« L’appel au peuple » ne doit pas
être une menace pour la démocratie ; au contraire, il peut inspirer un
manuel pratique pour redonner à l’action publique son efficacité et sa
légitimité. La France s’est enfermée dans un droit dit « Potemkine » :
lois bavardes, mille-feuille juridique, autorités indépendantes qui
bloquent des choix locaux pourtant assumés, faisant ainsi prévaloir le
formalisme sur la finalité. Dans une société horizontale, informée,
plurielle, comment est-il alors possible de gouverner des individus ?
Le manuel pratique consiste à fixer des objectifs simples, à savoir
rapprocher la décision du terrain, tester, publier les résultats et
révoquer ce qui ne fonctionne plus. Référendums locaux, libre
utilisation des données personnelles, investissement dans les outils
informatiques : les mécanismes sont nombreux permettant de ne plus
échoir dans une administration informelle des masses.
Robin Rivaton,
Entrepreneur et
essayiste Membre du Conseil scientifique et d’évaluation de la Fondapol
Vincent van Gogh, La salle de danse d’Arles, 1888
Rarement mot aura été aussi flou que celui de « populisme ». La
République romaine s’est construite sur une tension institutionnalisée
entre le Sénat et des magistratures plébéiennes, censées protéger la
plèbe et faire entendre la voix du peuple contre l’aristocratie. Mais le
populisme n’atterrit dans les colonnes des journaux britanniques qu’en
1891 et dans les journaux français qu’en 1907. Dans le premier tiers de
sa courte histoire, le populisme désigne alors des mouvements ruraux, narodniki dans la Russie tsariste, People’s party
dans le sud des États‑Unis, visant à des réformes agraires, allant du
partage de la terre jusqu’à la dérèglementation des monopoles du
transport en passant par des politiques monétaires expansionnistes pour
favoriser l’accès au crédit. Des destins comme celui du général
Boulanger – aujourd’hui présenté comme étant à l’origine du populisme1
– n’ont jamais été qualifiés comme tels par les journaux de l’époque
qui titrent sur « le boulangisme », « le césarisme plébiscitaire », « le
démagogue ». Le populisme est un sous‑genre littéraire dans les années
30, années voulant en finir avec les figures névrosées de la littérature
bourgeoise pour leur préférer la vie banale des gens du peuple. Le
manifeste du roman populiste est signé d’un auteur inconnu, Léon
Lemonnier, professeur d’anglais, dans le périodique L’Œuvre et avec le
soutien d’André Thérive.
Dans les années 50, des aventures politiques comme celles de Juan
Perón ou Pierre Poujade sont essentiellement désignées par le nom de
leur porteur : péronisme ou poujadisme. Poujade se revendique populiste
comme une façon de conjurer l’étiquette « d’extrême droite », de «
fascisme élémentaire », que certains éditorialistes tentent de lui faire
porter. Ce n’est que bien plus tard après leur chute, en 1955 pour
Perón, 1957 pour Poujade, que la science politique va reprendre le mot
populisme pour désigner des leaders charismatiques qui court-circuitent
les partis traditionnels et les corps intermédiaires. La montée en
puissance des partis de droite radicale et d’extrême droite dans les
années 70 va élargir le mot dans son acception actuelle : une référence
au peuple pensé comme une entité homogène en opposition aux élites –
qu’elles soient politiques, administratives, judiciaires, économiques –
et/ou aux immigrés. Le populisme est alors, dans le dernier tiers de son
existence, un terme négatif, presque injurieux, générique, se
confondant avec la démagogie et l’autoritarisme, menaçant la démocratie
libérale. Lorsqu’un économiste comme Daron Acemoğlu tente de modéliser
économétriquement le populisme, il vise les populistes de gauche en
Amérique latine2. La victoire de Donald Trump en 2016 va concentrer son usage à droite de l’échiquier politique.
Mais ce décalage entre le peuple et l’élite politique n’est pas
toujours qu’une vue de l’esprit. Un chercheur allemand a ainsi tenté de
comprendre l’écart entre le positionnement politique des électeurs et
celui des parlementaires. Il arrive à la conclusion que dans presque
tous les pays, quel que soit le système de représentation, le
parlementaire médian se situe à un écart‑type plus à gauche que
l’électeur médian3.
