 75% selon les audits de suivi de 2024 — quand les taux d'acceptation affichés sont de 70%, 82% et 88%. Accepter les recommandations sans les appliquer : l'écart dit tout.
📌 À retenir : Derrière les 743 noms, deux dynamiques de concentration convergentes que FTV ne nomme pas : la consolidation du secteur autour de Mediawan, Banijay et Newen d'un côté, le quadruplement de la part captée par sa propre filiale de l'autre. La "diversité des fournisseurs" est le paravent d'un marché qui se concentre aux deux extrémités — et FTV en est acteur, pas spectateur.
IV. Équipes
Ce que dit France Télévisions
8 720 salariés en 2025, répartis en 190 métiers sur 130 implantations. Réduction de 1 200 ETP en dix ans (-12%), présentée comme "un effort avec très peu d'exemples similaires dans la sphère publique." Salaire moyen contractuel : 61 000 € brut annuel. Salaire médian : 57 000 €. Rémunération PDG : 322 000 € fixe + variable jusqu'à 78 000 € — "fixée depuis 2010, inchangée." Comité de direction (13 membres) : rémunération moyenne 151 000 €, avec variable de 12,5% à 20%.
Lecture critique
FTV présente la réduction de 1 200 ETP comme une prouesse de gestion. Elle omet deux choses. D'abord, que cette réduction a été financée par l'État à hauteur de 78 M€ via le plan de recomposition des effectifs (2019-2022) — et qu'elle n'a produit qu'une "stabilisation ponctuelle de la masse salariale", selon la Cour.
Ensuite, que si les effectifs ont baissé de 12%, les dotations publiques n'ont baissé que de 7% en nominal : les effectifs ont donc été réduits presque deux fois plus vite que les budgets. La question que FTV n'abordera jamais : où est parti l'écart ? Dans la masse salariale par tête, dans la sous-traitance externalisée vers France TV Studio et France TV Publicité — ou dans les deux.
Sur les rémunérations, FTV choisit soigneusement son indicateur : le "salaire moyen contractuel" à 61 000 € plutôt que le Salaire Moyen Par Tête (SMPT) à 73 690 € en 2024, calculé par le Contrôle général économique et financier. L'écart de 21% correspond à des indemnités de licenciement, de départ en retraite, de primes et avantages — sommes bien réelles, versées à des salariés bien réels avec de l'argent public bien réel.
Sur le comité de direction : 13 membres pour 8 720 salariés, soit un pour 671. FTV publie leurs fourchettes de rémunération mais ne publie pas le nombre total de cadres dirigeants au-delà du comdir. Ce chiffre — que j'avais établi dans une précédente analyse — reste absent.
L'accord collectif de 2013 a été dénoncé par la direction en juillet 2025 et est en cours de renégociation — fait mentionné sans explication ni contexte. C'est pourtant l'aveu que le modèle social de l'entreprise est à reconstruire de fond en comble.
Ce que dit la Cour des comptes
Le rapport est dévastateur sur ce point — c'est son chapitre le plus dense et le plus documenté. Le constat de base : entre 2017 et 2023, les effectifs ont baissé de 10,3% mais la masse salariale n'a baissé que de 1,95%. La Cour documente la mécanique de cette déconnexion : l'accord collectif de 2013 a été rédigé en systématisant "la clause la plus avantageuse" des trois références applicables (code du travail, convention collective télédiffusion, convention journalistes), créant une structure salariale rigide où l'ancienneté génère une augmentation mécanique et continue des charges. Résultat : 22 écarts identifiés par l'IGF par rapport à la convention collective nationale, représentant un surcoût total théorique de 61,9 M€ — dont 26,6 M€ pour la seule prime d'ancienneté, 19,9 M€ pour l'indexation Outre-mer, 4,7 M€ pour la compensation forfait-jour.
Sur les licenciements : les indemnités versées sur la période 2017-2024 atteignent 133 M€ au total, soit une moyenne de 16,7 M€ par an — un régime "largement plus favorable aux salariés de France Télévisions" que le code du travail, avec des grilles d'indemnisation allant jusqu'à trois quarts de mois de salaire par année d'ancienneté pour les personnels techniques. Sur les départs en retraite : 27,5 M€ d'indemnités versés sur la période. Le plan de recomposition des effectifs (1 238 départs en rupture conventionnelle collective), financé à 78 M€ par l'État, n'a "eu que des effets limités" et n'a "conduit qu'à une stabilisation ponctuelle de la masse salariale" — les personnes parties étant remplacées par des salariés plus jeunes mais dont l'ancienneté, mécaniquement, augmente chaque année.
Sur les avantages en nature, la Cour va plus loin que FTV. Les 53 véhicules de fonction recensés au 1er janvier 2025 représentent un loyer mensuel cumulé de 21 466 € et un montant total de location de 1 727 658 €, avec des modèles allant jusqu'à 53 000 €.
La Cour note que "l'importance du parc de véhicules de fonction n'a pas d'équivalent chez d'autres entreprises publiques ni même chez la plupart des ministères." Sur les comités sociaux et économiques (13 CSE) : la dotation annuelle aux activités sociales et culturelles représente 2,2% de la masse salariale brute, soit 14,2 M€ en 2024 — dont 63% vont au comité interentreprises ex-ORTF, propriétaire du château de Lalinde en Dordogne (115 hectares, piscine ayant coûté 1 M€).
