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novembre 04, 2026

Cultiver la pensée libérale classique : au cœur de la nouvelle Cato University

Cultiver la pensée libérale classique : au cœur de la nouvelle Cato University *

Par Josh Hardman 

Les enjeux liés à la liberté d’expression sur les campus deviennent de plus en plus cruciaux, dans un contexte marqué par une animosité partisane et des attitudes hostiles aux principes libéraux qui atteignent des niveaux préoccupants. La Cato University prépare les étudiants à dépasser la polarisation et à défendre une société libre.

 

 Vous vous souvenez peut-être de votre première rencontre avec les idées libertariennes — ce moment d’illumination intellectuelle où une parabole de Milton Friedman, un passage de F. A. Hayek ou un discours de David Boaz ont soudainement mis de l’ordre dans un monde chaotique. Multiplier ces moments pour les jeunes est essentiel à l’avenir de la liberté. 

 C’est pourquoi la Cato University (Cato U) a été relancée en 2024, en ciblant tout particulièrement les étudiants de premier cycle et de cycles supérieurs. Il est crucial que les années de formation intellectuelle des futurs responsables politiques, chefs d’entreprise, journalistes, universitaires et artistes soient marquées par un véritable esprit de camaraderie. La Cato U repère des étudiants ambitieux et dotés d’un esprit indépendant, et complète leur formation en leur apportant la philosophie libérale classique qui leur a peut-être fait défaut, tout en leur offrant des rencontres stimulantes et empreintes de civilité — des espaces propices aux débats qu’ils appellent de leurs vœux avec leurs pairs. 

 « Bon nombre des candidats aux sessions de trois jours organisées cet été ont exprimé une profonde inquiétude face au climat politique actuel », explique Sophia Coyne-Kosnak, directrice des programmes au Cato Institute, qui a piloté la relance de la Cato U. « Ils constatent la montée de l’illibéralisme, tant à droite qu’à gauche, ainsi qu’une polarisation politique croissante ; ils ont le sentiment que l’espace disponible pour des échanges ouverts et sans préjugés se réduit. » 

 Les sessions estivales de la Cato University ont eu lieu avant l’assassinat de Charlie Kirk, fondateur de Turning Point USA. Pour certains, cet événement a mis en exergue les problèmes liés à la polarisation politique et à la montée de la violence en réaction au désaccord. 

 Ce meurtre risque d’exacerber, au sein des campus, une atmosphère où les étudiants sont tentés de choisir un camp, d’exprimer de la haine, de déformer les opinions politiques adverses et d’appeler à la répression politique.

 Cependant, les enquêtes et les échanges avec les participants à la « Cato U » — qui présentent des sensibilités politiques variées — révèlent une conviction commune : la liberté d’expression, la liberté de recherche et la liberté d’association sont sacrées. Ce constat vaut aussi bien pour les étudiants issus des universités de l’Ivy League que pour ceux venant de petites universités d’arts libéraux ou de grandes universités publiques. 

(LEFT: Sophia Coyne-Kosnak, program director of initiatives at Cato, speaking at Cato University.

RIGHT: Lamiyass Chen, a sophomore at Colby College, engaging a fellow Cato University attendee in conversation.)

 « J’essaie encore de comprendre comment un jeune, à qui l’on a souvent appris à garder le silence, est devenu un adulte convaincu que la parole est le moteur même de la liberté », confie Andrew Hoover, diplômé récent de la Heider College of Business de l’université Creighton. « Mais, désormais, mon objectif est de mettre en pratique ce que je prône. » 

 Pour certains étudiants, l’importance de la liberté d’expression puise ses racines dans une expérience personnelle. Avant de s’installer aux États-Unis, Lamiyass Chen, étudiante en deuxième année au Colby College, utilisait une identité numérique alternative pour contourner la censure sur Internet en Chine et élargir ses horizons intellectuels. Elle souligne par ailleurs qu’en Chine, « la plupart des gens font preuve d’une indifférence surprenante à l’égard de la politique ». 