Pas étonnant, dès lors, que des mouvements politiques commencent à s’en
revendiquer, de Gérald Darmanin, soulignant « la séparation entre le
peuple et les élites »4,
sans oser endosser le mot, lui préférant celui de « populaire », à
Naomi Klein affirmant le besoin d’un « populisme écologique »5.
Il est temps d’ouvrir un nouveau chapitre du populisme, de redéfinir
le concept, de comprendre les facteurs favorisant l’émergence de ce
sentiment, et de trouver des solutions pour l’atténuer. Les électeurs du
bloc populiste peuvent être de parfaits démocrates. Et même les
électeurs tentés par des aventures autoritaires le sont souvent pour des
raisons d’efficacité. Notons que l’on sonde rarement les électeurs sur
leur souhait de soutenir un pouvoir populiste, signe évident du
caractère polysémique du terme. Si un tiers des jeunes Britanniques se
déclare prêt à soutenir un pouvoir autoritaire, c’est à la condition que
ce dernier puisse prendre des décisions plus rapidement6.
Un autre sondage montrait que 52% des 13-27 ans jugent que le
Royaume-Uni serait un meilleur pays si un dirigeant fort n’avait pas à
s’embarrasser du Parlement et des élections7.
C’est la même tentation autoritaire que l’on observe dans certains
mouvements de gauche au nom de l’urgence climatique. Si le bon populisme
pouvait être autant étatiste, un État fort et interventionniste qui
fonctionne, que libéral, un État réduit qui laisse la place à la
société, il est temps de faire confiance à la « compétence morale du
peuple » comme l’avait proposé Raymond Boudon dans sa note éponyme pour
la Fondapol en 20118.
Le manuel pratique est une politique qui prend au sérieux
l’intelligence des citoyens et s’oblige elle-même à des résultats
vérifiables. Il ne s’agit ni d’un culte du peuple, ni d’un rejet des
institutions, mais d’un manuel précis : formuler des objectifs simples,
mesurables et datés ; laisser les moyens ouverts par défaut ; rapprocher
la décision du terrain via la subsidiarité ; prévoir des voies
d’équivalence pour l’innovation ; publier les coûts d’exécution et les
délais réels ; stabiliser les règles, puis les ajuster à cadence
déterminée d’avance. Le manuel pratique traite les adultes en adultes :
moins de prescriptions de moyens, plus de redevabilité sur les résultats
; moins de gestes symboliques, plus d’essais-erreurs transparents ;
moins d’incantations nationales et de concepts, plus d’expériences
locales opposables et comparables. Son critère de succès n’est pas la
quantité de normes, mais la qualité d’exécution, mesurée publiquement et
contestable par référendums et audits ciblés. C’est, au fond, une
politique d’alignement des intérêts : l’État gagne quand les citoyens
constatent que les promesses se traduisent en effets, et qu’ils peuvent
contester sans devoir casser le système.
Notes:
1. Bertrand Joly, Aux origines du populisme. Histoire du boulangisme (1886-1891), CNRS Éditions, 2022.
2. Daron Acemoğlu, Gerorgy Egorov et
Konstantin Sonin, “A Political Theory of Populism”, MIT Department of
Economics, Working Paper No. 11-21, 3 août 2011 [en ligne].
3. Laurenz Guenther, “Political
Representation Gaps and Populism”, University of Toulouse Capitole –
Toulouse School of Economics, 16 mai 2024 [en ligne]. Aussi, dans un
récent sondage Ipsos sur plus de 9.800 électeurs au Royaume-Uni, en
France, aux États-Unis, en Espagne, en Italie, en Suède, en Croatie, aux
Pays-Bas et en Pologne, les Français sont 60% à se déclarer
insatisfaits du fonctionnement de leur démocratie, record des pays
interrogés [en ligne].
+
4. TF1 Info, Entretien de Gérald Darmanin, 2024 [en ligne].
5. Naomi Klein, « Nous avons besoin d’un populisme écologique », Reporterre, 12 mars 2024 [en ligne].
6. Adam Smith Institute, “Young Britons and
Authoritarian Preferences: Fast Decision-Making over Democratic
Process”, Londres, 12 août 2025.
7. Channel 4, Gen Z: Truth, Trust and Trends, 4 février 2025.
8. Raymond Boudon, La compétence morale du peuple, août 2011, Fondapol [en ligne].
Partie 1
La divergence entre bureaucratie et technocratie
L’État moderne est l’enfant de la bureaucratie au sens wébérien du
terme, faisant prévaloir la règle, la norme et la technocratie, et
recherchant l’effectivité de l’action par l’expertise technique. Ces
dernières années, l’État a raté la révolution digitale par manque de
compétences internes, ce qui a conduit à une perte de substance de la
technocratie au profit de la bureaucratie et à la prévalence du
formalisme sur la finalité.