Sur les salaires cumulés : la Cour pointe que "certains niveaux de salaires chez France Télévisions étonnent au regard de la disponibilité des personnes concernées dans l'entreprise et de leur charge de travail" — une formulation administrative qui signifie, en langage clair, que des cadres touchent un plein salaire pour une présence partielle.
La conclusion de la Cour sur l'accord collectif résume tout : "Depuis sa mise en œuvre en 2013, l'accord collectif a conduit mécaniquement à alourdir les charges et à creuser le déficit d'exploitation."
FTV l'a dénoncé en juillet 2025 — soit douze ans après sa signature, neuf ans après que la Cour l'avait déjà qualifié en 2016 d'"accord contenant des dispositions généreuses, source de surcoûts pérennes." La dénonciation est la recommandation n°5 du rapport de la Cour : "Renégocier dans les meilleurs délais l'accord collectif du 28 mai 2013 en cours de dénonciation."
📌 À retenir : La Cour l'écrit noir sur blanc : l'accord collectif de 2013 "a conduit mécaniquement à alourdir les charges et à creuser le déficit d'exploitation." Il a fallu douze ans, 376 M€ de déficits d'exploitation cumulés sur la seule SA, et une recommandation explicite de la Cour pour que la direction le dénonce. Ce que FTV présente comme une réforme courageuse est l'exécution tardive d'un constat formulé dès 2016. La masse salariale, elle, n'a attendu personne pour continuer à croître.
V. CONCLUSION
Ce dossier, publié le 17 mars 2026 — soit aujourd'hui, en pleine séquence parlementaire sur l'audiovisuel public — n'est pas un exercice de transparence. C'est une plaidoirie.
Chaque rubrique répond point par point aux critiques du rapport de la Cour des comptes de septembre 2025. Chaque chiffre est réel mais encadré d'un narratif qui l'atténue. Chaque angle mort est précisément celui qui permettrait d'évaluer l'efficacité managériale : nombre total de cadres au-delà du comité de direction, masse salariale ventilée par catégorie, évolution du ratio encadrement/production, conditions exactes du barter de Cannes, détail des 150 M€ d'économies annoncées pour 2026.
La Cour des comptes, elle, ne plaide pas. Elle constate : des capitaux propres tombés de 294 à 179 M€ en huit ans, passés "en dessous de la moitié du capital social" depuis 2021 — seuil légal en dessous duquel la pérennité de l'entreprise est considérée comme non assurée, obligeant l'État actionnaire à agir. Elle constate des déficits d'exploitation cumulés de 376 M€ sur la seule société anonyme. Elle constate une masse salariale qui ne baisse pas malgré la réduction des effectifs, structurellement rigidifiée par un accord collectif que la direction elle-même a finalement dénoncé en juillet 2025.
France Télévisions a publié ce matin ce qu'elle était contrainte de publier. Ce qu'elle ne publie pas, c'est ce qui dérange : pas les chiffres bruts, mais leur mise en relation. Le ratio entre la réduction des effectifs (-12%) et la quasi-stagnation de la masse salariale (-1,95%). Le quadruplement de la part de production interne — de 5% à 20%, soit jusqu'à 88 M€ captés par la filiale France TV Studio. Les 46 M€ de frais de mission en année olympique. Les capitaux propres sous le seuil d'alerte légal depuis 2021.
Une dernière question qui mérite d'être posée
Le rapport de la Cour des comptes a été délibéré le 10 juillet 2025 — deux mois après la reconduction de Delphine Ernotte par l'Arcom le 14 mai. Calendrier normal, assure la Cour.
Sauf que la commission d'enquête Alloncle a produit un mail — dont l'existence n'a été ni confirmée ni démentie sous serment par la Cour ni par Christophe Tardieu, secrétaire général de France Télévisions — dans lequel la direction aurait demandé à reporter la publication du pré-rapport "non plus en mars 2025, mais après la reconduction de la présidente", au motif qu'un envoi avant "risquait de modifier les termes du débat" et aurait pu "heurter la sincérité de cette compétition."
Tardieu, auditionné, n'a pas dit qu'il n'avait pas envoyé ce mail. Il a dit qu'il ne l'avait "pas trouvé" dans sa messagerie.
Si ce rapport avait été publié en mars 2025 comme initialement prévu, l'Arcom aurait-elle pu, en toute connaissance de cause, reconduire Delphine Ernotte pour un troisième mandat ?
Le Président de la commission d'enquête, Jérémie Patrier-Leitus, ne serait PAS IMPARTIAL mais "favorable" aux cadres de France Télévision selon une note de cadrage de France Télévisions.
Cette note a été remise à toutes celles et ceux convoquées à la commission d'enquête sur l'Audiovisuel public.
« Les services de FTV ont établi une note de cadrage pour préparer les auditions des cadres convoqués par la commission d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'AVP
Extraits
Commission créée à l'initiative du groupe UDR en réaction à l'affaire Cohen-Legrand et en se fondant sur les déclarations selon lesquelles "on ne représente pas la France telle qu'elle est ...mais on essaie de représenter la France telle qu'on voudrait qu'elle soit."
Élargissement du champ d'enquête à la faveur de la publication du rapport de la Cour des Comptes.
Nous aurons tout intérêt à être très factuel pour objectiver ce que nous cherchons à démontrer = contribuer à faire dégonfler le caractère polémique de l'initiative et ne pas nous aliéner les autres groupes plutôt réservés.
Composition de la CE (31 députés dont 12 connus pour leurs positions plutôt favorable à FTV)
Vigilance pour toutes les Auditions
Le questionnaire qui nous est transmis au nom du rapporteur en amont des auditions est indicatif.
