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Entre vrais et faux et chacun y va de sa créativité
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Entre vrais et faux et chacun y va de sa créativité
Un document que nous nous sommes procuré éclaire d'un jour nouveau la dérive du régime iranien. Intitulé « Les six derniers mois avant la fin », cet ouvrage messianique irrigue aujourd'hui les cercles dirigeants d'une République islamique en roue libre. À sa tête, un Guide fantôme : Mojtaba Khamenei, dont on ignore s'il est en état de signer les actes qu'on lui fait porter. Derrière cette marionnette, un système d'hommes de l'ombre, de vétérans revenus d'entre les morts et de miliciens à gages tient le pays à bout de bras — prêt à tout, jusqu'au bout du nihilisme.
La scène qui s'est déroulée le 4 juillet dernier à l'occasion des funérailles d'Ali Khamenei, ne ressemble en rien à un hommage rendu au Guide suprême.
Ce jour-là, dans les rues de Téhéran, des milliers de membres du Corps des gardiens de la révolution islamique défilent en ordre serré. Uniformes impeccables, drapeaux déployés, poings levés et slogans martiaux : pour les combattants de l'armée idéologique du régime des mollahs, la cérémonie doit être l'occasion d'une démonstration de force. Ses chefs, qui sont d'excellents communicants, ont convoqué les médias iraniens, et donné des accréditations à des chaînes de télévision occidentales.
Leur message est clair : malgré les frappes qui ont décapité une partie de son commandement et détruit plusieurs de ses infrastructures stratégiques, le Corps des gardiens conserve sa capacité de mobilisation et sa détermination à poursuivre la guerre, tout en montrant au monde entier qu'il demeure le pilier du régime.
Sa lecture et son interprétation nourrissent une vision apocalyptique dans laquelle un embrasement régional, voire mondial, n'est pas redouté, mais apparaît comme l'accomplissement d'un dessein divin.
« De telles idées ne sont pas officiellement enseignées dans les établissements universitaires, compte tenu de leur nature académique. Cependant, dans les cours à caractère idéologique et lors de formations non universitaires, des discussions de ce type ont bel et bien lieu », nous a confirmé Mohammad Hossein Torkaman, un ancien membre des services de renseignement du Corps des gardiens de la révolution islamique. (Ayant fait défection en 2010, il était auparavant chargé de la sécurité du Guide suprême Ali Khamenei, tué lors d'une frappe ciblée israélo-américaine le 28 février 2026.)
Pour ses dirigeants les plus radicaux, cette mise en scène avait également une portée idéologique. Les chants, les références au martyre et les appels à la vengeance s'inscrivent dans une rhétorique où la disparition du Guide suprême ne constitue pas une défaite, mais une étape d'une guerre présentée comme sacrée.
Pour eux, la guerre ne se résume pas à un affrontement géopolitique. Certains dignitaires religieux et hauts responsables du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) sont convaincus que l'humanité approche de la fin des temps et que celle-ci prendra la forme « d'un affrontement avec le Mal, incarné sur Terre par Israël et l'Amérique ».
« Le moment de l'affrontement avec le mal et la fin du monde sont proches : c'est ce qu'on apprend dans certains cours donnés à des jeunes officiers des gardiens de la révolution », raconte Fereydoun (pseudonyme). Diplômé d'une université scientifique, cet habitant d'Ispahan a accompli son service militaire au sein de l'organisation. « Cela paraît dingue, et évidemment tout le monde ne croit pas à ce genre de superstition. Ça ne convainc sans doute qu'une minorité de soldats, mais ça en dit long sur cette milice et ceux qui la commandent. Ce n'est pas une armée comme les autres ».
Si la mission première des Gardiens de la révolution islamique est de protéger les frontières iraniennes, leur détermination à exporter le Jihad mondial est gravée dans le marbre de la constitution de la République islamique d'octobre 1979 qui proclame que « l'armée de la République islamique et le Corps des Gardiens de la Révolution seront organisés avec cet objectif et seront chargés non seulement de la sauvegarde et de la protection des frontières, mais également du fardeau de la mission idéologique, c'est-à-dire le Jihad dans la voie de Dieu, et la lutte dans la voie de l'expansion de la souveraineté de la loi de Dieu dans le monde. »
Mais pour porter cette idéologie mortifère et messianique, le régime a besoin d'un Guide. Depuis la mort d'Ali Khamenei, le pouvoir est officiellement passé entre les mains de son fils, Mojtaba. Grièvement blessé, mais désigné Guide suprême le 8 mars 2026, celui-ci s'est enfermé dans un silence presque total et n'est pas apparu en public, à tel point que excepté quelques proches, personne ne sait s'il est en vie.
S'il est vivant, son retrait n'est pas seulement le produit d'une stratégie de sécurité. Il participe d'une mise en scène. Faute de pouvoir s'appuyer sur son charisme – Mojtaba était un religieux de rang intermédiaire, peu apprécié de l'entourage de son père –, les autorités religieuses et politiques convoquent l'imaginaire messianique du chiisme. En cultivant le parallèle avec le Mahdi « occulté », elles cherchent à préserver l'unité du pays, et à légitimer les Gardiens de la révolution qui, bien que dépendant de lui, apparaissent comme les maîtres actuels de l'Iran.
Mojtaba est toutefois très proche d'eux, et il ne faudrait pas croire, s'il est en vie, qu'il n'est que l'instrument de leur stratégie. Il a en effet construit des amitiés solides avec les Gardiens de la révolution islamique à la fin de la guerre Iran/Irak (1980-1988).
Mohammad Hossein Torkamian l'a bien connu. Il l'a fréquenté lors de réunions professionnelles et de rencontres avec la famille de son père. Il raconte : « Asghar Mir-Hejazi (chef de cabinet adjoint de son père Ali), a joué un rôle clé dans sa formation aux services de renseignement, et s'est constamment efforcé de cultiver une image de lui en tant que figure dominante et sans égal. »
Dans le coma ou pas, le nouveau Guide iranien avait discrètement préparé le terrain. Via d'obscures officines.
« Ces dernières années, il aurait mis en place une structure discrète mais très influente connue sous le nom de « Bureau central » (Daftar-e Markaz), qui lui servait de plateforme pour se préparer à prendre le pouvoir après son père. Ce processus a impliqué des interventions très importantes dans les affaires de l'État, notamment de nombreuses nominations et révocations à divers niveaux du gouvernement. Il a exercé son influence même sur des fonctionnaires de niveau intermédiaire ainsi que sur l'octroi de postes dans les domaines de la sécurité et du renseignement. »
Jusqu'à ces derniers mois, Asghar Mir-Hejazi, 80 ans, était l'homme des basses œuvres de l'ancien Guide suprême. « Cerveau opérationnel » du Bureau du Guide pour les questions de sécurité nationale et de coordination avec les agences du renseignement iranien, il avait été sanctionné en 2013 par les États-Unis en vertu d'un décret présidentiel (Executive Order13553), « pour avoir soutenu la commission de graves atteintes aux droits humains en Iran à compter du 12 juin 2009. » Le 10 janvier 2020, le département du Trésor américain publiait une note le mettant sous sanction en raison de ses « liens étroits avec la Force Al-Qods du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique. »
Mir-Hejazi aurait cependant perdu en influence. Prétendument blessé lors d'un bombardement selon certaines sources, il serait réapparu lors des funérailles d'Ali Khamenei. Dans les faits, Mojtaba aurait écarté son ancien allié. Pour rajeunir son équipe ?
Le 12 mai 2026, The Institute for the Study of War (ISW) and The Critical Threats Project (CTP) publiait un rapport indiquant que « le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) semble consolider son influence sur les centres de pouvoir et la structure dirigeante de l'Iran autour de son commandant, le général Ahmad Vahidi, et de son cercle rapproché. »
Mojtaba a ainsi nommé comme nouveau chef de cabinet Mehdi Khamoushi, 64 ans. Ancien président de l'Organisation de la propagande islamique, ce proche des Gardiens de la révolution appartient à la même génération que celle des vétérans de la guerre Iran-Irak. Sa nomination répond d'un choix politique et structurel logique.