1 - La complexification de la norme
L’inflation normative croissante de nos sociétés est un fait avéré. La
loi remplace la confiance naturelle des communautés qui s’élargissent à
l’échelle de sociétés complexes où les interactions se multiplient. La
norme enfle, se durcit, coûte plus cher à exécuter, puis bouge trop
vite. Les quatre phénomènes se combinent. Ils ne progressent pas
toujours ensemble, mais leur somme finit par saturer les organisations.
a. Stock de règles
Le signe le plus évident de complexification est la quantité de
normes en vigueur et la densité de leurs relations. Ce n’est pas
seulement compter des pages. C’est l’ensemble des articles, codes,
décrets, arrêtés, directives transposées, circulaires, normes techniques
référencées et jurisprudences. La complexité naît quand le corpus
s’épaissit et surtout quand ses pièces se croisent. Un texte renvoie à
un décret, lui-même suspendu à un arrêté, lequel convoque une norme ISO
et un guide méthodologique. L’acteur qui veut bien faire doit parcourir
ce labyrinthe.
Trois moteurs font grossir ce stock :
– l’empilement, quand on ajoute sans jamais élaguer ;
– la souveraineté multiple, avec des couches européennes et nationales qui se répondent sans toujours s’aligner dans le temps ;
– la spécialisation technique, qui transforme une obligation de
résultat en cahier des charges détaillé. Si le nombre de mots dans les
directives européennes est stable à 4 millions depuis 2009, celui dans
les autres régulations a été multiplié par 2,59.
S’y ajoute la judiciarisation : chaque contentieux engendre une précision, et la forêt s’épaissit.
Notes:
9. Jonas Herby, ’’UE regulatory volume has doubled since the Treaty of Lisbon’’, European Policy Information Center, 7 juin 2024 [en ligne].
b. Limitation des choix
Le stock seul ne dit pas tout. On peut avoir mille pages très
ouvertes, ou cent pages étouffantes. Entre alors le caractère plus ou
moins restrictif du contenu. Il mesure la fermeture des options, le
degré de prescription des moyens. Les textes se trahissent vite : verbes
impératifs, listes fermées, seuils multiples, autorisations
conditionnées à un faisceau de pièces. Deux logiques s’affrontent. Soit
on fixe un objectif vérifiable et on laisse les moyens, avec garde-fous
et audits. Soit on décrit la manière exacte de faire, au nom de la
sécurité ou de l’égalité de traitement. La seconde voie rassure sur le
court terme et réduit la variance, mais elle fige toutefois
l’innovation.
Dans un bâtiment, interdire tout matériau hors catalogue bloque des
solutions pourtant plus performantes. Dans les données personnelles,
accumuler des consentements formels sans se demander s’ils améliorent
réellement la confidentialité fabrique de la friction plus que de la
confiance. La bonne question n’est pas le nombre d’articles mais les
possibilités d’innovation proposées.
c. Coût d’exécution
Vient ensuite le coût d’exécution, celui que paient les acteurs pour
se conformer. Il ne se résume pas à des heures-hommes. Il additionne du
temps, un logiciel, des audits, des services externes, des formations,
parfois des équipements. Il inclut aussi le délai, ce tueur silencieux
de valeur : un mois d’attente en autorisation peut coûter bien plus cher
qu’un formulaire. Ce coût n’est pas neutre. Pensons à la CSRD10 ou la CS3D11qui
font peser tout le travail sur les entreprises qui doivent ensuite
assurer leur vérification avec les commissaires aux comptes. Les
obligations périodiques pèsent comme des coûts fixes récurrents.
L’empilement de contrôles non coordonnés réclame des équipes de
conformité entières, même lorsque le risque traité est modeste. Ainsi,
le coût de la conformité est de plus en plus important et réduit
d’autant les ressources disponibles pour des tâches productives.
Et l’on sous-estime toujours les effets de seuil : la règle qui
déclenche un régime lourd au-delà d’un chiffre d’affaires pousse
certains à ralentir volontairement leur croissance.