Durée 1h30 / 2 h max avec liminaire de 15 min autorisé. Hors audition présidente.
Obligation pour toutes les personnes dont la commission d'enquête a jugé l'audition utile de se rendre à la convocation
Obligation de d'écluses liens d'intérêts
Obligation de répondre aux questions posées et sous serment.
Possibilité de poursuite pour faux témoignage
En pratique les suites judiciaires données par le parquet ( qui ne peut-être saisi que par le président de la CE -qui nous est plutôt favorable en l'espèce -) sont très rares.»
Source : Blog CGC des Medias
A) - Mainmise de la gauche sur l’audiovisuel public
B) - Il faut supprimer le service public d’audiovisuel
C) - L’Entretien du Diplomate
avec Claude Chollet (OJIM) – L’affaire Legrand–Cohen : « En termes de
grand banditisme, ça s’appelle un flagrant délit ! »
Audiovisuel public : le rapport Alloncle censuré par la caste ?
27 avril 2026. À 14h30, dans une salle à huis clos de
l’Assemblée nationale, trente députés vont décider si le rapport de la
commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le
financement de l’audiovisuel public sera publié ou enterré à jamais. Ce
rapport, fruit de six mois de travaux menés par le député UDR Charles
Alloncle, met au jour un scandale d’État : un service public financé par
4 milliards d’euros par an – soit près de 100 euros par foyer français,
qu’on ait une télévision ou non – transformé en outil de propagande
idéologique au service d’une seule famille politique et de quelques
cercles d’influence.
Le post viral de ce matin sur X résume
l’affaire en une phrase : le rapport ne serait pas publié, mais les
vidéos des auditions resteraient en ligne. Une demi-mesure qui sent le
compromis de couloir. Une manipulation classique pour étouffer les faits
tout en feignant la transparence. Car ce que révèle ce travail
parlementaire inédit est explosif : une mainmise totale de la gauche sur
l’audiovisuel public, doublée d’une concentration sans précédent des
médias français aux mains d’une poignée de milliardaires et d’intérêts
industriels. Le tout payé par le contribuable.
Une commission qui a osé poser les questions que tout le monde évite
Créée à l’initiative du groupe UDR, cette commission est historique : jamais l’Assemblée n’avait scruté avec une telle intensité le fonctionnement de France Télévisions et Radio France. Dans une interview récente, Charles Alloncle, rapporteur, expliquait sans détour pourquoi il fallait agir :
« On
a par exemple madame Adèle Van Reeth qui est directrice de France Inter
qui assume que France Inter doit être une radio résolument
progressiste. Première rupture majeure avec cette obligation légale […] Madame
Ernotte à la tête de l’une des premières rédactions européennes […]
nous explique qu’en fait France Télévisions n’a pas un devoir de
retranscrire le réel […] mais plutôt de présenter la France telle
qu’elle voudrait qu’elle soit. »
Delphine Ernotte elle-même l’a dit sans fard : « Nous voulons montrer la France telle qu’on voudrait qu’elle soit et non pas la France telle qu’elle est. » Patrick Cohen et Thomas Legrand, journalistes vedettes de France Inter, ont été filmés en train de comploter dans un café de Montparnasse avec des hiérarques du Parti socialiste pour « amener » des invités et préparer la campagne. Des échanges payés par l’argent public. L’audimat est là : une audience captive, majoritairement de gauche, que l’on flatte pour ne pas la perdre.
Les chiffres sont accablants. Une étude de
l’institut Thomas More (février 2024) montrait que moins de 4 % des
intervenants sur les chaînes et radios publiques pouvaient être classés à
droite ou libéraux. Sur certaines matinales de France Inter ou
France Info, la proportion d’invités de gauche frôle les 70 %. Le
pluralisme, principe constitutionnel rappelé par le Conseil
constitutionnel et inscrit dans la loi Léotard de 1986, n’est plus qu’un
slogan. La diversité ? On la brandit partout sauf quand il s’agit
d’idées divergentes.
La caste intouchable : conflits d’intérêts, portes tournantes et enrichissement
Mais le scandale ne s’arrête pas à l’idéologie. Il est aussi financier et structurel. Alloncle l’a détaillé point par point :
« J’ai
auditionné le président de l’ARCOM […] ce monsieur s’est présenté mais
il a omis un élément : il était passé par un certain nombre de cabinets
ministériels. […] Il n’a travaillé que pour des ministres socialistes. »
Le collège de l’ARCOM, censé garantir l’indépendance, est truffé de profils militants. Un membre nommé en juillet 2025 avait appelé publiquement à une manifestation « antifasciste
» contre Vincent Bolloré quelques mois plus tôt. L’omerta règne. Les
cadres de France Télévisions qui osent parler en off à Alloncle exigent
l’anonymat total : « Il y a un système de pression, une omerta. »
Les
conflits d’intérêts avec les sociétés de production sont édifiants.
Nathalie Darrigrand, ancienne directrice des programmes de France
Télévisions, signe des contrats massifs pour la société de production de
Renaud Le Van Kim, puis se fait licencier avec une indemnité de 300 à
400.000 euros payée par le contribuable… avant de reprendre la tête des
mêmes émissions dans cette même société. Même schéma avec d’autres
grands noms.
Des centaines de millions d’euros d’argent public qui atterrissent dans les poches d’un petit cercle d’amis politiques.
