En
1981, le rapport « L’État-protecteur en crise » de l’OCDE alertait sur
la crise de l’État-providence. Nous n’avons pas compris que la crise de
l’État-protecteur était la conséquence de celle de l’Économie. À la
suite de la première crise du pétrole, à la suite des restructurations «
sociales » de la sidérurgie, nous n’avons pas vu qu’en ce début des
années 80, pour sauver le modèle social, il fallait commencer par sauver
le modèle de production. Des politiques de redéveloppement économique
insuffisantes ont fait privilégier des politiques d’accompagnement
social des restructurations qui n’auront été que des déstructurations Du
FNE – Fonds national pour l’emploi, qui visait à l’origine à « faciliter
aux travailleurs salariés la continuité de leur activité à travers les
transformations qu’implique le développement économique… », on ne
retenait que le dispositif des préretraites. Le traitement social de la
crise ne suffisant pas, il fallait soutenir le moral collectif par de
nouveaux acquis sociaux avec, dans un premier temps, la cinquième
semaine de congés payés, l’augmentation du SMIC, la retraite à 60 ans,
les 39 heures.
Ces acquis sociaux ont anticipé sur les gains de productivité. Ils
ont été autant de mauvais coups portés à l’outil de production d’abord,
au modèle de protection sociale ensuite. Les économistes s’inquiétaient
de l’essoufflement de la croissance, les comptables publics, eux, de
l’essoufflement des recettes publiques et succombaient à l’illusion
budgétaire de l’endettement. L’action publique a eu sur le malade le
même effet que les saignées que pratiquaient les médecins de Molière,
les exécutifs successifs et les docteurs de Bercy (qui
logeaient encore à Rivoli) ont saigné encore davantage l’outil de
production. L’aggravation du mal justifiait l’intervention renouvelée de
l’État.
Des politiques publiques déconnectées de l’économie
En subsidiarisant les politiques de soutien et de développement de
l’outil de production, la redistribution était privilégiée au détriment
de la distribution primaire à la production. Le cercle vicieux s’est mis
en branle jusqu’à asphyxier l’économie. À défaut de volontarisme
économique, l’État a inventé un keynésianisme social dont le seul multiplicateur observable affecte les prélèvements obligatoires, les aides et subventions publiques et la dette.
Tout se passe comme si la finance publique était un « outil »
autonome, déconnecté de l’activité économique qui l’alimente, comme si
les prélèvements obligatoires étaient sans effets sur la capacité de
l’économie à produire. Tout se passe, ensuite, comme si la dépense
sociale était étanche aux politiques publiques malthusiennes qui
entretiennent le besoin de protection sociale. Le système de protection
sociale n’est pas un « objet » autonome et neutre. Encastré dans un
système politique court-termiste qui s’illusionne sur son
affranchissement de l’économie, il « encaisse » les conséquences
sociales des politiques publiques, sociales ou non.
Le social, placebo et bouc émissaire des politiques économiques malthusiennes
La protection sociale est devenue ce système de protection économique « qui se propose de protéger des individus ou des groupes contre la diminution de leurs revenus »
(Friedrich Hayek). L’État est devenu cette grande fiction qui, au motif
de la sécurité économique des individus, s’exonère, et nous exonère
aussi, de la contrainte de l’économie. Cette grande fiction fait prendre
la conséquence pour la cause et fait de la dette sociale le secret de famille que nous révèle « La dette sociale de la France, 1974-2024 » (Nicolas Dufourcq) : c’est elle qui explique les deux tiers de la dette publique.
Le comptable public a comptablement raison, il y a corrélation entre
l’évolution de la dette publique et celle de la dépense sociale, mais,
a-t-il économiquement raison ? Si les comptes publics donnent une image
fidèle (certifiée avec réserves par la Cour des comptes) des recettes et
dépenses publiques, donnent-ils une image fidèle de l’action publique,
disent-ils la part des politiques publiques malthusiennes pour
l’économie qui pèse sur les budgets sociaux ?
La politique d’aides à l’emploi et la microentreprise donnent une
idée de ce que sont les conséquences, pour la dépense sociale, de
l’action publique dans le champ de l’économie.
Les allègements et exonérations de cotisations sociales. Ces mesures
de soutien à l’emploi ont eu des effets positifs de création ou de
préservation d’emplois peu qualifiés. En 2024, le rapport Bozio-Wasmer (Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire)
observe que ces mesures ont accompagné une hausse du taux d’emploi et
que leur efficacité diminue sur la longue période. Ces mesures
d’allégement des cotisations sociales ciblées sur le bas de la
distribution salariale ont démontré que l’élasticité de l’emploi au coût
du travail est forte pour les plus bas revenus. En faisant jouer cette
surélasticté favorable à la création et à la préservation d’emplois peu
qualifiés, ces mesures ont aggravé le risque de piège à bas salaire et
favorisé la smicardisation du salariat à laquelle ont participé le passage aux 35 heures et les coups de pouce au SMIC (Bozio-Wasmer).
