février 15, 2026

Quand Le Monde fait le procès d'une anthropologue menacée de mort !

Merci Le Monde
. Je suis très fière de cet épinglage. Vous avez raconté n’importe quoi sur moi, mais vous êtes obligés ici de reconnaître que le frérisme dont j’ai analysé les ressorts dans un livre que vous avez voulu tuer est une réalité française.
J’ai gagné une chose : vous prenez le thème au sérieux, vous êtes moins virulents. Et si vous m’accordiez à présent un entretien sans avoir recours à des collègues témoignant sous anonymat ?
Je vous embarrasse, mais le monde académique lui se tait.
(Par ailleurs sachez que je n’ai à ce jour perdu aucun procès. J’en ai gagné.)
 
Florence Bergeaud-Blackler
 

 
 
Quand Le Monde fait le procès d'une anthropologue et pas sans arrière pensée
 
Réponse de FBB à l’article « La chercheuse du CNRS qui embarrasse le monde académique » Le Monde, 14 février 2026 – Youness Bousenna A paraître dans la Nouvelle Revue Politique.
 

 
En 2023, Le Monde avait déjà tenté de torpiller mon livre Le Frérisme et ses réseaux en publiant des articles truffés d’erreurs, et fondés sur des témoignages... anonymes, par definition invérifiables[1]. Rien n’y a fait : le livre est devenu un best-seller, traduit en plusieurs langues. Il a depuis inspiré un rapport du ministère de l’Intérieur commandé par le président Macron, un rapport du Sénat, un débat parlementaire et une résolution adoptée à l’Assemblée Nationale. C’est un franc succès. Je remercie donc M. Bousenna de contribuer une nouvelle fois, bien malgré lui, à la diffusion de mes travaux et de me donner l’occasion de répondre aux bêtises que l’on lit sur les réseaux sociaux et dont il se fait le porte-voix.
 
Reconnaissons-lui cependant un progrès : cette fois, l’article est moins virulent que ceux de 2023. Mais il n’en reste pas moins plein d’erreurs factuelles, d’approximations et de biais que je me propose de relever.
 
La séquence Thinkerview : un journaliste du Monde trompé par les réseaux sociaux
 
Le Monde ouvre l’article sur un prétendu « malaise » lors de mon passage sur Thinkerview le 7 octobre 2025. L’ironie est cruelle : le journaliste qui me reproche d’être trop présente sur X a manifestement forgé son opinion sur la base de montages qui ont circulé sur ces réseaux sociaux. Certes il écrit moins de posts que moi, mais c’est sans doute parce qu’il passe plus de temps à consulter ceux des autres. Pour ma part j’utilise les réseaux sociaux pour faire connaitre mes analyses et mes travaux, là où je peux le faire.
 
La séquence a été inversée dans les versions virales, comme chacun peut le vérifier en visionnant l’intégralité de l’entretien[2]. Voici ce qui s’est réellement passé : dans cette vidéo j’explique pourquoi je ne lis pas le Coran en arabe. 
 
 Je commence à raconter que je suis partie en Syrie pour apprendre l’arabe, et avant que j’aie pu terminer ma phrase, l’animateur m’interrompt par une expression que je ne comprends pas. Il est placé dans la pénombre (c’est le concept) et comme il ne peut pas parler sans être enregistré, il fait de grands gestes que je n’identifie pas, d’où ma surprise. L’expression « Kulu tamam » est du dialectal égyptien, que je n’ai jamais entendu lors de mon séjour en Syrie en 1994 à l’IFEAD (Institut Français d’Etudes à Damas). Je tente une interprétation et je dis : « manger » car en arabe classique, كُلْ (kul) qui se prononce « koul » est l’impératif du verbe أَكَلَ (akala), kul signifie « mange ! ». Ma compréhension est logique à partir de l’arabe classique. Mais de nombreux internautes manifestement ignorants de l’arabe et de l’existence de plusieurs dizaines de dialectes arabes, falsifient la séquence et la font tourner en prétendant, à tort, que j’aurais menti.
 
 Le journaliste reproduit dans les colonnes du Monde une manipulation née sur les réseaux sociaux. Pour un auteur du « quotidien de référence », c’est un sérieux problème de vérification des sources. Le problème, c’est que des députés se sont saisis de cette rumeur pour agiter leur réseau contre moi pendant des mois conduisant à un harcèlement organisé de dizaines voire centaines de messages insultants et menaçants chaque jour. Souhaite-t-il relancer la machine ?
 
Deux contre-vérités en une seule phrase
 
Le journaliste écrit :
 
« L’ancien Twitter est le terrain de jeu favori de cette chercheuse du CNRS particulièrement controversée depuis la parution de l’ouvrage Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête ». 

Cette phrase est doublement fausse.
Premièrement, X n’est pas mon « terrain de jeu ». C’est un outil de communication que j’utilise, comme des milliers de chercheurs dans le monde, pour diffuser mes travaux et répondre aux attaques dont je fais, hélas trop souvent, l’objet. De fausses informations se retrouvent dans des journaux comme le Monde (source valide pour Wikipédia) qui permettent ensuite à des wikipédistes - dont on connait la motivation politique [3]- de les insérer sur ma fiche. Celle-ci qui contient de très nombreuses erreurs et d’omissions est ensuite lue dans le monde entier... ce qui a des répercussions professionnelles sérieuses : des contrats de recherche annulés, des universitaires qui hésitent à m’inviter craignant pour leur réputation même s’ils ne sont pas en désaccord avec mes thèses. Wikipédia peut rendre un chercheur « radioactif » et ruiner sa réputation et sa carrière. Est-ce cela l’objectif de l’article ?
 