Prétendre que les Gardiens de la révolution islamique ont opéré « un coup d'État » sur la République islamique, comme le prétendent certains analystes, n'est pas tout à fait exact lorsque l'on connaît leur histoire. Depuis 2005 et l'accession à la présidence de la République de Mahmoud Ahmadinejad, ils avaient déjà mis la main sur la moitié des ministères. Ils contrôlent aussi, depuis les années 90, environ 70% à 80% de l'économie iranienne.
L'élection de Mojtaba Khamenei dont leur commandement est proche, leur assurait dans tous les cas une position dominante.
Dans les faits, leur ascension s'est faite sur le long terme.
Malgré leur toute-puissance apparente, ils demeurent cependant fragiles. Ils ont subi des pertes importantes depuis le début de la guerre avec les Etats-Unis et Israël.
Des gardiens d'une révolution aux abois dopés par une armée de mercenaires
Le média d'opposition Iran International, qui s'appuie sur des informations provenant de l'intérieur de l'Iran, évoquait en mars dernier au moins 5 000 membres des forces militaires et de sécurité tués, et probablement des milliers de blessés …
Le Corps des Gardiens de la révolution islamique est subdivisé en six grandes agences qui opèrent parallèlement au sein des forces terrestres, des forces aériennes, de la marine, de la force al Qods, du Bassidj (la milice civile des Gardiens) et d'un service en charge des réseaux informatiques.
Les forces terrestres disposent de 11 bureaux ou « quartiers généraux » qui couvrent chacun plusieurs provinces (il y a 31 provinces en Iran).
Le Bassidj est en général intégré à ces quartiers généraux qui peuvent compter sur 10 000 à 20 000 hommes selon les provinces. En cas de crise, de guerre ou de mouvement de révolte populaire, cette répartition géographique permet au régime une mobilisation quasi-immédiate de ces effectifs. Les miliciens iraniens sont d'autant plus efficaces qu'étant déployés à travers tout le pays, ils en ont une parfaite connaissance sociologique et disposent de relais et d'indicateurs dans le moindre village. Grâce à leurs revenus, les miliciens Bassidji, comme les Gardiens de la révolution islamique, entretiennent ou nourrissent des membres de leurs familles, où les aident à trouver du travail pour eux et leurs enfants, en échange d'une fidélité absolue. Ce clientélisme permet aux gardiens de la révolution de se payer des allégeances à moindre coût.
A chaque soulèvement de la population, les bassidjis ont été les outils d'une répression féroce. Lors des manifestations des 8 et 9 janvier dernier, ils ont participé à des massacres de masse. Selon de nombreux témoignages, ils ont aussi commis des viols, et des tortures. « On a recueilli beaucoup de témoignages en ce sens. Habillés en civils, ils étaient omniprésents », assure Hirbod Dehghani-Azar, avocat franco-iranien qui documente le crimes contre l'Humanité en Iran.
Selon des sources médicales travaillant dans des hôpitaux et des morgues, au moins 36000 personnes ont été tuées durant ces deux journées par les Gardiens de la révolution et leurs supplétifs. « Ils ont fait appels à 5000 mercenaires étrangers pour massacrer les manifestants désarmés. Tout le monde le sait : c'étaient des Irakiens, des Libanais et des Afghans. Les gardiens sont devenus une force d'occupation qui fait la guerre à la population iranienne. Il n'y aura jamais de retour en arrière », nous a affirmé Roxana (pseudonyme, ndlr), une habitante du Nord de Machhad.
Un empire économique... sous les décombres et dirigé d'une main de fer
Le Corps des gardiens de la révolution n'est pas seulement une force sécuritaire ; il est l'un des principaux centres névralgiques du pouvoir économique. Depuis 1979, ses réseaux ont prospéré grâce à un système véreux alliant confiscations de biens privés, contrebande, détournement de marchés publics et captation de l'économie iranienne (à commencer par le pétrole, le gaz, le BTP et les industries du transport), faisant de la corruption le ressort de son influence.
Selon plusieurs estimations, son empire économique pèserait des centaines de milliards de dollars.
Évidemment, il n'est pas question pour ses chefs de lâcher cette manne financière.
Le Corps des gardiens de la révolution est aujourd'hui dirigé par Ahmad Vahidi, 68 ans. « Dur parmi les durs », cet ancien chef de l'unité d'élite du Corps des Gardiens de la révolution islamique, la Force al Qods, est à l'origine de sa « doctrine d'action extérieure. » Décrit comme extrêmement discipliné et très secret, ce spécialiste des opérations clandestines a traversé toutes les crises.
Il est connu des services secrets occidentaux pour son implication dans plusieurs attentats, comme celui qui fut perpétré, le 18 juillet 1994, contre le centre communautaire juif AMIA à Buenos Aires.
Ahmad Vahidi concentre désormais une importante partie du pouvoir sécuritaire et économique entre ses mains. Son expertise de la guerre asymétrique, comme sa maitrise des proxys iraniens à l'étranger sont un atout essentiel de la résilience du régime.
Prévoyant et méfiant, il s'est entouré au sein de son état-major de vétérans de la guerre Iran-Irak. Des hommes qui « ont fait leurs preuves ». Il est ainsi confronté à un problème de vieillissement de son organisation, ses principaux adjoints étant âgés de 60 à 70 ans. Les plus jeunes cadres du Corps des Gardiens, souvent en désaccord avec la stratégie répressive du régime à l'encontre de la population iranienne, peinent pour le moment à gravir les échelons.
Si Mojtaba Khamenei a agi telle une caution religieuse et politique qui a servi à assoir la toute-puissance institutionnelle des gardiens de la révolution islamique, cela n'empêche pas qu'il y ait des divergences et des rivalités profondes en leur sein, pour des raisons stratégiques, ou de pouvoir.
« On estime à 180 000 membres formels le nombre des gardiens de la révolution islamique. Pour la moitié d'entre eux, en faire partie n'est pas l'expression d'un engagement idéologique », nous expliquait il y a quelques mois Mohsen Sazegara, co-fondateur historique du Corps des gardiens de la révolution islamique, qui nous avait révélé que le projet de création de cette milice paramilitaire avait germé à Neauphle Château en 1978 (à cette époque étudiant, il avait suivi l'ayatollah Khomeini dans son exil français).
Mohsen Sazegara l'assure encore aujourd'hui : « Si ces derniers trouvaient de meilleurs emplois, ils le quitteraient. Parmi les 50 % restants, plus de 40 % peuvent avoir des inclinations politiques ou idéologiques ; cependant, ils ont de sérieux problèmes avec Khamenei en raison de la corruption, et sont épuisés par les injustices. Le segment qui est corrompu, impliqué dans les tueries et qui sert directement le Guide Suprême, représente environ dix pour cent. Il est principalement concentré dans les échelons supérieurs et les cercles de pouvoir. »
Dans les faits, le recrutement volontaire au sein du Corps des gardiens de la Révolution islamique est devenu plus difficile. Attendu qu'une partie des recrues sont des conscrits, le régime tente donc d'attirer des engagés en leur offrant des avantages sociaux et de favoriser leur accès au marché du travail.
« Ce sont désormais principalement les membres de la deuxième génération qui occupent les postes au sein des gardiens. Elle a été recrutée après la guerre de huit ans contre l'Irak et bénéficie d'une formation militaire plus poussée que la première », nous a assuré Mohsen Sazegara. » Ce qui implique de nouvelles données dans le renouvellement de ses effectifs.
Considéré comme l'un des meilleurs experts de l'Iran où il a vécu, Clément Therme est chercheur associé au Programme Turquie/Moyen-Orient de l'Ifri et chercheur non-résident à l'Institut international d'études iraniennes (Rasanah). Il vient de publier Iran-Israël : la guerre idéologique de 1979 à nos jours (Tallandier, 2026). Ce qu'il raconte mérite qu'on s'y attarde : « Le corps des gardiens de la révolution est à la fois une force capable de réprimer à l'intérieur du pays tout en garantissant la loyauté de ses membres, et qui est par ailleurs dotée d'une capacité de projection à l'extérieur. Son évolution concerne la part des combattants étrangers. Même si les postes sont pourvus à l'intérieur du pays, il y a de plus en plus d'étrangers parmi les membres des gardiens de la révolution islamique, comme des membres de la communauté afghane ».