Notes:
10. La CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive)
est une directive de l’Union européenne qui établit un nouveau cadre de
reporting des entreprises cotées ou non, ETI, PME ou grandes
entreprises. Elle encadre la publication d’informations
extra-financières sur les dimensions environnementales, sociales et de
gouvernance (ESG). L’objectif visé est de mettre en place un reporting
extra-financier standardisé au niveau de l’Union européenne.
11. La CS3D (Corporate Sustainability Due Diligence Directive)
est une proposition de directive de la Commission européenne visant à
créer un cadre transparent exigeant des grandes entreprises pour
qu’elles fassent preuve de diligence raisonnable dans leurs propres
activités et celles de leurs fournisseurs.
d. Instabilité et interprétabilité
Reste l’instabilité, souvent négligée alors qu’elle ruine tout le
reste. Une règle exigeante mais stable est maîtrisable. Une règle plus
souple d’apparence mais mouvante est toxique. L’instabilité, c’est la
vitesse de réécriture des articles, l’empilement de dérogations et de
reports, la valse des lignes directrices, les contradictions entre les
différentes autorités, la jurisprudence qui fait un revirement sans
préavis. Elle naît de cycles politiques courts, de transpositions sous
contrainte de calendrier, d’innovations techniques qui poussent des
administrations à communiquer par foires aux questions successives. Le
coût est massif : reconfigurations informatiques en série, formations
vite caduques, gels de projets dans l’attente de la version finale,
anticipations surinterprétant le texte. Réduire cette instabilité n’est
pas aisé mais des seuils et tolérances explicites peuvent être proposés,
tout comme des clauses de sortie pour revenir au régime normal après
une urgence.
La norme n’est pas un bloc. Elle vit dans des mots ouverts
raisonnables, dans des renvois à des standards techniques évolutifs, et
dans des silences que l’administration ou le juge comblent. Cette
porosité est utile. Elle permet d’adapter une règle à des cas
particuliers sans tout réécrire. Mais au-delà d’un certain seuil,
l’ambiguïté n’est plus de la souplesse, c’est de l’incertitude. Et
l’incertitude appelle des doctrines, puis des contentieux, puis des
arbitrages qui déplacent et confortent de facto le pouvoir normatif vers les juges.
Ces quatre forces n’avancent pas en parallèle, elles se nourrissent.
Le stock grossit, on ajoute des cas particuliers, la restriction monte.
La restriction élève les coûts en multipliant les tâches obligatoires et
les preuves. Les coûts alimentent la demande de soupapes et
d’exceptions qui, mal gérées, créent de l’instabilité. L’instabilité, à
son tour, déclenche de nouvelles précisions et renvoie donc du stock
supplémentaire.
Une étude a mesuré le coût économique des lois mal rédigées en Italie
en combinant l’analyse textuelle de 75.000 lois, soit 97 millions de
mots, et de 620.000 arrêts de la Cour de cassation et cours inférieures
sur la période 2004-201712.
Elle construit un indice de qualité de rédaction, longueur et structure
des phrases, clarté lexicale, renvois croisés, puis observe que plus
une loi est ambiguë, plus la probabilité de divergence entre
juridictions inférieures et Cour de cassation augmente, signe
d’incertitude juridique. Exploitant la réforme juridique italienne de
2012 qui a redécoupé les ressorts judiciaires, certains identifient le
coût de cette incertitude sur les entreprises : un écart-type
supplémentaire réduit la croissance annuelle d’environ 1,2 point et le
taux d’investissement de 1,3 point, tout en accroissant les provisions
de précaution. Ils estiment que le PIB par tête serait aujourd’hui ~5%
plus élevé si les lois étaient rédigées avec la clarté de la
Constitution, les deux tiers de la perte s’étant accumulés en vingt ans13.
Notes:
12. The Economist, « Court closures. An overdue reform of Italy’s judicial system », 18 août 2012 [en ligne].
13. Giommoni Tommaso, Luigi Guiso, Claudio Michelacci et Massimo Morelli, ’’The Economic Costs of Ambiguous Laws’’, CESifo Working Paper n° 11929, Munich, version du 8 juin 2025 [en ligne].
