octobre 16, 2026

Dossier retraite et ses liens

Le coût caché des retraites, la vraie cause de la dégradation des services publics 

Enfin ! Après quatre ans de lutte, l’État reconnaît le coût caché des retraites de ses fonctionnaires. Enfin, il sera impossible de nier la réalité des chiffres. Et enfin, apparaît au grand jour la cause majeure de la dégradation des services publics.

 

Un tiers des crédits de l’Éducation nationale ne finance pas l’école ».
Cette alerte choc, formulée à d’innombrables reprises ces dernières années par de nombreux économistes, longtemps écartée par Bercy et raillée par la Cour des comptes, vient d’être confirmée par l’État lui-même. L’annexe « Pensions » du budget 2027 détaille pour la première fois le poids des retraites, ministère par ministère, et donne raison à ceux que l’on moquait pour l’avoir dit.
 
Cette révélation ne change rien aux pensions versées, pas un euro. Elle change ce que l’on croyait savoir des dépenses réelles de l’État, de ses priorités, et de vingt ans de budgets votés. Répondons à sept questions pour en prendre la mesure.
 
 

1 – Que révèle exactement l’annexe « Pensions » du budget 2027 ?

Que les retraites absorbent en réalité bien plus de nos dépenses publiques que l’on ne l’imagine. En 2027, le ministère de l’Éducation nationale consacrera ainsi 28,5 milliards d’euros au paiement des pensions des agents retraités. C’est 32 % de son budget, selon le rapport sur les pensions de retraite de la fonction publique annexé au projet de loi de finances pour 2027. L’Intérieur y consacre 30 % de son budget, la Justice 21 %, la Défense 12 %, et la moyenne de l’ensemble des ministères s’établit à 13 %.
 
  
Autrement dit, quand le gouvernement annonce dépenser 100 euros pour l’Éducation nationale, 68 seulement profitent réellement au système éducatif. Quand il fait de la justice et de la sécurité des priorités, 79 euros et 70 euros pour 100 euros de dépenses financent cette ambition.
 
La direction du budget reconnaît elle-même cet « effet d’éviction » et en documente la tendance longue. Depuis 2000, les dépenses de retraite ont progressé de 2,5 points de PIB, quand celles d’éducation reculaient de 0,5 point. Cette double pente illustre à elle seule les priorités réelles des gouvernements successifs depuis vingt-cinq ans.
 
 
 
Si Bercy s’est enfin décidé à révéler cette comptabilité précise, c’est grâce à l’action du ministre de l’Action et des Comptes publics David Amiel (et à son conseiller Éric Weil), qui ont poussé pour que cette façon de comptabiliser les dépenses de retraite devienne la nouvelle norme. Mais c’est aussi et surtout grâce à la ténacité de ceux qui passaient, jusqu’à cet automne, pour des monomaniaques. Depuis 2022, Jean-Pascal Beaufret, inspecteur général des finances, dénonce une présentation « factice » des comptes de retraite. Des économistes comme Sylvain Catherine, Antoine Levy, Maxime Sbaihi, Philippe Askenazy (et votre serviteur) ont porté ce débat dans les médias traditionnels et sociaux. L’Institut Molinari a chiffré à 33 milliards par an cette subvention qui ne dit pas son nom. L’Institut des politiques publiques a montré en juin 2025 que la convention en vigueur fausse la lecture de toutes les dépenses publiques.
 
En février 2025, Pierre Moscovici, alors premier président de la Cour des comptes, avait balayé l’affaire d’un revers de manche : « il n’existe aucun déficit caché des retraites des fonctionnaires », seulement « deux comptabilités différentes », et il disait attendre « de pied ferme » ceux qui voudraient le contester. Dix-neuf mois plus tard, la même Cour, sous une autre présidence, recommande d’isoler dans le budget la subvention d’équilibre que l’État verse à son propre régime.

2 – Pourquoi l’État « cotise »-t-il à 82 %, et qu’est-ce que cela change vraiment ?

Parce qu’il n’y a pas de caisse dédiée. Les pensions des fonctionnaires de l’État transitent par un compte d’affectation spéciale, joliment appelé le CAS « Pensions », créé en 2006, que la loi organique oblige à rester équilibré « à tout instant ».
 
Faute de caisse, de réserves et de cotisations prédéfinies, la seule variable d’ajustement est le taux que l’État se facture à lui-même. À la naissance du compte, il cotisait un peu moins de 50 % du traitement des fonctionnaires. En 2015, c’était déjà 74 %. Aujourd’hui, le taux dépasse 82 % (et même 126 % pour les militaires, c’est-à-dire que l’État verse pour chacun d’eux plus en contribution retraite qu’en solde de base). En comparaison, un employeur privé cotise 16,7 %.
 
