La société actuelle. — Les réformateurs
de la société. — L’anarchiste et la société. — L’anarchiste et les
réformateurs de la société. — Les chrétiens et les anarchistes. —
L’anarchiste envisagé comme réagissant contre la société. — Volonté de
vivre et volonté de se reproduire. — L’effort et la joie de vivre. —
L’anarchiste envisagé comme réfractaire sur le terrain économique. — De
la vie comme expérience. — Les anarchistes considérés comme espèce et la
camaraderie. — Les inconséquences des anarchistes. — De la vie
intérieure. —— Le bourgeois libéral et sympathique. — La grande lutte et
ses péripéties. — L’anarchisme à l’œuvre — L’anarchiste et les «
propagandes spéciales ». — APPENDICE: Esquisse problématique d’une
« société anarchiste ».
Tableau de la société. — La course à
l’apparence. — Complexité du « problème humain ». — Les deux attitudes. —
A qui s’adresse cet ouvrage.
Un chaos d’êtres, de faits et d’idées,
une lutte désordonnée, âpre, sans merci, un mensonge perpétuel, une roue
qui tourne aveuglément, juchant un jour celui-ci au pinacle et le
lendemain l’écrasant sans pitié, autant d’images qui pourraient
dépeindre ce qu’est la société actuelle, si toutefois elle pouvait se
dépeindre. Le pinceau du plus grand des peintres et la plume du plus
grand des écrivains se briseraient comme verre si on les employait à
traduire même un écho lointain du tumulte et de la mêlée que représente
le choc des appétits, des aspirations, des haines et des dévouements qui
heurtent et mêlent les différentes catégories entre lesquelles se
répartissent les hommes.
Qui exprimera jamais exactement la
bataille inachevée que se livrent les intérêts particuliers et les
besoins collectifs ? les sentiments des individus et les logiques des
généralités ? Tout cela constitue la société actuelle et tout cela ne
suffit pas à la décrire. Une minorité qui possède la. faculté de faire
produire et consommer ou la possibilité d’exister à titre parasitaire,
sous mille formes diverses : propriété foncière ou mobilière,
capital-outils et capital-argent, capital enseignement et
capital-éducation.
En regard, une majorité immense, qui ne
possède rien, sinon ses bras ou son cerveau ou autres organes
productifs, qu’elle est contrainte de louer, affermer ou prostituer, non
seulement pour se procurer de quoi ne pas mourir de faim, mais encore
afin de permettre à un petit nombre détenteur de la puissance propriété
ou valeur d’échange, de vivre, à ses dépens, plus ou moins grassement.
Une masse, riches et pauvres, esclaves de préjugés séculaires,
héréditaires, les uns parce qu’ils y trouvent leur intérêt, les autres
parce qu’ils sont plongés dans l’ignorance ou n’en veulent point sortir;
une multitude dont le culte est l’argent et le prototype l’homme
enrichi ; une foule abrutie par l’abus de l’alcool ou par celui de la
débauche; la cohue des dégénérés d’en haut et des dégénérés d’en bas,
sans aspirations profondes, sans autre but que celui de parvenir à une
situation de jouissance et d’aise, quitte à broyer, s’il le faut, les
amis d’hier, devenus les piétinés d’aujourd’hui.
Un provisoire qui menace sans cesse de
se transformer en définitif et un définitif qui menace de n’être jamais
qu’un provisoire. Des vies qui mentent aux convictions affichées et des
convictions qui servent de tremplin aux ambitions louches. Des
libres-penseurs qui se révèlent plus cléricaux que les cléricaux et des
dévôts qui se découvrent de grossiers matérialistes. Du superficiel qui
voudrait passer pour du profond et du profond qui ne parvient pas à se
faire prendre au sérieux. Répéter que tout cela c’est le tableau vivant
de la société nul n’y contredire. et il n’est cependant personne sachant
réfléchir qui ne s’aperçoive que la peinture est mille fois au-dessous
de la réalité. Pourquoi ? Parce que sur chaque visage un masque est
plaqué; parce que nul ne se préoccupe d’être, parce que tous aspirent
uniquement à paraître. Paraître, voilà l’idéal suprême, et si l’on
désire si goûlument l’aisance ou la richesse, c’est afin de pouvoir
paraître puisqu’en les temps actuels, l’argent seul permet de faire
figure.
Cette manie, cette passion, cette course
à l’apparence, à ce qui peut la procurer, elle dévore le plus riche,
comme le vagabond, le plus instruit comme l’illettré. L’ouvrier qui
médit du contremaître souhaite de le devenir à son tour; le négociant
qui évalue à un coût sans égal son honneur commercial ne regarde pas à
passer des marchés fort peu honorables; le petit boutiquier, membre des
comités électoraux patriotes et nationalistes s’empresse de transmettre
ses commandes aux fabricants étrangers, dès qu’il y trouve son profit ;
le député socialiste, avocat du prolétariat miséreux, entassé dans les
parties empuanties de la ville, villégiature dans un château ou habite
dans les quartiers aisés de la cité, où l’air s’épand, abondant et pur.
Le libre-penseur se marie encore volontiers à l’église et y fait souvent
baptiser ses enfants ; le religieux n’ose pas afficher ses idées parce
qu’il est bien porté de ridiculiser la religion. Où donc trouver la
sincérité. Partout s’étend la gangrène. Nous la rencontrons au sein de
la famille où souvent père, mère, enfants se haïssent et se trompent
tout en se disant qu’ils s’aiment, tout en faisant croire surtout qu’ils
s’affectionnent. Nous la voyons à l’œuvre dans le couple où mari et
femme, mal assortis, se trahissent sans oser rompre le lien qui les
enchaîne. Elle s’étale dans le groupement où chacun cherche à supplanter
son voisin dans l’estime du président, du secrétaire ou du trésorier,
en attendant de se hisser à leur place lorsqu’ils n’auront plus rien à
en tirer. Elle abonde dans les actes de dévouement, les actions d’éclat,
dans les conversations privées, dans les harangues officielles.
Paraître! Paraître ! paraître : pur, désintéressé, généreux — quand on
considère pureté, désintéressement, générosité comme de vaines sornettes
— moral honnête, vertueux — quand la probité, la vertu, la moralité
sont le moindre souci de ceux qui les professent. —
Où trouver quelqu’un qui échappe à la corruption, qui consente à ne pas paraître ?
Nous ne prétendons pas n’en avoir jamais
rencontré. Nous constatons que les personnes sincères, éminemment
sincères sont rares. Nous affirmons que le nombre des êtres humains qui
œuvrent de façon désintéressée est fort restreint. A tort ou à raison
j’ai plus de respect pour l’individu qui m’avoue cyniquement vouloir
jouir de la vie en profitant d’autrui que pour le bourgeois libéral et
philanthrope, dont les lèvres résonnent de mots grandioses mais dont la
fortune s’est édifiée sur l’exploitation dissimulée des malheureux.
On nous objectera que nous nous laissons
entraîner par notre indignation; que rien ne prouve, tout d’abord, que
notre colère ou nos invectives ne soient pas, elles aussi, une manière
de paraître. Attention : ce qu’on trouvera dans ce livre ce sont des
observations, des opinions, des thèses, il restera au lecteur à
déterminer ce qu’elles valent. Les pages qui vont suivre ne sont point
marquées au sceau de l’infaillibilité. Nous ne cherchons point à
convertir qui que ce soit à notre point de vue. Nous avons constaté,
noté, conclu et pas toujours encore. Notre but est d’amener à réfléchir
ceux qui nous parcourent sous réserve d’admettre ou de rejeter ce qui ne
cadre pas avec leurs propres conceptions.
On nous objectera encore que c’est
traiter la question de trop haut, ou à un point de vue métaphysique,
qu’il faut descendre sur le terrain des réalités concrètes; que la
réalité, la voici: c’est que la société actuelle est le résultat d’un
long processus historique, peut être à ses débuts, que l’humanité ou les
différentes humanités en sont tout simplement à chercher ou a préparer
leur voie, qu’elles tâtonnent, trébuchent, perdent leur chemin, le
retrouvent, progressent, reculent, — qu’elles sont parfois secouées
jusqu’à leur base par certaines crises, entraînées, lancées sur la route
des destinées, pour ralentir ensuite leur marche ou battre la mesure
sur place, — qu’en grattant un peu le poli, le vernis, la surface des
civilisations contemporaines, on mettrait à nu les balbutiements, les
enfantillages et les superstitions des préhistoriques. Qui le nie ? Nous
convenons même que toutes ces choses rendent le « problème humain »
singulièrement complexe.
On nous objectera enfin que c’est folie
de chercher à découvrir, à établir la responsabilité de l’individu,
qu’il est noyé, absorbé dans son environnement, que ses pensées
reflètent les pensées et ses gestes, les gestes de ceux qui l’entourent,
— qu’il n’en peut être autrement et que si, du haut en bas de l’échelle
sociale, l’aspiration c’est paraître et non être, la faute en est au
stade actuel de l’évolution générale et non à l’individu, au membre de
la société, atome minuscule perdu dans un agrégat formidable.
De deux choses l’une : Ou il n’y a rien à
faire qu’à laisser se poursuivre lentement l’inévitable évolution, à se
courber lâchement devant les circonstances, à assister, passif, au
défilé des événements et admettre qu’en attendant mieux, tout est bien
dans la meilleure des sociétés. — Nos thèses et nos opinions
n’intéresseront point ceux qui partagent cette façon de voir. — Ou bien
sans s’armer d’un optimisme exagéré, on peut s’écarter de la grande
route, se retirer pour un moment sur une éminence, s’interroger, se
sonder sur les racines de son propre malaise. Nous nous adressons à ceux
que la société actuelle ne satisfait pas, — à ceux qui ont soif de vie
vraie, d’activité réelle et qui ne rencontrent autour d’eux
qu’artificiel et irréel. Il en est qui sont altérés d’harmonie et se
demandent pourquoi, autour d’eux, abondent le désordre et les luttes
fratricides. Ils trouveront peut-être dans le cours de ces pages, une
réponse à leurs angoisses.
Concluons : l’esprit qui réfléchit et
qui considère attentivement les hommes et les choses rencontre dans
l’ensemble de faits qu’on nomme société, une barrière à peu près
infranchissable à la vie vraie, libre, indépendante, individuelle. Cela
suffit pour qu’il la qualifie de mauvaise et qu’il souhaite sa
disparition. Il ne nous reste plus qu’a examiner si ce souhait est
réalisable.
II
LES RÉFORMATEURS DE LA SOCIETE
On souffre moins parce que certains ont
souffert davantage. — Leurs illusions. — Les réformateurs religieux et
leurs idées. — Le croyant et le fait religieux. — Les réformateurs
légalitaires. — D’où émane la loi. — La loi dans la pratique. — Le bon
citoyen, l’état et le fait légal. — Les réformateurs économiques. —
Origines du socialisme. — Le fait économique. — Différentes tendances
socialistes. — Des voix, non des hommes. — Syndicalisme. — L’idéal
socialiste.
Ils sont rares, malgré tout, ceux qui,
du haut d’un optimisme béat, proclament que la société est parfaite.
Leur rareté est telle que les réformateurs, améliorateurs ou
transformateurs de la société sont légion. Il n’est pas exact que tous
les hommes soient contents de leur sort; à dire vrai, tout le monde se
plaint de son lot, même les mieux partagés. Sans rechercher le degré de
sincérité que renferment ces lamentations, le fait est patent et la
douleur se proclame universelle. On peut dire que si, sous ses fermes
les plus grossières, elle s’est atténuée quelque peu, le résultat en est
dû aux quelques uns qui l’ont ressentie, traduite de façon plus aiguë,
plus pénétrante, plus vibrante que le reste de leurs semblables. On
souffre moins parce que certains ont souffert davantage. On nous fera
remarquer que ces quelques-uns-là ont résumé, concrétisé, incarné la
souffrance de tous ceux parmi lesquels ils vivaient — qu’ils ont été les
porte-voix, les représentants, comme les délégués de la grande masse
agonisante et broyée sous le faix de la douleur, incapable d’exprimer sa
détresse autrement que par des clameurs confuses. Qui le sait? Ils ont
affirmé, crié jusque dans les supplices avoir entendu les sanglots
désespérés des multitudes. Nous avons leur témoignage, fort respectable,
certes, mais nous ignorons s’ils n’ont pas dénommé souffrances de tous
leurs propres souffrances.
C’est de leurs propres angoisses, de
leurs propres désespoirs qu’ils nous font part et l’écho de la détresse
universelle passe par le prisme de leurs observations, souvent de leurs
sentiments généreux.
La vérité c’est que le plus grand
obstacle à leur œuvre de libération a été cette foule même qu’ils
voulaient affranchir. L’histoire tout entière s’en porte garant : à
chaque page, on y raconte que des hommes supérieurs, de cœur et
d’intelligence vastes, se sont donnés, sacrifiés, pour le plus grand
nombre qui les trahit ou les abandonna lorsque sonna l’heure de Faction
ou celle du péril.
Il devient secondaire, après cela, de
s’inquiéter s’ils traduisaient les aspirations de gens qui les
délaissaient au moment du besoin. Si nous pouvions projeter la lueur
d’un fanal dans les profondeurs de leur être intérieur, nous y verrions
ceci sans doute, c’est qu’en pourrissant au fond des cachots, en
gravissant les marches des échafauds ou les degrés des buchers, ils
goûtaient cette volupté âpre, profonde que ressent quiconque souffre
parce qu’il a mis d’accord sa vie extérieure et ses convictions, ses
persuasions intimes.
J’en reviens aux « réformateurs de la
société ». Il serait fastidieux d’en énumérer toutes les classes et
sous—classes entre lesquelles ils se cataloguent. Un gros volume n’y
suffirait pas et ce n’est pas le but de notre livre. Trois grandes
divisions suffiront à les embrasser tous.
Les plus anciens en date sont les
réformateurs religieux. Leur œuvre et leurs prétentions n’ont guère
d’importance à l’heure actuelle, où, à la clarté de la libre-recherche
et du libre-examen, les dogmes reculent et s’enfuient, honteux, dans les
ténèbres du passé, telles des chauves-souris qui, surprises par une
lueur aveuglante, battent en retraite dans l’ombre des cavernes. Leurs
projets ne présentent plus qu’un intérêt rétrospectif. Leurs fantaisies
eurent de la valeur dans les temps — pas toujours très reculés — où les
hommes même les mieux doués, craintifs en face des phénomènes naturels
mal expliqués ou des incidents fortuits de l’existence cherchaient un
recours, un appui, une réponse à leurs questions dans une intervention
extra-humaine. Car c’est à une intervention extrahumaine,
extranaturelle, volonté de la divinité ou révélation de sa volonté qu’en
reviennent toujours les réformateurs religieux. Le membre de la
société, ou plutôt la créature, est un jouet aux mains du créateur; le
grand drame de l’évolution des groupements humains, l’inégalité des
naissances ou des aptitudes, la main mise des puissants et des arrogants
sur le reste des hommes, tout cela provient du bon vouloir de la
divinité — c’est l’expression tangible de son ouvrage. « Que sa volonté
soit faite », voilà le dernier mot des âmes les plus spirituelles, les
plus éperdument religieuses, même quand cette soi-disant volonté
implique annihilement de la personnalité individuelle, acceptation
passive de tout ce qui étouffe la croissance et l’épanouissement de la
vie personnelle.
Les réformateurs religieux n’ont jamais
atteint que deux résultats : ou, sous prétexte de réformes, plonger
leurs disciples dans un abîme de résignation et d’atrophie plus profond
encore que le gouffre d’où ils prétendaient les tirer, — ou bien, s’ils
ont montré quelque sincérité, amener leurs partisans à les dépasser, à
devenir non plus des modificateurs des formes religieuses, mais des
critiques de la base religieuse elle-même. Tel fut le cas de la Réforme
qui aboutit loin du but que lui assignaient ses initiateurs : aux
libres-penseurs du dix-huitième siècle d’abord, à la diffusion de
l’esprit critique contemporain ensuite, à l’anarchisme enfin, que l’on
peut considérer comme le point culminant, normal et logique, de
l’évolution de la libre-pensée. Nous y reviendrons.
Quelles réformes, quelles
transformations nous ont proposées les réformateurs religieux ?
généralement, le retour à une conception religieuse de jadis, abandonnée
ou défigurée par des zélateurs corrompus ou attiédis. Quels idéals
ont-ils présentés ; Une divinité unique ou partagée, un panthéon de
dieux ou de demi-dieux doués ou affligés de tous les attributs, de
toutes les qualités, de tous les défauts, de toutes les sottises dont
les mortels se parent ou se déparent. Scandinaves ou sémites, hindous ou
américains, ils en reviennent tous là : à des dieux œuvrant, besognant
comme des hommes pour que des hommes deviennent des dieux. La grande
marotte des réformateurs religieux, c’est de pousser l’homme à devenir
semblable à dieu ou à s’annihiler en lui, sinon en ce bas-monde, du
moins en l’autre, puisque — soupape de sûreté et encouragement à la
veulerie — un jour luira après la mort, où la créature élue contemplera
le créateur « face à face », où l’âme se complaira en d’éternelles
béatitudes, où l’esprit retournera à l’Esprit. Qu’importe que le nom de
ce lieu de délices varie selon les races ou les climats et qu’il se
nomme Paradis, Champs-Elysées, Walhalla ou Nirvana.
Nous entendons les objections : nous
sommes trop exclusifs, nous faisons bon marché et de l’élévation où
planent les métaphysiques théologiques et du grand mystère qui gît à la
racine des religions, la lutte entre le bien et le mal, le beau et le
laid, le grand et le vil, le pur et l’impur ! Les religions parlèrent le
langage de leur temps, c’est entendu, nous fait-on remarquer, mais leur
vision dernière c’était le triomphe du juste et du bon qu’elles
symbolisaient en des images frappant l’imagination. Nous ne nierons pas
l’importance des religions dans l’histoire du développement des hommes ;
c’est un stade par lequel il dut passer. Pour le reste, ce que les
prêtres acclamaient, c’était surtout le triomphe du dogme sur la libre
recherche, du tyran sur le révolté. C’est Prométhée qui a. raison contre
Jupiter et Satan, contre Jéhovah…
La grandeur de la théologie, en y
regardant de près, s’évanouit en casuistique. Si jamais les subtilités
théologiques avaient atteint le degré d’élévation qu’on prétend, il ne
resterait qu’à en tirer une conclusion : le regret de savoir que des
cerveaux bien doués se soient livrés à pareils jeux d’esprit.
Finalement, nul ne songe à nier le désintéressement, la sincérité,
l’enthousiasme pur de maint réformateur religieux dont les idées ne
purent dépasser les conceptions courantes. Ils ont droit à notre
appréciation, à rien d’autre.
Résumons : les réformateurs religieux ont :
a) pour idéal humain le croyant
: il leur est impossible de donner une éducation autre qu’une éducation
basée sur la foi, cette vertu « indémontrable » ; le croyant, l’homme
qui a la foi — quelle que soit son instruction ou ses aptitudes — ne
franchira jamais certaines frontières, n’osera pas goûter aux fruits que
produit « l’arbre du bien et du mal », n’expérimentera point toutes
choses; c’est un timoré : il a peur de se trouver face à face avec un
fait qui détruise sa foi ;
b) pour idéal moral : Dieu,
c’est a dire une entité fictive, scientifiquement indémontrable,
prétendue extra humaine et en réalité créée par l’homme, produit de son
imagination;
c) pour idéal social : le règne de Dieu sur la terre,
autrement dit une société où n’habiteraient plus que des prêtres,
chargés d’expliquer et de commenter la volonté de la divinité, et des
croyants contraints à l’accomplir : En un mot, une société basée sur le fait divin.
Si ceux qui proposent une réforme
religieuse de la société perdent du terrain chaque jour, un terrain
irrémédiablement perdu, il n’en va pas de même pour les réformateurs
légalitaires, autrement dit ceux qui ne sauraient concevoir la société
que basée sur un code de réglementations et d’ordonnances désignées par
abstraction : la loi. Les réformateurs légalitaires admettent que la
société actuelle n’est pas parfaite, qu’elle est loin d’être parfaite,
lui concèdent d’être perfectible, éminemment, infiniment perfectible ;
ils prétendent en même temps que les imperfections de la société
proviennent des défectuosités des lois, insuffisamment. ou injustement
appliquées, mais ils ajoutent que si ces lois étaient modifiées,
remaniées dans un sens plus généreux, plus équitable, appliquées plus
humainement, cette même société, sans en devenir parfaite, se
transformerait en un séjour de plus en plus supportable et agréable à
habiter.
Nulle agglomération d’hommes,
disent-ils, ne peut subsister sans lois écrites, réglementant les droits
et les devoirs de chacun, en fixant les infractions, déterminant leurs
châtiments. Aux lois, à la Loi, leur expression idéale, le citoyen doit
obéir, comme le croyant obéit à la divinité. Aux commentateurs de la
loi, il doit la même déférence respectueuse que le fidèle aux
interprètes de la volonté divine. C’est à la conformité de ses actes
extérieurs avec la loi qu’on reconnait le citoyen modèle. L’idéal des
légalitaires, l’idéal type, c’est le « bon citoyen » qui, par obéissance
à la loi, par amour pour elle, fait litière de son indépendance, de ses
aspirations personnelles même les plus légitimes, de ses affections,
s’il le faut; — se sacrifie lui-même et, le cas échéant, ceux qui lui
sont les plus chers. Dura lex, sed lex.
La loi peut émaner d’un seul, comme
c’est le cas pour les autocraties ; en réalité, à part d’extraordinaires
exceptions, el-le n’émane jamais du monarque seul, même dans les
régimes les plus absolutistes. Les lois en vigueur sont l’expression des
intérêts ou des conceptions de la camarilla groupée autour du trône,
des partisans de la dynastie régnante.
La loi peut encore émaner d’un petit
nombre d’individus, influents dans l’État, dans les mains desquels se
trouve concentrée la gestion gouvernementale, — que ces privilégiés
soient des prêtres, comme dans le cas des théocraties, si fréquentes
dans l’antiquité, où la loi reposait le plus souvent sur des fondations
mystiques; ou des laïques, comme dans le cas des aristocraties ou des
oligarchies dont l’exemple très étudié nous est fourni par les
républiques italiennes du moyen âge. Dans ce cas-là, les lois sont
purement destinées à conserver en possession de la domination politique
et économique un petit nombre de familles dont l’œuvre consiste à faire
admettre, tantôt comme révélation divine, tantôt comme indispensable à
la sûreté de l’État, la nécessité de la continuité de leur autorité.
La loi peut encore paraître émaner du
plus grand nombre, de la majorité des citoyens, être l’expression de la «
souveraineté populaire», comme on le prétend dans le cas des
démocraties, monarchies constitutionnelles ou républiques. Ce n’est
qu’une apparence, car dans nos collectivités contemporaines l’éducation
donnée aux masses fait d‘elles un reflet des idées et des intérêts des «
classes dirigeantes » de la « bourgeoisie », les lois démocratiques ne
formulent que ces idées ou ces intérêts.
Dans la pratique la loi se résume en
ceci : qu’étant admis certains principes régissant les sociétés,
principes civiques, moraux, économiques, etc., il s’agit de formuler une
règle d’application qui détermine les circonstances dans lesquelles le
sujet ou le citoyen affermit ou met en danger lesdits principes. Prenons
le principe de la propriété, pierre angulaire du droit civil; la tâche
de la loi consistera non seulement à confirmer en leurs droits ceux qui
possèdent, mais encore à les protéger contre les attaques de ceux qui
attenteraient à ces droits.
La loi déterminera dans quelles
conditions la propriété s’acquiert, dans quelles conditions elle se
perd, dans quelles conditions encore elle se transmet; elle déterminera
en outre les châtiments qu’il convient d’infliger à ceux qui tentent de
s’approprier la propriété d’autrui; elle établira la signification
juridique des faits qualifiés « violence », « ruse », « fraude », « dol
». Elle n’ira pas au delà. La loi ne s’occupera pas s’il est juste ou
injuste que la propriété ou le capital soient concentrés dans les mains
de quelques-uns, si cet accaparement lui-même n’est pas la cause des
attaques à la propriété. Elle n’en a cure.
Autre exemple : les lois
constitutionnelles françaises décrètent que tout citoyen est majeur à 21
ans et qu’il jouit à ce moment de ce qu’on nomme ses droits civils et
politiques. Elle ne se préoccupe pas de la capacité morale de l’individu
mis ainsi à même de choisir les législateurs, elle ne s’inquiète pas
s’il possède la moindre notion de la gestion des affaires publiques, il
peut être menteur, fourbe, lâche, ivrogne, professer les idées les plus
rétrogrades, savoir à peine lire et écrire, la loi n’en a cure.
Prenons encore le mariage, qui joue un
très grand rôle dans le droit actuel. Deux êtres humains se présentent
devant un officier d’état civil et les voici liés, — sinon pour la vie
puisque le divorce, tout long et coûteux qu’il soit à obtenir, peut
dissocier le lien conjugal, — mais pour une période toujours assez
longue durant laquelle l’un des conjoints, le mari, exerce sur l’autre
une autorité à laquelle ce dernier ne peut que rarement Se soustraire.
La loi ne s’inquiètera pas si c’est une union dictée par l’amour ou un
mariage de convenances, ou bien un accouplement arrangé par des parents
soucieux bien plus d’unir des intérêts que des affection. Elle ne se
demande pas s’il y a eu tromperie, dissimulation de caractère ou de
tempérament, si les conjoints sont qualifiés pour remplir le rôle
d’ép0ux, si leur union est le fruit d’un attachement mutuel, ou le
résultat d’un entraînement sensuel, passager, flambée de paille. La loi
n’en a cure.
Un criminel paraît devant un tribunal,
peu importe le délit. Que va-t-il se produire î? C’est que
mécaniquement, un juge, d’origine et d’éducation bourgeoises, lui
infligera la peine que le code prescrit pour des fautes identiques à
celle qu’on lui reproche. Ce n’est que dans certains cas et grâce au jeu
de circonstances atténuantes arbitrairement et très souvent erronément
appliquées qu’il adoucira le châtiment. Drapé dans sa robe de pourpre et
d‘hermine, défenseur de la société et de la loi, il ne s’occupera ni de
l’éducation de l’homme qui se présente a sa barre, ni des influences
héréditaires qui ont pu déterminer ses actes, ni des péripéties de son
existence. Il ne se demandera pas si avant de « tomber », le délinquant
n’a pas résisté à cent tentations : il ne se demandera pas si la société
elle-même ne lui a pas fourni les moyens de commettre le délit qu’elle
lui impute maintenant à défaveur. Il n’en a cure, il condamnera.
En résumé les légalitaires présentent:
a) un idéal humain : le parfait citoyen,
l’être qui obéit à la loi. Aussi, l’éducation que l’État dispense au
futur citoyen a-t-elle pour but, selon un programme bien arrêté, de le
pénétrer de respect à l’égard des faits, des gestes et des hommes qui
consacrent, protègent et perpétuent les choses reconnues bienfondées par
la loi ;
b) un idéal morale : la loi,
une abstraction, de création purement humaine, mais essentiellement
restrictive des besoins, des aspirations du membre de la société
envisagé comme individu ;
c) un idéal social : l’État,
une société où les rapports entre les hommes sont uniquement conçus et
réalisés dans les limites établies par la loi, en d’autres termes, basée
sur le fait légal.
