mai 28, 2026

Conspirationnisme effet !

Théorie du complot

La théorie du complot ou complotisme, est un type de discours plus ou moins élaboré formant une explication ou interprétation d'événements à partir d'indices, des faits ou des rumeurs dans l'objectif de dénoncer un prétendu mensonge ou mise en scène scandaleuse. Par théorie du complot peut aussi être comprise toute explication ou étude visant à analyser le mode de fonctionnement de la pensée conspirationniste.

Généralement, ceux qui organisent ou diffusent un discours conspirationniste visent à crédibiliser un certain point de vue ou une autre façon de comprendre les événements en éveillant le soupçon et le doute. Les théories du complot ciblent souvent des groupes d'intérêt, qu'ils soient économiques, politiques ou sociaux. 


 

Par exemple, certaines thèses d'explication des attentats du 11 septembre 2001, remettant en cause la description de la version officielle, mettent en scène le soupçon sur le rôle et responsabilité de l'administration américaine, même en absence de preuves tangibles. Beaucoup de scénarios élaborés dans le but de contester les événements officiels sont considérés comme des théories de complot. En revanche, l'explication sur l'action concertée des 19 terroristes, établie sur des preuves nombreuses et tangibles, n'est pas une théorie du complot. 

Le vrai et le faux à l'épreuve

En général, les théories du complot commencent par une remise en question de la réalité telle qu'elle est présentée ou décrite selon les moyens qui nous sont accessibles : journaux, télévision, radio, reportages, livres. Un peu comme si les images en direct étaient filtrées, ou bien comme si le canal de diffusion lui-même serait suspect. Ainsi le scepticisme et le soupçon à l'égard des principaux canaux médiatiques sont éveillés et alimentés. Les médias sont alors accusés de ne pas faire correctement leur travail d'information.

Tous les informations ou images pouvant être diffusées ou partagées sont alors soumises aux « experts potentiels » qui détiennent un jugement souvent critique sur la réalité à construire ou reconstruire. Plus le sujet est complexe et susceptible de controverse plus la vérité devient fragile et ouverte aux différentes versions des faits. L'information devient un canular, et une « nouvelle vérité » doit se substituer au canular. Un travail de réécriture du récit s'actualise par une abondance d'hypothèses venant se coller au récit.

Les faits les plus manifestes, le sens le plus évident de l’événement, sont soit déformés soit exclus comme trompeurs car faisant écran à la manifestation d’une vérité sous-jacente qui met en jeu des mécanismes secrets que le conspirationniste entend mettre à jour.

Si c'est bien le rôle attendu de l’enquêteur ou de l’historien de dévoiler par leurs travaux des faits méconnus et des relations cachées, ils procèdent en mobilisant des éléments tangibles et vérifiés.

Le caractère spécifique des théories du complot consiste à faire intervenir de façon gratuite, c’est-à-dire sans preuve, des hypothèses non nécessaires à l’explication des faits, à l'encontre du célèbre principe de parcimonie énoncé par Guillaume d’Occam.

Cette gratuité apparente se paye pourtant d’un paradoxe : plus la théorie semble bien élaborée et crédible, plus elle demande d'énergie pour être maintenue. Ainsi, concernant les attentats du 11 septembre, la théorie du complot implique qu'un très grand nombre de personnes soient plus ou moins complices : les auteurs du complot, puis les témoins, puis les enquêteurs concernés, engagés par des centaines de compagnies d'assurances notamment. En plus d'être nombreuses, elles auraient conservé un silence absolu jamais compromis par la moindre fuite, ce qui demanderait une énergie considérable. Le maintien du mensonge exigerait une activité permanente et soutenue, contrairement à la manifestation naturelle de la vérité.

Irréfutabilité et analyse hypercritique

Faisant souvent appel à l'imaginaire, à l'incertitude ou relativisme, les théories du complot sont difficilement réfutables même si logiquement peu rigoureuses. Une équivalence peut être faite avec le phénomène du négationnisme dans la mesure où dans celui-ci tous les faits contextuels sont vidés de leur sens réel afin de minimiser ou nier un génocide. Il est très rare qu'un complotiste s'assume en tant que complotiste, catégorie ne bénéficiant d'aucune bonne presse. La théorie conspirationniste s'inspire fortement de l'idée d'une production de l'ignorance : nous ignorons tous la vérité qui est ailleurs, vérité et ignorance qu'un bon conspirationniste ne doit ignorer. Pour qu'une bonne conspiration soit efficace mieux vaut qu'elle soit cultivée dans les bons terreaux, il y a ceux qui dominent et ceux qui sont dominés.

Le complotisme est un discours ou une réécriture, une vision ajoutée sur le monde qui doit avoir la même valeur épistémologique que la fable ou le roman, puisque chaque élément opposable à la théorie fait naître son jeu d’hypothèses ad hoc qui permettront de le réinsérer dans la matrice explicative initiale, matrice d'ailleurs en général assez élastique. Au comble de l’absurde, et suivant un raisonnement circulaire assez classique, les éléments dirimants seront interprétés comme preuve de la toute-puissance des comploteurs et donc comme preuve de l’existence du complot.

On identifie ainsi une théorie du complot au fait qu’elle est irréfutable par nature : chaque critique renforce la vision obsidionale et la cohésion des tenants du complot au lieu d'affaiblir la théorie du complot.

Sans pitié pour la moindre faiblesse qui se trouverait dans l'explication institutionnelle d'un événement, les conspirationnistes se montrent en revanche intransigeants dans leur examen des documents publics fournis par les autorités, les médias ou les experts. Suivant généralement en cela le principe de l’analyse hypercritique : si certains détails, même marginaux, se révèlent inexacts, peu clairs ou contradictoires, alors toute l'explication institutionnelle est considérée comme fausse. Les conspirationnistes sont aussi hypercritiques à l'égard des explications institutionnelles qu'ils sont complaisants à l'égard de leurs propres théories : ils attaquent l'explication institutionnelle en soulevant des faiblesses éparses, mais n'hésitent pas à fonder des systèmes entiers sur quelques bizarreries difficilement explicables aux non-spécialistes.