Que l’on ne s’y trompe pas. Ce « sur-taux » ne représente absolument pas une « sur-générosité » de la part de l’État, mais bien le déséquilibre profond, notamment démographique, qui caractérise le système de retraite des fonctionnaires. Pour la fonction publique de l’État, nous dénombrons 0,94 actif par retraité (contre 1,5 au régime général), et ce ratio va continuer à se dégrader dans les prochaines années. Ce « sur-taux » est le symbole de l’incurie de l’État, qui ne parvient plus à piloter son système social et est obligé d’en grossir les traits, quitte à en devenir caricatural.
 
 
 
Qu’est-ce que cela change, alors ? Rien, et tout à la fois. Cette nouvelle comptabilité ne modifie pas les pensions versées (436 milliards en 2027, 14 % du PIB, parmi les plus élevées d’Europe) et le déficit public consolidé ne bouge pas d’un centime. Ce qui apparaît désormais nettement, c’est l’insoutenabilité du système, et ce que chaque ministère consacre vraiment à sa mission. Les dépenses de la nation disposent ainsi d’une nouvelle lecture, plus éclairante sur l’état de certains services publics : près d’un tiers du budget de l’Éducation nationale ne finance pas l’éducation, près de 30 % de celui de l’Intérieur ne financent pas la sécurité, plus d’un dixième de celui de la Défense ne finance pas la défense
 
Sur ce dernier point, la précision est savoureuse. L’effort de réarmement de 2027, 6,4 milliards supplémentaires présentés comme l’exception assumée d’un budget de rigueur, reste inférieur aux 8,4 milliards de contribution employeur que la mission Défense reverse chaque année au CAS Pensions. Concrètement, les Armées cotisent davantage pour leurs anciens qu’elles investissent en plus pour leurs futurs soldats. De quoi relativiser bien des discours sur la « priorité » budgétaire donnée à la Défense.

La France dépense près de 20 % de plus pour les retraites que la moyenne européenne 

3,6 points de PIB. Soit l’équivalent de 83 % du déficit public annuel moyen de la France au XXIᵉ siècle. C’est ce que représente le surcoût de notre système de retraite par rapport à la moyenne européenne.

Les comparaisons de dépenses publiques entre pays reposent sur une nomenclature commune (la COFOG) qui range chaque euro public dans une « fonction » (enseignement, défense, santé, protection sociale). Dans cette grille, la pension d’un professeur retraité est classée en retraites, mais la cotisation que l’État verse pour ses professeurs en activité est classée en enseignement (au titre de leur rémunération). Rien d’anormal, tous les pays procèdent ainsi. La différence est que la France y loge ce taux de 82 %, là où l’Allemagne, qui paie directement ses fonctionnaires retraités sur son budget, se voit imputer un coût bien moindre. Au total, les cotisations retraite des employeurs publics représentent 4 % du PIB en France et en Belgique, 2 % en Allemagne et 0,9 % en Irlande selon le site d’information économique Fipeco. Pour le seul État, l’Insee évalue à 1,8 point de PIB les cotisations « imputées » qui gonflent à la fois ses dépenses et ses recettes.

 https://lel.media/insert/la-france-depense-pres-de-20-de-plus-pour-les-retraites-que-la-moyenne-europeenne/ 

3 – Pourquoi les budgets des ministères augmentent-ils alors que leurs moyens baissent ?

Parce que la dépense du compte est passée de 48 milliards à sa création à 70 milliards en 2027, et que chaque euro supplémentaire est refacturé aux ministères sous l’étiquette « crédits de personnel ». Depuis sa création en 2006, ces contributions absorbent entre 10 et 13 % du budget général de l’État, et 18 % de sa hausse observée depuis.
 
  
Ainsi, en deux ans, près de quatre milliards d’euros de dépenses « nouvelles » sont apparus dans les budgets des ministères sans qu’un seul agent n’ait vu sa rémunération augmenter, ni qu’aucun service public n’ait reçu des équipements supplémentaires ou des investissements nouveaux.
 
Les fonctionnaires qui s’étonnent de lire dans la presse que leur budget serait « en hausse », mais qui voient au quotidien leurs moyens fondre et leurs marges de manœuvre se rétrécir, tiennent, grâce à cette nouvelle comptabilité, leur explication. Et c’est aussi une première réponse au paradoxe qui traverse notre système éducatif, caractérisé par des dépenses affichées parmi les plus élevées en Europe, mais qui se démarque par une telle pauvreté matérielle et des salaires d’enseignants si faibles.
 