2 - L’ineffectivité croissante de la norme
La principale critique émise aujourd’hui contre l’État, les dirigeants
politiques et le processus démocratique qui les porte au pouvoir est
l’absence de résultats. Ce gouffre entre une norme de plus en plus
présente et l’absence d’effets concrets, au-delà de leur caractère
bénéfique pour la société, contribue fortement à dégrader la légitimité
de l’État. D’autant plus que si la norme est ineffective, elle n’en est
pas moins coûteuse et lourde pour ceux qui y sont assujettis.
a. Des objectifs abstraits
Un objectif général sans cible chiffrée, sans trajectoire
sectorielle, ni seuils opposables, ne pilote rien. « Neutralité », «
zéro », « sobriété » ne suffisent pas. La norme n’existe que lorsque des
budgets mesurables par secteur, des jalons annuels et un périmètre
clair existent. Le zéro artificialisation nette14
est l’exemple de la loi dont l’objectif est inatteignable, dont
l’entrée en vigueur est repoussée d’un an et dont les exemptions
débutent seulement deux ans après son adoption.
Auparavant, la norme donnait des objectifs concrets, compréhensibles
par tous : un nombre de logements, une vitesse sur route, une
rémunération horaire. Désormais elle implique des objectifs abstraits et
nécessite de bâtir l’instrument de mesure en même temps que l’objectif.
Par exemple, le carbone dans l’atmosphère correspond certes à une
réalité physique mais sa mesure est une politique publique en soi avec
autant d’effets de seuils, de choix de paramètres, de calibrage
d’instruments. La définition des bornes de chacune des classes du
diagnostic de performance énergétique, dit DPE, de A à G, est un
exercice purement théorique qui a été démenti par des études sur la
consommation réelle15.
Notes:
14. Haut-Commissariat à la Stratégie et au Plan, Rapport Objectif « zéro artificialisation nette » : quels leviers pour protéger les sols ?, 23 juillet 2019 [en ligne].
15. Conseil d’analyse économique, « Le
diagnostic de performance énergétique : un outil à fiabiliser, un levier
à mieux exploiter », Focus du CAE n° 103, 10 janvier 2023 [en ligne].
b. Contrôle impossible
Le contrôle aujourd’hui passe par la maîtrise de la donnée et donc
des outils informatiques. Or l’État a des compétences informatiques
beaucoup trop limitées.
L’épisode de la coupure des ENT après 20 h est un bon cas d’école
d’un État qui, faute de solution technique simple, choisit
l’interrupteur général. Au printemps 2025, après les vagues de menaces
et d’usurpations d’identité passées par les messageries scolaires, la
ministre de l’Éducation nationale annonce la suspension des mises à jour
dans Pronote, École Directe et les ENT entre 20 h et 7 h, ainsi que le
week-end, au nom d’un « numérique raisonné » et d’un droit à la
déconnexion. Or cette décision est prise depuis la rue de Grenelle sans
concertation réelle avec les établissements ni avec les collectivités,
pourtant responsables d’une partie des ENT. Elle révèle deux impasses.
D’abord, les fonctions supports du ministère n’ont pas su exiger des
éditeurs une fonctionnalité évidente de différé d’envoi qui aurait
permis de laisser travailler les équipes tout en retardant la réception
par les élèves et les familles. Ensuite, on traite un problème de
sécurité et de charge émotionnelle par une mesure uniforme, au lieu de
durcir l’authentification et de cibler les flux à risque.
L’État, en outre, a peur des sujets traitant des libertés fondamentales pour construire des outils de contrôle fiables.
Si l’autorité ne peut pas auditer seule les systèmes, données et
algorithmes, elle finit par sous-traiter le contrôle à celui qui est
contrôlé ou à des vérificateurs tiers. Le premier enjeu est la mise à
l’échelle de cette profession nouvelle. Une obligation qui suppose des
compétences, des auditeurs et des systèmes inexistants à l’échelle
requise est inapplicable. C’est le cas d’audits de cybersécurité,
obligatoires pour des sous-traitants d’entités essentielles au titre du
règlement sur la résilience opérationnelle numérique dans le secteur
financier (DORA)16 ou la directive NIS 2 sans vivier d’auditeurs qualifiés.
En outre, quand les enjeux deviennent importants, les dérives qui
peuvent en découler aussi, et les vérificateurs tiers doivent à leur
tour être contrôlés. C’est le cas des diagnostiqueurs en charge du DPE
qui produisent un document engendrant désormais des conséquences
financières importantes, une variation du prix des biens ou une
interdiction à la location, et dont le risque de corruption incite à
vouloir réguler la profession.
Cela explique l’appétit pour les outils faciles comme la fiscalité.