Planification parfaite et logique finaliste

Les événements passés sont analysés rétrospectivement à la lumière de leurs conséquences suivant une logique finaliste. Il n’y a pas de coïncidences, d’aléas historiques, de comportements opportunistes. L’Histoire, dans son acception complotiste, ne peut être pensée comme le fruit des interactions non-concertées de millions d'individus mettant en œuvre leurs stratégies propres mais uniquement comme le résultat d'une planification sans faille des puissances de l'ombre. Il est dans ce cadre logique que le résultat renseigne donc ex post sur le projet initial de la conjuration. Le conspirationniste essaie péniblement de voir à qui profiterait un événement et décide que ce bénéficiaire est à l'origine du complot.

Ainsi, suivant ce raisonnement, les attentats du 11 septembre ont servi la logique belliqueuse de l’administration Bush : ils ont justifié en partie aux yeux de l’opinion publique américaine l’intervention militaire en Irak. Ces attentats avaient donc pour but de permettre l’invasion de l’Irak.

On notera cependant que le caractère parfaitement exécuté du complot contraste avec la légèreté des indices parfois semés par les comploteurs. Les théories les plus naïves supposent l'existence et la dissémination de signes ésotériques qui renseignent l'initié sur la nature véritable des événements et lui permettent d'entrevoir un instant le mouvement du marionnettiste qui en tire les ficelles.

Exemples de théories conspirationnistes

Citations

  • « Quant à l’influence du marxisme, elle provient elle-même pour une bonne part de ce qu’il a donné une apparence savante et par suite une légitimité à un schéma explicatif éternel : la théorie du complot (conspiracy theory). Selon cette théorie, tous les maux qu’on peut observer dans les sociétés seraient dus à un complot des puissants, lesquels dissimuleraient leurs desseins égoïstes sous de nobles intentions. » (Raymond Boudon, Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme, 2004)
  • « La pratique du « conspirationnisme  » comme théorie du mode de fonctionnement du monde répond en fait à un objectif et à un besoin : il faut rendre concret, visible ce qui est caché et inconscient. Il y a un besoin de personnification. Il faut désigner. Mais c’est compliqué et difficile. D’où le recours à la facilité de tout faire remonter au conspirationnisme. C’est une tentation que d’utiliser cette théorie/ vision du monde pour convaincre, car elle donne à voir en désignant des coupables, des conspirateurs en chair et en os. Mais en donnant à voir, on commet une approximation, un à peu près qui se retournent contre la thèse, elle devient elle-même incohérente et invraisemblable, difficile à croire pour de gens de bon niveau, des gens non-primaires. » (Bruno Bertez, 28 novembre 2015)
  • « La logique conspirationniste est précisément celle qui ne parvient pas à se confronter à la complexité d’un monde beaucoup plus désordonné qu’elle ne l’imagine. Par une lecture rétrospective des événements, elle offre de dévoiler la cohérence souvent imaginaire d’éléments épars. Comme la psychologie expérimentale l’a montré, rapporter les désagréments du monde à une volonté malfaisante permet de mieux les supporter et de désigner un ennemi qu’on peut combattre. On ajoute ainsi à l’anxiolytique du conspirationnisme l’exaltation d’un héroïsme abordable. » (Gérald Bronner, L'OBS, 1er juin 2017)
  • « Le libertarianisme, héritier du libéralisme des Lumières, est la doctrine économique et politique la plus contraire au complotisme que l’on puisse trouver. Il suffirait pour s’en convaincre de lire La richesse des nations, d’Adam Smith (1776) : la compréhension des phénomènes sociaux repose sur une méthodologie de la « main invisible », c’est-à-dire de l’exact opposé des explications complotistes. Les courants principaux de l’analyse économique depuis plus de deux siècles de même que plusieurs philosophes ont poursuivi dans la même voie. » (Pierre Lemieux, La Presse+, 24/07/2020)
  • «  Cette impression d'être un peu plus malin que les autres lorsqu'on croit découvrir la cohérence malfaisante de faits disparates est un asservissement de la pensée, notre esprit y trouve à bon compte une gratification qui l'avilit tout en lui faisant croire qu'il est grandi. » (Gérald Bronner, Déchéance de rationalité, 2019)
  • « Quelqu'un m'a demandé un jour si je croyais aux théories du complot. Bien sûr que j'y crois ! En voici une : ça s'appelle le système politique. Ce n'est pas autre chose qu'un complot géant pour voler, tromper et assujettir la population. » (Jeffrey Tucker)
  • « Seuls les petits secrets doivent être protégés. Les grands sont gardés secrets par l'incrédulité du public. » (Marshall McLuhan)
  • « C’est la doxa qui qualifie de complotisme tout ce qui n’adhère pas à ses prémisses, et le complotisme prolifère à mesure que la doxa se durcit et empêche de questionner ses prémisses. » (Laurent Mucchielli)

Bibliographie

Voir aussi

Liens externes

https://www.wikiberal.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_complot

 

À qui appartient le droit de propriété ? Murray N. Rothbard

À qui appartiennent les ondes radio et les mers ?

L'analyse du spectre radioélectrique et des voies navigables par Murray Rothbard dans son ouvrage *Man, Economy, and State* constituait une tentative précoce et remarquablement systématique d'intégrer deux ressources prétendument « exceptionnelles » au droit de propriété ordinaire. En 1962, il soutenait que les fréquences radio utilisables étaient rares et donc susceptibles de propriété, et que les zones de pêche en mer pouvaient également être appropriées, délimitées et échangées. Il affirmait même que les zones maritimes concernées pouvaient être délimitées par latitude et longitude. Rothbard n'inventait pas ces idées de toutes pièces ; dans les notes de bas de page, il citait Ronald Coase sur le spectre et Jerome Milliman sur l'eau, démontrant ainsi qu'il était conscient d'aborder un débat réel, bien que encore marginal. Ce qui distinguait Rothbard, ce n'était pas seulement son intérêt pour les marchés, mais surtout son insistance à poser la question préalable : à qui appartient le droit de propriété ? 