En opposition apparente avec les
théories des réformateurs religieux et légalitaires, avec le but évident
de les évincer, se dressent, derniers venus et déjà puissants, ceux que
nous dénommerons les réformateurs économiques, ceux qui fondent la vie
des agglomérations humaines sur l’arrangement de la production, de la
distribution et de la consommation des choses nécessaires à. la
subsistance des membres des sociétés, autrement dit les socialistes.
Bien que le socialisme collectiviste, le
socialisme scientifique se targue d’origines récentes et que le
communisme, nuance du socialisme, ne prétende parfois remonter au delà
du début du XIXe siècle, il est hors de doute que les différentes écoles
socialistes comptent de nombreux précurseurs, surtout parmi les sectes
chrétiennes du moyen-âge. En France, en Allemagne, dans les Pays-Bas et
ailleurs ont abondé les socialistes ou communistes qui prétendaient
tirer des idées évangéliques leurs idées d’égalité économique, de mise
en commun de la richesse collective. Les épisodes historiques auxquels
Albigeois, Vaudois, Anabaptistes, Niveleurs et bien d’autres encore ont
attaché leur nom et dû de passer à la postérité en sont une preuve
suffisante ; au temps de Cromwell, Winstanley le piocheur rédigeait une
charte collectiviste. Sans aucun doute ces épisodes nous parviennent
sous une forme légendaire, ou tronquée et défigurée par la malignité des
chroniqueurs contemporains; les annales judiciaires, cela va sans dire,
nous représentent ces précurseurs comme des bandits de grand chemin ou
des possédés du démon et il faut deviner plutôt que rétablir la vérité
quand on parcourt le jargon juridique qui motive les condamnations à
mort de tant d’entre eux. Il nous reste les romans des utopistes dont
nous prendrons Thomas Morus comme type.
D’ailleurs l’idée d’égalité économique a
toujours persisté, latente, parmi les chrétiens hétérodoxes : c’est une
tradition qui parait remonter loin, à commencer par l’agglomération
judéo-chrétienne de Jérusalem, qui au lendemain de la disparition de
Jésus de Nazareth se constituait en groupement collectiviste volontaire.
C’est peut-être une légende, qui ne ferait que prouver l’ancienneté de
la tradition. Quoiqu’il en soit, la forme scientifique du collectivisme
ou du communisme contemporain n’est qu’une adaptation à l’esprit des
temps actuels du christianisme, considéré économiquement; nous ne
soulevons cette thèse qu’en passant, mais il est curieux et instructif
de constater qu’à l’instar du christianisme, surtout du catholicisme —
et sous une terminologie autre — le socialisme et le christianisme
préconisent l’amour entre les hommes, tous les hommes, qu’ils appellent
chacun et tous au banquet de la vie sans réclamer d’effort autre qu’une
adhésion extérieure à un programme, nous allions dire à un credo. C’est
avec raison qu’en a pu qualifier le socialisme : « La religion du fait
économique ».
Sous sa forme actuelle, le socialisme
affirme et se fait fort de prouver que le problème humain consiste
uniquement en un fait économique, que si la répartition de la production
humaine s’opérait équitablement, grâce à une organisation adéquate,
chacun recevrait la part représentant sa consommation, que du même coup
se trouveraient résolues les aspirations ou les difficultés d’ordre
éthique, intellectuel, sentimental même. L’homme n’intéresse le
socialisme qu’envisagé sous son double rôle, de sa double fonction de
producteur et de consommateur. La société fonctionnera donc parfaitement
dés que les socialistes se trouveront dans les conditions requises pour
y organiser le travail et y répartir les produits.
Nombreux sont les moyens proposés pour
atteindre ce but, tout différents qu’ils soient selon les périodes et
les races. Pour revenir à une idée que nous n’avons fait qu’effleurer,
le socialisme a ceci de commun avec le catholicisme qu’il renferme en
ses rangs tous les tempéraments, tous les caractères imaginables, toutes
les mentalités; on ne peut s’en étonner puisque l’unique lien qui
réunit les socialistes est un lien purement extérieur; La thèse est
d’une simplicité enfantine : qu’en nous mette à même, disent les
socialistes, de nous emparer de la puissance nécessaire pour administrer
la société et, bon gré, mal gré, nous appliquerons nos doctrines.
En dépit d’un antagonisme apparent, on
s’aperçoit bientôt, à l’étude, que loin de se combattre les moyens
proposés pour conquérir cette puissance se complètent. Parmi les
socialistes, les uns veulent employer la violence révolutionnaire et
s’emparer par la force de l’administration des choses, les autres
comptent sur le bulletin de vote pour parvenir plus rapidement à ce
qu’il est d’usage de nommer« la conquête des pouvoirs publics ». En
France et dans les pays latins, le socialisme se proclame matérialiste,
il est violemment athée et sensualiste; en Allemagne, il est moniste et
haeckelien ; dans les pays anglo-saxons, il fraye volontiers avec le
christianisme et on peut citer des « leaders » socialistes qui, le
dimanche matin, prêchent le sermon dans quelque temple indépendant.
En France, le socialisme se commet avec les antimilitaristes, les antipatriotes et même les syndicalistes anarchisants.
En Allemagne, il est caporaliste et fuit les anarchistes comme la peste.
N’importe où, d’ailleurs, en temps
d’élection, un candidat socialiste sait changer de veste,
d’antimilitariste avéré se transformer en un vague pacifiste et faire
risette aux capitalistes de la circonscription; ne s’agit-il pas avant
tout de ne point effrayer l’électeur ? Dans le catholicisme on rencontre
ainsi des confesseurs d’une austérité remarquable et d’autres,
coulants, qui s’entendent à merveille à absoudre les mondaines de leurs
péchés mignons.
Tout cela est logique. Une chose importe
: conquérir une position permettant d’organiser la production et la
répartition des produits indispensables à l’alimentation des sociétés.
Qu’il s’agisse de la manière forte, chère aux socialistes
révolutionnaires antiparlementaires, qu’il s’agisse d’une saturation
lente et progressive des populations et des assemblées parlementaires,
selon le rêve des opportunistes tout en revient à une question de
chiffres. Le socialisme n’est pas pour une élite, il est pour tous.
De quelle importance peuvent être les
sentiments religieux, les concepts patriotiques ou autres, le maintien
des préjugés privés ? Ils n’enlèvent rien à ce fait : c’est que plus le
nombre des socialistes croitra, plus rapidement s’avoisinera l’avènement
de la Cité Socialiste — non sans avoir traversé toutes les phases de
progrès et de recul inséparables d’un mouvement embrassant de vastes
collectivités. Qu’importe donc la valeur personnelle de l’électeur
socialiste, sa mentalité, son courage ? En temps de scrutin, une voix
est .une voix et le bulletin d’un alcoolique vaut celui d’un génie.
D’ailleurs qu’auraient à réclamer les impatients, les têtes chaudes du
socialisme : ils sont le petit nombre et possèdent leurs représentants
dans les conseils du parti.
Il serait puéril de nier l’influence
qu’a acquis le socialisme. Il a suscité dans les couches profondes du
prolétariat, dans mainte âme généreuse aussi, l’enthousiasme et les
espérances que souleva le christianisme parmi les esclaves de l’empire
romain. En des temps de superstition, tandis que croulait le prestige
des dieux, le christianisme proclame, par la voix d’apôtres d’abord
ardents et désintéressés, que devant Dieu, créateur des cieux et de la
terre, tous les hommes étaient égaux, chanson douce à l’oreille des
déshérités !
De nos jours, alors que le christianisme
a fait définitivement faillite, que la révolution française a
promulgué, sinon réalisé l’égalité politique, qu’à mesure que diminue le
respect du passé l’instruction se répand, de nos jours, disons-nous, le
socialisme fait appel aux nécessités immédiates; à celles qui tombent
sous les sens : la question sociale, clame-t-il, c’est une question de
ventre, Magerfrage, une question d’alimentation ! Dans une
société où s’affirment sans cesse des besoins nouveaux, — parfois
artificiels, c’est entendu, mais qui n’en réclament pas moins
impérieusement satisfaction, comment cet appel ne rencontrerait-il pas
d’écho, d’autant plus que pour le répandre et le commenter le socialisme
n’a manqué ni de talents, ni de dévoûments.
Sous l’appellation de syndicalisme s’est
manifestée récemment une activité révolutionnaire, hostile à l’action
parlementaire et politique, — s’efforçant surtout de grouper les
ouvriers en syndicats professionnels et d’entretenir dans le monde
ouvrier une agitation continuelle. Les moyens préconisés par le
syndicalisme consistent à présenter aux employeurs et salarieurs des
revendications toujours croissantes, augmentation de salaires,
diminution des heures de travail, etc., etc. — à pousser employés et
salariés à la grève en cas de refus, de façon à infliger des pertes plus
ou moins graves aux capitalistes qui voient ainsi leurs capitaux,
machines, outils ou champs, demeurer plus ou moins longtemps
improductifs. Le syndicalisme avancé préconise l’action directe, le
sabotage, s’affiche antimilitariste, etc. Fils du socialisme, il place à
la base de sa conception de la société le fait économique. On peut dire
qu’à l’égard du socialisme le syndicalisme remplit le rôle d’aiguillon
et on conçoit parfaitement que dans les milieux ouvriers
révolutionnaires, son succès ait été vif.
Résumons : Les socialistes présentent :
a) Un idéal humain: le parfait producteur et le consommateur parfait,
l’être humain dont la vie intégrale consisterait à s’adapter à une
organisation de l’activité productrice telle que sa consommation lui
soit assurée. L’enseignement socialiste tend â rapporter au fait
économique tous les aspects du développement des sociétés humaines :
éthiques aussi bien qu’économiques;
b) Un idéal moral : le droit pour tous à la vie économique, la disparition des inégalités, fruit du capitalisme, et l’abolition de la propriété, fruit de l’exploitation ;
c) Un idéal social : l’état collectiviste.
Une société basée sur le fait économique; en d’autres termes une
société où les rapports entre les hommes étant déterminés par la
réglementation mathématique ou scientifique de la satisfaction des
besoins de chacun, on ne connaîtra plus ni concurrence économique ni
lutte pour la vie.
LES ANARCHISTES ET LA SOCIETE
Une lacune comblée. — Anarchie,
anarchiste, anarchisme, définitions étymologique. — Les origines de
l’anarchisme. — L’anarchisme et l’Internationale. — De déterminé à
déterminant. — L’anarchiste, l’individu conscient et la société
anarchiste.
Il semblerait qu’après avoir parlé des
réformateurs ou transformateurs de la société, considérés au triple
point de vue religieux, légalitaire et économique, la liste en fut
close. Nullement. En examinant à fond les projets proposés, on
s’aperçoit bien vite d’une lacune : les réformateurs religieux
considèrent l’individu comme une occasion pour la divinité de manifester
ses desseins, les légalitaires l’envisagent comme fonction de la loi et
les socialistes le regardent comme un outil, une sorte de machine à
produire et consommer. Les uns ct les autres négligent l’individu
considéré en tant que personne ; ils proclament sa responsabilité tantôt
vis à vis de dieu, tantôt vis à vis de la loi, tantôt vis à vis de la
société, jamais vis à vis de soi-même; ils voudraient en faire un
instrument malléable, utile à leurs fins, ils l’ignorent en tant qu’être
individuel. Or, c’est cette lacune que comble l’anarchisme.
On a beaucoup ergoté et discuté sur le
rôle, la valeur, la signification réelle du mouvement anarchiste. On l’a
catalogué à tort et à raison. On l’a assimilé au terrorisme et au
nihilisme; on l’a rattaché au socialisme, dont il devenait le
franc-tireur; on l’a englobé dans le syndicalisme révolutionnaire; on
l’a rendu synonyme d’individualisme. On l’a fait découler de Babeuf, de
Saint-Simon, de Fourier, de Proudhon, de l’Internationale, du
christianisme original. On l’a accommodé à toutes sortes de sauces.
Nous allons tenter de jeter quelque
clarté dans cette confusion voulue par certains, exploitée par beaucoup.
Il n’est pas notre intention de formuler un dogme ou de fournir les
bases d’un code anarchiste; nous ne serions heureusement pas suivis,
puis nous suivons un plan qui écarte toute idée d’exclusivisme,
puisqu’il consiste à présenter des Opinions, des thèses, à en tirer des
conclusions qu’il est facile de vérifier, d’admettre ou de rejeter.
Le vocable anarchie vient de
deux mots grecs qui signifient à peu près négation ou absence de
gouvernement, d’autorité, de commandement. Il est pris parfois dans le
sens de désordre, signification qui ne nous intéresse pas. Par
extension, il désigne une certaine conception philosophique de la
société ou de la vie individuelle qui exclut l’idée de gouvernement ou
d’autorité; — l’anarchiste, c’est le protagoniste, le « réalisateur » des idées ou des faits conséquence de ou aboutissant à l’anarchie; — l’anarchisme,
c’est — examiné au point de vue spéculatif ou pratique ou encore
descriptif — l’ensemble des idées et des faits qui résultent de ou
amènent à l’anarchie.
Pratiquement, on peut, nous semble-t-il,
considérer comme anarchiste tout être qu’une réflexion sérieuse,
consciente, a conduit à rejeter, à nier toute autorité ou coercition
extérieure à soi, que cette autorité soit d’ordre gouvernemental,
intellectuel ou économique.
On peut commenter cette explication de
plusieurs façons : on peut dire qu’est anarchiste quiconque rejette
consciemment la domination de l’homme sur l’homme et son corollaire
économique : l’exploitation de l’homme par l’homme, ou qu’est anarchiste
quiconque conçoit la société comme un fait de libres ententes
individuelles.
Il est difficile de définir l’origine
historique du mouvement anarchiste. Fut sans contredit anarchiste le
premier homme qui réagit consciemment contre l’oppression d’un seul ou
d’une collectivité ; cela nous mènerait par delà les temps
préhistoriques. La légende et l’histoire citent des noms Diogène, Robin
Hood, peuvent être considérés à différents points de vue comme des types
d’anarchistes. Les débuts philosophiques du mouvement anarchiste actuel
semblent remonter à la Renaissance, plus exactement à la Réforme
laquelle, semant dans les esprits les idées de libre-examen et de
libre-recherche en matière biblique, dépassa le but de ses initiateurs
et aboutit à la diffusion de l’esprit critique dans tous les domaines.
Le mouvement de la libre-pensée était né, mais au lieu de se développer,
d’aller jusqu’à la critique rationnelle des institutions et des
conventions humaines, il n’est plus qu’un instrument docile aux mains
d’un parti politique, il s’est attardé à la dissection des fables
puériles sur lesquelles les chrétiens orthodoxes édifient leurs
croyances. Ce mouvement s’est arrêté là et n’a pas suivi les plus hardis
de ses propagandistes.
Survient le mouvement anarchiste,
complétant et achevant l’œuvre de la libre-pensée, soumettant à
l’analyse individuelle chartes et lois, morales et programmes
d’enseignement, conditions économiques et rapports sociaux de toute
espèce; l’anarchie est devenu le mouvement d’opposition le plus
dangereux qu’aient jamais rencontré les tyrannies gouvernementales.
Aussi les anarchistes ont-ils vu se déchaîner sur eux d’inimaginables
persécutions et cela dans la mesure où, conséquents avec leurs
déclarations, ils allaient jusqu’au bout dans leurs attaques et leur
résistance: ils se sont vus mettre au ban de la société civilisée,
traquer comme des bêtes fauves, sans autre motif souvent que des paroles
ou des écrits véhéments.
On a coutume de rattacher historiquement
l’anarchie au mouvement ouvrier qui sous le nom d’Internationale
fleurit vers la fin du règne de Napoléon III. C’est inexact: La haine et
les invectives dont Karl Marx, le grand prophète du socialisme
scientifique, poursuivit Michel Bakounine n’eut pas pour cause des
divergences profondes de vues intellectuelles ou éthiques. Bakounine et
ses amis furent expulsés de l’Internationale parce que fédéralistes,
décentralisateurs, insurrectionnels, hostiles à la forme étatiste —
conquête des sièges parlementaires — qu’allait prendre l’activité
socialiste. Les amis de Bakounine, les fédéralistes,. se proclamaient
nettement collectivistes et certains d’entre eux reprochent aujourd’hui
au socialisme d’avoir accaparé ce qualificatif; ce furent des
fédéralistes qui traduisirent et répondirent dans les pays
méditerranéens le Capital, l’œuvre maîtresse de Marx. Certes,
Bakounine fut un anarchisant, violemment souvent et profondément
parfois, bien plus que ne le sont maint de ses continuateurs, mais si on
étudie soigneusement le mouvement de la fédération jurassienne (et loin
de nous la pensée de méconnaître l’œuvre qu’elle fît en son temps), on y
rencontrera toutes les réminiscences du socialisme d’autrefois,
croyances en l’égalité, la fraternité entre tous les hommes, idées de
solidarité et d’amour universels, de société future, de la révolution
salvatrice et transformatrice immédiate du genre humain, conceptions que
l’anarchisme soumet comme les autres à l’analyse individuelle et qui
n’ont rien de spécifiquement anarchiste. La vérité, c’est que les
fédéralistes de l’Internationale se montrèrent anarchisants quant à la
conception de la tactique et de l’organisation du mouvement socialiste.
Pour le reste, rien ne les différenciait des socialistes
révolutionnaires d’alors.
En-dehors, hors parti, sorte d’enfants
perdus, antithèses vivantes du socialisme, comme nous espérons le faire
clairement ressortir de cette série d’études, les anarchistes se
trouvent, sur tous les points, en désaccord avec la société actuelle. Si
c’est le besoin, l’envie, la démangeaison de paraître qui caractérise
les hommes de nos jours, c’est la passion d’être qui distingue l’anarchiste. Avant tout, surtout, l‘anarchiste est ou en voie d’être (wird).
Parce qu’il se place au delà des règles courantes, des autorités qui
les régissent, l’anarchisme n’est pas uniquement une doctrine, une
attitude, c’est une vie. Ce n’est pas un système, un recueil de
prescriptions, une philosophie stérile, c’est une application
constante, une réalisation, une activité de chaque jour ! Si
l’anarchiste nie la loi, s’élève contre l’autorité de ses représentants,
contre les actes des exécutifs de la société, c’est parce qu’il affirme
pouvoir se servir de loi à soi-même et trouver en soi le ressort
nécessaire pour exister et se conduire, cela sans intervention
extérieure, sans compromissions non plus. Il ne conçoit de sociétés,
autres, avons-nous dit, que des groupements de camarades unis par la
commune entente et le libre travail. Les sociétés où il se développe ont
besoin pour se perpétuer, pour continuer d’exister, de faire appel à
mille genres d’autorités: autorité de dieu, autorité de législateurs,
autorité de la richesse, de la considération, de la respectabilité, des
ancêtres, des programmes de toute espèce. L’anarchiste, se réclamant de
soi-même, examine, considère toutes choses, accepte ou rejette selon que
les idées proposées ou exposées cadrent ou non avec sa conception de la
vie ou ses aspirations individuelles. Tous les hommes acceptent d’être
déterminés par leur milieu; l’anarchiste s’efforce, lui — sous les
réserves inéluctables d’ordre physique — d’abord de se déterminer
soi-même, ensuite de jouer le rôle de déterminant du milieu.
Concluons : Les anarchistes présentent :
a) Un idéal humain : l’anarchiste,
l’individu niant l’autorité et son corollaire économique
l’exploitation; l’être dont la vie consiste en une réaction continuelle
contre un milieu qui ne peut, qui ne veut ni le comprendre ni
l’approuver, puisque les constituants de ce milieu sont les esclaves de
l’ignorance, de l’apathie, des tares ancestrales, du respect des choses
établies;
b) Un idéal moral : l’individu conscient,
en voie d’émancipation, tendant vers la réalisation d’un type nouveau :
l’homme qui ne ressent aucun besoin de réglementation ou contrainte
extérieure parce qu’il possède assez de puissance de volition pour
déterminer ses besoins personnels et garder son équilibre individuel ;
c) Un idéal moral: la société anarchiste,
une société où les hommes détermineraient leur vie, sous ses aspects
intellectuels, éthiques, économiques, par une entente librement
consentie et appliquée, respectant la liberté de tous sans nuire à la
liberté d’aucun.

L’ANARCHISTE ET LES RÉFORMEURS DE LA SOCIÉTÉ
Dernières arguties des réformateurs
religieux. — Le contrat social. — Producteurs inutiles et besoins
superflus. — La solidarité. — Réponse de l’ « anarchiste ». — Argument
scientifique.
L’exposé rapide que nous venons de
tracer explique l’attitude que prend l’anarchiste vis à vis i des
réformateurs de la société. Puisque tous les systèmes de renouvellement
ou d’amélioration proposés rejettent à l’arrière plan l’individu, la
cellule de l’organisme société, comment l’anarchiste pourrait — il
ressentir autre chose qu’indifférence ou hostilité à leur égard. C’est
placé sur un plan différent qu’il considère les êtres et les choses.
En vain les réformateurs ou novateurs
religieux — dernière ressource — viendront-ils affirmer que la volonté
de Dieu, le dessein suprême de la toute sagesse divine c’est de réaliser
sur la planète l’entente entre les hommes, de supprimer les inégalités
de fortune, d’éducation ; en vain diront-ils que les étapes douloureuses
qui constituent la marche de l’humanité vers ce « millénium » étaient
nécessaires, indispensables à la perfectibilité collective ; en vain
proclameront-ils leur foi inébranlable en l’avènement de ce qu’ils
appellent, nous l’avons vu, « le règne de Dieu», synonyme de la cité
d’harmonie, d’équité et de fraternité: l’anarchiste demandera par quels
moyens tangibles ce dieu tout-amour leur communique sa pensée, quelles
notions scientifiques ils ont de son existence, de quel pouvoir il
dispose et comment il l’exerce. Acculés, les derniers représentants du
mysticisme religieux balbutieront peut-être que Dieu est un sentiment
intérieur à l’individu, l’idéal, une catégorie de l’idéal, qu’il n’est
pas encore complètement manifeste, qu’il « devient » et autres
expressions nuageuses de la même farine qui peuvent satisfaire des
croyants très peu orthodoxes, mais pieux encore, et dont un esprit
affranchi ne peut se contenter. L’anarchiste répondra simplement qu’il
n’est pas d’idéal qui ne soit une création de la volonté humaine. Dire
que Dieu est un phénomène de la vie intérieure, une manifestation de la
pensée individuelle, c’est dire qu’il n’est pas extra-humainement; or, quel besoin a-t-on d’appeler « Dieu » une aspiration personnelle ?
En vain les légalitaires affirmeront-ils
que le luit de la loi est non pas d’opprimer l’individu, mais de lui
assurer, selon ce qu’on dénomme le « contrat social », les possibilités
de vivre dans la société, possibilités qu’en fait la loi codifie,
catalogue, en établissant les droits et les devoirs de chacun vis à vis
de la société et de la société vis à vis de chacun. L’anarchiste
demandera qui a promulgué ce soi disant contrat social et aura bientôt
fait de démontrer, preuves historiques à l’appui qu’il a toujours été
imposé aux différentes collectivités par une minorité d’êtres forts ou
rusés, prêtres ou mages, soldats heureux ou conquérants, familles
renommées, capitalistes puissants. Jamais, nulle part, aucun contrat n’a
été proposé librement, consenti librement, appliqué librement. Ce que
nous connaissons tous de la société, c’est son appareil de contraintes
et de châtiments, ce sont ses exécutifs et ses souteneurs, policiers,
gens d’armes et de justice, ce sont ses maisons d’arrêts et ses
tribunaux. C’est son enseignement soi-disant laïque, en réalité aussi
dogmatique, aussi déprimant, aussi intolérant que l’enseignement
clérical.
Pour l’anarchiste, l’état est la forme
laïque de l’église comme l’église fut la forme religieuse de l’État, ce
sont deux ennemis qui se réconcilient toujours sur le terrain de la
domination; qui eût nié jadis la divinité de Jésus, la Trinité ou le
mystère de la transsubstantiation, eût été condamné a périr dans les
flammes. Qu’on attaque aujourd’hui un peu violemment le dogme propriété
ou le dogme patrie, uniquement par la parole et par l’écrit — ou l’un
quelconque des dogmes sur lesquels se fondent les institutions civiles
au xx° siècle et, vous verrez, l’exemple est là, si la prison ne châtie
pas le mécréant coupable d’un tel forfait. Qui parle de contrat social?
Des morales désuètes, des préjugés ridicules qui sonnent faux en face
des connaissances actuelles et dont, à l’école, on enseigne encore le
respect; voilà en réalité le contrat social.
Aux socialistes prétendant que le fait
économique domine tous les détails de l’humanité, l’anarchiste objectera
que c’est là pure hypothèse, que sans négliger un seul instant la
valeur du facteur économique, puisqu’il s’agit d’abord de se sustenter,
on ne peut admettre qu’il ait été l’unique cause de tous les événements
historiques ; selon les circonstances, les évènements ont eu tantôt une
origine politique, tantôt un motif religieux, tantôt un mobile
économique, — cela sans parler des influences climatériques. Il a été
longtemps l’usage de rapporter toute l’histoire à des causes politiques,
de même qu’auparavant on la considérait comme les gestes de « Dieu »
parmi les hommes ; la métaphysique socialiste voudrait, elle, tout
relier au fait économique. Il est considérablement exagéré de soutenir
que la philosophie, les arts, la littérature aient constamment dépendu
du fait économique, alors que certaines de leurs périodes indiquent,
pour citer un exemple, une influence nettement religieuse.
Examinant de façon critique la question
de production et de consommation, l’anarchiste prétend qu’il est
visiblement outrancier, dans la société actuelle, de grouper les hommes
par professions ou métiers, que c’est en régime de surproduction et
d’exploitation capitaliste une classification arbitraire, dangereuse,
malsaine même. Le producteur de blé ou de céréales — un des producteurs
les plus utiles — ne fait-il pas vivre à ses dépens et à ceux des
consommateurs, des intermédiaires et des courtiers de toute espèce ?
Exalter le producteur dans l’état actuel
des choses est un pur sophisme. Dans nombre de cas, il produit des
objets ou des valeurs inutiles, ou il accomplit un travail sans portée
individuelle ni sociale. Les métallurgistes qui travaillent dans les
arsenaux, dans les manufactures d’armes ou dans les fonderies de canons
font-ils besogne utile ? Les gardiens de prison, douaniers,
gratte-papiers des administrations officielles, receveurs d’octroi ou
percepteurs de contributions accomplissent-ils œuvre utile ? Les
ouvriers adonnés à la fabrication des boissons alcooliques, des
apéritifs, amers, « vitriols » de toute espèce, font-ils travail utile ?