C’est l’instrument le plus aisé à vérifier, celui pour lequel
l’administration a le plus développé les outils de suivi et pour lequel
les individus ont le plus de risques à frauder. La taxe sur la valeur
ajoutée (TVA) est un excellent exemple de collecte sous-traitée aux
entreprises.
Notes:
16. JO de l’Union européenne, Règlement (UE) 2022/2554 du Parlement européen et du conseil
du 14 décembre 2022 sur la résilience européenne numérique du secteur
financier et modifiant les règlements (CE) n° 1060/2009, (UE) n°
648/2012, (UE) n° 600/2014, (UE) n° 909/2014 et (UE)
c. Mesure falsifiable
Dans la mesure où la norme poursuit des objectifs abstraits avec des
formules de calcul complexes, modifier un seul facteur peut changer
radicalement les résultats même si le sous-jacent n’a pas changé.
Déplacer une frontière statistique ou une fenêtre temporelle peut
également suffire à améliorer l’indicateur. Ainsi le passage d’un
coefficient d’énergie primaire de 2,3 à 1,9 aura pour conséquence la
sortie d’environ 850.000 logements, principalement chauffés à
l’électricité, du statut de passoire énergétique (classe F ou G du DPE)
parmi les 4,8 millions que comptait le parc de résidences principales à
cette date.
Cela participe à la critique de l’appareil statistique. Le manque de
transparence de la donnée publique devient rapidement suspicieux.
d. Sous-estimation des effets adverses
Voir le monde par les désalignements d’intérêts plutôt que par
l’oppression organisée éclaire mieux la plupart des blocages. Les
acteurs poursuivent des objectifs rationnels mais locaux, sous
contraintes d’information, d’incertitude et d’incitations mal calibrées.
En découlent tragédie des communs, effets de silo, loi de Goodhart et
jeux principal-agent. C’est l’idée de Thinking in systems de
Donella H. Meadow qui montre que les comportements des systèmes
découlent principalement de leur structure interne et non d’événements
extérieurs. On ne pollue pas parce qu’un cartel l’ordonne, mais parce
que le coût est externalisé. Un hôpital prescrit trop si l’acte est
payé, un média surexpose le scandale si la publicité rémunère le clic,
un élu surinvestit le court terme si le cycle électoral le sanctionne
vite. La loi portant évolution du logement, de l’aménagement et du
numérique (Élan) a ainsi ouvert la possibilité d’obtenir des bonus de
constructibilité pour les autorisations d’urbanisme17.
Les maires ne les ont pourtant jamais accordés parce que leur intérêt
n’est pas tourné en faveur de la construction. Le remède n’est pas moral
mais institutionnel : redessiner les contrats, publier les données
utiles, créer des engagements crédibles, aligner des intérêts. La
question clé n’est pas qui louvoie, mais quelles règles font que, sans
se parler, des individus produisent un résultat collectif souhaitable.
La réaction des acteurs peut être duale : certains, conformistes,
vont devancer la loi, comme ces communes pouvant difficilement mesurer
l’artificialisation des sols , et vont donc aller au-delà des objectifs
de réduction ; d’autres, contestataires, vont contourner la règle.
Les Britanniques utilisent par exemple Garry’s Mod,
soumettant le visage d’un personnage de jeu vidéo en train de faire les
gestes ou expressions demandées pour passer une vérification d’identité18.
Parfois, des dispositifs conformes peuvent déjouer l’esprit de la règle
et produire l’inverse de l’effet recherché. Beaucoup de bannières
cookies respectent à la lettre le règlement général sur la protection
des données (RGPD) avec une bannière d’information et des boutons
Accepter/Refuser, mais manipulent le choix : « Tout accepter » en un
clic, « Tout refuser » caché derrière trois sous-menus, contrastes de
couleurs asymétriques, options « consentir ou payer » aux prix hors de
proportion. Le consentement est obtenu par un biais incitatif (nudge),
et non librement. Au Royaume‑Uni, l’anti-blanchiment est parfois
appliqué de façon maximaliste : demandes d’identification volontairement
redondantes et clôtures de comptes jugés risqués, au point que le
Trésor et la FCA ont dû rappeler à l’ordre pour préserver l’inclusion
financière19. Le dispositif est conforme au texte, mais contredit l’objectif de proportionnalité.