 

Cette question était cruciale car le régime juridique américain applicable à la radio avait été conçu pour éviter d'y répondre en termes de propriété. La loi sur la radio de 1927 plaça le contrôle des transmissions radio interétatiques et internationales sous l'autorité fédérale, exigea des demandeurs qu'ils renoncent à tout droit à l'encontre des États-Unis et stipula que les licences ne créaient aucun droit au-delà de leur durée limitée. Elle liait également l'octroi des licences au critère vague d'« intérêt public, de commodité ou de nécessité ». La loi sur les communications de 1934 créa ensuite la Commission fédérale des communications (FCC) et centralisa ce cadre administratif au lieu de l'abandonner. Dans ce contexte, la proposition de Rothbard rejetait l'architecture même du système de radiodiffusion par commande et licence. 

 Concernant le spectre, la revendication de Rothbard était simple et radicale : l'air respirable est trop abondant pour être une propriété, mais le spectre électromagnétique utilisé pour la radiodiffusion est rare ; il devrait donc être approprié par les premiers utilisateurs « au même titre » la terre ou le bétail. Il écrivit que le premier utilisateur d'une fréquence en serait propriétaire pour sa zone d'ondes pertinente et qu'un diffuseur ultérieur émettant sur cette même longueur d'onde serait coupable d'invasion, de la même manière qu'un intrus empiète sur un terrain. Dans le même passage, il citait l’article de Coase de 1959, selon lequel la propriété fédérale des ondes se justifiait moins par un véritable « chaos » que par la suppression de revendications de common law émergentes. Le coup de maître de Rothbard fut de transformer ce que Coase présentait essentiellement comme un problème d’attribution en un problème plus profond de justice, de propriété et d’empiètement.

Cela contribue à expliquer à la fois la proximité et la distance de Rothbard avec les premiers critiques du marché en matière de régulation du spectre. Leo Herzel proposa la mise aux enchères du spectre en 1951, et l'ouvrage ultérieur de Thomas Hazlett identifie Herzel et Coase comme les principaux défenseurs initiaux de l'allocation par le marché. Le Congrès n'autorisa la FCC à recourir aux enchères concurrentielles qu'en 1993, et les premières enchères de la FCC eurent lieu en 1994. Pourtant, pour Rothbard, les enchères n'étaient pas l'essentiel. Comme B.K. Marcus le souligna plus tard dans l'un des Essais d'économie politique de l'Institut Mises, la question de Rothbard n'était pas simplement de savoir si les marchés pouvaient fixer les licences plus efficacement, mais si l'État avait le droit de s'opposer à l'obtention d'un titre de propriété complet pour les utilisateurs à domicile. Il s'agit d'une question plus radicale que celles que se permet généralement la politique moderne du spectre. 

Son approche des voies navigables et de la pêche était tout aussi audacieuse. Rothbard admettait que la haute mer, considérée comme une simple voie de navigation, pouvait être trop riche pour être appropriée. Mais il insistait sur le fait que les droits de pêche étaient différents, car le poisson est rare par rapport aux besoins humains. Par conséquent, les zones aquatiques concernées, ainsi que les ressources halieutiques qu'elles abritent, sont appropriables. Il affirmait que ces zones pouvaient être la propriété privée des premiers utilisateurs et délimitées par latitude et longitude. Concernant les eaux courantes, il privilégiait explicitement le principe d'appropriation au détriment du droit riverain, doctrine selon laquelle les droits d'utilisation des eaux courantes sont liés à la propriété des terres adjacentes plutôt qu'à la première utilisation productive. Là encore, il citait les critiques de Milliman sur le droit de l'eau, indiquant qu'il dépassait la doctrine conventionnelle plutôt que de simplement l'ignorer. 

 Cela représentait une rupture nette avec le contexte juridique dominant. Le droit américain de l'eau était, et demeure, marqué par des divisions régionales : les États de l'Est ont développé des doctrines riveraines liées aux terres bordant l'eau, tandis que les États de l'Ouest s'appuyaient davantage sur l'appropriation antérieure, le principe du « premier arrivé, premier servi » pour l'usage bénéfique. Parallèlement, les eaux navigables étaient généralement soumises à une logique de gestion publique, en vertu de laquelle l'État détenait ces eaux pour des usages publics tels que la navigation et la pêche. Rothbard privilégiait clairement l'appropriation au droit riverain et allait même au-delà du droit occidental d'antériorité d'appropriation, arguant que l'eau et les ressources halieutiques devaient être considérées comme des biens aliénables ordinaires plutôt que comme des ressources semi-publiques gérées à la discrétion des autorités. 

Rétrospectivement, Rothbard apparaît également visionnaire en matière de pêche. L'article classique de H. Scott Gordon, paru en 1954, analysait la surpêche comme une conséquence de l'organisation économique d'une pêcherie considérée comme une propriété commune, et les systèmes fondés sur les droits se sont ensuite répandus à l'échelle internationale. La FAO note que des quotas individuels transférables ont émergé en Islande et en Nouvelle-Zélande dans les années 1960 et 1970, tandis que la NOAA observe que plusieurs pays ont commencé à développer des systèmes de partage des prises dans les années 1970. Rothbard avait anticipé l'orientation générale de cette évolution : la rareté des ressources marines exige des droits exclusifs plutôt qu'un accès libre. Mais il était plus intransigeant que la plupart des réformateurs ultérieurs, qui se sont souvent contentés de quotas, de licences et d'une gouvernance hybride plutôt que d'une propriété privée pleinement territorialisée des zones de pêche. 

