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juillet 01, 2026

Le « droit-de-l’hommisme » : la mort comme religion civile

L’euthanasie, ou le suicide promu au rang de service public

On nous présente l’euthanasie comme la conquête d’un nouveau droit : le « droit de mourir dans la dignité ». Mais un droit qui ne peut s’accomplir que par l’intervention des pouvoirs publics, et qu’il faut protéger par un délit d’entrave, n’est pas un droit. C’est un faux droit. Le symptôme le plus avancé du « droit-de-l’hommisme ». Et derrière le vocabulaire de la compassion se cache une opération bien réelle : transformer le suicide en service public, géré, financé et bientôt recommandé par l’État.


La question décisive : qu’est-ce qu’un vrai droit ?

Le débat sur l’euthanasie est presque toujours posé comme un débat de compassion contre cruauté. C’est une erreur de cadrage. La vraie question est philosophique, et elle est antérieure : qu’est-ce qu’un droit ?

Suivons ici Murray Rothbard et la tradition du droit naturel. Un droit authentique est un droit négatif : il n’exige d’autrui qu’une abstention. Mon droit à la vie m’assure que personne ne me tuera ; il ne contraint personne à me nourrir. Ma liberté d’expression oblige les autres à ne pas me bâillonner ; elle n’oblige personne à m’imprimer. Ces droits découlent tous de la propriété de soi (self-ownership) : je suis propriétaire de mon corps, donc nul ne peut en disposer sans mon consentement.

Le critère est limpide. Un vrai droit peut être exercé par tous, en même temps, sans rien prendre à personne. Il se réalise par le silence et l’inaction des autres.

Appliquons ce critère au suicide. Ai-je le droit de disposer de ma propre vie ? Du point de vue de la propriété de soi, on peut le soutenir. Mais alors ce droit est déjà entier, et il n’a besoin de personne. Celui qui veut se suicider aura toujours les moyens de le faire. Le suicide n’a jamais requis l’autorisation, ni le concours, ni le budget de l’État.

D’où vient donc l’euthanasie comme revendication politique ? Précisément du fait qu’on ne réclame pas la liberté de mourir — on l’a déjà —, mais un service. On réclame que la collectivité organise, finance et administre la mort. Et c’est ici que le droit bascule dans son contraire.

Du droit négatif au faux droit positif

Car « l’aide médicale à mourir » n’est pas un droit négatif. C’est un droit-créance, un droit positif. Il n’exige pas que les autres s’abstiennent : il exige qu’ils agissent. Il faut un médecin pour injecter, un budget public pour payer, une bureaucratie pour évaluer, des contribuables pour financer. On retrouve exactement la critique que Rothbard adressait à la Déclaration universelle : avoir mêlé les droits authentiques aux pseudo-droits sociaux, qui ne peuvent se réaliser qu’en imposant par la force une obligation à des tiers.

La conception socialiste pose que « ma liberté ne peut s’accomplir que par l’intervention de la société ». On donne alors au médecin de la Sécu le pouvoir de vie et de mort sur quiconque en exprime le besoin, et l’on crée un délit d’entrave à l’euthanasie.

Le délit d’entrave est le révélateur. Songez-y : on ne crée jamais de délit d’entrave pour protéger un droit négatif. Personne ne saurait « entraver » ma liberté de me taire ou de rester chez moi. On crée un délit d’entrave quand on veut forcer la participation de ceux qui refusent. Le délit d’entrave, c’est l’aveu que le prétendu droit ne tient pas debout tout seul : il faut briser les consciences récalcitrantes pour le faire exister.

Un droit qui ne peut s’accomplir que par l’intervention des pouvoirs publics, et qu’il faut défendre par un délit d’entrave, est un faux droit. Ce n’est pas une liberté qu’on protège, c’est un service qu’on impose.

Le « droit-de-l’hommisme » : la mort comme religion civile

Cette inversion porte un nom, c’est le droit-de-l’hommisme : la mutation des droits de l’homme en religion séculière. À l’origine, les droits de l’homme protégeaient un peuple contre son gouvernant. Retournés, ils deviennent un dissolvant : une fabrique de droits subjectifs illimités, déconnectés de tout devoir et de tout ordre social.

L’euthanasie d’État en est l’illustration parfaite. Le droit subjectif de l’individu à sa propre mort devient une créance sur la collectivité tout entière, qui doit désormais s’organiser autour de la production de la mort. Le serment d’Hippocrate — « d’abord, ne pas nuire » — est réécrit dans un sens orwellien : il vaut mieux tuer le patient. Une forme de « nihilisme thérapeutique ».

Il existe un libéralisme humaniste qui nous libère de la tyrannie en garantissant la propriété de soi ; et un faux libéralisme antihumaniste qui prétend nous libérer de la réalité elle-même — de la biologie, de la finitude, de la nature humaine. L’euthanasie érigée en droit relève du second. Elle repose sur l’idée que l’homme n’a pas de nature : à lui de décider jusqu’à ce qu’il est, et donc jusqu’à sa propre suppression. C’est la même matrice que l’animalisme ou le transhumanisme. Une fois la nature humaine niée, plus rien n’arrête la « libération ».

Que voulons-nous vraiment ?


Revenons à la question initiale : veut-on vraiment que le suicide devienne un service public ?

La position libérale classique n’est ni la cruauté ni l’acharnement. Elle est une distinction. Que l’individu souverain puisse, dans le secret de sa conscience, disposer de sa propre vie, c’est une chose — et nul État n’a jamais pu l’en empêcher. Que la collectivité s’organise pour administrer cette mort, la financer, la recommander et punir ceux qui s’y refusent, c’en est une tout autre. Ce n’est pas le rôle de la société de gérer la mort des individus.

La frontière est claire. La liberté de mourir n’a besoin de personne. Le « droit » à l’euthanasie a besoin de tout le monde — de gré ou de force. Le premier est une liberté. Le second est un pouvoir donné à l’État sur la vie des innocents, déguisé en compassion.

Conclusion

L’euthanasie d’État n’est pas l’aboutissement des droits de l’homme : elle en est la caricature. Elle transforme une liberté négative, que chacun possède déjà, en un service public assorti d’un délit d’entrave. Or un droit qui exige l’action d’autrui, qui réquisitionne le médecin et le contribuable, qui se protège en sanctionnant les objecteurs, n’est pas un droit. C’est un faux droit. Du droit-de-l’hommisme à l’état pur.

La vraie question n’est donc pas « avez-vous le droit de mourir ? » — vous l’avez toujours eu. Elle est : voulez-vous remettre à une bureaucratie, dont tous les intérêts poussent à la mort, le pouvoir de décider quelles vies ne valent plus la peine d’être financées ? Une civilisation se reconnaît à ce qu’elle protège ses faibles plutôt qu’elle ne les solde.

Damien Theillier

Damien Theillier est un philosophe et libéral français, fondateur de l'Institut Coppet et de l’École de la liberté, un site de cours en ligne. Il est professeur de philosophie, diplômé de l'université Paris-Sorbonne, co-auteur de Culture Générale (Pearson) et de Un chemin de liberté, la philosophie de l'Antiquité à nos jours, (Berg International). Il est directeur de publication de la revue Laissons Faire.Il fait partie des 100 auteurs et du comité de rédaction des livres Libres ! 100 idées, 100 auteurs et Libres !! - 100 idées / 100 auteurs / 100 feuillets. Il est co-auteur du livre Libéralisme et liberté d'expression (sous la direction d’Henri Lepage, Texquis, mai 2015).

Liens externes

https://beefandbitcoin.substack.com/p/leuthanasie-ou-le-suicide-promu au?utm_source=share&utm_medium=android&r=6et7zo&utm_id=97758_v0_s00_e0_tv2_a1dennhaw0acp3&triedRedirect=true

Euthanasie

À l'origine, l'euthanasie (grec ancien : ευθανασία, bonne mort) désigne le fait d'avoir une mort douce, que cette mort soit naturelle ou provoquée. Le mot a été créé par le philosophe anglais Francis Bacon, qui estimait que le rôle du médecin était non seulement de guérir, mais d'atténuer les souffrances liées à la maladie et, lorsque la guérison était impossible, de procurer au malade une mort douce et paisible. Du point de vue du droit, l'euthanasie désigne l'acte d'un médecin qui provoque (euthanasie active) ou permet par son inaction (euthanasie passive) la mort d'un malade incurable pour abréger ses souffrances ou son agonie. 