Hanan Jannoud, étudiante syrienne en troisième année à l’université de Pennsylvanie (UPenn), a également étudié à Hong Kong, où elle a vu des personnes emprisonnées pour avoir exprimé des opinions politiques. 

Ainsi, lorsque les débats sur les campus oscillent entre timidité excessive et colère, ces étudiants en perçoivent immédiatement les signes, même si les causes diffèrent de celles observées en Chine. 

« La qualité des échanges en cours à l’UPenn a décliné en 2024, durant ma deuxième année », explique Hanan Jannoud. « Les manifestations et les désaccords de plus en plus virulents sur des décisions politiques ont rendu beaucoup d’étudiants plus craintifs et plus réservés. » 

 Andrew Hoover compare les débats intenses sur le campus à des échanges entre caricatures, où l’émotivité, les slogans et les insultes captent toute l’attention — une situation encore aggravée par les réseaux sociaux. Dylan Landon, qui a récemment obtenu un diplôme en économie à l’université du Texas à San Antonio (UTSA), se souvient que, l’an dernier, certaines personnes ont rompu des amitiés en raison des intentions de vote affichées par leurs proches. 

 Il ne s’agit pas de phénomènes nouveaux, mais la situation semble s’être dégradée, au point que de nombreux étudiants craignent désormais d’exprimer leurs opinions. Selon une étude menée par les chercheurs en psychologie Forest Romm et Kevin Waldman, plus de 80 % des 1 500 étudiants interrogés à l’université Northwestern et à l’université du Michigan ont déclaré avoir présenté, dans le cadre de leurs travaux universitaires, des opinions qui ne reflétaient pas leurs véritables points de vue, afin d’épouser ceux de leurs professeurs. Par ailleurs, 72 % des répondants ont affirmé s’être autocensurés sur des questions politiques, et 68 % sur des sujets liés aux valeurs familiales.

 Plus de 10 % des participants de cet été ont déclaré, avant l’événement, que les étudiants ne devraient pas être autorisés à inviter sur le campus des intervenants dont les propos sont jugés offensants par certains.  

À la fin de l’été, ils n’étaient plus que 2 % à partager cet avis. 

Des enquêtes récentes révèlent également une tendance préoccupante : une approbation tacite, de la part des étudiants, du recours à la violence pour faire taire des discours. Ainsi, à la veille de l’assassinat de Kirk, la *Foundation for Individual Rights and Expression* a publié une étude indiquant que 34 % des étudiants interrogés estiment qu’il est parfois acceptable d’utiliser la violence pour empêcher une intervention sur le campus. Cette attitude a progressé, au cours des trois dernières années, chez les étudiants de toutes sensibilités idéologiques. 

 Heureusement, certains étudiants présents à la *Cato U* dressent un tableau plus nuancé de la culture au sein de leur université — peut-être parce qu’ils font preuve d’une plus grande détermination, ou parce qu’ils sont issus, dans l’ensemble, d’établissements plus ouverts au débat. 

 « Le *Colby College* est très marqué à gauche, mais les enseignants font un travail remarquable en intégrant des points de vue variés au programme et en encourageant l’expression de désaccords lors des discussions », explique Chen.

 « Il m’est arrivé, à quelques reprises, d’hésiter à exprimer mon point de vue à l’UTSA, notamment sur des sujets clivants comme les guerres à Gaza et en Ukraine, ou encore l’élection présidentielle de 2024 », se souvient Landon. « Mais, dans l’ensemble, l’atmosphère était propice à l’échange d’idées et de réflexions. » 

 Cato U propose des événements qui incarnent ce que devraient être, par essence, les universités. Les étudiants viennent y approfondir leurs connaissances en matière de politiques publiques et nouer des liens avec des personnes qui partagent des convictions fondamentales sur l’importance de la liberté d’expression et de la liberté individuelle. 