Les employés de chemin de fer occupés au transport de tant d’objets de
luxe superflus, à manutentionner les denrées frelatées ou à envoyer les
soldats vers la boucherie remplissent-ils une fonction de quelque
utilité ? En vain les maçons qui construisent des prisons, des casernes
ou des églises se groupent-ils en syndicats révolutionnaires; en vain
les confectionneurs de mitrailleuses, de fusils Lebel ou Vetterli et
d’uniformes adhèrent-ils aux Bourses du Travail ? Avant comme après ce
sont des producteurs inutiles.
Ce qui est vrai, c’est qu’une grande
partie des producteurs vivent en parasites au compte des consommateurs
puisqu’une grande partie de la consommation a trait à des besoins
artificiels; ce qui est vrai encore, c’est qu’un grand nombre de
consommateurs entretiennent, grâce à leurs besoins artificiels, une
foule de producteurs inutiles.
Mystiques, légalitaires, socialistes,
écrivent et discourent sur une solidarité qui lierait tous les hommes:
ceux-ci parce qu’ils se basent sur cette affirmation gratuite que « Dieu
» est le père du genre humain, ceux-là parce que la loi est le lien qui
rattache les hommes les uns aux autres puisqu’il leur permet de vivre
en société, les autres parce que production et consommation sont si
inextricablement liées que le producteur est indispensable au
consommateur et vice-versa. « Dieu », la loi ou le fait économique, il faut se courber et obéir toujours.
L’anarchiste, lui, ne se courbe pas et,
froidement, loyalement, il soumet à la critique cet argument formidable.
Solidarité obligée, dit-il, équivaut à point de solidarité du tout : «
Je ne suis nullement solidaire de celui qui contribue à maintenir et la
domination et l’exploitation et d’une ; je ne suis pas solidaire
davantage de quiconque perpétue la survivance des préjugés qui entravent
le développement individuel, et de deux; je ne suis pas solidaire ni
des consommateurs artificiels ni des producteurs inutiles : je n’en suis
solidaire présentement que parce que j’y suis forcé et chaque fois que
je trouve l’occasion de m’évader de cette contrainte, j’en profite. Je
ne connais de solidarité que celle que j’ai acceptée, débattue,
consentie, l’ayant d’abord examinée consciemment. Je ne suis solidaire
que de ceux qui conçoivent comme moi la solidarité. » Et devant cette
réponse, la « solidarité universelle » se révèle ce qu’elle est
réellement : un fantôme.
La tendance de toutes choses semble être
de débuter par le diffus, le composé, le grégaire pour tendre au simple
à l’unique. L’agrégat tend à se résoudre en unités, le firmament le
porte gravé en caractères indélébiles. Jadis, l’homme ne pensait pas ou
n’agissait pas individuellement; la tribu ou le clan pensait, agissait
pour lui, puis ce furent les chefs de groupe, les matriarches, les
patriarches, les pères de famille qui pensèrent ou agirent pour leurs
administrés, leurs enfants, leur clientèle (cliens). En
d’autres termes, la cellule individu fut à l’origine noyée dans
l’organisme-société ou l’organisme-famille; elle tend, malgré tout, à
s’affranchir des « archées » ou des « craties » de toute espèce, à se
sentir soi-même, à disposer de son sort, à s’unir à qui l’attire. En
devançant le temps, à leurs risques et périls les anarchistes pourraient
dire qu’ils agissent « scientifiquement», s’ils ne tenaient beaucoup
plus à agir en hommes libres.

V.
LES CHRÉTIENS ET LES ANARCHISTS
Le christianisme primitif. — Jésus. — Un
pont infranchissable. — Anarchisme et christianisme sont
inconciliables. — Tolstoi et l’idée de la «non-résistance au mal par la
violence». – L’anarchisme chrétien. — Résistez.
Y a-t-il un lien de parenté quelconque
entre le christianisme et l’anarchisme? Peut-on les concilier? Peut-on
soutenir que les anarchistes sont ce que seraient devenus les chrétiens
si, au lieu de se cristalliser en des formules et en des rites,
poteaux-frontières, le christianisme avait suivi son évolution normale.
Personne n’entend concilier avec le
socialisme ou l’anarchisme le christianisme d’aujourd’hui, le
christianisme officiel des églises, soutien du coffre-fort et admirateur
de la violence gouvernementale. Quand on parle de christianisme
anarchiste, social, révolutionnaire même, on n’entend jamais que le «
christianisme primitif ». La grande difficulté, c’est que sur cette
période de l’histoire chrétienne, nous ne possédons guère de documents
sérieux, probants, auxquels on puisse ajouter foi. Les documents ne
deviennent historiques qu’au moment où le mouvement chrétien s‘est
transformé en une organisation religieuse, une église qui prétend
conquérir le monde, qui vise à la suprématie spirituelle et temporelle,
grâce à une hiérarchie formidablement agencée. A ce moment là, l’église
parait surtout préoccupée de s’assimiler les croyances, les
superstitions païennes afin de rallier les dernières dissidences et ses
divisions intestines servent de manteau à des desseins politiques. Plus
on recule et plus on s’en trouve réduit à des conjectures, qu’on se
trouve face à face avec des légendes inconstantes, fuyantes,
contradictoires ; nous n’avons même aucune preuve absolument vérifiable
de l’existence du fondateur du christianisme, et ses biographes sont si
occupés à faire triompher leur peint de vue particulier ou à favoriser
les idées du parti qu’ils représentent qu’on a peine à retrouver sons le
vernis dont ils recouvrent son histoire la physionomie réelle de Jésus.
Jésus, de naissance irrégulière
(peut-être avec du sang grec dans les veines), semble avoir eu davantage
de ressentiment contre les pseudo-croyants juifs que contre les
oppresseurs romains de la Judée. Nourri de la lecture des grands
prophètes israélites, mêlée peut-être à une connaissance de la
philosophie grecque, bercé sûrement dès l’enfance par les apocalypses
juives, il semble qu’il se soit cru appelé à renouveler les prophètes de
jadis, si bien qu’avant ou au lieu de prêcher la révolte contre les
étrangers, il préconisa une révolution intérieure; nous dirions
aujourd’hui qu’il fit appel à l’éducation avant de faire appel à la
révolution. Jésus nous apparait encore comme un homme d’origine modeste,
élevé chez un charpentier ou même dans une ferme, comme le voudrait feu
E. Crosby, mais que les soucis d’une éducation qu’il s’est due à
lui-même ou des voyages ont éloigné du contact immédiat d’autrui. Tout
en partageant maintes des superstitions et en adoptant les théories
cosmogoniques de son époque, il paraît avoir possédé une haute valeur
individuelle et surtout exercé une sérieuse influence sur son entourage;
on nous le montre doué de beaucoup de sentiment, d’un vif enthousiasme,
débarrassé des conceptions étriquées, abhorrant l’esprit mercantile qui
rendait ses compatriotes si détestables.
N’ayant point trouvé d’écho chez les
gens aisés, à part deux ou trois bourgeois libéraux ou rabbins, Jésus
s’en alla recruter des amis parmi les « péagers et les gens de mauvaise
vie » chemineaux, vagabonds, filles publiques et autres gens sans aveu
auxquels se mêlèrent plusieurs de ces juifs attendant la venue d’un
Messie qui les délivrerait du joug des légions césariennes. Jésus ne
semble pas avoir attaché beaucoup d’importance aux lois civiles, comme
la propriété, et l’épisode des deux sœurs qu’il aimait tendrement
indique Lies mœurs libres. Bref, avec sa poignée de gens inavouables et
de fanatiques, il se jeta à l’assaut de l’ecclésiasticisme, du
formalisme et de l’hypocrisie israélites, formidable forteresse.
Comme tous les réformateurs religieux,
il accusait avec véhémence les pratiquants d’avoir perverti le sens
primitif de leur religion, abandonné la vie intérieure et remplacé
l’esprit par la lettre, le texte froid, stérile, qui dessèche et qui
tue : leur prétendue austérité cachait un sensualisme effronté. Et en
opposition avec l’enseignement des rabbins, l’enseignement officiel,
Jésus en adopta un qui dut avoir comme base ce conseil: « Si tu fais
ceci ou cela, fais-le non parce qu’on t’a dit de le faire mais parce
qu’en ton for intérieur tu le trouves bon. » Plus nouveau que bien
compris, cet enseignement suscita l’attention et on se pressa
relativement autour du jeune propagandiste, dont les invectives contre
les puissants et les riches — n’oublions pas que Jésus était doublé d’un
démagogue — flattaient l’oreille des déshérités qui l’écoutaient. Les
prêtres et les bourgeois ont du sans douté être confondus de l’audace
d’un pareil personnage, de mœurs douteuses, aux suiveurs plus douteux
encore, qui allait racontant que c’est à l’individu intérieur qu’il faut
regarder et non à son apparence extérieure, et qui, d’ailleurs, les
avait rabroués assez vertement dans plusieurs rencontres
contradictoires. En province, il dut obtenir autant de succès qu’à
Jérusalem; on aimait sa simplicité: un bateau, une terrasse, un
monticule lui tenaient lieu de chaire. Jésus d’ailleurs ne semble pas
avoir fait œuvre de propagande illimitée : il se contentait de semer
paroles et idées : « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende »
: la semence peut tomber sur le bord de la route où les oiseaux la
mangeront, sur le terrain pierreux où le soleil la dessèchera, tant pis !
si elle tombe en bonne terre, elle produira au centuple. Il dut d’être
sympathique à ce que, nullement ascète, il mangeait et buvait dans les
carrefours, avec toute espèce de monde ; sa conversation attirait : il
parlait de champs, de fleurs, de moissons, du ciel étoilé… quelle
différence avec les prêches empesés de la synagogue.
Un des beaux traits, un trait
ineffaçable du caractère de Jésus, ce fut sa confiance en ceux qui le
suivirent, sa patience a leur égard. Courageusement, il entreprit leur
éducation, excusant leur lâcheté, leur ignorance ; leurs ambitions
mesquines, leurs rivalités puériles ne le rebutèrent pas. Bien que ses
biographes passent rapidement sur ces côtés — les meilleurs — de sa
physionomie morale, ils ressortent à tel point qu’ils éclipsent sans
pitié tous les prétendus miracles auxquels les évangélistes donnent tant
de place. Le résultat fut qu’alors même que ses partisans ne le
comprirent pas, ils ne se séparèrent pas de lui, entendons-nous,
jusqu’au danger exclusivement.
Un beau jour éclata la crise inévitable.
Grisé par l’enthousiasme, s’attendent probablement à une manifestation
en sa faveur et en sa personne d’une puissance extra-humaine, Jésus
monta vers Jérusalem au moment des fêtes de Pâques, alors que la ville
regorgeait d’israélites venus de tous les points de l’Empire romain. Il
se rendit au Temple, haranguant, discutant, provoquant le tumulte. Belle
occasion de se débarrasser de l’importun et des conséquences fâcheuses
qu’auraient pu avoir ses discours enflammés. En ayant eu vent il semble
que Jésus se cacha avec quelques amis; peut-être trahi, il fut vite
découvert, appréhendé, arrêté et les autorités romaines et juives
tombèrent de suite d’accord pour le faire périr. Il subit son sort avec
une certaine faiblesse, due probablement à la chute de ses espérances en
une intervention de la divinité et aussi à l’abandon de ses disciples,
qui s’étaient errés. D’ailleurs, pour les frapper et éviter qu’ils en
fassent un prophète, on avait pris soin de ridiculiser leur chef et de
lui infliger un supplice d’ordinaire réservé aux malfaiteurs.
Exemple point neuf, loin d’abattre les
siens, le supplice de leur ami ranima leur courage, les électrisa.
Hallucinés par l’influence qu’il avait exercé sur eux de son vivant,
influence que leur pitoyable conduite grandissait encore, ils se
retrouvèrent s’assemblèrent, reconquirent courage et assurance. Le
christianisme était né.
Voilà très probablement ce que fut le
christianisme à son origine : il se confond avec la personnalité de son
initiateur. Que Jésus fut un révolutionnaire, un anarchiste en ce sens
qu’il répudia ou combattit l’autorité des prêtres, la morale hypocrite
et officielle, la loi écrite et imposée, on peut l’admettre, mais en
faisant remarquer que son existence historique importe peu en elle-même.
Le fait intéressant — et bien que pour notre part nous pensions que
Jésus ait vécu — c’est qu’à un moment donné de l’histoire, en‘ Asie
Mineure, des hommes se rencontrèrent qui créèrent un pareil
individu-type. Nous avons personnellement entendu des protestants très
libéraux déclarer que Jésus était un idéal imaginé par l’âme humaine
pour répondre a ses aspirations intérieures.
Ce qui rend difficile une détermination
exacte du caractère social du « christianisme primitif », c’est
qu’immédiatement après la mort présumée ou réelle de son initiateur, il
subit l’influence d’un homme fort instruit, Juif de naissance, Grec
d’éducation, un dialecticien de premier ordre, discuteur au premier
chef, un enthousiaste visionnaire doublé d’un organisateur consommé, qui
le transforma bientôt en une religion universelle et l’achemina vers le
catholicisme, — nous voulons parler de Saul de Tarse, autrement dit
saint Paul. Amené au christianisme dans des circonstances étranges, sous
l’empire d’une hallucination mystique, il parcourut le monde romain
présentant Jésus aux uns comme le « Dieu » inconnu; aux autres — les
israélites et les judaïsants — comme une sorte de thèse théologique.
Le supplice de l’agitateur galiléen
devint la rançon de l’humanité séparée de «Dieu» par le péché originel,
le sang répandu sur le mont Golgotha, symbolisa le dernier et suprême
sacrifice exigé par l’implacable justice de Jéhovah; plus tard, Jésus
s’éleva jusqu’au rang d’Oint du Seigneur, de Christ, de Fils de Dieu…
jusqu’à être une personne de Dieu lui-même. Des communautés chrétiennes
s’établirent partout; les mystiques s’en mêlèrent ; devant pareil succès
les Grecs d’Alexandrie tentèrent de concilier le christianisme avec
leurs idées philosophiques : Jésus devint l’incarnation du Verbe, du
Logos, de la Raison. Arrêtons, nous nous noierions dans les ondes d’un
mysticisme sans fond.
Deux principes vicièrent le
christianisme à son origine : sa haine, non du monde, mais de la vie et
sa soumission aveugle à la soi-disant volonté de « Dieu ». « Que ta
volonté soit faite », s’écriait Jésus au jardin de Gethsémani : voilà
l’abime infranchissable qui éloignera toujours des chrétiens les hommes
d’initiative, les indépendants, les réfractaires, les révoltés. En vain
on torturera les textes pour les jeter comme un pont: le pont croulera.
Nous 1Ie voulons pas d’un être surnaturel qui sait le nombre des cheveux
de notre tête, mais nous dénie le droit de disposer de nous-mêmes : si
un tel Être existait quelque part dans l’Univers notre premier, notre
plus impérieux devoir serait de nous insurger contre lui. Point de
maîtres, ni de dieux dont ils reflètent l’image. La position de l’homme à
genoux est une attitude d’esclave !
Et puis, si le christianisme a valu pour
son temps, si à une époque de l’histoire de l’humanité, il a joué un
rôle, admettons libérateur, ses mérites passés ne pourront nous faire
oublier tout le mal qu’il a infligé aux penseurs indépendants, aux
amants de la vie. Il nous semble encore voir luire la flamme des bûchers
et entendre les cris de désespoir qui s’élèvent du fond des cachots des
inquisitions catholiques, grecques, protestantes. Torquemada, Calvin,
Luther, Henri VIII, Loyola, le Saint-Office et le Saint-Synode russe,
les dragonnades anglicanes, les missionnaires bottés.
«. . . On reconnaît l’arbre à ses fruits
», les fruits, les voilà; certes, ils sont amers. Fruits encore du
christianisme, fruits pourris, ce piétisme, ces mômeries, ce
moralitéisme, toute cette hypocrisie protestante qui ne considère que
l’apparence, qui ne regarde qu’à la respectabilité, qui veut mutiler
l’individu sous prétexte de l’affranchir des passions saines qui sont la
vie et ne réussit qu’à en faire un être dévoyé, malsain, vicieux.
Si nous insistons plus qu’il ne
conviendrait peut être, c’est que nous ne pouvons oublier qu’entraîné
par les idées d’un homme d’une grande valeur et d’une excessive
véhémence intellectuelle — Léon Tolstoï — nous avons cru possible une
conciliation de l’anarchisme avec un certain christianisme épuré.
Tolstoï a d’ailleurs trop contribué en un temps à notre émancipation
intellectuelle pour que nous ne le reconnaissions pas ici même.
Nul ne niera que le puissant écrivain
russe se soit montré profondément anarchiste en appelant l’attention sur
l’importance de la responsabilité personnelle dans l’œuvre de la
libération collective. Le « salut est en nous » rien de plus exact, et
esclave est qui le cherche ailleurs. Mais, en fin de compte, où donc
aboutit Tolstoï, après avoir dépouillé le christianisme de son manteau
de dogmes et de surnaturel ? Non seulement au mépris de l’amour de la
femme, par exemple, au renoncement à l’intensité de la vie, mais encore à
la théorie de la « non résistance au mal par la violence ». Loin de
nous l’idée de méconnaître ou de diminuer la valeur de la « résistance
passive », de l’opposition morale, persévérante, inlassable, lorsqu’elle
se traduit par des actes isolés ou collectifs comme le refus du service
militaire celui de participer à des fonctions administratives, à la
fabrication d’objets inutiles au développement de l’homme : armes,
imprimés rétrogrades, ornements d’église, uniformes de toute espèce, —
ou bien l’abandon de la culture des champs appartenant aux gros
propriétaires fonciers, du travail dans les usines ou ateliers
patronaux, ou encore le refus de prendre part à la construction
d’églises, casernes, prisons, etc. Cet appel à l’initiative consciente
est anarchiste au plus haut point.
Mais les anarchistes entendent résister à
l’oppression, à la tyrannie, aux autorités de toutes sortes, résister
par la violence s’il le faut, même grâce à la ruse (qui est une forme de
la résistance passive), c’est à dire selon les moyens à leur
disposition. Qui donc les empêcherait de porter les premiers coups, le
cas échéant. Décidément l’ « anarchisme chrétien », l’anarchisme non
résistant est un non sens, un contre sens. Par tous les moyens, les
anarchistes résistent, et, à ce malencontreux avis : ne « résistez pas
au méchant », ils préféreraient adopter la fière devise qu’au temps des
dragonnades, les héroïques emmurés de la tour de Constance tracèrent à
l’aiguille sur la terrasse de leur donjon : Résistez.

VI
L’ANARCHISTE ENVISAGÉ COMME RÉAGISSANT CONTRE LA SOCIÉTÉ
L’anarchisme comme vie et comme
activité. —— La réaction au sein ou milieu. — pas de lutte, pas de vie. —
Attitude de l’anarchiste dans la société actuelle.
Parce que l’anarchisme n’est pas
uniquement une philosophie, un système, une méthode, une attitude, parce
qu’il est en outre et par dessus tout une vie et une activité,
l’anarchiste se trouve immédiatement en contradiction, en opposition
avec le milieu et cela, violemment, quoi qu’il fasse. Les systèmes de
croyances, les méthodes de conviction, les programmes de toute espèce
entre lesquels se partagent les hommes, n’exigent pas, exceptions à
part, que leurs fidèles ou leurs adhérents prennent une position aussi
tranchée ; les uns n’affectent que l’intellect et leur action n’a aucune
répercussion dans la vie quotidienne; les autres reculent à une très
longue échéance l’exaucement ou l’accomplissement de leurs vœux : le
Paradis resplendit dans l’au-delà, les justes et équitables voix se
promulgueront demain, durant la prochaine législature ou quand le
ministère sera tombé, la République sociale, la Société Future,
l’organisation collectiviste ou communiste mondiale se vérifieront ou se
réaliseront, qui sait quand.
Le rejet, sincère, de toute autorité
extérieure, de toute exploitation, pose un problème qu’il faut résoudre
tous les jours, à toutes les heures, à moins de se laisser entraîner par
le courant des compromissions, perdre toute volonté de résister à
l’oppression ou vivre en perpétuelle contradiction avec ses convictions.
La réaction au sein du milieu ou la
rupture d’équilibre en un milieu donné constitue très probablement la
forme élémentaire de la vie, dans tous les cas sa manifestation
incontestable. Dans un milieu donné, répétons-nous, que nous supposerons
idéalement uniforme, apparait un bouillonnement, une agitation, une
fermentation. C’est un signe de réaction, le symptôme d’une forme de vie
autre que celle du milieu: il y a rupture d’équilibre. Or, cette vie
s’affirmera dans et par la lutte qui va désormais se livrer entre
l’ambiance réfractaire, apathique, et cette activité nouvelle. Ne
l’oublions pas, en effet, vivre c’est combattre, c’est batailler, c’est
s’affirmer et où la lutte cesse, la vie et le mouvement cessent aussi.
Personne plus que nous ne regrettera la peine causée par pareille
constatation aux visionnaires, aux rêveurs, aux bâtisseurs d’utopies :
la lutte peut prendre fin — et c’est là seulement où les harmonistes ont
raison — sur le terrain économique, elle ne sera jamais achevée sur le
terrain intellectuel, sur celui des relations sociales entre les hommes.
Non seulement, il restera à déchiffrer «
les énigmes de l’univers », à arracher au Sphinx, bride par bride, les
mots qui livreront la clé de l’inconnu, et qui sait, le secret de «
l’inconnaissable » cosmique, mais encore, faudra-t-il établir la
comparaison, le renouvellement, la variation des passions raisonnées,
des émotions du sentiment, des sensations intensément réfléchies et des
mille expériences de la vie. Enfin, se présentera un champ de
développement et d’activité individuels dont nous ne pouvons nous faire
qu’une piètre idée et qui exigera des hommes autres que nous sommes.
Dans tous les temps et dans tous les
domaines des activités humaines, nulle affirmation nouvelle ne s’est
produite sans réaction violente contre l’environnement réfractaire,
contre le fait acquis. Galilée présente un nouveau système
cosmographique dans un milieu scientifique où sont tenus encore comme
immuables et la fixité des étoiles et la rotation du soleil autour de la
terre : réaction contre le fait acquis scientifique. Michel Servet,
dans un milieu chrétien orthodoxe raille, point méchamment, le dogme de
la Trinité : réaction contre le fait acquis religieux.
Dans un milieu d’ouvriers habitués à
accepter comme paroles d’évangile les conditions de travail imposées par
le patronat tout puissant, parait un agitateur qui parle de les
discuter ou qui fait ressortir quel intérêt il y aurait pour tous à ce
que champs, usines, ateliers soient exploités par tous et dans l’intérêt
commun, sous un régime de libre entente : réaction contre le fait
acquis économique. Dans une caserne où les soldats sont entraînés
automatiquement à subir rudesses ou insultes de leurs supérieurs parait
un antimilitariste qui conseille la désertion ou l’emploi des armes pour
mettre à la raison les insulteurs : réaction contre le fait acquis
discipline.
On pourrait multiplier les exemples :
c’est inutile. Tout milieu constitue une force d’inertie, de
conservation, une réserve de stagnation qui s’oppose instinctivement,
pour ainsi dire, à n’importe quelle tentative novatrice. Tout milieu
abhorre d’être dérangé dans sa lente décomposition, car qui dit inertie,
stagnation, immobilité sous-entend décomposition. Malheur à ceux qui
troublent sa quiétude, qui se mêlent d’entraver ou de précipiter la
marche de son anéantissement graduel : toutes les énergies latentes,
secouées, excitées, irritées, se retrouveront pour s’efforcer d’engluer,
d’étouffer, d’absorber l’impudent trouble-fête.
L’anarchiste réagira ou périra. Point
d’issue. Ou il résistera, ou bien il sera englouti. Ou sa voix et ses
gestes retentiront, s’affirmeront, détonneront ou bien sa voix
s’éteindra dans le brouhaha commun et il accomplira les gestes de tout
le monde. Ou, comme tout le monde, il acceptera bénévolement le
soi-disant contrat social et la soi-disant solidarité universelle
imposés par la force des habitudes et la violence des dirigeants, ou
bien, se rebellant, il défendra et soutiendra son droit individuel à la
négation de ces soi-disants contrats de solidarité. Ou il ne sera qu’un
numéro, qu’un matricule, enrégimenté dans la masse, sans initiative,
sans volonté ou bien il s’efforcera d’être soi-même, de disposer de son
sort. Et parce qu’il rejettera la solidarité universelle, il sera
normalement amené à accomplir des actes ou des gestes que ne saurait
admettre ou que réprouvera le contact social. L’état de réaction ne se
maintient qu’autant que la lutte perdure; dès que l’état de lutte cesse,
la réaction disparait.
La question qu’un anarchiste pourrait
avoir le moindre intérêt à la perpétuation de la société ne se pose même
pas. Ou la société est « mal faite », ou bien elle fonctionne du mieux
qu’il est possible. Si son fonctionnement est le meilleur qu’on puisse
appliquer, si elle répond, lecteur, à vos aspirations, vous seriez le
dernier des sots et le prince des niais de la combattre. Si elle est «
mal faite », vos mouvements ne pourront avoir normalement d’autre
dessein que de la détruire, en profitant des moyens mis par les
circonstances de votre ingéniosité â votre disposition : tantôt force,
tantôt ruse. — L’anarchiste a tout intérêt à voir se hâter, s’accélérer,
se précipiter la décomposition du milieu, en l’espèce la société
actuelle, et son rôle naturel c’est de jouer en son sein le rôle d’un
ferment destructeur : n’importe quel régime ou combinaison la remplaçant
qui ne saurait être pire, au point de vue anarchiste.
L’anarchiste ne se retire pas du monde,
comme les ermites des premiers siècles, du christianisme : c’est dans le
monde, qu’il affirmera son existence, qu’il tentera de vivre sa vie. Il
ne piétinera pas sur place, attendant avant de risquer un pas de plus
sous l’orme de demain ou du devenir que la multitude des arriérés vienne
le rejoindre. Piétiner, c’est reculer, c’est avoir perdu la bataille,
c’est s’avouer vaincu. L’anarchiste se rend parfaitement compte qu’une
grande partie de ses semblables appartient intellectuellement ou
moralement à des espèces qui ont « fait leur temps », inaptes
psychologiquement à la conception et à la réalisation d’une vie libre ?
Il ne s’attardera pas, disons-nous, dans les pièges d’une sensiblerie
inexcusable : quel leurre pitoyable, quel mensonge que cet amour qui
embrasse tout le genre humain et qui, mis à l’épreuve, n’aime personne.
Plus modeste, plus pratique, plus sincère aussi, l’anarchiste lui, se
contente de demeurer attaché à ses camarades de vie, d’initiative et de
réaction destructive.

VII
VOLONTÉ DE VIVRE ET VOLONTÉ DE SE REPRODUIRE
Volonté de vivre et lutte pour la vie. —
Manifestations de la volonté de se reproduire. — L’individualiste est
un type anormal. — La propagande. — L’individualiste bourgeois. —
L’anarchiste-communiste.
L’anarchiste ne veut pas seulement
vivre; il veut aussi se reproduire. Il n’est pas un « individualiste »
au sens réel et profond du terme, il se trouble d’un propagandiste et
d’un communiste.