L'euthanasie comme un droit individuel

L'euthanasie, en tant que décision prise par le patient, est un droit fondamental de l'être humain (comme le suicide), car elle relève de la liberté de chaque individu. Chacun est libre d'agir comme bon lui semble tant qu'il n'agresse personne. En ce sens, tant qu'elle relève de la volonté du malade, l'euthanasie ne constitue pas un acte offensif - quel que soit le jugement moral que l'on porte sur ce comportement.

Chaque individu doit être libre d'utiliser son corps (pour courir, dormir, etc.), d'en tirer profit (en louant sa force de travail, en se prostituant, en vendant ses organes, etc.) et d'en abuser (en se droguant, en se suicidant, en se mutilant, en consommant trop de sel ou de sucre, en devenant obèse, en ne pratiquant aucun sport, etc.). Si une loi punit des médecins qui pratiquent l'euthanasie à la demande de leur malade, une telle sanction est illégitime au regard des droits naturels.

L'euthanasie comme le droit de tuer ?

À ce titre, toute intrusion de l'État dans un domaine aussi sensible d'un point de vue éthique ne peut mener qu'à des dérives inacceptables. On se souvient ainsi que les nazis parlaient d'euthanasie pour l'extermination des handicapés. Lorsque le choix de prolonger la vie implique une forte dépense, et que la bureaucratie a confisqué pour elle-même le pouvoir d'ordonner ou d'interdire cette dépense, le bureaucrate, qu'il soit médecin de la Sécurité sociale ou simple fonctionnaire, a le pouvoir de vie et de mort sur quiconque a le malheur de tomber malade entre ses mains. On peut lire sous la plume de certains étatistes des justifications de l'euthanasie pour réduire « les coûts pour la collectivité ».

De telles propositions découlent de façon naturelle des thèses collectivistes : votre vie ne vous appartient pas, elle appartient à la collectivité, qui vous soigne et veille sur vous. Donc pourquoi prolonger votre vie, si vous n'apportez rien à la communauté ? L'utilitarisme peut aussi conduire à de telles conclusions, puisque l'euthanasie, par suppression de la souffrance, peut conduire à une augmentation du bonheur agrégé. On est bien loin de l'euthanasie comme choix individuel face à la souffrance, mais bien près du totalitarisme dans toute son inhumanité.

Il faut donc distinguer deux sens possibles (et opposés) pour le terme d'euthanasie : le droit de mourir dans la dignité, choix volontaire, et ce que Murray Rothbard appelle « le droit de tuer dans la dignité », exercé pour des raisons comptables ou utilitaristes par des administrations, des médecins, voire approuvé par la justice, qui fait totalement fi du consentement du patient.

Euthanasie active

L'euthanasie active désigne l'acte de tuer une personne à sa demande. En général, cet acte est interdit par le droit positif dans tous les pays.

Les arguments en faveur de l'euthanasie active sont les suivants :

  • le droit à disposer de soi-même d'une personne : il n'y a pas vraiment de différence entre décider de se tuer soi-même et demander à quelqu'un d'autre de le réaliser parce qu'on est dans l'impossibilité de le faire (par exemple cloué sur un lit d'hôpital) ;
  • l'euthanasie active n'est pas davantage une atteinte à la dignité humaine que de maintenir en vie quelqu'un contre sa volonté ;
  • la frontière est très floue entre euthanasie active, euthanasie indirecte, assistance au suicide, soins palliatifs, sédation palliative ; l'euthanasie active est plus transparente et facile à contrôler que les autres types d'euthanasie. De ce fait elle devrait être autorisée comme un moyen parmi d'autres.

Les arguments en défaveur de l'euthanasie active sont les suivants :

  • l'euthanasie active enfreint le serment fait par le médecin de soigner et trouble la relation de confiance patient-médecin ;
  • risque de ne pouvoir protéger un patient atteint de démence ou plongé dans le coma des visées égoïstes de ses proches ;
  • risque de voir se généraliser l'euthanasie active pour des raisons d'économies en comparaison avec des alternatives plus coûteuses (médecine palliative).

Citations

  • « L'État n'a pas à faire mourir un individu, mais il n'a pas non plus le droit de l'empêcher de ne plus vivre. » (Ulrich Genisson, Euthanasie : le droit au choix, Libres ! 100 idées, 100 auteurs)
  • « Si mon enfant était atteint de rage et qu'il n'existât aucun remède permettant d'alléger ses souffrances, je considérerais comme de mon devoir de lui donner la mort. Le fatalisme a des limites. Nous devons nous en remettre au sort uniquement lorsque nous avons épuisé tous les remèdes. L'un des moyens, qui est définitif, de soulager un enfant dans les affres d'une atroce souffrance, est de lui donner la mort. » (Mohandas Gandhi, Young India, 18 novembre 1926)
  • « Que vous souhaitiez vivre ou mourir comme Prométhée ou comme Job relève de votre décision, ou à défaut de celle de ceux qui vous aiment, et non de quelqu'un d'autre par l'intermédiaire de la loi étatique ou par un autre biais. » (Sigrid Fry-Revere[1])
  • « Un peu de poison de-ci de-là, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement. » (Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)
  • « Ce qui est un bien, ce n’est pas de vivre, mais de vivre bien. » (Sénèque[2])
  • « L’argument principal des partisans de l’euthanasie – qui n’est pas antipathique aux libéraux – est que seules les personnes qui le souhaitent sont euthanasiées. Pourtant, cet argument ne résiste pas à l’analyse. Le débat porte déjà sur l’extension de l’euthanasie aux personnes qui ne sont pas et plus en mesure d’exprimer leur volonté : on ne saurait mieux dire qu’il s’agit d’euthanasier des personnes qui, par définition, n’en émettent pas, voire n’en ont jamais émis, le souhait. » (Drieu Godefridi, L'écologisme, nouveau totalitarisme)

Informations complémentaires

Notes et références

  • Sigrid Fry-Revere, Article « Euthanasia », The Encyclopedia of Libertarianism

    1. Lettres à Lucilius, Livre VIII, Lettre 70

    Bibliographie

    • 1992, "Manifeste pour une mort douce", Roland Jaccard, Michel Thévoz - Grasset
    • 2018, Peter Kurti, "Euthanasia: Putting the Culture to Death?", Connor Court: Redland Bay QLD, Australie

    Voir aussi

    Liens externes

     

     

     

     

    juin 24, 2026

    L'État n'est rien d'autre qu'un ogre jamais rassasié !


    « À mesure que l'État intervient dans la vie sociale, sans autre limite que celle imposée par la résistance à son autorité, il restreint l'autorité sociale ainsi que toute forme d'organisation volontaire vouée à la résolution des conflits ou à la régulation sociale. » 

    Oscar Grau

     


     

     L'État n'est rien d'autre qu'un ogre !

    Qu'il s'agisse du groupe qui contrôle l'appareil d'État ou de celui qui incarne l'institution gouvernementale, désignons simplement l'ensemble par le terme « État ». 

    Si l'État ne peut pas tout accomplir, il peut assurément accomplir beaucoup, car il constitue le monopole des monopoles — le seul et unique monopole qui rend tous les autres possibles. Premièrement, l'État détient le monopole territorial obligatoire des services de justice (le droit) et de sécurité (l'ordre) ; disposant du pouvoir institutionnel d'imposer des transferts de propriété (impôts) pour assurer sa propre subsistance, il tranche en dernier ressort les questions sociales, par la force ou la menace. Deuxièmement, l'État tire sa légitimité de l'opinion (l'idéologie), ce qui renforce son existence et son intrusion dans d'autres sphères de la vie sociale. Ainsi, pour atteindre ses objectifs, l'État légifère grâce à son monopole juridictionnel et éduque — ou façonne les esprits de — ses sujets afin d'atténuer toute opposition. 

     L'État gouverne ses sujets en portant atteinte à leur droit à la légitime défense, à leur droit de s'associer et de convenir de leurs propres conditions, ainsi qu'à leur droit de contracter et de s'entendre sur la protection et l'application de ces conditions. Comme les normes régissant l'acquisition légitime de la propriété ne s'imposent pas à l'État — celui-ci s'attribuant des biens non par appropriation originelle ou par transfert volontaire, mais par d'autres moyens —, il corrompt un ordre social par ailleurs entièrement pacifique, fondé sur la pleine propriété privée. Par conséquent, l'État fait obstacle à l'objectif qu'il prétend poursuivre — la protection de la paix et de la vie sociale — puisqu'il viole systématiquement la paix en tentant d'assurer cette protection.