La
Cour des comptes, dans un rapport récent, a été accablante. Déficit
cumulé de 81 millions d’euros sous Delphine Arnault, qui pourtant se
félicite chaque année d’équilibrer les comptes. Salaire moyen chez
France Télévisions : 72.000 euros par an. Une trentaine de directeurs
mieux payés que le président de la République. Cinquante voitures de
fonction avec chauffeur pour un avantage en nature de 30 à 40.000 euros
par an chacune. 126.000 euros par jour de frais de réception et de
mission. Un CSE (Comité Social et Économique) avec piscine rénovée pour 1 million d’euros. Des frais de taxi à 10.000 euros par jour.
Alloncle compare sans détour :
« 4 milliards d’euros par an, c’est 400 écoles, 8 hôpitaux, le salaire de 100.000 professeurs. »
Ou encore de quoi réhabiliter des centaines de monuments historiques en ruine ou sécuriser le Louvre. Pendant ce temps, la France peine à boucler son budget et augmente les impôts des classes moyennes.
La carte qui dit tout : 11 milliardaires contrôlent l’essentiel de la presse française
Cette
mainmise idéologique sur le service public n’est pas isolée. Elle
s’inscrit dans une concentration extrême de l’ensemble des médias
français. La carte célèbre du Monde diplomatique (mise à jour régulièrement avec Acrimed) est implacable :
une poignée de milliardaires et d’intérêts industriels contrôle l’immense majorité des médias qui « font l’opinion ».
Vincent
Bolloré (Vivendi, CNews, Europe 1), Bernard Arnault (Les Échos, Le
Parisien), Xavier Niel (Le Monde, L’Obs), Rodolphe Saadé (BFM, RMC),
Matthieu Pigasse…
Au
total, 11 grandes fortunes détiennent 81 % des ventes de la presse
quotidienne nationale et 95 % des hebdomadaires généralistes.
L’audiovisuel
public, censé être le contre-pouvoir financé par tous, est en réalité
le prolongement de cette même logique : une caste qui se sert de
l’argent public pour imposer son récit.
On est en plein cycle orwellien : on parle de « diversité » tout en pratiquant l’uniformité idéologique ; on invoque la « libertéd’expression » tout en labellisant les médias « bons » ou « mauvais » ; on prétend défendre la démocratie tout en enterrant les rapports qui la dérangent.
Pourquoi ce rapport doit être publié
Le
vote d’aujourd’hui n’est pas technique. Il est politique. La gauche et
une partie du centre, majoritaires dans la commission, ont déjà qualifié
le rapport de « pamphlet politique organisé par l’extrême droite
». Thomas Portes (LFI) l’a dit clairement. Ils veulent le faire
disparaître dans les archives confidentielles. Pourtant, les auditions
ont été filmées. Les Français ont vu. Les faits sont là.
Charles Alloncle l’a rappelé avec force : les personnes auditionnées ont prêté serment.
Mentir expose à des sanctions pénales. Le rapporteur dispose de
pouvoirs de contrôle sur pièces et sur place. Si des mensonges, des
prises illégales d’intérêt ou des pressions sur la Cour des comptes sont
avérés, l’article 40 du Code de procédure pénale peut être activé. La justice peut se saisir.
Ce
qui se joue dépasse l’audiovisuel public. C’est la question de la
souveraineté informationnelle des Français. Peut-on encore tolérer que 4
milliards d’euros par an – prélevés sur tous les foyers via la TVA
depuis la suppression de la redevance – servent à financer une machine idéologique qui méprise la moitié du pays ?
La
caste se sent intouchable. Elle vit grassement pendant que les Français
se serrent la ceinture. Elle censure les voix dissidentes pendant
qu’elle prêche la tolérance.
Ce
lundi 27 avril 2026, les députés ont donc choisi, de justesse, de ne
pas confirmer que l’audiovisuel public est une chasse gardée. Les Français regardent. Et ils n’oublieront pas.Le temps de la vérité est venu. Le temps de la réforme aussi.
Car
quand l’information est verrouillée par une seule famille politique et
quelques milliardaires, ce n’est plus une démocratie. C’est une
oligarchie médiatique financée par le peuple.
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cet article. Exigez la publication intégrale du rapport Alloncle le 4
mai. Et rappelez-vous : l’information n’appartient ni à la gauche, ni
aux milliardaires. Elle appartient au peuple qui la paie.
Dans tout système politique, les personnes riches et puissantes tenteront d'influencer les règles à leur avantage.Les démocraties libérales devraient recourir à un éventail d'outils politiques pour se prémunir contre la mainmise des élites.
J'ai passé la majeure partie de ma carrière à être assez sceptique à l'égard des arguments égalitaires, et à bien des égards, je le reste.Bien que répandue parmi mes collègues philosophes, l'idée que la justice exige une forme quelconque d'égalité matérielle m'a toujours paru à la fois philosophiquement infondée et économiquement naïve.
Mes réticences envers l'égalitarisme s'appuient sur de solides fondements philosophiques.L'exemple de Wilt Chamberlain donné par Robert Nozick, par exemple, démontre de façon convaincante que l'égalité des résultats est profondément incompatible avec le respect de la liberté individuelle.L'objection du nivellement par le bas (qu'elle soit philosophique, littéraire ou musicale) montre que rendre une société plus égalitaire ne la rend pas nécessairement meilleure.Et, plus important encore peut-être, Harry Frankfurt a démontré que ce qui motive réellement nombre de nos objections aux inégalités de répartition est en fait un attachement à la suffisance – la conviction que chacun devrait avoir suffisamment, sans nécessairement avoir la même chose.