Lors des réceptions d’ouverture, Coyne-Kosnak donne le ton de Cato U : 

 « Cato University n’est pas une simple conférence ; c’est une conversation, et chacune de vos voix y joue un rôle essentiel… Au cœur de ce programme se trouve une vision morale : l’idée que chaque individu possède une dignité inhérente et a le droit de poursuivre ses propres objectifs, à condition de respecter les droits d’autrui. Reconnaître que chaque être humain est propriétaire de sa propre vie relève d’un engagement moral. Or, cela n’est possible que dans un système fondé sur la liberté. » 

Landon a ressenti cette vision morale tout au long de son expérience à Cato U. « Les intervenants étaient accessibles et sincèrement désireux d’échanger avec nous », confie-t-il. 

Cette vision incite les étudiants à chercher délibérément à apprendre des autres. « À Cato U, je me suis davantage concentré sur l’écoute », explique Hoover. « J’ai été constamment amené à prendre conscience des limites de mes propres connaissances. Je me suis senti plus ouvert, plus généreux dans mes interactions avec autrui. » 

 Pour Jannoud, son passage à Cato U a constitué une expérience particulièrement rafraîchissante, qui contrastait avec son quotidien sur le campus. « J’ai été frappée par la façon dont les désaccords ouvraient la porte à des débats constructifs. Les étudiants comme les intervenants échangeaient leurs points de vue dans le respect mutuel », raconte-t-elle. « J’aspire désormais à créer des espaces similaires sur mon propre campus universitaire. » 

 Outre les présentations consacrées à la philosophie politique et aux politiques publiques, 

Cato U a fourni à Jannoud et à ses camarades des outils pour instaurer de tels espaces. L’une des sessions interactives, intitulée « Présenter des arguments convaincants en faveur du libéralisme classique », était animée par Allan Carey, directeur des « Sphere Education Initiatives » du Cato Institute, un programme destiné aux enseignants du secondaire. Cato U est en bonne voie d’accueillir plus de 850 étudiants d’ici l’an prochain. Certains deviendront stagiaires, assistants de recherche, voire chefs de département au sein du Cato Institute. D’autres mettront à profit cette expérience à Washington, D.C. — souvent leur première du genre — pour décrocher un poste dans d’autres organisations attachées aux principes libertariens. 

 Les données issues de l’enquête menée après la conférence révèlent que les autres participants regagnent leurs campus avec une vision nettement plus marquée par le libéralisme classique : une confiance accrue dans le progrès humain, une ouverture au commerce et à l’innovation, et une conception de la justice fondée sur les droits individuels. La plupart de ceux qui arrivent avec des doutes quant à la liberté d’expression repartent en ayant adopté des valeurs plus libérales.

 Par exemple, plus de 10 % des participants de cet été ont déclaré, avant l’événement, que les étudiants ne devraient pas être autorisés à inviter sur le campus des intervenants jugés offensants par certains. À la fin de l’été, ils n’étaient plus que 2 % à partager cet avis. 

 L’un des changements les plus marqués dans les opinions des participants sur les politiques publiques a concerné le domaine de la santé : on a observé une évolution d’environ 10 points de pourcentage dans l’adhésion moyenne à l’énoncé suivant : « La réforme du système de santé devrait favoriser les solutions fondées sur le marché, réduire l’intervention de l’État et accroître le choix des usagers. » 

 Ce point est particulièrement notable, car la santé ne figurait pas parmi les principaux sujets de discussion lors de cette session ; cela indique que les étudiants ont intégré des principes fondamentaux, plutôt que de simples faits relatifs à des thématiques isolées. 

 Nous suivrons les initiatives singulières de tous ces étudiants. Chen, par exemple, invite des chercheurs et des intervenants du Cato Institute (Cato U) à donner des conférences au Colby College. Elle souhaite également développer le club libertarien de l’établissement — qui, pour l’heure, ne compte qu’elle-même et un ami qui, bien que non libertarien, lui apporte son soutien. 

Jannoud, quant à lui, aspire à une carrière consacrée à la mise en œuvre de politiques économiques fondées sur la discipline budgétaire. Il s’agit, par exemple, d’instaurer des plafonds de dette indexés sur les prévisions de recettes, ou encore un mécanisme de taux de change flexible assorti de dispositifs budgétaires automatiques — comme des réductions de dépenses déclenchées automatiquement si le ratio dette/PIB dépasse un certain seuil.