Deuxièmement, ni moi ni mon livre ne sommes controversés. Mon livre n’a pas donné lieu à une « controverse », terme qui supposerait un débat scientifique entre pairs sur le fond de mes thèses et des leurs. Ce qu’il a suscité, c’est un acharnement systématique provenant de deux sources médiatisées par des journaux plutôt complaisants : la frérosphère, dont les réseaux d’influence sont justement l’objet de mon enquête, et une gauche radicale idéologiquement hostile à toute critique de l’islamisme. Le journaliste, en reprenant cette grille de lecture sans la questionner, montre davantage d’empathie pour mes détracteurs que de rigueur journalistique.
 
Plaintes et signalements : un inventaire trompeur
 
L’article affirme que je fais l’objet de « signalements excédant la dizaine » et d’« au moins cinq plaintes déposées, dont trois instruites ». C’est faux. Et précisons les choses : à ce jour je n’ai perdu aucun procès, j’en ai gagné. Certaines des plaintes mentionnées n’ont pas été effectivement déposées. Brandir des chiffres de signalements sans en préciser l’issue ni le profil des plaignants relève davantage de l’intimidation que de l’information.
 
Passons en revue quelques cas cités où le journaliste se fait procureur omettant quelques cruciaux détails.
Nedjib Sidi Moussa. J'ai en effet qualifié M. Sidi Moussa de « pauvre con ». Le contexte éclaire cette réaction. Au moment où Boualem Sansal, enlevé par les autorités algériennes, se trouvait détenu sans recours dans une cellule, M. Sidi Moussa a fait le choix de l'accabler publiquement prenant le risque d'aggraver sa situation. J’assume cette réaction face à une telle indignité. Pourquoi le journaliste a-t-il effacé le contexte ?
 
John Tolan. Contrairement à ce qu’affirme le journaliste, John Tolan n’a pas porté plainte en justice contre moi. Quant au projet EuQu (« Coran européen »), financé à hauteur de près de 10 millions d’euros par l’Union européenne, je maintiens qu’il peut servir un récit conforme aux intérêts de la confrérie comme je l’ai déclaré au Figaro[4].
 
El Yamine Settoul. Le journaliste omet de mentionner que ce chercheur apparait sur une video en compagnie d’un gradé des gardiens de la Révolution iranienne. Il y a là, me semble-t-il, de quoi s’interroger légitimement. Le journaliste lui accorde un long droit de parole pour se plaindre d'un « amalgame » et d'un éventuel impact sur le renouvellement de son détachement au ministère des armées tout en reconnaissant lui-même que « rien ne permet formellement » d'établir ce lien. On appréciera la rigueur : une insinuation présentée comme un fait, immédiatement démentie par celui-là même qui la formule. Quant à la vidéo en compagnie d'un gradé des gardiens de la Révolution, M. Bousenna n'en souffle mot. Le lecteur jugera de quel côté se situe l'omission.
 
Haouès Seniguer. Sa proximité avec la frérosphère n’est pas un secret et cela n’est d’ailleurs nullement interdit en France[5]. C’est un choix qu’il a fait. Mais ce choix éclaire son hostilité à mon endroit, hostilité qui s’est traduite par des publications susceptibles de ruiner ma carrière et de me mettre physiquement en danger. Rappelons que je vis sous protection policière en raison de menaces de mort. Je note que M.Bousenna, à l’inverse du traitement qu’il m’a réservé, avait été plutôt complaisant avec M.Seniguer[6].
 
Margot Dazey. Le journaliste rapporte la recension de Mme Dazey, qui qualifiait mon raisonnement d'« intrinsèquement complotiste ». Rappelons qu'en science, on répond à une thèse par une contre-thèse argumentée, non par un diagnostic infamant et disqualifiant. Que j'aie vivement réagi à une recension qui m'accusait publiquement de complotisme dans une revue de l'IREMAM — laboratoire dont je connais les orientations pour y avoir travaillé dix ans — n'a rien de surprenant. M. Bousenna omet évidemment ce contexte pour ne retenir que ma réaction.
 
L'IREMAM et le CNRS. M. Bousenna donne longuement la parole à Vincent Geisser, directeur de l'IREMAM, qui exprime son « incompréhension » et sa « forme de colère » face au fait que je puisse « continuer à injurier et humilier sans réaction des tutelles ». Mais quelles injures, exactement ? L'article ne le dit pas. Le lecteur est invité à s'indigner sans savoir de quoi.
 
La protection fonctionnelle. Le journaliste souligne que Stéphanie Latte Abdallah et Haouès Seniguer bénéficient de la protection fonctionnelle du CNRS, comme s'il s'agissait d'une preuve de ma nocivité. Il omet de rappeler que je bénéficie moi-même de cette protection fonctionnelle pour les menaces et diffamations subies en sus d’une protection policière en raison de menaces de mort.
 
Les chercheurs d'Aarhus et les « 95 pratiques problématiques ». Le journaliste invoque une recension de Lena Kühle et Manni Crone, de l'université d'Aarhus, qui auraient relevé dans mon livre traduit en danois 95 « pratiques problématiques ». Ce chiffre, jeté sans contexte, est destiné à impressionner. Mais M. Bousenna ne précise que cette recension a fait l'objet d'une réponse de ma part qui l’a réduit à moins de vingt. Il ne dit rien non plus de la nature de ces « pratiques » : compter un hyperlien défectueux ou une transcription approximative au même titre qu'une erreur de fond, c'est gonfler artificiellement un bilan pour produire un effet d'accumulation comme l’a montré un chercheur danois[7].
 
Le journaliste du Monde se livre à un exercice singulier : dénombrer mes « attaques » contre « environ 50 chercheurs et près de 30 organisations ». 
 Mais qui sont ces 50 chercheurs et ces 30 organisations ? Quels sont les propos incriminés ? Sur quels faits portaient-ils ? Le lecteur n'en saura rien. Ce procédé porte un nom : c'est l'accusation par le nombre, technique qui consiste à substituer une quantité impressionnante à la démonstration qu'on est incapable de produire.
 