Nous avons dit plus haut que
l’apparition d’une réaction au sein d’un milieu constituait la
manifestation incontestable d’une activité nouvelle. Autrement dit tout
avènement d’une réaction en un milieu vivant, implique la volonté de
vivre. Tous les êtres veulent vivre et luttent pour la vie: c’est ce
qu’on appelle l’instinct de conservation. Un organisme qui refuserait de
vouloir vivre, qui n’affirmerait pas sa « volonté de vivre » pourrait
être à juste titre considéré comme un organisme dégénéré, malsain,
anormal. Plus on monte dans l’échelle des organismes vivants et plus
cette volonté de vivre se manifeste de façon plus complexe. Chez les
humains, elle se montre sous une foule de formes, dont les détails
varient en rapport des races et même des individus, selon que leur
mentalité a atteint un certain niveau de développement.
Mais les organismes vivants, sains, non
seulement veulent vivre, ils veulent encore se reproduire, c’est à dire
perpétuer, conserver leur espèce. Nous n’en chercherons point les
raisons profondes: ce livre n’est pas une thèse de biologie. Il s’agit
d’une de ces tendances cosmiques fondamentales dont la répétition et la
répercussion ne sont pas encore expliquées intégralement et qui ont
place parmi les fondations du « ce qui est ». Nous nous contentons de
constater, sans crainte d’être contredit, que tout organisme sain veut
se reproduire : que l’organisme vivant qui ne veut pas se reproduire est
assimilable à l’organisme qui ne veut pas vivre, qu’il est incomplet,
malade ou corrompu.
« L’individualiste », autrement dit l’être qui ne vit que pour soi-même, qui veut vivre uniquement,
est une erreur, n’existe pas normalement; il n’en est pas d’exemple,
même dans les espèces les moins douées. Parmi les hommes, les
individualistes les plus qualifiés ont cherché, sinon à se créer des
disciples, à s’entourer d’un cénacle (et c’est encore à vérifier) en
tous cas, à répandre leurs écrits, autrement dit à s’assurer une
postérité intellectuelle. Qui cherche à s’assurer une postérité
intellectuelle ou spirituelle manifeste sa volonté de se reproduire
intellectuellement ou spirituellement. Or, chez les humains, si
complexes, surtout chez ceux doués d’une activité cérébrale prononcée,
la. volonté de se reproduire génésiquement se double de la volonté de se
reproduire intellectuellement, qui souvent surpasse la première. Et de
même que les conditions de notre nature entourent de jouissance
voluptueuse, de satisfaction nerveuse irréfléchie, l’acte sexuel de
reproduction, elles accompagnent de jouissances cérébrales, réfléchies,
voluptueusement aiguës, l’acte de reproduction intellectuelle. Il y a
analogie absolue. D’ailleurs que représentent, bien considérés, tous ces
termes dont nous nous servons : intellectuel, cérébral, sexuel,
génésique : des images, des illustrations, des balbutiements, très
vraisemblablement des plans, des aspects d’une même raison d’être, d’une
même complexion dont les divergences proviennent de l’angle où nous
nous plaçons pour envisager chacun d’eux.
Pourquoi les larmes de l’homme de
science incompris ? Les lamentations de l’artiste méconnu ? Les soupirs
de l’écrivain ignoré ? Les inquiétude du propagandiste délaissé ? Les
angoisses du prophète méprisé ? Orgueil ? Ambition ? Plus que cela, des
affirmations de leur volonté de se reproduire, de leur crainte de ne pas
se survivre en d’autres êtres (1).
La « propagande » n’est pas autre chose
que l’affirmation du désir normal de nous retrouver en autrui, de
laisser une descendance qui nous continue ou nous complète, au moins en
quelques points, moralement ou intellectuellement; de nous entourer
d’une ambiance de vibrations sympathiques à nos aspirations, à nos
tendances. Elle est la résultante logique de notre fonction d’êtres
sociables.
Nous nous refusons à nous laisser
qualifier d’individualiste. Le type réel de l’individualiste c’est « le
bourgeois » qui garde par devers lui les moyens qui l’ont fait parvenir à
une vie inutile et parasitaire, qui ne se sent pas d’aise à l’ouïe de
la ruine d’un concurrent, qui cherche à maintenir l’existence d’une
société qui lui procure tout un luxe de superfluités et d’artificielles
surabondances. L’anarchiste répand, diffuse ses idées. Il ne se contente
pas d’être un individu fort, bon, énergiquement conscient, mais c’est
dans les milieux même que les bourgeois considèrent comme taillables et
corvéables à merci et qu’ils ont déclarés réfractaires à tout
développement de l’initiative individuelle qu’en le rencontre,
propageant son dégoût et sa haine de la société actuelle, ébranlant,
sapant les préjugés et la peur de la vie, s’efforçant d’arracher,
d’extirper des cerveaux le respect des choses établies, le culte du
qu’en dira-t-on. Pourquoi les incompréhensions ou les apparences d’un
succès feraient-elles renoncer l’anarchiste à sa propagande ? Sait-il
jamais à qui il a à faire et si les circonstances d’atavisme,
d’éducation, les péripéties de la vie n’ont pas fait de qui l’écoute un
terrain merveilleusement propre à l’éclosion de la semence qu’il jette.
Nous nous proclamons volontiers «
anarchiste-communiste ». L’anarchiste aspire à la vie en commun avec ses
camarades, rebelles et réfractaires conscients à toutes les formes de
l’autorité et de l’exploitation. L’anarchiste ne nourrit pas la moindre
idée de groupements où les faibles seraient les serviteurs des forts,
les moins intelligents dominés par les plus rusés, comme nous le verrons
plus loin. Loyalement, il se rend compte qu’il ignore si le communisme,
mise de toutes choses en commun, répond à la mentalité de tous les
êtres ou s’ils sont aptes à la conception, à la réalisation d’une telle
vie. Il laisse aux communistes anarchisants, fils du socialisme, l’idée
d‘un communisme mondial, amour-universel. Tout ce qu’il peut affirmer,
c’est qu’à l’heure où il en parle, l’anarchisme communiste est la
conception qui satisfait le mieux sa raison, son sentiment, qui répond
le plus exactement à son entendement. De même qu’il repousse l’idée de
solidarité imposée, il ne saurait comprendre le communisme autrement que
pratiqué volontairement et non imposé, réalisé en entière connaissance
de cause par tous ceux qui se sentent appelés à le mettre en pratique.
Point de transformation économique
véritable sans individus transformés de pensée et de sentiments. Point
d’édifice social solide sans pierres neuves; on ne construira jamais
rien de sérieux avec les gravats et les décombres de la société
actuelle, même empilés de force. Les anarchistes ne veulent faire de
communisme qu’avec les individus aptes à faire l’effort pour le vivre.
(l) On nous objecte les ermites et les
dégoûtés qui se suicident. Les ermites absolus sont des types anormaux :
les autres étudiaient, travaillaient, rassemblaient des disciples
autour deux. Pour ceux qui se suicident : Ou ce sont des individus ayant
perdu le goût de la vie (anormaux encore) — ou ne possédant aucun
ressort intérieur (ne nous intéressant pas) — ou encore victimes de
maladies incurables, tantôt les empêchant d’exister intellectuellement,
tantôt leur infligeant d’intolérables souffrances. Dans ce dernier cas,
le suicide pourrait être considéré comme une manifestation suprême de la
volonté et certains anarchistes ne renonceraient pas à la vie sans
tenter un geste d’énergie en rapport avec la cause de l’affection qui
les pousse à se détruire. « Tant que son cœur bat, tant que sa chair
palpite, Il est inadmissible qu’un être doué de volonté laisse en lui
place au désespoir. »
VIII
L’EFFORT ET LA JOIE DE VIVRE
Idée de l’effort. — Les parasites. — Les
inaptes à l’effort. — La vie belle à vivre individuellement. —
L’éducation de la volonté. — Us et non abus. — La joie de vivre.
Si la manifestation perceptible de la
vie consiste en une rupture d’équilibre au sein d’un milieu donné, la
naissance de toute activité nouvelle implique en même temps un effort,
une énergie. Toute réaction contre la puissance conservatrice et la
tendance à l’immobilité d’un milieu quelconque constitue un effort.
L’histoire de la sélection des espèces nous confirme non seulement cette
constatation banale que les mieux doués et les plus aptes subsistèrent,
détruisant, remplaçant les espèces moins préparées ou moins équipées
pour la lutte pour l’existence et pour la perpétuation de leur propre
espèce. Elle nous enseigne encore que si des races survécurent et se
propagèrent, c’est grâce à un effort continu, un effort de résistance,
d’assimilation et d’absorption, effort à peu près inconscient dans les
organismes inférieurs, mais qui tend à prendre de plus en plus
conscience de sa ténacité dès qu’on atteint l’homme, le type
cérébralement le plus parfait et le mieux doué des vertébrés, jusqu’à
devenir pleinement volontaire chez certains êtres humains.
De quelle définition est susceptible
l’effort considéré comme une faculté inhérente à l’individu, de celle-ci
: qu’il est la mise en pratique de la volonté. La volonté de vivre et
la volonté de se reproduire seraient insuffisantes si elles ne
s’accompagnaient pas d’une manifestation dynamique tendant à en faire
des réalités. Or, c’est cette manifestation même qui est l’effort.
Pour nous placer sur un terrain qui nous convient davantage, nous prendrons quelques exemples typiques.
Dans un milieu où l’éducation donnée par
l’État tend à infuser dans les cerveaux le respect des institutions
établies et le culte des faits acquis tout individu qui vit en
dehors de cette conception accomplit un effort; il pourrait uniquement
vouloir vivre en dehors des conventions établies et en demeurer là :
l’effort ne serait qu’en puissance; c’est seulement au moment où il
passe de la théorie à la pratique que l’effort se manifeste. Dans un
milieu artistique où les procédés de peinture classique jouissent de
l’admiration et bénéficient de la considération générale, un
impressionniste survient qui s’efforce de donner corps à une tendance
nouvelle : Ou sa conception demeure en son cerveau sans se manifester
extérieurement et l’effort n’a pas lieu, ou bien il traduit
concrètement, entre en lutte avec le milieu artistique dont s’agit et
produit des œuvres, gestes de résistance, l’effort a lieu.
Au cours d’une excursion, un touriste
aperçoit un site enchanteur et après réflexion décide d’y édifier sa
demeure, il s’en suit toute une série d’actes secondaires, achat du
terrain, transport de matériaux, etc., mais l’effort n’est accompli
qu’au moment où, toute neuve, la maison s’élève.
Nous rencontrons sur la route‘ de la vie
deux sortes d’individus qui rejettent l’effort, ceux-ci parce qu’ils y
trouvent leur intérêt, ceux-là parce qu’ils n’y sont point aptes. Les
premiers, ce sont les « parasites», ceux qui ne travaillent pas, c’est à
dire au sens où nous l’entendons, ceux qui veulent vivre en profitant
de l’effort d’autrui, non point tant à cause de leur inaptitude à
l’effort que parce qu’ils trouvent plus commode, moins fatigant de se
laisser bercer par le flot du « far niente » de suivre l’ornière ou
d’exister sur le compte des expériences d’autrui. Le parasite, ce n’est
pas uniquement le rentier, détacheur de coupons, ou l’héritier fortuné :
on le rencontre à tous les étages de la vie et dans tous les domaines
de l’activité des hommes. Il opère dans tous les milieux. Protée aux
formes changeantes, il se nomme de mille noms divers: il est poète,
artiste, propagandiste, ouvrier sans travail, travailleur intéressant et
laborieux s’il le faut. Il est parfois des plus difficiles à démasquer,
il n’est pas rare de le rencontrer, vêtu de la cotte du manuel et les
mains calleuses. Avec beaucoup d’habileté, on parvient cependant à le
reconnaître : son œuvre est du démarquage, sa propagande une réédition
de lieux-communs, et s’il exploite les milieux avancés, ses traits
enflammés contre la société sonnent d’autant plus creux que chez le
camarade où il gîte, la table est Bien garnie et le lit confortable. Le
parasite, c’est aussi — ne l’oublions pas — le prolétaire qui profite
des efforts faits par d’autres pour améliorer son sort, en se gardant
bien de prendre part à la lutte.
Parasites, nous l’avouons, nous le
sommes tous quelque peu. Nous profitons des acquisitions de nos
devanciers, nous passons par les brèches qu’ils ont ouvertes, nous
nourrissons nos cerveaux de leurs idées. Si nous nous en tenons là, nous
ne sommes en effet que de vulgaires parasites, nous nous alimentons de
leurs études et nous ferions mieux de nous blottir au fond de quelque
cul de sac que d’aller colporter, comme étant de notre cru, ce qu’ils
ont dit avant nous et mieux que nous. Ce n’est que si nous allons plus
loin, si, à nos risques et périls, nous les continuons, nous servant de
leurs travaux et de leurs résultats comme de jalons menant à de nouveaux
combats et a de nouvelles expériences que nous cessons d’être des
parasites pour vivre de notre propre vie et agir de notre propre
initiative.
Les parasites abondent sur le terrain
économique: Qui dira le nombre des ouvriers inutiles ? Est-ce que tous
ceux qui acceptent et perpétuent — tout en les condamnant — les
conditions d’existence de la société actuelle ne sont pas les pires
d’entre les parasites, de ceux qui comprennent la nécessité de l’effort
et le fuient par crainte des risques qu’il entraîne… Si bien que ceux-là
même que ct l’ouvrier honnête et laborieux » toise avec mépris, ceux
qui refusent, même inconsciemment, de se plier aux réglementations
intellectuelles, morales, économiques qui régissent les collectivités —
dussent-ils violemment rompre avec elles — ceux-là, parce que
réfractaires apparaissent comme éminemment propres à l’effort, car la
révolte, la rébellion, la vie hors-texte accompagnent toujours l’effort
n’importe où se manifeste son énergie.
Une constatation douloureuse, c’est que
tous ne sont pas actuellement aptes à l’effort, propres à jouer le rôle
de révoltés ou de réfractaires. Le plus grand nombre des êtres humains
qui peuplent la planète nous semblent même impropres à vivre d’une
existence tant soit peu individuelle. C’est une conséquence de la
manière dont s’opère la survivance des espèces : survivent les races ou
les espèces aptes à surmonter les obstacles, à vaincre les résistances
qui s’opposeraient à leur perpétuation ; ces races sont elles-mêmes
entraînées, pour ainsi dire, par un petit nombre d’individus plus
capables, c’est à dire doués‘ de certaines caractéristiques
perfectionnées qui deviennent plus tard l’apanage de l’espèce ou de la
race entière, transformée en une nouvelle espèce ou une nouvelle race.
Le rebut, intransformé — espèce, race, individus — languit, s’étiole,
dégénère et finit par périr ou s’annihiler, quand il n’est pas absorbé.
Sur le plan où nous nous plaçons, force nous est de reconnaître que le
plus grand nombre est inapte ou impropre à réaliser ou même à concevoir
la vie hors autorité, hors exploitation, la vie hors les morales
établies et hors les préjugés invétérés — la vie individuelle qui
repousse toute contrainte parce qu’elle n’impose aux autres vies aucune
contrainte — la vie qui se vit librement parce qu’elle n’enfreint pas la
liberté de vivre d’autrui. Rechercher les causes de ces inaptitudes —
influences d’hérédité, d’environnement, d’intérêts, d’éducation, manque
des occasions propres à éveiller le besoin ou le désir d’une existence
indépendante — rechercher ces causes, disons-nous, nous emporterait loin
des limites de cet ouvrage. Savons-nous seulement si l’instinct de la
vie libre git latent, subconscient, prêt à se manifester, chez tous les êtres ?
Tout ceci explique pourquoi l’anarchiste
est amené en quelque sorte à se désintéresser des inaptes et des
impropres à l’effort, étant entendu qu’il ne cesse, partout où il lui
est loisible et de propager ses conceptions et de se donner en exemple,
de faire œuvre de vie et de reproduction. Ce n’est point par manque de
sentiment, c’est parce que l’effort se traduit par un geste ou un acte
actuel, présent.
C’est actuellement que l’anarchiste veut
vivre hors de l’autorité et de l’exploitation, c’est présentement qu’il
tente l’effort pour y parvenir. Quelle théorie expliquerait — nous
avons déjà posé la question — qu’il attendit ceux qui ne veulent pas
accomplir l’effort ou se fient sur d’autres pour l’accomplir. Tous les
hommes, religieux, légalitaires, socialistes — comptent sur quelqu’un
d’autre qu’eux pour tenter l’effort — sur leurs prêtres, sur leurs
députés, sur leurs délégués — et ils voudraient en bénéficier.
L’anarchiste passe son chemin et les laisse derrière lui. Quelle autre
attitude pourrait-il adopter ?
On nous objecte que les efforts
individuels ou les efforts combinés d’un petit nombre d’individus
déterminés n’amènent pas grand résultat. Apparemment peut-être et encore
c’est à discuter. En réalité, l’effort tenté ou accompli par un
individu ou un petit nombre de personnes résolues a beaucoup plus de
retentissement, d’effet réel, que celui d’une grande masse dont la
majorité agit par entraînement irréfléchi, par imitation. Ceci sans
compter que certaines mentalités trouvent dans l’accomplissement de
l’effort en soi autant de satisfaction que dans ses résultats, c’est à
dire que l’effort, les intéresse principalement et que le résultat ne
leur devient qu’accessoire; les êtres qui vivent cette conception de
l’effort pour l’effort ignorent le désespoir et demeurent insensibles au
découragement, leur vie devient une succession d’efforts et si parfois,
ils semblent succomber, ce n’est qu’une apparence. Bien vite, leur
existence reprend son niveau et, reposés, ils retournent, vaillants et
dispos, à la tentative d’un nouvel effort.
La vie ne peut paraître belle à vivre
qu’il celui qui a accompli l’effort pour vivre sa vie. La vie n’est
belle, d’ailleurs, que considérée individuellement. Il fait bon respirer
l’air chargé des senteurs champêtres, grimper sur les escarpements des
collines boisées, s’asseoir sur les bords du ruisseau qui murmure sa
fraîche chanson, rêver sur la plage, nais c’est a condition de le
ressentir, de l’éprouver par soi-même et non parce que c’est écrit en
quelque guide de touristes. Nul ne trouve la vie détestable que ceux qui
la perçoivent ä travers le prisme des conditions de vie de la société.
Nul ne trouve la vie fade ou ennuyeuse que les apeurés de la vie :
moralitéistes, hernutes, piétistes, mômiers et autres atrophiés.
Il fait bon vivre et vivre amplement,
car la vie étriquée, bornée, rétrécie est un fardeau ou un esclavage,
ses victimes en restent toujours à se demander si tel acte ou tel geste
est permis ou défendu. L’anarchiste, l’endehors, apprécie la joie de
vivre, la vie du cerveau, du sentiment, des sens, la vie des grandes
cités ou des hameaux perdus. Il goûte à tout et rien ne le rebute que ce
qui ne cadre pas avec son tempérament, son caractère, ses aspirations,
sa soif des réalités.
Vivre la vie avec joie la vivre
intensément n’implique pas lâcher la bride aux entraînements irréfléchis
et à la licence irraisonnée. Rien n’est plus morose et plus terne
qu’une vie ignorant le flux et le reflux des passions. Bien n’est plus
déprimant, plus indigne d’un anarchiste que l’abandon, le laisser-aller
nonchalant aux penchants et aux habitudes. On ne jouit bien que de ce
que l’on peut apprécier et doser; là où ont disparu facultés de dosage
et d’appréciation, là a disparu aussi la liberté. Quiconque se laisse
mener par ses passions, ses habitudes, ses penchants en est le
serviteur, le domestique : il est semblable au cavalier qui presse des
éperons sa monture laquelle affolée, le mors aux dents l’entraine vers
quelque abîme : en vain prétendrait-il arguer de son goût pour
l’équitation, il ne convaincrait personne que de son goût à se faire
casser la tête.
Là aussi, l’effort est nécessaire, un
effort qui varie d’individu à individu. La jouissance vraie de la vie se
résume en une question de capacité, d’aptitude, d’adaptation
personnelles. C’est également une question de quantité et non de volume.
Telle quantité ou telle forme de vie peut convenir à celui-ci et ne
point convenir à celui-là. C’est enfin et surtout une question
d’éducation de la volonté, car la volonté est susceptible d’éducation,
d’évolution graduelle. Jouir de toutes choses, goûter à toutes choses,
dans les limites de la puissance d’appréciation individuelle en
demeurant en équilibre parfait, voilà l’idéal de la joie de vivre. Voir,
pour ainsi dire, mille chevaux attelés à son char, sans que les rênes
d’un seul vous échappent, voilà l’image de l’éducation de la volonté.
Malheur à qui laisse fléchir l’équilibre de ses facultés, malheur à qui
laisse tomber les rênes ! Malheur à lui et malheur aux autres, car il
n’est pire soutien de la servitude que l’esclave. L’ivrogne cherche
toujours à entraîner ses amis dans l’ivrognerie.
L’anarchiste aime la vie. Il n’est point
un « abstinent » ni un « débauché ». L’abstinence est une marque de
frayeur, un signe de défaut de discernement moral, comme la débauche est
une preuve d’impuissance de la volonté, une constatation de
dégénérescence morale. On pourrait volontiers le considérer comme un
«tempérant n si, par là, on entend un individu sachant distinguer entre
l’us et abus, et capable d’assez de volonté pour réfrêner ses désirs ou
ses besoins dès que l’us menace de se transformer en abus.
La joie de Vivre! La vie est belle pour
quiconque sort des frontières de l’existence conventionnelle, s’évade de
l’enfer de l’industrialisme et du commercialisme, échappe à la fumée
des i fabriques, à la puanteur des assommoirs. La vie est belle à vivre
pour qui la mène insouciant des restrictions de la respectabilité, des
craintes du qu’en dira-t-on ou des bavardages des commères. La vie est
belle à vivre pour les anarchistes !
IX
L’ANARCHISTE ENVISAGÉ COMME RÉFRACTAIRE
L’anarchiste et la science. —
L’anarchiste et l’amour. — Amour libre et liberté sexuelle. —
L’anarchiste et la famille. — Emploi de la violence et usage de la ruse.
— Syndiqué et non syndicaliste.
Nous avons vu successivement
l’anarchiste en désaccord avec la société actuelle et sans aucune
affinité avec ceux qui entendent la réformer, en réaction inévitable et
constante contre le milieu, voulant être lui-même et par sa propagande
en amener d’autres à la vie, aimant la vie vécue pour elle-même, pour
les expériences qu’elle lui offre et, qui plus est, l’aimant
intensément. Il a refusé de se laisser absorber par son environnement,
il a échappé à l’engluement d’une solidarité fictive; il ne s’est pas
conformé aux us et coutumes du milieu. C’est un réfractaire.
C’est un réfractaire à l’enseignement
qu’à tous les degrés dispense l’État, nous l’avons déjà dit. Il n’entend
pas plus s’agenouiller devant la science que devant la divinité; il
sait fort bien qu’il n’est de science que parce qu’il existe un cerveau
humain, que nombre de déductions scientifiques ne font que se conformer à
la constitution de ce cerveau. La science, comme les autres branches de
l’activité humaine, est faite pour servir l’homme et non pour
l’asservir. Athée, l’anarchiste refuse de se laisser enrôler parmi les
fidèles de la religion scientifique; il a horreur des solutions et des
formules qui résolvent des problèmes que souvent nous posons mal; il
sent qu’il n’y a point de honte à ignorer une foule de choses. Il n’est
l’adversaire d’aucune conception philosophique pourvu qu’elle s’expose à
la critique et repose sur une aspiration, une satisfaction, un
raisonnement individuels. Il cherche, il examine, il discute, il adopte,
en attendant mieux, la solution ou l’hypothèse qui lui permet de se
développer avec le plus d’intégralité, quitte à l’abandonner dès que se
présente une autre réponse le satisfaisant davantage. Il n’accepte
jamais de formule définitive, c’est toujours à titre provisoire,
transitoire, qu’il l’insère en sa mémoire.
L’anarchiste est certainement
matérialiste. Le vocable « matière » est d’ailleurs un concept purement
individuel. La matière n’est pas uniquement tout ce qui tombe sous les
sens, c’est avant tout ce qui tombe sous « mes » sens. Mais tout
matérialiste que se sente l’anarchiste il ne renonce, ni aux joies
intérieures que peut lui procurer la vie du sentiment, ni aux
jouissances intellectuelles que peuvent lui amener la spéculation en
philosophie, la poésie en littérature ou en art. Cela sans qu’il vienne à
l’idée du camarade artiste ou poète de critiquer tel autre camarade
dont les mathématiques ou la géométrie sont l’idéal de la pure
satisfaction cérébrale. Tout ceci ne l’empêchera pas de demeurer
réfractaire aux conceptions orthodoxes en littérature, en art ou en
philosophie, réfractaire à tous les « textes reçus » et à toutes les
éditions ne varietur.
De quelque côté on considère faits et
hommes, on ne voit pas comment l’anarchiste pourrait se conduire
autrement qu’en réfractaire. Qu’il s’agisse des relations sexuelles ou
affectives, est-il rien de plus absurde que les préjugés sur lesquels
ils reposent et les conséquences auxquelles ils donnent lieu ? Est-il
rien de moins normal que les conséquences pratiques qu’ont entraîné dans
la vie des femmes des conceptions telles que celles de la chasteté, de
la pureté sexuelle, etc. ? Faut-il parler de l’infamie acceptée par tous
et qui tolère deux morales sexuelles, l’une pour la femme, l’autre pour
l’homme ? Est-il domaine où la femme soit plus esclave, laissée
davantage ignorante, tenue plus pesamment sous le joug ? A l’ « amour
esclave », la seule forme d’amour que puisse connaître la société
actuelle, l’anarchiste opposera l’ « amour libre », c’est à dire la
liberté d’aimer pour chaque individu. A la « dépendance sexuelle »,
c’est à dire à la conception régnante qui veut que la femme soit le plus
souvent une chair à plaisir, l’anarchiste opposera la «liberté
sexuelle», autrement dit la faculté, pour les individus de l’un et
l’autre sexe, de disposer à leur gré de leur vie sexuelle, de l’orienter
selon les désirs et les aspirations de leur tempérament sensuel ou
sentimental.
L’anarchiste sait faire la différence
entre liberté sexuelle ou amour libre, et promiscuité ou dérèglement
sexuel. L’amour libre, sous quelque forme il se présente, repose sur un
choix conscient, raisonné, bien qu’il n’exclue ni l’impulsivité
sentimentale ni la recherche émotionnelle. Dans le domaine des choses
sensuelles, la promiscuité sexuelle irraisonnée trahit une perte
d’équilibre et s’entend généralement au profit de l’élément mâle; la
promiscuité peut convenir à certains tempéraments, à certains
caractères, l’étendre à tous nous semble irrationnel. La compagne qui
croirait devoir se livrer, qu’il lui plaise ou non, à n’importe quel «
camarade » par « devoir anarchiste » ne serait nullement une anarchiste
puisqu’elle se croirait sous l’empire d’une obligation.