Mais tout cela est parfaitement compatible avec l'idée qu'une moindre inégalité, à la marge, pourrait finalement s'avérer cruciale.Cette idée trouve son origine chez Adam Smith – non pas le Smith caricatural des cours d'introduction à l'économie, mais celui qui, dans La Richesse des nations, a consacré des centaines de pages à démontrer comment les riches manipulent les règles.Smith a perçu avec une lucidité implacable que les employeurs ne se contentent pas de se faire concurrence sur les marchés.Ils s'entendent aussi de manière tacite, constante et uniforme, pour ne pas augmenter les salaires au-delà de leur niveau actuel.Et lorsque le pouvoir législatif intervient pour trancher ?« Ses conseillers sont toujours les maîtres.»
Le philosophe Eric Schliesser, dans son ouvrage sur Adam Smith, soutient que la « partialité théorique de Smith envers les travailleurs pauvres » n'était pas de la sentimentalité.Il s'agissait d'une correction délibérée d'un biais que Smith considérait comme structurel et permanent.« Favoriser intentionnellement les travailleurs pauvres peut, en réalité, engendrer un traitement plus égalitaire pour tous », écrit Schliesser, car « dans la plupart des cas, les riches savent tirer davantage profit de n’importe quel système de règles ».
Tout au long de La Richesse des nations, Smith « attire l’attention sur ce que les économistes contemporains appellent la “recherche de rente” par les élites influentes ».Selon Smith, le système mercantiliste tout entier en était un monument.Les riches ne se contentaient pas de bénéficier des règles ;ils les édictaient.
Des penseurs ultérieurs ont formalisé le mécanisme décrit par Smith.Michael Munger et Mario Villarreal-Diaz soutiennent que la transition du capitalisme au capitalisme de connivence présente la structure d'un dilemme du prisonnier.Dans toute économie de marché performante, il arrive un moment où, pour une entreprise donnée, « il devient plus rentable, du moins d'un point de vue comptable, d'utiliser le pouvoir de l'État pour extraire des ressources d'autrui ou pour protéger ses produits existants de la concurrence ».Lorsque ce moment arrive, les entreprises rationnelles réorientent leurs ressources de l'innovation vers le lobbying.Brink Lindsey et Steven Teles, dans leur ouvrage *The Captured Economy*, documentent les manifestations de ce phénomène dans les domaines de la finance, de la propriété intellectuelle, des licences professionnelles et de l'aménagement du territoire : « la prolifération de réglementations régressives qui redistribuent la richesse et les revenus vers le haut de l'échelle économique tout en étouffant l'entrepreneuriat et l'innovation ».Une étude plus récente sur les fusions-acquisitions révèle que la consolidation est suivie d'une augmentation significative et persistante des activités d'influence politique, confirmant empiriquement l'intuition fondamentale d'Henry Simons : la concentration économique ne se limite pas à son domaine.Elle déborde sur le plan politique.
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Si vous êtes un libéral classique et que vous lisez ceci, vous avez probablement déjà une réponse toute prête.Je le sais, car je l'ai moi-même formulée à maintes reprises.Cette réponse est la suivante : le problème ne vient pas des marchés, mais de l'État.Si le gouvernement n'avait pas le pouvoir de distribuer des faveurs, il n'y aurait pas de faveurs à solliciter.La solution au népotisme ? Réduire la taille de l'État.
Il y a du vrai dans cette idée.La tradition libérale classique a toujours considéré qu'un État doté d'un pouvoir discrétionnaire sur la vie économique crée des opportunités de recherche de rente, et que l'un des moyens de réduire cette recherche de rente est de limiter le pouvoir susceptible d'être accaparé.Mais si cette réaction est la première, naturelle chez les libéraux classiques, face à la concentration des richesses, elle ne résout pas le problème.« Réduire la taille de l'État » peut revêtir de nombreuses significations : diminuer les dépenses, embaucher moins de personnel, appliquer les lois avec moins de rigueur, ou encore réduire délibérément les capacités de l'État par d'autres moyens.Malheureusement, certaines de ces solutions peuvent s'avérer contre-productives, voire dangereuses.Pour comprendre pourquoi, je souhaite me pencher sur ce qui est sans doute l'un des articles les plus importants en économie politique de ces vingt dernières années : « La persistance du pouvoir, des élites et des institutions » de Daron Acemoglu et James Robinson.
Acemoglu et Robinson distinguent deux types de pouvoir politique.Le pouvoir politique de jure est le pouvoir formel, inscrit dans les lois et les constitutions : le droit de vote, d'éligibilité, de légiférer.Le pouvoir politique de facto est le pouvoir informel, celui qui s'exerce concrètement pour influencer les résultats en dehors des circuits officiels : par le lobbying, le financement des campagnes électorales, le contrôle des médias, le pantouflage entre le secteur privé et les organismes de réglementation, et parfois même par l'intimidation ou la violence.Le pouvoir de jure et le pouvoir de facto interagissent, mais ils sont différents et leur répartition diffère.Une société peut modifier la répartition du pouvoir de jure sans pour autant modifier celle du pouvoir de facto.Et, surtout, ceux qui perdent du pouvoir de jure suite à une réforme institutionnelle sont fortement incités à investir dans le pouvoir de facto pour compenser cette perte.Plus l'élite est restreinte et fortunée, plus elle a intérêt à contrôler la politique, et plus il lui est facile de résoudre le problème de l'action collective que cela implique.