Par ailleurs, nommer des chercheurs dont les positions ou les affiliations posent question, les critiquer publiquement, contester les orientations d'institutions, tout cela s'appelle le débat intellectuel. C'est le quotidien de la vie académique dans le monde entier. Si la critique devient un délit dès lors qu'elle porte sur l'islamisme, ce n'est plus mon compte X qui pose problème à M.Bousenna, c'est la liberté de la recherche que lui a pourtant rappelé le CNRS contacté par lui-même.
 
Le CERIF et le financement.L'article se conclut par une insinuation sur l'indépendance de mes recherches, au motif que le CERIF compterait parmi ses donateurs l'organisation Périclès. Le procédé est classique : la culpabilité par association. Rappelons que le CERIF est une association loi 1901, indépendante, qui ne reçoit que des dons de droite comme de gauche. Et ceci est parfaitement légal et transparent. Quant à la question de la compatibilité avec mon statut de chercheuse au CNRS, il n'y a là aucune irrégularité, mais M. Bousenna laisse planer le doute, c'est tout l'art de l'insinuation sans preuve.
 
De « l’extrême droite » à « la droite » : un recentrage que je salue, mais il reste encore un effort à faire...
 
Je note avec satisfaction que le Monde m’a « recentrée ». Dans les articles de 2023, j’étais présentée comme une figure inspirante de l’ « extrême-droite ». Me voilà désormais simplement « orientée à droite ». C’est un progrès. Le prochain pas sera de reconnaitre que ce qui me fait parler n’est pas un positionnement partisan mais seulement, mon travail de recherche mené depuis des décennies.
 
Rétablissons une réalité simple : je ne travaille pour aucun parti politique. Si une institution républicaine a recours à mes compétences, il est de mon devoir de fonctionnaire de répondre. Je n’ai jamais été membre d’aucune formation politique. Mon seul engagement est envers la connaissance et la recherche scientifique. Que mes travaux soient repris par des responsables politiques ne fait pas de moi une militante, pas plus que la citation des travaux d’un climatologue par un parti écologiste ne ferait de lui un militant vert. Pourquoi le journaliste tient-il tant à me faire passer pour une militante politique ?
 
La Légion d’honneur : un protocole républicain, pas une faveur politique
 
L’article suggère (en sous-titre) que le CNRS ne réagit pas, ce qui sous entend qu’il devrait me sanctionner. Le journaliste ne se contente pas de décrire une situation, il exerce une pression publique sur une institution pour qu'elle prenne des mesures disciplinaires contre une chercheuse !
 
Il tente même de jeter un voile de suspicion sur ma nomination au grade de chevalier de la Légion d’honneur. Rappelons comment fonctionne ce protocole républicain.
 
La Légion d’honneur est accordée par décret du président de la République, sur proposition des ministres, après délibération du conseil de l’ordre présidé par le Grand Chancelier. Les candidatures sont instruites par les préfets et les ministères de tutelle, puis transmises au Premier ministre et au Grand Chancelier. J’ai reçu cette distinction des mains du général François Lecointre, Grand Chancelier de la Légion d’honneur, dans sa propre promotion. C’est un honneur rare et insigne, qui salue plus de vingt ans de recherche « au service de l’intérêt général et de la Nation » [8]. Tenter de réduire cette reconnaissance à un jeu d’influence politique est à la fois inexact et insultant envers l’institution elle-même.
 
L’utilisation trompeuse d’anonymes
 
Ayant échoué à recueillir la réaction de Gilles Kepel - dont il écrit qu’il m’aurait « fait l’honneur » d’écrire ma préface, formulation condescendante -, le journaliste s’emploie à trouver des hommes et des femmes pour me disqualifier. Il ne cite pas les autres “grands noms de la recherche sur l’islamisme” qui auraient refusé de témoigner contre moi. Ce procédé est doublement fautif : d'une part, invoquer des témoins anonymes pour insinuer l’embarras du monde académique relève de l'argument d'autorité sans preuve ; d'autre part le journaliste passe sous silence une autre interprétation. Si ces chercheurs ont décliné, c'est peut-être tout simplement qu'ils n'avaient rien à reprocher à mes travaux, ne souhaitaient pas se prêter à un article à charge, ou bien ne souhaitaient pas exprimer un désaccord dans un simple article de presse.
 
Faute de pouvoir mobiliser « le monde académique » contre moi -bien qu’une partie m’ait manifesté son soutien[9]- M. Bousenna s'emploie alors à trouver des figures politiques pour suggérer que je serais le produit d'une galaxie de droite.
 
Et pour enfoncer le clou, le journaliste explique que "les derniers rendez-vous académiques impulsés par Florence Bergeaud-Blackler" se sont tenus dans des « amphithéâtres inattendus » plutôt que des arènes universitaires. 
 
 Il feint d’oublier que depuis trois ans toutes mes conférences dans les universités et les grandes écoles sont annulées au dernier moment sous des prétextes divers. On y autorise volontiers la tenue de meetings politiques dans les amphis, mais l'on s'offusque qu'une chercheuse du CNRS y présente ses travaux dès lors que ses thèses dérangent quelques agitateurs[10]. Cela, le journaliste l’omet-il sciemment ?
 
Un journalisme militant éloigné de la déontologie, qui veut faire taire
 
La Charte d’éthique professionnelle des journalistes établit que le journaliste « tient la véracité, l’exactitude, l’intégrité, l’équité, l’impartialité pour les piliers de l’action journalistique » et considère « l’accusation sans preuve, la déformation des faits, la non-vérification des faits » comme « les plus graves dérives professionnelles ». Au regard de ces principes, cet article pose plusieurs problèmes sérieux.
 
