mars 27, 2026

Ne pas attaquer celui qui peut, en retour, vous détruire; les États, pas que, aussi nos vies !

Ne jamais attaquer sans être préparé au pire. 

Il est des règles simples que l’Histoire ne cesse de répéter, sans que jamais nous ne les écoutions vraiment. Parmi elles : ne jamais attaquer sans être préparé au pire.

Nous vivons dans un monde où les rapports de force ne sont plus là où on les croit. Les puissances ne se mesurent plus seulement en divisions blindées, en budgets militaires ou en nombre de porte-avions. Elles se cachent dans les interstices des chaînes de valeur, dans les détroits maritimes, dans les dépendances invisibles que nous avons nous-mêmes construites. Le pouvoir n’est plus frontal ; il est oblique. Il ne frappe pas là où l’on regarde, mais là où l’on dépend.

 

 

La Chine l’a compris mieux que quiconque. Attaquée commercialement par les États-Unis, sommée de plier sous le poids des droits de douane, des restrictions technologiques, des sanctions visant ses entreprises les plus emblématiques, elle aurait pu répondre symétriquement. Elle ne l’a pas fait. Elle a choisi un autre terrain. Celui où elle est indispensable. Celui où, silencieusement, elle tient en laisse le reste du monde. Car la Chine ne produit pas seulement des biens ; elle contrôle les conditions mêmes de leur production. Elle raffine l’essentiel des terres rares, ces matériaux sans lesquels aucune transition énergétique n’est possible, aucun avion moderne ne peut voler, aucun missile ne peut être guidé. Elle domine les chaînes de fabrication des batteries, détient des positions clé dans l’accès aux minerais stratégiques, du cobalt congolais au lithium sud-américain. Elle peut ralentir, orienter, suspendre. Elle peut, sans tirer un seul coup de feu, désorganiser des économies entières. Aussi, lorsqu’elle évoque, face aux droits de douane du président américain, la possibilité de restreindre ses exportations de gallium, de germanium ou de graphite, elle rappelle que la riposte la plus efficace n’est pas celle qui répond coup pour coup, mais celle qui frappe là où l’adversaire ne peut pas se défendre.

Face à cela, les États-Unis ont hésité, reculé, contourné. Ils n’étaient pas préparés au pire. Ils n’imaginaient pas que la Chine pouvait ruiner en quelques mois l’essentiel de leurs entreprises. Ils tentent maintenant de reconstruire une souveraineté industrielle et technologique qu’ils ont, par excès d’orgueil, laissé se déliter. Mais cette reconstruction prendra des décennies. La dépendance, elle, est immédiate. Pourtant, la Chine, conscience de cette force absolue, n’a pas cherché à exploiter jusqu’au bout cette arme fatale ; Parce qu’elle sait que sa puissance repose aussi sur la stabilité du système. Parce qu’elle pense le temps long.

L’Iran, lui, joue une autre partition. Plus brutale, plus risquée, mais fondée sur la même logique. Attaqué militairement, menacé dans son existence même, le régime des mollahs et des pasdarans ne cherche pas seulement à rivaliser frontalement avec une puissance infiniment supérieure. Il déplace le conflit pour survivre. Il choisit son terrain. Le détroit d’Ormuz, dont le président américain semblait ignorer l’existence : un passage étroit, à peine une cicatrice dans la géographie du monde, qui voit transiter près d’un cinquième du pétrole mondial et tout ce qui alimente les pays qui le bordent. Le fermer, même sélectivement, suffit à faire trembler, et s’il se prolonge, à provoquer une récession et une inflation pouvant abattre l’économie planétaire. Pour cela, il suffit au régime iranien de disposer de quelques mines marines, quelques vedettes rapides, quelques missiles côtiers et drones, et le relais de quelques groupes, tels les Houtis. Et là où la Chine retient sa main parce qu’elle se sait forte, l’Iran des mollahs, menacé de disparaître, pourrait être tenté de s’en servir pleinement pour obtenir le départ des Américains de la région. Et plus encore.

Cela rappelle une évidence, que rappelait récemment Niall Ferguson dans une conversation privée :  la puissance n’est jamais symétrique. Elle est faite de dépendances croisées, d’équilibres instables, de vulnérabilités cachées. Le Vietnam l’avait montré face aux États-Unis. La Russie l’avait montré face à l’Europe en utilisant le gaz comme levier politique. Tant d’autres exemples, à travers les siècles, disent la même chose : le point faible du fort est toujours là où il ne regarde pas.

À cela s’ajoute une autre évidence, tout aussi souvent oubliée : l’adversaire est presque toujours un partenaire. La Chine est le premier partenaire commercial des États-Unis. L’Iran, malgré l’horreur du régime, et sa volonté de détruire son peuple plutôt que de disparaître, est un acteur énergétique majeur, une grande puissance en devenir. Et on ne peut l’attaquer sérieusement qu’en connaissance des risques qu’on prend en le faisant.

De ces deux situations, si différentes en apparence, émerge une même loi. Une loi que la guerre froide avait déjà élevée au rang de doctrine : la dissuasion. Ne pas attaquer celui qui peut, en retour, vous détruire sans peser ce risque. Même s’il est plus faible. Surtout, s’il est plus faible.

Cette logique n’est pas seulement celle des États. Elle est aussi celle de nos vies :

Avant penser à attaquer un concurrent, de quelque nature qu’il soit, sur un marché ou dans la vie privée, il faut commencer par identifier ce qui, chez soi, peut être atteint. Comprendre ce que l’autre peut détruire sans se détruire lui-même. Évaluer non pas sa force apparente, mais sa capacité réelle de nuisance. Être préparé à subir les conséquences des risques pris. Et ne se lancer dans la bataille que lorsque que celle-ci en vaut la peine, surtout pour la défense de valeurs.

Dans la littérature comme au cinéma, les tragédies naissent souvent de cette erreur originelle : attaquer celui dont on ignore la puissance cachée sans disposer des moyens de contre-attaque. Macbeth, en voulant sécuriser son pouvoir, déclenche les forces qui le condamneront. Dans Le Parrain, ceux qui pensent affaiblir les Corleone provoquent une guerre qu’ils ne maîtrisent plus et qui conduit à leur destruction.

