Les
scrutins municipaux des 15 et 22 mars 2026 ne devraient pas se traduire
par la conquête d’un grand nombre de villes par le Rassemblement
national (RN) et son principal allié, l’Union des droites pour la
République (UDR). Ils seront plutôt synonymes d’un approfondissement de
la professionnalisation de ses cadres et d’une expansion progressive de
son implantation territoriale, notamment dans les villes de moins de 100
000 habitants, sa véritable cible à ces élections.
Cette distorsion entre puissance électorale nationale [les
dernières enquêtes d’opinion publiées en février, en vue de l’élection
présidentielle de 2027, créditant les candidats potentiels de la droite
nationale de 36 % à 42 % des intentions de vote dès le premier tour
(Marine Le Pen ou Jordan Bardella), auxquels il faut ajouter Nicolas
Dupont-Aignan et Eric Zemmour] et faiblesse relative dans l’exercice du
pouvoir local peut être interprétée selon trois perspectives analytiques
complémentaires.
La première est d’ordre historique : la droite nationale,
malgré des efforts importants lors des municipales de 1995 puis depuis
2014, demeure marquée par une implantation territoriale fragile et
encore en construction, particulièrement en Île-de-France et dans le
Grand Ouest.
La deuxième relève d’une approche néo-institutionnaliste : la
structure du système politique français, la distribution des
compétences entre les différents niveaux de gouvernance territoriale
ainsi que les règles du système électoral et leurs réformes influencent
fortement les stratégies d’implantation partisane, au détriment relatif
de la droite nationale.
Enfin, une troisième, de nature sociologique et territoriale,
renvoie aux formes différenciées de mobilisation électorale selon les
espaces et les niveaux de pouvoir. Dans ce cadre, la notabilisation et
la professionnalisation apparaissent comme les maîtres mots de la
stratégie du RN et de ses alliés à l’approche des municipales de 2026.
Évolution historique du vote de la droite nationale aux municipales (FN, RN et ses dissidences)
L’implantation municipale du Front national (FN), puis du RN,
apparaît de manière progressive et discontinue depuis le début des
années 1980. Lors des élections municipales de 1983, marquées par une
participation de 78,4 % au premier tour, le FN demeure encore très
marginal à l’échelle nationale. Il ne parvient à présenter des listes
que dans un nombre limité de grandes villes, notamment Paris, Roubaix,
Nice et Montpellier. À Paris, Jean-Marie Le Pen conduit la liste dans le
XXᵉ arrondissement et y obtient 11,2 % des suffrages exprimés. Il ne
parvient pas non plus à présenter des listes dans tous les
arrondissements et dans certains d’entre eux, c’est le mouvement
concurrent, le Parti des Forces Nouvelles, qui concourt seul. Malgré un
score national très faible, de l’ordre de 0,1 % au 1ᵉʳ tour, l’ensemble
de la droite nationale obtient 211 conseillers municipaux sur toute la
France après le second tour, loin derrière d’autres nouveaux venus dans
le système politique français, comme les écologistes, qui recueillent
quant à eux 0,2 % des suffrages et 757 élus. Le fait marquant de l’année
1983 est toutefois la partielle de Dreux, qui donne au FN une
visibilité nationale inédite. La liste conduite par Jean-Pierre Stirbois
y obtient 16,7 % des suffrages au premier tour. Au second tour, une
fusion intervient avec la liste de droite menée par Jean Hieaux du
Rassemblement pour la République (RPR). Cette alliance permet la
victoire de la droite et l’entrée du numéro deux du FN au conseil
municipal comme adjoint au maire dédié à la sécurité.
Les élections municipales de 1989, tenues avec une participation de
72,8 % au premier tour, marquent une première progression locale
d’ampleur. L’ensemble des listes rattachées au FN recueille 2,5 % des
suffrages exprimés au 1ᵉʳ tour et obtient 804 conseillers municipaux en
totalité après le second tour. Dans le même temps, les dissidences
situées à la droite du FN sont presque inexistantes, avec seulement 0,05
% des voix exprimées au 1ᵉʳ tour. Le parti réussit à faire élire pour
la première fois des conseillers municipaux dans de nombreuses villes de
plus de 50 000 habitants, notamment à Argenteuil, Arras,
Asnières-sur-Seine, Auxerre, Avignon, Bobigny, Bourges, Grenoble,
Montpellier, Montreuil, Mulhouse, Nice, Nîmes, Reims, Rennes, Roubaix,
Saint-Denis en région parisienne, Strasbourg et Tourcoing. Dans d’autres
villes comme à Colombes, le FN obtient 11,8 % des suffrages ; à Drancy,
le FN atteint 16 %; à Nice, sous la conduite de Jacques Peyrat, issu du
Centre national des indépendants (CNI), il obtient 18,3 %. À Paris, où
le FN présente pour la première fois des listes dans tous les
arrondissements, Jean-Marie Le Pen obtient 8,5 % au premier tour, sans
élu, mais avec des pointes supérieures à 10 % dans plusieurs
arrondissements, notamment le Xe, le XVIIIe, le XIXe et le XXe. Le
scrutin de 1989 est aussi marqué par un résultat hautement symbolique à
Saint-Gilles dans le Gard : Charles de Chambrun, ancien secrétaire
d’État sous la présidence de Charles de Gaulle, y est élu maire sous
l’étiquette du FN, ce qui constitue la première détention d’une ville de
plus de 10 000 habitants pour le parti. Cette victoire confirme que la
droite nationale ne se limite plus à une simple fonction tribunicienne
mais tente une stratégie timide de notabilisation.