Là où les travaux ultérieurs se distinguent le plus nettement de Rothbard, ce n'est pas en niant la rareté, mais en complexifiant le champ des possibles institutionnels. Elinor Ostrom a notamment souligné que la propriété commune ne se confond pas avec le libre accès, une distinction souvent brouillée dans les débats politiques. Cette observation est essentielle. Tous les dilemmes liés aux ressources ne doivent pas nécessairement être résolus par une propriété individuelle absolue et individualisée. Pour autant, l'apport de Rothbard demeure considérable. Il a recentré l'attention sur les limites, l'exclusion, la transférabilité et la responsabilité en cas d'ingérence. Il a refusé la facilité, propre à l'étatisme, de déclarer une ressource « trop fluide », « trop invisible » ou « trop importante socialement » pour être soumise à des droits de propriété, puis de la confier à des bureaucrates. Sur ce point, sa méfiance était justifiée : « l'intérêt public » s'est trop souvent résumé à un simple pouvoir discrétionnaire administratif, sans propriété, sans responsabilité ni limites clairement définies. 

Rothbard doit être reconnu comme un précurseur, un novateur et un synthétiseur. Précurseur, car le spectre et les voies navigables étaient encore largement considérés comme des problèmes de droit public. Novateur, car il appliquait la logique de l'appropriation de terres à des ressources que la plupart des juristes jugeaient exceptionnelles. Synthétiseur, car il fusionnait les critiques émergentes de Coase et Milliman avec une théorie lockéenne-autrichienne plus rigoureuse du droit de premier usage, de l'aliénabilité et de l'empiètement. Il ne s'est pas contenté de se demander si les marchés pouvaient surpasser les régulateurs. Il s'est interrogé sur la légitimité même de la prérogative des régulateurs en la matière. Cette question demeure aussi délicate pour l'État administratif aujourd'hui qu'elle l'était en 1962.

Thiago V. S. Coelho  

Thiago V. S. Coelho est un écrivain brésilien qui publie sur X et sur son blog. 

https://mises.org/mises-wire/who-owns-airwaves-and-sea 

mai 26, 2026

La Liberté contre l’État, une pédagogie en images de Stéphane GEYRES !

La Liberté contre l’État 

Provocation Nécessaire 


 

Bienvenue dans cette série "provocante". 

Explorons pourquoi l'État est un obstacle à la liberté et comment le libertarianisme offre une alternative radicale. La Liberté est simple, elle est partout, mais nous l'avons oubliée.

 

La Démocratie : Un Triste Leurre ? 

* Le Droit de Vote n'est pas la Liberté 

* L'Antichambre du Communisme 

* Une Monarchie Déguisée 

 * La Première Source de Problème Social

 

 

L’État : Un Parasite Social 

* Monopole Étatique 

* Surréglementation 

* Dépendance Forcée 

* Plaie Sociale

 

 

La Liberté : Essence de l’Ordre 

L'ordre véritable émerge de la liberté, pas de la contrainte. 

C'est l'absence de liberté qui engendre le chaos. 

Vivre, c'est choisir. 

Choisir implique nécessairement de discriminer. 

C'est l'essence même de la liberté.

 

 

Les Mythes de l’Égalité 

* Illusion de la Redistribution 

* La Constante des 50% 

* Le Rêve Socialiste 

* L’Inégalité plutôt que l’Égalité

 

 

Le Libertarianisme : La Vraie Écologie 

* Les seuls vrais défenseurs de l'environnement. 

* La propriété privée encourage une meilleure gestion des ressources. 

* La liberté stimule les solutions écologiques innovantes. 

* L'arbitrage du libre marché permet d'adapter les solutions.

 

 

L’Illusion Monétaire 

Comment plus de papier monnaie pourrait-il rendre le monde plus riche ? 

* L'État imprime de l'argent sans valeur réelle. 

* Le pouvoir d'achat diminue, les prix augmentent. 

* La richesse réelle est détruite, pas créée.

 

 
Vers une Société Libre 
 
* Zéro Fonctionnaire 
* Autorégulation / Self Government 
* Responsabilité Individuelle 
* Fin des Guerres 
Un monde fait de petits territoires indépendants au goût de ses propres résidents 
Pour aller plus loin : liberalie.substack.com
 


https://x.com/StephaneGeyres/status/1874019037426180328

mai 25, 2026

Sur l'application du populisme rothbardien


Tout comme l'action de l'État est un jeu à somme nulle, la politique l'est aussi : certains gagnent, d'autres perdent. Mais pour que le terme « populisme » ait un sens, il doit présenter des caractéristiques distinctives afin de ne pas être confondu avec la simple démocratie. 

Bien que la politique se manifeste dans différents contextes, des schémas se dégagent néanmoins – l'idée de lutte des classes en est un. Ainsi, dans la lutte populiste, outre l'antagonisme, le peuple et ses dirigeants politiques dénoncent l'ordre établi, c'est-à-dire le statu quo. Le populisme se situe donc au cœur d'une lutte des classes, celle qui oppose les préoccupations du peuple à celles des élites dirigeantes. 

 


Vu sous l'angle du populisme, les partis politiques traditionnels cessent d'être représentatifs du peuple, car ils ont prouvé que leur véritable objectif est de maintenir leur domination pour servir leurs propres intérêts. D'où l'émergence récurrente de nouveaux leaders populistes, parfois étrangers à la vie politique, qui rompent avec les usages partisans et s'opposent aux autorités politiques en place. Souvent, l'arrivée de ces nouveaux venus traduit la lassitude populaire. Néanmoins, le terme « populisme » est encore plus souvent utilisé pour occulter toute forme de critique, ou est rejeté par ceux qui sont considérés comme populistes. Dès lors, le terme devient de plus en plus vague et stérile pour toute analyse sensée. Pourtant, bien que les élites dirigeantes dénoncent souvent le populisme comme un fléau, tout en considérant la démocratie comme toujours bénéfique, les mouvements populistes sont monnaie courante et ne sont guère plus qu'un phénomène récurrent de la démocratie elle-même. 