La complémentarité entre militaires et religieux au plus haut niveau du pouvoir iranien demeure très incertaine, compte tenu de la guerre en cours. Tout peut survenir, y compris la mise en place d'un pouvoir militaire assumé par les Gardiens de la révolution, ou l'effondrement pur et simple du régime actuel et de ses composantes religieuses et militaires historiques. Pour quel avenir ? Nul ne le sait.
Il demeure cependant une donnée sociologique importante à prendre en compte : en Iran, pays de 90 millions d'habitants environ, l'âge médian se situe désormais autour de 34 à 35 ans. La jeune génération aspire à tout autre chose qu'une dictature militaro-religieuse.
Dans un contexte de crise économique sans précédent, elle n'entend plus se soumettre aux mollahs et aux Gardiens de la révolution, ni à leur vision rétrograde de la société.
Cela prendra peut-être du temps mais à terme, le système est condamné à changer.
Emmanuel Razavi est grand reporter, spécialiste du Moyen-Orient. Il collabore notamment avec Paris Match, Figaro-Magazine, Franc-Tireur, Atlantico, Politique Internationale, Écran de Veille et Valeurs Actuelles. Il a réalisé plusieurs documentaires sur les groupes islamistes au Moyen-Orient, diffusés sur Arte, Planète et M6, qui ont eu un large retentissement. Auteur d’une dizaine d’ouvrages, son dernier livre, « La Pieuvre de Téhéran » (Cerf, 2025), révèle les ingérences et les réseaux d’espionnage de la République islamique d’Iran en France et en Europe. Il intervient régulièrement sur les ondes d’Europe 1, Sud Radio, LCI et CNews, pour parler du Moyen-Orient et de l’Iran. Il est diplômé en géopolitique et relations internationales (IEP).
Descendant d'une famille d'immigrants juifs, Milton Friedman suit des études en mathématiques et en économie. Il obtient son doctorat en économie à l'université Columbia en 1946. Professeur à l'université de Chicago de 1946 à 1976, il est aussi chercheur au National Bureau of Economic Research, président de l'American Economic Association et assesseur économique du président Nixon. Il est le cofondateur de la Société du Mont-Pèlerin sur l'invitation de Friedrich Hayek. Milton Friedman en fut le président de 1970 à 1972, succédant à Guenter Schmolders et cédant sa place à Arthur Shenfield.
Défenseur du libre marché, Friedman est le membre le plus éminent l'école de Chicago. Cette notoriété lui vient, en grande partie, de ses écrits, faciles à lire par monsieur tout le monde. Monétariste « de toute la vie », il s'oppose au keynésianisme au moment où celui-ci connaît son apogée dans les années cinquante et soixante et propose de résoudre les problèmes d'inflation en limitant à un taux constant la croissance de l'offre monétaire. L'ouvrage Capitalisme et liberté (1962 - voir bibliographie) est considéré par certains comme le plus provocateur des livres en économie. En 1976, il reçoit le Prix Nobel d'économie « pour ses résultats dans les domaines de l'analyse de la consommation, de l'histoire et de la théorie monétaire et pour sa démonstration de la complexité et la politique de stabilisation ».
Friedman est principalement connu pour ses travaux concernant la monnaie : la théorie quantitative de la monnaie, qui explique les mouvements des prix par la variation de la masse monétaire et le monétarisme. La théorie quantitative de la monnaie n'est pas une création ex nihilo de Friedman ; elle tire ses racines des travaux de l'école de Salamanque, de Jean Bodin, de William Petty puis d'Irving Fisher, mais c'est Friedman qui est responsable de sa reformulation moderne. Il la développa en particulier dès 1956 dans un article intitulé The quantity theory, a restatement. Elle s'exprime par l'équation M * V = P * Q.
Cette équation de base de la théorie quantitativiste pose l'équivalence entre la production d'une économie pendant une période donnée (Q) corrigée par l'évolution des prix (P), et la quantité de d'argent qui a été échangée dans l'économie dans la période représentée par la quantité de monnaie en circulation (M) factorisée par sa vitesse de circulation (V).
Il vérifia empiriquement ces résultats en 1963 dans son Histoire monétaire des États-Unis (avec Anna Schwartz) ou dans The Counter-Revolution in Monetary Theory en 1970. Il observa ainsi dans le premier que, au cours des 18 cycles économiques étudiés, les creux ou les pics de l'activité économique furent précédés de creux ou de pics de la masse monétaire[1]. Il était particulièrement critique vis-à-vis la politique menée lors de la Grande Dépression des années 1930, au sujet de laquelle il écrivit[2] :
« La Fed est largement responsable de [l'ampleur de la crise de 1929]. Au lieu d'user de son pouvoir pour compenser la crise, elle réduisit d'un tiers la masse monétaire entre 1929 et 1933… Loin d'être un échec du système de libre entreprise, la crise a été un échec tragique de l'État. »
— Milton Friedman, Two lucky people : Memoirs
De ces travaux sur l'équation de la théorie quantitative de la monnaie, il tira l'idée selon laquelle l'inflation est d'origine monétaire. Il déclara à propos du lien entre inflation et monnaie :
« L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production. »
— Milton Friedman, The Counter-Revolution in Monetary Theory
En conséquence, il défendit une politique monétaire basée sur l'offre de monnaie : il fut le principal avocat du monétarisme, une école de pensée économique qui, sur la base de la théorie quantitative de la monnaie, considère que l'inflation doit être contrôlée par le volume des émissions de monnaie de la banque centrale. Cette approche monétariste de la conjoncture met l'accent sur l'ajustement monétaire global à partir de données agrégées d'activité et de prix, dont elle cherche à tirer une estimation de la demande de monnaie. Il défendait donc une réduction du rôle du gouvernement dans le domaine économique et l'indépendance des banquiers centraux. Milton Friedman affirme également que les interventions discrétionnaires d'une banque centrale ne peuvent qu'ajouter à l'incertitude sur la demande ; il a donc, tout en admettant qu'on pourrait fermer les banques centrales, prôné une politique monétaire dont tout le monde pourrait raisonnablement prévoir les effets, par exemple la hausse régulière d'un indicateur de masse monétaire jugé représentatif. Pour résumer sa pensée envers les banques centrales, il déclara[3]:
« La monnaie est une chose trop importante pour la laisser aux banquiers centraux. »
— Milton Friedman
Il défendit également le retrait du gouvernement du marché des changes et promut les taux de change flottants. Il écrivit en particulier en 1953 un article, The Case for Flexible Exchange Rates, qui théorisait des idées qu'il exprimait depuis plusieurs années[4]. Il y justifie le recours aux changes flottants par l'ajustement que ce système permet entre les devises des pays inflationnistes et des pays non inflationnistes.
Ses théories concernant les anticipations adaptatives furent cependant assez rapidement dépassées par la théorie des anticipations rationnelles, développée par un autre économiste de Chicago, Robert E. Lucas. Les économistes de la nouvelle macroéconomie classique se sont opposés à Friedman en défendant des hypothèses comportementales sensiblement différentes : Friedman et les monétaristes classiques supposaient des anticipations adaptatives, i.e. les agents s'adaptent en fonction de la situation présente et peuvent être trompés par une politique économique qui sera alors efficace à court terme mais néfaste à long terme quand les agents se rendront compte de leurs erreurs. Pour les nouveaux classiques, les anticipations sont rationnelles. Les agents raisonnent en termes réels et ne peuvent être leurrés par une politique monétaire expansionniste, qui sera donc inefficace à court terme comme à long terme.