Les municipales de 1995, avec une participation de 69,4 % au premier
tour, constituent une nouvelle étape dans cette progression. Le FN
obtient plus de 1360 conseillers municipaux et 4,1 % des suffrages
exprimés au 1ᵉʳ tour. Il gagne de nouveaux sièges ou renforce sa
présence dans de nombreuses villes : Amiens, Annecy, Belfort, Besançon,
Bobigny, Bordeaux, Châteauroux, Drancy, Dunkerque, Le Havre, Lille,
Montpellier, Montreuil, Nanterre, Nîmes, Rouen, Saint-Denis en région
parisienne, Saint-Étienne, Strasbourg, Toulouse ou Valence. Dans
certaines communes, ses résultats sont particulièrement élevés : près de
19 % à Aubervilliers, plus de 14 % à Drancy, plus de 11 % et cinq élus à
Montpellier, 11,6 % à Lille, plus de 22 % à Marseille sous la conduite
de Ronald Perdomo, et plus de 30 % à Mulhouse avec Gérard Freulet. Le FN
s’est maintenu dans 120 grandes villes ou secteurs lors du second tour.
Surtout, 1995 marque le véritable tournant municipal du FN avec la
conquête de plusieurs mairies importantes. À Toulon, Jean-Marie Le
Chevallier, issu des Républicains indépendants, l’emporte dans une
triangulaire avec 37 % des voix, devant la liste UDF-RPR et la liste
socialiste. Le parti conquiert également Marignane, où Daniel Simonpieri
est élu maire, ainsi qu’Orange, où Jacques Bompard remporte la mairie.
Mais à Nice, Jacques Peyrat, parti du FN, gagne la mairie à la tête
d’une large liste d’union des droites, tandis que la liste
officiellement frontiste recule nettement entre les deux tours, mais
obtient toujours des élus.
Les élections municipales de 2001, avec une participation au premier
tour de 65,5 % des inscrits, apparaissent au contraire comme un reflux.
Le FN n’obtient seulement 2,6 % des suffrages exprimés au premier tour
et seulement 213 conseillers municipaux sur l’ensemble du territoire. La
scission engagée par le numéro 2 du parti, Bruno Mégret, en 1999, a
fragilisé fortement son implantation locale : le Mouvement national
républicain, sa dissidence, bien que plus faible électoralement avec
1,67 % au 1ᵉʳ tour, réussit pourtant à faire élire 240 conseillers
municipaux, soit davantage que le FN.
Cette phase de repli est prolongée par les municipales de 2008, où la
participation du premier tour remonte légèrement à 66,5 %, mais sans
profit pour le FN. Celui-ci n’obtient que 0,9 % des suffrages au premier
tour et seulement 63 conseillers municipaux à l’issue du scrutin. Les
formations dissidentes, notamment le MNR, ne totalisent que 0,15 % et 12
élus. Quelques points d’appui locaux subsistent cependant : le parti
dépasse 30 % à Hénin-Beaumont dans le Nord-Pas-de-Calais, 23 % à Cluses
en Rhône-Alpes, 17 % à Noyon en Picardie. Ces résultats demeurent
isolés, mais ils annoncent des zones d’implantation qui deviendront plus
solides au cours de la décennie suivante. La période reste également
marquée par le précédent de Vitrolles : après la victoire de Catherine
Mégret en 1997 lors d’une partielle sous les couleurs du FN avec 53 %
des voix, la dissidence MNR conserve la municipalité une en 2001 avec
45,3 % dans une triangulaire, avant que l’invalidation du scrutin puis
la nouvelle élection de 2002 ne fassent perdre la ville à la droite
nationale au profit de la gauche.