Avec ce recalcul, au taux de cotisation « retraite stricto sensu », le budget 2027 de l’enseignement scolaire ne pèse plus 89 milliards d’euros mais 64. En corrigeant ainsi, la dépense par élève du premier degré passe de 8 300 euros à 7 500 euros. 
 
Déjà inférieure de 13 % à la moyenne de l’OCDE dans le primaire, elle décroche franchement. Ces 800 euros n’ont jamais existé pour les élèves, et leur disparition par la simple levée de l’artifice comptable représente peut-être le début d’une explication à notre décrochage PISA et au malaise des élèves.
 
À l’échelle d’un seul enseignant, le calcul est plus parlant encore. Prenons un professeur certifié en milieu de carrière, dont le traitement indiciaire brut avoisine 2 800 € par mois. Sur son bulletin de paie figurent 2 304 € de « contribution employeur » au titre de la retraite, en plus des 311 € (11,10 %) retenus sur son traitement.
 
Concrètement, l’Éducation nationale budgète, pour chaque enseignant, près d’un second salaire fantôme qui ne va ni à l’enseignement, ni à son établissement, ni même à sa propre pension (puisque le régime fonctionne en répartition), mais part immédiatement vers les retraités d’aujourd’hui.
 
Avant même les autres charges employeur, cet enseignant coûte donc 5 100 € par mois à l’État, traitement et contribution retraite confondus, mais il touchera, net et hors primes, à peine 2 200 €, soit moins de la moitié. 

4 – Pourquoi les traitements des fonctionnaires n’augmentent-ils plus ?

Parce que les dépenses de retraite obèrent toute marge de manœuvre. L’objection est connue : tout cela ne serait qu’un jeu d’écritures puisque l’argent ne sort pas de l’État. C’est vrai, mais il ne reste pourtant pas dans la même poche. Un ministère dispose d’une seule enveloppe pour payer ses agents, traitements et cotisations confondus, et le CAS Pensions y est servi avant tout le monde. Chaque fois que son taux monte de quatre points, cette enveloppe grossit d’environ deux milliards à l’échelle de l’État, qui sont déjà dépensés avant que la question des salaires ne soit seulement posée. Autrement dit, l’État verse au CAS Pensions l’augmentation qu’il refuse à ses agents.
 
Les chiffres le confirment. Entre 2015 et 2023, le point d’indice a progressé de 0,7 % par an, trois fois moins vite que les prix. Il est depuis gelé et le budget 2027 prolonge cette tendance. Dans le même temps, le taux du CAS a gagné huit points. Pour retenir leurs agents, les gouvernements ont donc distribué des primes. Mais les primes ne comptent pas pour la pension.

5 – Pourquoi l’État ne parvient-il plus à recruter ses enseignants ?

Parce que le signal-prix a fini par être entendu. Selon l’OCDE, un enseignant français de l’élémentaire gagne 26 % de moins qu’un autre diplômé du supérieur et un professeur de collège 18 % de moins, contre 17 % et 13 % en moyenne dans l’OCDE.
 
En euros, cela donne, avec quinze ans d’ancienneté, environ 36 500 € bruts par an pour un professeur des écoles, un peu plus de 3 000 € par mois, et près de 39 000 € pour un certifié. La moyenne de l’OCDE est d’environ 41 000 € en maternelle à 47 000 € au lycée, soit 500 à 650 € de plus que pour un enseignant français. L’écart se creuse d’ailleurs, puisqu’entre 2015 et 2024 les salaires de début de carrière ont progressé de 8 % en France, mais de 16 à 17 % dans l’OCDE. Résultat, à la session 2025, le CAPES de mathématiques n’a pourvu que 74 % de ses postes, près de 400 restés vacants, et 475 postes de professeurs des écoles sont demeurés sans titulaire à Versailles, 382 à Créteil. La session 2026 a mieux rempli ses rangs, mais cela s’est fait au détriment de l’exigence des enseignants, passée de bac + 5 à bac + 3 pour en augmenter les potentiels candidats.
 
Il y a plus grinçant. Les postes non pourvus aux concours ne restent pas vides, ils sont pourvus autrement. Le ministère l’écrit lui-même dans son bilan de la session 2025, où il dit avoir « anticipé le recrutement d’enseignants contractuels » pour « couvrir l’ensemble des besoins d’enseignement » de la rentrée. L’Éducation nationale emploie désormais 54 000 enseignants contractuels, 7 % de ses effectifs. Dans le second degré public, leur part a doublé depuis 2008, de 5,1 % à 10,4 %.
 