L’amour libre comprend une foule de
variétés qui s’adaptent aux divers tempéraments amoureux ou affectifs :
constants, volages, tendres, passionnés, voluptueux, etc., et revêt une
foule de formes : monogamie, polyandrie, polygamie. pluralité simultanée
; il ne regarde pas aux degrés de parenté et admet fort bien qu’un lien
sexuel unisse même de très proches parents : une chose importe, c’est
que chacun y trouve son compte, et comme la volupté et la tendresse sont
des aspects de la joie de vivre, que tous vivent pleinement leur vie
sensuelle ou sentimentale, en rendant autrui heureux autour de soi.
L’anarchiste ne désire pas autre chose. Tandis que tel individu trouvera
sa joie dans la variété des expériences amoureuses, tel autre trouvera
son plaisir à vivre sa vie amoureuse avec la même compagne ou le même
compagnon. D’un couple donné, l’un des éléments peut fort bien pratiquer
l’unicité, tandis que l’autre expérimente la pluralité. Après avoir
pratiqué la pluralité, tel individu, expérience faite, se ralliera à
l’amour unique ou vice-versa. Les besoins sexuels sont plus impérieux à
certaines périodes de la vie individuelle qu’il d’autres : il est des
stades de l’existence personnelle où la tendresse et l’attachement sont
d’un plus haut prix que la pure satisfaction sensuelle. C’est
l’observation de toutes ces nuances et leur application qui constituent
l’amour libre. Qui, dans ce domaine, parlerait de règle contredirait ce
qui constitue la raison d’être elle-même de la vie anarchiste : comme
toutes‘ les phases de cette vie, l’amour libre est une expérience d’où
chacun tire les conclusions qui conviennent le mieux à sa propre
émancipation, étant entendu qu’au préalable et au cours de sa durée,
entente, franchise et loyauté règnent entre ceux appelés à réaliser
l’expérience.
S’agit-il de « la famille » ? Là encore
l’anarchiste se trouve en profond désaccord avec les idées dominantes
qui basent la famille sur des biens purement circonstanciels, très
souvent, et qui accordent au père de famille une autorité tyrannique,
comme celle de diriger l’éducation de l’enfant, de l’aiguiller vers une
carrière donnée, de fausser dès le début son avenir intellectuel et
moral. Presque tous les parents tendent à faire de a leurs » enfants —
autre forme de la propriété — non des êtres capables de penser par et
pour eux-mêmes, aptes à réagir contre les influences héréditaires, non
des foyers d’initiative, mais des photographies, comme des reproductions
reflétant les idées et les gestes de leurs géniteurs. Il suffit qu’un
enfant ne ressente aucune affinité avec son entourage familial pour
qu’il soit aussitôt qualifié « mauvais sujet ». Il suffit même qu’à
vingt ans, il fasse montre de nourrir des idées opposées à celles de qui
le procréa, idées vieilles d’un demi-siècle, pour se voir accusé de «
faire le malheur des siens ».
L’anarchiste sait fort bien que produit
de la fécondation de l’œuf par un spermatozoaire, tout enfant, par une
application peu expliquée des phénomènes de l’atavisme, reproduit les
traits de caractère d’ancêtres fort éloignés parfois, qu’il les résume
ou les mêle à ceux de ses parents immédiats, qu’il n’est point
surprenant que certaines de ces caractéristiques détonnent dans le
milieu familial, bref, que la plupart du temps, « le mauvais sujet », «
le désespoir de sa famille » est simplement l’enfant qui ne trouvant pas
dans le milieu familial un terrain favorable à son développement aspire
à le trouver ailleurs, désir fort naturel.
S’arroger le droit, parce qu’on lui a
assuré la subsistance et l’entretien pendant un temps, de diriger la vie
ultérieure d’un être semble à l’anarchiste aussi tyrannique que la
prétention émise par certains patrons, parce qu’il leur fournit du
travail, d’imposer à ses ouvriers leur présence à la messe. L’anarchiste
ne connait de famille que celle dont les membres sont unis par
l’affinité des idées, des caractères, des tempéraments : cela peut fort
bien se rencontrer dans les familles uniquement basées sur le lien
génital, mais ce que l’anarchiste conteste, c’est qu’être leur fils ou
fille confère ä. des parents une présomption d’autorité.
De ce qui précède, il ressort que
l’anarchiste n’est pas de parti pris adversaire de « la famille ». Il
est tout simplement hostile à l’idée de la famille autoritaire, telle
qu’elle est conçue et appliquée actuellement.
Nous ne parlerons pas du mode de gestion
que les dirigeants appliquent aux affaires publiques. Nous ne parlerons
pas des partis politiques. Nous ne parlerons pas de la « patrie »,
autrement dit l’ensemble des préjugés, des privilèges et des biens qui,
dans un territoire ou un autre, sont l’apanage des catégories
dirigeantes et capitalistes ; nous ferons remarquer en passant que tout «
internationaliste » ou « sans patrie » que soit nécessairement
l’anarchiste, il ne s’interdit nullement de préférer tel ou tels coins
de terre à tel ou tels autres. Nous pourrions prendre tous les détails
de la vie privée et publique, sur tous l’anarchiste serait en désaccord.
L’anarchiste non réfractaire ne se
comprend pas, n’a pas de raison d’être, l’anarchiste qui « fait comme
tout le monde », qui redoute le qu’en dira-t-on, qui se soucie de
l’opinion publique, ce pitre-là n’est pas plus anarchiste que le
personnage qui prend prétexte d’anarchisme pour assouvir des passions
irraisonnées, des penchants dégénérés. L’anarchiste est réfractaire
parce qu’anarchiste et non anarchiste parce que réfractaire. L’ivrogne
qui se roule dans le ruisseau de la rue en criant « vive l’anarchie » et
prétexte qu’il est anarchiste pour s’absinther à en perdre la raison
n’est nullement anarchiste : c’est un dégénéré, rien d’autre. De même le
bourgeois qui engrosse sa bonne sous prétexte d’ « amour libre » est un
jouisseur méprisable, rien de plus.
Nous ne voulons pas dire que
l’anarchiste heurtera toujours de front les barrières que la société
oppose à sa vie : il ne sert à rien de se briser volontairement la tête
contre les murailles : on risque de se faire mal et pis encore. En
tenant compte naturellement du tempérament individuel, l’anarchiste,
pour vivre, pour réagir, pour se développer, emploiera la violence ou se
servira de la ruse. Violence et ruse ne sont pas des prescriptions
anarchistes, ce sont des moyens individuels : user de la bombe ou du
poignard en temps et hors de temps n’est pas plus une obligation
anarchiste que ruser sans cesse et en toute saison. Il est d’ailleurs
des formes de ruse qui imitent fort la violence et des formes de
violence ce qui, à s’y méprendre, ressemblent à la ruse.
L’anarchiste peut consentir a paraître
accepter les conditions de vie actuelles, mais il ne les accepte jamais
que comme un pis-aller, jamais autrement qu’à titre provisoire, comme
une entrée dans la citadelle ennemie. L’anarchiste peut de même
accomplir certaines formalités légales ou administratives afin de
s’assurer la possession d’un avantage ou d’un bien-être qu’il lui aurait
été impossible d’atteindre autrement, mais s’il ne commet aucune
inconséquence, c’est à condition de se servir de ces mêmes formalités
pour les tourner et les rendre inutiles. Comme nous l’avons dit
l’anarchiste n’endosse de responsabilité que vis à vis de lui-même, il
ne fournit d’explications qu’à ceux de ses camarades les plus proches ;
il ne rend jamais de compte à qui que ce soit et pour quoi que ce soit.
Il lui suffit pour être satisfait qu’il ait conscience de rendre sa vie
un effort sincère et constant pour mettre ses actes en rapport avec les
convictions qu’il affiche.
Il va sans dire que ce refus de
reddition de comptes a des limites : un anarchiste, n’est ni député, ni
magistrat, ni policier, ni millionnaire. S’il possède quelque argent,
l’impérieuse « volonté de se reproduire » qui le domine l’amènera à
soutenir de ses deniers la propagande des idées qui lui sont chères ou à
aider à vivre plus indépendamment quelques-uns de ses camarades. Un
anarchiste vit simplement, être l’esclave de besoins artificiels, le
valet d’un luxe superflu, le serviteur d’une gloutonnerie nocive, tout
cela est le contraire de l’anarchie. Vivre confortablement, sainement,
joyeusement, intensément par suite, voilà la vie anarchiste. Vivre en
esclave de ses sens ou de ses appétits, voilà la vie bourgeoise.
L’anarchiste est un être libre.
Revenant à notre idée d’accomplir une
formalité légale pour lui enlever sa valeur, il nous semble utile de
citer un exemple. Nous connaissons un anarchiste français qui épousa
légalement une camarade étrangère, menacée à tout moment d’être expulsée
de France où elle avait une tâche à accomplir. Son mariage lui
acquérant la « qualité » de Francaise, elle put continuer sa besogne en
toute sécurité; ni l’un ni l’autre de ces amis ne se revirent d’ailleurs
du moment où l’officier d’état-civil enregistra le mariage !
L’anarchiste peut faire partie d’un
syndicat où, moyennant le paiement régulier d’une cotisation, il
trouvera soit des facilités de placement, soit l’occasion d’obtenir
relèvement de son salaire ou diminution de la durée de ses heures de
travail. Cela ne signifie point qu’il attache de valeur profonde à ces
palliatifs, simples pis-aller. Il fera partie d’un syndicat parce que
maçon, serrurier, ajusteur, ferblantier, vidangeur et non parce
qu’anarchiste. Syndiqué, le cas échéant, il ne sera pas syndicaliste.
L’ANARCHISTE ENVISAGÉ COMME RÉFRACTAIRE SUR LE TERRAIN ÉCONOMIQUE
Conditions du travail dans la société
actuelle. — Un pis aller. — L’anarchiste n’est jamais Ni dupe ni
complice. — Les « colonies communistes ». — Théorie De l’ « illégalisme
anarchiste ». — Distinctions et critérium nécessaires.
Personne ne conteste à l’anarchiste son
rôle de réfractaire, lorsque celui-ci s’exerce sur le terrain des idées
ou sur celui des faits qui relèvent de la « morale ». Certains bourgeois
bien disposés lui reconnaissent même le droit d’exposer devant le
public, par la parole ou l’écrit, les théories les plus subversives, le
sabotage inclus. Ils ont même découvert un qualificatif fort respectable
: ils appellent cela «la liberté d’opinion ». Il est bien porté qu’un
anarchiste pratique l’amour libre, refuse de porter le fusil, provoque à
la grève ou à la révolution, aille même jusqu’à préconiser
l’insurrection en temps de guerre. Mais, à dessein, ou par ignorance, on
refuse d’examiner ce que devient la liberté d’opinion quand du domaine
intellectuel, elle se manifeste sur le terrain économique.
Il ressort de toute évidence que
l’anarchiste qui « travaille » dans les conditions économiques actuelles
ment a ce qui constitue sa raison d’être. Ouvrier, employé,
fonctionnaire — salarié en un mot — il contribue au maintien de la
société actuelle chaque fois qu’il loue ou prostitue au service
d’autrui, patron ou intermédiaire, ses capacités ou son initiative
puisqu’il permet à son employeur de vivre en parasite: 1° aux dépens de
tous indirectement, 2° plus directement à ses propres dépens.
Nous avons déjà vu que l’anarchiste
répudie une soi-disant solidarité qui le livrerait pieds et poings liés
au reste de l’humanité, y compris les hommes de recul et de ténèbres ;
on comprend que logiquement, parvenu à un certain niveau de
développement individuel, il s’efforce d’échapper à l’emprise de
l’environnement et tente de vivre en dehors des conditions
d’asservissement communes. Nous l’avons déjà vu se créer une vie
intellectuelle et morale, indépendante ; le moment viendra où il tâchera
de vivre en pleine liberté sa vie économique. L’anarchiste, en effet,
est loin de négliger l’aspect économique du problème humain et n’ignore
pas que les pensées ne suffisent pas à nourrir leur homme; dans la
société actuelle, il résout soit individuellement, soit associé à des
camarades, la question économique.
Qui donc lui a reproché de la négliger ?
Nos observations nous ont permis de nous
rendre compte d’assez près comment l’anarchiste se comportait quand il
se trouvait appelé à résoudre cette question primordiale. Comme
toujours, il procède selon son tempérament, son caractère, ses facultés,
sa conception personnelle de la vie et, reconnaissons-le aussi, dans la
mesure où il peut s’affranchir de certaines contingences, de certains
préjugés d’éducation, enfin de certaines influences.
L’anarchiste peut être employé, ouvrier,
fonctionnaire; consentir à courber l’échine dans une usine, dans un
atelier, dans un bureau; répéter, des heures durant, comme des rites,
les mêmes gestes ; s’atteler à une besogne parfois ennuyeuse, pour ne
pas dire plus, qu’il a conscience d’être le plus souvent stérile ou
inutile.
Des circonstances diverses, des «
devoirs de famille » peuvent l’y contraindre, mais quelles que soient
ces circonstances l’anarchiste n’accomplit jamais son travail d’exploité
que comme un pis aller. Il n’est pas du « côté » de « celui
qui le fait travailler ». Il n’a pas « à cœur » les intérêts de son
employeur. Il n’est jamais un « ouvrier docile », un « employé modèle »,
un « fonctionnaire irréprochable ». Il se considère comme un prisonnier
de guerre, comme une sorte d’espion, en pays ennemi. Le possédant, le
détenteur du capital, le chef d’usine, le directeur d’exploitation,
toute la hiérarchie des capitaines, sergents et caporaux d’industrie,
tous constituent « l’ennemi » et il ne se laisse pas prendre à leurs
paroles de sympathie mielleuse ; il s’efforce toujours de leur faire
payer chèrement la dépendance où ils s’imaginent le tenir. Pas plus
qu’il n’est garde-chiourme, l’anarchiste n’est contremaître et s’il
accepte jamais une fonction impliquant responsabilité, c’est qu’il
existe de bonnes raisons pour qu’il en retire un avantage exceptionnel
pour la propagande ou le bien—être des camarades. Comme on l’a dit (1),
il ne fait jamais à la société qu’un « minimum de concessions pour en
retirer un maximum d’avantages ». Il n’est jamais dupe de la société, il
sait qu’il n’y a souvent qu’un pas de la dupe au complice.
D’autres anarchistes exercent des
métiers indépendants, toujours pénibles et guère lucratifs, à cause de
la concurrence des manufacturiers outillés supérieurement et fabriquant
en gros; on les rencontre colporteurs, camelots, placiers à leur compte,
confectionneurs d’objets divers qu’ils revendent ensuite. c’est la
encore un pis aller, puisqu’ils remplissent le rôle d’intermédiaires et
que seuls le placement‘ des bibelots de luxe ou d’une utilité
superficielle leur permet d’espérer quelques petits bénéfices. L’unique
avantage est d’échapper à la présence obligatoire dans un lieu de
travail déterminé et au contact forcé d’individus hostiles aux idées
anarchistes. Quelques « camarades » occupent une situation libérale,
mais ils sont en nombre infime et s’ils arrivent jamais à une position
lucrative, ce n’est pas sans avoir foulé aux pieds maintes de leurs
convictions.
D’autres anarchistes encore, rompant
plus hardiment, se réunissent et essayent d’équilibrer rationnellement,
en vivant en commun, leur consommation et leur production. On a donné à
ces essais le nom de « colonies communistes » et il va sans dire
qu’elles peuvent revêtir un grand nombre de formes. On a beaucoup dit et
médit de ces tentatives de « vie en commun » à la pratique desquelles
n’a pas toujours présidé ni l’esprit de suite ni l’habileté. On leur a
reproché leur courte durée, les dissensions intestines qui en ont amené
la fin, leur organisation plus que défectueuse. Il y a du vrai et du
faux dans toutes ces remontrances. On oublie trop souvent qu’une colonie
communiste constitue un organisme de résistance et que les cellules de
tout organisme en réaction violente au sein du milieu où il se développe
s’usent d’autant plus rapidement que la résistance est plus prononcée ;
or, les individus cellules qui forment la colonie communiste ont été
souvent groupés au hasard, sans attraction véritable, ils ne se
connaissent qu’imparfaitement, ils ne sont souvent que mal ou point
dépouillés encore des influences d’éducation ou de préjugés. Peu ou
nullement préparés à l’expérience de la vie en commun, celle-ci les use
rapidement: ils succombent bientôt, c’est à dire que le cours des
événements les oblige à abandonner la tentative. A moins que d’autres
individus les remplacent, elle échoue, comme succomberait un organisme
dont l’alimentation ne remplacerait pas les cellules usées. On oublie
aussi que les tentatives de «communisme pratique » sont des expériences
de la vie anarchiste, expériences qui aboutissent ou n’ont pas de suite
selon les aptitudes de ceux qui les tentent, expériences beaucoup
destinées à constituer des leçons de choses individuelles qu’à subsister
ad eternam. Elles durent d’autant plus que ceux qui les ont
lancées s’y adaptent mieux : voilà tout. Il est peu sérieux de s’en
prendre au communisme pratique de l’échec de telle « colonie agricole »
dont l’insuccès provient du fait que ceux qui l’ont entrepris étaient
des intellectuels ou des maçons.
Au début d’une colonie, tous les colons
sont enthousiastes, font fi des difficultés qui les attendent et
s’embarquent, l’esprit léger et le cœur en liesse, pour les rives
fortunées d’Utopie. Si le découragement survient aussi vite que
l’enthousiasme, c’est qu’ils ont oublié qu’Utopie ne se réalise que par
des utopistes, c’est à dire par des gens qui ne se contentent pas
seulement d’exprimer des idées qui dépassent leur temps, mais qui ont
calculé froidement et résolument le coût de leur mise à exécution.
L’enthousiasme est une fort belle chose, la constance et la persévérance
ne le rendent que plus appréciable.
Les tentatives de «vie en commun » ne
sauraient être condamnées parce que, dans nos contrées, les essais qui
en ont été tentés, sur une petite échelle, ont échoué tous on presque.
Elles peuvent réussir à certaines conditions, croyons-nous, que nous
exposerons brièvement :
1° Que l’expérience ait lieu sur un plan
assez vaste, avec des capitaux suffisants au début et soit entreprise
par des « colons » dont le communisme ne soit pas de façade, des hommes
aptes à expérimenter pleinement une vie réellement vécue en commun, hors
des préjugés de la société présente, s’occupant beaucoup plus de leur
perfectionnement individuel que des manquements de leurs co-associés,
enfin au courant des besognes qu’ils se disent pouvoir accomplir. Une
tentative de « vie en commun », c’est une tentative d’«amour à
plusieurs», une réalisation de la conception de la famille anarchiste.
Ceux-là seulement qui aiment sont à même de faire des concessions et qui
est inapte aux concessions n’a pas sa place dans un essai de ce genre.
Pas plus que n’y ont leur place les médisants, les envieux, les jaloux,
les chercheurs de poux dans la tête‘;
2° Que la colonie constitue un foyer de
propagande des idées communistes : toute «colonie » qui n’aspire qu’à
vivre, à laquelle manque la « volonté de se reproduire » meurt un jour
ou l’autre d’étiolement ou de langueur;
3° Qu’elle exploite une branche
d’industrie quelconque, spéciale, d’utilité, dont les produits soignés
deviendront bientôt appréciés, même s’ils coûtent un peu plus cher que
ceux fournis par les fabricants ordinaires (le tricot en tous genres,
les biscuits, la pâtisserie, le chocolat, l’impression et l’édition ont
réussi). Ceci permet de recueillir de l’argent, métal vil, mais chose
essentielle au fonctionnement d’une « colonie ». Dans une « colonie » où
l’argent fait défaut c’est comme dans une écurie où le foin manque : on
s’y bat. Et c’est fort compréhensible.
Comme les autres expédients auxquels on
recours les anarchistes pour se tirer d’affaire dans la société
actuelle, la « colonie communiste » est un pis aller.
Cependant, conçue sérieusement et réalisée de même, c’est l’un des
meilleurs. Les colons y échappent à l’emprise patronale, peuvent ne
point s’y soucier de la « théorie de la valeur », ignorer parmi eux le
maniement de l’argent, jouir en pleine liberté des expériences de leur
vie intellectuelle et morale, parvenir à équilibrer leur production et
leur consommation. Parmi les nombreuses tentatives décorées, avec plus
ou moins de raison, du qualificatif de «communistes», certaines ont
permis — pendant un temps plus ou moins long — de se rendre compte que
l’un ou plusieurs des résultats ci-dessus avaient pu être atteints.
Elles n’ont donc pas été vaines. . . . .
Un certain nombre d’anarchistes enfin,
faisant consciemment et délibérément table rase des « scrupules »
traditionnels, et de l’ « honnêteté » codifiée — préjugés moraux sans
lesquels, disent-ils, la société ne subsisterait pas vingt-quatre heures
— résolvent, en ce qui les concerne, le problème économique de façon
extralégale, c’est à dire par des moyens impliquant atteinte à la
propriété, usage constant de différentes formes de violence ou de ruse,
toutes infractions aux lois que ces dernières punissent plus ou moins
sévèrement. On ne peut nier que leurs théories ne soient la résultante
logique d’une vie conçue sans dieux ni maîtres, sans autorité comme sans
préjugés. On comprend fort bien qu’un anarchiste ne s’accommode plus du
joug de l’usine comme il ne s’accommode plus de la servitude de la
caserne; qu’il ne veuille pas plus se plier aux exigences d’un
contremaître qu’à celles d’un galonné, pas plus produire sans savoir
pour qui et pour quoi qu’il n’entend aller se faire égorger en en
ignorant le motif. Prison, caserne, usine sont à ses yeux, trois effets
de la même cause, trois symboles d’un même état de choses. Il a autant
horreur de l’un que de l’autre et, instinctivement, il sent que sa place
n’est dans aucune de ces maisons de servitude; l’anarchiste tend donc,
de nature, à fuir ces trois images de l’esclavage et lorsqu’on l’y
trouve, c’est bien contre son gré.
Nous n’entrer0ns pas dans les détails
des besognes illégales auxquelles un anarchiste peut se livrer pour
s’assurer sa subsistance, se procurer certaines ressources. Nous tenons
seulement à définir dans quelles conditions, selon nous, un anarchiste «
illégal » peut se compter parmi les anarchistes. C’est d’autant plus
nécessaire qu’un grand nombre d’individus peu recommandables pourraient
profiter d’un malentendu qu’amis et ennemis exploitent déjà et
s’intituler « anarchistes » alors que la seule appellation qu’ils
méritent serait celle de vulgaires jouisseurs. Le bourgeois n’est pas
plus sympathique en casquette portant une étiquette annonçant à tous
qu’il est anarchiste que coiffé d’un « huit reflets». C’est toujours un
bourgeois. De même pour le viveur et le fainéant. Si tel anarchiste se
résout a vivre en marge du code, c’est parce qu’anarchiste, il n’est pas
anarchiste du simple fait qu’il accomplit des actes illégaux.
Ceci bien établi, l’anarchiste « illégal
» sait fort bien qu’il ne détruit pas les conditions économiques
existantes, pas plus que ne les détruisent ceux qui partent le matin à
l’atelier et en reviennent le soir, pas plus que ne les détruisent les
propagandistes, par la plume ou par la parole, ou encore les anarchistes
terroristes. Il vit en révolté, en réfractaire dans le sens le plus
étendu, il court plus de risques que ses autres camarades, et cela, sans
avoir l’intention que son bien-être dépasse le leur. On peut cependant
accepter que si les attentats à la propriété se multipliaient au point
qu’il devint extrêmement onéreux aux possédants de conserver leur
capital, en ce sens que les frais de garde dépasseraient les revenus
qu’ils, en tirent, la propriété finirait par disparaître, au moins sous
sa forme actuelle. On peut présumer de même que si des anarchistes «
illégaux » jetaient sur le marché mondial en billets de banque faux
impossibles à distinguer des vraies valeurs, une somme double ou triple
de celle en réserve dans telle ou telle Banque d’État, une telle
perturbation pourrait s’en suivre qu’elle amènerait la disparition de la
monnaie fiduciaire. Sauf dans ces conjectures et encore faudrait-il
entreprendre pareilles opérations sur une très vaste échelle, l’ «
illégalisme » ne constitue qu’un moyen de vie économique plus risqué que
les autres, rien de plus (2).
L’anarchiste « illégal » n’est nullement
un paresseux. Quiconque fuit le travail n’a rien de commun avec un
anarchiste, car le travail est une fonction du développement individuel,
un stimulant d’initiative. Fuir le travail, exploitation dans les
conditions où on le comprend actuellement, cela se conçoit, mais avoir
la haine du travail parce que c’est le travail; se délecter à flâner,
muser, inconsidérément, sans but, inutilement; se procurer des objets de
luxe aucunement indispensables ou encore des divertissements coûteux;
se plaire à souper dans les restaurants à la mode ou payer fort cher des
nuits d’amour, cela n’a absolument rien d’anarchiste. D’ailleurs
l’anarchiste « illégal » ne se situe en marge de la société que pour
pouvoir œuvrer plus librement, se consacrer davantage à la propagande de
ses idées, être à même d’étudier plus profondément, de réfléchir, de
comparer. Presque toujours ses gains vont à une propagande sérieuse,
dont il contribue à assurer l’extension et la continuité. Nous
connaissons le parasite tout court qui s’introduit dans un groupe de
camarades et sous prétexte de « camaraderie » se procure le manger, le
gîte et le surplus ; légal ou illégal, c’est toujours un parasite.
Qu’on n’infère pas de cette remarque que
nous nions à quiconque le droit de vivre de sa propagande, loin de là :
l’anarchiste propagandiste par l’écrit ou la parole qui se consacre à
une besogne sérieuse d’éducation ou de diffusion des idées anarchistes
doit trouver auprès des camarades qu’elle intéresse le moyen de subvenir
a son entretien et de poursuivre son activité. C’est assez naturel. Une
chose est de vivre sobrement, frugalement de sa propagande, une autre
est de faire de la propagande pour vivre.
Pour en revenir à l’anarchiste « illégal
», c’est aux possédants, aux exploiteurs, aux intermédiaires qu’il
s’attaquera; à ceux dans la catégorie desquels se recrutent magistrats,
officiers, industriels, commerçants, propriétaires, rentiers,
politiciens et arrivistes de toute espèce, d’en haut et d’en bas. Il se
souviendra qu’ils constituent « la société» bien plus que les pauvres
bougres inconscients laissés dans l’ignorance et dont souvent
l’hostilité aux idées anarchistes provient d’une inaptitude naturelle à
la pensée, à la réflexion. Les gens dont nous parlons plus haut sont «
les bourgeois », les ennemis de l’anarchiste, que disons-nous ! les
ennemis de toute velléité sérieuse d’indépendance qui menacerait
d’élargir leur horizon étriqué ou de déranger les allées ratissées du
jardin anglais de’ leur existence.
Nous croyons pouvoir établir que la
pratique des « gestes illégaux » est une affaire de tempérament, une
expérience de la vie anarchiste et que nombre d’anarchistes n’y sont
point aptes. Ajoutons qu’il est d’autres moyens que l’attaque directe à
la propriété, mais quels que soient ces moyens, jamais leur usage ne
saurait diminuer intellectuellement ou moralement qui les emploie. C’est
même le « criterium » qui permettra de savoir à qui on a à faire. Nul
anarchiste n’accordera sa confiance au soi-disant camarade qui se targue
d’ « illégalisme », ne pense qu’à bombances et fêtes, indifférent aux
besoins de ses amis, insouciant de la marche du mouvement anarchiste’.