 L'auteur libertarien Jeff Deist perçoit le populisme « comme une tactique politique, sociale et économique, plutôt que comme une idéologie à proprement parler », qui peut être « de gauche, de droite, voire libertarienne, imprégnée de la vision du monde des populistes eux-mêmes ». Par conséquent, selon cette définition, puisque le populisme peut revêtir différentes formes dans son contenu, il n'est pas nécessairement bon ou mauvais en soi. 

De plus, Deist propose quelques éléments pour définir le populisme : 

 anti-élites ; 

anti-système ; 

anti-technocratie ; 

hostilité envers les partis politiques établis ; 

 Il synthétise les anciennes conceptions de la gauche et de la droite en des visions politiques hybrides parfois schizophréniques ; et il est souvent mené par une figure charismatique. 

Mais il existe un autre élément, tout aussi essentiel, voire plus, que les précédents, qui explique la résurgence constante du populisme. Il s’agit du fait que le populisme est une stratégie pour accéder aux plus hautes sphères du pouvoir politique, quelles que soient les promesses qui s’évanouissent une fois les dirigeants populistes au pouvoir.

Populisme libertarien 

Les revendications populaires, dans le cadre du populisme, ne visent pas nécessairement un renforcement du rôle de l'État ; elles peuvent tout à fait aller à l'encontre de ce principe et revendiquer la liberté. En ce sens, selon Deist, les libertariens « devraient soutenir les sentiments ou les mouvements populistes lorsqu'ils sont pro-liberté/anti-État, et s'y opposer dans le cas contraire ».

Deist soulève plusieurs questions quant à la forme que devrait prendre un populisme libertarien : 

 Que faut-il faire pour réduire la taille et le champ d'action de l'État ? Comment pouvons-nous, concrètement et dès maintenant, créer une société plus libertarienne, compte tenu des ressources disponibles et des options tactiques possibles ? Notre priorité est-elle intellectuelle, visant à rallier les élites académiques, financières et politiques à notre point de vue ? Ou bien une stratégie ascendante, axée sur les messages populistes et l'activisme politique citoyen, est-elle préférable ? 

Puisque l'étatisme n'épargne pratiquement aucun aspect de la vie sociale de son intrusion, la réponse la plus simple à ces questions est que les libertariens devraient le combattre dans tous les domaines. Cela inclut l'action politique comme moyen supplémentaire de lutter contre l'étatisme. Mais étant donné que le politicien ordinaire n'est rien de plus qu'un opportuniste, les qualités morales des dirigeants libertariens en matière d'action politique devraient clairement être bien supérieures à celles des politiciens ordinaires. Autrement, croire qu'ils ne tricheraient pas comme la plupart des politiciens serait imprudent. 

 Populisme rothbardien 

Murray Rothbard, peut-être le plus grand penseur libertarien de tous les temps, a imaginé un populisme de droite imprégné d'esprit libertarien. Et Ron Paul, comme le souligne Deist, a utilisé avec succès le slogan « End the Fed » comme un message populiste et idéologiquement pertinent. S'inspirant de la sagesse de Rothbard, le processus de changement visant à libérer l'humanité de l'étatisme peut sembler interminable. Mais une stratégie à long terme est essentielle à un succès réel et significatif, et contraste avec la futilité tragique d'un intérêt constant pour le moindre mal, qui échoue à moyen et long terme. Concernant la proposition de l'économiste Friedrich A. Hayek pour le changement social, Rothbard écrit : 

 Le processus de conversion hayékienne suppose que chacun, ou du moins tous les intellectuels, ne s'intéresse qu'à la vérité, et que l'intérêt économique personnel ne fait jamais obstacle. Quiconque fréquente des intellectuels ou des universitaires devrait se défaire rapidement de cette idée. Toute stratégie libertarienne doit reconnaître que les intellectuels et les influenceurs font partie du problème fondamental, non seulement à cause de leurs erreurs, mais aussi parce que leur propre intérêt personnel est lié au système en place. 

 Plus loin, Rothbard avertit que le fait de se fier uniquement à l'éducation des élites aux « bonnes idées » « signifiera que notre propre système étatique ne prendra fin que lorsque toute notre société, comme celle de l'Union soviétique, sera réduite en ruines ». La stratégie libertarienne doit donc être plus active et plus affirmée.

À la suite de Rothbard, les libertariens doivent démasquer les élites, une stratégie de « campagne négative » des plus efficaces.

…pour mobiliser directement les masses, court-circuiter les médias dominants et les élites intellectuelles, pour soulever le peuple contre les élites qui le dépouillent, le désorientent et l’oppriment socialement et économiquement… cette stratégie doit allier l’abstrait au concret ; elle ne doit pas se contenter d’attaquer les élites de manière abstraite, mais se concentrer précisément sur le système étatique existant, sur ceux qui constituent actuellement les classes dirigeantes. 

 Selon Rothbard, pour être politiquement pertinents, les libertariens doivent concentrer leurs efforts sur les groupes « les plus opprimés et ceux qui disposent du plus grand pouvoir d’influence sociale ». De même, et pour compléter ses propos, il convient de saisir toutes les occasions de constituer des majorités anti-étatiques significatives, c’est-à-dire de privilégier les groupes où les idées libertariennes sont susceptibles d’être rapidement et radicalement adoptées. 