La sagesse ne consiste pas à éviter tout conflit. Elle consiste à savoir lesquels méritent d’être engagés et à évaluer lucidement les risques qu’on est prêt à courir.

https://www.attali.com/geopolitique/ne-jamais-attaquer-sans-etre-prepare-au-pire/ 


 

Qui sera le vainqueur de cette guerre ?

Les États-Unis, Israël et leurs alliés vont-ils gagner contre le régime terroriste iranien ou devront-ils se résigner à un statu quo permettant à ce régime de reconstituer ses forces ? Poser ainsi la question du sort des armes, c’est confondre le bruit et l’Histoire, la scène et les coulisses. Car le vrai vainqueur de cette guerre ne sera ni les États-Unis ni l’Iran. Ce sera la Chine.
Il suffit, pour le comprendre, de se souvenir d’une constante de l’histoire géopolitique : quand une superpuissance est attaquée par un rival, c’est presque toujours une troisième puissance, qui s’est tenue à l’écart du conflit, qui finit par l’emporter. Ainsi, quand la France de Louis XIV, puis celle de Louis XV, s’épuisa à tenter d’écraser les Provinces-Unies, alors première puissance occidentale, à guerroyer pour des successions espagnoles et à dilapider ses finances, c’est la Grande-Bretagne, prudemment à l’écart, tout occupée à commercer, qui ramassa l’héritage et bâtit le premier empire mondial. Un siècle plus tard, quand l’Allemagne wilhelmienne défia la domination maritime et coloniale de la Grande-Bretagne, ce sont les États-Unis, délibérément isolationnistes, qui en profitèrent pour s’industrialiser à marche forcée et prendre le relais de la superpuissance. La logique est implacable : La puissance qui combat use ses ressources, sa jeunesse, sa créativité, ses finances. Celle qui observe accumule capital, technologie, brevets et influence.
Et aujourd’hui ? La guerre en Iran pourrait achever de ruiner l’Amérique. La seule première semaine du conflit avec l’Iran aurait coûté environ 7 milliards de dollars au budget fédéral dont 4 milliards en munitions seules, sans que l’industrie d’armement américaine ne soit capable d’en produire autant que nécessaire ; et arrêter la guerre aujourd’hui n’est plus possible sans l’accord des Iraniens qui tiennent le détroit d’Ormuz, menacent de détruire les usines de désalinisation de la région et peuvent bloquer, au moins provisoirement, l’économie mondiale. Par ailleurs, l’essentiel des ressources financières privées et publiques des États-Unis est monopolisé pour construire des centres de données géants, dont la Maison-Blanche affirme, sans preuve, qu’ils vont garantir « la domination américaine dans l’intelligence artificielle ».
Quand les Etats-Unis se lancent ainsi dans des dépenses folles sans plan cohérent et dans le seul intérêt de quelques milliardaires, et quand ils gaspillent , dans une guerre aux buts incertains et aux résultats plus qu’aléatoires, , des ressources financières et des matériaux critiques dont ils auraient cruellement besoin, par ailleurs, la Chine , elle, (qui va souffrir provisoirement de la rupture de ses approvisionnements venant du Golfe Persique) forme des ingénieurs, construit des robots, installe des parcs solaires, noue des accords commerciaux sur tous les continents et attend que l’Histoire, une nouvelle fois, donne raison à la patience et en fasse la première puissance mondiale.
De cela, elle, ne s’en cache pas : Elle vient d’annoncer dans son 15e Plan quinquennal (2026–2030), sept priorités, formant un vrai projet civilisationnel, effaçant la frontière entre technologies civile et militaire : Intelligence artificielle appliquée à l’industrie ; robotique humanoïde ; interfaces cerveau-machine ; informatique quantique ; semi-conducteurs avancés ; la 6 G ; et enfin la fusion nucléaire et transition énergétique. Derrière chacun de ces piliers se cachent des applications militaires directes : par exemple, la robotique humanoïde permettra de produire des drones de combat, des systèmes autonomes terrestres, des robots de déminage, et des robots sentinelles. L’informatique quantique sera déterminante pour la cryptographie militaire et la détection des sous-marins. Et l’interface cerveau-machine, qui permet déjà à des paralytiques de contrôler des bras robotiques, permettra bientôt à un être humain de commander une machine, un avion de combat, ou un drone par la seule pensée, sans langage, sans clavier, sans écran, en utilisant le fantastique potentiel du cerveau humain qui traite en parallèle des milliards d’informations, ce qu’aucun ordinateur actuel ne peut simuler, et qui lui permettra de vaincre dans la fantastique bataille qui commence pour contrôler l’attention des gens.
De tout cela, les États-Unis, pris dans leurs fantasmes de LLM et de data centers, sont très éloignés.
L’Europe a encore les moyens de ne pas se laisser entraîner dans la débâcle américaine : Étant proche de la ligne de front ukrainienne, elle peut développer bien mieux que les États-Unis les armements nécessaires aux guerres modernes, dont manquent cruellement les Américains face à l’Iran. Elle devrait pour cela développer des drones intelligents plutôt qu’une prochaine génération d’avions de combat, des systèmes de contrôle de l’attention plutôt que des armes nucléaires déjà en surnombre. Elle a aussi tous les moyens de se lancer, d’une façon sérieuse et continue dans les domaines dont la Chine vient de faire ses priorités, tels la robotique et ses interfaces avec le cerveau humain. Elle devra développer des sources d’énergie nucléaire et renouvelables. Pour prendre conscience de tout cela, il faudrait que le nouveau plan quinquennal chinois soit étudié dans toutes les universités, entreprises et administrations européennes. Non pour imiter la Chine (son modèle politique n’est ni exportable ni désirable) mais pour comprendre ce qu’est une stratégie de civilisation, et avoir le courage d’en construire une.
L’Europe peut aussi mieux que personne développer des domaines stratégiques essentiels, que la Chine et les États-Unis négligent : la sécurité écologique, l’alimentation saine, l’eau potable. Car la souveraineté et la puissance au XXIe siècle ne se mesureront pas seulement en missiles, en microprocesseurs et en robots. Elle se mesurera en litres d’eau potable disponible par habitant, en rendements agricoles sans dépendance aux engrais azotés, et en biodiversité des sols. Pour gagner la guerre d’après-demain, il faut se préoccuper de la santé, de l’alimentation, de l’eau, de la biodiversité, de la vie. Si elle s’en préoccupe, l’Europe pourrait transformer ces défis écologiques en emplois et en industries d’avenir telle que la gestion intelligente de l’eau et des déchets, la régénération des sols, les semences adaptées au changement climatique et les systèmes alimentaires circulaires.
Encore faudrait-il avoir un projet de civilisation et une vraie mobilisation pour le défendre.

https://www.attali.com/geopolitique/qui-sera-le-vainqueur-de-cette-guerre/

Peut-on encore éviter la troisième guerre mondiale ?

