Que
le régime iranien doive tomber ne souffre d’aucune ambiguïté. Mais
l’évidence de la fin n’autorise aucune négligence dans le choix des
moyens ; elle oblige au contraire à les juger avec une sévérité accrue.
Depuis les opérations militaires engagées contre l’Iran à la fin de
février, la fermeture de fait du détroit d’Ormuz qui s’en est suivie,
puis l’ultimatum public par lequel Donald Trump a donné à Téhéran
jusqu’au 7 avril à 20 heures, heure de Washington, pour rouvrir le
passage sous peine de frappes contre ses ponts et ses centrales
électriques, la crise du Golfe a changé de nature. Elle ne met plus
seulement aux prises deux volontés ennemies ; elle met à l’épreuve la
faculté d’une grande puissance d’obtenir, par la menace, la révision
effective de la conduite adverse sans restituer au régime qu’elle vise
la nécessité politique que son propre discrédit intérieur avait commencé
de lui retirer. L’enjeu n’est donc pas la violence promise en
elle-même, mais l’effet politique qu’elle peut — ou non — produire.
Il est des moments où la force se laisse moins mesurer à l’étendue
des destructions qu’elle rend possibles qu’au type d’obéissance qu’elle
prétend obtenir avant même de s’exercer. L’ultimatum appartient à cette
catégorie singulière d’actes stratégiques où la violence cesse d’être
seulement un moyen de guerre pour devenir une manière d’agir sur la
décision adverse. Ce qui se joue alors n’est pas encore la bataille, ni
même la punition au sens strict ; c’est l’effort pour infléchir par
avance le calcul de l’autre, pour l’amener à accomplir de lui-même ce
qu’il refusait encore la veille. C’est là que se noue la crise d’Ormuz.
Qu’il faille en finir avec la République islamique ne dispense
nullement de penser avec exactitude les moyens employés contre elle ;
c’est même tout l’inverse. Plus la fin paraît moralement claire, plus le
relâchement intellectuel sur les moyens devient dangereux. L’histoire
stratégique est pleine de régimes discrédités que la pression extérieure
n’a pas abattus, mais raidis ; de pouvoirs usés qui ont trouvé, dans la
menace venue du dehors, non leur arrêt de mort, mais le principe de
leur prolongation. Il ne suffit donc jamais qu’un régime soit odieux
pour que tout ce qui le frappe travaille nécessairement à sa chute. Il
faut encore se demander ce que chaque geste produit : s’il désagrège
réellement l’adversaire, ou s’il lui restitue, par la violence même
qu’il subit, une fonction politique que son propre épuisement intérieur
avait commencé de lui retirer.
Dès lors, l’épisode actuel ne saurait être réduit ni à une
fanfaronnade, ni au simple prélude d’une opération militaire. Mais
l’essentiel est ailleurs : les États-Unis ne cherchent pas seulement à
menacer l’Iran, mais à obtenir de lui un acte positif, visible et
politiquement coûteux — la réouverture d’un passage que Téhéran a déjà
décidé de fermer. Toute la différence est là. Empêcher est toujours plus
simple qu’obtenir un recul. Interdire n’est pas faire marche arrière.
C’est sur cette distinction que repose toute la suite de l’analyse.
C’est ici que Schelling devient décisif. Son apport n’est pas d’avoir
rappelé, banalement, que la force compte ; il est d’avoir montré que,
dans les conflits modernes, elle agit souvent moins par son emploi que
par l’anticipation qu’elle suscite. La destruction cesse alors d’être
seulement un terme ; elle devient un argument. La menace n’est plus
l’ombre portée de l’action : elle est déjà une action sur le calcul de
l’adversaire. D’où une proposition capitale : la réussite d’un ultimatum
ne se mesure ni à la violence qu’il annonce ni à la résolution qu’il
affiche, mais au comportement qu’il obtient sans avoir eu encore à
déployer toute la violence dont il se réclame.
Il faut toutefois ajouter à cette mécanique un ressort plus
troublant, que Schelling avait discerné avec justesse : dans certaines
crises, la force ne tire pas seulement avantage de la netteté de sa
menace, mais de l’incertitude qu’elle entretient sur le degré de
maîtrise qu’elle conserve sur elle-même. Il peut être rationnel, pour un
acteur, de laisser croire qu’il ne l’est pas tout à fait. Toute la
politique du bord de l’abîme tient dans cette lisière. L’adversaire ne
recule pas seulement parce qu’il redoute une décision hostile ; il
recule aussi parce qu’il n’est plus certain que cette décision demeurera
parfaitement gouvernée. Trump ne cherche donc pas seulement à être tenu
pour résolu ; il tire également avantage de l’idée qu’il pourrait aller
plus loin qu’un acteur pleinement prévisible. C’est ici que la pensée
de Schelling rejoint ce que la littérature américaine a plus tard
désigné, dans une formule au demeurant contestable, comme la “théorie du
fou” : non la simulation grossière de la folie, mais l’usage calculé de
l’imprévisibilité comme auxiliaire de la contrainte.