Décentralisation politique 

Si les droits sont nécessairement universels, Rothbard estimait que leur application devait être aussi locale que nécessaire pour garantir le consentement. Il n'a jamais exclu les droits légaux de groupes tels que les familles et les communautés. Le libéralisme de Rothbard, comme le soulignait Lew Rockwell, « se retrouve dans toute communauté autonome et sans État qui reconnaît le droit de propriété, qu'il s'agisse d'une immense plantation, d'un monastère autoritaire ou d'une ville d'entreprise ». Rothbard s'opposait donc à l'erreur courante consistant à penser que l'application des droits devait être centralisée au nom de leur protection. De plus, il rejetait l'idée que toutes les ressources gérées par l'État devaient nécessairement être des gouffres financiers. En d'autres termes, en l'absence de privatisation, les services publics devaient être gérés « de la manière la plus propice à une activité commerciale ou à une gestion locale ». Rothbard appelait ainsi à un retour « au bon sens et à l'esprit originel de la Constitution ». 

 Par ailleurs, le populisme de droite de Rothbard était compatible avec une position libérale sur la décentralisation. Il estimait que les libertariens pourraient faire des compromis avec leurs partenaires au sein d'une coalition populiste, laissant ainsi le soin aux États, voire aux collectivités locales et aux quartiers, de trancher. Prenons l'exemple de l'avortement. Rothbard affirmait qu'« une interdiction assimilant un acte à un meurtre ne sera pas applicable si seule une minorité le considère comme tel ». Son message aux opposants à l'avortement était de renoncer à tenter de faire adopter un amendement constitutionnel et de s'atteler plutôt à une décentralisation radicale des décisions politiques et judiciaires au niveau des États et des collectivités locales. Par conséquent, Rothbard, partisan du droit à l'avortement, préconisait la formation d'une coalition pour cette décentralisation. Ainsi, si des collectivités locales au sein de chaque État prennent ces décisions, le problème serait considérablement atténué. 

De plus, puisqu'il est injuste d'obliger les militants pro-vie à financer les avortements et que les libertariens s'opposent de toute façon à un système de santé financé par les contribuables, Rothbard proposa une alliance avec la droite religieuse pro-vie afin de défendre « la liberté de choix des contribuables et des gynécologues, qui subissent une pression croissante de la part des pro-avortement pour pratiquer des avortements, sous peine de sanctions ». 


En résumé, pour Rothbard, abolir le despotisme de la Cour suprême et du pouvoir judiciaire fédéral primait sur la protection du droit à l'avortement par le biais du gouvernement fédéral. Cependant, même s'il acceptait un compromis sur une position décentralisée, cela ne l'empêchait jamais de défendre et de diffuser ce qu'il considérait comme vrai et essentiel sur chaque question.

Que faire ? 

Quelles que soient les idées des leaders populistes, rien ne garantit qu'ils répondront à toutes les attentes qui les ont portés au pouvoir. Certes, certaines formes de populisme seront toujours pires que d'autres et radicalement contraires aux objectifs et principes libertariens. Pourtant, en tout état de cause, compte tenu des vertus d'un populisme rothbardien, un point de départ libertarien contre l'étatisme doit toujours être la méfiance envers les élites dirigeantes. Chacun, et pas seulement les libertariens, doit toujours s'attendre au pire des politiciens, car le mensonge et la conspiration contre le peuple sont précisément ce qui les fait vivre. C'est pourquoi les libertariens doivent consacrer tous leurs efforts à dénoncer la vérité contre l'étatisme et ses représentants incarnés, et ce, sans exception. Et ce, malgré les opportunités que le statu quo peut offrir ponctuellement pour faire progresser certains objectifs libertariens spécifiques. 

Malheureusement, la démocratie traditionnelle est peu utile dans la lutte contre l'étatisme. Il est donc plus clair que jamais que la décentralisation politique demeure la meilleure voie vers une société plus libre. Autrement dit, la sécession reste la meilleure option pour lutter contre l'étatisme et améliorer les conditions juridiques et politiques de tout peuple, et ainsi rendre la responsabilité politique aussi viable que possible afin de freiner et de réduire l'agression et le gaspillage économique engendrés par l'étatisme. Et ainsi, par cette voie, maintenir vivante la flamme de l'idéal d'une société sans État. 

 Certes, il est raisonnable de préférer un « moindre mal » à un « plus grand ». Cependant, cela peut être très trompeur. La politique a des implications infinies, et les circonstances ne permettent pas de prédire avec certitude si les libertariens seront guidés par l'un ou l'autre des deux maux que représente l'ordre étatique et continueront de le faire tous les quatre ans. De plus, préférer un moindre mal n'implique pas qu'il faille le défendre ou le promouvoir, car même ce mal doit être combattu. 

Plus les libertariens cessent de s'opposer aux injustices avec la plus grande vigueur, ne serait-ce que pour se donner bonne conscience après leur vote, plus la victoire à long terme des libertariens s'essouffle. Mais dès le départ, inspirés par les enseignements de Rothbard, il ne suffit pas de diffuser les bonnes idées contre l'idéologie étatique. Pour véritablement combattre l'étatisme, il est impératif de démasquer les élites dirigeantes et de montrer comment elles trompent le peuple – même si ces dirigeants se déclarent libertariens et indépendamment de tout espoir populiste.

Oscar Grau 

Oscar Grau est musicien et professeur de piano. Depuis 2018, il promeut le libéralisme et l'école autrichienne d'économie. Depuis 2021, il dirige la section espagnole du site officiel de Hans-Hermann Hoppe. Ses autres travaux sont disponibles sur le site de l'Institut Ludwig von Mises et dans la revue Unz Review.

https://libertarianinstitute.org/articles/on-applying-rothbardian-populism/

mai 24, 2026

L'abandon du libéralisme classique avec Hans-Hermann Hoppe

Le droit est une institution sociale indépendante de l'existence de l'État. Il reconnaît explicitement les principes de justice, qui ne peuvent être reconnus comme universels et constants qu'en tout temps et en tout lieu. Ces principes servent non seulement à rendre la justice, mais aussi à juger de la justice des lois appliquées dans toute société. L'État usurpe le droit par une combinaison de force et d'idéologie, monopolisant le pouvoir de décision final et s'érigeant en juge suprême de tous les conflits et crimes, y compris ceux impliquant l'État lui-même. L'État devient ainsi à la fois juge et partie dans ses propres affaires. 
 