Le taux de 82 % rend un titulaire si cher qu’il crée une « incitation financière au recrutement de contractuels », moins coûteux parce qu’affiliés au régime général. Dans l’ensemble de l’État, entre 2015 et 2025, les titulaires ont reculé de 3 % et les contractuels progressé de 54 %. La boucle est bouclée. Chaque contractuel est un cotisant de moins pour le régime, dont le ratio démographique s’enfonce, ce qui appelle une hausse de taux, qui renchérit le titulaire et gèle son traitement, ce qui décourage les vocations, ce qui oblige à recruter des contractuels. Lesquels, moins payés, moins formés et plus précaires, repartent vite : la moitié de ceux recrutés en 2010 n’enseignaient plus huit ans après. L’État se contourne lui-même. Il paie ses enseignants d’hier avec le traitement de ceux d’aujourd’hui, et s’étonne que ceux de demain ne se présentent pas.

6 – Les budgets votés depuis vingt ans étaient-ils sincères, et qui en paie le prix ?

Posons la question qui fâche. Depuis 2006, le Parlement a voté vingt lois de finances dans lesquelles un député approuvant les crédits de l’Éducation nationale croyait financer l’école, alors qu’il alimentait, en réalité, pour un tiers, des pensions. Un contribuable qui lisait « 6 milliards pour la Défense » imaginait à tort cette somme aller dans les casernes et les frégates. Insincères, ces budgets ? Pas au sens que le Conseil constitutionnel donne au mot, sans doute. Au sens commun, assurément. Ils trompaient ceux qui les votaient et ceux qui les payaient. Le budget général versera 52 milliards au CAS en 2027, dans un exercice où le déficit de l’État atteindra 156 milliards. Les 70 milliards du compte avoisinent la charge de la dette de l’État (73 milliards) et dépassent la moitié de tout ce que les administrations publiques, État, collectivités et Sécurité sociale réunis, investissent en une année.
 
Et il y a ceux à qui l’on raconte l’histoire depuis le début. Le fonctionnaire de trente ans cotise à un régime dont la promesse repose sur un engagement hors bilan de 1 366 milliards d’euros, près de la moitié d’une année de PIB, adossé à aucune réserve et à la seule parole du prochain budget. La Cour propose d’ailleurs de lui demander 0,21 point de cotisation de plus dès 2027, dix euros par mois, 140 millions pour le régime. La nouvelle présentation doit donc devenir la norme, année après année, ministère par ministère, pour piloter la dépense à partir de ce qu’elle est et cesser de raconter des farandoles aux jeunes.
 
Retraites : la France dépense 33 % de plus que les Pays-Bas, qui disposent d'un système par capitalisation. 19 % de plus que la moyenne de l'UE. Les derniers chiffres publiés par l'État révèlent l'ampleur de l'inefficacité du modèle français.
 
 

7 – Que faire, maintenant que l’on sait ?

Trois choses. Aller d’abord au bout de la transparence que Bercy vient d’engager, en fixant un taux employeur de référence (la Cour des comptes propose 44 %) et inscrire tout ce qui dépasse comme une subvention d’équilibre identifiée comme telle, pour mesurer l’effort réel alloué aux différentes dépenses publiques de la nation.
 
Créer ensuite la caisse autonome que la Cour évoquait dès 2016, afin que le régime ait des comptes, des réserves et des partenaires sociaux, et puisse mieux piloter son système sur le long terme.
 
Provisionner enfin les droits des nouveaux entrants, comme le propose Philippe Juvin, et l’élargir même au traitement perçu tout au long de la carrière. Comme l’explique Pascal Perri, quand un fonctionnaire est embauché, il est pris en charge pendant 70 ans par l’État (40 ans d’activité, 20 ans de retraite et 10 ans de réversion), soit un coût total d’environ 2,5 millions d’euros par agent, tout au long de sa vie. Au moment du recrutement du fonctionnaire, l’État pourrait ainsi emprunter le total actualisé de cette dépense, qu’il placerait ensuite sur les marchés. Résultat, non seulement la dette implicite liée à l’embauche des fonctionnaires devient explicite (ce qui, là aussi, serait un gage de sincérité), mais surtout cette dette est utilisée pour capitaliser et augmenter le rendement du système, dégageant ainsi de nouvelles marges de manœuvre financière pour l’équilibrer.
 