M. Bousenna reprend sans vérification un montage circulant sur les réseaux sociaux pour construire son entrée en matière. Il présente une accumulation de signalements et de plaintes sans en préciser l’issue, créant une impression de culpabilité par accumulation. Il dissimule des faits importants et le contexte. Il ne me donne pas la parole pour répondre aux allégations précises de l’article. J’aurais accepté un grand entretien sur mes travaux si j’avais été sollicitée. La Charte éthique rappelle pourtant qu’un journaliste « exerce la plus grande vigilance avant de diffuser des informations d’où qu’elles viennent » et « fait en sorte de rectifier rapidement toute information diffusée qui se révélerait inexacte »[11].
 
Cet article vise à produire ce qu’il crée de toutes pièces : une controverse et d’éventuelles mesures disciplinaires par le CNRS. L’idée n’est-elle pas de me réduire au silence ?
 
Florence Bergeaud-Blackler

 
Anthropologue, chargée de recherche au CNRS/GSRL
Présidente du CERIF
 
 

février 14, 2026

Corruption: Vers un renouveau ou un effondrement ?

La France en déclin : recul alarmant de la démocratie selon l’IPC 2025 

Le rapport annuel de Transparency International sur l’Indice de Perception de la Corruption (IPC) pour 2025, sorti le 10 février dernier, dresse un tableau sombre du monde, où la corruption perçue dans le secteur public atteint des niveaux record. Avec une moyenne mondiale à seulement 42 sur 100 – la plus basse depuis plus d’une décennie –, ce baromètre, basé sur 13 sources indépendantes évaluant 182 pays, met en lumière non seulement des dysfonctionnements systémiques, mais aussi un lien inextricable entre corruption et érosion démocratique.

La France, autrefois vue comme un pilier de la transparence en Europe, illustre tragiquement ce déclin : avec un score de 66/100 et un 26e rang mondial, elle confirme un recul constant qui mine ses fondations démocratiques.


 

Un classement mondial qui sonne l’alarme

Globalement, l’IPC 2025 révèle une détérioration généralisée : 122 pays scorent en dessous de 50, signe de corruption grave, tandis que seuls cinq pays dépassent 80/100, contre 12 il y a dix ans. Le Danemark domine avec 89/100, suivi de la Finlande (88), Singapour (84), la Nouvelle-Zélande (81) et la Norvège (81). À l’opposé, des nations comme la Somalie et le Soudan du Sud stagnent à 9/100, illustrant comment la corruption prospère dans les contextes instables. En Europe occidentale et dans l’UE, la moyenne s’établit à 64/100, marquée par des régressions dans des bastions comme la France, le Royaume-Uni (70) ou la Suède (80). Ce recul n’est pas anodin : il coïncide avec une polarisation politique accrue et une influence grandissante des intérêts privés sur les décisions publiques.

Le recul constant de la France : des scandales à la stagnation

La France, avec son score de 66/100, fait partie des 50 pays ayant régressé depuis 2012, un déclin « substantiel et prolongé » alimenté par des scandales persistants. Des affaires comme la condamnation de Nicolas Sarkozy pour financement illégal de campagne en 2012 et détournement de fonds libyens, le détournement de fonds européens par le Rassemblement national (mais pratiqué par bon nombre de partis politiques français), ou encore la gestion opaque du scandale de l’eau minérale impliquant Nestlé, renforcent cette perception négative. Ces incidents soulignent des lacunes dans la législation anticorruption, une application inégale des lois et un affaiblissement des contre-pouvoirs indépendants. En France, 75% des citoyens estiment la corruption « trop importante », et 58% doutent de l’indépendance de la Justice, reflétant une déconnexion profonde entre élites et population.

Ce recul n’est pas isolé : il s’inscrit dans une « surproduction élitiste » où les diplômés des grandes écoles se disputent des postes via des réseaux plutôt que le mérite, favorisant une gestion extractive qui priorise la finance et les multinationales au détriment des classes moyennes.

En conséquence, les inégalités s’aggravent, avec une inertie institutionnelle qui paralyse les réformes sur beaucoup de dossiers brûlants comme l’immigration, la précarité ou la transition écologique. Des sondages récents montrent que 73% des Français qualifient leur président de « mauvais », 65% expriment de la « honte », et 83% jugent le gouvernement incompétent, amplifiant un sentiment d’humiliation et une contestation croissante (voir ici).


Corruption et érosion démocratique : un cercle vicieux

Le rapport met explicitement en garde contre le renforcement mutuel entre corruption et déclin démocratique. Les démocraties à part entière, comme la France aspire à l’être, obtiennent en moyenne 71/100, contre 47 pour les démocraties imparfaites et 32 pour les régimes autoritaires. Pourtant, dans près de deux tiers des pays en baisse depuis 2012, les libertés d’expression, d’association et de réunion sont restreintes, favorisant un environnement propice à la corruption. « La corruption et le déclin démocratique se renforcent mutuellement », note le document, soulignant comment l’abus d’influence sur les processus politiques – via un lobbying opaque et un financement partisan – érode la confiance publique.

En France et en Occident, cette érosion se manifeste par une perte de confiance transversale : 74% envers le gouvernement, 64% envers les médias traditionnels, boostant les sources alternatives. 

L’endogamie élitiste, où une caste restreinte priorise ses privilèges, mène à un « autoritarisme soft » avec des décisions échappant au débat public. En Europe, cela se traduit par un déficit démocratique structurel, avec des politiques imposées depuis Bruxelles sans réelle responsabilité, aggravant les fractures sur l’énergie et la défense. Globalement, la liberté décline pour la 19e année consécutive, avec 60 pays voyant leurs droits politiques et libertés civiles se détériorer, et en France, 95% exigent des actions contre la fraude aux fonds publics.

 

Vers un renouveau ou un effondrement ?

Face à ce constat alarmant, des recommandations émergent : renforcer l’indépendance judiciaire, promouvoir la transparence dans le financement politique et le lobbying, protéger l’espace civique et les lanceurs d’alerte, et lutter contre les flux financiers illicites via des coalitions internationales. Pour la France, combler les lacunes législatives et sanctionner efficacement les abus sont cruciaux pour inverser la tendance.