Les municipales de 2014, avec une participation de 63,5 % au premier
tour, marquent une réimplantation spectaculaire du FN. Au premier tour,
le parti obtient 4,8 % des suffrages exprimés, tandis que les listes
dissidentes à sa droite sont réduites à 0,1 %. Un autre phénomène
important tient à la recomposition de la droite : les listes « divers
droites » deviennent dominantes avec 24,5 % des suffrages, devant les
listes d’union de la droite principalement formées autour de l’Union
pour un mouvement populaire (UMP) et de l’Union des démocrates et
indépendants (UDI) qui n’obtiennent que 11,6 %; les listes exclusivement
UMP recueillent 6,9 %, et les listes centristes ou UDI, 2,8 %. Le FN
obtient alors plus de 1 200 conseillers municipaux et remporte plusieurs
mairies : Le Luc, le Pontet, Cogolin, Hayange, Beaucaire,
Villers-Cotterêts, Fréjus et en coalition Béziers avec Robert Ménard. Le
scrutin de 2014 est également marqué par plusieurs performances très
fortes. À Saint-Gilles, Gilbert Collard échoue à reconquérir la mairie,
mais obtient 48,5 % des suffrages au second tour, Plus largement, le FN
se qualifie pour le second tour, ou se trouve en position d’arbitre,
dans plus de quatre-vingt-dix villes de plus de 50 000 habitants. Il
dépasse les 30 % dans plusieurs communes, notamment Brignoles,
Perpignan, Villeneuve-sur-Lot et Forbach. Ces victoires permettent au
parti de disposer de nouveaux cadres locaux et de préparer de futurs
élus à l’Assemblée nationale et au Sénat.
Enfin, les élections municipales de 2020, organisées dans le contexte
de la pandémie de Covid-19, se caractérisent par une participation
historiquement basse de 44,6 % au premier tour. Le RN (nouvelle
dénomination du FN depuis 2018) obtient seulement 2,3 % des suffrages
exprimés et 827 conseillers municipaux, soit une baisse d’environ 45 %
du nombre de ses élus par rapport à 2014. Les autres formations situées à
sa droite recueillent 0,2 % des suffrages et 157 élus (CNI, Debout de
la France, Mouvement pour la France, etc.). Malgré ce recul important,
le RN conserve plusieurs bastions : David Rachline est réélu dès le
premier tour à Fréjus avec 50,6 % des voix ; Fabien Engelmann l’emporte
largement à Hayange en Lorraine avec 74,2 %; Robert Ménard est reconduit
à Béziers avec 60,8 %; Julien Sanchez est réélu à Beaucaire avec 59,5
%. Son principal succès est la conquête de Perpignan par Louis Aliot,
qui devient ainsi la première personnalité du RN à diriger une ville de
plus de 100 000 habitants depuis Toulon en 1995.
Pris dans son ensemble, ce parcours montre une trajectoire en trois
temps : une émergence marginale mais fortement médiatisée dans les
années 1980 autour de Dreux, une première phase d’enracinement municipal
culminant en 1995 avec plusieurs conquêtes de mairies, toutes perdues
ou les élus l’ont quitté pour réintégrer de plus larges coalitions de
centre droit ou de droites, puis une séquence de reflux très fort dans
les années 2000 avec la double saignée de la scission du MNR et de la
dynamique droitisante de l’UMP sous la férule de Nicolas Sarkozy, avant
la reconstruction locale observée à partir de 2014 et la victoire
symbolique de Perpignan en 2020.
I) Contraintes institutionnelles et électorales du vote en faveur de la droite nationale
Une première lecture de la faiblesse du FN et, encore dans une
moindre mesure, du RN peut relever d’une approche de type
néo-institutionnaliste historique. Celle-ci insiste sur la notion de
dépendance (path dependency), c’est-à-dire sur le poids des choix
institutionnels initiaux et sur la manière dont les institutions, une
fois établies, orientent durablement les comportements des acteurs
politiques. Dans cette perspective, l’organisation du système municipal
français, marquée par la centralité de la commune, la personnalisation
des exécutifs locaux et l’importance des réseaux d’élus, tend à
favoriser les formations disposant d’une implantation ancienne et de
solides réseaux de notables.