Cette révélation doit nous servir de leçon et déployer chez nous des anticorps contre les déclarations fantasques de nos élus qui annoncent une priorité éducation ou un investissement dans la jeunesse. Elle doit constituer un moment fondateur où les citoyens exigent de leurs représentants clarté et sincérité quant à l’utilisation réelle des deniers publics. Elle doit nous faire, nous, citoyens et médias, entrer dans une ère du contrôle plus rigoureux de l’exécutif, pour corriger certaines largesses qu’ils (quel que soit leur bord) prennent avec la réalité statistique.
 
 Erwann Tison
 

octobre 15, 2026

Raphaël Glucksmann

"Les emmerdes commencent" : les huit défis que Raphaël Glucksmann va devoir relever après sa victoire à la primaire de la gauche

Désigné dès le premier tour d'un scrutin qu'il voulait initialement éviter, le candidat de Place publique et, désormais, du Parti socialiste doit maintenant rassembler un camp divisé s'il veut rester dans la course à l'Elysée. 

 

"Du pain sur la planche." Voilà comment un soutien de Raphaël Glucksmann résume l'état d'esprit dans le camp du vainqueur de la primaire social-démocrate, lundi 12 octobre. "Les emmerdes commencent", s'amuse, plus prosaïquement, un cadre du Parti socialiste. La veille, l'eurodéputé et leader de Place publique s'est imposé dès le premier tour, avec deux tiers des suffrages (66,17%), un score qui a surpris jusqu'à ses conseillers.

Désormais, l'intellectuel converti à la politique, enfariné après sa victoire dimanche soir, fait face à de nombreux défis. Du rassemblement avec ses anciens adversaires au dialogue avec les autres forces de gauche, en passant par le travail sur son programme, les chantiers ne manquent pas.

1 Rassembler un PS divisé

Pas issu du parti, Raphaël Glucksmann doit embarquer dans sa campagne des socialistes qui sont nombreux à l'avoir vigoureusement critiqué durant la primaire. Ses soutiens veulent y croire. L'enjeu est de faire une place "à toutes les sensibilités et à tous les candidats" vaincus, explique à l'AFP Jérôme Auslender, un des responsables de Place publique. "Après 50 nuances de bordel, il y aura 50 nuances de gauches autour d'un candidat", vantait, dimanche soir, un proche d'Olivier Faure.

Pour autant, certains au PS pourraient limiter leur soutien au service minimum. "Le stagiaire a gagné, malheureusement", a commenté une Ségolène Royal amère, questionnée sur franceinfo(Nouvelle fenêtre) au sujet du surnom peu flatteur dont elle avait affublé Raphaël Glucksmann. La candidate socialiste à la présidentielle 2007 l'avait plusieurs fois brocardé, notamment lors des débats télévisés. "Certains élus vont avoir piscine, ou envie d'aller pisser un peu plus longtemps que prévu", présageait un autre cadre fauriste dès la fin septembre.

Une partie des soutiens de Raphaël Glucksmann a même intégré cette idée, et se méfie particulièrement du premier secrétaire du PS, largement battu dimanche (14,46%) : "Olivier Faure dira 'rassemblons-nous', mais il nous mettra des bâtons dans les roues, en se taisant sur les succès et en pointant les échecs", grince l'un des proches du candidat. "Il l'a fait avec Anne Hidalgo", représentante malheureuse du PS en 2022 (1,76%).

2 Convaincre Les Ecologistes et les autres forces de gauche

Comme l'assure un cadre de l'équipe de campagne de Raphaël Glucksmann, "faire un pas vers Les Ecologistes" fait partie de ses priorités. Un des courants internes au parti, soutenu par Yannick Jadot, a fait un pas vers le vainqueur de la primaire en appelant la direction à entamer des discussions avec lui. Mais la patronne du parti Marine Tondelier, elle-même candidate à la présidentielle, ne compte pas abandonner. Une partie des Ecologistes, dont Sandrine Rousseau, défend en miroir un rapprochement avec Jean-Luc Mélenchon, le candidat de La France insoumise. Ce sont les adhérents qui trancheront la stratégie du parti pour la présidentielle au mois de décembre.

Raphaël Glucksmann doit aussi convaincre les communistes, eux aussi pleinement lancés dans la course à l'Elysée avec Fabien Roussel. "Si demain Les Ecologistes et les communistes se retirent, on passe devant Jean-Luc Mélenchon", croit même un élu socialiste pro-Glucksmann.