Depuis 1945, l’humanité vit sous l’ombre portée d’un troisième embrasement. On l’a redouté dans la confrontation entre capitalisme et communisme, frôlant l’apocalypse nucléaire à au moins deux reprises, jusqu’à ce que l’implosion de l’Union soviétique referme provisoirement ce cycle. On osa alors espérer une paix perpétuelle, illusion qui occultait la tectonique profonde des ressentiments des peuples.

C’est dans ces profondeurs que se forge aujourd’hui le prochain cataclysme ; dans les soubassements idéologiques, religieux et nationalistes de toutes les sociétés, dans les amphithéâtres universitaires comme dans les remugles des réseaux sociaux. Il n’opposera plus le marxisme-léninisme au libéralisme judéo-chrétien, mais l’Occident tout entier aux multitudes qui se vivent comme les sujets de son impitoyable empire.

En apparence, pourtant, pour le moment, rien de tel ; on ne voit que des conflits soigneusement cloisonnés : la guerre de tranchée russo-ukrainienne, les déflagrations entre Israël et l’Iran, les turbulences afghano-pakistanaises, les insurrections sahéliennes, la tension létale autour du détroit de Taïwan. Les belligérants de chacun de ces conflits n’ont, à première vue, aucun intérêt opérationnel à s’immiscer dans les guerres des autres : Moscou et Pékin n’ont pas vocation à croiser le fer avec Tel-Aviv, Riyad n’a aucun contentieux avec Pékin, Islamabad ne nourrit aucune ambition au Sahel.

La fragmentation des théâtres interdirait donc toute agrégation en un conflit systémique. Nous serions, en apparence, à bonne distance du précipice.

Et pourtant, un observateur averti perçoit sous cette surface fragmentée la présence impitoyable des empires, la lente convergence des haines à la recherche d’une grammaire commune. Comme si tous ces foyers d’insurrection régionale n’attendaient qu’une étincelle pour se fondre en une guerre de civilisation ; le Grand Sud contre son adversaire vilipendé universellement, et jusqu’en ses propres entrailles : l’Occident.

La bascule vers un conflit planétaire exigerait d’abord que les belligérants des foyers locaux tissent entre eux des alliances de revers : on peut imaginer que l’Iran attaque un pays membre de l’OTAN ce qui pourrait entraîner l’entrée dans le conflit de tous les autres ; on peut concevoir que la Russie, la Chine et le Pakistan soutiennent la théocratie iranienne (Moscou pour sécuriser une profondeur stratégique industrielle et s’approvisionner en matériel et en personnels pour le front ukrainien ; Pékin pour verrouiller l’accès aux hydrocarbures et protéger ses lignes d’approvisionnement et Islamabad pour disposer de parrains crédibles face à la puissance indienne).

L’étape suivante verrait ces États projeter leurs forces au service de leurs nouveaux partenaires : des contingents pakistanais seraient intégrés aux troupes russes en Ukraine, des unités russes seraient engagées dans l’offensive chinoise sur Taïwan, des forces iraniennes déployées sur ces deux fronts simultanément.

L’ensemble s’ordonnerait sans peine sous la bannière du grand récit antioccidental, dénonçant la mondialisation prédatrice, le rationalisme désenchanteur, la modernité colonisatrice.

Une fois cette dynamique enclenchée, aucun arbitre ne disposerait des instruments pour l’endiguer : nulle hégémonie, pas même celle de Washington, ne commande plus à la paix ; nulle institution multilatérale n’est en mesure d’imposer un cessez-le-feu ; le droit international gît en ruines sous les coups des révisionnismes les plus effrontés.

La Chine, la Russie, l’Iran, le Pakistan et bien d’autres s’uniront alors dans la volonté d’en finir avec cinq siècles de primauté et d’arrogance occidentale. La troisième guerre mondiale aura alors cessé d’être un scénario prospectif ou même une juxtaposition de sanglantes escarmouches.

L’Occident conserve les moyens de conjurer ce dénouement. Il peut d’abord mobiliser sa supériorité militaire et déployer toutes les ressources de sa diplomatie pour tenter de convaincre Moscou et Pékin que soutenir Téhéran les conduit à leur propre ruine.

Mais cela ne suffira pas : L’Histoire a invariablement fini par donner raison aux peuples contre leurs oppresseurs ; l’Occident ne triomphera pas, à terme, sur les seuls champs de bataille ni par des rencontres diplomatiques ; mais seulement si sa proposition civilisationnelle l’emporte sur celle de ses adversaires. Or, proclamer les vertus de la démocratie libérale, du marché régulé et de l’État de droit ne suffira pas, pas plus qu’affirmer la primauté du droit des hommes sur la loi divine, ni jurer que la modernité occidentale constitue un horizon universel. En particulier, ces arguments sonnent creux lorsqu’ils sont portés par une oligarchie américaine cynique, piétinant ses propres valeurs fondatrices et nourrissant la haine qu’elle prétend désarmer.

C’est ici que l’Europe est appelée à jouer un rôle irremplaçable. Elle demeure le seul espace politique au monde où l’État de droit s’impose effectivement ; celui où la violence institutionnelle est la plus contenue, la liberté la plus étendue, la justice sociale la plus substantielle. Le seul, aussi, à reconnaître en principe l’égalité absolue en droits de tous les êtres humains.

Les pays qui la constituent doivent s’unir pour projeter cette singularité dans l’arène mondiale et défendre un universalisme assumé, assumant leurs forfaits historiques, tels que la colonisation, dont ils ne furent ni les premiers ni les seuls coupables.