En somme, l’IPC 2025 n’est pas qu’un chiffre : c’est un appel à réveiller les consciences. La France, en perdant du terrain, incarne le péril d’une démocratie affaiblie par la corruption et la déconnexion élitiste. Un renouveau passe par plus de transparence et de consultations citoyennes, sous peine d’un effondrement plus profond.

https://multipol360.com/la-france-en-declin-recul-alarmant-de-la-democratie-selon-lipc-2025/

 

février 13, 2026

Peter Thiel: La démocratie est incompatible avec la liberté et le capitalisme via Jacques Attali !

La Silicon Valley, l'Antéchrist et l'avenir de l'Europe. 

Pourquoi Peter Thiel, cofondateur de PayPal, Facebook et Palantir, est-il venu à Paris donner une conférence à l'Institut de France sur l'Antéchrist ? 

Selon cet Allemand, devenu citoyen américain après avoir acquis la nationalité néo-zélandaise, la démocratie est incompatible avec la liberté et le capitalisme. Pourtant, à ses yeux, les deux sont nécessaires au progrès scientifique et technique, qui permettra un jour à l'humanité de s'affranchir des contraintes de la rareté, d'atteindre l'immortalité et d'instaurer le Royaume de Dieu sur Terre. 

 


 

S'appuyant sur une lecture très personnelle des Évangiles, Thiel en déduit que tout ce qui entrave le progrès scientifique et technique mènera à la victoire du Mal absolu, qu'il nomme l'Antéchrist, et imposera à terme une gouvernance mondiale totalitaire, hostile au progrès, conduisant à une catastrophe planétaire, l'Apocalypse. 

En réalité, son analyse du concept d'Antéchrist est très superficielle. Il caricature à la fois la conception juive du rôle du Mal dans l'Histoire (selon laquelle le Mal est toujours temporaire et provoque toujours un sursaut salutaire) et la conception chrétienne (pour laquelle le Mal absolu, appelé Antéchrist, est un simulacre du Bien, promettant ordre, paix et sécurité, tout en détruisant en réalité la valeur principale, la liberté). 

Pour Thiel, toute tentative de gouvernance mondiale serait une manifestation de l'Antéchrist, car il s'agirait d'un pouvoir imitant le Bien, promettant le salut en échange de la soumission et niant en réalité la dignité humaine. Pour lui, comme pour nombre de ses pairs de la Silicon Valley, les gouvernements, quels qu'ils soient, ont déjà provoqué une stagnation scientifique et technologique de longue durée par leur ingérence, et nous devons maintenant nous en débarrasser afin de développer toutes les technologies sans entrave, en particulier celles qui contribueront à détruire les pouvoirs étatiques, les banques centrales et toutes les normes mondiales, financières et écologiques. Pour ces personnes, toute prudence face à l'innovation, toute limite à l'artificialisation et à la robotisation, sont inacceptables. 

Ce retour de l'Antéchrist via la Californie n'est ni folklorique ni fortuit : il est le symptôme de l'ambition démesurée d'un groupe social très puissant, celui des GAFA et de la Silicon Valley. Maîtrisant l'IA, les biotechnologies et les neurosciences grâce à des ressources financières quasi illimitées, ces individus s'arrogent désormais la légitimité de mener un projet civilisationnel et de donner un sens à la condition humaine. Ils empruntent donc le vocabulaire de la théologie et parlent d'innovations de rupture comme d'autres parleraient de miracles ; et de valorisations boursières comme d'autres invoqueraient des manifestations de la Providence. De cette manière, ils tentent habilement de mettre le retour de la religion à leur service. 

Confrontés à la difficulté de décrire simplement leur vision positive de la transcendance, leur Parousie, ils fondent leur théologie sur la dénonciation d'ennemis, qu'ils présentent comme les incarnations de mythes négatifs : l'Antéchrist, l'Apocalypse, l'Extinction, la Guerre finale. D'où la résurgence de la pensée de René Girard, pour qui l'Antéchrist est celui qui promet la paix par l'égalité des droits et des conditions de vie, et qui, au contraire, provoque une violence généralisée par une standardisation suicidaire. Ils exigent donc que nous nous résignions à toutes les inégalités, que nous remettions tout le pouvoir aux scientifiques, aux fabricants de nouvelles technologies et aux entrepreneurs capitalistes – autrement dit, à eux-mêmes. 

 En effet, si la Silicon Valley peut légitimement se targuer de contrôler désormais les flux financiers et informationnels, de définir la perception du réel et du vrai, et de s'accaparer une part croissante de ce qui était autrefois la souveraineté nationale, elle est incapable de répondre à une question simple : au nom de quoi agissons-nous ? Tout ce qu'elle sait, c'est que, pour beaucoup, le « progrès » ne suffit plus comme justification morale, puisqu'il engendre l'injustice et détruit la nature. Aussi, pour légitimer leur pouvoir, les maîtres de la Silicon Valley invoquent-ils la fin des temps et appellent à une lutte existentielle contre l'Antéchrist, figure choisie pour désigner l'État et ses dirigeants. En réalité, et plus prosaïquement, tout cela ne sert qu'à donner un vernis philosophique et religieux à leurs luttes économiques (réglementation contre innovation) et politiques (État contre technologues), et à transformer, par des transgressions constantes, un affrontement de pouvoirs en une lutte civilisationnelle. 

Ce n'est pas totalement absurde. Et leurs arguments ne sont pas dénués de fondement : la démocratie et le marché ne suffisent pas à définir un projet de société ; ce ne sont que des bricolages institutionnels ; ils ne peuvent offrir un idéal humain. Et si nous ne parvenons pas à les imprégner de valeurs bien plus élevées, ils seront tous deux emportés par l'individualisme tyrannique des puissants du numérique. 

Particulièrement en Europe : pour survivre, l'Europe ne peut se contenter d'une rhétorique technocratique.