D'autres formations, au poids plus modeste, avaient appelé à ouvrir la primaire de l'ensemble de la gauche, comme L'Après, formée par des anciens de La France insoumise, ou Debout !. Le mouvement de François Ruffin, d'un côté, a appellé "à l'union, au sursaut et aux échanges entre toutes les forces de gauche". Mais, de l'autre, le député de la Somme a raillé la primaire dimanche soir sur X(Nouvelle fenêtre) : "Quelle surprise ! Raphaël Glucksmann remporte la primaire de Raphaël à Glucksmann !" Signe que le rassemblement est loin d'être acquis.

3
 Tenir sur son refus d'alliance avec LFI, y compris aux législatives

Après avoir fait campagne sur la rupture avec La France insoumise, Raphaël Glucksmann affirme que son score clôt le débat à gauche sur une alliance avec le mouvement de Jean-Luc Mélenchon. Olivier Faure, plus ouvert à cette idée, "n'est plus majoritaire au sein de son propre parti (...) et il n'y aura plus d'alliance avec LFI, ça a été tranché par plus de 66% des gens qui sont venus participer à cette primaire", a-t-il insisté lundi matin sur France Inter. Mais le premier secrétaire du PS ne compte pas se mettre en retrait de sa fonction malgré sa lourde défaite. Et il avait prévenu, avant la primaire, que le PS déciderait "seul" de ce qu'il ferait pour les prochaines législatives, après avoir été l'un des architectes des accords de la Nupes en 2022, puis du NFP en 2024, en alliance avec LFI.

Si la question est une ligne rouge pour Raphaël Glucksmann, un proche lui conseille toutefois de ne pas trop insister sur ce point : "Je lui ai dit de ne pas dire qu'il ne voulait plus d'alliance avec LFI, mais au contraire qu'il a besoin de tous les électeurs de gauche."

4 Rassembler des électeurs au-delà d'une base étriquée

Certes large vainqueur, l'eurodéputé a reçu le soutien de près de 80 000 personnes sur un total de plus de 120 000 votants, membres du PS, de Place publique (qui revendique près de 3 000 adhérents) ou ayant décidé de participer sans adhésion moyennant la somme de 15 euros. Ses détracteurs raillent une participation bien en deçà de celle de la dernière primaire de gauche, en 2017, qui était à l'époque ouverte à tous, au prix de 1 euro et de la signature d'une charte de valeurs. "C'est sûr que le nombre de votants permet de nuancer un peu ce score. Néanmoins, il faut voir que Raphaël Glucksmann part avec un gros socle de légitimité", note Diane Lamotte, de l'institut de sondages Ipsos-BVA, sur franceinfo.

Mais le candidat a besoin de convertir ce soutien militant en intentions de vote, en élargissant sa base électorale. Dans quelle direction ? Il y a là une "difficulté stratégique", estime le politologue Jean-Yves Dormagen dans Le Point(Nouvelle fenêtre). "Il doit gérer une double concurrence, avec Jean-Luc Mélenchon, sur sa gauche, et avec les candidats du bloc central, de l'autre, Gabriel Attal et Edouard Philippe. (...) Il lui faut donc gagner des voix au centre, sans perdre la frange la plus à gauche de ses électeurs", analyse-t-il. "Avec toutes les critiques qui le visent, il a plutôt intérêt à commencer à chercher à parler à la gauche plutôt qu'au centre", estime un cacique socialiste.

C'est ce que Raphaël Glucksmann semble avoir choisi de faire dès dimanche soir, en s'adressant au "peuple de gauche" et à la "gauche démocratique", et en se posant en rassembleur de sa famille politique. "Je veux que [François Hollande] soit dans notre équipe, qu'il participe au combat commun, comme Bernard Cazeneuve, comme les Ecologistes", a-t-il espéré sur France Inter, lundi matin. Depuis sa victoire, il martèle aussi que "Marine Le Pen ne sera pas à l'Elysée en mai 2027", dans l'espoir de fédérer les détracteurs de l'extrême droite autour de sa candidature.

5 Etoffer son programme

La présentation du programme est un passage obligé pour tous les candidats, dont certains ont pris de l'avance sur Raphaël Glucksmann, qui n'a pour le moment dévoilé que quelques mesures, comme la surtaxation des "méga-héritages". Il a également partagé quelques axes de son projet dans un livre paru en mai, mais il lui reste à traduire ces orientations en mesures concrètes.