Si l’Europe parvient à faire entendre ce discours, cette glorification sans complexe des valeurs de l’Occident, devenues universelles à revitaliser des institutions multilatérales moribondes, à forger des alliances avec ce que les États-Unis, le Japon, Israël et tant d’autres nations recèlent de meilleur, un scénario de sortie de crise devient concevable : l’effondrement de la théocratie iranienne, la déroute du discours islamiste radical, l’enlisement définitif des armées et de la dictature poutinienne en Ukraine, la chute du gouvernement Netanyahu, la défaite électorale de Trump, la renonciation de Pékin à toute conquête militaire de Taïwan. Devient alors possible la construction patiente d’un ordre mondial fondé sur la raison et la liberté, c’est-à-dire sur ce que l’Occident a apporté de meilleur au monde, en se nourrissant de sources venues d’ailleurs.

https://www.attali.com/geopolitique/peut-on-encore-eviter-la-troisieme-guerre-mondiale/  

Ce que la guerre au Moyen-Orient nous dit des réformes nécessaires dans nos communes.

Le monde, malgré les apparences, est d’une cohérence redoutable. L’extraordinaire interdépendance des processus de production, des enjeux climatiques et des équilibres géopolitiques se manifeste à chaque instant ; et nulle part avec plus de clarté que dans la relation entre les crises du pétrole et l’organisation de nos villes. Comprendre cela, c’est comprendre à la fois ce qui nous rend vulnérables et ce qui pourrait nous sauver.

La crise iranienne, qui a déjà conduit à une augmentation sensible du prix du pétrole, (et ce n’est pas fini), n’est que la reproduction d’un mécanisme d’une régularité décourageante : on l’a connu en 1973, en 1979, en 1990, en 2003 et en 2011. À chaque fois, une crise géopolitique conduit à une hausse du prix du pétrole ; à chaque fois, dans les pays consommateurs, on se plaint, on s’indigne, on obtient des aides de l’État (c’est-à-dire des contribuables) pour amortir le choc. Et puis on oublie jusqu’à la prochaine fois.

Pourtant, rien n’a été fait sérieusement pour se débarrasser de ces énergies fossiles : Malgré la croissance spectaculaire des renouvelables (la part du solaire a été multipliée par 2,5 en cinq ans) les combustibles fossiles représentent aujourd’hui encore 86,6 % de la consommation primaire mondiale d’énergie et ils couvrent encore les deux tiers de la croissance de la demande mondiale, portant les émissions de CO2 à un nouveau record historique. Tout a été fait pour que les consommateurs n’en souffrent pas. Et même pour encourager ces productions : Les subventions mondiales directes et indirectes aux énergies fossiles atteignent 7 000 milliards de dollars (dont plus de 1000 milliards de subventions directes), soit 7 % du PIB mondial, et plus que les dépenses mondiales annuelles d’éducation. On subventionne donc massivement, à l’échelle planétaire, ce qui nous tue.

Si, pour une partie significative de la population rurale, aux revenus modestes, une aide publique ciblée et temporaire doit accompagner la transition vers les pompes à chaleur, les véhicules électriques et les transports en commun décarbonés, on peut et on doit aller beaucoup plus vite dans les villes : elles  concentrent plus de la moitié de la population mondiale, génèrent environ 80 % du PIB global, sont responsables de près de 70 % des émissions mondiales de CO2, essentiellement pour le chauffage et la mobilité, et pourraient toutes se passer entièrement d’énergies fossiles.

Donc, si on veut cesser d’avoir à souffrir de l’augmentation inéluctable des prix du pétrole et du gaz, il faut en sortir. Et admettre que, comme la hausse du prix du tabac a contribué à réduire sa consommation, la hausse du prix du pétrole est une bonne nouvelle, car elle devrait pousser les consommateurs vers les alternatives électriques, et obliger les pays producteurs les plus lucides, suivant l’exemple de l’Arabie Saoudite, à diversifier leurs sources de revenus.

Ce n’est pas une utopie ; céder à la démagogie pétrolière n’est pas inévitable. Et certaines villes montrent que ce basculement radical est non seulement possible, mais économiquement rentable : Copenhague en particulier est le cas d’école dont chaque candidat à une élection municipale devrait s’inspirer : son réseau de chauffage urbain, considéré comme le plus efficace du monde, fournit aujourd’hui à 98 % des habitations de la ville la chaleur résiduelle des centrales de cogénération et des usines d’incinération de déchets ; de plus, la moitié de ses habitants et de ceux de ses banlieues se déplacent quotidiennement à bicyclette, grâce à des autoroutes cyclables reliant les banlieues au centre-ville et à des ponts exclusivement dédiés aux cycles ; et les bus électriques et le taxi électrique y sont devenus la norme.  D’autres villes méritent d’être citées en exemple : Oslo est devenue la capitale mondiale de la voiture électrique par habitant et les voitures à moteur thermique y sont interdites au centre-ville ; Amsterdam développe massivement les pompes à chaleur et les réseaux de chaleur géothermiques ; enfin, Shenzhen qui, dès 2017, a converti l’intégralité de sa flotte de bus en véhicules électriques.

Plus encore, ne pas dépendre des conséquences aux ramifications infinies de la prochaine crise pétrolière, c’est promouvoir l’économie de la vie, c’est-à-dire les énergies durables, l’alimentation locale, les produits non transformés, particulier dans les villes.

Aussi, tout candidat sérieux à une élection municipale devrait prendre dès aujourd’hui les sept engagements suivants :

  1. Développer massivement des réseaux de chaleur urbains alimentés en énergies renouvelables.
  2. Construire, avec l’ensemble de son agglomération, les infrastructures nécessaires au vélo et aux transports en commun électriques.
  3. Réserver les centres-villes aux seuls véhicules zéro émission.
  4. Reconvertir les subventions aux énergies fossiles en incitations à la transition énergétique et en accompagnement des ménages les plus vulnérables
  5. Développer l’usage de matériaux biosourcés dans la construction
  6. Adopter un urbanisme climatique intégrant dès la conception l’efficacité énergétique des bâtiments, les toitures végétalisées, les îlots de fraîcheur et la gestion des eaux pluviales
  7. Exercer une pression démocratique constante pour que les gouvernements nationaux cessent de subventionner ce qui nous détruit et financent ce qui peut nous sauver.