Acemoglu et Robinson modélisent formellement cette interaction et aboutissent à un résultat frappant.Dans certaines conditions – des conditions qui s'avèrent assez fréquentes empiriquement – l'effet d'une modification des institutions politiques formelles est entièrement compensé par des variations dans l'investissement dans le pouvoir de fait.C'est ce qu'ils appellent la « démocratie capturée » : un modèle dans lequel les institutions démocratiques subsistent sur le papier mais « privilégient les institutions économiques qui favorisent une élite ».Plus frappant encore, leur modèle montre que, dans certaines configurations, les résultats économiques favorables à l'élite sont en réalité plus probables en démocratie qu'en autocratie, précisément parce que l'élite investit massivement dans le pouvoir de fait pour compenser l'avantage démocratique formel dont bénéficient les citoyens ordinaires.
L'exemple historique qui motive leur article est celui du Sud américain après la guerre de Sécession.L'esclavage fut aboli et les anciens esclaves obtinrent le droit de vote.Officiellement, la répartition du pouvoir politique avait été radicalement transformée.Mais l'élite économique du Sud, confrontée à ce changement formel, investit massivement dans le pouvoir de facto : monopoles du travail, politiques visant à entraver la mobilité de la main-d'œuvre, privation du droit de vote par le biais de tests d'alphabétisation et de taxes électorales, et recours systématique à l'intimidation et à la violence pour imposer un ordre politique que le droit formel n'autorisait plus.De ce fait, l'ordre économique d'avant la guerre de Sécession – agriculture de plantation, répression du travail, concentration des richesses – persista pendant près d'un siècle.Les institutions formelles avaient changé.La répartition du pouvoir de facto, elle, était restée la même.Et c'est ce pouvoir de facto qui détermina les résultats.
Les conséquences pour la stratégie du « simple réduction de l'État » sont préoccupantes.On peut certes priver l'État de son pouvoir de distribuer des faveurs, mais la richesse concentrée qui en a bénéficié demeure intacte, et ceux qui la détiennent ont tous les moyens et toutes les incitations pour reconstruire l'État à leur avantage.L'État ne reste pas réduit à sa plus simple expression.Il se reconstitue sous la forme que préfèrent les intérêts les plus puissants.L'approche consistant à « réduire l'État » considère les institutions politiques comme un simple curseur que l'on peut régler ;or, Acemoglu et Robinson démontrent que ce réglage est endogène, continuellement influencé par la distribution même du pouvoir économique.
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Je tiens à préciser que rien de tout cela ne réfute la tradition libérale classique.Cela réfute certes la version la plus simpliste de la réponse consistant à « réduire l'État », mais ce n'est que le point de départ d'une réflexion libérale classique bien plus riche sur la conception institutionnelle.Cette tradition se penche depuis longtemps sur les différentes facettes du problème du de jure et du de facto, et elle a développé des ressources précieuses pour l'analyser.Permettez-moi d'en citer deux.
La première proposition provient de l'économiste du choix public James Buchanan, notamment de son ouvrage tardif coécrit avec Roger Congleton, « La politique par principe, et non par intérêt ».Le point de départ de Buchanan était une préoccupation très proche de celle formalisée par Acemoglu et Robinson : la politique démocratique ordinaire tend à produire des lois qui favorisent des groupes d'intérêts concentrés au détriment des majorités diffuses, précisément parce que ces intérêts concentrés ont davantage à gagner de l'investissement politique.Sa réponse fut de proposer ce qu'il appelait le principe de généralité : une contrainte constitutionnelle exigeant que les décisions politiques s'appliquent à tous sans discrimination.Si la législation doit traiter tous les citoyens de la même manière – pas de subventions ciblées, pas d'allégements fiscaux spécifiques à un secteur, pas d'exceptions pour des groupes privilégiés – alors le lobbying perd tout son intérêt.Il n'y a pas de rentes spécifiques à un groupe à capter, et donc aucune raison d'investir dans le pouvoir politique de facto qui inquiète Acemoglu et Robinson.F. A. Hayek avait longtemps défendu les vertus des règles générales et abstraites, arguant qu'elles préservent la liberté individuelle et tiennent compte de la dispersion des connaissances.La contribution de Buchanan a été de démontrer pourquoi de telles règles sont aussi, précisément, résistantes à la captation.Le principe de généralité ne résout pas tous les problèmes, et imposer une véritable généralité est en soi politiquement difficile.Mais il met en lumière une caractéristique structurelle de l'organisation institutionnelle qui atténue de facto le problème du pouvoir – et ce, d'une manière parfaitement conforme aux engagements libéraux classiques envers l'État de droit.
La seconde ressource provient de la lauréate du prix Nobel Elinor Ostrom, dont les travaux de toute une vie sur la gouvernance des biens communs offrent une perspective encore plus radicale.Le débat sur la concentration du pouvoir économique a généralement été présenté comme une opposition binaire : soit l’État le limite par une réglementation centralisée, soit le marché le résout par la pression concurrentielle.Ostrom a consacré sa carrière à démontrer que cette opposition est erronée.Les communautés peuvent s’auto-organiser, et s’organisent effectivement, en des dispositifs de gouvernance complexes – pour la pêche, les forêts, les systèmes d’irrigation, les bassins hydrogéologiques – qui ne dépendent ni de l’autorité centralisée de l’État ni ne se réduisent à la seule propriété privée.La forme institutionnelle qu’elle a documentée et analysée est appelée gouvernance polycentrique : la prise de décision est distribuée entre de multiples centres d’autorité qui se chevauchent, chacun ayant ses propres règles, chacun responsable devant un groupe d’intérêt différent, chacun capable d’interagir avec les autres et de les contraindre.