 Landon vient d’entamer un master en économie appliquée à l’université Johns Hopkins. Il a participé à la « Cato U » l’an dernier et a effectué un stage au Cato Institute au printemps 2025. Il a par ailleurs publié, dans la revue *Reason*, un article critiquant le *Jones Act*. 

*Hoover, un autre économiste — ou décideur politique — en devenir, compte encourager son entourage à s’intéresser au Cato Institute ; une démarche qui fait écho aux résultats des enquêtes menées auprès des participants à la « Cato U », dont la totalité a affirmé qu’elle serait « très susceptible » ou « susceptible » de recommander la « Cato University » à ses camarades. 

(LEFT: Dylan Landon, who recently completed a degree in economics at the University of Texas, San Antonio, was invited to attend part of this year’s events as an alumnus.

RIGHT: Andrew Hoover, a recent graduate of Creighton University’s Heider College of Business, reflects on his experience with fellow attendees.)

À l’instar des autres initiatives du Cato Institute destinées aux jeunes, l’objectif est de faire connaître les idées libertariennes et de les ancrer comme une évidence. Dans son ultime entretien pour *Free Society*, David Boaz a fait remarquer que « depuis [Hayek et Friedman], de nombreux économistes, aux positions essentiellement libertariennes, ont reçu le prix Nobel. Certes, ils ne jouissent pas tous de la même notoriété qu’Hayek ou Friedman, mais je pense que cela a permis au libertarianisme de s’imposer dans le débat public. » 

 Peut-être que des noms comme Hoover, Chen, Landon ou Jannoud seront, un jour, reconnus avec autant d’estime, quel que soit le domaine dans lequel ils évolueront. Quel que soit leur avenir, chaque étudiant qui participe à la « Cato University » contribue à renforcer la place du libertarianisme au sein du discours politique. 

 Josh Hardman 

Responsable de la communication développement, Cato Institute

Rendez-vous sur cato.org/student-programs/cato-university (cato​.org/​s​t​u​d​e​n​t​-​p​r​o​g​r​a​m​s​/​c​a​t​o​-​u​n​i​v​e​rsity) pour découvrir les événements à venir, le programme des conférences et notre programme de recommandation. Nous avons organisé un événement à Boston en octobre et prévoyons d’autres rencontres à travers le pays ; les événements de l’été 2026 se tiendront, quant à eux, à Washington, D.C. Parmi les intervenants ayant pris la parole par le passé, on peut citer Justin Amash (ancien représentant du Michigan au Congrès américain), Nadine Strossen (ancienne présidente de l’ACLU) et Nico Perrino (vice-président exécutif de la *Foundation for Individual Rights and Expression*).

 https://www.cato.org/free-society/fall-2025/cultivating-classical-liberal-thought-inside-new-cato-university

 

juillet 24, 2026

Hippolyte Taine, essayiste libéral classique, un oublié de retour chez les conservateurs

La grande ombre de Taine

Hippolyte Taine (1828-1893) a été victime de nombreux malentendus : scientiste, matérialiste, réactionnaire. Ces préjugés commencent à se dissiper et l’on retrouve l’œuvre multiforme d’un philosophe au grand style, qui cherche à comprendre la littérature et l’histoire à la lumière de la psychologie. La réédition de ses essais dans deux superbes volumes permet de redécouvrir un esprit authentiquement universel.


Hippolyte Taine, Essais de critique et d’histoire. Sous la direction de Paolo Tortonese, avec la collaboration de Maxime Perret et Nathalie Richard. Classiques Garnier, 2 vol., 1 711 p., 69 € et 68 €



Les clichés collent à la peau de Taine. 

