"Or en hausse et risque géopolitique : la « police d’assurance » qui en dit plus long que les communiqués
Il existe une manière simple de comprendre quand une puissance se prépare à un monde plus dur : on ne regarde pas les discours, on regarde le portefeuille. La Chine réduit de façon régulière ses réserves de bons du Trésor des États-Unis, tombées à leur niveau le plus bas depuis dix-huit ans, autour de 680 milliards de dollars. Dans le même temps, les réserves d’or officielles ont atteint un record, déclarées à 2 306 tonnes. L’image qui se dessine est nette : moins d’exposition directe à Washington, davantage de couverture sur un actif qui ne dépend pas d’une signature politique. Ce n’est pas une fuite spectaculaire « anti-américaine ». C’est une réduction du risque, lente, méthodique, intentionnelle"
Quand Pékin réduit les bons du Trésor américain
Or en hausse et risque géopolitique : la « police d’assurance » qui en dit plus long que les communiqués
Il existe une manière simple de comprendre quand une puissance se
prépare à un monde plus dur : on ne regarde pas les discours, on regarde
le portefeuille. La Chine réduit de façon régulière ses réserves de
bons du Trésor des États-Unis, tombées à leur niveau le plus bas depuis
dix-huit ans, autour de 680 milliards de dollars. Dans le même temps,
les réserves d’or officielles ont atteint un record, déclarées à 2 306
tonnes. L’image qui se dessine est nette : moins d’exposition directe à
Washington, davantage de couverture sur un actif qui ne dépend pas d’une
signature politique. Ce n’est pas une fuite spectaculaire «
anti-américaine ». C’est une réduction du risque, lente, méthodique,
intentionnelle.
Scénarios économiques
Le sujet n’est pas seulement de « vendre des titres et acheter de
l’or ». Le sujet, c’est la fragilité du lien entre réserves de change et
géopolitique. Pendant des décennies, les bons du Trésor américains ont
été le dépôt naturel de la richesse étrangère : liquides, profonds,
réputés neutres. Mais lorsque les sanctions deviennent un instrument
ordinaire de politique étrangère et que les paiements peuvent être
bloqués ou conditionnés, la neutralité se rétrécit.
L’or, lui, ne promet pas un rendement : il promet une indépendance
vis-à-vis de l’autorisation d’autrui. C’est un choix qui produit trois
effets économiques.
Premier effet : réduire la vulnérabilité aux chocs politiques, comme
les gels, les restrictions sur les circuits financiers, ou les pressions
réglementaires.
Deuxième effet : accroître la résilience d’une banque centrale. En
cas de crise, l’or reste mobilisable, négociable, transférable, même si
cela implique d’autres coûts et d’autres délais.
Troisième effet : renchérir, sur le plan symbolique, la gestion de
l’endettement américain. Non pas parce que la Chine ferait s’effondrer
le marché, mais parce qu’elle signale que la confiance n’est plus
automatique.
Le paradoxe est que Washington, à court terme, ne souffre pas
réellement : d’autres acteurs absorbent, le marché reste profond, la
demande demeure solide. Mais Pékin ne raisonne pas à court terme. Pékin
raisonne en termes de marge de manœuvre.
Le nœud de l’or « non déclaré »
Ici, il faut être précis. Nous savons ce que la Chine déclare : 2 306
tonnes à la fin de 2025. Nous savons aussi que, selon certaines
estimations de marché, les achats réels pourraient être nettement
supérieurs à ceux communiqués. Des analyses attribuées à Goldman Sachs
suggèrent que, sur certains mois de 2025, les achats effectifs auraient
pu être de plusieurs fois supérieurs aux chiffres officiels. D’autres
lectures, fondées sur des écarts entre importations, flux et données
publiées, vont jusqu’à évoquer des ordres de grandeur bien plus élevés.
Traduction : il ne s’agit pas seulement d’accumuler, il s’agit aussi
de garder une part d’opacité. Et l’opacité, lorsqu’elle concerne des
réserves stratégiques, est déjà un message.
Évaluation stratégique et militaire
L’or n’est pas une arme, mais c’est ce qui permet de tenir une crise
longue. C’est une garantie pour financer des importations critiques, un
filet de sécurité si l’accès à certains paiements se resserre, une
réserve qui soutient des chaînes d’approvisionnement sensibles. Dans un
monde où les affrontements se jouent aussi sur les semi-conducteurs,
l’énergie, les composants et les transports, la capacité de payer même
quand quelqu’un tente « d’éteindre l’interrupteur » fait partie de la
dissuasion.
Réduire les bons du Trésor, c’est aussi réduire la part de la
richesse chinoise exposée à des décisions juridiques et politiques
américaines. C’est une manière d’abaisser le coût potentiel d’un
affrontement prolongé.
Géopolitique et géoéconomie
Le mot clé est simple : préparation. Pékin ne dit pas « le dollar
s’effondre demain ». Pékin dit : si le monde se durcit, je veux moins de
points faibles. C’est un élément d’une stratégie plus large de
diversification des réserves et de réduction de la dépendance à un seul
centre financier.
Pour les États-Unis, le signal est double. Techniquement, le marché
tient. Politiquement, l’idée s’installe que la finance mondiale est de
moins en moins un terrain neutre et de plus en plus un terrain de
confrontation.
Le point final
Cette histoire n’est pas le récit d’une vente. C’est le récit d’une
époque qui change : lorsqu’une grande puissance déplace lentement sa
richesse d’une promesse de paiement vers un actif physique, elle dit
qu’elle craint moins l’inflation que la politique. Et lorsqu’elle le
fait sans tout raconter, elle dit aussi autre chose : dans le prochain
tour, la surprise comptera autant que la force.