Friedman a aussi mené des travaux sur la fonction de consommation, qu'il considérait comme ses meilleurs travaux scientifiques[5]. Alors que le keynésianisme dominait, il remit en cause la forme adoptée pour la fonction de consommation et en souligna les imperfections. À la place, il formula en particulier l'hypothèse de revenu permanent, qui postule que les choix de consommation sont guidés non par les revenus actuels mais par les anticipations que les consommateurs ont de leurs revenus. Ces anticipations étant plus stables, elles ont tendance à lisser la consommation, même quand le revenu disponible baisse ou augmente. Ces travaux furent particulièrement remarqués car ils remettaient en cause la validité des politiques conjoncturelles de relance de la demande et le multiplicateur keynésien[6].
Il a également contribué à la remise en cause de la Courbe de Phillips et mit au point avec Edmund S. Phelps le concept de taux de chômage naturel. Ces travaux furent publiés en 1968 dans Inflation et systèmes monétaires. Ils s'opposent au taux de chômage sans accélération de l'inflation des keynésiens. Il considère en essence qu'il existe un taux de chômage naturel, lié aux imperfections du marché du travail comme l'intervention étatique qui bouleverse la libre fixation des salaires. Etant de nature structurelle, ce taux de chômage ne peut être réduit par des politiques conjoncturelles et l'injection de liquidités débouche fatalement sur l'inflation selon Friedman[6].
Dans son ouvrage Essays in Positive Economics, il a présenté le cadre épistémologique de ses futures recherches et, plus globalement, de l'école de Chicago : l'économie comme science doit être détachée des questions sur ce qui devrait être et se concentrer sur ce qui est, indépendamment de jugements moraux. Il préconise donc l'économie positive à la place de l'économie normative. De même, une politique économique doit être jugée non sur ses intentions mais sur ses résultats. Il déclara ainsi en 1975[7] :
« L'une des plus grandes erreurs possibles est de juger une politique ou des programmes sur leurs intentions et non sur leurs résultats »
— Milton Friedman, Entretien avec Richard Heffner
Alors que les sujets de responsabilité sociale des entreprises (RSE, critères ESG, etc.) trouvent un intérêt nouveau au XXIe siècle, il est opportun de relire les écrits de Milton Friedman qui rappelait que la finalité d'une entreprise est de faire du profit[8]. Une entreprise, et ses dirigeants plus spécifiquement, répondent à ses actionnaires, i.e. propriétaires. Insérer des critères moraux dans cette relation économique est rarement fructueux, et les nombreuses limites des critères ESG le soulignent.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Milton Friedman travaille sur des sujets de statistiques, travaux qui, selon The New Palgrave, font encore référence aujourd'hui. En particulier, il travailla sur les arrangements et les problèmes de rang en théorie des ensembles. Il posa également les prémices de l'échantillonage séquentiel (Test de Friedman) et développa enfin les méthodes non paramétriques pour l'analyse de la variance[9].
Milton Friedman est généralement considéré comme un grand défenseur du libéralisme; il se définissait comme « un Républicain avec un grand R et un libertarien avec un petit l ». Il s'engagea fortement dans le débat public en organisant en particulier des conférences nombreuses ou en participant à des émissions télévisées au cours desquelles il présenta ses convictions en faveur d'une économie libre et du capitalisme. Dans un entretien télévisé en 1979, il déclara par exemple :
« L'histoire est sans appel : il n'y a à ce jour aucun moyen [..] pour améliorer la situation de l'homme de la rue qui arrive à la cheville des activités productives libérées par un système de libre entreprise »
— Milton Friedman, Entretien avec Phil Donahue
Il place le début de son engagement dans le débat public en faveur du libéralisme en 1947, lorsqu'il participe en avril à la réunion fondatrice de la Société du Mont-Pèlerin, réunie à l'initiative de Friedrich Hayek[10]. Friedman fut de 1970 à 1972 le président de cette association internationale des intellectuels libéraux.
Son ouvrage le plus important fut probablement Capitalisme et liberté, édité en 1962 aux États-Unis. C'est principalement le résultat de conférences données en juin 1956 au Wabash College à l'invitation du William Volker Fund, disparu depuis[11]. Il fut traduit dans 18 langues. S'adressant à un vaste public et non aux seuls économistes, il y défend le capitalisme comme unique moyen de construire une société libre. Il se place sur le terrain de la justification philosophique mais également pratique d'une économie libérale. Le livre est considéré par la National Review comme le dixième ouvrage de Non fiction le plus important du XXe siècle[12].
Cet ouvrage fut suivi d'un autre ouvrage majeur, Free to Choose, traduit en français par La liberté du choix et écrit avec sa femme Rose en 1980. Ce livre exercera une grande influence (Cf. infra), comme la série éponyme de 10 émissions télévisées qui furent diffusés à partir de janvier 1980 sur la chaîne PBS et sur lesquelles était basé le livre. Ces émissions développaient les idées de Milton Friedman sur un certain nombre de sujets et les popularisèrent auprès du grand public. Cinq émissions remaniées suivirent en 1990[13].
En 1996, il établit avec Rose la Fondation Milton & Rose Friedman pour défendre le libre choix de l'éducation pour les parents (Schooling choice)[14]. En particulier, la fondation promeut l'utilisation du chèque éducation.
À travers cet engagement dans le débat public, il joua une part importante dans la réactivation des idées libérales, dans un contexte où les économies keynésiennes triomphaient.
« Dans une période où le marxisme et l'interventionnisme étatique dominaient les esprits, Friedman a joué, à contre-courant, un rôle absolument irremplaçable »
— Pascal Salin, ancien président de la Société du Mont-Pèlerin
Même si Milton Friedman partage les mêmes idées que les libertariens (voir par exemple sa critique du salaire minimum ou de la guerre contre la drogue[15]), il ne peut être rattaché à l'école autrichienne d'économie, en raison de son point de vue inflationniste et étatiste sur les questions monétaires, opposé à l'étalon-or ou aux monnaies privées.
Les libertariens (par exemple Martin Masse[16]) et les économistes autrichiens (par exemple Antal E. Fekete) reprochent aux monétaristes d'être, de fait, de collusion avec les keynésiens :
« À première vue, le monétarisme se présente comme une théorie qui critique l'action étatique — les banques centrales étant des monopoles sur la création et la gestion de la monnaie établis par les gouvernements — et qui défend le libre marché. Paradoxalement, cette explication fait toutefois de Friedman un allié de Keynes sur le plan de la politique monétaire, le deuxième volet des plans de relance. Quoique leurs évaluations des dangers de l'inflation divergent considérablement, keynésiens et monétaristes s'entendent en effet sur un point crucial : la banque centrale doit, selon le jargon financier, « injecter des liquidités » dans l'économie en période de crise. C'est-à-dire qu'elle doit créer artificiellement de la monnaie de façon à soutenir l'activité économique, à protéger les banques de la faillite et à éviter qu'un réajustement temporaire se transforme en récession ou en dépression prolongée. […] On ne peut pas, comme le préconise Friedman, régler le problème en ayant recours à ce qui l'a causé en premier lieu. »
— Martin Masse[17]
Il semble que pour Friedman l'emploi généralisé depuis le XXe siècle de monnaies purement fiduciaires et l'emprise de l’État sur la société rende impossible le retour à l'étalon-or et la mise en œuvre de politiques non-inflationnistes[18]. Fixer un taux d'augmentation de la quantité de monnaie de 3 à 5% par année plutôt que de laisser ce pouvoir discrétionnaire aux bureaucrates semble donc pour lui un moindre mal.
De la même façon, Friedman préconise l'allocation universelle comme un moindre mal comparée à toutes les aides sociales actuelles de l'Etat-providence. C'est cette recherche du "moindre mal" que critiquent les libertariens, car ils voient cela comme une concession trop importante aux idées collectivistes, d'autant plus que les antilibéraux n'hésitent pas à se prévaloir de ces propositions au prétexte que "même des libéraux comme Friedman les approuvent".