    Pour approfondir ce point, rappelons que si le conflit est possible mais non inévitable, comme le souligne le philosophe Hans-Hermann Hoppe

     « … il est absurde de considérer l'institution de l'État comme une solution au problème du conflit potentiel, car c'est précisément cette institution qui rend le conflit inévitable et permanent. » 

    En intervenant dans la vie sociale sans autre limite que la résistance opposée à son autorité, l'État restreint l'autorité sociale ainsi que toute forme d'organisation volontaire visant la résolution des conflits ou la régulation sociale. Ainsi, la préférence manifeste de la plupart des individus pour la paix et la coopération se trouve non seulement entravée, mais systématiquement ignorée. 

     L'État ne tolère aucune concurrence à son autorité suprême. S'il concentre le pouvoir par essence, il lui arrive également d'étendre ou de diviser ce pouvoir, dès lors que ses détenteurs jugent opportun de le faire pour accroître ou préserver leur propre puissance. De même, l’État ne ménage aucun effort pour légiférer contre le renforcement de toute autorité au sein de la société qui irait à l’encontre de ses volontés. Toute autorité suscitant un respect sincère et volontaire est inévitablement vouée à être sapée. Ainsi, les clubs, les Églises et toutes sortes d’associations civiles se retrouvent de plus en plus soumis à la législation étatique à mesure qu’ils gagnent en influence et en importance. Vient ensuite l’intrusion dans la sphère familiale. La famille constituant le pilier fondamental de la loyauté, de la coopération et de la hiérarchie naturelle au sein de la société, l’ingérence dans les affaires familiales représente le paroxysme de l’interventionnisme étatique.

    L'État déforme le développement et le fonctionnement des institutions sociales, induisant des erreurs de compréhension quant à divers concepts fondamentaux au sein de la société : on en vient à confondre la liberté avec une autorisation étatique, et la justice avec la simple application de lois édictées par l'État. Par ailleurs, le pouvoir législatif de l'État est mis au service d'intérêts particuliers, distincts de ceux découlant de l'existence même de l'État. Parallèlement, l'État suscite conflits et troubles via sa législation, provoquant des controverses et des différends qui n'existeraient pas en son absence. Il invente des « crimes » et des « délits », parfois en l'absence de toute victime, tout en opposant divers groupes dans des guerres idéologiques — portant sur la culture, la religion, et bien d'autres sujets. Ainsi, les détenteurs du pouvoir utilisent l'institution étatique pour diviser les citoyens et s'assurer leur soutien au gré des besoins. Dans ce processus, l'État favorise certains groupes extérieurs à son appareil pour des motifs précis, en s'appuyant sur le système juridique qu'il gère lui-même. 

     L'État tend également à s'imposer comme un passage obligé pour la société ; dès lors, lorsque certains s'opposent à une action étatique, ses défenseurs peuvent prétendre qu'ils rejettent l'objectif même de cette action — tout comme s'opposer à un système de santé financé par l'impôt revenait à s'opposer au traitement des maladies. L'État s'infiltre ainsi toujours davantage dans les interstices de la vie sociale et accroît sa surveillance sur l'existence des citoyens. La dépendance à l'égard de l'État s'accentue à mesure que celui-ci empiète sur la sphère individuelle et assume des responsabilités qui, autrement, inciteraient les gens à accorder plus d'importance à la manière dont ils mènent leur vie. Par conséquent, tout ce qui relève de la responsabilité individuelle devient pour l'État un moyen de renforcer son contrôle et sa légitimité auprès de la population : dès lors qu'il intervient, une justification est aussitôt avancée pour légitimer cette intervention. L'État s'arroge ainsi de nouvelles fonctions à mesure que l'on conçoit de nouvelles responsabilités personnelles, restreignant de fait la responsabilité individuelle et faisant payer aux plus responsables les erreurs des moins responsables. 

     En somme, l'État encourage des comportements qui sapent la vertu au sein de la société, altérant la moralité avec laquelle les individus affrontent les incertitudes de l'existence. En s'attaquant à une multitude de problèmes sociaux, l'État acquiert de nouvelles fonctions et une légitimité accrue, facilitant ainsi l'expropriation des citoyens. Ainsi, l'État accentue la soumission de la population, rendant ses sujets plus dépendants de son appareil et de ses critères — que ce soit pour la poursuite d'objectifs personnels en général ou pour la satisfaction de besoins subordonnés, en particulier, à l'intervention et au financement étatiques. 

    Comme l'a expliqué l'économiste Ludwig von Mises, le marché n'est ni une chose ni une entité collective, mais un processus « animé par l'interaction des actions de divers individus coopérant dans le cadre de la division du travail ». Toutefois, en tant que source de monopoles légaux et de réglementations contraignantes, l'État favorise des intérêts particuliers en permettant à certains de tirer profit d'autres grâce à une législation imposée ; il définit ainsi ce que certains peuvent accomplir et ce qui sera interdit à d'autres dans certaines circonstances. De même, l'État octroie des subventions ou des privilèges monopolistiques à des entreprises — dont les prix sont parfois fixés en concertation avec l'État lui-même —, garantissant ainsi à ces sociétés un profit pérenne, indépendamment de toute pression concurrentielle émanant du marché. 

    L'État peut également créer une entreprise, par exemple pour se lancer dans la production et la vente d'un bien spécifique. Il cherche ainsi à accroître ses revenus en commercialisant des produits via une entreprise publique financée par l'argent des contribuables. Prenons le cas du gaz. En principe, ce projet soulèverait des questions similaires à celles rencontrées par toute entreprise cherchant à tirer profit d'une initiative. L'État doit donc, lui aussi, s'appuyer sur l'avis d'experts pour estimer le rendement attendu du projet. Certaines options d'approvisionnement en gaz seront plus avantageuses que d'autres, et toutes ne seront pas financées. Mais comment l'État peut-il choisir un projet plutôt qu'un autre de manière responsable et rentable ? La sélection et la réalisation de projets étatiques ne relèvent pas du processus d'allocation des ressources et de calcul économique propre à une économie de marché — où la coordination est libre et la valeur créée —, mais s'inscrivent en dehors de la logique coûts-avantages qui assure la pérennité des entreprises privées. Et comme l'État mène ses projets sans se soucier de ses échecs et peut en répercuter les coûts sur autrui, il ne peut faire faillite à la manière d'un acteur privé. Par conséquent, les ressources gérées par l'État ne peuvent être utilisées dans une optique entrepreneuriale, car elles ne sont pas employées par de véritables entrepreneurs risquant leurs propres ressources et la survie de leur entreprise.

    Dans l’ordre social étatique, la coopération sociale n’est pas le résultat de l’ordre étatique dans la société, mais le résultat de toute mesure d’interaction libre et pacifique autorisée par l’État. De plus, les sujets de l’État sont obligés d’affronter la législation continue, l’intervention et l’arbitraire de l’État, qui est en réalité une institution immorale qui ne permet pas le processus libre et naturel de la société. Il s’agit d’un processus par lequel les exigences morales et comportementales d’une coexistence pacifique sont reconnues ou établies, favorisant ainsi le bien-être, la coopération, l’association ou la dissociation, ainsi que l’inclusion ou l’exclusion, tandis que la culture et les institutions sociales se développent. 

    Mais les autorités de l’État ne subissent pas les conséquences de pratiques auxquelles tout particulier est expressément interdit de se livrer, comme lorsque l’État se livre à des vols, des meurtres et des enlèvements. Par exemple, lorsque l’État prélève des impôts, fait la guerre et impose la conscription militaire. Et tandis que les particuliers sont censés assumer la responsabilité des conséquences de leurs actes, le personnel de l’État dispose d’une multitude de possibilités dont il ne peut guère subir de conséquences significatives, hormis le potentiel soi-disant coût politique. 

    Pire encore, qui protège les sujets de l’État lui-même ? Qui le fait alors que c’est l’État qui les fait dépendre de lui-même à tant d’égards ? Et qui punit l’État ? Hormis ce que les sujets peuvent faire au risque d’être punis pour s’être défendus contre l’État, la réponse à ces questions n’est personne. 