Elle doit énoncer les valeurs qu'elle entend défendre, protéger et reconquérir. Le marché ne suffit pas à définir un idéal. La démocratie non plus : la notion de république ne saurait être généralisée aux pays européens qui ne le sont pas ; le patriotisme continental n'existe pas en tant que tel ; la civilisation judéo-chrétienne ne saurait constituer une valeur suffisante dans les pays laïques ; la seule protection du patrimoine matériel et naturel du continent ne saurait former un idéal inspirant. Il ne reste plus que la défense des droits sociaux, des droits humains et des libertés fondamentales, à laquelle il faut ajouter le goût du risque, le refus de la peur et une quête acharnée d'une souveraineté libératrice. 
 
Tel doit être l'idéal européen : ni Antéchrist ni Messie, simplement une sorte de paradis terrestre imparfait, qui doit se défendre, réparer les injustices dont il est encore accablé et élever son idéal. 
 
Jacques Attali 

 
est docteur en sciences économiques, diplômé de l'École Polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il est le fondateur de quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à la prospective), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les quotidiens économiques Les Echos et Nikkei, après avoir également collaboré avec L'Express. Jacques Attali dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.
 
 
Image : L'Antéchrist écoutant les paroles de Satan, par Luca Signorelli. Les Actes de l'Antéchrist, vers 1505.

 

février 12, 2026

France Politique News Février 2026

Sommaire:

A) - Raul Magni Berton : Pour réduire la dette publique changeons de régime, plutôt que de gouvernement

B) - Les municipales : préfiguration de la présidentielle ?

C) - L’impasse politique française

 


 

A) - Raul Magni Berton : Pour réduire la dette publique changeons de régime, plutôt que de gouvernement

Depuis 50 ans, les gouvernements français ont beaucoup changé, mais, tous, ont creusé la dette. Nos représentants sont-ils tous mauvais gestionnaires ? S’ils échouent tous à cette tâche malgré leurs promesses, cela semble plutôt indiquer que les règles du jeu en elles-mêmes sont mal faites. Un regard sur les résultats des recherches scientifiques sur la question permet de conclure qu’un contrôle citoyen fort sur les décisions touchant les finances publiques conduit à favoriser un usage plus raisonnable des fonds publics et à réduire la dette.

Depuis 1975, pas un seul budget n’a été voté à l’équilibre. Les trente-huit gouvernements, qu’il s’agisse de la gauche, de la droite ou du centre, ont contribué à creuser la dette. Aujourd’hui, nous atteignons un sommet, avec une ardoise qui s’est alourdie de plus de mille milliards d’euros depuis l’élection d’Emmanuel Macron. Il était pourtant très attendu dans ce domaine, surnommé le « Mozart de la finance ».

Le problème ne vient pas d’un manque de motivation. Tous nos gouvernements ont été conscients du problème de la dette, à l’image de Jacques Chirac qui, à la veille de sa réélection en 2002, affirmait : « Nous devons contenir l’évolution des déficits publics. Chacun sait bien que les déficits excessifs d’aujourd’hui seraient les impôts et les coupes sombres de demain ». Quatre présidents et vingt et un gouvernements plus tard, notre dette a été multipliée par trois.

Si changer de gouvernement ne semble donc pas produire les effets attendus, changer de régime, en revanche, peut-être la solution. À l’époque où Jacques Chirac prononçait ces mots, deux économistes suisses, Lars Feld et Gebhard Kirchgässner, publiaient une étude sur l’effet économique de la démocratie directe suisse. En se plongeant dans la gouvernance de 134 municipalités suisses en 1990, ils concluaient que « renforcer le pouvoir du peuple grâce à des procédures de démocratie directe semble être un moyen plus prometteur de réduire la dette publique que d’utiliser des règles de procédure spéciales [lire « règle d’or »] au sein du gouvernement ou entre le gouvernement et le parlement ».

Plusieurs fois répliqué lors des années suivantes, ce résultat est devenu consensuel, du moins en Suisse : lorsque les citoyens peuvent voter directement sur les questions fiscales, la dette est plus faible. John Matsusaka et ses collègues ont retrouvé cet effet dans les états américains qui disposaient de ces outils de démocratie directe. Des études ultérieures sur l’Allemagne, ou sur des comparaisons internationales menées par Voigt et ses collaborateurs en 2009 et 2015 retrouvent cet effet vertueux pour certains outils de la démocratie directe comme les referendums obligatoires, mais des effets négatifs pour d’autres comme l’initiative populaire. Pourquoi cette différence ? Dans les municipalités allemandes et dans beaucoup de pays au monde, les citoyens ne peuvent pas légiférer directement sur le budget. À l’inverse, dans les cantons suisses et états américains ils le peuvent. Cela peut expliquer pourquoi dans ces derniers, l’initiative populaire réduit la dette : quand les citoyens peuvent voter sur le budget, ils sont plus disciplinés que leurs représentants.

Pour comprendre cet effet surprenant, imaginez qu’un parti au gouvernement représente les intérêts des professeurs. Leurs syndicats viendront lui demander des avantages pour cette catégorie. Si le gouvernement leur accorde, il devra financer le manque à gagner soit en augmentant les impôts, soit en s’endettant. L’avantage pour les professeurs sera substantiel, alors que le coût sera partagé par tous les autres, mais extrêmement faible. Cela ne justifiera pas une campagne de l’opposition, d’autant qu’elle aura aussi besoin de ce type de manœuvres pour fidéliser son propre électorat. Le gouvernement aura donc tout à gagner à le faire. À noter aussi que, pour supprimer des niches fiscales et avantages spéciaux déjà existants, le problème se pose de la même manière : l’hostilité du groupe touché sera beaucoup plus forte que la gratitude de tous les autres.