D'autres points de désaccord avec les libertariens peuvent être les suivants ; pour Friedman et pour l'École de Chicago :
Pages correspondant à ce thème sur les projets liberaux.org :
| Analyses et documents sur Catallaxia. |
« Rien n'est moins important que la monnaie… quand elle est bien gérée. »
« Les grandes avancées de la civilisation, que ce soit dans l'architecture ou dans la peinture, la science ou la littérature, l'industrie ou l'agriculture, ne sont jamais nées de l'intervention d'un gouvernement centralisé. »
— Milton Friedman, Capitalisme et liberté[19]
« L'existence d'un marché libre n'élimine évidemment pas le besoin de gouvernement. Au contraire, le gouvernement est essentiel, à la fois comme forum pour déterminer les « règles du jeu » et comme arbitre pour interpréter et faire respecter les règles qui ont été adoptées. »
— Milton Friedman, Capitalisme et liberté[20]
« L'homme libre ne se demandera ni ce que son pays peut faire pour lui, ni ce qu'il peut faire pour son pays. »
— Capitalisme et liberté
« L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production. »
— Milton Friedman, The Counter-Revolution in Monetary Theory
« Difficile de justifier un impôt progressif dont le seul but est de redistribuer les revenus. »
« I am a limited-government libertarian. »
— au cours d'un discours en 1991
« Every friend of freedom… must be as revolted as I am by the prospect of turning the United States into an armed camp, by the vision of jails filled with casual drug users and of an army of enforcers empowered to invade the liberty of citizens on slight evidence. [(Tout ami de la liberté… doit être aussi révolté que je le suis à la perspective de transformer les États-Unis en un camp militaire, à la vision de prisons remplies d'usagers occasionnels de drogues et d'une armée de sbires habilités à envahir la liberté des citoyens sur des preuves légères.)] »
— Milton Friedman, An Open Letter to [Drug Czar] Bill Bennett, The Wall Street Journal (September 7, 1989)
« The two ideas of human freedom and economic freedom working together came to their greatest fruition in the United States. Those ideas are still very much with us. We are all of us imbued with them. They are part of the very fabric of our being. But we have been straying from them. We have been forgetting the basic truth that the greatest threat to human freedom is the concentration of power, whether in the hands of government or anyone else. We have persuaded ourselves that it is safe to grant power, provided it is for good reasons. Fortunately, we are waking up. We are again recognizing the dangers of an overgoverned society, coming to understand that good objectives can be perverted by bad means, that reliance on the freedom of people to control their own lives in accordance with their own values is the surest way to achieve the full potential of a great society. [(Les deux idées de liberté humaine et de liberté économique collaborant ont accompli leur plus grande réalisation aux États-Unis. Ces idées sont toujours beaucoup avec nous. Nous en sommes tous imprégnés. Elles sont une part de de l'étoffe dont nous sommes faits. Mais nous nous sommes égarés d'elles. Nous avons oublié la vérité fondamentale que la plus grande menace pour la liberté humaine est la concentration du pouvoir, que ce soit dans les mains du gouvernement ou de n'importe qui d'autre. Nous nous sommes persuadés qu'il est bon d'octroyer du pouvoir, pourvu que ce soit pour défendre de bonnes intentions. Heureusement, nous nous réveillons. Nous reconnaissons à nouveau les dangers d'une société surgouvernée, comprenant que de bonnes fins peuvent être perverties par de mauvais moyens, que la confiance en la liberté des gens à contrôler leurs propres vies en accord avec leurs propres valeurs est le plus sûr moyen d'accomplir le plein potentiel d'une grande société.)] »
— Milton Friedman, Free To Choose
« There are four ways in which you can spend money. You can spend your own money on yourself. When you do that, why then you really watch out what you’re doing, and you try to get the most for your money. Then you can spend your own money on somebody else. For example, I buy a birthday present for someone. Well, then I’m not so careful about the content of the present, but I’m very careful about the cost. Then, I can spend somebody else’s money on myself. And if I spend somebody else’s money on myself, then I’m sure going to have a good lunch ! Finally, I can spend somebody else’s money on somebody else. And if I spend somebody else’s money on somebody else, I’m not concerned about how much it is, and I’m not concerned about what I get. And that’s government. »
— dans une interview pour Fox News (mai 2004)
« La pire des inventions a sans doute été l'air conditionné. Avant l'air conditionné, les hommes politiques passaient trois mois par an à Washington. Maintenant, ils y restent douze mois ! »
— Échange rapporté par Charles Gave
« Une des grandes erreurs consiste à juger les politiques et les programmes à l’aune de leurs intentions plutôt qu’en fonction de leurs résultats. »
« Il y a bien longtemps, j’ai posé cette question à Milton Friedman : « Comment se fait-il que la moitié au moins des grands théoriciens du libéralisme dans l’histoire aient été français (Montaigne, Montesquieu, Turgot, JB Say, Benjamin Constant, Tocqueville, Bastiat, Molinari, et plus récemment Jouvenel, Raymond Aron, Raymond Boudon, JF Revel…) et que la France n’ait jamais vraiment connu un régime libéral ? A cette question il avait répondu en riant beaucoup : « Charles, pour bien décrire le paradis, il faut vivre en enfer ». Et, comme nous le savons tous, dans une plaisanterie il y a souvent plus de vérité que dans un long traité de sciences politiques. »
— Charles Gave
« Friedman est excellent, sauf sur les sujets monétaires, ce qui fait qu'il se focalise surtout sur ces sujets. (...) [Lors d'une réunion informelle] le clash a été immédiat avec les Rothbardiens. Friedman avait lu mon livre America's Great Depression et sa rencontre avec tous ces Rothbardiens l'a rendu furieux. Il ne pensait pas qu'une telle chose pouvait exister. »
— Murray Rothbard, A Conversation with Murray N. Rothbard
« Au XXe siècle, l’économiste américain Milton Friedman pensait avoir "craqué le code" de l’inflation. C’était, "toujours et partout", un problème monétaire. Il pouvait être éliminé, pensait Friedman, en contrôlant la masse monétaire de manière prévisible et stricte. Friedman proposa de retirer le soutien de l’or au dollar US, et de le remplacer par les bonnes intentions et la rigueur scientifique de la Réserve fédérale.(...) Sans le vouloir, le champion du capitalisme a probablement causé plus de dommage aux marchés libres et au gouvernement US que n’importe lequel des benêts socialistes de son époque. »
— Bill Bonner, Chronique Agora, 14/12/2020
Pour voir les publications qui ont un lien d'étude, d'analyse ou de recherche avec les travaux et la pensée de Milton Friedman : Milton Friedman (Littérature secondaire)
La montée en puissance des candidats socialistes aux États-Unis a relancé un débat ancien mais désormais urgent : jusqu’où le Parti démocrate a-t-il basculé à gauche ? Des vétérans des deux bords expliquent à Fox News Digital que ce basculement n’est pas un accident. Il est le fruit de décennies de transformation idéologique qui a commencé par la conquête des institutions culturelles. Ignorer ce phénomène, préviennent-ils, pourrait avoir des conséquences profondes pour l’avenir du pays.