Il lui sera plus sympathique qu’un autre, voilà tout, car le
réfractaire, l’irrégulier, le hors-cadre, même inconscients, même
impulsifs, attireront toujours l‘anarchiste.
Ainsi donc, c’est selon les tendances de
son individualité que l’anarchiste se comportera sur le plan
économique. Il lui semblera que plus les gestes et les actes de ses
camarades seront ceux d’un réfractaire, plus ils seront conformes. à
l’idée de la réaction contre le milieu. Il ne lui viendra jamais à la
pensée de critiquer le camarade qui s’assure la subsistance par d’autres
moyens que ceux qu’il emploie. Il se solidarisera avec ceux de ses
camarades tombés sous la coupe de la justice en se souvenant que le
régime auquel sont astreints les «condamnés de droit commun» est bien
plus déprimant que celui auquel s’exposent les condamnés pour délits
politiques.
(l) Ed. Rothen, dans le journal l’anarchie.
(2) Il est évident que la « frappe-libre
de l’argent » opérée sur une grande échelle, en portant un coup
terrible à la valeur fictive de l’argent monnayé, de par les ruines
qu’elle amoncèlerait, pourrait donner naissance à une très sérieuse
agitation révolutionnaire, mais ce n’est pas au sens profond du mot un «
acte illégal », c’est un moyen révolutionnaire. Gomme le serait la
création d’une banque émettant des assignats gages sur le « capital :
engins de productions n et le et capital : valeur d’échange r, ce qui
aurait pour conséquence à un moment donné d’obliger les détenteurs de
ces assignats à exproprier les détenteurs des gages. La thèse de l’ «
anarchiste illégal » est tout autre. Il se dresse en face de la société :
« A mes risques et périls, dit-il, je pratique une morale autre que
celle enseignée dans vos écoles ; je me refuse à défendre cette patrie
dont le culte est entretenu dans vos casernes. Je vis économiquement par
des moyens réprimés par vos lois. Plus le nombre de ceux qui
m’imiteront augmentera et plus rapidement s‘écroulera l’échafaudage
social. « En poussant jusqu’à l’absolu nous pourrions établir, sans
crainte de contradiction, que l’ « anarchiste illégal n est Tunique
anarchiste, mais nous nous délions autant de la logique de l’absolu que de celle de l’a posteriori, elles se transforment en dieux qui annihilent la personnalité. Or, l’anarchiste ne veut ni dieux ni maîtres.
XI
DE LA VIE COMME EXPÉRIENCE
Différents aspects de la vie. — Une
conception anarchiste de la vie. — Conditions, phases, valeur de
l’expérience. — Bien vivre et mourir bien.
On peut considérer la vie comme une
corvée, comme une fonction fastidieuse qu’il s’agit de remplir avec la
volonté d’en avoir fini le plus rapidement possible. On peut l’envisager
comme un marche-pied à honneurs, comme un prétexte à gloire militaire,
littéraire ou autre ou encore comme une carrière.
On peut regarder la vie comme un moyen
de parvenir à une situation libérale, commerciale, industrielle, comme
un théâtre où vous est réservé un rôle politique ou administratif. On
peut nourrir des visées beaucoup plus modestes, désirer vivre en «brave
homme », en « honnête homme », en « ouvrier sérieux », commencer par
l’apprentissage ou les études préparatoires à la profession ou au métier
qu’on embrassera plus tard, continuer par le séjour à la caserne, où
l’on est classé a bon soldat n, poursuivre par la fabrique ou le bureau
où l’on se montre « bon travailleur », par un mariage le plus avantageux
possible, toujours qualifié de « bon époux », de « bon père de famille
», faire une partie de campagne les jours de repos puis finir par mourir
comme on a vécu, sans « faire de mal à personne », ni de bien non plus.
Ces conceptions ne sont pas celles que sentait l’anarchiste. Voyons donc quelle est son idée de la vie.
S’il est conséquent avec lui-même, s’il
applique à la vie, en l’espèce, à la sienne la méthode expérimentale, il
la considérera comme une expérience, à vrai dire comme une série
d’expériences, la présumant assez longue pour la varier, la mouvementer,
en un mot pour la rendre profitable. à soi-même. La vie — sa vie — lui
sera un champ d’études et une leçon de choses.
C’est à dessein que nous répétons sa
vie, car nul n’acquière conscience de la vie qui ne prend d’abord
conscience de la sienne. Somme toute, la vie n’est que parce que nous
existons, que parce que nous la percevons ; la vie pourrait surabonder
sans que nous existions, quel en serait l’intérêt pour nous ?
L’anarchiste vivra la vie intensément,
sans autre restriction que de se maintenir en état de l’apprécier,’ sans
autre mesure que sa capacité individuelle d’en jouir. Il n’en aura
point peur. Il ne craindra pas les conséquences de ses expériences, ce
qui ne veut pas dire qu’il les rendra dangereuses à plaisir. Il ne
s’attardera pas à, celles dont il ne retirerait qu’amertume et où il ne
rencontrerait aucune satisfaction. Il ne les prolongera pas inutilement.
Il ne sera jamais lié par une expérience antérieure. Tantôt, les
circonstances lui dicteront la voie où s’engager ct tantôt ses
expériences influeront sur le cours des événements. Il tendra toujours à
demeurer le maître de ses expériences, jamais à accepter qu’elles le
maîtrisent.
C’est pour la vie que l’anarchiste vivra
la vie, c’est pour l’expérience qu’il tentera l’expérience. Il ne
s’attend nullement au succès de toutes celles qu’il essaiera; il ne
s’acharnera pas sottement à exiger qu’elles aboutissent toutes au gré de
ses vœux. Il s’attachera à celles qui lui paraîtront mériter le plus de
ténacité et de persévérance, en rapport avec le bonheur qu’il en a déjà
retiré. Le fait que telle expérience aura échoué, entreprise sous
l’empire de certaines circonstances, ne l’empêchera pas de la
renouveler, les conditions étant modifiées.
L’expérience est purement individuelle.
Elle ne s’impose pas. Elle diffère d’individu à individu. Ses résultats
sont autres selon qui la tente. L’anarchiste n’envisagera jamais
l’expérience collective — celle tentée en commun — que comme éminemment
provisoire et en rapport direct avec les joies qu’il peut en tirer,
joies dans tous les domaines : intellectuelles, intérieures, affectives,
sensuelles, économiques. Ce qui ne veut pas dire qu’il rompra
l’association par caprice ou à la moindre difficulté qui se présentera.
Le plaisir, l’intérêt de l’expérience
consiste essentiellement en les péripéties de l’effort accompli pour la
mener à bonne fin. L’abri sur le bord de la route, la cabane au fond du
champ, le chalet qui domine la colline, tous sont les résultantes
d’efforts ; achevés, ils symbolisent la halte, l’arrêt de l’effort, le
terminus de l’expérience. Tout idéal atteint, tout but rejoint ne
satisfait plus, enlize, et menace de se transformer en mare stagnante,
de la vase de laquelle on ne se dépêtre plus. Le développement
individuel, l’exercice des initiatives, la mise en valeur des énergies,
l’efficacité des réactions réclament que les expériences se modifient,
se renouvellent, se contredisent parfois. Ajoutons que certaines
expériences contiennent en elles-mêmes le germe d’expériences
ultérieures.
Vit bien quiconque s’est amassé un
trésor d’expérience, un trésor qui défie les voleurs et les krachs.
C’est grâce à la variété des expériences qu’on apprend à connaître le
cœur des hommes et le fond des choses, ce sont elles qui nous font
écarter les voiles d’Isis et éclaircir les mystères. En les multipliant,
les expériences font fréquenter à l’anarchiste un bon nombre de
camarades, une multitude de personnes qui n’en sont pas. Elles l’amènent
à être « bon », non pas niaisement bon, mais à considérer autrui selon
les lumières et la mentalité d’autrui, selon la conception qu’autrui se
fait de la vie. C’est ce qui rend l’anarchiste capable de ne plus juger,
d’entreprendre des expériences a plusieurs. La pluralité des
expériences agrandit la portée du raisonnement, élargit le rayonnement
du sentiment, les débarrassant de la mesquinerie de concepts, de la
pauvreté d’idées, de l’étroitesse de vues, si communes chez les êtres
dont la vie est peu accidentée ou les expériences rares.
L’homme qui a « bien vécu », autrement
dit : réalisé le maximum d’expériences compatibles avec ses capacités de
perception ou d’initiative, connu le maximum d’émotions et de
sensations en rapport avec sa force de résistance ou son énergie
d’appréciation, cet homme-là « meurt bien ». Sa couche dernière ignore
les remords, les regrets, la crainte d’une survivance quelconque de son
individualité qui, si elle existait jamais, ne pourrait constituer qu’un
champ d’expériences nouvelles. Point de prêtre à son lit mortuaire. Il
s’en va pleinement heureux à la pensée qu’il a pu contribuer, par son
exemple ou sa propagande, à engager d’autres sur la route large et
féconde des expériences. L’anarchiste fait de la vie une expérience, une
série d’expériences.
XII
LES ANARCHISTES ENVISAGÉS COMME ESPÈCE ET LA CAMARADERIE
Les anarchistes « une espèce. » parmi le
genre humain. — Théorie et pratique de l’entr’aide ou « camaraderie ». —
La vie privée. — Nécessité de la critique des idées anarchistes par les
anarchistes eux-mêmes.
Nous avons déjà exprimé cette opinion
que « l’individualiste » était une aberration, l’homme est un être
sociable et l’anarchiste qui fait partie du genre humain ne fait pas
exception. L’être humain n’est pas sociable par accident, puisque son
organisation physiologique le contraint à rechercher, pour se compléter,
pour se reproduire, un de ses semblables d’un sexe différent. D’une
façon générale, un peut constater que les hommes pratiquent la
sociabilité sans réflexion ou sous la menace de la contrainte : à
l’école, à la caserne et plus tard à l’usine, ils vivront en commun une
grande partie de leur existence avec des individus vers lesquels aucune
affinité ne les attire, auprès desquels aucune sympathie ne les retient.
Dans les grandes villes, ils giteront en d’immenses édifices, autre
espèce de casernes, porte à porte avec des voisins auxquels aucun lien
intellectuel ou moral ne les lie. On se mariera même sans se connaître,
sans aucune connaissance de ses besoins respectifs.
Or, c’est ce que ne fera pas
l’anarchiste. Il n’entend pas plus être esclave de la sociabilité
imposée que se placer sous le joug de la solidarité forcée. Il s’unira à
ses camarades, aux anarchistes, à ceux de son espèce. A ceux de son
espèce est bien l’expression convenable, car on ne saurait nier que les
anarchistes ne‘ forment, parmi le genre humain, une espèce
reconnaissable à des traits psychologiques bien déterminés. Les
individus qui, consciemment, rejettent les dominations et les
exploitations de toutes sortes, vivent ou tendent à vivre sans dieux ni
maîtres, cherchent à se reproduire en d’autres êtres afin de perpétuer
leur espèce et de continuer leur besogne intellectuelle ou pratique,
leur œuvre à la fois d’éducation et de destruction. Ces individus-là
forment bien une espèce à part, dans le genre humain, une espèce aussi
différente des autres espèces d’hommes que, dans la gent canine, le
terre-neuve l’est du roquet.
Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de
faire de l’anarchiste un « surhomme » parmi les hommes, pas plus qu’il
ne s’agit de faire du terre-neuve un « surchien » parmi les chiens. Il
existe pourtant une différence: le terre-neuve est un type arrêté qui
n’évoluera pas ; le type « anarchiste» évoluera : il remplit, dans le
genre humain, le rôle qu’ont joué les espèces prophétiques dans
l’évolution des êtres vivants ou encore on peut l‘assimiler à ces types
mieux doués, plus vigoureux, plus aptes à la lutte pour la vie qui
apparaissent à un certain moment au sein d’une espèce et finissent par
déterminer le devenir de l’espèce. Avec leurs imperfections, leurs
manquements, leurs erreurs, les anarchistes constituent, croyons-nous, à
l’état latent, le type de l’homme futur : l’individu d’esprit libre, de
corps sain, de volonté éduquée, vivant pleinement la vie.
L’anarchiste n’est pas un isolé dans son
espèce. Entre eux, les anarchistes pratiquent la « camaraderie n, terme
synonyme d’ « entraide » ou de « solidarité »; comme toutes les espèces
en péril constant d’être attaquées, ils tendent instinctivement à la
pratique de « l’entr’aide dans l’espèce n. Il est difficile de décrire
en détail quelles formes peut revêtir l’entr’aide ainsi comprise car ces
formes sont multiples; la tendance est que parmi les anarchistes aucun
cerveau s’atrophie, faute de culture, nul cœur se dessèche faute
d’affection, pas un estomac se rétrécisse faute d’aliments ; ils
mettront donc tout en œuvre pour réaliser au moins une partie de ce but.
Ceux qui savent ou possèdent plus mettront leur savoir ou leurs
avantages à la disposition de ceux qui ont moins; plus diminue dans
l’espèce le nombre d’individus souffrants et moins l’espèce entière
souffre. D’une façon générale, l’anarchiste soutiendra les différents
genres de propagande sérieuse auxquels se livrent ceux de ses camarades
mieux doués pour la diffusion par l’écrit ou la parole des idées
anarchistes ; il aidera à vivre d’une vie plus indépendante ses
camarades plus hardis ou mieux adaptés que lui à vivre leur vie en marge
des conventions courantes.’ Il est élémentaire qu’il ne trahira pas la
confiance de ses camarades, qu’il pourra compter sur eux comme ils
pourront compter sur lui, dans la mesure de ses possibilités, bien
entendu, mais sans invoquer à tout propos le défaut de possibilités;
ainsi, il ne reculera pas devant les inconvénients que lui susciteront
sans nul doute la pratique de la camaraderie dans la société actuelle.
D’une façon générale, il ne se permettra pas une vie dont le luxe et
l’aisance jurerait avec le dénûment de règle presque constante chez ses
camarades. La tendance, nous le répétons, est vers la disparition de la
souffrance évitable dans l’espèce : n’est pas un camarade quiconque
tend. au contraire, à prolonger ou à augmenter la souffrance chez ses
camarades.
Les anarchistes ne rejettent pas de leur
espèce les individus ou mal portants ou faibles moralement. Il leur
suffit de sentir en eux la sincérité, puis la tendance à la réalisation
des caractéristiques qui, parmi les hommes, distinguent les anarchistes,
enfin le désir de la pratique de l’entr’aide. Ils useront donc de force
patiente à l’égard des plus faibles, des moins doués d’entre eux et ne
se désespéreront point si leur éducation demande certains soins spéciaux
: l’anarchiste se contente d’une persévérance vraie dans l’effort.
Les groupements anarchistes
s’établissent plus étroitement sur les affinités de tempérament ou de
caractère de‘ ceux qui les composent. Ils ne se jalousent pas et
admettent fort bien qu’un camarade fasse partie de plusieurs de ces
groupements, quitte l’un d’eux à un moment donné pour se joindre à un
autre. D’une façon générale, c’est par rapport à soi que l’anarchiste
détermine que tel ou tel est un camarade, ce n’est aucunement par le ouï
dire particulier ou commun; avant tout la camaraderie est d’ordre
individuel et, comme toutes les autres phases de la vie anarchiste, elle
est une expérience. Parce qu’elle est d’ordre individuel et une
expérience, les anarchistes ne se livrent pas à la critique de la vie
privée de leurs camarades, c’est à dire de la façon dont chacun entend
vivre sa vie, sous réserve naturellement que cette vie tende à l’accord
avec les convictions affichées. Nous nous sommes déjà expliqués à ce
sujet, un anarchiste n’est pas plis millionnaire qu’il se fait des
rentes avec sa propagande, qu’il « estampe » ses camarades ou est agent
de la sûreté. Ceci coule de source.
Si, pour les raisons que nous venons
d’esquisser, l’anarchiste ne critique pas la vie de ses camarades, il ne
se défendra nullement l’examen critique de leurs idées, en tant
qu’elles sont exprimées publiquement ; il ne laissera pas s’établir de «
hors concours » individuels qui placeraient certaines œuvres, certaines
déclarations sur un pied d’infaillibilité. La vie anarchiste vibre,
évolue, se transforme, se critique et s’analyse elle-même, ne sera pas
demain ce qu’elle était hier; elle ne se fige pas en d’immuables
conceptions et le véritable anarchiste fera tout ce qui lui est possible
— ce sera même une des occupations de sa vie de militant — pour éviter
au mouvement anarchiste de sombrer dans l’ornière de la routine ou du
dogmatisme.
XIII
LES INCONSÉQUENCES DES ANARCHISTES
On ne gagne bien a dissimuler ses
fautes. — Mécomptes et désillusions. — Capacité de pensée et faculté de
réalisation. — Une tendance fâcheuse. — L’effort persévérant.
On nous objectera que le tableau que
nous avons tracé est idyllique, qu’à les considérer de près, les
anarchistes ressemblent beaucoup trop à « tout le monde n, qu’ils se
critiquent parfois niaisement, que les raisons de leur hostilité de tel à
tel autre sont souvent mesquines et basses… Nous ne le nierons pas.
On ne gagne rien à dissimuler ses fautes
ou ses erreurs. Toutes les religions, tous les partis ont usé de ce
stratagème en s’abritant derrière « les besoins de la cause». Mal leur
en a pris: les inconséquences des pratiquants avaient perdu la religion
bien avant que le travail de la critique ait fait justice de ses dogmes
et on ne s’enrôle plus dans un parti que parce qu’on compte y trouver un
moyen de faire ses affaires. Un esprit droit ne s’émeut pas outre
mesure des inconséquences qui paraissent ternir dans sa pratique une
théorie donnée : il a vite fait de scruter plus profondément que la
surface; il se rend compte des faits, puis il les examine en toute
sincérité ; il les analyse avec impartialité : il en tire enfin des
conclusions qui augmentent ses connaissances et qu’il communique à ses
camarades comme autant de sujets de réflexion à méditer.
Sans doute, un anarchiste ne saurait se
soucier des exclamations intéressées des bourgeois et des moralistes
religieux ou laïques. Il sied mal au pharisaïsme bourgeois, un
pharisaïsme terre à terre, de tirer je ne sais quelle vanité des
inconséquences des anarchistes :
Honnêtes gens dont la fortune s’édifie
sur l’exploitation des moins chanceux, cerveaux sans horizon dont
l’unique préoccupation est la recherche du moyen de parvenir, parents
soucieux de caser convenablement leur progéniture tout autant que
marchands inquiets de se débarrasser du mieux de leurs laissés pour
compte, jouisseurs éhontés sous le masque d’une respectabilité gourmée,
de leurs protestations, autant en emporte le vent.
Il ne sied plus aux moralistes d’exhiber
une pudeur offensée : nous savons ce que recouvrent les mines
effarouchées des journalistes bien pensants ou des écrivains bien
apparentés ; nous n’ignorons pas leurs grandes occupations : préserver
de la sape les fondations de la société actuelle; tant privilégiés que
soudoyés de privilégiés, ils ont compris tout ce que gagnerait leur
cause à détourner l’attention des non privilégiés sur les inconséquences
de ceux qu’ils savent leurs irréconciliables adversaires.
Donc quand nous examinons la question
des inconséquences des anarchistes, ce n’est aucunement pour nous
justifier aux yeux des non anarchistes. Nous visons plus haut et plus
loin. C’est parce que nous ne parlons pas que pour parler, nous
n’écrivons pas que pour écrire. Nous pensons qu’une théorie ne vaut pas
grand chose qui ne s’étale sur la pratique et que nous avons tout
avantage à rechercher les raisons des écarts qui se remarquent parfois
entre la conception anarchiste et sa réalisation.
Une première constatation qui s’applique
à tous les domaines c’est que la pensée est en avance sur l’action. Je
n’en déduis point une loi, déduction dangereuse : je me borne à
constater un fait. Nous échafaudons avec une extrême facilité des
théories que nous ne pouvons qu’à grand peine ou presque pas réaliser.
Colonies communistes, pratique de la
camaraderie effective, expériences d’amour libre et de liberté sexuelle,
œuvres de toutes sortes à accomplir en commun, que de projets conçus
avec ardeur et qui ont conduit à de misérables échecs. Et dans nos vies
individuelles, que de mécomptes, de déceptions, comme nous nous trouvons
parfois au-dessous de ce que nous souhaiterions être ; ainsi nous qui
désirons par dessus tout être, combien de fois n’avons-nous pas dû nous résigner uniquement à paraître.
Nous voudrions être bons et nous nous
découvrons mauvais. Nous désirions œuvrer par désintéressement et
soudain nous nous trouvons grossièrement intéressés. Nous nous
prétendions exempts de jalousie, d’envie, de rancune et voici que nos
actes démentent nos prétentions. Que d’antipathies, de mouvements
d’impatience, d’humeur, de gestes de vanités incompatibles avec le
portrait que nous dessinions nous-mêmes de l’anarchiste conscient. Nous
déclamions contre la propriété et des heures ont sonné où nous nous
sommes révélés féroces propriétaires de certaines choses et de certains
êtres. Nous dénoncions les dominations et telles circonstances nous
démontrent de purs autoritaires. Nous déclarions le monde assez vaste
pour que nos propagandes diverses puissent s’y donner libre jeu et le
premier venu qui œuvre autrement que nous nous bouleverse. Nous nous
affirmons tolérants et la moindre opposition nous torture. Autant
d’amères désillusions ?
Eh bien, tout cela est vrai. Nous
avions, en nos cerveaux, bâti une demeure merveilleuse : au jour de la
réalisation, elle s’est muée en un misérable galetas, heureux encore
s’il est habitable. Notre capacité de pensée avait dépassé notre faculté
de réalisation, voilà tout. Le mystère consiste en ceci: c’est que nos
circonstances ataviques et éducationnelles, le côté instinctif de notre
nature ne sont que rarement en équilibre avec le fonctionnement de notre
organisme intellectuel, que la réflexion profonde tend à rendre de plus
en plus individuel et indépendant. L’exercice de la volonté tend à les
mettre d’accord et c’est du plus ou moins de puissance effective de cet
exercice raisonné que dépend le plus ou moins de concordance entre la
pensée et l’acte.
Une erreur dont la source remonte à
maints de nos théoriciens anarchistes, c’est la tendance à uniformiser
la vie anarchiste. Au fond, est anarchiste quiconque possède une
conception originale, personnelle de la vie, conception respectant bien
entendu l’originalité, l’individualité de la vie de son camarade.
La propagande réellement anarchiste
consiste: 1° à déblayer les voies qui s’opposent aux manifestations des
conceptions originales et individuelles le la vie; 2° à s’efforcer de
susciter chez autrui, an chacun, le besoin d’une conception telle.
La faute suprême, c’est qu’il se
rencontre des propagandistes, des écrivains, qui tentent, eux, l’amener
les individus tantôt à la conception que se fait le propagandiste ou
l’écrivain de la vie anarchiste, tantôt à une soi-disant conception
anarchiste ne varietur de la vie.
De méprise en méprise, si l’on n’y
veille, des congrès se réuniront qui finiront par décider qu’il n’est
pas d’autre anarchisme que celui voté par la majorité de ses
délibérants… J’estime que tout anarchiste ou groupe d’anarchistes fait
une déplorable besogne quand il veut avant tout enrôler des adhérents à sa
conception de l’anarchisme. L’œuvre féconde c’est celle qui pousse
chacun à se créer une conception de la vie qui lui soit propre; le reste
est que dogmatisme ou autoritarisme.
Il s’ensuit que les actes d’un
anarchiste sont parfois taxés d’inconséquence (1) parce qu’ils ne sont
pas en conformité avec la conception qu’un anarchiste en renom, un livre
répandu, un groupe nombreux, proclame être celle de la vie anarchiste.
C’est une considération à envisager sérieusement pour qui ose crier à
l’inconséquence ou prétend que i tel ou tel acte fait tort à l’idée
anarchiste. De qui donc ont-il reçu le mandat de jauger les mentalités
ou les consciences individuelles.
On peut aussi attribuer plusieurs des inconséquences des anarchistes à leur idéal élevé. Certes, les satisfaits du statu quo,
ceux qui poursuivent béatement leur petit bonhomme de chemin, ceux que
ne hante aucun désir d’expérience, ceux-là sont conséquents à bon
compte. Pour l’anarchiste, qui veut suivre une route indépendante et
libre, la scène change. La recherche d’équilibre entre la pensée et
l’acte, l’exercice de la volonté tendant à les mettre d’accord ou à leur
indiquer des buts plus élevés encore, tout cela constitue l’intérêt de
la vie individuelle, devient la vie elle-même; arène où les
inconséquences sont comme autant de jalons qui marquent les tournants
des expériences qui échouent, carrière semée de victoires et de
défaites, d’enthousiasmes et d’abattements, d’en se dégagent. peu à peu
la valeur d’une persévérance inlassable, la nécessité d’une éducation de
la volonté.
Il n’est rien là qui puisse décourager
l’anarchiste, Il connait la violence de l’effort requis pour mettre
d’accord théorie et pratique : il n’est pas au-dessus de ses capacités
puisque son entendement a pu le concevoir. Il le tentera, persévèrera,
exercera, éduquera sa volonté, combattra tares ancestrales et influences
du milieu. J’ajoute que c’est à cet effort persévérant, quoique pas
toujours couronné de succès, qu’on reconnaîtra sa sincérité, car le
soi-disant camarade qui accepterait l’inconséquence comme fait inéluctable
serait ou un fourbe et la fourberie répugne à la camaraderie, ou un
paresseux chronique, — tempérament antianarchiste par excellence.
Pour conclure: l’anarchiste actuel, me
semble autant ressembler à l’être bon, sain, libre, sans préjugés, doué
d’une vie si intensément originale qu’elle ne saurait porter atteinte à
l’originalité de la vie d’autrui, ajoutant à toutes les expériences de
la vie sans se laisser dominer par aucune’ d’elle à
L’anarchiste du devenir en un mot, que
le pithécanthrope du docteur Dubois ressemblait à l’homme du XXe siècle.
L’anarchiste actuel me parait une sorte de « missing link » reliant le
révolté inconscient des temps troublés, esclave encore d’instincts et de
craintes préhistoriques, à l’anarchiste futur. C’est ce qui doit nous
consoler de tant d’inconséquences, celles qui crèvent les yeux et celles
qu’on ignore, bien qu’elles ne soient pas les moins graves.
(l) Prenons par exemple l’amour libre ou
la liberté sexuelle. Il veut absolument qu’il n’existe qu’une seule
conception anarchiste de l’amour libre, comme si l’amour libre ne
variait des d’individu à individu, — que dis-je, d’époque à époque dans
la vie d’un individu, — de circonstances à circonstances dans une phase
donnée de son existence. La liberté sexuelle ou affective idéale
consiste en la pleine possibilité pour chacun de déterminer ou
d’expérimenter à son gré sa vie sexuelle ou affective, en rien d’autre.