Et si le pire se produit, c’est-à-dire si cette guerre locale débouche un jour sur un conflit planétaire, il sera plus que sage d’avoir réduit notre dépendance à ce qui nous tue et d’avoir mis en place ce qui peut nous mettre à l’abri de la folie des autres.

https://www.attali.com/geopolitique/ce-que-la-guerre-au-moyen-orient-nous-dit-des-reformes-necessaires-dans-nos-communes/  

Jacques Attali,

Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

 

 

mars 26, 2026

Théorie libérale classique de l'exploitation, Ralph Raico

Dans l'imaginaire universitaire courant, la doctrine de la lutte des classes semble indissociable de la version marxiste de cette idée. On reconnaît souvent, du bout des lèvres – notamment chez ceux qui s'empressent de minimiser l'originalité de Marx et Engels – que ces auteurs ont eu des précurseurs dans cette approche de la réalité sociale. 
 
On fait fréquemment allusion à une certaine « école française », antérieure à Marx et Engels et ayant influencé leur pensée ; Guizot, Thierry, Saint-Simon et quelques autres sont parfois cités à ce sujet. Mais la nature de cette perspective antérieure, et ses différences avec le modèle marxiste plus connu, sont rarement, voire jamais, abordées. Or, cette conception antérieure est non seulement plus juste et plus fidèle à la réalité socio-économique que la version marxiste (un point qu'il faut tenir pour acquis, faute de place pour le démontrer), mais elle pourrait bien expliquer une divergence et une contradiction au sein du marxisme, divergences et commentaires certes, mais jamais explicitées. 
 

 
 Lorsque Marx affirme que la bourgeoisie est la principale classe exploiteuse et parasitaire de la société moderne, le terme « bourgeoisie » peut être compris de deux manières différentes. En Angleterre et aux États-Unis, il a généralement désigné la classe des capitalistes et des entrepreneurs qui gagnent leur vie en achetant et en vendant sur un marché (plus ou moins) libre. Le mécanisme de cette exploitation s'appuierait sur l'appareil conceptuel marxiste classique de la théorie de la valeur-travail, l'appropriation de la plus-value par l'employeur, etc. 
 
Sur le continent européen, en revanche, le terme « bourgeoisie » n'est pas nécessairement lié au marché. Il peut tout aussi bien désigner la classe des fonctionnaires et des rentiers vivant de la dette publique que la classe des hommes d'affaires impliqués dans le processus de production sociale.1 L'idée que ces anciennes classes et leurs alliés se livrent à l'exploitation systématique de la société était un lieu commun de la pensée sociale du XIX ème siècle, un lieu étrangement oublié à mesure que ces mêmes classes ont acquis une plus grande importance dans les pays anglophones. 
 
Tocqueville, par exemple, dans ses Souvenirs, déclare à propos de la « bourgeoisie », qui, selon les historiens, accéda au pouvoir en 1830 sous la « monarchie bourgeoise » de Louis-Philippe : « Elle s’installa dans chaque recoin vacant, augmenta prodigieusement le nombre de ses sièges et s’habitua à vivre presque autant des caisses de l’État que de son propre travail. »² On retrouve des propos similaires chez de nombreux auteurs postérieurs, tels que Gustave Le Bon et Hippolyte Taine. 
 
Le lecteur est maintenant invité à considérer la citation suivante (qui décrit la France du troisième quart du XIXe siècle) :
 
Ce pouvoir exécutif, avec son immense bureaucratie et son organisation militaire, son ingénieux appareil d'État, qui embrasse de vastes strates sociales, une armée d'un demi-million de fonctionnaires et une autre armée d'un demi-million d'hommes, cet effroyable corps parasite qui enserre la société française comme un filet et l'étouffe, a surgi sous la monarchie absolue. La monarchie légitimiste et la monarchie de Juillet n'ont fait qu'accentuer la division du travail, laquelle, à mesure que la division du travail au sein de la société bourgeoise créait de nouveaux groupes d'intérêts, et donc de nouveaux sujets d'administration. Tout intérêt commun a été aussitôt détaché de la société, opposé à elle comme un intérêt général supérieur, arraché à l'activité des membres de la société eux-mêmes et transformé en objet de l'action gouvernementale, qu'il s'agisse d'un pont, d'une école, de la propriété communale d'un village, des chemins de fer, de la richesse nationale ou de l'université nationale de France… Toutes les révolutions ont perfectionné cette machine au lieu de la détruire. Les partis qui se disputaient la domination considéraient la possession de cet immense édifice étatique comme le principal butin du vainqueur… Sous le second Bonaparte [Napoléon III]… l’État [semble] s’être rendu totalement indépendant. Face à la société civile, la machine d’État a consolidé sa position… de manière définitive.3

 
Cette longue citation est extraite de la brochure de Marx, <i>Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte</i>, qui traite du coup d’État de Louis Napoléon en décembre 1851. Le contraste entre le point de vue présenté ici et la conception marxiste plus courante de l’État comme instrument d’exploitation économique extra-politique – l’État comme simple « comité exécutif de la classe dominante » – me semble évident. Cette affirmation est loin d'être isolée dans le corpus marxiste : dans La Guerre civile française, Marx aborde la même perspective lorsqu'il évoque, par exemple, la volonté de la Commune de Paris de rendre « au corps social toutes les forces jusqu'alors absorbées par l'État parasite qui se nourrit de la libre circulation de la société et l'entrave » 4 Engels, dans sa préface de 1891 à La Guerre civile française, s'exprime quant à lui en des termes on ne peut plus clairs : 
 