Pour compenser, l’État pense pouvoir manipuler les individus ou les
entreprises en investissant dans la communication en promouvant des
labels et dans la publicité. En 2022, 196 campagnes nationales ont été
déployées, pour un montant de 218 millions d’euros. Les achats d’espaces
flambent 319 millions d’euros entre 2018 et 2022, 465 sur 4 ans pour le
nouveau marché20.
Les collectivités locales ne sont pas en reste. Quant à la Caisse
nationale d’Assurance maladie, elle a lancé une procédure de mise en
concurrence pour 120 millions d’euros de budget média21.
Ce budget en augmentation croissante semble largement performatif.
D’ailleurs, le Premier ministre Sébastien Lecornu a décidé de suspendre
jusqu’à la fin de l’année 2025 l’engagement de toute nouvelle dépense de
communication par les ministères, les agences et opérateurs de l’État, à
l’exception des campagnes liées à la santé publique et aux recrutements
de la fonction publique22.
Enfin, les acteurs optimisent l’indicateur, pas l’objectif. Au Royaume-Uni encore, dès 2004, la cible des urgences NHS (National Hearth Service)
voulait que 95% des patients soient admis, transférés ou sortis en
moins de quatre heures après leur arrivée. Des hôpitaux ont optimisé
l’indicateur plutôt que le soin : maintien de patients en ambulance pour
retarder l’horodatage d’entrée, tri requalifié en observation hors
périmètre, unités tampon créées pour stopper le chronomètre. Le taux
s’améliorait, sans gain réel de prise en charge. La rétention en
ambulance pour retarder le déclenchement de l’horloge explose : les
transferts supérieurs à une heure passent de 2% en 2019 à 18% en 2022.
En 2023, NHS précise que la prise en charge par les services d’ambulance
ne compte pas comme temps mort, signe que ce contournement est
désormais traité. En France, dans la Règlementation environnementale
2020, la décarbonation, mesurable, devient l’objectif, au détriment
d’éléments non calculés tels que la qualité du logement. Ainsi les
balcons, alors qu’ils sont très recherchés et avec un fort bénéfice,
disparaissent car ils ajoutent du carbone23.
Notes:
17. RT-RE-bâtiment, Les réglementations du bâtiment, Bonus de constructibilité, dérogation de hauteur et documents d’urbanisme, 5 décembre 2023 [en ligne].
18. Theodore McKenzie, ’’People Are Using Garry’s Mod to Circumvent the UK Censorship Law”, 80 Level, 31 juillet 2025 [en ligne].
19. Governement UK, Anti-money laundering and countering the financing of terrorism: Supervision Report 2023-24, 13 mars 2025 [en ligne].
20. Service d’information du Gouvernement (SIG), « Le service d’information du Gouvernement », Rapport de la Cour des comptes, Communiqué de presse, 11 janvier 2024 [en ligne].
21. BOAMP, Avis de marché n°
24-41006 du 8 avril 2024, « Conseil, média planning et achat d’espaces
publicitaires pour la Caisse nationale de l’Assurance Maladie », 8 avril
2024 [en ligne].
22. Le Monde avec AFP, « Sébastien Lecornu
annonce le gel des frais de communication de l’État jusqu’à la fin de
l’année », 23 septembre 2025 [en ligne].
23. Ministères de la Transition écologique, de l’Aménagement du Territoire, des Transports, de la Ville et du Logement, Communiqué de presse,
Remise du rapport Rivaton sur la RE2020 : Valérie Létard ouvre une
nouvelle phase d’ajustement et de concertation, 10 juillet 2025 [en ligne].
3 - La dérive anti-démocratique
La complexité normative n’est pas un simple problème de lisibilité :
elle modifie la structure même du pouvoir. À mesure que le droit
s’épaissit, le centre de gravité de la décision se déplace de la sphère
politique soumise à l’exercice démocratique vers des juges et acteurs
privés capables de défendre leurs intérêts. Le citoyen perd prise, et
les réformes structurantes deviennent presque impossibles.
a. La réforme incrémentale
Une norme dense et ramifiée agit comme un système immunitaire contre
les réformes de rupture. Dans un environnement où chaque secteur dépend
d’une multitude d’autres, la moindre modification entraîne des effets en
cascade, qu’ils soient fiscaux, sociaux, industriels ou
environnementaux. Les coûts d’adaptation par les parties concernées sont
élevés et cela augmente les coûts irrécupérables en cas de retour en
arrière, poussant les acteurs à défendre le texte même s’il dessert
leurs intérêts de long terme. Les gouvernements, craignant le coût
politique d’une transition brutale, préfèrent des micro‑ajustements
successifs qui laissent l’architecture intacte. Résultat : on ne refait
plus un système, on le rafistole, ce qui fige les structures obsolètes
et reporte indéfiniment les bénéfices d’une refonte.