Mais c’est précisément là que commence la difficulté. Une menace
n’est jamais efficace par elle-même. Elle ne le devient que si la
concession qu’elle exige paraît, à celui qui la subit, préférable au
maintien de la ligne qu’il s’est donnée. Autrement dit, il ne suffit pas
que l’adversaire redoute le châtiment ; il faut encore qu’il voie un
sens au recul qu’on lui demande. Toute contrainte digne de ce nom
suppose donc une double crédibilité : celle de la punition à venir, et
celle de l’horizon qui s’ouvrira si l’on cède. Or c’est sur ce second
versant, plus encore peut-être que sur le premier, que se joue la crise
d’Ormuz.
Le problème américain n’est donc pas d’inspirer la peur ; il est de
rendre la concession intelligible. Téhéran peut juger vraisemblable la
violence qui le menace et conclure néanmoins qu’il n’a aucun intérêt à
obtempérer, non parce qu’il sous-estimerait la puissance américaine,
mais parce qu’il estimerait qu’un recul ne lui apporterait ni sécurité
durable, ni stabilisation réelle, ni même garantie minimale contre la
répétition d’exigences nouvelles. Dès lors, l’ultimatum change de nature
: il cesse d’être un simple instrument de coercition pour devenir une
épreuve de vérité sur la capacité d’une grande puissance à transformer
sa supériorité militaire en résultat politique.
C’est ici que la pensée schellingienne retrouve toute son actualité,
mais aussi sa limite. Car la mécanique de la contrainte suppose un
adversaire pour lequel la marche arrière demeure politiquement
praticable. Or un régime comme celui de Téhéran ne reçoit pas la menace
dans la nudité d’un calcul abstrait. Il la reçoit à travers une mémoire,
une structure de pouvoir, une économie de l’honneur et une dramaturgie
de la résistance. La pression extérieure ne pèse donc pas seulement sur
ses capacités ; elle agit aussi sur le récit par lequel il se justifie.
C’est ce qui interdit de réduire la situation à une simple confrontation
entre une puissance supérieure et un régime affaibli. Une menace mal
ordonnée peut accroître les coûts matériels de la résistance tout en
augmentant, dans le même mouvement, les coûts politiques de la
concession.
C’est à partir de cette tension qu’il faut lire la séquence actuelle :
non comme un épisode de plus dans la longue confrontation entre
Washington et Téhéran, mais comme une mise à l’épreuve de la contrainte
elle-même. La question n’est pas seulement de savoir si les États-Unis
frapperont ; elle est de savoir s’ils peuvent encore faire de la menace
autre chose qu’un geste de force, c’est-à-dire un instrument capable
d’obtenir la révision effective de la conduite adverse sans rendre au
régime qu’ils visent la nécessité politique que son propre discrédit
intérieur lui avait en partie retirée.
Empêcher n’est pas obtenir un recul
La première erreur serait de traiter toutes les menaces comme si
elles relevaient d’une seule et même logique. Il n’en est rien. Entre
empêcher un adversaire d’agir et l’obliger à revenir sur une décision
déjà prise, l’écart est considérable. Dans un cas, il s’agit de
maintenir un état de choses ; dans l’autre, de l’arracher de nouveau à
l’adversaire. Dans un cas, on interdit ; dans l’autre, on obtient une
marche arrière. Cette différence est plus qu’une nuance de vocabulaire :
elle commande la structure entière de la crise.
Schelling fut l’un des premiers à en tirer toutes les conséquences.
La dissuasion vise à faire en sorte qu’un acte n’ait pas lieu. Son
efficacité tient pour une part à sa discrétion même : lorsqu’elle
réussit, rien ne se passe, et l’adversaire peut toujours soutenir qu’il
n’avait, de toute manière, aucune intention d’aller plus loin. La
contrainte obéit à une logique autrement plus exigeante. Elle suppose
qu’un acte a déjà été engagé, qu’un rapport de force a déjà été modifié,
et qu’il faut désormais obtenir de l’adversaire qu’il revienne
publiquement sur ce qu’il a commencé de faire. C’est pourquoi elle est,
par nature, plus difficile. On peut s’abstenir sans perdre la face ; on
ne recule jamais sans coût.
Toute la situation d’Ormuz tient dans cette asymétrie. Ce que
Washington demande à Téhéran n’est pas de s’interdire une initiative
future ; c’est de défaire une initiative déjà prise. Il ne s’agit pas
d’empêcher une fermeture éventuelle du détroit, mais d’obtenir la
réouverture d’un passage dont l’Iran a déjà fait un instrument de
pression. La différence est capitale. Car ce qui est demandé ici n’est
pas une simple inaction, mais un geste positif, visible, et
politiquement lourd : reconnaître que l’on renonce, sous menace
étrangère, à l’avantage que l’on s’était donné.
Il faut mesurer tout ce que contient une telle demande. Dans
l’abstrait, rouvrir un détroit peut sembler n’être qu’un acte technique.
Dans la réalité stratégique, c’est tout autre chose. C’est restituer
sous pression ce que l’on avait transformé en levier. C’est accepter que
l’adversaire définisse à la fois le calendrier du recul et le langage
dans lequel ce recul sera interprété. La contrainte n’est donc pas une
simple menace plus forte que les autres ; elle est une entreprise plus
ambitieuse et plus instable, puisqu’elle vise non à empêcher un
comportement, mais à produire une révision de comportement que
l’adversaire devra lui-même accomplir.