 
 
Néanmoins, pendant des siècles avant l'émergence de l'État moderne, des juridictions concurrentes et parfois imbriquées ont coexisté en Europe en matière de vie sociale et de résolution des conflits. Cela ne tenait pas au fait que le droit n'était pas universellement compris comme une institution sociale destinée à résoudre les conflits et les litiges et à fournir des procédures et des justifications pour les sanctions ou les réparations. Cela tenait plutôt au fait que différentes circonstances culturelles et politiques tendaient à engendrer différentes juridictions pour différentes questions de la vie. De fait, ce système s'est avéré plus efficace pour promouvoir la paix et faire respecter la justice que l'étatisme actuel. 
 
Les lois étaient considérées comme allant de soi. Il était donc très rare de créer ou de proposer de nouvelles lois. Comme le raconte le philosophe libéral Hans-Hermann Hoppe, la loi était considérée comme une chose éternelle, une simple découverte : 
 
 « On apprenait ce qu’elle était. Dès le départ, toute nouvelle loi était perçue avec suspicion, car la loi devait être ancienne, elle devait avoir toujours existé. Quiconque proposait une nouvelle loi était automatiquement considéré comme un imposteur. Les sujets, les locataires, avaient le droit de résister. Autrement dit, ils n’étaient soumis à leurs seigneurs en aucune circonstance, car, comme je l’ai dit, il existait une loi éternellement valable, qui protégeait autant le locataire que le propriétaire. Si le propriétaire enfreignait cette loi, les locataires avaient le droit de résister, jusqu’à tuer le propriétaire.» 
 
Les monarchies étaient autrefois le prolongement semi-organique de sociétés sans État, ou, comme le disait Hoppe, « d’ordres sociaux naturels structurés hiérarchiquement ». Les rois étaient les chefs de familles élargies, de clans, de tribus et de nations, exerçant « une grande autorité naturelle, volontairement reconnue, héritée et accumulée sur de nombreuses générations ». Et c’est au sein de tels ordres sociaux, ainsi que de ceux des républiques aristocratiques, que le libéralisme classique s’est d’abord développé et a prospéré.
 
Je ne prétends pas ici que cet ordre fût parfait, un véritable ordre naturel… En réalité, il était entaché de nombreuses imperfections, notamment l’existence, en de nombreux endroits, de l’institution du servage (bien que le fardeau imposé aux serfs fût alors modéré comparé à celui qui pèse aujourd’hui sur les serfs fiscaux). J’affirme seulement que cet ordre se rapprochait d’un ordre naturel par : a) la suprématie et la subordination de tous sous une seule loi ; b) l’absence de tout pouvoir législatif ; et c) l’absence de tout monopole légal sur la justice et l’arbitrage des conflits. J’affirme également que ce système aurait pu être perfectionné et conservé quasiment inchangé par l’intégration des serfs.
Puis, les monarques se sont enivrés du pouvoir et les centralisations absolutistes ont commencé. C'est donc l'absolutisme, et non le libéralisme classique, qui fut la principale cause de la fin du féodalisme. L'absolutisme a engendré l'étatisme, c'est-à-dire le monopole territorial forcé du pouvoir de décision ultime et de la perception des impôts. Pourtant, bien que loin d'être parfait, comme le souligne Hoppe, le système féodal du Moyen Âge ne nécessitait que quelques améliorations fondamentales en matière de droit :
 
Principalement en réaction aux abus de l'absolutisme, le libéralisme classique s'est répandu en Europe aux XVIIIe et XIXe siècles, devenant pendant plus d'un demi-siècle le mouvement idéologique dominant en Europe occidentale : 
 
« Il était le parti de la liberté et de la propriété privée acquise par l'occupation et le contrat, attribuant à l'État le seul rôle de garant de ces lois naturelles.» 
 
 Hoppe explique que le libéralisme classique était centré sur les notions de propriété de soi, d'appropriation originelle des ressources naturelles, de propriété et de contrat. Partant du principe que tous les hommes étaient soumis aux mêmes principes universels de justice, aucun gouvernement ne pouvait se justifier s'il ne découlait pas d'un contrat explicite entre propriétaires privés. Néanmoins, malgré l'accent mis sur les droits universaux qui opposait radicalement les libéraux classiques à tous les gouvernements établis, l'erreur fondamentale du libéralisme classique persistait dans sa conception du gouvernement. Comme le souligne Hoppe à propos de la Constitution américaine : 
 
« Comme le notait la Déclaration d’indépendance, le gouvernement est censé protéger la vie, la propriété et la recherche du bonheur. Or, en accordant au gouvernement le pouvoir de lever des impôts et de légiférer sans consentement, la Constitution [et donc le gouvernement] ne peut en aucun cas garantir cet objectif, mais devient au contraire l’instrument même de l’atteinte et de la destruction des droits à la vie, à la liberté et à la recherche du bonheur. Il est absurde de croire qu’une institution qui peut lever des impôts sans consentement puisse être un protecteur de la propriété… qu’une institution dotée de pouvoirs législatifs puisse préserver l’ordre public. Il faut plutôt reconnaître que la Constitution est elle-même inconstitutionnelle, c’est-à-dire incompatible avec la doctrine même des droits naturels de l’homme qui a inspiré la Révolution américaine.» 
 
 Hoppe complète ce propos en soulignant que le gouvernement démocratique, c’est-à-dire l’accès libre et égal au gouvernement, est incompatible avec le concept libéral classique d’une loi universelle, applicable à tous, en tout temps et en tout lieu. Selon Hoppe, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle, la transition du régime monarchique au régime démocratique a entraîné un déclin continu de l'influence des partis libéraux classiques, couplé à un renforcement concomitant des socialistes de toutes tendances. Et les conséquences imprévues pour les défenseurs du libéralisme classique n'ont fait que s'accumuler depuis lors.
 