La première étape majeure est la loi du 19 novembre 1982, appliquée
pour la première fois lors des élections municipales de 1983. Cette loi
introduit dans les communes de plus de 3 500 habitants un scrutin de
liste à deux tours combinant prime majoritaire et représentation
proportionnelle, afin d’assurer à la fois la stabilité des exécutifs
municipaux et la représentation des minorités au sein des conseils
municipaux. Elle prévoit également des mécanismes d’alliances entre les
deux tours : les listes ayant obtenu au moins 10 % des suffrages
exprimés peuvent se maintenir au second tour, tandis que celles ayant
obtenu au moins 5 % peuvent fusionner avec une autre liste. Il apparaît
rapidement, au sein de la coalition formée par le Rassemblement pour la
République (RPR) et l’Union pour la démocratie française (UDF),
notamment après la perte du pouvoir présidentiel en 1981, qu’il ne
fallait pas s’engager dans un élargissement des listes électorales au
premier ou au second tour en direction du FN. Une telle stratégie
risquait en effet de contribuer à l’installation durable d’un concurrent
politique susceptible de s’implanter localement. Dès lors, une partie
importante de la droite et du centre droit considère qu’il est
préférable d’isoler le FN plutôt que de lui offrir une légitimité
électorale par des alliances.
Cette stratégie d’isolement s’explique également par le contexte
local des élections municipales de 1983 : dans de nombreuses villes, les
notables et élus locaux de la droite traditionnelle ne dépendaient pas
du soutien du FN pour conserver leurs positions. Par ailleurs, une
fraction non négligeable du centre droit et de la droite demeurait
profondément réticente à toute alliance avec un parti dont les origines
politiques étaient marquées par des courants hostiles au gaullisme et
issus, pour certains, des milieux liés à l’antigaullisme de
l’après-guerre d’Algérie.
Une seconde réforme importante intervient avec la loi du 17 mai 2013,
qui abaisse le seuil d’application du scrutin de liste à 1 000
habitants (contre 3 500 auparavant). Cette loi renforce également la
parité femmes-hommes et introduit le système du fléchage, permettant
l’élection simultanée des conseillers municipaux et des conseillers
communautaires au sein des intercommunalités. Le développement des
intercommunalités a profondément transformé les conditions d’accès au
pouvoir local. Ces structures de coopération entre communes, communautés
de communes, communautés d’agglomération, communautés urbaines ou
métropoles reposent largement sur des logiques de coalition entre forces
politiques présentes dans les conseils municipaux et des appels à des
compromis parfois aussi entre les centres droits et les centres gauches.
Dans ce cadre, les formations politiques comme le FN, qui ne
parviennent pas à s’insérer dans des alliances locales, se trouvent
structurellement désavantagées dans l’accès aux exécutifs intercommunaux
alors qu’ils prennent une place croissante dans la gouvernance
territoriale.
Paradoxalement, cette monopolisation du pouvoir municipal et
intercommunal par la droite et le centre droit dans plusieurs
territoires n’a pas empêché la persistance de difficultés structurelles
liées à la gestion locale, notamment en matière de sécurité, de finances
publiques ou de capacité fiscale des collectivités. Dans certaines
grandes villes, comme Marseille et sa métropole, ces tensions ont
contribué à nourrir un discours critique à l’égard des élites locales et
à redynamiser l’espace politique de la droite nationale. Ces situations
ont parfois ouvert des opportunités à de nouveaux acteurs politiques
issus de la droite traditionnelle mais en quête d’espaces d’expression
politique. À l’image de ce que l’on avait déjà observé au milieu des
années 1980, certains militants ou cadres locaux, confrontés à des
perspectives limitées d’ascension au sein de leur propre famille
politique, ont pu être tentés de rejoindre ou de soutenir des formations
situées plus à droite. Des trajectoires individuelles, comme celle de
Franck Allisio à Marseille, ancien membre de l’UMP, illustrent ce type
de recomposition politique locale.
Enfin, la loi du 21 mai 2025, applicable aux élections municipales de
2026, généralise le scrutin de liste paritaire à toutes les communes, y
compris celles de moins de 1 000 habitants. Elle supprime ainsi le
scrutin majoritaire plurinominal avec panachage qui prévalait dans les
petites communes, au profit de listes paritaires alternant femmes et
hommes, sans possibilité pour les électeurs de modifier les bulletins.
La réforme électorale récente pourrait produire des effets plus
ambivalents qu’il n’y paraît à première vue pour le RN qui s’y était
opposé. En effet, elle ne bénéficiera pas nécessairement uniquement aux
formations politiques déjà bien implantées localement. Dans de
nombreuses communes de petite taille, notamment celles de moins de 1 000
habitants, la constitution de listes complètes demeure souvent
difficile. Dans ce contexte, les maires sortants ou les responsables
locaux peuvent être tentés d’élargir leurs listes en intégrant un
maximum de candidats disponibles, parfois indépendamment de leurs
affiliations partisanes strictes.