« Yuri Bezmenov, un transfuge du KGB, avait averti il y a quelque 40 ans de schémas de “grand lavage de cerveau” destinés à saper l’Amérique et l’Occident », rappelle Inna Vernikov, conseillère municipale républicaine de New York qui a grandi dans l’Ukraine soviétique. « Ce que nous voyons aujourd’hui n’a rien de “grassroots” ; c’est l’effet de campagnes menées pendant des décennies pour subvertir la pensée et le mode de vie américains. »
Cette analyse rejoint celle de Roland Lombardi, historien et directeur du Diplomate média : « On l’oublie trop souvent, mais une partie du gauchisme contemporain est, selon moi, l’héritière idéologique des stratégies d’influence élaborées durant la guerre froide, en fait l’enfant bâtard et dégénéré du communisme. Le wokisme, le déconstructivisme, la cancel culture et d’autres courants apparentés constituent moins une rupture qu’une évolution dont les racines plongent dans plusieurs décennies d’offensive culturelle et psychologique soviétique. Dès les années 1960, le KGB et les appareils idéologiques de l’URSS comprirent qu’il était sans doute plus efficace d’affaiblir durablement les sociétés occidentales de l’intérieur que de les affronter militairement. En investissant les milieux universitaires, intellectuels, culturels, médiatiques et militants, ils cherchaient à éroder progressivement les repères historiques, culturels et civilisationnels de l’Occident. La situation idéologique que nous observons aujourd’hui apparaît ainsi, à mes yeux, comme le résultat différé, parfois plusieurs décennies plus tard, de cette stratégie de long terme. Autrement dit, les effets que Yuri Bezmenov annonçait ne relevaient pas d’une révolution soudaine, mais d’un processus de maturation idéologique destiné à produire ses conséquences bien après la disparition même de l’Union soviétique. En ce sens, la victoire recherchée n’était pas d’abord militaire : elle consistait à amener les sociétés occidentales à remettre elles-mêmes en cause leurs propres fondements. »
Cette campagne, selon plusieurs experts, explique la percée de figures comme le maire de New York Zohran Mamdani, les candidats qu’il a soutenus au Congrès, la maire de Seattle Katie Wilson, Bernie Sanders ou encore Abdul El-Sayed dans le Michigan.
Mike Gonzalez, senior fellow à la Heritage Foundation et réfugié de Cuba communiste dans les années 1970, voit dans ce phénomène le résultat de la « longue marche à travers les institutions ». La gauche culturelle a pris le contrôle du système scolaire K-12, de l’enseignement supérieur, des maisons d’art, des médias, du divertissement et des musées.
Gonzalez, coauteur de NextGen Marxism: What It Is and How to Combat It, cite un rapport de la Maison Blanche qui conclut que le National Museum of American History de la Smithsonian Institution est devenu une institution financée par le contribuable d’« emprise idéologique » et d’« activisme politique extrême ».
« Les gens pensent que l’Amérique est exceptionnelle parce qu’elle est riche et puissante. C’est complètement se méprendre sur l’exceptionnalisme américain », explique Gonzalez. « L’Amérique est riche et puissante grâce à sa nature exceptionnelle. Elle tire sa souveraineté du concept de droits naturels. Personne n’a enseigné cela à Mamdani. On lui a enseigné à haïr l’Amérique, à la considérer comme structurellement oppressive et systémiquement raciste. C’est le message de ces institutions. »
Pour Gonzalez, le tournant décisif se situe dans les années 1980. Les membres de la New Left, dont certains avaient été des terroristes comme ceux du Weather Underground ou des Black Panthers, sortent de la clandestinité et investissent le métier d’enseignant. « Ils entrent dans les domaines culturels et, à la fin des années 1980, on a la doctrine de la théorie critique de la race. Avant cela, il y avait la théorie critique du droit qui a pris le contrôle des facultés de droit, puis elle s’est étendue à toutes les disciplines, avant d’atteindre les campus d’élite dans la deuxième décennie du XXIe siècle avec Obama. Obama a créé l’environnement pour cela. »
Inna Vernikov insiste sur le même point : « Les schémas marxistes ont lentement mainstreamé des idées autrefois marginales comme “l’Amérique est systématiquement raciste”, “tous les flics sont des bâtards” ou “le capitalisme est le mal”. Les principaux responsables sont le système éducatif, de plus en plus soumis à des syndicats d’enseignants radicalisés, et les politiciens démocrates modérés qui ont refusé de contester – et dans la plupart des cas ont embrassé – leurs pairs radicaux anti-occidentaux. Le résultat, c’est un maire socialiste engagé dans la destruction de notre système de valeurs et trois de ses alliés en route vers le Congrès. »
Cette conquête culturelle n’a rien d’un mouvement spontané. Elle est le fruit d’une stratégie de long terme qui a progressivement transformé les institutions destinées à transmettre la culture et l’histoire américaines en vecteurs d’une idéologie hostile à l’exceptionnalisme du pays. En s’emparant de l’école, de l’université, des musées et des médias, la gauche radicale a réussi à changer le regard que toute une génération porte sur l’Amérique elle-même.
Sous la présidence d’Obama, les démocrates ont perdu plus de 1 000 postes élus à travers le pays, dont 63 sièges à la Chambre, 12 au Sénat, 12 postes de gouverneurs et environ 940 sièges dans les législatures d’État. C’est l’une des plus graves chutes down-ballot de l’histoire moderne du parti. Pendant que les démocrates modérés s’effondraient dans les districts rouges et violets, des mouvements comme Occupy Wall Street et Black Lives Matter prenaient leur essor. Des émeutes ont suivi plusieurs fusillades policières, notamment à Ferguson en 2014 après la mort de Michael Brown.
Gonzalez estime que le dernier moment où le Parti démocrate disposait encore de dirigeants capables de résister à l’aile socialiste se situe avant Bill Clinton. « Je dirais Tip O’Neill et Dick Gephardt. J’étais fortement en désaccord avec eux à l’époque sur la politique en Amérique centrale, mais ils aimaient le drapeau, ils aimaient l’Amérique, ils aimaient le capitalisme. Tip O’Neill n’aurait pas toléré les balivernes de Mamdani sur le collectivisme ou la saisie des moyens de production. »
Obama, qui a fréquenté les mêmes cercles politiques et civiques de Chicago que Bill Ayers, cofondateur du Weather Underground, est souvent accusé par les conservateurs d’avoir ouvert la porte à l’extrême gauche du parti par sa rhétorique et ses politiques de grand gouvernement comme Obamacare. C’est sous sa présidence que la « décimation » des démocrates modérés s’est accélérée, laissant le champ libre aux idées radicales.
Hank Sheinkopf, stratège démocrate vétéran, va plus loin : sa génération a fait un « travail pourri » en n’avertissant pas ses enfants des dangers du socialisme et en installant à la place « la religion appelée justice sociale ». « C’est le début de la chute de la civilisation occidentale par sa disruption, et c’est l’idiotie que les gens ne comprennent pas. »
Cette combinaison – disparition des modérés capables de résister, montée en puissance des mouvements radicaux et absence de contre-discours au sein du parti – a créé le vide dans lequel des figures comme Mamdani et les candidats de la DSA ont pu prospérer.
La Democratic Socialists of America (DSA) n’est plus un mouvement marginal. Elle met à jour sa plateforme avec des propositions radicales : abolition du Sénat américain, remplacement du président et de la Cour suprême par un exécutif et un judiciaire désignés par le Congrès, amnistie pour tous les immigrés, démantèlement du Department of War, fin immédiate de toutes les expulsions, semaine de 32 heures sans perte de salaire, Medicare for All, annulation de la dette étudiante et contrôle universel des loyers.
Des candidats soutenus par la DSA, comme Melat Kiros dans le Colorado ou Darializa Avila Chevalier et Claire Valdez à New York, ont battu des démocrates sortants de longue date. Kiros a fait campagne sur Medicare for All, la garde d’enfants universelle, l’abolition d’ICE et « la fin du génocide à Gaza ». Avila Chevalier a parlé de « camarades internationaux ». Ces victoires ont encouragé la DSA à proclamer que « seul le socialisme peut résoudre des décennies de mauvaise gestion capitaliste aux États-Unis ».
Hakeem Jeffries, leader de la minorité à la Chambre, n’a pas endossé ces candidats mais les a félicités. Des démocrates modérés comme Greg Landsman (Ohio) ou John Fetterman (Pennsylvanie) expriment leur malaise. Landsman estime que certaines positions sont « au-delà du pale » et que les dirigeants du parti ont peur de leur propre base.
Hank Sheinkopf résume le clivage américain en deux camps : ceux qui aiment le pays et ceux qui ne l’aiment pas. « Si quelqu’un déteste ce pays, peu importe qu’il soit républicain ou démocrate. Vous avez l’obligation de faire tout ce que vous pouvez pour l’arrêter. »
Un sondage Gallup de fin juin 2026 montre que la fierté nationale américaine est tombée à son plus bas niveau en 25 ans : seulement 53 % des Américains se disent « extrêmement » ou « très » fiers d’être américains. Chez les républicains, ce chiffre atteint 93 %. Chez les démocrates, il n’est plus que de 27 %.