La gouvernance polycentrique présente plusieurs avantages.Elle est souvent plus adaptable que les systèmes centralisés, elle tire mieux parti des connaissances locales et elle est plus à l’écoute des préférences réelles des populations qu’elle gouverne.Mais la caractéristique la plus pertinente pour notre propos est ce qu’Ostrom a appelé la redondance.Dans un système polycentrique, la gouvernance n'est pas concentrée dans une seule institution qui détermine les conséquences pour tous.Elle est distribuée entre ce qu'Ostrom appelait des « systèmes autonomes parallèles » : de multiples instances de réglementation, d'interprétation et d'application des règles fonctionnant de concert plutôt que de répondre à une autorité centrale unique.Cette distribution présente une propriété cruciale : si un seul nœud du système est pris en main ou dysfonctionne, les autres continuent de fonctionner.« La probabilité de défaillance à l'échelle d'une vaste région », écrivait Ostrom, « est considérablement réduite par la mise en place de systèmes parallèles.»
C'est précisément la réponse structurelle que préconise l'analyse d'Acemoglu et Robinson.Le problème du de jure et du de facto est fondamentalement un problème de captation d'un seul point : la richesse concentrée recherche le levier de l'autorité formelle et l'oriente à ses fins.Un système polycentrique prive la richesse concentrée de ce levier, puisqu'il n'existe pas de levier unique.La prise de contrôle d'une institution n'en laisse pas plusieurs autres intactes.Contrairement à l'approche constitutionnelle verticale de Buchanan, qui repose sur l'établissement de règles adéquates dès la fondation du système et leur maintien face aux pressions, les systèmes polycentriques d'Ostrom sont constamment repensés par les citoyens eux-mêmes.Lorsqu'un système échoue, les participants le modifient.Dès qu'une mainmise se manifeste dans une instance, d'autres proposent des alternatives.La gouvernance devient adaptative plutôt que figée, ce qui rend sa prise de contrôle permanente d'autant plus difficile.
Une autre implication de la logique polycentrique mérite d'être soulignée, car elle va à l'encontre de nombreuses conceptions progressistes de l'inégalité.Dans un système véritablement polycentrique, l'inégalité des richesses peut parfois constituer une force.De multiples centres de richesse privée, chacun avec ses propres intérêts et en concurrence avec les autres, peuvent s'équilibrer mutuellement et freiner l'État.Douglass North et Barry Weingast illustrent parfaitement ce phénomène à propos de l'Angleterre après la Glorieuse Révolution : le Parlement a pu véritablement contraindre la Couronne après 1688 précisément parce que les classes marchandes et foncières avaient accumulé suffisamment de richesse privée et de capacités d'organisation pour rendre les contraintes constitutionnelles efficaces.Montesquieu a développé une version similaire de l'argument concernant la noblesse comme contrepoids au pouvoir monarchique ;Tocqueville en a développé une autre concernant les associations volontaires comme remparts contre le despotisme démocratique.La tradition libérale classique a depuis longtemps reconnu qu'une société civile pluraliste, avec de multiples centres de richesse concurrents, constitue l'un des remparts les plus efficaces contre la tyrannie centralisée.
Mais cette fonction protectrice repose sur une condition souvent négligée : la richesse doit rester répartie entre des factions véritablement concurrentes, plutôt que d’être concentrée au sein d’une faction dominante.Dès lors que les centres de richesse se coordonnent – par le biais d’associations professionnelles, d’investissements politiques partagés, de réseaux de pantouflage ou simplement de convergences d’intérêts de classe – le contre-pouvoir pluraliste se transforme en une faction unifiée, et cette faction unifiée s’empare de l’État.C’est précisément cette transition que le modèle d’Acemoglu et Robinson met en lumière : la capacité de l’élite à résoudre le problème de l’action collective que représente l’investissement politique est le moteur de la capture de la démocratie.Le problème n’est pas l’inégalité des richesses en soi, mais leur concentration au sein d’une faction politiquement dominante.
Ni Buchanan ni Ostrom ne résolvent pleinement le problème identifié par Acemoglu et Robinson.Le principe de généralité de Buchanan repose sur la possibilité d’appliquer une véritable généralité dans un système politique où les plus riches sont fortement incités à créer des exceptions.Les dispositifs polycentriques d’Ostrom sont vulnérables à la capture au niveau méta : la reconnaissance et la protection formelles de l’autonomie locale sont elles-mêmes susceptibles d’être sapées par un pouvoir concentré.Ces deux approches témoignent d'une réflexion libérale classique approfondie sur le problème sous-jacent et proposent des solutions qui vont bien au-delà d'une simple réduction de la taille de l'État.
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Que faire, dès lors, face au problème immédiat des concentrations de richesses déjà suffisamment importantes pour exercer un pouvoir politique de facto considérable ?La vérité est qu'aucun levier politique unique n'est suffisant, et le cadre d'analyse d'Acemoglu et Robinson permet de comprendre pourquoi.Les concentrations de richesses suffisamment importantes pour acquérir une influence politique ne peuvent être démantelées par une seule intervention institutionnelle, car toute intervention, prise isolément, sera elle-même soumise au pouvoir de facto qu'elle cherche à limiter.La réponse appropriée est donc plurielle plutôt qu'unique, et continue plutôt que décisive.