De cette logique découle une conséquence décisive : la contrainte est
toujours une politique du temps. La dissuasion peut parfois tenir dans
une ligne rouge. La contrainte, elle, exige une séquence : une pression,
une échéance, un coût annoncé, un mécanisme d’aggravation progressive
du choix adverse. Elle n’agit pas seulement sur la peur ; elle agit sur
le rythme de la décision. L’ultimatum est la forme par excellence de
cette compression du temps. Il s’agit de placer l’adversaire dans une
situation telle que le maintien de sa position lui paraisse, à mesure
que l’échéance approche, plus coûteux que son abandon. En ce sens,
l’auteur de l’ultimatum ne dit pas seulement : si vous persistez, vous
serez punis ; il dit aussi : le temps travaille désormais contre vous.
C’est alors qu’intervient ce que Schelling a décrit avec une lucidité
singulière : la puissance d’une menace ne tient pas seulement à la
destruction qu’elle annonce, mais à la manière dont elle réorganise
l’économie de la décision adverse. La politique du bord de l’abîme n’est
pas l’art de parler plus fort que l’autre ; elle est l’art de rendre la
situation elle-même plus dangereuse à mesure qu’elle dure. L’objectif
n’est pas simplement d’effrayer, mais de faire comprendre à l’adversaire
que, s’il persiste, il entrera dans une zone où la maîtrise des
conséquences diminuera pour tous. L’ultimatum ne menace donc pas
seulement d’un acte ; il modifie la structure du choix.
C’est aussi pourquoi l’auteur de l’ultimatum cherche à déplacer sur
l’autre la charge de la catastrophe. Il ne se présente pas comme celui
qui veut le pire, mais comme celui qui laisse encore au pire une chance
d’être évité. Toute la force de ce type de séquence réside dans ce
renversement : si vous cédez, la crise s’arrête ; si vous ne cédez pas,
ce qui suivra vous sera imputé. Il y a là une opération à la fois
stratégique et morale : stratégique, parce qu’elle vise à faire
supporter à l’adversaire le poids du prochain pas ; morale, parce
qu’elle cherche à inscrire d’avance le récit de l’escalade, en donnant à
l’auteur de la menace le rôle de celui qui a laissé une issue et à
l’adversaire celui de celui qui l’a refusée.
Mais il faut ici se garder d’une illusion fréquente. On croit souvent
que la réussite d’un ultimatum dépend avant tout de la crédibilité de
la violence annoncée. Cette condition est évidemment nécessaire ; elle
n’est pas suffisante. Une menace peut être parfaitement crédible et
demeurer politiquement stérile. Car ce qui compte, en dernier ressort,
n’est pas seulement que l’adversaire redoute le châtiment ; c’est qu’il
juge le recul moins coûteux que la persistance. Autrement dit, la
contrainte ne réussit pas lorsque l’autre a peur ; elle réussit lorsque
l’autre conclut que céder lui coûte moins cher que tenir.
Or c’est précisément là que la difficulté se noue. Dans une séquence
de contrainte, l’adversaire ne compare pas simplement une punition
certaine à une sécurité retrouvée. Il compare deux coûts : celui de la
résistance et celui du recul. Si le recul lui paraît n’être qu’une
humiliation sans garantie, alors même une menace redoutable peut ne pas
produire l’effet recherché. C’est ce que les lectures trop sommaires de
la crise négligent. Elles raisonnent comme si la peur suffisait. Mais la
peur n’est qu’une moitié de la mécanique ; l’autre tient à la
signification politique de la concession demandée.
C’est pourquoi la crise d’Ormuz ne saurait être comprise comme une
simple démonstration de force. Ce qui s’y joue n’est pas seulement la
capacité américaine à frapper, mais sa capacité à faire apparaître le
recul iranien comme une issue praticable. Toute la difficulté de la
contrainte tient là : obtenir de l’adversaire non qu’il redoute la
violence, mais qu’il choisisse lui-même de modifier sa conduite avant
qu’elle ne s’abatte. On mesure alors ce qui fait la fragilité propre
d’un ultimatum : il ne suffit pas qu’il fasse peur ; il faut encore
qu’il rende le recul politiquement possible.
C’est précisément là que la séquence actuelle commence à se dérober.
Car un recul n’est politiquement possible que s’il peut être intégré à
un calcul intelligible, à une justification soutenable, à un après
encore gouvernable. Or c’est cette condition — bien davantage que la
seule capacité de punir — qui paraît aujourd’hui incertaine. La question
décisive n’est donc pas de savoir si l’Iran croit à la menace
américaine. Elle est de savoir s’il peut encore croire au sens du recul
qu’on lui demande.
La faille de l’ultimatum est dans le lendemain
On se trompe presque toujours sur ce qui fait réellement la force
d’un ultimatum. On croit que tout dépend de l’intensité de la menace, de
la précision des cibles, de la résolution affichée par celui qui parle.
Rien n’est plus incomplet. La menace n’est qu’une moitié du dispositif.
L’autre, plus discrète et plus décisive, tient à la forme du lendemain
qu’elle laisse entrevoir. Un ultimatum n’obtient pas un recul parce
qu’il fait peur ; il l’obtient parce qu’il rend la concession pensable.
C’est là le point décisif, et sans doute le plus mal compris de toute la
crise.