     Puisque chaque personne est une unité de décision indépendante – c’est-à-dire puisque chacun peut porter son propre jugement sur les revendications des autres – chaque personne est alors un tiers indépendant potentiel pour la résolution des conflits et des désaccords entre positions rivales. Par conséquent, l’intervention d’un tiers pour une telle résolution n’est pas nécessaire pour que l’accord d’un tiers indépendant puisse trancher correctement entre ces positions. Autrement dit, l’État, qui s’impose comme le juge final de tous les conflits dans la société, y compris les différends impliquant l’État lui-même en tant que partie au litige, n’est pas nécessaire pour que justice soit rendue. Et bien que l’infaillibilité permanente de tout prestataire de justice ne puisse être garantie, puisque l’erreur est quelque chose d’humain et de commun, c’est précisément la faillibilité qui rend imprudent d’avoir toujours le même prestataire de justice qui ne paie aucun prix pour ses erreurs, car l’État est le seul prestataire de justice qui ne peut pas être puni de la perte de clients – car il continuera à recevoir des financements de manière indépendante. 

     Finalement, nous nous retrouvons ici avec une conclusion incontournable à propos de l’État et de ses sujets : pour que la justice soit rendue, l’État doit renoncer à sa prétention de gouverner et de juger la vie et les droits de ses sujets, puisqu’il n’a pas été en mesure de prouver jusqu’à présent – ​​et il ne pourra jamais le faire – qu’il a droit à la vie ou à la propriété de quiconque. Et les sujets, une fois libres, doivent se lancer dans la tâche de vivre leur vie et leurs rêves sans aucun État parmi eux.

    Oscar Grau 


     

    Oscar Grau est musicien et professeur de piano ; il œuvre à la diffusion du libertarianisme et de l'école autrichienne d'économie depuis 2018. Depuis 2021, il est responsable de la section espagnole du site officiel de Hans-Hermann Hoppe. Vous pouvez retrouver ses autres travaux sur le site du Ludwig von Mises Institute et sur *The Unz Review*.

    https://libertarianinstitute.org/articles/the-state-is-nothing-but-appetite/ 

    Comment faire remonter le taux de natalité en France ?

    Comment faire remonter le taux de natalité en France ?


    ➡️ La dernière étude de la Fondation IFRAP !

    Garde d'enfants, accès au logement, pouvoir d'achat des familles : découvrez nos propositions 👉

    La crise de la natalité revêt un caractère très concret aujourd’hui en France : le pays n'enregistre plus que 645 000 naissances en 2025, soit le niveau le plus faible constaté depuis la Seconde Guerre mondiale, alors que ce nombre se situait encore à environ 830 000 en 2010. En 2025, pour la première fois depuis 1945, le nombre de décès a surpassé le nombre de naissances.

    L’indicateur conjoncturel de fécondité est tombé à 1,53 enfant par femme en France métropolitaine en 2025, contre 2,9 en 1901, s'éloignant significativement du seuil de remplacement des générations fixé à 2,05. On observe un creux chez les classes moyennes : la fécondité dessine une courbe en « U » selon les revenus. Si les 10 % les plus modestes (2,27) et les 10 % les plus aisées (1,98) font le plus d'enfants, les classes moyennes (4e et 5e déciles, entre 1 362 € et 1 532 €/mois) chutent à 1,65 enfant par femme en raison d'un arbitrage travail-famille particulièrement lourd.

    Cette transformation a de profondes conséquences économiques sur notre pays, comme l’a documenté la Cour des comptes qui alerte sur un effet de ciseau :

    • Une hausse des dépenses publiques sensibles au vieillissement (santé, dépendance, retraites), qui représentent déjà plus de 40 % des dépenses globales en 2023. Sans ajustement, le ratio des dépenses publiques atteindrait 60,8 % du PIB en 2070.

    • Une contraction des recettes fiscales, car le financement de la protection sociale repose majoritairement sur les cotisations prélevées sur les revenus des actifs en emploi. La Commission européenne estime que ce vieillissement amputera la croissance potentielle de la France de 0,2 point par an entre 2022 et 2070.

    La Fondation IFRAP montre que les politiques purement financières ne suffisent pas à inverser la tendance (comme le prouvent plusieurs exemples européens). Toutefois, pour relancer la natalité à long terme, l'État doit bâtir un environnement globalement propice, axé sur la garde d'enfants, l'accès au logement et le pouvoir d'achat des familles.

    1. Refondre les modes de garde (petite enfance)

    • Changer l’organisation de la gestion des crèches et confier cette compétence aux communes/intercommunalités.

    • Accélérer la formation pour travailler en crèche afin de lutter contre la pénurie de personnel.

    • Prioriser les enfants dont les parents ont un emploi pour obtenir une place en crèche.

    1. Faciliter l'accès au logement des familles

    • Réduire la fiscalité immobilière : baisser les DMTO pour les primo-accédants avec enfants pour faciliter la première installation.

    1. Redonner du pouvoir d'achat aux parents (fiscalité et prestations)

    • Ouvrir le droit à une part fiscale entière dès le premier enfant.

    • Déclencher le versement des allocations familiales dès le premier enfant.

    Au total, les mesures proposées par la Fondation IFRAP représentent 9 Md€ de dépenses supplémentaires. Ainsi, les dépenses afférentes aux familles en % de PIB représenteraient près de 3,73 %, soit le niveau de 2014, contre 3,38 % aujourd'hui (OCDE).

     


    Chute de la natalité : les politiques natalistes peuvent-elles répondre à la crise démographique ?

    Depuis les années 1970, la France connaît un effondrement du nombre annuel de naissances (645 000 en 2025) et de son indicateur conjoncturel de fécondité (1,53) en France métropolitaine, aujourd’hui inférieur au seuil de remplacement des générations de 2,05 enfants par femme. En 2025, pour la première fois depuis 1945, le nombre de décès a même surpassé le nombre de naissances ! Cette chute de la natalité n’est pas une exception française mais une tendance dans l’ensemble des pays développés, et même, (contre-intuitivement mais moins fortement), dans le monde.

    La France dispose d’une politique familiale historique et ambitieuse, ce qui lui permet de contenir légèrement le ralentissement démographique, mais pas de l’inverser. Il est très difficile d’affirmer que les politiques familiales et natalistes purement financières permettent de relancer la natalité à long terme tant les contre-exemples sont nombreux(Japon, Italie, Hongrie, Allemagne…) , mais elles peuvent limiter l’ampleur du déclin démographique.

    Des variations, même très faibles, de l’indicateur conjoncturel de fécondité peuvent avoir des conséquences décuplées sur le nombre de naissances à long terme. Une baisse de l’indicateur de fécondité de 0,2, (à 1,4 au lieu de 1,6), entraînerait une baisse de la population des 0-19 ans de quasiment 3,2 millions de personnes, soit une baisse de 20 %. Les réformes de la politique familiale dans les années 2010 ont probablement eu des effets négatifs importants sur la natalité et ont accéléré la chute de la natalité. L’État pourrait ralentir la tendance plus efficacement en créant un environnement plus propice au désir de procréer, en investissant davantage dans la garde d’enfants et l’accès au logement, et en redonnant du pouvoir d’achat aux parents.

     


    La natalité en chute libre en France

    En France, la natalité n’a de cesse de baisser depuis la fin du baby-boom dans les années 1970. En 2025, en France, on enregistrait seulement 645 000 naissances, soit le nombre le plus faible depuis la Seconde Guerre mondiale. Le nombre de naissances se situait pourtant encore à environ 830 000 naissances en 2010. L’indicateur conjoncturel de fécondité, soit le nombre moyen d’enfants qu’une femme aurait au cours de sa vie si le taux de natalité restait constant, a chuté de 2,9 en 1901 à 1,53 en 2025, soit un niveau plus bas que pendant la Seconde Guerre mondiale ! Cet indicateur est passé sous le seuil de remplacement des générations fixé à 2,05 enfants par femme. Cela signifie que sans immigration, la population française tendrait à diminuer à long terme, car chaque génération ne serait pas remplacée par une nouvelle génération de taille équivalente. Plus inquiétant encore, en 2025, le nombre de décès a dépassé le nombre de naissances, une première depuis 1945 !

    Dans son scénario central, en 2021, l'Insee projetait 710 000 naissances en 2025, et 660 000 en 2070. Ce chiffre est déjà dépassé en 2025, avec 645 000 naissances. Même le scénario « extrême » de population basse qui projetait environ 680 000 naissances en 2025 n'était pas assez pessimiste. Les 468 500 naissances attendues en 2070 pourraient donc ne pas être atteintes.