Cette situation peut conduire, de manière consciente ou non, à
l’intégration de sympathisants ou d’électeurs proches de la droite
nationale dans des listes locales. Elle a pu également faciliter, dans
certains territoires, la constitution de listes explicitement liées au
RN, dans la mesure où l’appareil militant du parti, bien que sans
commune mesure avec celui dont disposait le RPR dans les années 1980,
demeure aujourd’hui l’un des plus structurés en termes de militants, de
sympathisants et d’adhérents parmi les formations politiques françaises.
Dans cette perspective, les résultats des prochaines élections
municipales devront être observés avec attention afin d’évaluer la
capacité du parti à transformer son influence électorale nationale en
implantation locale durable dans ces communes. Un indicateur
particulièrement révélateur sera également le nombre de parrainages de
maires qu’il pourrait obtenir lors des élections présidentielles de
2027. Depuis la première candidature de Jean-Marie Le Pen en 1974,
l’obtention des signatures nécessaires pour se présenter à l’élection
présidentielle a régulièrement constitué un défi pour la droite
nationale, révélant les difficultés persistantes de son implantation
parmi les élus locaux.
II) À la recherche de la professionnalisation municipale comme levier du futur pouvoir national
Une lecture strictement néo-institutionnaliste ne suffit pas, à elle
seule, à rendre compte des difficultés persistantes rencontrées par le
FN, puis par le RN, lors des élections municipales ou de ses nouvelles
capacités d’attraction. Depuis les années 1980, les formations de la
droite nationale ont en effet été régulièrement confrontées à une forte
instabilité de leurs élus locaux, sous l’effet combiné des choix
stratégiques du parti et individuels, des processus de notabilisation
et, plus récemment, des dynamiques de professionnalisation partisanes. À
presque chaque mandature municipale depuis 1983, une part importante
des conseillers municipaux élus sous leurs couleurs a quitté le parti ou
a participé à des dissidences internes, comme on l’a déjà souligné avec
le MNR.
Cette instabilité organisationnelle illustre les difficultés
structurelles du parti à maintenir durablement des cadres
intermédiaires, pourtant essentiels dans un système politique écrasé par
la présidentielle et qui in fine se structurent aussi par les baronnies
locales. L’absence prolongée de cadres intermédiaires a longtemps
limité la visibilité locale du parti et sa capacité à apparaître comme
une force crédible de gouvernance municipale. Dans cette perspective, la
distinction classique proposée par Maurice Duverger entre partis de
cadres et partis de masse (Partis politiques, 1951) demeure
particulièrement éclairante. Pendant longtemps, le FN puis le RN n’ont
relevé pleinement d’aucune de ces deux catégories : ils ne disposaient
pas d’un réseau dense de notables comparable à celui des partis
traditionnels, mais ils n’ont pas non plus constitué un véritable parti
de masse capable de mobiliser durablement un grand nombre d’adhérents
afin d’investir des listes municipales sur l’ensemble du territoire.
Par ailleurs, la droite nationale a également été confrontée aux
effets du modèle des « partis cartel », théorisé par Richard Katz et
Peter Mair (Changing Models of Party Organization and Party Democracy,
1995). Dans ce modèle, les partis politiques tendent à s’appuyer de plus
en plus sur les ressources institutionnelles de l’État plutôt que sur
leurs bases militantes traditionnelles. Cette évolution tend à favoriser
les formations politiques déjà installées dans les institutions. Pour
un parti longtemps marginalisé dans le système politique comme le FN
puis le RN, cette transformation a constitué un obstacle supplémentaire à
son implantation locale, dans la mesure où il disposait de moins de
ressources institutionnelles que les partis établis et ne pouvait donc
construire aussi facilement des réseaux de clientèle politique locale.
L’analyse territoriale met en évidence une dissociation relativement
forte entre les zones de forte implantation électorale du FN puis du RN
et sa capacité d’implantation municipale effective. Depuis les années
1980, la géographie électorale de ce courant politique s’est
progressivement structurée autour d’un axe, allant du Havre à Perpignan
(Pascal Perrineau, La France au Front, 2014), tout en excluant largement Paris et une grande partie de la région parisienne.
Un paradoxe apparaît cependant : les premiers succès électoraux
significatifs du FN dans les années 1980 se situent précisément en
région parisienne et sa « large extension, notamment à Dreux lors des
élections municipales de 1983. Pourtant, ces territoires ne se sont pas
transformés en bastions municipaux durables. Bien au contraire,
aujourd’hui encore, malgré des scores parfois élevés dans certaines
zones périurbaines, l’implantation municipale du parti y demeure
limitée, même si le RN conserve des relais politiques ou parlementaires
dans des départements comme les Yvelines, l’Essonne, la Seine-et-Marne,
une autre « extension large », l’Oise et l’Aisne et la Seine-Maritime.