Car on raisonne trop souvent comme si l’adversaire n’avait qu’un
calcul à faire : céder ou être puni. C’est là une vision rudimentaire de
la contrainte. En réalité, celui qui subit un ultimatum ne compare
jamais simplement l’obéissance à la destruction ; il compare deux
avenirs. D’un côté, l’avenir de la résistance, avec son coût matériel,
militaire et politique ; de l’autre, l’avenir de la concession, avec ce
qu’elle implique d’humiliation, de vulnérabilité et d’exposition à des
exigences ultérieures. Tant que le second avenir demeure, malgré tout,
moins coûteux que le premier, la contrainte peut réussir. Mais dès que
la concession cesse d’apparaître comme une issue stabilisatrice, la
mécanique s’enraye. La peur subsiste ; l’effet politique, lui, se
dérobe.
La question essentielle n’est donc pas, ou pas seulement, de savoir
si Téhéran croit à la violence américaine. Il est fort possible qu’il y
croie. Le véritable problème est ailleurs : croit-il encore qu’un recul
lui ouvrirait une situation préférable à celle qu’il endure déjà ? La
différence est immense. Un adversaire peut juger vraisemblable la
punition annoncée et conclure néanmoins qu’il n’a aucune raison
suffisante de céder, non parce qu’il nierait le rapport de force, mais
parce qu’il ne verrait dans l’obéissance demandée ni sécurité durable,
ni équilibre restauré, ni même pause crédible dans l’accumulation des
pressions. Dès lors, l’ultimatum perd sa fonction propre. Il demeure une
menace ; il cesse d’être une voie de transformation de la conduite
adverse.
C’est en ce point précis que la mémoire du JCPOA continue de peser
sur la crise actuelle avec une force qu’on sous-estime souvent. Il ne
s’agit pas ici de revenir indéfiniment sur les mérites ou les limites de
l’accord. Il s’agit de comprendre ce qu’un épisode de ce type dépose
durablement dans la perception stratégique d’un adversaire. Lorsqu’un
compromis majeur a été conclu, appliqué, puis abandonné par la puissance
même qui prétend désormais exiger une nouvelle concession, le problème
posé n’est plus seulement celui de la confiance ; il est aussi celui du
temps politique. Ce qui s’altère alors, ce n’est pas seulement la valeur
d’une promesse ; c’est la possibilité même, pour l’adversaire, de
croire que le recul d’aujourd’hui puisse encore ordonner un lendemain à
peu près prévisible.
C’est là, si l’on veut, le nœud le plus profond de la séquence
présente : la crise d’Ormuz est moins une crise de crédibilité militaire
qu’une crise de crédibilité du lendemain. Personne, à Téhéran, n’a
besoin qu’on lui démontre que les États-Unis peuvent frapper. La
supériorité américaine n’est pas en litige. Ce qui l’est, c’est la
signification du geste qu’on exige de l’Iran. Si rouvrir le détroit ne
signifie pas entrer dans une séquence plus stable, mais simplement
renoncer, sous pression, à un levier acquis, sans garantie contre la
reprise de la pression quelques jours ou quelques semaines plus tard,
alors la concession demandée change de statut : elle ne paraît plus être
une solution, mais le premier moment d’une vulnérabilité prolongée.
Ici l’analyse classique de la coercition doit être poussée plus loin
qu’on ne le fait d’ordinaire. On parle beaucoup de la crédibilité de la
menace ; on parle trop peu de la crédibilité de la retenue à venir. Or,
du point de vue de celui qui subit l’ultimatum, les deux sont
inséparables. La question n’est pas seulement : frapperont-ils si je
refuse ? Elle est aussi : s’arrêteront-ils si je cède ? Cette seconde
interrogation est, dans certaines crises, la plus importante des deux.
Car un pouvoir peut préférer l’épreuve immédiate à une obéissance qui ne
lui garantirait rien et ne ferait peut-être que déplacer son
désavantage dans le temps.
On touche ici à une vérité plus générale, qui vaut bien au-delà du
cas iranien. Une grande puissance ne réussit pas à contraindre
simplement parce qu’elle inspire la crainte ; elle y parvient
lorsqu’elle fait apparaître l’obéissance comme l’option la moins
périlleuse pour celui à qui elle s’adresse. Tant que l’adversaire peut
interpréter la concession comme un simple désarmement unilatéral devant
un interlocuteur dont il ne croit ni la constance ni la retenue,
l’ultimatum est amputé de sa moitié essentielle. Il menace, mais
n’oriente plus. Il comprime le temps, mais n’ordonne plus l’avenir.
C’est précisément cette dissociation entre la peur et l’horizon qui
donne à la crise d’Ormuz sa portée théorique.
Il faut mesurer ce que cela signifie pour l’administration
américaine. Le problème n’est pas qu’elle manquerait de moyens ; il est
qu’elle ne dispose plus, face à l’Iran, de ce supplément de crédibilité
qui permet à la force d’agir sans avoir à s’employer jusqu’au bout. Une
puissance parfaitement capable de détruire peut ainsi rencontrer une
difficulté beaucoup plus redoutable : ne plus savoir produire, chez
l’autre, l’assentiment contraint au recul. La contrainte ne consiste pas
seulement à briser ; elle consiste à faire en sorte que l’adversaire
conclue lui-même qu’il a intérêt à céder. Lorsqu’une puissance ne
maîtrise plus cette conclusion, elle garde la violence ; elle perd une
part de son efficacité politique.