    On constate également de fortes inégalités territoriales en termes de fécondité, ce qui pourrait transformer certaines régions en espaces de vide démographique. En 2023, par exemple, la Meurthe-et-Moselle n’a compté que 1,31 enfant par femme, et la Haute-Garonne que 1,39. Paris est le département de France avec le plus faible indicateur conjoncturel de fécondité, ex aequo avec la Haute-Corse, avec 1,25 enfant par femme. Seuls quatre départements se trouvent au-dessus du seuil de reproduction des générations : Mayotte (4,49), Guyane (3,32), La Réunion (2,28) et le Val-d’Oise (2,11). Les territoires d’outre-mer sont bien moins touchés par le ralentissement démographique que traverse le reste de la France.

    Pourquoi les Français ont-ils moins d’enfants ?

    Dans une étude réalisée en 2025, l’UNAF montre que les Français voulaient en moyenne 2,27 enfants en 2023. Pourtant, en 2023, l’indicateur conjoncturel de fécondité n’était que de 1,65 en France, soit 0,62 de moins que le nombre d’enfants désiré. En d’autres termes, les Français voudraient plus d’enfants qu’ils n’en font. Mais alors quels sont les obstacles qui les empêchent d’avoir le nombre d’enfants qu’ils souhaitent ?

    Certains considèrent qu’avoir des enfants participe au réchauffement climatique par la hausse de la population. Cette vision est probablement influencée par le débat public qui crée une grande inquiétude, notamment chez les plus jeunes. Pourtant, il serait peut-être plus utile d’expliquer aux Français que la décroissance de la population entraînera des difficultés budgétaires majeures et limitera la capacité de l’État à investir dans la transition écologique…

    D’autres Français sont plus pragmatiques et considèrent que le coût que représente le fait d’élever un enfant est trop important. Ce coût n’est effectivement pas négligeable : le ministère de la Santé l’évalue à 180 000 € pour un enfant jusqu’à ses 20 ans. Certains prennent également en compte le coût d’opportunité, surtout pour les femmes qui, bien souvent, arrêtent ou réduisent leur activité pour s’occuper de leur enfant. La fécondité varie énormément selon le niveau de vie : les femmes aux niveaux de vie les plus faibles et les plus élevés sont plus enclines à avoir des enfants. Dans les conditions de fécondité de la période 2012-2017, l’indicateur conjoncturel de fécondité des 10 % des femmes les plus modestes (niveau de vie moyen de 623 € par mois) était de 2,27 enfants par femme et celui des 10 % les plus aisées (en moyenne 4 290 € par mois), de 1,98. À l’inverse, les femmes des 4e et 5e déciles de niveau de vie (entre 1 362 € et 1 532 € par mois) ont la fécondité la plus basse, avec environ 1,65 enfant par femme. Ces variations s’expliquent en grande partie par l’arbitrage travail-famille et les coûts d’opportunité associés au fait d’avoir un enfant. En effet, les femmes aux revenus les plus modestes participent généralement moins au marché du travail formel, et les coûts d’opportunité sont donc relativement faibles. Les femmes les plus aisées, elles, disposent de ressources économiques et sociales qui permettent généralement de mieux concilier vie professionnelle et vie familiale, garde d’enfants plus accessible, plus grande flexibilité au travail, etc. Cependant, les femmes des déciles de niveau de vie moyens ont à la fois des contraintes économiques importantes et une participation au marché du travail active. Ainsi, la conciliation entre vie familiale et carrière professionnelle est plus difficile.

    Outre les préoccupations personnelles, la natalité baisse également en France et dans les autres pays développés en raison de la hausse de l’âge moyen pour avoir un premier enfant. Alors que les femmes avaient leur premier enfant à 24 ans en moyenne en 1974, cette moyenne a grimpé à 29,1 ans en 2023. Ceci est la conséquence de plusieurs évolutions : l'allongement de la durée des études, les difficultés à trouver un emploi stable, l'allongement de l’espérance de vie, le recours à la contraception, etc.

    L’infertilité est aussi un problème plus important aujourd’hui qu’avant. En France, 3,3 millions de personnes sont touchées par l’infertilité. Les deux principales raisons de l’infertilité sont la hausse de l’âge de la première grossesse citée précédemment, et les perturbateurs endocriniens. Entre 1973 et 2011, la concentration de spermatozoïdes dans le sperme a chuté de 52,4 % au niveau mondial, selon une méta-analyse publiée en 2017. Le principal facteur de cette baisse est l’exposition aux perturbateurs endocriniens.

    Les situations conjugales des femmes ont aussi évolué. Les femmes en âge d’avoir des enfants sont aujourd’hui moins souvent en couple qu’il y a une trentaine d’années. En 1990, environ 70 à 80 % des femmes âgées de 27 à 45 ans étaient en couple, contre environ 57 à 68 % en 2020. Cette baisse de la part des femmes étant en relation stable agit négativement et directement sur la natalité.

    Les modèles familiaux ont été profondément transformés et le nombre de familles monoparentales est également en forte hausse.


    En 2021, la part des familles monoparentales sur les familles avec enfants a atteint 27 %, soit plus d’un quart. Les familles monoparentales ne représentaient pourtant que 9 % des familles en 1975. Cette augmentation de la monoparentalité est la conséquence de la hausse des ruptures. Si la facilité des séparations et le droit au divorce accordé aux femmes sont évidemment un progrès et reflètent la libération des femmes, la hausse de la monoparentalité qu’ils entraînent a logiquement un effet sur la natalité. 


    En effet, les familles monoparentales sont celles qui hébergent le moins d’enfants en moyenne. 48 % des familles monoparentales ne sont composées que d’un enfant, contre 36 % de l’ensemble des familles. Les recherches académiques insistent sur le fait que la diminution de la natalité et la hausse des parents isolés sont corrélées, mais qu’il n’y a pas de lien de causalité. Il n’en reste pas moins que ce changement de paradigme se traduit par une baisse de la natalité. De plus, il existe bien un lien de causalité indirect entre la monoparentalité et la baisse de la natalité, puisque les familles monoparentales sont en moyenne plus modestes que les autres, et que ces contraintes économiques freinent les naissances suivantes.

    Enfin, bien qu’il n’ait pas été mesuré, l’effet négatif du numérique, des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle pourrait être une cause de la baisse de la natalité. C’est en tout cas ce dont s’inquiète l’économiste David Duhamel. Les jeunes femmes de la génération Z veulent en moyenne moins d’enfants que les femmes des générations précédentes. La sociabilité via le numérique pourrait en être une cause dans le sens où elle fragilise le lien social et retire certains jeunes du réel.

    Les conséquences économiques et sociales du déclin démographique

    La Cour des comptes a publié un rapport sur les liens entre démographie et finances publiques en décembre 2025[1]. Ce rapport alerte la France sur « l’effet ciseau » qui l’attend avec la hausse des dépenses sensibles au vieillissement d’un côté et la réduction de la population active qui limite les capacités de financement de l’autre.

    La population en âge de travailler pourrait reculer de 5 points pour atteindre 50 % en 2070, quand dans le même temps celle des 65 ans et plus pourrait augmenter jusqu’à 30 % contre 21,8 % en 2024. Ces évolutions pèsent fortement sur la croissance, d’autant plus que notre taux d’emploi (68,8 %) est inférieur à celui de nos voisins européens comme l’Allemagne (77,4 %), les Pays-Bas (82,3 %) et le Danemark (77,2 %). Le vieillissement de la population menace aussi l’investissement étant donné le comportement d’épargne des personnes âgées. Les Français de 65 ans et plus ont contribué pour environ deux tiers de la hausse du taux d’épargne entre 2023 et 2024. Cela s’ajoute à la modification de la composition du patrimoine des retraités qui se détourne des actifs professionnels et risqués au profit de l’immobilier et de placements financiers moins productifs. La Commission européenne estime que le vieillissement démographique réduira la croissance potentielle en France de 0,2 point par an entre 2022 et 2070, malgré la hausse du taux d’emploi (due à la baisse de la population en âge de travailler).

    La baisse de la population en emploi ne dégrade pas seulement la croissance, mais également les recettes fiscales, car la structure des prélèvements obligatoires repose largement sur les actifs. Les plus de 60 ans sont ceux qui reçoivent le plus de transferts sociaux, mais déséquilibrent le régime de Sécurité sociale puisque son financement passe majoritairement par les cotisations, qui reposent sur les revenus du travail.

    La Cour des comptes analyse également l’effet du vieillissement sur les dépenses publiques. Les dépenses sensibles au vieillissement représentent déjà plus de 40 % des dépenses publiques en 2023, (en hausse de 11 points depuis 1998), et augmenteront inévitablement dans les prochaines années, au détriment des dépenses consacrées à l’éducation et à la politique familiale. Le rapport estime qu’à dépenses par tête et par tranche d’âge inchangée par rapport à 2023, le ratio de dépense publique sur PIB atteindrait 60,8 % en 2070, (contre 57 % en 2023). Pour conserver le ratio de 2023, il faudrait baisser la dépense publique par habitant de 6,1 % d’ici 2070.