Nullement de se conformer à une règle donnée. D’ailleurs quant on en
vient aux individus, on découvre bien vite que les différentes
conceptions sous ce rapport varient selon que les caractères sont
volages ou constants, les tempéraments passionnés ou affectifs, ou les
deux également. Ainsi la forme d’amour libre et plural qui me semblerait
convenir à ma conception de la vie est une sorte de polygamie
volontaire et restreinte, mais je l’entoure de distinctions et de
nuances qui paraitraient, si je les exposais, autant de subtilités à
tout autre qu’à moi. La question de la propriété des objets qui forme le
prolongement de la personnalité varie également dans sa solution, d’un
anarchiste-communiste à un autre.
XIV
DE LA VIE INTÉRIEURE
Point d’activité au dehors sans la vie
au dedans. — Manifestations de la vie intérieure. — La vie du sentiment.
— Le critérium de la « diminution intérieure. »
De ce que l’anarchiste nie, rejette ou
combat les dieux et les maîtres, les autorités et les dominations, il ne
s’ensuit pas qu’il ignore la « vie intérieure ». Il y aurait d’ailleurs
peu à compter sur l’anarchiste qui ne le serait qu’extérieurement ;
avant de le paraître au dehors, il convient de l’être au dedans de soi.
L’anarchiste ne repousse pas l’idée d’autorité sous l’impulsion d’un
geste d’impatience ou par fantaisie d’enfant gâté : l’anarchiste méprise
les lois ou se rit des codes parce qu’il n’en a que faire; ceux-là
seuls en ont besoin qui ne connaissent que la vie extérieure. Si
l’anarchiste peut vivre d’une vie extérieure intense, il le doit à ce
que sa vie intérieure est profonde. Quel plaisir rencontrerait-il dans
les expériences de l’existence, si multipliées, si variées
puissent-elles se présenter, s’il n’y trouvait matière à méditation et à
réflexion ?
L’anarchiste médite, réfléchit, compare.
Il sait « se replier sur soi-même ». Il pèse, jauge, mesure ce qu’on
lui propose ou expose. Il sculpte «sa statue intérieure ». Il accomplit «
sa révolution individuelle ». Il s’est constitué un fonds de
connaissances, une réserve d’acquis auxquels il sait avoir recours quand
tous les appuis font défaut, un fonds qu’il enrichit, une réserve qu’il
accroît continuellement et d’où il tire quotidiennement de nouvelles
sources d’étude et d’approfondissement. Il ne s’enquiert pas seulement
du pourquoi et du comment des choses, il ne craint pas de se demander
leur raison d’être. Sans ce fonds, comment l’anarchiste pourrait-il
prétendre pouvoir se passer d’autorité ? Qui ne possède pas de réserve
intérieure est contraint, dès qu’apparaît la disette extérieure, d’aller
s’approvisionner chez autrui.
L’anarchiste est de mise simple, qui
n’exclut pas l’originalité, mais qui n’attire pas les regards. Si sa
demeure est confortable — selon ce que lui ont permis les… circonstances
pécuniaires ou l’aide de ses camarades, — elle n’est point luxueuse ni
jamais encombrée d’objets inutiles à son développement individuel. Ses
besoins sont normaux: ni restreints, ni superflus, et si certaines
expériences de sa vie l’amènent à sortir inévitablement de la norme,
c’est pour y rentrer dés l’expérience achevée.
De cette simplicité, qui est le produit
de la franchise et non celui de la vanité — une simplicité naturelle qui
exclut l’austérité comme la rudesse, — il ne faut pas inférer que
l’anarchiste soit insensible à la beauté, loin de là. Personne plus que
lui n’apprécie le beau, le vigoureusement beau, — en art, en
littérature, en science, en éthique, — beauté de la nature, beauté des
formes corporelles, beauté du raisonnement, des plaisirs des sens, de la
volupté saine. Tout cela, l’anarchiste l’apprécie, le ressent, mais
sans se‘ laisser guider par le goût général, entrainer par la commune
renommée ou aveugler par l’engoûment de certains cénacles. Tout produit
d’une recherche sincère, toute œuvre qui reflète une pensée personnelle
ou témoigne d’un effort hardi, tout labeur, tout spectacle qui font
vibrer les fibres intimes de son être, — tout cela l’attire, retient son
attention, provoque sa méditation. Le clinquant l’écarte, le
trompe-l’œil l’irrite, la prétention le fait fuir. Il sait fort bien
d’ailleurs que, dans le domaine de l’esthétique, l’appréciation est
individuelle, et que beauté et laideur sont relatives à l’appréciateur.
L’anarchiste connait la vie du
sentiment, les affections intimes, prolongées, les tendresses profondes,
les amitiés sûres que n’ébranlent ni les coups de l’adversité ni les
joies du succès. Plus sa vie intérieure plonge dans des assises solides
et plus elle rayonne dans sa vie sentimentale, qui en acquiert plus de
valeur, de vigueur et de délicatesse.
Avant toute autre considération,
l’anarchiste tiendra à « ne pas se diminuer » intérieurement, à ne pas
entamer son intégrité de pensée, sa puissance d’analyse et de déduction,
sa volonté de réflexion et de comparaison; s’il permettait à quoi que
ce soit de le rabaisser à ses propres yeux, ce serait une preuve de
perte d’équilibre, d’indignité de la vie libre. Il ne considère pas les
actes et les gestes au point de vue des conceptions bourgeoises du «
bien » et du « mal ». L’anarchiste vit et œuvre sur un plan tout autre,
un plan situé « par delà le bien et le mal ». Lui sont licites les actes
et les gestes qui ne le diminuent en aucune façon et lui facilitent,
dans un sens ou dans un autre, de vivre plus intensément (et non
anormalement), de se développer plus pleinement, de savoir davantage.
Lui est malsain tout acte, tout geste qui, une fois accompli, annihilera
pensée, méditation, réflexion, en un mot attentera à sa valeur
intellectuelle, à sa vie intérieure. Il ne saurait connaître d’autre
critérium.
Les esprits fermés, enclins au
parti-pris oui encore esclaves des préjugés n’admettent point; qu’en
dehors de ce qu’ils appellent l’ « honnêteté » ou la « morale » — au
sens bourgeois bien entendu — il puisse exister de vie intérieure. Ils
l’acceptent chez un Rockefeller, ils la nient chez un Cartouche. Sans se
soucier de leurs opinions, négligeables en l’espèce, on peut faire
remarquer que la vie ordinaire, courante, « pot au feu » n’est nullement
faite pour développer l’intensité de la vie intérieure. Quelle vie
intérieure sérieuse peuvent bien avoir des gens qui en sont à se tâter
sans cesse pour savoir si tel acte, tel geste, telle démarche est
d’accord avec le code ou la morale qu’ils tiennent de leurs aïeux ? Plus
la réaction contre le milieu est prononcée et plus la vie intérieure
est intense. Ceci dit, ajoutons que l’anarchiste ne rend compte à
personne de ce qu’il fait, de ses faits ou de ses gestes. Il ne doit de
comptes qu’à soi-même et s’il consent jamais à fournir des explications,
ce ne peut être qu’à ses camarades.
XV
LE BOURGEOIS LIBÉRAL ET SYMPATHIQUE
Son rôle et la valeur de son « anarchisme ». — Un danger. — La pierre de touche. — Une mise en demeure inévitable.
L’anarchiste n’est point dépourvu d’amis. On se demande parfois s’il ne vaudrait pas mieux qu’il en eût moins.
Parmi ceux qui se montrent les plus
serviables et les plus empressés, il convient de mettre au premier rang
« le bourgeois libéral et sympathique ». Souvent d’origine protestante,
c’est un bourgeois d’un genre spécial, qui manifeste des vues larges,
qui se proclame individualiste sur le terrain intellectuel et moral;
aisé, un certain dégoût apparent de la société, une indépendance
relative de caractère le rend amène aux idées anarchistes dont il ne
possède le plus souvent qu’une notion superficielle. Le « bourgeois
libéral et sympathique » a joué dans le mouvement anarchiste un rôle
dont on ne saurait nier l’importance, mais que bon nombre de « camarades
» qualifient de néfaste, voici pourquoi : a mainte occasion, des
publications anarchistes auraient cessé de paraître ou certaines phases
de l’activité anarchiste se seraient ralenties si, au moment propice,
souvent sollicité, un bourgeois de l’espèce qui nous occupe ne s’était
trouvé là pour alimenter d’une subvention la caisse en détresse. Des
individualités ont également profité de ces largesses ou de cette
générosité. Les camarades dont il s’agit redoutent donc et à juste titre
que l’indépendance des individus qui en ont été les bénéficiaires se
ressente de ces secours.
Ce n’est pas que le bourgeois libéral et
sympathique leur inspire une aversion particulière. Le bourgeois tout
court, en redingote et en haut de forme, ne leur répugne pas plus que
celui en casquette ou en bourgeron; fortuné, ce dernier ne vaudrait pas
mieux que son confrère en habit. Fidèle à sa méthode d’analyse,
l’anarchiste se demande ce qu’est réellement le bourgeois anarchisant :
il appert de ses recherches :
1° Que c’est un personnage assez bien
posé, parfois même haut fonctionnaire ; le plus souvent quelque
commerçant ou industriel retiré, un rentier, un littérateur arrivé. Son
train de vie est celui de la bourgeoisie; il trouve moyen de
villégiaturer, l’été, en quelque délicieuse retraite, quand il ne
possède pas villa ou château. En hiver, la chaleur ne manque pas dans
ses appartements, en ville, et ses vêtements ne laissent pas pénétrer le
froid. Il a des domestiques, avec lesquels l’idée ne lui est jamais
venue de mettre en commun sinon sa fortune, pour le moins ses revenus,
bien que leur travail vaille bien « le sien»; ses serviteurs ne mangent
pas à sa table et, soyez-en sûr, gitent en des logis bien moins
confortables que les chambres qu’il habite. Leurs vêtements ne valent
pas les siens et il est loin de les traiter en égaux;
2° Passant de cet ordre de faits, dans
le domaine de ses relations sociales, on s’aperçoit bientôt que son «
anarchisme » est tout à la surface. Il fait montre d’un respect inutile
pour le savoir vivre, les politesses mondaines et sait se conduire en
bonne société, dont il ne cesse jamais de faire partie. Il est
l’esclave des préjugés de sa classe. Il laisse aux anarchistes la
pratique de l’amour libre, mais il en garde soigneusement ses filles.
Son anarchisme est moins encore que de façade, c’est un délassement
intellectuel, du pur dilettantisme, et les quelques sacrifices qu’il
s’impose lui permettent, sans grands risques, de poser à l’homme
généreux, au philanthrope, à l’esprit ouvert. Bien d’autre !
Le bourgeois même le plus sympathique —
on l‘a déjà dit et c’est là la pierre de touche ne conçoit la
possibilité de la vie intérieure que si elle est accompagnée de certains
de ces préjugés qui rendent extérieurement une vie « honorable » ; sa
mentalité, bourgeoise toujours et malgré tout, ne lui permet pas de
saisir que ce qu’il qualifie « délit d’opinion » devient, transporté sur
le terrain économique, ce que les lois dénomment « délit de droit
commun ». Concilier les pensées élevées, les aspirations généreuses avec
la vie vécue en marge de ce qu’on appelle à l’honnêteté », fi donc ! Ne
peuvent nourrir de conceptions sublimes, garder la vision d’une vie
individuelle, fière, indépendante, que les personnes à « ressources
avouables n dont les moyens de parvenir sont autorisés par le code ou la
police. L’irrégulier, le trimardeur, le chemineau, quiconque « ne
travaille pas n, autrement dit refuse de se soumettre à la dictature des
conditions économiques actuelles, l’ « outlaw » en un mot, lui fait
horreur, horreur qui se résume tout simplement en sa frayeur
irrépressible de perdre une situation privilégiée.
Il n’entre pas dans notre pensée
d’interdire au bourgeois de naissance et d’éducation de devenir
anarchiste, mais paraphrasant, une sentence évangélique nous dirions
volontiers qu’ « il est plus facile à un chameau de passer par le trou
de l’aiguille (1) qu’à un bourgeois de devenir anarchiste ». Si quelques
bourgeois sont venus prendre place parmi les anarchistes, ce n’est pas
en demeurant dans leur milieu ou en se contentant de jeter — telle une
aumône — un écu, un louis ou un billet de banque à quelque manifestation
d’une activité anarchisante. C’est en rompant avec leur entourage, avec
les amitiés les plus ancrées, en se décidant à partager, telle que,
l’existence aventureuse toute semée de chausse-trappes, de pièges et de
dangers qui constitue la vie anarchiste.
Nombreux, répétons—nous, sont les «
camarades » qui attribuent à ces Mécènes une influence fâcheuse et
débilitante sur le mouvement anarchiste. L’heure viendra fatalement où
une mise en demeure énergique, une explication décisive où en délivrera
l’anarchie en les rejetant vers leur milieu, ou les amènera parmi les
anarchistes par une rupture sincère une cassure irrémédiable, avec la
bourgeoisie.
S’ensuit-il que l’anarchiste s’interdira
de participer à une initiative émanant de bourgeois de cette sorte,
sous prétexte qu’elle est purement humanitaire ? Non point !
l’anarchiste profite toujours des occasions qu’il peut rencontrer pour
propager sa critique des institutions et des hommes de la société
actuelle, quitte à se retirer quand son activité n’a plus de raison
d’être ou qu’elle ne pourrait plus s’exercer utilement sans qu’il en
résultat de compromissions.
(1) Passage étroit, bas et souterrain,
dans l’Orient antique, que les chameaux devaient franchir à genoux,
débarrassés de tous bagages et avec grand peine.
XVI
LA GRANDE LUTTE ET SES PÉRIPÉTIES
Panorama et caractère de la lutte. — l’irréductibilité anarchiste.
La grande lutte, c’est la lutte d’une
poignée d’hommes, car les anarchistes ne sont et ne’ seront de longtemps
qu’un petit nombre, contre le reste des hommes, c’est à elle que
s’expose quiconque fait profession d’idées anarchistes, quiconque
s’efforce un tant soit peu de les mettre en pratique. Mieux vaut après
tout envisager la situation en face. L’anarchiste se tient à autant de
distance des discoureurs édulcorants et des orateurs miel et sucre que
des agents provocateurs g les uns et les autres font œuvre
d’émasculation ou de superficialité, quand ils n’émargent pas aux mêmes
fonds secrets.
Il n’y a point de conciliation possible
entre les hommes de la société‘ actuelle et les anarchistes. Voilà le
fait dans toute sa brutalité. A quoi bon présenter l’anarchisme sous des
couleurs effacées, discrètes, qui ne lui conviennent nullement et les
anarchistes comme des bergers d’Arcadie qu’ils n’ont aucunement la
prétention d’être. Le chemin de l’anarchiste n’est ni tracé au cordeau
ni parsemé de roses : c’est un sentier qu’il doit s’ouvrir lui-même.
L’anarchiste, pour commencer, est
combattu au sein de sa propre famille; il n’est pas toujours compris de
ses camarades. Il est en désaccord avec son patron, mal vu de ses
voisins, il jouit de la déconsidération générale. Il en prendra son
parti. Voilà tout.
La prison le guette à tous les pas. Il
est sous la surveillance de la police. Les mouchards le font souvent
jeter à la porte de l’emploi qu’il occupe. S’avise-t-il de faire un peu
de propagande agressive, de signer une affiche antimilitariste
significative, de dénoncer avec quelque véhémence tous les mensonges,
tontes les hypocrisies qui se drapent sous le manteau de l’idole-patrie
ou du dieu-propriété; essaye-t-il un jour de grève de pousser quelques
prolétaires conscients à s’unir, à se ressaisir : poursuites et années
de prison!
Et la rébellion contre les préjugés
moraux. A commencer par la jeune fille que, de son plein gré d’ailleurs,
l’anarchiste initiera aux premières caresses, acte naturel entre tous,
et qui l’expose à de ridicules poursuites pour détournement de mineure. A
continuer par la menace constante d’être jeté sur le pavé s’il affecte
ou se contente de mener silencieusement une vie qui jure plus ou moins
avec les idées reçues en matière de respectabilité, s’il se permet de
porter des vêtements peu à la mode ou de fréquenter des gens qui
déplaisent à sa concierge. A finir par être renié de tous, considéré
comme l’opprobre du monde, comme le rebut de ce qui respire.
C’est bien autre chose si, logique
jusqu’au bout avec les idées anarchistes, il s’en prend aux bases
économiques sur lesquelles repose la société, s’il s’en prend
directement à la propriété et au capital. Non seulement il aura à
envisager comme perspectives sans cesse suspendues sur sa tête la
solitude d’un long emprisonnement ou les tortures du bagne, mais il se
verra exposé au mépris de soi-disant journalistes anarchistes qui
proclameront bien haut ne rien avoir de commun avec les anarchistes
« illégaux » et ne permettront pas qu’en les confonde avec des
cambrioleurs, des faux-monayeurs, des escrocs ou des souteneurs ! ! !
Ajoutons qu’en soumettant leurs accès de pudeur à une analyse un peu
serrée, on s’aperçoit bien vite que leur indignation est de commande :
subventionnés par des bourgeois jouant à l’anarchiste et des
capitalistes sur le retour de l’âge singeant l’ermite, il coule de
source que sourire aux illégaux équivaudrait à se voir couper les
vivres, ce à quoi ils ne sauraient jamais consentir.
La vie de l’anarchiste est donc une
lutte, entremêlée — cela va de soi — de défaites et de victoires
apparentes. Contre lui se dresse la société toute entière;
grouperait—on, d’ailleurs, tous les anarchistes dignes de ce nom qu’ils
ne formeraient qu’une minorité infime en face de la multitude. Lutte
pour la liberté d’exposer l’idée, lutte pour la liberté de la vivre,
lutte pour le pain, lutte pour le savoir, une lutte certes qui ne se‘
poursuivra pas sans joies profondes et au cours de laquelle on aura
l’inappréciable satisfaction de voir tomber quelque pierre angulaire‘ et
vaciller l’édifice social, mais lutte quand même.
On voudrait que l’anarchiste conclue une
trève, qu’il concède quelques points, se montre moins intraitable,
moins acharné, moins intransigeant dans son œuvre de critique, qu’il ait
pitié de ceux qui possèdent et détiennent en leurs mains la puissance
administrative, ou intellectuelle, ou monétaire. On lui propose de jouer
un rôle de dupe et en échange de sa tranquillité relative de se faire
le complice des gens intéressés au maintien de la société actuelle.
L’anarchiste n’accepte pas. Sa vie sera
une lutte, soit. Sa grande préoccupation désormais c’est de la faire
durer le plus longtemps possible !
XVII
L’ANARCHISTE A L’ŒUVRE
Critiquer. — Quand ? — Ou ? — Comment ? — Quoi ? — Pourquoi ? — L’anarchiste comme pionnier.
L’anarchisme, nous l’avons assez
ressassé, est une vie et une activité, un acte et une œuvre. La vie de
l’anarchiste, nous venons de le voir, est une lutte continuelle. Son
activité se manifeste par une œuvre constante de critique, une œuvre
profonde et sérieuse.
Pourquoi, nous objectera-t-on, une œuvre
de critique plutôt qu’une œuvre de construction ? Parce que la
démolition nous parait devoir précéder la reconstruction, parce que
c’est à la condition qu’il ne reste plus une seule pierre debout de
l’ancien bâtiment qu’on peut supputer de la solidité de la nouvelle
demeure. Les édifices construits avec des matériaux ayant déjà servi
n’ont point longue durée. Avant de fonder quoi que ce soit, il convient
de critiquer.
Critiquer quand ?
A tout moment. Pas un événement, un fait
de l’histoire qui ne donne prise à la critique ; pas une souffrance,
pas un chagrin, pas un deuil qui ne donne occasion à la critique; pas un
drame humain qui n’offre matière à critique.
Eternel mécontent, l’anarchiste critique toujours.
Critiquer où ?
Dans tous les milieux. Avec
enthousiasme. Avec courage. Avec sincérité. Comme s’il dépendait de lui
que sur le champ son entourage devint tout entier anarchiste. Sans
s’inquiéter des échecs de ceux qui l’ont précédé, de leurs erreurs, de
leurs maladresses. Dans l’espoir, dans la conviction que le résultat
obtenu demain vaudra mieux que celui atteint aujourd’hui. En se rendant
compte de la masse de difficultés qu’il a fallu renverser pour atteindre
au résultat déjà obtenu. En se contentant uniquement s’il le faut, de
l’effort fait pour atteindre à un résultat.
L’anarchiste critique partout.
Critiquer comment ?
Par mille moyens. Par tous les moyens.
Par la parole, par l’écrit, par le fait. Par le journal, par la revue,
par la brochure, par le volume. Par la causerie. par la conférence, par
la contradiction. Par une vie de révolté, des gestes de rebelle, des
actes de réfractaire, une existence d’ « en dehors ». Par l’exemple :
par les « tentatives de vie en commun » quand on les entreprend
sérieusement. Par la multiplication des groupements anarchistes. Par la
pratique de la camaraderie vraie. Par la création d’ « écoles
anarchistes » nombreuses, autrement dit de foyers d’enseignement où on
tente de préparer les cerveaux et les cœurs à penser, à agir, à vibrer
par et pour eux-mêmes. L’anarchiste critique par tous les moyens.
Critiquer quoi ?
Les institutions et les hommes actuels.
Lois, morales, conventions. Capitalisme, militarisme, parasitisme,
patriotisme. L’enseignement public et privé ; l’éducation de l’école, du
collège, du lycée, de la famille. Les faits acquis, les choses jugées,
les « textes reçu », les éditions ne varietur, les principes
immuables, les déclarations de droits de l’homme et les proclamations
d’indépendance. Les idées de frontières, de supériorité ou d’infériorité
sociales non basées sur l’observation scientifique. Les conceptions sur
lesquelles la société actuelle fait reposer la famille, l’affection
paternelle, maternelle, fraternelle, filiale, la fidélité sexuelle,
l’amour, le mariage. Le respect des choses établies, du passé, des
aïeux. L’inévitable évolution, le déterminisme fatal, le libre arbitre
inconscient, la prédestination. Le moralitéisme, le piétisme, la foi
indémontrable. L’autoritarisme, le parlementarisme, la centralisation
administrative, que ce soit celles des ministres ou des syndicats. Les
idées erronées qui ont cours sur la charité ; la solidarité, l’amour
universels. Le bourgeois en blouse ou en redingote. Les hommes
indispensables, les messies, les sauveurs, le pontife catholique et le
magister anarchiste. Les superstitions, les mômeries, les légendes. Les
magistrats, les juges, les douaniers, les instituteurs, les
garde-champêtres. Les idées du travail-exploitation régénérateur, de la
concurrence nécessaire; de l’inactivité et de la fainéantise comme
corollaires des idées anarchistes. La politesse, la courtoisie,
l’honnêteté, la pudeur comme les accommode la sauce bourgeoise. Les
solutions toutes mâchées d’avance. Les « besoins de la cause », le « par
pur dévouement », les « sacrifices à l’Idée » quand ils ne recouvrent
qu’hypocrisie ou mensonge.
Tantôt l’anarchiste s’appuiera sur les
données scientifiques. Tantôt il invoquera la raison et tantôt le
sentiment. Il ridiculisera, fera appel à la raillerie. Ou à la réflexion
profonde. Ou à la comparaison. Il taillera, il coupera, il amputera, il
retournera le fer dans la plaie, cent fois si c’est nécessaire.
L’anarchiste critique les faits et les êtres.
Critiquer pourquoi ?
Non par parti pris. Non par
dilettantisme. Non pour faire des suiveurs, des disciples, des
adhérents. Non pour faire nombre. Pour faire table rase. Une
fois le cerveau débarrassé, décongelé, libéré, la raison et le sentiment
vibrant à l’aise, à chacun d’édifier sa propre conception de la vie,
d’accomplir sa propre révolution, de bâtir sa Cité Future individuelle. A
chacun de diriger sa vie selon ses tendances propres, son tempérament,
son caractère, ses aspirations, de s’unir à d’autres pour la vivre,
ample, intense, heureuse.
L’anarchiste critique pour libérer et soi et autrui.
On peut également assimiler l’œuvre de
l’anarchiste à celle du pionnier. Destructeur, il se double d’un
éducateur; critique, il se double d’un pionnier. Il fraye sa route, une
route nouvelle. La cognée à la main, il abat les arbres de toute espèce,
il mine les préjugés de toute sorte qui se dressent, hostiles, sur son
chemin. Il a savouré les joies et il a bu la coupe d’amertume du
pionnier. Il connait l’oasis tant attendu qui se vérifie citerne vide :
les détours qui ramènent au point de départ ; les embuscades, les
guet-apens, les balles empoisonnées; la faim qui tord les entrailles et
l’hostilité qui glace le cœur; les amas de verdure qui recouvrent des
précipices, les ponts qui se dérobent quand on les franchit, les
sourires qui masquent les traitrises. Il va pourtant, méconnu, raillé,
incompris parfois de ceux qui lui sont le plus cher et le sentier se
fraye quand même. Il tombe un jour ou l’autre et ceux-là même qui
ridicularisaient son effort pénètrent par la tranchée qu’il a ouverte.
C’est ainsi qu’en affichant et proclamant bien haut sa volonté de vivre
pour soi-même, son effort l’a amené à œuvrer pour autrui, à se
reproduire, à remplir sa destinée, sa raison d’être un homme sain,
vigoureux, hardi, audacieux, agressif, un être libre, un anarchiste !
XVIII
L’ANARCHISTE ET LES « PROPAGANDES SPÉCIALES »
Danger des propagandes spéciales.— La
question féministe. — L’ « union anarchiste ». — Le néo-malthusianisme. —
Moyens anticonceptionnels et libre maternité.— La tendance naturienne. —
Exagérations et bons cotés. — L’espérantisme. — Les langues
auxiliaires.
Nous ne voudrions pas terminer cet
ouvrage sans examiner la position que prend l’anarchiste à l’égard de
diverses propagandes spéciales qui ont, à différents stades du mouvement
anarchiste, retenu l’attention de divers camarades parfois nombreux et
qui ont fait l’objet de tendances caractérisées. Le défaut de ces «
spécialités » c’est qu’elles menacent, branches gourmandes, d’enlever
toute sève au tronc, d’absorber au détriment de problèmes dont la
solution n’est aucunement urgente, une grande partie de l’initiative et
de l’activité agressive privé desquels le mouvement anarchiste
languirait et perdrait sa raison d’être.
Prenons « le féminisme ». Quel
anarchiste contesterait le sort que l’homme, le mâle brutal, a fait, en
général, à sa compagne, quelle place inférieure il a réservé la plupart
du temps à la femme ! Mais s’ensuit-il de cette constatation douloureuse
et qu’expliquent certains préjugés ataviques et ceux inhérents à la
constitution de la société qu’il convienne de placer sur un piédestal
divin le sexe féminin et le douer de qualités qui le rendraient, en tous
points, supérieur au sexe masculin ? La femme devient-elle plus
intéressante en réclamant son émancipation politique, le droit de vote,
le droit d’éligibilité ou encore la recherche de la paternité ?