 La société avait créé ses propres organes pour veiller à ses intérêts communs… Mais ces organes, placés sous l'autorité de l'État, s'étaient, au fil du temps, et dans la poursuite de leurs propres intérêts particuliers, transformés de serviteurs de la société en maîtres de la société… Nulle part ailleurs les « politiciens » ne forment une frange de la nation plus distincte et plus puissante qu'en Amérique du Nord [c'est-à-dire aux États-Unis]. Là-bas, chacun des deux grands partis qui se succèdent au pouvoir est lui-même contrôlé, à son tour, par des individus qui font de la politique un commerce… C’est en Amérique que l’on observe le mieux ce processus d’indépendance du pouvoir d’État vis-à-vis de la société… On y trouve deux grandes bandes de spéculateurs politiques qui, tour à tour, s’emparent du pouvoir d’État et l’exploitent par les moyens les plus corrompus et à des fins tout aussi corrompues. La nation est impuissante face à ces deux grands cartels de politiciens qui, en apparence, sont à son service, mais qui, en réalité, la dominent et la pillent.⁵ 
 
 Il convient de noter au passage l’ironie frappante du fait que, contrairement à une analyse libertarienne de la période de l’histoire américaine considérée, l’analyse d’Engels ignore ici complètement l’utilisation massive du pouvoir d’État par des segments de la classe capitaliste et se limite aux activités d’exploitation de ceux qui contrôlent directement l’appareil d’État. Pourquoi Engels s’attache-t-il à blanchir ainsi les capitalistes ? Je n’en ai aucune idée.
 
Il semble donc exister deux théories de l'État (et, par conséquent, deux théories de l'exploitation) au sein du marxisme. Il y a d'une part la théorie bien connue et communément admise, qui conçoit l'État comme instrument de la classe dominante (et la théorie concomitante qui situe l'exploitation au sein du processus de production). D'autre part, il y a la théorie de l'État qui l'oppose à la « société » et à la « nation » (deux termes surprenants et significatifs dans ce contexte, chez des auteurs pourtant profondément conscients des divisions de classes au sein de la société et de la nation). De plus, il est révélateur que ce soit la seconde théorie qui prédomine dans les écrits de Marx qui, grâce à leur analyse nuancée et sophistiquée de la réalité politique concrète et immédiate, sont considérés par de nombreux commentateurs comme les meilleures expositions de l'analyse historique marxiste. 
 
 Or, bien qu'il soit difficile de le démontrer, il paraît fort probable que la seconde théorie de l'État (qui l'associe au parasitisme et à l'exploitation) ait été influencée par les auteurs libéraux classiques. L'idée que l'exploitation et le parasitisme de la société étaient des attributs des classes non marchandes, des classes exclues du processus de production, était très répandue au début et au milieu du XIXe siècle. Elle est à la base de la célèbre Parabole de Saint-Simon (elle-même imprégnée des influences libérales antérieures de cet auteur). C'est, me semble-t-il, le véritable sens de la typologie bien connue des sociétés « militaires » et « industrielles » – une typologie fondée sur la distinction entre forces marchandes et non marchandes. (Cette dichotomie fut employée tant par Auguste Comte que par Herbert Spencer – souvent considérés comme les fondateurs de la sociologie – et, sous une autre forme et plus tôt encore, par Benjamin Constant.⁶) 
 
 La fréquence à laquelle on retrouve les concepts de classes et de lutte des classes employés en ce sens dans le libéralisme des XVIIIe et XIXe siècles, une fois qu'on les recherche, est étonnante. Pour ne citer que deux exemples : c'est clairement ce dont parle Tom Paine dans Les Droits de l'homme, lorsqu'il évoque les gouvernements qui font la guerre pour augmenter leurs dépenses ; C’est ce que William Cobbett sous-entend lorsqu’il qualifie l’or de monnaie du pauvre, l’inflation étant un instrument utilisé par certains cercles financiers influents et bien informés. 
 
Ces concepts, en particulier, imprègnent les écrits de Richard Cobden et de John Bright, qui se percevaient comme les défenseurs des classes productrices britanniques face à l’aristocratie, partisane d’un État interventionniste. À propos de la contestation des Corn Laws, Bright déclara : « Je doute qu’elle puisse avoir une autre nature que celle d’une… guerre des classes. Je crois qu’il s’agit d’un mouvement des classes commerçantes et industrielles contre les lords et les grands propriétaires terriens. 7. L’opposition entre la classe « qui profite des impôts » et celle « qui les paie » était un contraste que Bright affectionnait particulièrement. Tous deux constataient des conflits de classes partout dans la Grande-Bretagne – et l’Irlande – de leur époque : dans le protectionnisme et la monopolisation des terres, bien sûr, mais aussi dans des politiques telles que les fortes taxes sur le papier journal, la dîme des églises et la restriction du droit de vote, et plus particulièrement dans les dépenses liées à la préparation de la guerre, ainsi que dans une politique étrangère belliqueuse et impérialiste. Comme l’a dit Bright :
 
Plus vous examinerez la question, plus vous arriverez à la même conclusion que moi : cette politique étrangère, ce respect des « libertés de l’Europe », cette sollicitude passée pour les « intérêts protestants », cet amour excessif pour l’« équilibre des puissances », ne sont rien de plus ni de moins qu’un gigantesque système de favoritisme au service de l’aristocratie britannique.8


 Plus tard dans le siècle, Bright identifia d’autres classes comme les instigateurs de l’impérialisme. Dans le cas de l’occupation britannique de l’Égypte en 1882, Bright (qui démissionna du gouvernement à cause de cela) pensait que la City de Londres (c’est-à-dire les intérêts financiers) était à l’œuvre et, selon son biographe, « il ne pensait pas que nous devions nous engager dans une série de guerres pour recouvrer les créances des obligataires ou trouver de nouvelles terres à exploiter commercialement. 9 Il partageait l’avis de son ami Goldwin Smith, historien libéral classique et anti-impérialiste, qui lui écrivit qu’il s’agissait simplement d’une « guerre de spéculateurs boursiers ».10 Bien longtemps après la mort de Cobden, ce dernier aurait sans doute été d'accord. Il a écrit un jour : « Nous ne présenterons aucune excuse pour avoir si souvent réduit les questions de politique d'État à de simples calculs pécuniaires. » « Presque toutes les révolutions et les grands bouleversements du monde moderne ont une origine financière. »¹¹ 
 
À la lecture de tels passages, on s'interroge sur la manière dont le sociologue contemporain – étranger à la théorie libertarienne de la lutte des classes – interpréterait de telles opinions. L'analyse serait sans doute celle de la présence d'« éléments marxistes inattendus » même dans la pensée des principaux libéraux. Ou, plus probablement, étant donné le scepticisme des membres de l'École de Manchester quant à l'influence des intérêts financiers sur la politique gouvernementale, l'analyse s'apparenterait à un « proto-fascisme petit-bourgeois primitif » ! 
 