Il passa pour un naturaliste pur et dur qui considérait l’homme comme « un animal d’espèce supérieure qui produit des philosophies et des poèmes à peu près comme les vers à soie font leurs cocons et comme les abeilles font leurs ruches ». Il aurait prétendu tout expliquer, de l’art à la littérature et à l’histoire, par trois facteurs : la race, le milieu, le moment. Sa grande somme historique sur la Révolution française, Les origines de la France contemporaine (1875), fut aussi la bible de la pensée réactionnaire.

Dans Le disciple, Paul Bourget présentait Taine sous les traits du savant Adrien Sixte, dont l’élève délaisse la morale au profit de la science et commet un meurtre. Dans Les déracinés, Barrès montrait Taine au pied du platane du square d’Ajaccio, image de la vie solitaire de l’individu au sein de la chaîne des êtres. On voyait Taine tantôt comme un positiviste étroit, tantôt comme un organiciste, héritier de Herder mais aussi de Gobineau. Albert Thibaudet jugeait que ses  « palais d’idées » n’étaient plus que des « salles vides, démeublées, humides, peu habitables ». Trop philosophe et psychologue pour les littéraires, trop littéraire pour les philosophes, trop doctrinaire pour les historiens, il y a presque trois générations qu’on ne le lit plus. Mis à part la tentative de Jean-François Revel de ressortir sa Philosophie de l’art et son Voyage en Italie (heureusement réédité chez Bartillat en 2018), ses livres dorment dans les bibliothèques, y compris numériques, où elles attendent en vain le clic.

Taine encouragea les malentendus par ses déclarations programmatiques. 

Mais quiconque ouvre les livres du natif de Vouziers découvrira sous ses déclarations scientistes un penseur complexe, d’une érudition époustouflante, nourri non seulement de Mill et des Anglais, mais aussi de Condillac, Spinoza et Hegel, un écrivain au style flamboyant et un critique littéraire à la cheville duquel les Faguet, les Brunetière, les Lanson, et peut-être même Sainte-Beuve, n’arrivent pas. Son La Fontaine et ses fables (1851), loin de réduire le poète à son caractère gaulois et à ses origines champenoises, peint un écrivain profond. Son Voyage aux Pyrénées (1854) eut un énorme succès et amena presque autant de touristes dans le Béarn que Bernadette Soubirous à Lourdes.


Timbre à l’effigie d’Hippolyte Taine (1966)

Sa monumentale Histoire de la littérature anglaise (1864) est supposée illustrer sa méthode : chaque écrivain est rapporté à ses origines, à son type humain et à la manière dont il les transforme. 

Malgré son projet officiel de faire une anatomie comparée des Milton, Shakespeare, Swift, Carlyle, ou Dickens, Taine produit des descriptions qui relèvent bien plus de la méthode empathique et d’une étude des émotions que de la froide science littéraire. Son portrait de Swift montre comment l’orgueil et la fureur sont poussés jusqu’au génie. Malgré son projet d’une histoire remontant aux causes et aux conditions – physiques, nerveuses, psychologiques, sociales, religieuses – de la littérature, Taine délivre une approche romantique et intuitive des œuvres, tout comme dans sa Philosophie de l’art (1881), où l’on attend un systématique et où l’on trouve un historien de la culture à la Burckhardt.

Sa notion de race n’est pas ethnique ni biologique : il parle de races d’esprits et de types mentaux, non de traits physiques. 

Son histoire de la Révolution française et sa détestation du jacobinisme n’ont rien à voir avec le traditionalisme des Bonald et Maistre : elle est dans la lignée de Tocqueville, de Guizot et du libéralisme de Stuart Mill. Autant Renan est un Allemand, autant Taine est un Anglais, moins à la manière de Voltaire qu’à celle de Carlyle ou de Macaulay. Son anglophilie seyait bien mieux à un Élie Halévy qu’à un Maurras, qui se recommandèrent de lui. Alors qu’il prétendait réunir toutes les intelligences sous des lois bien définies, ses sujets sont atypiques, comme sa biographie. Normalien brillant à qui tous ses professeurs promettaient le caciquat à l’agrégation de philosophie, il fut recalé pour une leçon jugée « spinoziste », et envoyé enseigner à Nevers, puis en sixième à Besançon. Il ne put repasser l’agrégation, supprimée par l’Empire. La Sorbonne lui refusa un doctorat de philosophie. Contraint de vivre de leçons particulières, il ne dut son salut qu’à sa plume, jusqu’à ce qu’en 1860 il fût nommé professeur aux Beaux-Arts, où le succès de ses cours et de ses livres lui ouvrit la carrière littéraire et une notoriété qui le conduisit à l’Académie française, où il put méditer le proverbe : « Allah envoie des dattes à ceux qui n’ont plus de dents ».