    Pourtant, la Cour des comptes déplore à juste titre le manque de prise en compte des enjeux démographiques dans la programmation budgétaire pluriannuelle, qui fait courir le risque de retenir des projections bien trop optimistes et déconnectées de la réalité. Le rapport appelle donc à mieux intégrer cette dynamique dans les projections financières et à actualiser plus régulièrement les projections démographiques pour s’adapter avant qu’il ne soit trop tard. La Cour des comptes invite aussi à diversifier le financement de la protection sociale, pour qu’il pèse moins sur les actifs, et à rehausser le taux d’emploi et allonger la vie active, notamment pour la tranche des 60-70 ans qui sera amenée à avoir une « place croissante » dans la population active.

    Un autre effet du vieillissement de la population est la hausse du besoin de main-d’œuvre dans les métiers d’aide aux personnes âgées, qui risque de réduire la main-d’œuvre disponible pour des activités plus productives et innovantes dans l’industrie ou les nouvelles technologies par exemple. Le passage à la silver économie au Japon est un exemple précurseur de ce qui pourrait se produire en France dans quelques années. En 2018, 28 % de la population japonaise avait plus de 65 ans, un chiffre qui devrait augmenter à 40 % d’ici 2060. Selon le New Robot strategy du METI de 2015, le besoin en aide-soignant est passé de 1,7 million en 2012 à 2,5 millions en 2025. Les Japonais ont misé sur la robotisation pour contrer ce phénomène.

    Enfin, le système éducatif sera bouleversé par le déclin démographique français et devra être transformé en profondeur. Selon les projections du ministère de l’Éducation nationale, la France pourrait perdre 1,7 million d’élèves (-15 %) d’ici 2035. Cette transformation amènera à repenser l’offre scolaire, notamment au niveau de la répartition des enseignants sur le territoire. Étant donné les disparités des naissances sur le territoire, le nombre de classes et de professeurs par zone géographique devra nécessairement être adapté.

    L’efficacité des politiques natalistes est loin d’être avérée

    La France, malgré le ralentissement démographique qu’elle traverse, fait partie des pays européens avec les taux de fécondité les plus hauts du continent. Notre modèle de politique familiale historique et ambitieuse est mis en avant. Mais notre politique ne semble pas suffisamment efficace pour inverser la tendance. Notre déclin démographique est retardé et moins rapide par rapport aux autres pays européens, mais il n’en reste pas moins une réalité.

    La famille dans les comptes de la protection sociale

    Les comptes de la protection sociale regroupent les prestations des régimes de sécurité sociale ainsi que les dépenses d’autres administrations publiques, collectivités locales, hôpitaux, institutions privées sans but lucratif et certains employeurs.

    Les dépenses associées au « risque famille » de la protection sociale se sont élevées, tous financeurs confondus, à 65,8 Md€ en 2024, soit 2,25 % du PIB, après 62,9 Md€ et 2,23 % du PIB en 2023. La part des « administrations publiques » s’est élevée à 56,6 Md€ en 2024, soit 1,94 % du PIB.


     

    Eurostat distingue les dépenses en faveur des familles et des enfants des pays européens dans sa classification des dépenses publiques par fonction. Le graphique suivant montre que les dépenses sont un peu plus élevées en France que dans la moyenne de la zone euro (1,9 % du PIB) ou de l’Union européenne (2,0 %) en 2024.

     

    La politique familiale est généreuse en France, mais le système est complexe. Le montant global des prestations familiales financées par la Caisse nationale d’allocations familiales (CNAF) s’est élevé à 40,86 Md€ en 2024, et devrait atteindre environ 41,86 Md€ en 2025. La part la plus importante revient aux prestations d’entretien en faveur de la famille (allocations familiales). Viennent ensuite les prestations d’accueil du jeune enfant (Paje). Elles comprennent le complément de mode de garde et les primes à la naissance. Si on ajoute les transferts nets, les charges de gestion courante et les autres charges, les charges nettes de la CNAF s’élèvent à 57,85 Md€ en 2024 et 59,35 Md€ en 2025, représentant l'essentiel des dépenses en faveur des familles.

    La branche famille est excédentaire, avec un résultat net d’environ +1,1 Md€ en 2024, estimé à +843 M€ en 2025, et prévu à près de +1,4 Md€ en 2026. Mais cet excédent est pourtant fortement réduit par les transferts nets vers les branches maladie et vieillesse, qui servent à combler en partie les déficits élevés de ces branches.

     

    Les excédents de la branche famille sont en partie utilisés pour financer... les retraites

    La branche famille contribue au financement des branches maladie et vieillesse, dont elle réduit ainsi le déficit. En 2024, les transferts nets s’élevaient à environ 13,8 Md€ et représentaient 23,8 % des dépenses de la branche. Quasiment un quart des charges de la branche famille ne sont donc pas des dépenses affectées aux familles. Ces transferts nets n’existaient pas avant 1972, et ont augmenté fortement entre 2001 et 2011, et à nouveau depuis 2023. Aucune recette supplémentaire n’a été affectée à la branche famille pour compenser, ce qui signifie que les transferts nets empêchent la CNAF d’affecter les ressources à d’autres usages pour la politique familiale.

    Les transferts liés à la prise en charge des cotisations vieillesse ont augmenté progressivement depuis 1973, pour atteindre 5,1 Md€ en 2024, soit 8,8 % des dépenses de la CNAF. À partir de 2001, la CNAF prend également en charge une partie des majorations de pensions de retraite pour les retraités ayant eu des enfants. Depuis 2011, la branche famille prend même en charge l’intégralité de ces dépenses de majorations. Cela représente des transferts de près de 5,8 Md€ en 2024, soit 10 % des dépenses nettes de la branche.

    Concrètement, 18,8 % des dépenses de la branche famille sont utilisées pour financer les retraites et combler une partie du déficit de la branche vieillesse. On finance donc les retraites avec des ressources censées être destinées aux parents pour supporter le coût de leurs enfants. La France a donc fait le choix d’entretenir le niveau de vie des inactifs en faisant peser une nouvelle fois le coût sur les actifs et futurs actifs.


    Quels effets pour les politiques natalistes ?

    Il est très compliqué d’établir un lien de causalité entre politique nataliste généreuse et hausse de l’indicateur de fécondité. Comme dit précédemment, la baisse de l’indice de fécondité est un phénomène mondial, qui touche tous les pays développés, quelle que soit leur politique familiale. Certains pays comme la Suède offrent des avantages importants aux parents, avec 68 semaines de congés parentaux, partagés entre le père et la mère selon les besoins, et des dépenses en prestations familiales similaires à la France en part du PIB, (plus de 3 % du PIB).

    Mais ces pays ne sont pas épargnés par le déclin démographique : l’indicateur de fécondité est de 1,45 en Suède en 2023. L’Allemagne, qui dépense encore davantage, est un des pays européens qui souffrent le plus du vieillissement de la population, avec un taux de fécondité de 1,39 enfant par femme en 2023. À l’inverse, les États-Unis, qui dépensent environ 1 % de leur PIB dans les politiques familiales, un des plus faibles taux des pays de l’OCDE, ont un indicateur de fécondité supérieur à la majorité des pays européens.

    L’échec de la politique nataliste lancée par Giorgia Meloni en Italie dès son arrivée au pouvoir montre que la politique nataliste ne permet pas forcément de contrer efficacement le déclin démographique.

     

    L'échec des politiques natalistes : le cas italien

    Depuis son arrivée au pouvoir en 2022, Giorgia Meloni a fait de la lutte contre le déclin démographique une priorité. En effet, l’Italie est l’un des pays européens les plus touchés par la chute de la natalité. La présidente du Conseil des ministres italienne a mis en place des mesures telles que des exonérations totales de cotisations IVS, vieillesse, invalidité et survivants, pour les mères de trois enfants ou plus, salariées, plafond à 3 000 € annuels, un mois de congé parental supplémentaire rémunéré à 80 % du salaire, un bonus de 3 600 € pour la garde d'enfants pour les familles à revenus modestes, une majoration de 50 % de l’allocation pour le premier enfant, la réduction de la TVA sur certains produits de première enfance, (limitée en 2024).