Le maire socialiste de Rouen, Nicolas Mayer-Rossignol, a été chargé en septembre de piloter la construction du projet, et une trentaine de groupes de travail planchent sur les propositions. Raphaël Glucksmann a d'ores et déjà chargé Yannick Jadot de planifier les "100 jours de la révolution écologique" qu'il promet en ouverture de son mandat. S'il parvient à rallier des personnalités d'autres sensibilités à gauche, il lui faudra sans doute intégrer de nouvelles propositions à son projet.

6 Gérer le tempo pour ne pas louper l'"effet primaire"

Le tout juste vainqueur s'est rendu directement sur le plateau du "20 Heures" de France 2, dimanche soir, pendant que ses équipes faisaient imprimer 50 000 tracts dans la nuit, pour être présents sur les marchés dès le début de la semaine, et espérer surfer sur ce résultat. "Tout commence maintenant", peut-on y lire au recto. Au verso, Raphaël Glucksmann appelle les électeurs à le rejoindre "dans ce combat existentiel pour la démocratie et la République". Il devrait enchaîner avec un premier déplacement officiel en fin de semaine, pour continuer à occuper le terrain après une primaire qui lui a offert une caisse de résonance médiatique.

Avant les résultats, ses soutiens misaient sur ce vote interne pour offrir "un petit booster" au candidat, en retard sur Jean-Luc Mélenchon dans la plupart des sondages. "Cette nouvelle dynamique pourrait susciter un afflux supplémentaire vers sa candidature", avance prudemment Diane Lamotte, d'Ipsos-BVA. "Il peut prendre 4 à 5 points [dans les intentions de vote] après cette primaire, on verra le premier sondage. S'il ne les prend pas maintenant, ce sera dur", juge un cadre du PS.

7
 Renforcer son image de présidentiable après des ratés

Même ses partisans reconnaissent que le candidat Glucksmann n'a pas tout réussi sur le plan de l'image et de la communication. "Le déplacement sur les éoliennes, par exemple, c'était raté de A et Z", rappelle l'un de ses soutiens à propos d'une visite en Charente-Maritime, fin août, alors qu'il venait d'officialiser sa candidature et sa participation à la primaire. Des images de l'eurodéputé avaient immédiatement été tournées en dérision sur les réseaux sociaux. "Il faut qu'on reprenne la main", confiait, mi-septembre, une cheville ouvrière de la campagne.

Ses opposants raillent son supposé manque de charisme, une qualité réputée indispensable dans la bataille présidentielle. La critique a même percé en interne : "C'est un type qui écoute, qui veut progresser, mais qui est un peu perché. Ce qui est un peu injuste, c'est qu'il est bon avec les gens, mais dès qu'il y a des caméras, il récite. Il a conscience qu'il est en apprentissage constant", développe l'un de ses soutiens. "Il faut qu'on se lâche, on doit être iconoclaste, on doit changer nos mots", a défendu Raphaël Glucksmann lundi matin, sur France Inter, comme pour ouvrir une nouvelle séquence dans la manière de s'exprimer, pour lui-même et ses troupes.

8 Balayer toute proximité avec le macronisme

L'une des plus grosses tâches de Raphaël Glucksmann durant ces six prochains mois ? Réussir à convaincre qu'il est le candidat de la "rupture avec le macronisme", comme il l'a redit dimanche soir sur France 2. Ses opposants à gauche, à commencer par La France insoumise, lui reprochent précisément l'inverse. "Sa stratégie, c'est d'incarner le renouveau macroniste. En abandonnant les ouvriers, les plus pauvres, les jeunes", avait par exemple fustigé la vice-présidente de l'Assemblée Clémence Guetté, après la diffusion en mai d'une note interne conseillant Raphaël Glucksmann sur l'électorat à cibler.

Les détracteurs du leader de Place publique soulignent la composition de son entourage : Aurélien Rousseau, son conseiller politique, était ministre de la Santé d'Elisabeth Borne en 2023 ; Simon Bernard, coordinateur de sa campagne, conseillait la même Première ministre macroniste ; et Sacha Houlié, qui a aussi rejoint la campagne, était député du parti présidentiel jusqu'en juillet 2024.

Pour contrer cette attaque, le candidat et ses proches peuvent se servir de l'examen des textes budgétaires, cet automne. "Ce budget, en l'état, est inacceptable", a ainsi lancé Raphaël Glucksmann sur France Inter, lundi matin, en prévenant que "si la copie de monsieur Lecornu et du gouvernement ne bouge pas, il y aura censure". "Dix ans de macronisme ont aggravé les inégalités", a renchéri Nicolas Mayer-Rossignol, l'un de ses soutiens, sur Public Sénat(Nouvelle fenêtre).