Les Essais de critique et d’histoire (1858, 1868, 1894) regroupent des articles, souvent de petites monographies. 

Taine dit aimer le genre du recueil d’essais, car il est le journal d’un esprit. C’est le cas pour les siens, même si les directeurs des volumes ont respecté ici l’ordre chronologique et inclus des textes courts qui avaient échappé aux éditions antérieures. L’ensemble est encadré de notices d’une équipe dirigée par Paolo Tortonese, lequel signe aussi une magistrale introduction. Ces essais vont de portraits littéraires – comme ceux de La Bruyère, La Rochefoucauld, Racine, Balzac, Michelet, Dickens, Thackeray – ou philosophiques – comme Platon, Stuart Mill, Comte ou Renan – à des essais sur l’art,  l’histoire ou la politique, qui sont autant d’échos aux grands travaux historiques de l’auteur, et où transparaît son humour mordant.

Ce qui frappe dans sa lecture des classiques est son insistance sur la valeur cognitive de la littérature. 

Dans son essai sur Stendhal, il met en avant la connaissance des mécanismes de la passion chez l’auteur du Rouge et le noir, dont on voit bien qu’il le préfère au prolixe et « swedenborgien » Balzac. Taine prend son point de départ dans la psychologie, à la différence de Comte, qui la méprisait. Non pas la psychologie introspective de Maine de Biran et de l’école éclectique – à laquelle il régla son compte dans un livre féroce, Les philosophes français du dix-neuvième siècle (1857) – mais la psychologie associationniste des Anglais, ainsi que la psychologie aliéniste de l’école d’Esquirol.

C’est dans De l’intelligence (1870) que Taine pose les fondements de son système. 

Comme Condillac, il part d’une théorie de la sensation, et étudie son influence dans la formation des images mentales et de l’imagination. Comme le montre Tortonese, c’est dans l’hallucination et dans la psychologie de l’aliénation mentale que Taine fonde sa conception du génie artistique. Les grands artistes, peintres ou écrivains, ont une sensibilité exacerbée, qui les fait littéralement sentir des aspects du réel que les individus ordinaires ne perçoivent pas. Il applique ici la « loi de Dugald Stewart-Spinoza » selon laquelle toute imagination, mais aussi toute croyance, par sa vivacité, est croyance en l’existence de son objet. Taine alla demander à Flaubert si les scènes qu’il imaginait étaient pour lui la réalité même, et ce dernier acquiesça. Et quand il fait son célèbre « portrait du jacobin », Taine le décrit comme un monomaniaque. On aurait tort de penser que l’histoire causale de Taine s’en tient là, car selon lui la sensation et l’imagination deviennent idée, et l’artiste transcende son caractère dominant dans une poursuite de l’idéal, devenant comme un œil qui essaie d’enfermer un microcosme.

L’autre massif de ces essais est dans la politique et l’histoire. 

En 1848, Taine était républicain. Le coup d’État de 1851 ayant ruiné sa carrière, il se tint à l’écart de toute position publique pendant le Second Empire, mais quand vint la Commune il s’horrifia. Échaudé par le vote de 1851 au suffrage universel pour Louis Napoléon, il proposa en 1871 un suffrage à deux niveaux, universel au niveau local, indirect pour les Chambres, selon le modèle de Tocqueville. Viendra ensuite son histoire de la Révolution française, qu’on a lue comme un manifeste réactionnaire alors qu’il n’est qu’une défense de la démocratie libérale, mais qu’il faudrait relire, comme Nathalie Richard (Hippolyte Taine. Histoire, psychologie, littérature, Classiques Garnier, 2013), à la lumière de sa préoccupation d’introduire la psychologie en histoire.