Le coût pour les finances publiques, de l’ordre de 75 à 90 mds €,
résulte, en premier niveau, des moindres recettes sur les emplois
existants préservés (moindre recette sociale compensée par plus d’impôt)
et, en deuxième niveau, de la création d’emplois peu ou pas
contributifs au financement des budgets sociaux. Au troisième niveau, le
coût de ces dispositifs, c’est celui des aides aux bas revenus qui
résultent des aides aux emplois peu qualifiés. Le cercle est, vraiment,
vicieux : la politique pour l’emploi conduit à une surdépense sociale.
Le cercle n’en a pas fini d’être vicieux, le mal métastase. En
compensant la moindre recette sociale par l’impôt (les ITAf, impôts et
taxes affectées à la Sécurité sociale), l’État pénètre un peu plus
encore le champ de la protection sociale en modifiant la source de son
financement par la substitution de la fiscalité aux cotisations
sociales. Pour le comptable public qui raisonne en taux de prélèvements
obligatoires, ce mouvement est neutre : moins de cotisations sociales et
plus d’impôts, c’est, pour lui, « toutes choses égales par ailleurs ».
Ce raisonnement alimente le débat sur la dépense sociale, dont le niveau
oblige à recourir à l’impôt et grossit ainsi la dette publique, jusqu’à
la voir comme sa principale cause. Le piège se referme sur la dépense
sociale dont on ne voit plus que son augmentation résulte des
subventions et aides aux emplois peu qualifiés.
La micro-entreprise. Créé par la loi de modernisation de l’économie
du 4 août 2008, le statut du micro-entrepreneur visait l’objectif de
simplifier l’accès à l’entrepreneuriat et, selon les mots de son
créateur Hervé Novelli, allait réconcilier patrons et salariés et faire
se retourner Karl Marx dans sa tombe. Cette réforme de modernisation de
l’économie a des conséquences sur les budgets sociaux en recette, c’est
heureux, et en dépense, ça l’est moins.
L’effet positif de la micro-entreprise est d’inciter à la déclaration
d’activités jusqu’alors dissimulées. Ces activités déclarées
élargissent l’assiette fiscalo-sociale. L’incitation à déclarer résulte
des plus faibles taux de cotisation et d’imposition que ceux appliqués
au salariat et à l’entreprise. Ces faibles taux, c’est le prix (la
dépense fiscalo-sociale) qu’il faut payer pour socialiser le travail non
déclaré. S’il y a élargissement de l’assiette fiscale et sociale,
chaque emploi de micro-entrepreneur génère d’abord un manque à gagner
pour l’État puis, à terme, un coût. Le manque à gagner, ce sont les
moindres recettes fiscales et sociales par emploi. Le coût à terme,
c’est celui des aides à l’individu (RSA, indemnité chômage, prime
d’activité, retraite…), qui compensent la faible rémunération de la
micro-activité.
Le succès du statut de micro-entrepreneur a été dopé par l’émergence
des « plateformes ». Si Marx se retourne dans sa tombe, peut-être est-ce
parce que le statut du micro-entrepreneur est, souvent, le retour à
celui du « journalier » ou du « manouvrier » qui se loue à la journée.
Une fois encore, la sur-élasticité des bas revenus aux incitations
fiscalo-sociales joue pleinement !
Le vrai « secret de famille », c’est l’échec des politiques économiques
Les allègements de cotisations sociales et le statut de
micro-entrepreneur, les politiques pour l’emploi et la modernisation de
l’économie, en facilitant la création d’emplois faiblement rémunérés et
bénéficiant d’une couverture sociale réduite, ont ajouté au besoin de
protection économique et sociale « ex post ». L’amélioration du marché
du travail qui en a résulté n’a pas profité aux moins qualifiés
(Bozio-Wasmer). Le ministère du Travail et des Solidarités le formule
sans nuance en présentant la réforme de la prime d’activité comme « un effort inédit pour le pouvoir d’achat de ceux qui travaillent ». Quand le ministère est en même temps
celui du Travail et des Solidarités, les solidarités semblent primer
sur le travail et ce ministère se fait le champion de la dépense
publique pour soutenir le pouvoir d’achat de ceux qui travaillent !
Quand la dépense sociale compte pour un tiers du PIB, elle devient
effectivement insoutenable. Pour la rendre soutenable, il n’y a que deux
solutions : celle malthusiano-comptable et « paramétrique » de la
réduction des prestations, et celle d’un volontarisme économique qui
favorise la création d’emplois qualifiés, rémunérateurs et contributeurs
aux charges publiques. Il faut craindre que la rigueur comptable et ses
résultats immédiats ne l’emportent sur l’ambition économique.
Michel Monier