 
 

Raphaël Glucksmann : « Je suis prêt pour le combat qui vient »

La nuit a été courte. Lorsqu’on le retrouve lundi 12 octobre après-midi, les traits tirés, une tasse de café et un Coca Zéro devant lui, Raphaël Glucksmann prépare déjà la suite. Tout juste auréolé de sa large victoire, la veille, à la primaire sociale-démocrate, le candidat veut « enchaîner très vite ». Après avoir esquivé les flèches empoisonnées d’Olivier Faure ou de Ségolène Royal dans un scrutin que beaucoup voyaient comme un piège, le parlementaire européen rêve désormais de bousculer la présidentielle.

Il en est persuadé : en plein effondrement du macronisme, sa gauche, celle qui ne s’acoquine pas avec LFI, « ne joue pas sur les noms juifs dans les meetings » et « ne se prosterne pas devant les tyrans », a, pour la première fois depuis quinze ans, un chemin pour l’emporter. « C’est extrêmement ouvert ! », veut croire son allié l’écologiste Yannick Jadot.

Mais, à n’en pas douter, le plus dur commence. Il faudra à Raphaël Glucksmann, lui, l’intello parisien si souvent accusé de déconnexion, le militant des causes ukrainienne et rwandaise avant le politique, moult rations de caféine pour surmonter les (innombrables) défis qui l’attendent. Sur le plan idéologique, le fils du philosophe André Glucksmann devra rassurer la gauche, sans s’aliéner le centre, mais aussi résister au rouleau compresseur du tango Le Pen-Mélenchon.

Sur le plan stratégique, il aura pour mission de rassembler une famille divisée, alors même que la direction du Parti socialiste ne le tient pas dans son cœur et que François Hollande n’a pas renoncé à ses propres ambitions. « Les vrais ennuis commencent », glisse un élu qui le connaît bien. « Rien ne me fera dévier, je suis prêt au combat qui vient », rétorque Raphaël Glucksmann. Il est l’heure d’enfiler une armure. 

Le Point : Qu’allez-vous faire de votre large victoire à la primaire ?

Raphaël Glucksmann : J’ai toujours dit que cette primaire était le moment tant attendu de la clarification et de la refondation. Là où on me parlait d’un « piège », je voyais un tremplin, l’opportunité de trancher et de donner un élan puissant à la gauche démocratique, de la libérer de l’esprit de défaite qui la mine. Le résultat est sans appel. Et ce n’est qu’un début. Maintenant, la bataille de France commence.

Les démocraties occidentales sont malades et la France est en burn-out. 

Le plus dur commence ?

Le plus important commence. Cette campagne présidentielle est la plus importante de la Ve République. L’extrême droite est aux portes du pouvoir. La guerre menace l’Europe. Les démocraties occidentales sont malades et la France est en burn-out. Partout dominent les sentiments d’impuissance, d’injustice et de colère. Le choix que nous allons faire en 2027 va définir le visage de notre pays – et de notre continent avec lui – pour des décennies. Une élection présidentielle, c’est toujours un moment où le peuple français se redéfinit. Là, il va choisir de sombrer dans le trumpisme et le poutinisme ou de retrouver ce qui fait sa grandeur.

L’identité française sera le débat majeur de cette présidentielle ?

La nation est en proie à un doute profond, et nous éprouvons tous le besoin de renouer avec l’idée d’un destin français, de redonner un sens fort au fait simple et merveilleux d’être français…

Autrement dit, faut-il un nouveau roman national ?

Un récit national. Les élites françaises ont laissé notre pays sans récit, sans horizon, sans cap depuis trop longtemps. Partout, on retrouve une fierté blessée. À l’école, on nous apprend que notre nation a parlé la langue de tous les hommes et éclairé le monde. Et que voit-on autour de nous ? Des services publics qui suffoquent, une société fragmentée, une dette qui explose, des privilèges qui s’ossifient et des inégalités qui se creusent, une voix qui n’est plus écoutée en Europe et dans le monde. Il faut une rupture et un sursaut.

Mes ancêtres ramassaient des bouts de chiffon aux confins de l’Europe orientale, dans la nuit noire de l’oppression et de la misère. Et ils savaient tous qu’il y avait un pays, la France, qui avait proclamé que les hommes naissaient libres et égaux. Nous sommes les héritiers d’une histoire et d’un destin. Et qu’avons-nous fait de ce trésor ? Un des ressorts majeurs du vote pour le RN, c’est cette fierté blessée. Nous allons y répondre.

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