L’anarchiste ne connaît pas de sexe qui
soit inférieur ou supérieur a l’autre, il ne s’intéresse qu’aux êtres
libres. Sa propagande critique vise aussi bien le sort fait à la femme
que celui subi par l’homme, et elle sape les bases de l’autorité et de
l’exploitation dont les victimes sont à la fois les hommes et les
femmes. L’un des sexes complète l’autre et c’est folie pure que de
chercher à placer l’un sur un niveau différent de l’autre, de les
exciter à un entredéchirement insensé. Physiologiquement, il est
impossible à un sexe de se passer de l’autre ; moralement, les lacunes
de l’un sont complétées par les ressources de l’autre. Il semble que
l’homme, plus robuste, voit les choses sous un aspect plus général et
que la femme, plus sensible, les aperçoive sous un jour plus
particulier. Il semble que l’homme, plus solide, moins délicat, manque
de ce dévouement tenace, de cette tendresse persévérante dont la femme
possède le secret. Il n’y a rien là qui indique une infériorité
quelconque de l’un ou l’autre sexe; d’ailleurs, les phénomènes
d’hérédité qui font qu’un homme reproduit les traits psychologiques d’un
ancêtre féminin et vice versa amènent souvent des exceptions.
L’anarchiste, sans distinguer, exercera parmi les deux sexes sa
propagande de la vie anarchiste : à l’un et à l’autre, il préconisera la
vie libre, la multiplicité et la variété des expériences de
l’existence. Il n’est pas une seule page de ce livre qui ne soit écrite
pour les deux sexes.
Dans la société actuelle, quand deux
anarchistes s’unissent pour une période qu’ils prévoient durable, c’est
généralement qu’ils sont économiquement indépendants l’un de l’autre. Il
peut également se faire que ce soit celui des deux qui se trouve le
mieux doué, le plus adapté, l’élément masculin ou‘ l’élément féminin qui
assure la vie économique du couple. Si, d’une façon générale, chacun
d’eux conserve son autonomie individuelle entière, pour tant que ce soit
compatible avec l’harmonie, l’intimité et la confiance sans laquelle il
ne saurait y avoir d’ « union » même anarchiste, il se produit souvent
aussi — surtout en cas de cohabitation — que le plus actif, le plus
initiatif, décide de l’orientation morale ou intellectuelle des deux.
Dans le domaine affectif ou sexuel, chacun peut jouir d’une liberté
absolue; l’un peut encore pratiquer l‘unicité et l’autre expérimenter la
pluralité ; l’un et l’autre peuvent se contenter de leur propre
expérience. L’important, c’est qu’il n’y ait ni dissimulation, ni
contrainte, ni diminution individuelle. Bref, ils agissent selon les
circonstances, selon que tels on tels actes concourent à leur
développement personnel, à leur bonheur mutuel. On pourrait assimiler l’
« union anarchiste » à une tentative de vie en commun — la plus
restreinte — basée sur la plus franche des ententes, avec ce lien
particulier qu’y ajoute l’amour.
Une autre propagande spéciale dont
l’infatigable apôtre, Paul Robin, a conquis dans nos contrées et parmi
les milieux anarchistes, d’incontestées sympathies, c’est le «
néo-malthusianisme » et on ne saurait nier qu’il pose un problème des
plus intéressants. Il ne nous semble pas cependant que l’anarchiste ait
beaucoup à s’intéresser à l’un des points qui forment comme un pivot de
la doctrine néo-malthusienne, nous voulons parler de cette loi
« scientifique » qui voudrait que les subsistances diminuassent en
rapport mathématique avec l’accroissement de naissances et qu’à moins
d’une restriction raisonnée de celles-ci, la population du globe périsse
quelque jour d’inanition. Nous sommes partisan de la. limitation
volontaire des naissances mais la perspective invoquée ne nous parait
pas d’actualité; il est même probable qu’au moment de la surabondance de
population redoutée bien des ressources inutilisées aujourd’hui auront
été mises en valeur. D’ailleurs, quelles statistiques valables peut
fournir une production non point basée sur les besoins de la
consommation, mais bien réglée sur l’avidité de la spéculation. Enfin,
nous estimons les anarchistes suffisamment intelligents pour se mettre à
l’abri, au moment voulu.
Sous cette importante restriction, nous
nous accordons avec le néo-malthusianisme en ce qui concerne sa
propagande en faveur de la libre maternité laissée à la volonté de la
femme procréatrice et sa diffusion des méthodes anticonceptionnelles.
Nous le sommes pour plusieurs raisons :
1° Les anarchistes n’ont aucun intérêt à
voir se perpétuer les espèces dégénérées et tarées, en voie de
décomposition psychologique. Il convient, croyons-nous, d’encourager la
propagande néo-malthusienne dans tous les milieux dont il s’agit. de
quelque prétexte qu’on se serve pour l’y introduire;
2° Certains anarchistes trouveront leur
intérêt personnel à user des procédés anticonceptionnels, qui leur
assureront la liberté sexuelle, la possibilité de l’expérimentation
sensuelle, l’essai d’unions plus ou moins durables. En dehors de ces
considérations, il est inadmissible que d’un coït passager il puisse
résulter pour l’anarchiste-femme une maternité non désirée comme on ne
saurait comprendre qu’une relation sexuelle unique fasse envisager à un
anarchiste-homme la responsabilité d’une paternité. Il convient que
celui des deux qui sait avertisse celui qui ignore ; c’est d’une élémentaire loyauté;
3° L’anarchiste ne procréera ou
n’engendrera qu’exceptionnellement : sa vie est une expérience dont les
vicissitudes promettent d’être trop accidentées ; son activité de
critique-destructeur, sa propagande de pionnier-éducateur menacent de
lui prendre trop de temps pour qu’il puisse — hors exception — se
consacrer avec fruit aux soins d’une progéniture qui, dans tous les cas,
ne dépassera jamais un ou deux enfants. Si ses aspirations le poussent
du côté de l’éducation, s’il chérit spécialement l’enfance, il est assez
de par le monde de petits êtres délaissés, abandonnés, ou même dont
leurs parents ne peuvent matériellement se préoccuper pour qu’il en
rencontre suffisamment, utilise ses tendances et fonde un établissement
spécial, une « école anarchiste » où son énergie pourra se dépenser
pleinement.
Si l’anarchiste se déclare pour la
maternité librement désirée et librement consentie, c’est qu’il apparait
de toute évidence que c’est à la femme, à la procréatrice, à la mère de
décider quand elle veut enfanter, de choisir le procréateur de son
enfant — que peut être autre que son compagnon habituel — et de renoncer
à donner la vie à un germe éclos contre son intention.
Une propagande spéciale aussi, que
certains ont voulu présenter comme une panacée à tous les maux c’est le
« naturisme anarchiste ». Pris dans son acception rationnelle, envisagée
comme l’ont fait les Tolstoï, les Carpenter, les Crosby, le « naturisme
» attire la sympathie dans sa tendance générale à réagir contre le
machinisme à outrance et la fièvre désordonnée qui mène l’homme
contemporain. Des « naturiens extrêmes » voudraient biffer tous les
progrès scientifiques et nous ramener à ce qu’ils dénomment « l’âge d’or
», au temps des voyages à cheval, des métiers à main ou à bras et des
bateaux à voile.
Certes, il serait malvenu de nier la
laideur et la nocivité des villes industrielles, la puanteur de leur
atmosphère épaissie. Rien d’écœurant comme les hautes cheminées de ces
usines qui inondent de fumée un paysage ravissant. Rien de moins
[esthétique que ces immenses bâtiments à six étages dont les façades
profilent le long des artères des grandes cités leur désespérante
monotonie. S’ensuit-il qu’il faille faire fi de l’acquis scientifique,
des moyens rapides de fabrication, « revenir en arrière », en un mot?
Qui le penserait? L’anarchiste préférera
l’express à la diligence, la charrue a vapeur a la charrue antique,
l’es plus récents métiers au métier Jacquard et ainsi de suite. Plus son
développement intellectuel grandira, plus sa vie s’intensifiera, plus
aussi il sentira la nécessité de réduire au strict minimum le temps
exigé pour la fabrication des utilités les plus nécessaires au
fonctionnement purement physique de son corps. Les « naturiens »
objectent vivement que dans la a société future» personne ne se trouvera
qui condescende à remplir certaines besognes sales, repoussantes ou
difficultueuses, tels les métiers de vidangeur, de mineur ou même de
chauffeur de locomotive; le travail, dans ladite société future, étant
volontaire et non imposé.
Voici ce que répondra l’anarchiste :
1° Que la « société future » demeure
dans un devenir hypothétique; qu’en l’attendant, ne pas se servir des
progrès acquis serait placer l’anarchiste dans des conditions
d’infériorité qui rendraient impossible sa vie de réaction contre lé
milieu. Dans la « société présente », seule intéressante pour l’instant,
l’anarchiste, au contraire, poussera au maximum l’emploi des moyens
scientifiques ou autres destinés à lui procurer plus de force et à
économiser son temps ;
2° Qu’à l’heure où se réalisera la «
société anarchiste » des découvertes nouvelles, entrevues déjà, auront
transformé l’état des choses. L’électricité qui fournit force, chaleur,
lumière et qui se peut obtenir avec bien moins d’efforts que la houille
permettra, sans la fatigue actuelle, d’accomplir des travaux beaucoup
plus rudes, d’actionner des machines-outils automatiques bien plus
perfectionnées sans doute que celles que nous connaissons. Il faudra
compter avec les engins de toute sorte existants et dont il ne restera
qu’à actionner le fonctionnement. Les détruira-t-on ?
3° Que sans travail imposé, il ne sera
pas difficile de trouver des camarades — et en grand nombre —
qu’attireront, par exemple, l’impression typographique, la conduite des
machines, leur construction, l’application pratique et la recherche de
nouvelles inventions. D’autant plus que le surmenage ayant cessé, la
production inutile ayant disparu, les travaux s’effectueront à l’aise,
en des locaux vastes, aérés, agréables, sans presse aucune, véritables
récréations. Croit-on qu’on rencontrera une quelconque difficulté à
recruter des conducteurs de locomotives électriques ou des fabricants
d’appareils de précision ? On ne produira plus pour des spéculateurs
avides, des exploiteurs sans vergogne ou d’insouciants consommateurs, on
œuvrera pour des camarades et dans la perfection de son œuvre on
puisera son plaisir individuel. Ce que l’anarchiste réclame, c’est la
pleine liberté pour les camarades naturiens d’exposer, de répandre leurs
idées, de se grouper entre eux. Autorité et exploitation disparues, il
est à présumer que nombre de camarades préfèreront, pendant un temps
plus ou moins long, ou encore par intervalles, la vie paisible de la
campagne, sur les flancs de la montagne ou au bord de l’Océan, à
l’existence des villes. Mais les grandes agglomérations n’existeront
plus; point élevées, spacieuses, plaisantes, les maisons n’abriteront
qu’un très petit nombre d’habitants unis par les liens d’une étroite
affinité. Ils préféreront — pensons-nous — pour ne prendre qu’un
exemple, le confortable de l’éclairage et de la chaleur électrique à la
torche résineuse et au charbon fumeux.
La tendance « naturienne » apparaît
sympathique en tant que considérée comme réaction contre le surmenage
fiévreux, insensé de l’industrialisme et du commercialisme spéculateurs.
Mais que cette tendance prétende représenter l’anarchisme, c’est ce qui
ne saurait se concevoir.
Une spécialité plus récente et qui a
fait montre d’expansion, dans les milieux anarchistes, c’est la
propagande en faveur des langues internationales, idiomes seconds ou
auxiliaires, en particulier « l’espérantisme ».
Il se peut que l’espéranto corrigé,
modifié, simplifié, ramasse assez d’adhérents pour être adopté et
compris par un million d’individus, mais une longue réflexion nous a
amené à modifier des opinions, point vieilles cependant, et à nous
demander si le temps passé à une étude de ce genre — dans l’état actuel de la société
— n’était pas du temps dérobé à la propagande, à la vie, à l’activité
anarchistes. Nous présumons que la langue internationale, auxiliaire,
l’idiome second se formera naturellement par la fusion du vocabulaire
international déjà pratiqué, et qui compte une dizaine de mille de
termes scientifiques, philosophiques, sociologiques, de noms propres,
etc., avec la langue parlée, au moment voulu, par le plus grand nombre
d’êtres humains. Est-ce qu’au lieu d’un langage artificiel, sujet à des
concurrences inévitables, à des enthousiasmes rapidement éteints, le
simple bon sens n’indique pas le choix d’un idiome vivant, tel l’anglais
parlé par tout le monde commercial, compris dans tous les ports, mêlé,
si l’on veut au français compris parle monde littéraire et artistique,
sous réserve d’une révision orthographique, d’une simplification de leur
prononciation, d’un allègement de certaines locutions archaïques ou
idiotismes particuliers.
En fin de compte, on peut se demander si
le temps consacré à apprendre et à pratiquer soit l’espéranto, soit
telle autre langue artificielle à base essentiellement néo-latine — par
exemple la « neutral » ou l’ « universal » que pour notre part nous
préférons à l’ « espéranto » — vaut celui employé à l’acquisition et à
la pratique de l’anglais, de l’allemand, du japonais, du russe ou
simplement du danois ou du malais ? L’anarchiste de plus, demeure
perplexe à la vue de certains camarades se spécialisant en cette branche
et craint qu’à force de se mêler avec les bourgeois espérantisants, ils
en viennent à oublier effectivement qu’espérantisant ou non, quiconque
veut le maintien du système actuel d’autorité ou d’exploitation est «
l’ennemi ».
XIX
APPENDICE
ESQUISSE PROBLÉMATIQUE D’UNE “SOCIÉTÉ ANARCHISTE”
De la société future. — Description hypothétique d’un « monde d’où la souffrance évitable aurait disparu ».
Critique ou démolition, éducation ou
défrichement, rien de positif : activité entièrement négative. Il nous
semble entendre se résumer ainsi les objections du lecteur parvenu au
terme de ce livre, puis formuler une question dernière : « Vous autres
anarchistes, ne nourrissez-vous aucune conception, même lointaine, d’une
« société anarchiste », d’un monde basé sur l’absence de domination, de
spéculation, d’exploitation, d’une société futures ? »
Nous aimons fort peu personnellement à
parler d’une Société Future ? Non seulement, c’est une idée qui a été
exploitée et qui peut nourrir son homme tout comme l’exploitation du
Paradis nourrit le prêtre, mais elle présente cette ressemblance avec le
Paradis que la description de ses merveilles exerce une influence
Soporifique, engourdissante, sur qui en entend la description; elle fait
oublier l’oppression, la tyrannie, le servage présent; elle affaiblit
l’énergie, elle émascule l’initiative.
Quelle preuve avons—nous que jamais
Société Future se réalisera? A titre de fantaisie littéraire, nous
allons cependant essayer de décrire ce qui nous paraîtrait répondre le
plus exactement à notre hypothèse d’une « Société anarchiste ». Mais
encore qui prouve que cette vision s’adapte jamais à la mentalité, à la
volonté générale ? Pour qu’elle se transforme en réalité, il faudrait
que les espèces en Voie de dégénérescence, les catégories dirigeantes et
les catégories dirigées aient délivré le globe de leur présence. Or,
cela ne peut sortir du domaine des probabilités. Et nous ne nous sentons
pas le droit, alors que les anarchistes exigent de vivre leur vie
aujourd’hui de les assoupir aux accents d’une musique mélodieuse et
douce, nous ne nous sentons pas le droit de les orienter vers une
conception déterminée d’une société anarchiste. C’est, le moment venu,
l’état des choses et le niveau des mentalités qui dictera les assises de
ce régime nouveau.
Pourtant, toute hypothèse qu’il demeure,
tout songe qu’il apparaisse, toute vision enfouie dans la brume du
devenir que nous le considérions nous-mêmes, le rêve que nous jetons sur
le papier semble être le but vers lequel s’acheminent les esprits les
plus éclairés, les cœurs les plus sensibles et si jamais Cité de Liberté
et d’Harmonie s’édifie, c’est grâce aux jalons dont la propagande
anarchiste aura semé la roule que l’atteindront les hommes.
Supposons donc, lecteur curieux, que le
soleil se soit levé sur la « société anarchiste » et que tu sois un
témoin « émerveillé » — naturellement — d’un spectacle dont tes yeux ne
pourront se repaître. Ne t’imagines point que tu te trouveras en
présence de sauvages incultes, vêtus de peaux de bête, aux cheveux
embroussaillés, végétant péniblement grâce à quelques racines déterrées
ça et là. Tu te trouveras en présence d’êtres libres et bons. forts,
sains et beaux, jouissant de tout ce que le cerveau humain a pu imaginer
en fait d’utilités, de commodités et de récréations. Plus de codes, de
constitutions, de parlements, de prisons, de casernes, mais une
atmosphère d’indépendance incomparable !
Tu ne te trouveras pas non plus en
présence de paresseux ni de parasites, car normalement nul n’est
paresseux que lorsque le travail est une peine. Pour rééditer une
expression sublime de Fourier, le travail sera devenu une attraction,
une joie, un délassement. Point pressés par le surmenage, point menacés
par les exigences du maître, du patron, ayant à leur disposition les
moyens les plus perfectionnés, les hommes travailleront avec goût, avec
sérieux, avec amour. Répartis selon leurs aptitudes et leurs aspirations
dans les diverses branches du labeur humain, ils seront sans cesse à la
recherche de nouvelles inventions, de procédés nouveaux, destinés à
améliorer, à perfectionner la dualité, l’aspect, la valeur des produits
sortis des machines ou de leurs mains. Ils œuvreront par plaisir
personnel tout en œuvrant pour la satisfaction des besoins communs.
« Sans organisation ? » — Sans désordre,
avec le minimum de méthode compatible avec la liberté d’expansion de la
vie de chacun et de tous. Certaines branches du travail humain
exigeront plus de méthode que d’autres : ce sera à ceux employés dans
cette branche particulière de déterminer dans quelles conditions doit
s’accomplir leur labeur. Calculer, éviter la besogne superflue ne
signifie pas centralisation, n’implique point direction ou commandement.
Chaque groupe établira lui-même, après entente avec les autres et
examen de la situation générale, sa quote-part d’utilité productive,
mais c’est de l’unité-production que partira l’entente et ce n’est point
le centre-administration qui imposera ses décisions.
Inévitablement, on aura choisi la
méthode la plus pratique et la plus rapide afin d’en avoir fini, au plus
tôt avec la question économique : celle-ci résolue par quelques heures
de travail, chacun se hâtera de rejoindre le groupe d’affinités
intellectuelles ou éthiques où sa vie pourra. se développer le plus
amplement. Que de groupes d’étude ou d’application tu apercevrais,
curieux lecteur: scientifiques, philosophiques, artistiques,
littéraires, affectifs. — Ici on poussera jusqu’à ses dernières limites
l’étude de la biologie; là, des explorateurs voudront déchiffrer
jusqu’aux derniers secrets de la constitution du globe. Tel groupe se
confinera aux recherches ethnologiques ou linguistiques; tel autre
sondera les immensités célestes et essaiera d’entrer en relations avec
les habitants des terres planétaires; tel groupe encore s’appliquera à
l’impression ou à l’édition de thèses audacieuses destinées à soulever
les discussions les plus passionnantes. Tel groupe enfin se consacrera à
la préparation, à la variation, au raffinement des récréations de toute
espèce : récitations, théâtre, art, danse, fêtes voluptueuses. Quelques
groupes naturiens, habillés de peaux non travaillées, s’acharneront à
cultiver leurs champs à la bêche, à passer l’Atlantique en barque et à
voyager à dos de mulet, cela sans que nul ne les en empêche.
Les groupes seront légion et un même
individu fera partie de plusieurs groupes, les quittera, y reviendra, en
formera lui-même de nouveaux. Ici on pratiquera la liberté sexuelle la
plus absolue, tous seront à toutes et toutes se donneront à tous; là
règnera la polyandrie et là-bas la polygamie librement et volontairement
consenties et pratiquées; ailleurs ce sera l’unicité. Constants et
volages seront satisfaits. Grâce à une limitation rationnelle des
naissances, l’enfant trouvera dès le berceau abondance d’occasions de
progresser et devenir lui-même : sa vie économique lui sera assurée et
la mère, éducatrice naturelle, pourra se consacrer en toute
tranquillité, tout en contribuant à la production commune, au
développement de l’enfance de sa progéniture volontairement voulue, peu
nombreuse, d’ailleurs.
Point de propriété. Machines,
instruments, moyens de vivre, appartiendront à tous et il ne viendra à
personne l’idée de frustrer qui que ce soit des objets formant
prolongement de sa personnalité. Point de valeur, puisque tous les
produits auront leur utilité.
Point de voleurs, puisque plus de
propriété. — Point de faux-monnayeurs, puisque plus d’argent. — Point de
jaloux, puisque plus de pénurie d’affections. — Point de criminels,
puisque plus d’occasions de commettre le meurtre.— Point d’oppression ni
de violence, puisque respect absolu de la liberté et de la personne
d’autrui.
Les maladies auront disparu en très
grande partie, en même temps qu’auront disparu l’entassement, la misère,
les privations, la malpropreté. La douleur morale aura fait place au
bonheur que procure la poursuite, l’abondance et le renouvellement des
expériences. .
Nous t’envions, lecteur curieux, car si
tu jouissais de cette scène, tes yeux auraient vu ce qu’ont souhaité
voir tant de prophètes, tant de martyrs, tant d’initiateurs, ce qu’ils
ont dû se contenter, sous mille formes, de proclamer, de prédire, de
prévoir — le but des aspirations de tous les pionniers d’idées :
UN MONDE D’OU LA SOUFFRANCE ÉVITABLE AURA DISPARU.
Shawn P. Wilbur
Shawn P. WilburChercheur indépendant, traducteur et archiviste.
https://www.libertarian-labyrinth.org/anarchist-individualism/e-armand-quest-ce-quun-anarchiste-1908/
PreviousE. Armand, “James L. Walker and the Philosophy of Egoism” (1946)
Émile Armand
Émile Armand est le pseudonyme d'Ernest-Lucien Juin, un militant de l'anarchisme individualiste, né le 26 mars 1872 à Paris et mort le 19 février 1963 à Rouen.
Biographie
Fils d'un ancien Communard, il est polyglotte mais n'ira jamais à l'école. Il entre en 1890 dans l'Armée du salut. Il démissionne de son poste d'officier salutiste en 1897. Son humanisme chrétien se transforme progressivement en anarchisme chrétien suite à des lectures telles Les temps nouveaux de Jean Grave. Il s'inspire en grande partie de Léon Tolstoï et de Benjamin Tucker
et aussi de Walt Whitman et Ralph Waldo Emerson. Il a déjà des idées
divergentes sur les sujets de la violence et de l'illégalité. Enfin, ces
idées ont aussi été modulées par les écrits de Friedrich Nietzsche et Max Stirner. Selon lui, les milieux anarchistes pouvaient voler, contrefaire ou être proxénètes.
À partir de 1902, il devient d'abord communiste libertaire, mais rapidement s'engage définitivement pour l'anarchisme individualiste. En 1911, il signe Le petit manuel anarchiste individualiste. Vers 1912, il décourage la violence
dans ses écrits. Ses publications se veulent révolutionnaires en
encourageant les anarchistes à vivre dans le présent et à ne pas
attendre pour obtenir ce que le futur leur réserve.
À partir de 1922, il reprend le journal L'En-Dehors qu'il fera paraître pendant 17 ans.
Toute sa vie, il publie de nombreux articles, brochures et journaux. Ses livres les plus connus sont L'initiation individualiste anarchiste qu'il publie en 1923, et La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse publié en 1934. Il collabore au travail de Sébastien Faure[1] dans le livre L'Encyclopédie Anarchiste.
Citations
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« Ce qui importe, c'est de
défendre l'individu contre l'Homme, l'indécrottable suiveur,
l'incurable superficiel, l'éternel grégaire. »
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- (L'Unique, no 34, novembre 1948)
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« Chaque homme ou femme
disposant de sa vie sexuelle, et ce sans restrictions ni réserves, il ne
peut y exister théoriquement de jalousie. Pratiquement, cependant,
l'absence de jalousie ne se réalise qu'à condition que l'atmosphère
éthique qui baigne ce milieu soit révolutionnaire, quant à la conception
de la liberté de l'amour. »
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- (La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse, 1934)
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« La camaraderie qui
n'inclut pas les manifestations amoureuses est une camaraderie tronquée.
L'hospitalité d'où est absente le sexualisme est mutilée. »
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- (Lettre à A. Colomer, 1925)
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Bien que le socialisme
collectiviste, le socialisme scientifique se targue d’origines récentes
et que le communisme, accomplissement du socialisme, ne prétende
parfois remonter au début du XIXe siècle, il est hors de
doute que les différentes écoles socialistes comptent de nombreux
précurseurs, surtout parmi les sectes chrétiennes du Moyen Âge. En
France, en Allemagne, au Pays-Bas et ailleurs ont abondé les socialistes
ou communistes qui prétendaient tirer des idées évangéliques leurs
idées d’égalité économique, de mise en commun de la richesse collective.
Ils ont d’ailleurs des successeurs contemporains. Les épisodes
historiques auxquels Albigeois, Vaudois, Anabaptistes, Niveleurs et bien
d’autres encore ont attaché leur nom et dû de passer à la postérité en
sont une preuve suffisante ; au temps de Cromwell, Winstanley le
piocheur rédigeait une charte collectiviste.
(...)
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”
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D’ailleurs, l’idée
d’égalité économique a toujours persisté, latente, parmi les chrétiens
hétérodoxes : c’est une tradition qui paraît remonter loin, à
l’agglomération judéo-chrétienne de Jérusalem qui, au lendemain de la
disparition du fondateur du christianisme, se constituait en groupement
collectiviste volontaire. Légende, peut-être, qui ne ferait que prouver
l’ancienneté de la tradition. Quoi qu’il en soit, la forme scientifique
du collectivisme ou du communisme contemporain n’est qu’une adaptation
économique à l’esprit des temps actuels du christianisme, surtout du
catholicisme. Sous une terminologie différente le socialisme et le
christianisme préconisent l’amour entre les hommes, tous les hommes,
qu’ils appellent chacun et tous au banquet de la vie sans réclamer
d’effort autre qu’une adhésion extérieure à un programme, nous allions
dire l'obéissance à un credo. C’est avec raison qu’on a pu qualifier le
socialisme : « la religion du fait économique ».
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- L’Initiation individuelle anarchiste (1923), partie 1.8. "Les origines du socialisme. Les précurseurs socialistes".
Informations complémentaires
Notes et références
- Pédagogue libertaire à l’initiative de l'école La Ruche en 1904, école libertaire (fermée en 1917) et initiateur de l’Encyclopédie anarchiste en 1925. Pour Sébastien Faure, l’enfant n’appartient ni à Dieu ni à l’État, ni à sa famille, mais à lui-même.
- 1910, Sébastien Faure, "La contrainte ou la liberté ?"
Bibliographie
- Le petit manuel anarchiste individualiste, 1911
Journaux
Voir aussi
Liens externes