La différence entre la démocratie représentative et la démocratie directe réside dans la prise en compte de ce qu’on appelle les « préférences faibles », c’est à dire celles qui ne sont pas assez marquées pour justifier d’investir sur une bataille politique ou de rejeter son candidat préféré, mais suffisamment marquées pour voter « contre » si on a la possibilité de le faire.

On pense souvent que les systèmes représentatifs présentent justement un avantage en donnant plus de poids aux préférences fortes par rapport aux préférences faibles. En effet, on peut considérer que les personnes très concernées par une décision devraient peser plus que ceux qui sont peu concernés. Mais cela produit également des problèmes, comme le risque d’explosion de la dette publique. Chaque groupe a une préférence forte pour son propre régime fiscal, et une préférence faible pour le régime fiscal des autres. Si les préférences fortes l’emportent, la dette publique continuera à se creuser à coups de faveurs fiscales pour tels ou tels groupes sociaux.

Si l’on veut mettre fin à la spirale de la dette qui se creuse d’année en année, changer les gouvernants en votant pour les partis qui promettent de réduire la dette ne semble pas être une stratégie gagnante. Il faut un véritable changement de régime en introduisant des mécanismes de démocratie directe. En exigeant des votes systématiques sur le budget, nous trouverons le meilleur rempart contre l’accumulation des déficits publics.

Raul Magni Berton, 

 Professeur de science politique à l’Université Catholique de Lille, chercheur associé à Génération Libre

https://nouvellerevuepolitique.fr/raul-magni-berton-pour-reduire-la-dette-publique-changeons-de-regime-plutot-que-de-gouvernement/ 

 

 

B) - Les municipales : préfiguration de la présidentielle ?

Elles approchent et elles seront peut-être plus déterminantes qu’on ne peut le penser à ce stade. Dans un peu plus d’un mois, le premier tour des élections municipales donnera une indication nationale sur les rapports de forces locaux mais aussi hexagonaux, à un an des présidentielles.

Ce scrutin de mars pourrait annoncer, en effet, les recompositions à venir d’un champ partisan en mutation profonde. Il faudra regarder de près ce qui se passe d’abord du côté du RN et de son allié UDR. Sur le pourtour méditerranéen, des possibilités de gains se dessinent, des alliances se profilent à bas bruit aussi, sous le radar des villes moyennes, entre autres ; ailleurs, dans les Hauts-de-France mais également dans de nombreuses localités de cette France que l’on dit « périphérique », le potentiel électoral de la droite nationale pourrait trouver des débouchés municipaux, de manière soutenue une marque politique en quête d’enracinement. L’entre-deux-tours constituera également un laboratoire grandeur nature de la porosité ou de l’imperméabilité de l’axe RN/LR et, plus largement, divers droite. Tout laisse à penser que les configurations seront sans doute contrastées en fonction des régions, mais le degré et la vitesse de coagulation des différentes forces de droite seront à observer avec attention. L’activité fusionnelle de la forge locale explicitera les restructurations en cours. Évidemment, dans les grandes métropoles, à Marseille où le RN fait jeu égal avec le maire sortant et à Paris où Sarah Knafo bénéficie d’une dynamique de début de campagne possiblement handicapante pour madame Dati, la tectonique entre les droites de gouvernement et les droites des droites interrogera avec une intensité renouvelée les interdits hérités du passé. Jamais la pression ne s’exercera sans doute avec autant de vigueur sur LR. Le phénomène ne manquera pas, à l’instar d’une onde de choc, de gagner petites et villes moyennes.

De l’autre côté de l’échiquier politique, le panorama est susceptible également de prodiguer des enseignements. L’impact de LFI sur les seconds tours dira si, oui ou non, la gauche choisit l’unité : dans la capitale ou dans la cité phocéenne, les insoumis privilégieront-ils le maintien de leurs listes au risque de faire perdre les socialistes ou se rallieront-ils à une démarche unitaire ? Les candidats PS qui disent ne pas vouloir s’unir avec LFI se résigneront-ils, realpolitik oblige, à un rapprochement avec le parti de Jean-Luc Mélenchon, notamment, entre autres, là où le RN peut l’emporter ? Là où la pièce tombera, côté pile ou côté face, se dégagera une grande partie des stratégies présidentielles à venir. Le combat frontal, disposition susceptible d’être celle de l’insoumission pour tendre encore plus le rapport de forces endogène à la gauche, est l’hypothèse la plus probable pour préparer le rêve mélenchoniste d’un second tour présidentiel contre le RN. Pour autant, l’assouplissement n’est pas à exclure, ne serait-ce que pour respectabiliser l’image allergisante et provocante de Jean-Luc Mélenchon dans le but d’activer le rassemblement du « peuple de gauche ».

Dans tous les cas de figure, les mouvements électoraux et tactiques des deux bords les plus opposés du spectre partisan constitueront des marqueurs déterminants de la future cartographie politique. C’est là que pourrait se jouer l’essentiel, le bloc central et les anciennes forces de gouvernement, PS et LR, étant de ce point de vue tributaires des pressions électorales du RN d’une part, de LFI d’autre part. À un an de la mère de toutes les batailles que constitue la course à l’Élysée, la nationalisation de l’enjeu municipal sera forte. Dans ce contexte d’anomie politique où la démonétisation des partis gouvernementaux, anciens et actuels, est tendanciellement toujours plus croissante, les résultats électoraux et l’impact de ceux-ci, des grandes forces de clarification incarnées par le « Rassemblement national » et « La France insoumise », auront valeur de banc d’essai pour 2027 et au-delà.

Arnaud Benedetti
 
Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.
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C) - L’impasse politique française

« Un budget, et après ? » se demandent nombre de commentateurs. L’adoption sans vote du budget lundi, via un énième usage de l’art. 49 alinéa 3, pose très légitimement la question, et celle d’une schrizophrénie bien française. L’impasse paraît durable pour la politique française. 2026, année inutile, mais 2027 année impossible aussi ?  