    Cependant, les résultats sont loin d’être au rendez-vous. Le déclin démographique italien se poursuit : le taux de natalité est tombé au plus bas en 2024, le nombre de naissances a continué de chuter, et le taux de fécondité a atteint son plus bas historique, avec 1,18 enfant par femme.

    Il faut rendre l’environnement social et économique plus propice à l’envie d’avoir des enfants

    L’échec relatif des politiques familiales ne doit pas décourager complètement l’État. Même si les politiques familiales ne permettent pas d’inverser la tendance à la baisse du nombre de naissances, certaines peuvent participer à la création d’un environnement plus propice à fonder une famille. Les aides financières à elles seules ne constituent pas des motivations suffisantes pour avoir des enfants puisqu’elles sont loin de couvrir le coût total que représente le fait d’élever un enfant.

    Pour créer un environnement plus favorable aux familles, il faudrait déjà développer le service public de la petite enfance. Malgré une augmentation de 0,4 % par rapport à 2021, le taux de couverture n’est que de 60,3 places théoriques pour 100 enfants de moins de 3 ans. Pour pallier le manque de places, augmenter le nombre d’établissements n’est pas suffisant : le véritable problème est le manque de personnel. Selon la CNAF, au 1er avril 2022, 8 908 postes auprès d’enfants sont déclarés durablement vacants ou non remplacés. Le nombre de places en crèches a progressé bien moins vite en France qu’ailleurs en Europe. Le nombre de places pour 1 000 naissances est désormais plus faible que dans les pays d’Europe du Nord, notamment en Allemagne. Cette tendance ne risque pas de s’inverser si rien n’est fait, puisque les prochaines années devraient être marquées par des départs à la retraite massifs des membres du personnel des crèches.

    Seules les microcrèches, créées par des acteurs privés et où les parents sont financés, et non les crèches directement subventionnées, semblent efficaces. Ce secteur a représenté l’essentiel de la création de places alors qu’il est minoritaire. Pourtant, la CNAF souhaite supprimer ce régime pour le faire entrer dans le régime commun, qui dysfonctionne.

    La question du service à la petite enfance est centrale, puisque les Français sont de plus en plus éduqués, et de moins en moins enclins à sacrifier leur vie professionnelle pour leur vie familiale. Selon une étude de la Drees de 2021, dans plus de la moitié des cas, dans un couple hétéroparental dans un foyer avec au moins un enfant de moins de 6 ans, un des deux parents, ou les deux, s’éloigne de l’emploi pour s’occuper de leurs enfants. Dans 41,7 % des cas, c’est la femme qui s’éloigne de son travail, contre 8,4 % des cas pour les hommes. Cette tendance des femmes à s’éloigner du monde du travail pour s’occuper de leur enfant peut être un frein à l’envie de fonder une famille.

    Les situations varient énormément selon la catégorie sociale du couple. Les mères ouvrières ou employées sont bien plus souvent éloignées de l’emploi que les femmes cadres ou de profession intellectuelle supérieure. D’un côté, les femmes ouvrières et employées manquent souvent de moyens pour trouver une solution de garde pour leurs enfants, tandis que les femmes cadres ou de profession intellectuelle sont moins nombreuses à avoir des enfants, et les ont plus tardivement, pour avoir une situation stable qui leur permette de mieux concilier vie familiale et vie professionnelle. C’est une des explications de la fécondité plus faible chez les femmes des classes moyennes.


    Aujourd’hui, la gestion des crèches n’est pas satisfaisante. Elle souffre d’abord de la bureaucratie : CAF, régions, départements, communes, ministère de la Solidarité, tout le monde s’occupe des crèches. Les règles et contraintes imposées au personnel des crèches sont aussi trop lourdes. Tous les professionnels dans une crèche doivent avoir une qualification « petite enfance » et 40 % d’entre eux doivent être des auxiliaires de puériculture, des infirmiers, des infirmiers puériculteurs, des éducateurs de jeunes enfants ou des psychomotriciens diplômés. Les autres doivent avoir un CAP « Accompagnant éducatif petite enfance », un BEP sanitaire et social ou une autre qualification requise. La France demande beaucoup plus de diplômes que ses voisins européens. Au Royaume-Uni, par exemple, une crèche doit seulement compter un membre du personnel qui détient une qualification de niveau bac technologique. En France, on n’autorise même pas les crèches à former leurs salariés ou à recourir davantage à l’apprentissage. Tout est fait pour provoquer la pénurie de personnel.

    Un autre problème du système actuel est qu’il s’est détourné de son objectif d’origine : permettre aux parents de jeunes enfants de continuer à travailler. Alors que certains parents qui ont un travail à temps plein ne trouvent pas de place en crèche, 7 % des enfants qui ont une mère inactive ont un mode d’accueil à temps complet et 18 % de ceux qui ont une mère au chômage. Un rapport de la CNAF montre que 34 % des enfants gardés en crèche ont au moins un parent qui ne travaille pas. Certaines communes incluent le fait d’être en activité dans leur grille d’attribution de places en crèche, mais ce n’est pas une condition nécessaire, et cela ne concerne pas toutes les communes de France.

    Outre le problème de l’accueil et la garde des enfants, certains, face au constat d’efficacité limitée des politiques familiales, proposent de supprimer le quotient familial et d’individualiser la fiscalité. Or cette mesure menace le principe de solidarité familiale. En effet, le quotient familial est en quelque sorte une prise en compte fiscale du fait que les parents doivent subvenir aux besoins de leurs enfants tant qu’ils dépendent d’eux. Cela permet de ne pas voir l’enfant uniquement comme un coût, mais comme un membre du foyer familial dont les parents ont la responsabilité.

    Enfin, la crise du logement a des conséquences directes importantes sur la natalité. Selon une étude de l’université de Toronto réalisée par le chercheur Benjamin Couillard, la hausse du coût du logement aux États-Unis depuis 1990 aurait fait baisser les naissances de 11 % et le taux de fécondité de 51 % entre les années 2000 et 2010. Treize millions d’enfants supplémentaires seraient nés entre 1990 et 2020 sans hausse des loyers. L’économiste Maxime Sbaihi a commenté cette étude et affirme que, sur les vingt dernières années, un jeune actif français de moins de 30 ans au revenu médian a perdu en moyenne une vingtaine de mètres carrés de pouvoir d'achat immobilier dans les grandes métropoles françaises. Il ajoute que cette perte de pouvoir d’achat est une des raisons majeures de la baisse de la natalité.

    Les classes moyennes sont encore une fois celles qui souffrent le plus de la crise du logement. La politique du logement social n’y est pas pour rien. Dans les zones tendues comme Paris, la politique du logement social, faute de création de logements neufs, s’est faite au détriment du logement privé. À Paris, en 25 ans, le parc locatif privé a été divisé par presque 2 quand dans le même temps le parc locatif social a été multiplié par 1,8. La conséquence de cette politique est la difficulté pour les classes moyennes de se loger à cause de la réduction de l’offre locative privée.

    Enfin, on entend souvent à juste titre que les incitations financières ne sont pas des motivations suffisantes pour inciter les Français à avoir plus d’enfants. La grande majorité des études sur le sujet concluent que l’effet des politiques natalistes financières ou fiscales est très faible, voire nul, seulement un effet de calendrier. Cependant, comme le souligne le rapport d’information sur les causes et les conséquences de la baisse de la natalité en France de l’Assemblée nationale[2], une faible variation de la fécondité peut avoir des effets extrêmement importants sur la natalité au niveau national. Entre 2026 et 2045, une augmentation de l’indicateur de fécondité de 0,2, à 1,8 au lieu de 1,6, toutes choses égales par ailleurs, permettrait d’augmenter la population française âgée de 0 à 19 ans de 1,59 million de personnes. À l’inverse, un indicateur de fécondité plus faible à 1,4 diminuerait cette même population de quasiment 3,2 millions de personnes, soit une baisse de 20 % !  La faible variation de la fécondité décrite dans les études est donc loin d’être négligeable. Cela est d’autant plus vrai qu’une telle chute de la population de 0 à 19 ans rendrait encore plus difficile le soutien à la natalité sur le long terme. Les effets de calendrier ne sont pas non plus à négliger : avoir des enfants plus tôt dans la vie pourrait augmenter le nombre d’enfants par femme, puisque le recul de l’âge de la première grossesse est un des facteurs expliquant la baisse de la natalité.