 À ce propos, il convient d'examiner le passage de certains libéraux français – comme Charles Dunoyer – de l'anglomanie à l'anglophobie. Cette transformation, évoquée par le professeur Liggio, est particulièrement intéressante lorsqu'on la met en parallèle avec la perception qu'avait l'École de Manchester de la société britannique, de la politique étrangère et de l'impérialisme. Cobden et Bright étaient des critiques acerbes du statu quo en Grande-Bretagne et en Irlande, des détracteurs incessants, notamment à l'encontre des responsables de la politique étrangère du pays. (Bright a cette phrase percutante : « Que dire d’une nation qui vit dans l’illusion perpétuelle d’être sur le point d’être attaquée ? »¹²) 
 
 Les faux conservateurs d’aujourd’hui souscriraient sans aucun doute à l’avis de Benjamin Disraeli, fondateur de leur courant, selon lequel les hommes de Manchester n’étaient tout simplement pas des gens joyeux. Au contraire, ils étaient des râleurs incessants, incapables de se contenter de profiter des illusions et des symboles clinquants de la puissance mondiale britannique (la capacité à apprécier la société telle qu’elle est, nous apprend un célèbre publiciste conservateur américain, est une caractéristique essentielle de l’esprit conservateur). Cobden, Bright et leurs alliés, au contraire, menaient une critique radicale, constante et implacable de la société britannique et du rôle de la Grande-Bretagne dans le monde. Voici, par exemple, un exemple typique de l’attitude de Cobden à cet égard :
 
Le parti de la paix… ne parviendra jamais à éveiller la conscience du peuple tant qu’il se complaîtra dans l’illusion réconfortante d’avoir toujours été un peuple pacifique. Nous avons été la communauté la plus belliqueuse et agressive qui ait existé depuis l’époque romaine. Depuis la Révolution de 1688, nous avons dépensé plus de 1,5 milliard de dollars en guerres, dont aucune n'a eu lieu sur notre propre sol ni pour défendre nos foyers. 13 
 
Cobden parle de « notre soif insatiable d'expansion territoriale », du fait que « dans l'insolence de notre puissance, et sans attendre les assauts d'ennemis envieux, nous nous sommes lancés à la conquête ou au pillage, et avons semé le sang aux quatre coins du globe. »14 Dans une brochure au titre éloquent, « Comment les guerres éclatent en Inde » (comme Paul Goodman l'a dit de <i>La Fonction de l'orgasme</i> de Wilhelm Reich, c'est un classique ne serait-ce que par son titre), Cobden avertit que l'Angleterre doit « expier et réparer ses torts sans tarder » et « mettre fin aux actes de violence et d'injustice qui ont marqué chaque étape de notre progression en Inde », sous peine de subir l'inévitable « châtiment providentiel pour nos ambitions impériales ». « Crimes. »¹⁵ 
 
 On pourrait supposer que certains seraient tentés de parler d’un certain « masochisme » et d’une certaine « autoflagellation » dans ces descriptions des politiques menées par la classe dirigeante de son propre pays ; mais cela serait particulièrement déplacé chez une personnalité aussi vigoureuse et incroyablement dynamique que celle de Richard Cobden. 
 
 (Il existe, soit dit en passant, une analyse directe des méfaits et du caractère de classe de l'impérialisme, qui va de Cobden et Bright à Lénine, en passant par J.A. Hobson – qui a écrit une intéressante exposition des idées de Cobden en matière de politique étrangère, Richard Cobden : L'Homme international – et ce dernier, qui, comme chacun sait, fut fortement influencé par Hobson ; cette généalogie des idées mérite assurément d'être examinée de près par un chercheur libertarien.) 
 
 « Que dire d'une nation qui vit dans l'illusion perpétuelle d'être sur le point d'être attaquée ? » 
– John Bright 
 
Or, Hayek affirme quelque part que l'attitude d'un écrivain envers l'Angleterre est un bon indicateur de son libéralisme : s'il était pro-anglais, il est probable qu'il était favorable au libéralisme et à la société ouverte ; s'il était anti-anglais, c'est l'inverse. Mais compte tenu de l'attitude « anti-anglaise » des Mancuniens, il convient de nuancer ce propos sur un point important : l'« anglophobie » trouverait un fondement, non pas dans une opposition au libéralisme relatif de l'Angleterre, mais à la persistance d'un gouvernement aristocratique et impérialiste tout au long du XIXe siècle. 
 
Ainsi, je pense que le professeur Liggio a rendu un service précieux en attirant l'attention sur un lieu et une période fondateurs de la théorie classique-libérale de l'exploitation : la France de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, et plus particulièrement sur la pensée de Charles Comte et de Dunoyer. (À propos de Charles Comte, un auteur aussi versé dans l'histoire de la sociologie que Stanislav Andreski a déclaré qu'il était « l'un des grands fondateurs de la sociologie, injustement éclipsé par son homonyme Auguste »16).
 
Cette période fut marquée par une grande richesse de réflexions politiques et sociologiques, comme en témoigne l'article que nous venons d'entendre. Les trois grands courants de la pensée politique moderne – les couleurs primaires à partir desquelles se compose pratiquement toute position politique ultérieure – sont déjà clairement délimités : le conservatisme et les diverses écoles socialistes, avec leurs critiques souvent convergentes de l'ordre capitaliste naissant, et le libéralisme individualiste, à égale distance des deux premiers. (L'influence des conservateurs théocratiques comme de Maistre sur la pensée de Saint-Simon, des saint-simoniens et d'Auguste Comte, est bien connue.) 
 