Dès lors, la crise prend un sens plus tranchant. Ce qui se joue n’est
pas seulement la résistance iranienne à une menace américaine ; c’est
la capacité des États-Unis à faire encore de leur force autre chose
qu’une supériorité matérielle. Toute hégémonie véritable repose sur une
économie plus subtile que la seule destruction : elle suppose que les
autres jugent raisonnable de s’incliner avant l’épreuve, parce qu’ils
pensent qu’un ordre, même défavorable, subsistera après leur recul. Si
cette croyance se défait, c’est toute l’architecture de la contrainte
qui se défait avec elle. La peur peut demeurer intacte ; la docilité
stratégique, elle, se retire.
C’est pourquoi le point faible de l’ultimatum américain n’est pas, en
dernière analyse, l’insuffisance d’une frappe possible, ni même la
difficulté d’en soutenir le coût politique international. Il réside dans
quelque chose de plus silencieux et de plus grave : l’incapacité
croissante à donner à la concession demandée une forme d’avenir. Tant
que ce défaut n’est pas corrigé, la menace la plus précise, la plus
spectaculaire, la plus redoutée même, risque de produire moins qu’on ne
l’imagine. Elle peut effrayer sans convaincre. Elle peut punir sans
obtenir. Elle peut frapper sans arracher de recul.
C’est à partir de là que l’analyse doit encore se durcir. Si la
concession n’apparaît plus comme un avenir supportable, alors la
pression extérieure change de fonction. Elle ne travaille plus seulement
contre le régime ; elle travaille aussi pour lui, en transformant le
recul en humiliation et l’obéissance en perte de rang. Ce n’est plus
alors le seul problème de la crédibilité de la menace qui se pose, mais
celui de la conversion politique de la violence. La question n’est plus :
l’Iran a-t-il peur ? Elle devient : a-t-il encore une raison de céder ?
Ce que l’ultimatum réveille : la ressource politique du siège
Il existe, dans l’histoire des crises, un paradoxe plus constant
qu’on ne veut bien l’admettre : certains régimes commencent à se relever
au moment même où l’on croit les acculer. Non, parce que la pression
qui s’exerce sur eux serait illusoire. Non parce que la violence qui les
vise manquerait d’efficacité matérielle. Mais parce qu’une menace
extérieure d’une certaine nature peut leur rendre ce qu’ils avaient
commencé à perdre au-dedans : une fonction politique, une nécessité
historique, parfois même une forme de légitimité de combat.
C’est ce risque qu’il faut regarder en face dans le cas iranien. Que
la République islamique soit un régime à abattre n’épuise pas la
question ; c’en est le point de départ, non le terme. Toute la
difficulté tient à ceci : il est parfaitement possible qu’une stratégie
destinée à la faire plier contribue, par son mode d’action même, à la
reconstituer comme pouvoir de résistance. La menace n’échoue pas alors
faute de force ; elle échoue parce qu’elle travaille aussi pour
l’adversaire.
Pourquoi ? Parce qu’un régime de cette nature ne se maintient pas
seulement par la répression, l’appareil sécuritaire ou l’épuisement des
oppositions. Il se maintient aussi par une dramaturgie. Il lui faut sans
cesse prouver qu’il n’est pas seulement un pouvoir, mais un rempart.
Tant que cette fiction se fissure, le régime s’use. Mais dès lors qu’une
puissance étrangère lui offre la scène sur laquelle rejouer le récit du
siège, cette fiction retrouve de la prise. L’ultimatum n’agit plus
seulement sur les capacités matérielles du pouvoir ; il lui restitue une
fonction symbolique. Il lui permet d’apparaître de nouveau non comme un
appareil discrédité, mais comme l’organe d’une résistance imposée par
les circonstances.
Ici, la nature des cibles importe autant que la nature de la menace.
Menacer des ponts, des centrales électriques, bref des infrastructures
dont la destruction atteindrait immédiatement la vie ordinaire, ce n’est
pas seulement accroître la pression sur un État ; c’est déplacer le
centre de gravité du conflit. On ne menace plus seulement un pouvoir ;
on menace les conditions mêmes d’existence d’une société. Une telle
stratégie peut produire de la peur, du désordre et de la fatigue. Mais
elle peut aussi produire autre chose : la conviction qu’au-delà du
régime, c’est le pays lui-même qui est sommé de plier.
C’est alors que surgit la véritable difficulté politique. Une
population peut exécrer ses gouvernants et refuser pourtant qu’une
puissance étrangère fixe les conditions de son humiliation. Elle peut
souhaiter la chute du régime et rejeter en même temps la forme que prend
la pression exercée contre lui. Elle peut même, dans certaines
circonstances, transférer sur le pouvoir qu’elle déteste une part de
l’énergie défensive qu’appelle la menace du dehors. Rien de tout cela
n’a d’extraordinaire. C’est même l’un des ressorts les plus ordinaires
de la vie historique des régimes assiégés : ils survivent moins par
l’adhésion qu’ils suscitent que par l’humiliation qu’ils parviennent à
monopoliser.