Les premières conquêtes municipales significatives et durables se
situent plutôt dans le sud-est de la France. En 2026, c’est
principalement dans cette zone que le RN et ses alliés peuvent remporter
de nouvelles municipalités. Toutefois, ces conquêtes anciennes et
potentielles demeurent confrontées à un système politique local
fortement structuré par des réseaux de notables, souvent issus de la
droite et du centre droit. Dans ces territoires, les électeurs ont
longtemps privilégié des figures locales issues du Rassemblement pour la
République, du Parti républicain puis de l’Union pour un mouvement
populaire, capables d’incarner une identité territoriale et une
expérience de gestion municipale. Le cas de Nice illustre
particulièrement ce phénomène. Ville historiquement ancrée à droite,
elle a été dirigée par des figures comme Jacques Médecin. Dans les
années 1990, le FN y réalise néanmoins des scores élevés avec Jacques
Peyrat, élu maire en 1995 après s’être éloigné progressivement du parti
pour incarner une figure de rassemblement de la droite locale, presque «
classique ». L’alliance conclue en 2024 entre une partie de la droite
républicaine conduite par Éric Ciotti et le RN lors des élections
législatives recrée les conditions de la victoire de la droite
nationale, mais de nouveau par la notabilisation. Les responsables du RN
ne s’y sont pas trompés. Au-delà du cas des Alpes-Maritimes, ils ont
d’ailleurs massivement investi des parlementaires élus en 2022 et/ou des
collaborateurs parlementaires, des conseillers régionaux élus en 2021
ou lors d’échéances antérieures, faisant que leurs têtes de listes sont
en moyenne les plus jeunes de France. Les listes, bien qu’elles
demeurent un exercice délicat en raison de la diversité des profils à
agréger, témoignent aussi de cette volonté d’apparaître non plus
seulement comme les porteurs d’une identité politique singulière, mais
comme des gestionnaires maîtrisant les nouvelles techniques de
management public. Aux « aficionados » et aux « fidèles grognards » de
Jean-Marie Le Pen ont succédé des jeunes professionnels, bardés de
diplômes pour certains, en quête de nouvelles fonctions politiques mais
cette fois-ci exécutives…
Malgré cette stratégie de notabilisation et de professionnalisation,
la coalition RN-UDR ne parvient pas à présenter des listes dans
l’ensemble des préfectures de France métropolitaine et d’outre-mer.
Plusieurs territoires ruraux ou montagneux restent dépourvus de listes,
notamment dans les préfectures de : Foix, Mende, Rodez, Aurillac, Le
Puy-en-Velay, en Guadeloupe et en Martinique. Plus préoccupante encore
est l’absence de listes dans plusieurs préfectures de la région
parisienne : Bobigny, Créteil, Pontoise, Melun et Saint-Denis. Dans
d’autres préfectures, la coalition a également rencontré des difficultés
à présenter des candidatures, comme à Vesoul, Périgueux ou
Saint-Brieuc, où pourtant ils disposent de parlementaires et de
conseillers régionaux très implantés.
Dans le même temps, la coalition RN-UDR développe des alliances
locales avec des notables ou des formations politiques locales,
notamment à Nevers, Angoulême, Cayenne, Mâcon ou Montauban. Des accords
avec des acteurs locaux conservateurs ou autonomistes de droite
apparaissent également à Chalon-sur-Saône, à Chartres, à Bastia et à
Nouméa. Parallèlement, la coalition doit faire face à la concurrence du
parti Reconquête, mais dans seulement quatre préfectures, mais de taille
: la liste menée par Sarah Knafo à Paris dépasserait désormais les 10 %
dans certaines enquêtes d’opinion publiées en février 2026, alors que
la liste RN-UDR oscillerait entre 3 % et 6 %, avec Thierry Mariani,
ancien ministre de Nicolas Sarkozy.
Malgré ces difficultés dans certaines préfectures, somme toute
limitées, le parti développe une implantation nouvelle, marquée par une
volonté de professionnalisation, dans les sous-préfectures et les villes
moyennes, notamment dans le sud-ouest et dans certaines régions
industrielles du nord et de l’est, mais aussi dans l’Ouest. On observe
ainsi des candidatures dans plusieurs villes présentant un potentiel
électoral significatif, susceptible de se traduire par un nombre accru
d’élus et, éventuellement, par cinq à six conquêtes municipales. Ces
candidatures se répartissent dans plusieurs régions.