Un sondage Fox News de mars 2026 révèle qu’un record de 38 % des électeurs inscrits considèrent qu’il serait une bonne chose pour les États-Unis de s’éloigner du capitalisme pour aller vers le socialisme, contre 32 % en 2022 et 18 % en 2010.
Mike Gonzalez est catégorique : « Mamdani parle de collectivisme. C’est l’une des façons de savoir qu’il est communiste. Il ne vous dit pas ce qui suit le collectivisme. Les goulags suivent le collectivisme. Marx lui-même le dit dans le Manifeste : quand vous prenez la propriété des gens, ils se mettent en colère et se battent. Vous aurez besoin d’“incursions despotiques”. En d’autres termes, vous aurez besoin d’être répressifs. C’est cela, les goulags. L’Amérique doit comprendre qu’un spectre hante l’Amérique, et c’est le communisme. Il faut se réveiller. »
De Tip O’Neill, qui aimait le drapeau et le capitalisme, à Zohran Mamdani, qui parle de collectivisme et dont les alliés de la DSA veulent abolir le Sénat et le collège électoral, le trajet est long mais cohérent. Il passe par la conquête des écoles, des universités, des musées, des médias et de la culture. Il se nourrit de la disparition des modérés et de l’incapacité des dirigeants démocrates à s’opposer à leur aile radicale.
Les experts qui ont fui le communisme le disent sans détour : ce qui se passe n’est pas un simple débat idéologique. C’est une offensive contre les fondements mêmes de l’exceptionnalisme américain – les droits naturels, la souveraineté du citoyen, la liberté individuelle. La question n’est plus de savoir si le Parti démocrate a basculé. Il a basculé. La seule question qui reste est de savoir si l’Amérique va enfin se réveiller.
Diplômée de la Business School de La Rochelle (Excelia - Bachelor Communication et Stratégies Digitales) et du CELSA - Sorbonne Université, Angélique Bouchard, 25 ans, est titulaire d’un Master 2 de recherche, spécialisation « Géopolitique des médias ». Elle est journaliste indépendante et travaille pour de nombreux médias. Elle est en charge des grands entretiens pour Le Dialogue.
L’élection de Zohran Mamdani à la mairie de New York n’est pas un événement local, mais un séisme politique qui traverse tout le système américain. À trente-quatre ans, ce représentant des Socialistes démocrates d’Amérique incarne la revanche d’une gauche longtemps marginalisée et désormais victorieuse dans la capitale financière du monde. Sa victoire ne se résume pas à celle d’un mouvement militant : elle traduit une mutation profonde de la société américaine, où la crise économique et la colère sociale deviennent une force politique structurée.
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Le programme de Mamdani s’enracine dans le malaise quotidien de la métropole. À New York, où les loyers dévorent les salaires et où les services publics déclinent, sa plateforme parle la langue de la survie urbaine : blocage des loyers dans le logement social, gratuité des bus municipaux, création de crèches universelles et épiceries communales pour freiner la flambée des prix alimentaires. Ces propositions visent à construire un modèle alternatif à l’économie de marché pure qui domine la ville depuis plusieurs décennies.
Derrière cette ambition sociale, se cache un projet économique radical : une redistribution des richesses à travers une fiscalité plus lourde sur les grandes entreprises et les ménages millionnaires. Mamdani veut déplacer le centre de gravité du pouvoir économique, de la finance vers la citoyenneté, dans un effort de “démocratisation” de l’économie locale. Mais pour mettre en œuvre ce projet, il devra affronter le gouverneur de l’État de New York, issu d’un establishment modéré lié aux milieux d’affaires.
Sur le plan international, Mamdani incarne une rupture encore plus spectaculaire. Il est le premier maire ouvertement antisioniste de l’histoire des États-Unis. Se disant “antisioniste mais non antisémite”, il reconnaît le droit d’Israël à exister tout en refusant sa définition comme “État fondé sur une hiérarchie religieuse”. Soutien de longue date du mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), il considère cette campagne comme un instrument pacifique pour contraindre Israël à respecter le droit international.
Ces positions ont déclenché un débat brûlant. New York abrite la plus importante communauté juive hors d’Israël, et un maire qui parle d’“apartheid israélien” suscite forcément des tensions. Pourtant, Mamdani a réussi à fédérer une coalition improbable : jeunes, minorités, gauche radicale, et même une partie du judaïsme libéral, unis par l’opposition à la droite trumpienne plus que par une convergence sur le Proche-Orient.
L’ascension de Mamdani dépasse la gauche américaine. Elle démontre que le mot “socialisme” ne fait plus peur à une partie croissante de l’électorat, notamment chez les jeunes générations frappées par la précarité et l’endettement. La ville symbole du capitalisme mondial devient ainsi le terrain d’expérimentation d’un socialisme municipal : redistribution, écologie, services publics, droits sociaux.
Mais cette dynamique comporte un risque : la polarisation. Pour les conservateurs, Mamdani est le visage d’une Amérique qui trahit ses valeurs. Pour les démocrates modérés, il représente une menace capable de fracturer le parti. Pour les progressistes, au contraire, il est la preuve qu’une autre voie est possible, celle d’une gauche offensive, ancrée dans la réalité urbaine et décidée à affronter Wall Street.
Le conflit avec le président Donald Trump est déjà annoncé. Ce dernier a menacé de couper les financements fédéraux à la ville. Mamdani, dans son discours de victoire, a promis de “résister à la politique de division” et de faire de New York un bastion contre la restauration conservatrice. Derrière cette rhétorique, c’est aussi une bataille économique : sans les fonds fédéraux, les grands chantiers municipaux et les programmes sociaux risquent d’être paralysés.
Sur le plan géopolitique, son élection est un signal fort : dans un pays qui soutient Israël sans conditions depuis des décennies, le maire de la ville la plus influente du monde ose rompre ce consensus. Ce geste, symbolique mais retentissant, pourrait ouvrir un nouveau débat national sur la politique étrangère américaine et ses alliances au Moyen-Orient.
L’émergence de Mamdani révèle un basculement historique : la classe moyenne appauvrie, les jeunes précaires, les minorités ethniques cherchent un langage politique qui leur appartienne. Le socialisme démocratique n’est plus une relique idéologique : il devient la réponse pragmatique à la concentration des richesses et à l’échec du libéralisme globalisé.
Si New York parvient à transformer ces ambitions en politiques concrètes, l’expérience Mamdani pourrait ouvrir une ère nouvelle : celle d’une démocratie économique repensée, où la justice sociale redeviendrait la mesure du progrès.
https://lediplomate.media/portrait-zohran-mamdani-socialiste-new-york-divise-usa/
Organisation tout à fait modeste il y a encore quelques années, les Democratic Socialists of America sont encore loin d’avoir conquis une base sociale de masse. Pourtant, il y a environ six mois, DSA organisait le plus grand congrès d’une organisation politique de gauche « socialiste » aux États-Unis depuis plusieurs générations, regroupant plus de 1 000 délégués pendant trois jours à Atlanta (2-4 août 2019).
Un congrès agité… par l’afflux militant
Le congrès de 2017 avait déjà réuni 700 délégués, suite à l’afflux d’adhésions déclenché d’abord grâce à la campagne Sanders puis en réaction à la victoire de Trump. DSA avait ensuite continué de croître, en particulier grâce à l’arrivée sur la scène politique nationale d’Alexandria Ocasio-Cortez, jeune militante du Bronx ayant ravi son siège à un influent député démocrate. C’est ainsi que près de 60 000 membres se trouvaient représentés par des déléguéEs à l’édition 2019 du congrès de DSA. Plusieurs comptes rendus publiés en ligne laissent entendre que dans certaines régions, la proportion de militantEs parmi les adhérentEs atteint à peine 10 à 20 %, mais s’avère bien plus élevée dans d’autres.