Il faut ici rompre avec une illusion profondément ancrée dans la
pensée stratégique moderne : celle selon laquelle la souffrance sociale
se traduirait mécaniquement en pression politique contre ceux qui
gouvernent. Une telle hypothèse est déjà fragile dans les sociétés
ordinaires ; elle l’est plus encore dans un système dont une part de la
légitimation repose précisément sur l’idée que la nation n’existe qu’à
travers l’épreuve qui lui est imposée. Plus la contrainte venue de
l’extérieur est spectaculaire, plus elle tend à accroître le coût
symbolique du recul. Plus l’ultimatum est public, plus la concession
qu’il exige devient, pour celui qui la consentirait, une scène
d’abaissement. Et plus le recul prend cette forme, moins il devient
politiquement praticable.
L’Iran offre ici un cas presque exemplaire. Les renseignements
américains eux-mêmes estimaient, il y a encore quelques jours, qu’un
relâchement rapide de l’étreinte iranienne sur Ormuz était peu probable,
tant ce levier constituait pour Téhéran son principal moyen de pression
dans la crise en cours. Cette donnée compte moins pour ce qu’elle
annonce que pour ce qu’elle révèle : du point de vue iranien, le détroit
n’est pas seulement une arme économique ; il est devenu une épreuve de
tenue politique. Dès lors qu’un pouvoir a investi sa propre résistance
dans un geste de cette nature, lui demander d’y renoncer sous ultimatum
revient à lui demander bien davantage qu’une mesure technique. On lui
demande d’endosser publiquement la figure de celui qui cède.
C’est pourquoi la séquence actuelle ne doit pas être lue comme une
simple confrontation entre une puissance supérieure et un régime
affaibli. Elle est plus dangereuse que cela. Elle oppose une puissance
qui entend transformer sa supériorité matérielle en résultat politique à
un régime qui peut transformer la pression subie en preuve de sa propre
nécessité. Plus Washington élève le coût matériel de la résistance,
plus Téhéran peut espérer élever le coût symbolique de la concession.
Dès lors, l’ultimatum change de fonction. Il ne travaille plus seulement
à faire plier l’adversaire ; il contribue à modifier le terrain sur
lequel celui-ci justifie sa propre survie.
Il faut mesurer ce renversement. Lorsqu’un régime ne tient plus que
par inertie, corruption, peur ou lassitude sociale, il demeure
vulnérable à l’usure intérieure. Mais dès qu’une menace extérieure lui
permet de se présenter de nouveau comme la dernière forme disponible de
la souveraineté, le rapport change. La violence venue du dehors ne
dissout plus seulement le pouvoir ; elle l’ordonne à nouveau autour
d’une mission. Ce n’est pas qu’elle le rende soudain juste ou populaire ;
c’est qu’elle lui restitue la vieille ressource des régimes en
difficulté : faire oublier ce qu’ils sont en rappelant ce qui les
menace.
On touche ici au point le plus délicat de toute stratégie visant des
régimes révolutionnaires tardifs ou des pouvoirs fondés sur la logique
du siège. Leur point faible intérieur n’est pas toujours convertible en
point faible extérieur ; il arrive même que l’un corrige l’autre. Ce que
l’érosion interne leur retire, la pression internationale peut le leur
rendre en partie. Ce qu’une société ne supporte plus au nom de la
justice ou de la prospérité, elle peut le tolérer de nouveau au nom de
la dignité, de la défense ou de la continuité nationale. Une menace mal
ordonnée ne fait donc pas que manquer son but ; elle peut aider
l’adversaire à recomposer le sens même de sa persistance.
Le paradoxe prend alors toute sa force. Un ultimatum conçu pour
accélérer la chute d’un régime peut contribuer à prolonger sa fonction.
Il peut renforcer ni son efficacité administrative, ni même son crédit
moral, mais sa capacité à prétendre qu’en tombant il livrerait le pays à
une humiliation plus grande encore. C’est ici que la logique de la
contrainte rencontre sa frontière politique la plus sévère : elle ne
suffit pas à défaire un pouvoir si l’acte même par lequel elle s’exerce
lui permet de redevenir, aux yeux d’une partie de la société, autre
chose qu’un simple oppresseur.
C’est pourquoi la crise d’Ormuz doit être lue à deux niveaux. Au
premier, visible, elle oppose un ultimatum américain à un refus iranien.
Au second, plus profond, elle détermine si la force exercée contre
Téhéran travaille réellement à son isolement, ou si elle lui offre la
possibilité de se reconstituer comme gardien d’une souveraineté menacée.
La question n’est donc pas seulement : l’Iran peut-il tenir ? Elle est
aussi : que devient politiquement le régime s’il tient sous la menace ?
Car si la réponse est qu’il retrouve, par la pression même qu’il subit,
une part de la nécessité historique que son propre discrédit lui avait
ôtée, alors l’ultimatum aura produit bien davantage qu’une crise : il
aura réanimé ce qu’il prétendait achever.
Le pire n’est pas de s’abstenir : c’est de frapper sans effet
Dans l’imaginaire stratégique ordinaire, ne pas frapper passe pour la
forme suprême de la faiblesse, et frapper pour la preuve décisive de la
résolution. C’est une représentation grossière, parce qu’elle confond
l’acte avec son effet, la violence avec son rendement politique,
l’emploi de la force avec la production d’un résultat. Or c’est
précisément ce que la pensée de la contrainte oblige à dissocier. Une
puissance peut renoncer à frapper et préserver encore, par l’ambiguïté,
le report ou la reformulation de ses objectifs, une part de sa
crédibilité. Elle peut, inversement, frapper avec une brutalité
incontestable et sortir pourtant affaiblie de l’épreuve si la violence
employée ne produit pas le comportement qu’elle exigeait. C’est pourquoi
l’hypothèse la plus lourde de conséquences n’est pas celle d’un recul
américain. Elle est celle d’une frappe américaine suivie d’une
résistance iranienne suffisante pour que l’objet même de l’ultimatum —
la réouverture du détroit — ne soit pas obtenu. C’est ce scénario, et
non l’abstention, qui mettrait véritablement à l’épreuve la portée
politique de la force américaine.