Provence-Alpes-Côte d’Azur : Menton, Cagnes-sur-Mer, Grasse,
Carpentras, Istres. Occitanie : Alès, Narbonne, Saint-Gaudens, Muret,
Tarbes. Nouvelle-Aquitaine : Aubusson, Brive-la-Gaillarde, Langon,
Lesparre-Médoc, Libourne, Mont-de-Marsan, Mirande, Bergerac,
Sarlat-la-Canéda, Villeneuve-sur-Lot, Bayonne, Cognac. Centre-Val de
Loire : Bourges, Vierzon, Montargis, Bourgogne-Franche-Comté : Beaune,
Autun, Clamecy. Grand Est : Épernay, Reims, Forbach, Sarreguemines,
Sedan, Rethel, Saint-Dizier, Mulhouse, Sélestat, Wissembourg.
Hauts-de-France : Saint-Quentin, Lens, Cambrai, Douai, Valenciennes,
Dunkerque, Boulogne-sur-Mer, Calais. Normandie : Dieppe, Pays de la
Loire : La Flèche, Sablé-sur-Sarthe, Segré-en-Anjou Bleu, Saint-Nazaire.
Bretagne : Lannion, Fougères. Auvergne-Rhône-Alpes : Vichy, Vienne,
Thonon-les-Bains
La sociologie des candidats investis par le RN témoigne également
d’une transformation notable. Le parti ne remplit plus aujourd’hui, ou
beaucoup moins qu’auparavant, la fonction tribunitienne qui
caractérisait historiquement le FN dans les années 1980 et 1990, période
durant laquelle il portait essentiellement la voix d’un électorat
protestataire et populaire que l’on retrouvait y compris dans la
composition des listes. L’exemple de Louis Aliot, maire de Perpignan,
illustre cette tentative de synthèse entre identité partisane et
logiques classiques de notabilité locale, jusqu’à être considéré comme
le « 3ᵉ meilleur maire de France » en février 2026 par le magazine
Challenges ! L’objectif fixé par le RN est clair : Les candidatures
municipales jouent ainsi un rôle de formation politique et de
socialisation électorale, permettant aux candidats d’acquérir visibilité
locale, expérience politique et capital social et électoral pour
d’autres scrutins : les quatre députées RN des Pyrénées-Orientales sont
sorties du laboratoire communal de Perpignan et de sa communauté de
communes…
Conclusion
L’évolution du FN-RN lors des élections municipales révèle un double
mouvement. D’une part, la droite nationale connaît une transformation
progressive : longtemps tribunitienne, elle cherche désormais à se
professionnaliser et à se notabiliser. D’autre part, elle tente de
convertir cette évolution organisationnelle en une implantation
territoriale durable, condition essentielle pour transformer une
puissance électorale nationale en pouvoir politique local et, à terme,
en capacité de gouvernement à l’échelle nationale.
Cette stratégie se heurte néanmoins à plusieurs limites : une
implantation municipale inégale, une forte dépendance aux configurations
locales et aux réseaux de notables, ainsi qu’une concurrence accrue au
sein de l’espace politique de la droite, y compris de la droite
nationale comme à Paris. Ces contraintes pèsent sur la capacité du parti
à transformer ses succès électoraux nationaux en positions de pouvoir
local.
Dans cette perspective, le RN (et ses alliés) pourrait sortir
renforcé des élections municipales en termes de visibilité et de
progression électorale, sans pour autant exercer la gouvernance
municipale dans autant de villes qu’il le souhaiterait. Le parti
pourrait ainsi disposer de plus de 2 000 conseillers municipaux, un
niveau inédit dans son histoire. Ces élus joueront un rôle important
dans la structuration locale du parti et dans les futurs scrutins
sénatoriaux, où le collège électoral municipal est déterminant, tout en
constituant un point d’appui supplémentaire dans la perspective de la
conquête de l’Élysée lors de l’élection présidentielle de 2027. C’est là
tout le paradoxe : cette faiblesse relative à l’échelle municipale ne
devrait pas nécessairement compromettre la capacité du parti à
apparaître comme une force crédible dans la conquête du pouvoir
national. Une exception notable demeure toutefois : sa très faible
implantation à Paris, dans les départements les plus peuplés
d’Île-de-France et dans la majorité des grandes métropoles régionales, à
l’exception de Marseille et de Nice où ils pourraient l’emporter.
Cette dissociation entre force électorale nationale et faiblesse
relative dans la détention du pouvoir local n’est pas propre au cas
français ; elle renvoie plus largement aux conditions institutionnelles
d’accès à la gouvernance locale pour les droites nationales en Europe.