Une piste naturelle est une réforme fiscale ciblant les fortunes dynastiques.J'ai longuement soutenu qu'un impôt annuel sur la fortune, tel que préconisé par Gabriel Zucman, est mal adapté à ses objectifs affichés, principalement en raison de problèmes d'évaluation et d'incitation qui s'aggravent à mesure que l'impôt augmente.Des réformes plus modestes de l'assiette de l'impôt sur le revenu sont prometteuses : considérer le décès comme un événement de réalisation et supprimer la réévaluation de la base imposable permettraient d'intégrer des décennies de plus-values accumulées à l'assiette fiscale à un moment comptable naturel, et un impôt minimum sur les plus-values accumulées pour les ultra-riches ciblerait les rendements exceptionnels dès leur apparition.Ma collègue Miranda Perry Fleischer a démontré que la suppression de la réévaluation de la base imposable constitue une solution de second choix plausible pour ceux qui s'inquiètent de la concentration des richesses.Elle a également plaidé en faveur d'un impôt de type Rignano, qui imposerait plus lourdement les richesses anciennes que les nouvelles en taxant le patrimoine hérité à des taux progressivement plus élevés au fil des générations.Robert Nozick, dans son ouvrage « The Examined Life », a même proposé une solution similaire : restructurer le système successoral afin que « les impôts déduisent des biens léguables la valeur de ce que les personnes ont elles-mêmes reçu par legs », de sorte qu'un héritage ne puisse pas se transmettre de génération en génération.
Mais la réforme fiscale n'est pas une solution miracle, comme le montre clairement le paysage politique américain actuel.La clique oligarchique qui entoure l'administration actuelle est en grande partie le fruit d'un travail d'initié plutôt que d'un héritage, et n'aurait pas été contrainte par un régime d'impôt sur les successions crédible.L'impôt peut agir sur la génération suivante ;il ne peut résoudre les problèmes de la génération actuelle.C'est pourquoi il faut envisager la réforme fiscale en parallèle d'autres réponses institutionnelles, et non comme un simple substitut.Le type de réforme de la structure du marché préconisé par Lindsey et Teles – des droits de propriété intellectuelle plus restreints, des barrières à l'entrée sur le marché du travail moins importantes, une moindre intervention de la réglementation sur l'offre de logements, une réduction des subventions à la prise de risques financiers – s'attaque aux rentes économiques qui financent l'influence politique à la source même.Le principe de généralité souligné par Buchanan propose une méthode d'évaluation des propositions institutionnelles : traitent-elles les citoyens dans leur ensemble, ou favorisent-elles la création d'intérêts particuliers ?Quant à l'approche polycentrique d'Ostrom, elle suggère que la défense à long terme contre la mainmise des institutions réside moins dans une réforme centralisée particulière que dans le développement d'institutions multiples et complémentaires, capables d'absorber les chocs et de contourner les défaillances.Aucune de ces approches n'est suffisante à elle seule.Ensemble, elles permettent d'appréhender l'ampleur du problème.
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Les libéraux classiques devraient prendre au sérieux les inégalités de richesse.Non pas parce que l'argument de la suffisance est erroné – je le considère toujours, d'un point de vue philosophique, comme largement valable.Et non pas parce que les libéraux classiques doivent adhérer au programme politique progressiste – leurs outils constituent souvent la voie la plus efficace pour atteindre les objectifs que les progressistes souhaitent le plus.Ils devraient s'en préoccuper sérieusement car leur engagement le plus profond l'exige.Si l'on partage l'avis de Simons selon lequel « nul ne peut se voir confier un grand pouvoir », on ne peut ignorer le puissant moteur de concentration du pouvoir à l'œuvre dans les démocraties modernes.La richesse se traduit en influence politique.L'influence politique se traduit en réglementations favorables.Les réglementations favorables se traduisent par davantage de richesse.
Ce que j'ai tenté de démontrer dans cet essai, c'est que la tradition libérale classique dispose de ressources plus importantes pour analyser ce cycle que ses critiques ne le supposent souvent – et que le travail nécessaire pour l'appréhender sérieusement ne fait que commencer.Le cadre théorique proposé par Acemoglu et Robinson devrait transformer la manière dont les libéraux classiques conçoivent le rapport entre richesse et pouvoir.Buchanan et Ostrom proposent des pistes de réponse institutionnelle qui vont bien au-delà d'une simple réduction de la taille de l'État.Rien de tout cela ne tranche la question de la marche à suivre.Mais c'est peut-être là l'essentiel.La question de l'influence de la richesse sur le pouvoir est une question que nul ne peut se permettre d'ignorer – et il est certain qu'aucun levier politique unique ne saurait la résoudre.
Matt Zwolinski
Matt Zwolinski est professeur agrégé de philosophie à l'Université de San Diego et codirecteur de l'Institut de droit et de philosophie de cette même université.
Il a publié plusieurs ouvrages et articles, dont : *Exploitation, Capitalism, and the State*, qui explore la notion d'exploitation et sa pertinence pour l'évaluation morale de certaines formes d'échanges marchands (comme le travail forcé et la spéculation) et d'activités ou structures politiques (comme la recherche de rente et l'État bureaucratique moderne) ; et, en collaboration avec John Tomasi, *A Brief History of Libertarianism*, qui retrace l'évolution de la pensée libertarienne depuis ses origines chez des figures comme Grotius et les scolastiques espagnols jusqu'à des penseurs plus contemporains tels que Rothbard, Hayek, Rand et Nozick.