Giuseppe Gagliano a
fondé en 2011 le réseau international Cestudec (Centre d’études
stratégiques Carlo de Cristoforis), basé à Côme (Italie), dans le but
d’étudier, dans une perspective réaliste, les dynamiques conflictuelles
des relations internationales. Ce réseau met l’accent sur la dimension
de l’intelligence et de la géopolitique, en s’inspirant des réflexions
de Christian Harbulot, fondateur et directeur de l’École de Guerre
Économique (EGE) Il collabore avec le Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R) (Lien),https://cf2r.org/le-cf2r/gouvernance-du-cf2r/ avec l’Université de Calabre dans le cadre du Master en Intelligence, et avec l’Iassp de Milan (Lien).https://www.iassp.org/team_master/giuseppe-gagliano/
Russie-Afrique : L’or de Wagner, nerf de la guerre
Sous le soleil brûlant du Sahel et de l’Afrique centrale, une
bataille invisible se joue autour des mines d’or. Dans l’ombre, des
mercenaires du groupe Wagner creusent bien plus que des galeries : ils
extraient des milliards qui alimentent l’ambition géopolitique de
Moscou, au prix de l’avenir des nations africaines.
Mali : L’alliance du pouvoir et des mercenaires
Un pays sous emprise étrangère
À Bamako, le colonel Assimi Goïta règne en maître depuis le coup
d’État de 2021. Mais derrière son pouvoir, une autre force agit dans
l’ombre : Wagner. Les mercenaires russes ne se contentent pas
d’entraîner l’armée malienne ; ils façonnent également le récit
politique. Une propagande bien huilée, orchestrée avec le Kremlin, cible
la France et ses anciens alliés, tout en peignant Moscou comme le
sauveur d’un Mali « trahi » par l’Occident.
Cette rhétorique séduit, mais le bilan est lourd :
- Près de 5 750 morts dans des violences impliquant les forces armées et Wagner.
- Plus de 412 000 déplacés, fuyant les exactions et l’insécurité croissante.
- Une démocratie mise en suspens, avec des élections repoussées sine die.
L’or, la véritable monnaie d’échange
Dans cette alliance, Wagner ne fait rien gratuitement. Les mercenaires reçoivent 10,8 millions de dollars par mois, des fonds issus des richesses minières du pays. Sur les sites de Fékola, Sadiola ou Loulo, Wagner
supervise discrètement une extraction massive, financée en partie par
des entreprises occidentales. Cet or, vital pour le Mali, alimente en
réalité les coffres russes.
Centrafrique : Une nation à genoux
Touadéra sous perfusion russe
En République centrafricaine, Wagner est devenu l’ange gardien du
président Faustin-Archange Touadéra. Depuis 2018, les mercenaires russes
jouent un rôle clé dans la survie de son régime. Mais leur aide a un
prix : un contrôle sans partage sur les ressources naturelles du pays, à
commencer par la mine d’or de Ndassima, la plus grande du pays.
Pour beaucoup, cette dépendance ressemble à une nouvelle forme de colonisation. La situation humanitaire est dramatique :
- 3,4 millions de personnes – plus de la moitié de la population – ont besoin d’aide humanitaire.
- 20 % des Centrafricains sont déplacés ou réfugiés.
La violence comme méthode
Wagner n’est pas qu’un partenaire économique. En 2020, les
mercenaires ont écrasé une rébellion menée par François Bozizé, l’ancien
président. Aujourd’hui, ils sont responsables de 37 % des violences politiques dans le pays. Parmi leurs cibles, des villages entiers, comme les communautés musulmanes Boyo, qui ont subi des attaques brutales
Soudan : L’or et la guerre
Un chaos orchestré
Au Soudan, le rôle de Wagner remonte à l’époque d’Omar
al-Bashir, qui avait troqué l’or de son pays contre un soutien militaire
russe. Après sa chute, Wagner a su rebondir en s’alliant avec la junte
militaire dirigée par Abdel al-Burhan.
Depuis 2019, les mercenaires agissent comme des courtiers de l’or soudanais, tout en étouffant les espoirs de démocratie.
Un empire bâti sur l’or
Wagner a établi sa domination sur l’une des plus grandes raffineries
du pays, à Al-Ibaidiya. De là, ils contrôlent l’achat, la transformation
et la contrebande de l’or soudanais, un commerce lucratif qui échappe
aux autorités locales.
Pendant ce temps, des villages entiers proches des mines subissent
des attaques meurtrières. Wagner ne se contente pas de l’or : il
s’assure que personne ne conteste son emprise.
Le « Triangle d’or » de la Russie en Afrique
Une stratégie bien huilée
Le Mali, la Centrafrique et le Soudan ne sont pas des cas isolés. Ils
forment un véritable « triangle d’or », au cœur de la stratégie
africaine de Moscou. À travers Wagner, la Russie ne se contente pas
d’extraire des ressources : elle assoit son influence en soutenant des
régimes autoritaires et en sapant les institutions démocratiques.
Financer la guerre en Ukraine
L’objectif ultime ? Alimenter la machine de guerre russe. Avec plus de 2,5 milliards de dollars générés par l’exploitation de l’or africain, Wagner offre au Kremlin une manne financière inestimable, notamment pour financer son invasion en Ukraine.
Olivier
d’Auzon est consultant juriste auprès des Nations unies, de l’Union
européenne et de la Banque mondiale. Il a notamment publié : Piraterie
maritime d’aujourd’hui (VA Éditions), Et si l’Eurasie représentait « la
nouvelle frontière » ? (VA Éditions), L’Inde face à son destin
(Lavauzelle), ou encore La Revanche de Poutine (Erick Bonnier).