Une lecture comparative montre en effet que leur institutionnalisation
ne suit pas partout les mêmes voies. Elle dépend étroitement de la
structure territoriale de l’État, de la distribution verticale des
compétences et de la capacité de ces partis à nouer des coalitions avec
les droites conservatrices ou libérales.
Dans les États fortement régionalisés ou fédéraux, l’échelon
intermédiaire de gouvernement peut constituer une ressource décisive de
légitimation. En Italie, la centralité politique des régions a permis à
la Lega puis à Fratelli d’Italia d’inscrire leur stratégie de conquête
dans des arènes régionales dotées de compétences substantielles, faisant
de la maîtrise des exécutifs régionaux un levier de crédibilisation
gouvernementale (McDonnell, Duncan & Werner, Annika, Respectable
radicals: Why some radical right parties enter the mainstream, 2019).
“Respectable radicals: Why some radical right parties enter the
mainstream.” En Autriche, la solidité institutionnelle des Länder et
leur représentation dans l’architecture fédérale ont de longue date
favorisé l’enracinement territorial du FPÖ, lequel a pu convertir plus
aisément ses succès électoraux en positions de pouvoir infra-étatiques. À
l’inverse, en Espagne, Vox a surtout cherché à compenser sa faiblesse
d’implantation municipale par une insertion dans des majorités
régionales construites avec le Partido Popular ; cette stratégie a
cependant révélé sa dépendance à la logique de coalition, comme l’ont
montré les ruptures intervenues en 2024 dans plusieurs communautés
autonomes, comme celle de Madrid.
Le cas français apparaît dès lors plus compréhensible : la faiblesse
municipale du Rassemblement national (RN) ne doit pas être analysée
uniquement comme un retard organisationnel ou militant, mais aussi comme
l’effet d’une configuration institutionnelle dans laquelle la commune
demeure l’espace central de la notabilité politique. Dans ce contexte,
le FN puis le RN accèdent plus difficilement aux ressources de coalition
et aux réseaux d’intermédiation locale. Là où certaines droites
nationales européennes ont pu s’institutionnaliser par l’exercice de
responsabilités régionales ou fédérées, notamment dans les régions en
Italie ou dans les Länder en Autriche, le RN reste plus fortement
confronté à l’épreuve municipale.
En ce sens, la comparaison européenne ne relativise pas la
singularité française ; elle permet au contraire de mieux comprendre
pourquoi, en France, l’accès au gouvernement national peut partiellement
se dissocier de l’exercice préalable d’un pouvoir local dense, sans
toutefois pouvoir s’en affranchir complètement. L’absence de conquête
d’exécutifs régionaux lors des élections régionales de 2021 a d’ailleurs
constitué un moment de doute au sein des élites politiques de la droite
nationale française. Elle a non seulement fragilisé la crédibilité de
leur stratégie d’institutionnalisation territoriale, mais aussi
contribué à ralentir leur progression électorale dans certaines « terres
de mission », notamment en Île-de-France et dans le Grand Ouest.
Depuis
2011, Philippe Poirier est titulaire de la Chaire de recherche en
études parlementaires de l’Université du Luxembourg. Fondateur et
directeur des études du Master en Études parlementaires, il dirige
depuis 2014 la collection Études parlementaires aux Éditions
Bruylant–Larcier. Il est également professeur invité à Sciences Po
Rennes et à Sciences Po Paris – Collège européen à l’Université de Turin
et à l’Université de l’Égée. Expert reconnu au niveau européen, il est
depuis 2013 membre du Groupe d’États contre la corruption du Conseil de
l’Europe (GRECO), expert du Haut Conseil de l’évaluation de la recherche
et de l’enseignement supérieur (HCERES) depuis 2021, membre du comité
scientifique de l’École doctorale de droit de l’Université de Sienne, du
conseil scientifique d’ERDIC (Université du Pirée) et celui du Centre
international de formation européenne (CIFE). Entre 2016 et 2020, il a
cofondé et codirigé l’école doctorale européenne GOVUNET (Action Jean
Monnet), rassemblant huit universités européennes. Il est enfin l’auteur
ou directeur de plus de 120 publications scientifiques en anglais,
français, allemand, grec, italien et espagnol, parmi lesquelles Res
publica et parlement (2023), Les Conseils d’État en Europe (2023) et
Parliamentary Diplomacy and Multilevel Governance (2023), Overview of
the Relationship Model Between Parliament and Constitutional Court
across European, Latin America and Canada (2025), Les lanceurs d’alerte
dans l’Espace francophone (2025).
https://nouvellerevuepolitique.fr/philippe-poirier-le-rn-a-lepreuve-des-municipales-forces-et-faiblesses-2/