Cet afflux de nouvelles forces militantes n’est pas sans apporter ses nouveaux défis. Comment faire évoluer les structures pré-existantes de DSA, tout en familiarisant beaucoup de militantEs peu expérimentéEs à un fonctionnement collectif aussi démocratique que possible ? Et pour quelle orientation politique anticapitaliste ?
CertainEs militantEs estiment que les membres n’ont pas eu accès suffisamment tôt aux textes qui seraient débattus en congrès, empêchant de lancer certaines discussions importantes et d’en permettre l’appropriation par les déléguéEs et les autres. Le bon déroulement du congrès, mais aussi l’animation du débat politique dans l’ensemble de l’organisation, semblent en avoir pâti. D’un autre côté, si l’organisation est quelque peu bousculée, c’est au moins le signe que les nouvelles adhésions ne sont pas restées lettre morte.
Un renforcement organisationnel et politique
Le congrès a entrepris de renforcer l’organisation, avec un certain succès. L’un des débats les plus vifs concernait une éventuelle décentralisation accrue de DSA, à l’appel de certaines tendances internes. C’est finalement le maintien d’un certain degré de centralisation qui a emporté la majorité des votes, accompagné de mesures de soutien aux sections locales nouvelles, isolées ou fragilisées, et d’un effort général en faveur de la formation politique de l’ensemble des militantEs. Le renouvellement de l’exécutif national, très affaibli dès le début de la mandature précédente par plusieurs « scandales » et autres conflits internes, devrait également consolider DSA.
Le congrès ne s’est pas pour autant privé de débattre du positionnement politique de DSA. Il a été l’occasion d’esquisser une série de nouvelles campagnes pour les droits des immigréEs, ou pour l’accès à l’avortement, face aux ravages de la politique de Trump et de la majorité républicaine sur ces sujets. Le profil écosocialiste de DSA en est également sorti renforcé.
Mais le plus remarquable concerne la recherche d’une plus grande indépendance vis-à-vis du Parti démocrate : non seulement DSA s’est engagé à ne soutenir aucun candidat démocrate si Sanders n’obtient pas la nomination, mais une résolution bien plus audacieuse a été adoptée. DSA affirme désormais publiquement que son projet de moyen terme est la constitution d’un parti des exploitéEs et des oppriméEs indépendant du Parti démocrate. Une réelle avancée quand on se souvient du passé de DSA et d’une bonne partie de la gauche aux États-Unis, séduite par une stratégie visant à un « réalignement » de classe du Parti démocrate. En attendant le moment de la rupture avec la nébuleuse démocrate, DSA continuera de participer aux primaires démocrates là où ce sera nécessaire, ne serait-ce que parce que dans certaines circonscriptions, c’est la primaire démocrate qui constitue la véritable élection. Cela n’empêchera pas DSA de développer ses propres campagnes politiques, visant à populariser des idées et construire une implantation réellement ouvrière et multiraciale de l’organisation.
L’importance de l’arène électorale
Dans l’immédiat, les primaires démocrates canalisent une grande partie des dynamiques politiques à l’œuvre. L’importance des précédentes échéances électorales dans la croissance-éclair de DSA suggère que la nouvelle campagne Sanders pourrait encore être bénéfique à l’organisation. Le cycle de mobilisations sociales ouvert aux États-Unis dans le sillage de la Grande Récession de 2008, pourrait franchir une nouvelle étape dans sa cristallisation politique. Une partie importante et grandissante des exploitéEs et des oppriméEs, notamment mais pas seulement dans les jeunes générations, s’est reconnue dans le slogan « Occupons Wall Street », s’est mobilisée pour les droits des femmes, des immigréEs, des personnes de couleur, a repris espoir dans des luttes pour de vraies augmentations des bas salaires, et a même retrouvé le chemin de la grève, comme dans la vague « rouge » (#RedForEd) qui a déferlé sur l’éducation publique dans de nombreux États réputés conservateurs ; aujourd’hui, ces mobilisations comptent plusieurs représentantEs dans l’arène électorale.
Les élections de mi-mandat de 2018 ont vu la victoire d’un certain nombre de militantEs se réclamant du socialisme. Une des inquiétudes de l’époque était la capacité ou non de DSA à exercer un certain contrôle sur ces éluEs qui n’en étaient pas l’émanation directe. On ne voit pas bien en quoi ce contrôle a pu augmenter depuis, mais on ne peut pas non plus constater de réel renoncement de la part de Sanders ni des nouvelles figures comme Alexandria Ocasio-Cortez ou Rashida Tlaib, qui lui ont apporté leur soutien – Ocasio-Cortez allant même jusqu’à souligner que dans un autre pays, elle n’appartiendrait pas au même parti que l’ex vice-président Joe Biden. Ces figures sont porteuses d’un même projet pour une assurance santé universelle (« Medicare for All »), ou encore pour l’annulation de plus de mille milliards de dollars de dette étudiante. Les mesures mises en avant contribuent à la fois à faire entrevoir une société débarrassée de certains des pires maux d’aujourd’hui, mais aussi à pointer du doigt la responsabilité des milliardaires, et leur illégitimité radicale à détenir de telles sommes et un tel pouvoir.
L’une des mesures les plus connues et associées à Ocasio-Cortez est le grand projet de planification environnementale appelé « Green New Deal ». Ce projet relie des questions « purement » environnementales comme la sortie des énergies fossiles dans un temps court, avec des questions sociales telles que la propriété publique et le contrôle démocratique sur les moyens de production d’énergie, la sécurité de l’emploi et les créations de postes. On retrouve ce type d’élaborations dans la ligne politique défendue par des élus locaux socialistes : ceux du conseil municipal de Chicago font campagne pour la municipalisation du réseau d’électricité, afin d’aller vers une politique plus « verte » et plus favorable aux consommateurE pauvres et aux salariéEs, sous contrôle démocratique.
« Eyes on the prize » : reconstruire un parti de masse
Pour autant que l’on puisse en juger à distance, les débats sur le soutien à apporter ou non à telle ou telle campagne électorale prennent une place importante dans la vie de DSA. Mais même ces débats sont souvent l’occasion de pousser peu à peu les nouvelles forces militantes à mieux distinguer ce qui relève d’une démarche socialiste, au minimum réformiste radicale, d’une démarche « progressiste » bien plus digeste pour le bipartisme en place. Les mêmes discussions qui permettent ces derniers mois de préciser ce qui sépare Bernie Sanders et Elizabeth Warren, se retrouvent aux échelons infranationaux de la vie politique : idées et actions cohérentes dans la durée ou non, campagnes qui insistent sur la nécessité des luttes sociales ou qui reposent sur un idéal d’efficacité technocratique, etc. Les activités liées aux élections ont donc toute leur place dans un plan de bataille tourné vers l’extérieur, et par lequel DSA tente de populariser un nouvel horizon politique et les moyens élémentaires de s’en rapprocher et de l’atteindre, plutôt qu’une organisation en particulier.
DSA peut envisager une stratégie volontariste d’implantation de militantEs dans des « secteurs stratégiques » pour la reconstruction du mouvement ouvrier – sans sacrifice excessif car les emplois syndicalisés sont aussi plus protégés que les autres ; on peut aussi penser que les organisations existantes du mouvement antiraciste mériteraient toute l’attention de l’organisation. Mais le temps que de telles stratégies se mettent réellement en place et portent leurs fruits, DSA aura probablement des forces nouvelles à tirer de la campagne Sanders dès 2020.
Les difficultés d’organisation et les tensions du congrès ont entravé les débats sur la politique internationale, l’antifascisme ou la stratégie envers le mouvement syndical : le phénomène DSA implique beaucoup de militantEs débutants, encore en formation… et qui manifestent leur volonté de s’approprier l’organisation. Les plus sincères socialistes (réformistes radicaux ou révolutionnaires) impliquéEs dans DSA ont l’honnêteté de reconnaître que l’on ne sait pas encore si le nouveau mouvement socialiste sera à la hauteur de ses tâches. La situation actuelle est malgré cela une opportunité historique à saisir.