On s’est beaucoup interrogé sur les fondements philosophiques des idées de Taine. 

Il ne donna pas d’exposé systématique de sa métaphysique. Dès son Essai sur Tite-Live (1860), il se place sous l’égide de Spinoza, qu’il oppose aux conceptions analytiques des Idéologues. Quand on l’accuse de matérialisme, il répond qu’il est au contraire un idéaliste, qui place les abstraits et les Idées en position ontologique première, et il confesse son allégeance à Hegel (il propose même qu’on lui élève une statue). Comment cet hégélianisme est-il compatible avec le nominalisme de Mill et avec le darwinisme spencerien avec lequel il flirte? Tortonese a raison : prendre Taine seulement comme philosophe conduit à des impasses doctrinaires. Il faut plutôt voir l’unité de sa pensée dans une forme de psychologie historique héritière des moralistes français, la psychopathologie en plus (les essais sur La Bruyère, La Rochefoucauld ou Dickens montrent bien cet héritage). C’est cette ligne de pensée proprement généalogique qui intéressa Nietzsche quand il correspondit avec Taine et loua en lui l’un des grands psychologues français.

La philosophie, la critique littéraire et la sociologie française ont tourné le dos à Taine. 

À la suite de Durkheim, les sciences sociales ont renoncé à formuler des théories de la société, de l’art et de la culture qui s’appuient sur la psychologie. Quand elles l’ont fait, elles ont préféré partir de prémisses psychanalytiques, et ont écarté la psychologie expérimentale et l’individualisme méthodologique. Mais Taine n’était pas un individualiste. Il visait une théorie générale de l’histoire dont il espérait qu’elle ferait la synthèse du naturalisme et de l’hégélianisme.

Ses préoccupations ont-elles vraiment cessé d’être les nôtres ? 

Avons-nous réussi, après la période des grands rhétoriqueurs de notre critique littéraire, à faire correctement la part de l’œuvre et du texte ? Proust a-t-il réellement, dans Contre Sainte-Beuve, relégué la dimension biographique aux oubliettes ? Sartre, quand il tentait une psychanalyse existentielle de la névrose de Flaubert, ne faisait-il pas du Taine à sa manière ? Et que faisait Bourdieu quand il entendait ressaisir les œuvres dans leurs « champs », le champ n’est-il pas le « milieu » tainien ? Que faisait Foucault quand il espérait donner une généalogie de la morale et de la culture axée sur le problème de la normalité ? Et que fait d’autre un sociologue comme Jon Elster (France Before 1789, Princeton, 2020) quand il entend étudier la vie politique et l’histoire de la Révolution française à la lumière d’une théorie des émotions ? Les théoriciens contemporains de la fiction, comme Gregory Currie (Imagination and Fiction, Oxford, 2020), ont remis la psychologie de l’imagination au centre de leurs analyses de la narration. Le naturalisme en esthétique, comme chez Jean-Marie Schaeffer (L’expérience esthétique, Gallimard, 2015), a emprunté des voies différentes de celles de Taine, mais il retrouve son projet d’une théorie de l’expérience esthétique basée sur la sensation. Les palais d’idées de Taine n’ont peut-être plus tout à fait le même aspect, mais leurs piliers sont vivants et solides.

Pascal Engel

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2020/09/09/grande-ombre-taine/


 



Hippolyte Taine

Hippolyte Adolphe Taine est un philosophe et historien, né à Vouziers le 21 avril 1828, mort à Paris le 5 mars 1893.

Entré à l'École normale supérieure (1848), où il était le condisciple de Francisque Sarcey et d'Edmond About. Professeur à Nevers et à Poitiers, il fut envoyé en disgrâce à Besançon. Il se fit alors mettre en congé et collabora au Journal des Débats et à La Revue des Deux Mondes. Plus tard il professa à Oxford (1871) et fut élu à l'Académie française (1878).