Plusieurs points soulevés par le professeur Liggio concernant les interconnexions entre ces trois courants sont très éclairants et stimulants : par exemple, en ce qui concerne la signification politique profonde de la loi des marchés de Say, et l'importance du fait que le « pape » saint-simonien, Enfantin, ait soutenu Ricardo contre Say sur ce sujet. Ou encore l’attaque de Dunoyer contre l’autoritarisme intellectuel de Saint-Simon, fondée sur des arguments généralement associés à l’ouvrage de Mill, De la liberté, qui, bien entendu, est postérieur. Quelques remarques s’imposent sur un autre sujet : la controverse entre Dunoyer et Benjamin Constant concernant les effets « énervants » d’une civilisation en développement et de plus en plus sophistiquée. 
 
 La pensée de Constant met ici en lumière une confrontation entre les idées du libéralisme, du romantisme et de l’utilitarisme. En résumé, la position de Constant (non exclusive, mais la plus fréquente) est la suivante : la prédominance de l’esprit commercial ou industriel sur l’esprit militaire ou conquérant implique une société relativement prospère, c’est-à-dire une société où le plaisir et le confort matériel seront accrus et plus largement répartis que jamais auparavant. 
 
Il s’agit là, en réalité, de l’idéal utilitariste. À long terme, un tel État tendra à s'opposer à la société libre, car la défense de la liberté exigera souvent des sacrifices de la part de l'individu, parfois même le risque de perdre la vie face à un tyran armé. Or, la volonté de sacrifier ses plaisirs ou de risquer sa vie pour une cause qui dépasse l'individu est un trait associé à des formes de société plus anciennes et plus primitives. Il existe donc une certaine contradiction interne à la société libre, qui ne peut être compensée que par la mise en œuvre de forces anti-utilitaristes, telles que la foi religieuse (ce fut pratiquement le sujet d'étude de toute une vie pour Constant).¹⁷ 
 
La « critique » de la civilisation par Constant comporte également un aspect apolitique : il avait tendance à identifier la civilisation à une intellectualité sophistiquée, à l'esprit du XVIIIᵉ siècle et des Lumières. C'était le milieu dans lequel il avait grandi, et comme nombre d'intellectuels, notamment ceux influencés par le romantisme de Rousseau, il en était lassé, ainsi que de la part de lui-même qui reflétait cet esprit. Il avait pour effet, pensait-il, d'exclure les sentiments spontanés, la véritable chaleur de l'affection et la proximité humaine, leur substituant une brillance superficielle et une perfection artificielle des convenances sociales. L'héroïsme et la poésie étaient anéantis par l'ironie et le scepticisme voltairiens, croyait-il, et étaient plus susceptibles de se trouver dans les sociétés anciennes et primitives – il était un grand admirateur de la Grèce antique – que dans les sociétés plus complexes.
 
Tocqueville, soit dit en passant, s'est appuyé sur ces deux notions de Constant — le problème de la compatibilité de l'utilitarisme et de la société libre, et la médiocrité de la vie moderne — et a contribué à leur diffusion.18 La seconde idée, en particulier, est aujourd'hui très largement répandue ; elle est, par exemple, au cœur du concept de Max Weber sur la routinisation et la bureaucratisation croissantes du monde moderne ; et Irving Kristol semble se faire un nom en actualisant quelque peu certaines idées de Constant et de Tocqueville et en les présentant à ceux qui n'ont jamais lu <i>De la démocratie en Amérique</i>. 
 
 Enfin, le professeur Liggio rend un grand service à la recherche en continuant d'explorer le riche filon de la théorie sociale libérale classique, si honteusement négligée à bien des égards par le monde universitaire traditionnel. Ayant nous-mêmes constaté le traitement indigne réservé au grand Mises — fondé sur la présomption quasi unanime qu'un Galbraith, un Harold Laski, voire un Walter Lippmann, aurait été un philosophe social plus important —, nous comprenons mieux pourquoi l'establishment semble croire que Saint-Simon ou Auguste Comte avaient infiniment plus à nous apprendre sur le fonctionnement de la société que Charles Comte, Benjamin Constant ou Jean-Baptiste Say. Le type de travaux présentés dans l'article du professeur Liggio contribuera à rétablir cet équilibre. 
 
 
La version originale de cet article a été présentée sous le titre « Théorie libérale classique de l'exploitation : un commentaire sur l'article du professeur Liggio », lors de la deuxième conférence annuelle des chercheurs libertariens, à New York, le 26 octobre 1974.
Ralph Raico (1936–2016) was professor emeritus in European history at Buffalo State College and a senior fellow of the... 



ANNEXES
  • 1Cf. Raymond Ruyer, Eloge de la société de consommation (Paris: Calmann-Levy, 1969), pp. 144–145.
  • 2Alexis de Tocqueville, Recollections, trans. Alexander Teixeira de Mattos (New York: Meridian, 1959), pp. 2–3.
  • 3Karl Marx and Frederick Engels. Selected Works (Moscow: Progress, 1968), pp. 170–171.
  • 4Ibid, p. 293. He adds: “The [Paris] Commune [of 1871] made that catchword of bourgeois revolutions, cheap government, a reality, by destroying the two greatest sources of expenditure — the standing army and State functionarism.
  • 5Ibid., p. 261.
  • 6Cf. his De l’esprit de conquête et de l’usurpation, in Oeuvres, Alfred Roulin, ed. (Paris: Pleiade, 1957).
  • 7George Macaulay Trevelyan. The Life of John Bright (London: Constable, 1913), p. 141.
  • 8“Speech at Birmingham, 29 October 1858,” in Alan Bullock and Maurice Shock, eds., The Liberal Tradition: From Fox to Keynes (Oxford: Oxford University Press, 1967), pp. 88–89.
  • 9Trevelyan, op. cit., pp. 433–434.
  • 10Ibid., p. 434.
  • 11The Political Writings of Richard Cobden (New York: Garland, 1973) I, p. 238.
  • 12Loc. cit., p. 89.
  • 13Op. cit., II, p. 376.
  • 14Ibid, p. 455.
  • 15Ibid., p. 458.
  • 16Stanislav Andreski, Parasitism and Subversion: The Case of Latin America (New York: Schocken, 1969), pp. 12–13.
  • 17Cf. Ralph Raico, The Place of Religion in the Liberal Philosophy of Constant, Tocqueville and Lord Acton (unpublished PhD thesis, Committee on Social Thought, University of Chicago), pp. 1–68.
  • 18Ibid., pp. 69–128, 178–183.
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