Une telle séquence aurait une portée qui dépasserait de très loin le
théâtre du Golfe. Elle n’apprendrait pas seulement que l’Iran peut
encaisser ; elle apprendrait que la punition américaine ne suffit plus, à
elle seule, à obtenir le comportement qu’elle prescrit. C’est là une
information stratégique de premier ordre. Car l’essentiel, dans les
rapports de puissance, n’est jamais seulement de savoir qui peut
détruire. Il s’agit de savoir si cette capacité de destruction demeure
transformable en obéissance politique. Le jour où cette transformation
se dérègle, la hiérarchie reste militaire ; elle devient moins assurée
dans l’ordre stratégique.
Il faut ici mesurer le mécanisme exact de l’échec. Une frappe qui ne
produit pas l’effet recherché n’est pas un demi-succès ; elle révèle
quelque chose que tous les observateurs cherchent en permanence à
établir : la limite opératoire d’une puissance. Tant que cette limite
n’a pas été éprouvée, elle demeure matière à hypothèse. Dès qu’elle
l’est, elle devient une donnée. La différence est immense. Entre une
puissance dont on suppose qu’elle pourrait ne pas parvenir à faire plier
un adversaire et une puissance dont on a vu qu’elle n’y est pas
parvenue, le monde ne raisonne plus de la même manière. C’est ce qui
donne à l’épisode d’Ormuz sa portée systémique. Une telle issue ne
modifierait pas seulement le calcul iranien ; elle travaillerait, par
ricochet, tous les calculs des acteurs qui observent le rapport entre
puissance américaine, endurance adverse et durée de la contrainte. Les
marchés l’enregistreraient d’abord sous forme de risque durable ; les
alliés américains, sous forme d’incertitude accrue ; les puissances
révisionnistes, sous forme d’enseignement.
Mais il faut aller plus loin. Ce qui serait alors atteint n’est pas
la capacité américaine à punir ; elle demeurerait intacte. Ce qui serait
atteint, c’est la croyance dans l’efficacité politique de cette
punition. Or cette croyance vaut presque autant que les moyens
eux-mêmes. Une puissance n’ordonne pas le monde par la seule
accumulation de ses capacités ; elle l’ordonne parce que les autres
concluent, avant l’épreuve, qu’il est plus raisonnable de céder que de
vérifier jusqu’où elle ira. Si cette conclusion cesse d’aller de soi,
toute la mécanique préventive de la puissance s’altère. La force demeure
; l’économie de son anticipation se défait.
C’est en ce sens qu’une frappe sans résultat serait plus grave qu’une
abstention. L’abstention laisse subsister l’incertitude ; la frappe
inefficace la dissipe au détriment de celui qui frappe. Elle établit,
sous les yeux de tous, qu’une violence considérable peut ne pas suffire à
produire la révision de conduite qu’elle exigeait. Elle montre qu’il
est possible d’absorber, de tenir, de prolonger, de survivre
politiquement à l’emploi de la force américaine sans céder sur
l’essentiel. Pour les États-Unis, le dommage n’est alors pas seulement
régional ; il acquiert une portée démonstrative. Le monde entier aurait
été instruit des limites concrètes de sa propre coercition.
On comprend dès lors pourquoi il faut résister à la fascination
primitive pour le passage à l’acte. Frapper n’est pas en soi un succès.
Ce n’est qu’un moment de la séquence, et parfois le plus compromettant
de tous. Tant que la violence reste annoncée, elle conserve la
plasticité de l’éventuel ; une fois exercée, elle se laisse juger sur
son effet. Si cet effet manque, la force n’apparaît plus comme réserve
de puissance, mais comme dépense sans rendement politique suffisant.
Elle ne fait plus seulement peur ; elle renseigne. Et ce qu’elle
renseigne peut être précisément ce qu’une grande puissance a le plus
intérêt à tenir dans l’indétermination : le seuil au-delà duquel sa
supériorité ne produit plus d’obéissance.
La vraie question n’est donc pas : Washington ira-t-il jusqu’à la
frappe ? Elle est : que démontrerait une frappe qui n’obtiendrait pas ce
qu’elle exige ? La réponse est sévère. Elle démontrerait qu’il existe
désormais, entre la capacité de punir et la capacité d’obtenir un recul,
un écart assez grand pour que la première ne garantisse plus la
seconde. Elle démontrerait qu’une puissance peut conserver toute sa
force et voir pourtant se réduire l’espace dans lequel cette force
produit encore un effet politique stable. Elle démontrerait enfin que la
crise d’Ormuz ne concerne pas seulement l’Iran, ni même le Golfe : elle
touche à la structure même de la crédibilité américaine dans l’ordre
international.