Taine est un libéral conservateur opposé à tous les extrémismes, méfiant à l'égard de la démocratie, favorable à un État minimum régi par une élite. Il a une vision scientifique et naturaliste de l'histoire, liant chaque fait historique à trois conditions : le milieu naturel, la race et le moment.

Son tombeau se trouve sur le roc de Chère, en Savoie.

Œuvres

  • De personis platonicis (1853)
  • La Fontaine et ses fables (1853 et 1861)
  • Voyage aux eaux des Pyrénées (1855 et 1858)
  • Essai sur Tite-Live (1856)
  • Les philosophes classiques du XIXe siècle en France (1857 et 1868)
  • Essais de critique et d’histoire (1858 et 1882)
  • Histoire de la littérature anglaise (1864)
  • Philosophie de l’art (1865 et 1882)
  • Nouveaux essais de critique et d’histoire (1865 et 1901)
  • Voyage en Italie (1866)
  • Note sur Paris. Vie et opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge (1867)
  • De l’intelligence (1870)
  • Un séjour en France de 1792 à 1795. Lettres d’un témoin de la Révolution française, traduites de l’anglais (1872)
  • Notes sur l’Angleterre (1872)
  • Les origines de la France contemporaine
    • L’ancien régime (1875)
    • La révolution : I – l’anarchie (1878)
    • La révolution : II – La conquête jacobine (1881)
    • La révolution : III – Le gouvernement révolutionnaire (1883)
    • Le régime moderne (1890-1893)
  • Derniers essais de critique et d’histoire (1894)
  • Carnets de voyage, notes sur la province (1863-1865 et 1897)
  • 1899, "Les origines de la France contemporaine", Paris: Librairie Hachette et Cie, Vols I et II.
  • Étienne Mayran (1910), fragments
  • H. Taine, sa vie et sa correspondance (1903-1907)

Bibliographie

  • Les écrivains célèbres, Tome III, le XIX et le XXe siècles – Editions d’art Lucien Mazenod

Voir aussi

 


Officier de la Légion d’honneur
Essayiste
Historien

 

Biographie

Né à Vouziers en Champagne, le 21 avril 1828.

Il fut reçu le premier à l’École normale ; critique, historien, philosophe libre penseur, son Essai sur Tite-Live fut couronné par l’Académie française en 1854 ; deux ans après, il publia Les Philosophes français du XIXe siècle, ouvrage dans lequel il critiquait la philosophie spiritualiste enseignée par l'Université ; en 1864, l'évêque Dupanloup s'opposa à ce que l'Académie accordât un prix à l'Histoire de la littérature anglaise, à cause des doctrines philosophiques que l'auteur y exposait.

Déjà l'année précédente, Dupanloup avait englobé Taine et Renan dans l'ardente campagne qu'il mena contre la candidature de Littré ; en cette même année 1864, Taine fut nommé professeur d'histoire de l'Art et d'esthétique à l’École des Beaux-Arts. Il écrivit encore de nombreux ouvrages de philosophie et de critique sur l'art et la littérature de France, d'Angleterre et d'Italie ; il commença en 1876 la publication de son œuvre la plus importante : Origines de la France contemporaine.

Battu à l'Académie par Edme Caro en 1874 à cause de ses opinions philosophiques, ce dernier ouvrage lui valut d'y être élu comme anti-révolutionnaire le 14 novembre 1878 en remplacement de Louis de Loménie, par 20 voix sur 26 votants, et reçu par Jean-Baptiste Dumas le 15 janvier 1880. Les sentiments de l'Académie à son égard étaient changés au point que Dupanloup lui-même, qui, malade, mourut un peu avant l'élection de Taine, exprima le regret de ne pouvoir lui donner sa voix.

Il était docteur en droit de l'Université d'Oxford. Trois Nouveaux Lundis de Sainte-Beuve.

Mort à Paris le 5 mars 1893.








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