 

Certes, l’État va pouvoir désormais fonctionner et ce n’est pas rien, après cette non-censure décisive d’un budget. Les taux d’intérêt français n’ont pas augmenté non plus et c’est important. La crise politique et financière est donc repoussée et la fin de mandat du Président Macron ne semble plus être remise en cause. Mais rien n’est réglé pour le pays. Et rien ne semble pouvoir l’être, même en regardant à l’horizon 2027 et au-delà.

 

2026, année déjà inutile

À court terme, on ne voit pas comment et à quoi 2026 pourrait être « utile », selon le vœu du chef de l’État, hormis à lui laisser finir son mandat et réussir quelques coups diplomatiques, comme à Davos, pour soigner sa sortie. La capacité d’action du gouvernement Lecornu est des plus limitées. Le 1ᵉʳ tour des municipales aura lieu dans un gros mois et toute la classe politique entre en campagne locale.  En septembre commenceront les pré-campagnes des potentiels candidats à la présidentielle, alors qu’en octobre débutera un nouveau marathon budgétaire. Il ne reste guère qu’un petit printemps, entre les deux, pour mener une activité législative Et toujours sans majorité bien sûr, mais avec une droite blessée par le compromis avec le Ps et un PS qui voudra réaffirmer son ancrage à gauche. On ne voit guère quelle réforme d’ampleur, hormis peut-être la loi sur la fin de vie (peut-être…), pourrait passer dans ces conditions.

Quant au futur budget 2027, débattu à l’automne prochain, il constitue un casse-tête encore plus difficile qu’en 2025 et 2026. Car pour tenir les engagements européens de la France (et surtout« rassurer » les marchés), l’effort budgétaire devrait être encore plus important, donc plus impopulaire, qu’en 2026 et 2025 puisqu’à chaque fois le compromis parlementaire a eu pour prix de le réduire. Et un tel effort douloureux devrait se décider, à l’automne, en pleine pré-campagne présidentielle, ce qui poussera tous les candidats, même ceux du bloc dit central, à se distinguer sinon à s’opposer à la politique proposée… Mission tout à fait impossible.

La solution à laquelle chacun commence à penser, celui du vote d’une loi spéciale qui reconduise le budget 2026 en 2027, en attendant 6 mois (élection présidentielle suivie des législatives) les nouvelles lois de finances, ne fait que repousser la question pendante et brûlante. Avec encore plus de pression financière, pour le futur président (e) et sa future majorité parlementaire.

 

2027 année déjà impossible ?

Le salut (la sortie de l’impasse) serait donc pour 2027, puisqu’en 2026 on n’y arrivera pas ! Il serait bien temps en effet que le pays redémarre avec une impulsion politique légitimée par les urnes. Après 3 ans et demi d’immobilisme forcé (janvier 2024, juin 2027), puisqu’avant même la dissolution, la nomination de G. Attal à Matignon n’avait en rien permis l’accord nécessaire entre bloc central et LR, et les européennes encore moins.

Notre croyance en la vertu de la présidentielle repose sur la qualité du débat public et sur celle des candidats. Or même quand le débat public n’était pas ce jeu de clashs et de punchlines auquel nous assistons et assisterons ; même quand les candidats avaient de l’envergure, il n’a pas été rare, dans le passé, qu’une campagne présidentielle contourne les sujets les plus douloureux. En 2027, est-on sûr que cette fois, « ce sera la bonne », alors que les candidats démagogues ne manquent pas, (et non les moindres) et que les conditions du débat se sont dégradées (sans parler de l’instabilité géopolitique) ?

À vrai dire, on ne voit guère comment cette campagne présidentielle tant attendue, comme une baguette magique, permettra au pays de « trancher » avec courage tous les problèmes saillants qui l’assiègent et dont la liste ne fait que s’allonger. Lequel sera d’ailleurs privilégié, pour devenir l’enjeu de l’élection ? Jamais une présidentielle n’aura eu à légitimer autant de solutions difficiles à des problèmes compliqués mais urgents… À commencer bien sûr par celui qui ennuie tout le monde, qui ne sera pas « l’enjeu » de l’élection, mais qui va se reposer avec plus d’acuité dès juin 2027 : nos finances publiques et sociales.

On n’aperçoit pas à ce jour les candidats, les forces politiques, ni d’ailleurs les électeurs, qui pourraient construire une majorité pour sortir de l’impasse financière dans laquelle la France s’est enfoncée. C’est-à-dire une protection sociale devenue intouchable, dépenses de retraites et de santé en tête, puisque leurs principaux bénéficiaires, les retraités « font » l’élection et que personne ne veut risquer de se les aliéner. Et un effort budgétaire qui dès lors se répartit entre hausse d’impôts sur les plus riches et sur les grandes entreprises, avec des risques économiques évidents, et des rabotages successifs sur le fonctionnement de l’État, sans réforme structurelle. Au risque cette fois d’abimer les services publics et l’efficience des administrations.

L’État en France, et le politique qui le dirige, est face à cette contradiction non surmontée. Ses obligations (et dépenses) régaliennes augmentent, car les armées, la justice et les forces de l’ordre demandent à être consolidées et réformées, au vu des évolutions géopolitiques, de la pression migratoire et de la montée des violences en France. Mais les Français ont comme intériorisé un « quoi qu’il en coûte » perpétuel. Au point que la providence de l’État désormais s’étend à leur « pouvoir d’achat », première de leurs préoccupations, sans que l’économie, la production, le travail et les entreprises soient assez encouragées à y répondre, quand ils ne sont pas pénalisés.

Là est la schizophrénie française, qui font des dirigeants politiques des suiveurs de l’opinion sans grand courage et des Français des « suivis » insatisfaits, englués dans le déni.

Quel candidat parviendra à prévenir et surmonter cette impasse, dans laquelle l’après 2027 risque de se fracasser ?

Philippe Guibert
 

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

 https://nouvellerevuepolitique.fr/limpasse-politique-francaise/


 

 

 

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