Bien sûr, un État libéral classique n'est pas un État socialiste contrôlant l'ensemble de l'économie. Mais le problème résidait dans le risque de dérive socialiste de l'État existant. À cet égard, l'espoir même placé dans l'idéal d'un gouvernement limité perpétue l'étatisme et, plus précisément, le socialisme : 
 
« Il ne peut y avoir de socialisme sans État, et tant qu'il y a un État, il y a socialisme. L'État est donc l'institution même qui met le socialisme en œuvre ; et comme le socialisme repose sur une violence agressive dirigée contre des victimes innocentes, la violence agressive est inhérente à tout État.» 
 
 Il est vrai que le mouvement libéral classique a permis de contenir et de dénoncer les pulsions bien plus destructrices des socialistes. Tandis que les libéraux classiques étaient excessivement optimistes quant à un gouvernement limité, les socialistes ont poussé l'institution étatique jusqu'à la collectivisation des moyens de production afin d'intervenir pleinement dans la vie économique. Cependant, en préservant les pouvoirs essentiels de l'État, les libéraux classiques se sont condamnés, eux et leurs idéaux, à devenir esclaves de ce même État. Et en effet, quoi de plus perverti pour la défense des droits universaux que l'idée qu'une institution qui, par essence, viole ces droits, doive être maintenue pour les protéger ? 
 
De même, Hoppe écrit que la multiplicité des contre-pouvoirs institutionnels, typique d'une république démocratique moderne, est en réalité l'expression de l'expansion de l'étatisme : 
 
« Ce sont des contre-pouvoirs internes à l'État, qui tiennent pour acquis l'existence même du gouvernement et l'exercice du pouvoir gouvernemental. L'existence d'une constitution et d'une cour constitutionnelle, par exemple, ne constitue pas une limitation du pouvoir gouvernemental. Au contraire, en tant que composantes intégrantes de l'appareil d'État, ce sont des instruments institutionnels permettant l'expansion de ce pouvoir. » 
 
En fin de compte, les contre-pouvoirs et les diverses branches du gouvernement, historiquement défendus par les libéraux classiques, ont permis une meilleure organisation des intérêts particuliers à l'origine de l'utilisation du pouvoir d'État. Et tout cela a rendu la structure du pouvoir étatique plus acceptable aux yeux de l'opinion publique. Les classes financées par les contribuables et l'ensemble de l'appareil d'État se sont développés. Le rôle de l'État dans la société s'est accru. Chaque nouvelle loi d'État bénéficiait d'une approbation croissante de la population, et les principes universels de justice étaient relégués au second plan au profit du droit public, c'est-à-dire du droit étatique : 
 
 « Tant qu'ils agissent en qualité officielle, les agents d'un gouvernement démocratique sont régis et protégés par le droit public et occupent de ce fait une position privilégiée par rapport aux personnes agissant sous la seule autorité du droit privé (notamment parce qu'ils sont autorisés à financer leurs activités par des impôts imposés aux sujets de droit privé).» 
 
 Le monopole étatique de la justice n'empêche pas la résolution des conflits indépendamment de ce monopole. Or, ce monopole constitue en réalité l'institutionnalisation de l'injustice. Ainsi, au nom du libéralisme classique, la justice a continué d'être pervertie au profit de l'État. À juste titre, Hoppe éclaire davantage la question en y intégrant un raisonnement économique : 
 
« …la même logique qui pousse à accepter l’idée que la production de sécurité par les entreprises privées constitue la meilleure solution économique au problème de la satisfaction du consommateur contraint également, du point de vue des positions morales et idéologiques, à abandonner la théorie politique du libéralisme classique et à franchir le pas, certes modeste mais néanmoins décisif, vers la théorie du libertarianisme, ou anarchisme de la propriété privée.» 
 
En un sens, ce pas décisif n’est rien d’autre qu’un retour au passé, et plus précisément au Moyen Âge. Il s’agit de reconnaître cette période de l’histoire comme une représentation contraire à l’ordre social étatique actuel – comme le décrit Hoppe, « un exemple historique à grande échelle et durable de société sans État ». Aujourd’hui, bien que de nombreux libertariens refusent encore d’accepter cet exemple, l’étatisme continue de progresser, et l’époque de l’absolutisme apparaît presque comme un paradis de liberté comparée à l’intervention actuelle de l’État dans la vie des individus. Les partis politiques se réclamant du libéralisme économique, partout dans le monde, se transforment de plus en plus en représentations malheureuses, voire corrompues, d'une prétendue lutte contre l'étatisme. Or, plus les objectifs et les préoccupations de ces partis sont « réalistes » ou « pratiques », plus le radicalisme populaire nécessaire à une véritable transformation sociale face à l'étatisme s'amenuise.
 
Pour éviter une défaite certaine et préserver l'espoir d'un véritable idéal de liberté, il est essentiel de démasquer l'ensemble du système juridique étatique et d'embrasser une quête libertarienne d'un grand récit historique. Car on ne peut lutter contre un système juridique sans réfuter à la fois ses fondements théoriques et les mythes historiques qui alimentent sa légitimité dans l'imaginaire collectif.
 
Oscar Grau 

 
Oscar Grau est musicien et professeur de piano. Depuis 2018, il promeut le libéralisme et l'école autrichienne d'économie. Depuis 2021, il dirige la section espagnole du site officiel de Hans-Hermann Hoppe. Ses autres travaux sont disponibles sur le site de l'Institut Ludwig von Mises et dans la revue Unz Review.  
 https://libertarianinstitute.org/articles/abandoning-classical-liberalism-with-hans-hermann-hoppe/
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