    La politique familiale financière est aussi un signal positif envoyé aux familles et aux futurs parents. La stabilité de la politique familiale est un gage de confiance pour les Français. L’instabilité connue dans les années 2010, avec la réduction du plafond du quotient familial et la fin de l’universalité des allocations familiales, a très probablement accéléré la baisse de la natalité. On le voit clairement lorsqu’on compare l’évolution de l’indicateur conjoncturel de fécondité selon les niveaux de vie. Tandis que les classes modestes, qui n’ont pas été concernées par les réformes des années 2010, ont connu une baisse assez faible de leur indicateur de fécondité, celui des classes moyennes et aisées a chuté. Selon l'IGAS, l'indicateur des classes les plus modestes est passé d’environ 2,0 à 1,95 entre 2011 et 2017 (-2,5 %), tandis que celui des classes moyennes a baissé d’environ 18 à 20 %, et celui des classes aisées de presque 13 %. Si les réformes n’ont pas été le seul et unique facteur de baisse de la natalité, elles y ont certainement participé. Dans sa revue des dépenses socio-fiscales en faveur de la politique familiale[3], l’Inspection générale des affaires sociales le reconnaît clairement : « l’instabilité de la politique familiale sous l’effet de la succession de réformes au cours des années 2010 pourrait être de nature à peser sur la confiance des ménages dans la pérennité et la capacité de la politique de la famille à les accompagner dans la parentalité ». D’ailleurs, l’indicateur conjoncturel de fécondité a baissé bien plus rapidement en France que dans la plupart des pays européens depuis 2013, probablement en partie à cause des réformes des années 2010 puisque les autres facteurs, dégradation des perspectives économiques mondiales et éléments structurels et culturels de la démographie, ont touché également nos voisins européens. Ainsi, même si l’indicateur de fécondité reste élevé en France relativement aux autres pays européens, celui-ci chute plus rapidement depuis une dizaine d’années et on constate un effet de rattrapage inquiétant.


    Les conséquences des réformes de la politique familiale des années 2010

    L’indice conjoncturel de fécondité n’a donc baissé que de 2,5 % entre 2011 et 2017 pour les classes très modestes qui n’ont pas été touchées par les réformes des années 2010. Sur la même période, pour l’ensemble de la population, l’ICF a baissé de 6 % et le nombre de naissances a chuté de 53 841 en 2017 par rapport à 2011. Nous pouvons donc estimer grossièrement le nombre de naissances perdues du fait de la baisse plus forte de la natalité chez les classes moyennes et supérieures. Si l’ensemble de la population avait vu son ICF baisser de 2,5 % comme pour les classes modestes, on peut estimer que le nombre de naissances aurait baissé de 22 546, soit un écart de plus de 30 000 naissances pour l'année 2017 seulement. Ainsi, si on estime que le nombre de naissances « perdues » par an est au moins égal à celui de 2017, alors la France aurait pu connaître 270 000 naissances supplémentaires de 2017 à 2025 inclus. Ces naissances perdues ne sont pas le fait des réformes uniquement, mais celles-ci ont participé à la baisse des naissances pour les classes moyennes et supérieures. L’estimation de 30 000 naissances perdues repose sur un calcul imparfait puisque l’ICF est un indice synthétique des taux de fécondité par âge agrégés et non une mesure du nombre réel d’enfants par femme, mais ce résultat permet d’avoir une idée globale des effets sur la natalité des réformes de 2010.

    Si l’on compare les démographies française et allemande et les politiques familiales des deux pays, on peut constater les effets de deux orientations opposées. Pendant qu’en France, dans les années 2010, la politique familiale est réformée pour supprimer l’universalité des allocations familiales et réduire le plafond du quotient familial, les Allemands font le choix inverse, soutiennent leur politique familiale et offrent des déductions fiscales ou des allocations familiales généreuses pour les parents, (plus généreuses qu’en France dans la grande majorité des cas[4]). Entre 2011 et 2017, le nombre de naissances en France baisse d’environ 6,5 %, pendant que les naissances allemandes augmentent de 18 %. Si le nombre de naissances avait suivi, chaque année entre 2011 et 2017, l’évolution des naissances allemandes, la France aurait compté environ 645 000 naissances supplémentaires sur la période, soit le nombre de naissances en France en 2025 ! Certes, l’Allemagne est un pays à la démographie très différente de la démographie française, qui a un indicateur conjoncturel de fécondité largement inférieur à la France, 1,39 en 2023, mais cette comparaison illustre bien l’autosabotage de la natalité française à cause des réformeshostiles aux familles de classes moyennes et aisées.

    On peut élargir la comparaison au reste de l’Europe en prenant la même méthodologie qu’avec l’Allemagne. Si le nombre de naissances en France avait suivi l’évolution du nombre moyen de naissances dans les 27 pays de l’actuelle Union européenne, hors France, alors la France aurait enregistré quasiment 140 000 naissances supplémentaires sur la période 2013-2017.

    Conclusion et propositions

    Le déclin démographique n’est donc pas une particularité française, mais un phénomène mondial particulièrement fort dans les pays développés. L’indice de fécondité a diminué de plus de moitié en moyenne dans l'OCDE, passant de 3,3 enfants par femme en 1960 à 1,5 en 2022. Les politiques familiales peuvent permettre de ralentir la baisse de la natalité, mais probablement pas d’inverser la tendance. L’OCDE alerte : « l’infléchissement des courbes de fécondité ne saurait neutraliser les effets du vieillissement démographique, en particulier à court terme ». Il faut donc impérativement repenser notre modèle économique et social pour s’adapter au vieillissement de la population.

    Cependant, ce constat ne doit pas inciter à l’inaction et à l’abandon. Il est encore possible de soutenir les familles et la natalité en créant un environnement plus propice au désir d’avoir des enfants qui permette aux Français de projeter un avenir prometteur pour leurs enfants. Le constat de l’efficacité limitée des politiques natalistes financières ne doit pas pousser l’État à abandonner complètement la politique familiale au risque de détruire l’idée même de la famille et de la solidarité.

    Pour créer des conditions propices au fait de fonder une famille, plusieurs mesures sont proposées :

    • Changer l’organisation de la gestion des crèches et confier cette compétence aux communes/intercommunalités.

    • Accélérer la formation, y compris dans les entreprises spécialisées de garde d'enfants, pour travailler en crèche afin de lutter contre la pénurie de personnel.

    • Prioriser les enfants dont les parents ont un emploi pour obtenir une place en crèche.

    • Réduire la fiscalité immobilière. Par exemple, baisser les DMTO pour les primo-accédants avec enfants pour faciliter la première installation. La Fondation IFRAP a estimé entre 1 et 1,5 Md€ le coût de cette mesure.

    • Ouvrir la part fiscale entière dès le premier enfant. Grâce à cette mesure, deux parents mariés percevant chacun le salaire médian, (2 190 €/mois), diminueraient leur impôt sur le revenu de 632 € s’ils ont un enfant, 1 265 € s’ils ont deux enfants par rapport à l’abattement en vigueur aujourd’hui. Les parents de trois enfants et plus, (toujours percevant le salaire médian), seraient même exonérés d’impôt sur le revenu. Le premier enfant d’un parent isolé compte déjà comme une part fiscale entière, cela devrait être le cas pour les parents mariés également. Le coût de cette mesure serait de 4,4 Md€ si on attribue désormais une 1/2 part supplémentaire au premier enfant.

    • Ouvrir les allocations familiales dès le premier enfant. Le coût de cette mesure serait de 3,6 Md€.

    Au total, l'ensemble de ces mesures représenterait un effort de 9 Md€ dont il est possible de financer une partie en réduisant les transferts versés par la CNAF au système de retraite, 10,7 Md€, selon la logique que les cotisations famille doivent d'abord financer le redressement de la natalité. On peut aussi envisager de plafonner le nombre d'enfants pris en compte dans le calcul des aides sociales, par exemple le RSA. Avec ces 9 Md€ supplémentaires, la part de PIB consacrée à la famille reviendrait ainsi au niveau de 2014, 3,74 % du PIB, contre 3,38 % du PIB selon les chiffres 2021 de l'OCDE.

    IFRAP


    [1] Démographie et finances publiques, rapport public thématique, Cour des comptes, décembre 2025 

    [2] Rapport d'information du 11 février 2026 sur les causes et les conséquences de la baisse de la natalité en France, Assemblée nationale, Constance PELICHY et Jérémie PATRIER-LEITUS

    [3] Revue des dépenses socio-fiscales en faveur de la politique familiale, rapport d'inspection IGF-IGAS, juillet 2021

    [4] France/Allemagne : qui a la politique fi scale la plus généreuse pour les familles, site IFRAP, 17 mars 2026

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