C’est là que cette réflexion peut se refermer sur sa conclusion la
plus dure. L’échec le plus grave, pour une grande puissance, n’est pas
toujours de s’être retenue. Il est parfois d’avoir employé sa force sans
parvenir à faire advenir le comportement au nom duquel elle l’avait
menacée. Car une abstention ajourne le jugement ; une frappe sans effet
le fixe.
La contrainte et l’après
Au fond, la crise d’Ormuz ne pose pas d’abord la question que l’on
croit. Elle ne demande pas si les États-Unis peuvent frapper l’Iran. Nul
ne l’ignore, nul ne le conteste. Elle demande quelque chose de plus
grave : si cette capacité suffit encore à produire l’effet politique
qu’elle prétend commander. Toute la difficulté de la contrainte est là.
Une puissance ne s’éprouve pas seulement à l’étendue de la destruction
qu’elle rend possible, mais à la faculté plus rare d’obtenir, sans aller
jusqu’au terme de cette destruction, la révision effective de la
conduite adverse.
C’est pourquoi l’ultimatum lancé par Donald Trump vaut moins comme
épisode tactique que comme moment de vérité. Il met à l’épreuve non la
réalité de la force américaine, mais la possibilité d’en tirer un
résultat. Or cette transformation n’a rien d’automatique. Elle suppose
que la menace inspire la crainte, certes, mais aussi que la concession
exigée apparaisse comme une issue encore praticable. Elle suppose,
autrement dit, qu’une grande puissance sache gouverner non seulement le
présent de la peur, mais aussi l’idée du lendemain. C’est précisément
sur ce second point que la crise actuelle révèle une fragilité
croissante.
Le problème américain n’est pas d’être cru lorsqu’il promet le
châtiment. Il est de l’être encore lorsqu’il laisse entendre qu’après la
concession pourrait s’ouvrir autre chose qu’une vulnérabilité accrue,
un rapport de force plus déséquilibré, ou la reprise d’exigences
formulées depuis une position plus dominante encore. Là se situe le
point de rupture. Quand la peur subsiste mais que la concession cesse
d’apparaître comme une sortie intelligible, l’ultimatum perd sa moitié
essentielle. Il peut menacer ; il peine à obtenir. Il peut frapper ; il
ne commande plus nécessairement le recul.
À cette première limite s’en ajoute une autre, plus sévère encore.
Une menace mal ordonnée ne se borne pas à échouer contre le régime
qu’elle vise ; elle peut contribuer à le reconstituer. Tel est le
paradoxe que l’analyse stratégique la plus sommaire refuse presque
toujours de voir. Qu’un régime soit odieux ne signifie pas que tout ce
qui le frappe l’affaiblisse. Certains pouvoirs, au contraire, retrouvent
dans la violence venue du dehors la nécessité politique que leur
discrédit intérieur leur avait retirée. Si la pression exercée contre
Téhéran a pour effet de rendre à la République islamique la fonction de
rempart qu’elle ne tenait plus qu’imparfaitement, alors la force ne
travaillera pas seulement contre elle : elle travaillera aussi pour
elle.
C’est pourquoi l’épisode d’Ormuz dépasse de loin la seule question
iranienne. Ce qui s’y joue n’est pas seulement le sort d’un détroit, ni
même l’équilibre immédiat du Golfe. Ce qui s’y joue est la forme
contemporaine de la puissance américaine elle-même. Une grande puissance
demeure grande tant qu’elle peut obtenir avant de détruire, tant
qu’elle peut faire conclure aux autres qu’il est plus raisonnable de
céder que d’éprouver jusqu’au bout ce dont elle est capable. Le jour où
cette conclusion cesse d’aller de soi, la puissance ne disparaît pas ;
elle change de nature. Elle reste redoutable, mais elle devient moins
ordonnatrice. Elle conserve la force ; elle perd une part de son
efficacité stratégique.
La leçon la plus dure est peut-être là. Que le régime iranien doive
tomber ne dispense de rien ; surtout pas de penser. L’évidence morale
d’une fin n’a jamais garanti l’intelligence des moyens employés pour y
parvenir. Toute stratégie sérieuse commence au contraire par cette
discipline élémentaire : distinguer ce qui abrège réellement la vie d’un
régime de ce qui, sous couleur de le frapper, prolonge sa fonction. En
ce sens, la crise d’Ormuz vaut comme une épreuve plus large que son
objet apparent. Elle oblige à se demander si la force américaine sait
encore produire autre chose qu’un choc, si elle sait encore arracher
autre chose qu’un moment de sidération, si elle sait encore faire de la
menace un principe d’ordre plutôt qu’un simple geste de domination.
Si la réponse est positive, alors l’ultimatum actuel aura confirmé
qu’une vieille grammaire stratégique conserve sa validité, même dans un
monde saturé de défiance. Si la réponse est négative, alors la crise
d’Ormuz laissera une trace plus profonde qu’un simple épisode de
coercition régionale. Elle aura montré, avec une netteté presque
doctrinale, qu’une puissance peut conserver intacts ses moyens de
destruction et voir pourtant se rétrécir l’espace dans lequel ces moyens
produisent encore un effet politique stable. Elle aura montré, en
d’autres termes, qu’il est une forme d’impuissance propre aux grandes
puissances : non celle de ne plus pouvoir frapper, mais celle de ne plus
savoir faire de la frappe autre chose qu’un aveu de limite.
Fundji Benedict