L’Energiewende24
allemande, par exemple, souffre notamment d’une accumulation de
dispositifs et de subventions, sans refonte complète du marché
électrique, générant coûts élevés et incohérences.
La Règlementation environnementale 2020, RE 202025,
finit par transformer les entreprises régulées, qui ont dépensé
beaucoup d’argent pour s’adapter, en défenseurs du statu quo du système,
dans la mesure où les changements bénéfiques sont trop éloignés dans le
temps par rapport à l’horizon temporel d’individus et d’organisations
plus court-termistes.
Notes:
24. Que l’on traduit par transition énergétique.
25. Ministères de la Transition écologique, de l’Aménagement du Territoire, des Transports, de la Ville et du Logement, Réglementation environnementale RE 2020 [en ligne].
b. La capture de la réglementation
Quand la norme est volumineuse et technique, seuls les acteurs
disposant d’un accès privilégié et de moyens d’analyse peuvent
véritablement influer sur son contenu (insiders). Le processus
normatif devient un champ de bataille invisible, où l’issue dépend moins
du débat public que de la capacité à insérer des amendements, notes
techniques ou clauses interprétatives. Plus la matière est complexe,
plus la barrière à l’entrée est haute pour les nouveaux acteurs. La
régulation finit par protéger ceux qui savent déjà la manipuler.
La concertation, de plus en plus présente, se transforme en sélection
naturelle au profit des mieux dotés en expertise et en réseaux
politiques ou des plus motivés, comme sur le projet d’arrêté modifiant
le facteur de conversion de l’énergie finale en énergie primaire de
l’électricité relatif au diagnostic de performance énergétique26,
où une boîte mail reçoit librement des contributions. Certaines de ces
consultations sont même restreintes à quelques parties prenantes. Si ces
dispositifs de concertation sont intéressants, ils ne font que refléter
les opinions extrêmes, peu éclairantes sur l’opinion médiane, et
peuvent être ensuite utilisés pour tenter de discréditer la décision
politique.
Notes:
26. JO, Arrêté du 13 août 2025 modifiant le
facteur de conversion de l’énergie finale en énergie primaire de
l’électricité relatif au diagnostic de performance énergétique [en ligne].
c. Le pouvoir d’interprétation
Adopter et promulguer une loi n’est que la première étape ; c’est sa
traduction opérationnelle qui détermine son effet réel. Entre le texte
voté, puis adopté et son application, il existe un gouffre rempli de
décrets, circulaires, formulaires, normes techniques. Dans la pratique,
l’essentiel du pouvoir d’application réside dans les ministères et
directions techniques, qui peuvent accentuer, atténuer ou détourner
l’intention initiale. Cela nourrit les critiques sur l’État profond (deep state).
Au-delà des décrets en Conseil d’État, le Secrétariat général du
Gouvernement reçoit les projets de décrets, vérifie qu’ils ont bien la
base légale, qu’ils respectent la lettre de la loi, qu’ils ne créent pas
de droits ou d’obligations non prévus, mais ce contrôle ploie face au
flux normatif. Le Parlement suit de loin cette phase de mise en œuvre.
Ce décalage rend le pouvoir exécutif — et parfois même l’échelon
administratif subalterne — plus influent que le législateur.
La loi Climat et résilience de 2021 était par exemple largement
programmatique : plus de 140 textes d’application (décrets, arrêtés,
circulaires) ont été nécessaires pour la rendre opératoire27,
et certains de ces textes ont, en pratique, resserré ou différé la
portée de mesures pourtant votées par le Parlement. C’est le cas du
décret du 2 mai 2022 sur l’expérimentation « Oui Pub » qui n’a retenu
que 13 territoires, et non les 15 initialement annoncés. De même, les
décrets pris pour appliquer l’article 114 sur le verdissement des
plateformes de transport ont précisé la nature des données à
transmettre, les échéances et les modalités de mise à disposition,
resserrant de fait la latitude laissée par la loi. Enfin, la liste des
communes littorales concernées par l’adaptation au recul du trait de
côte a été fixée plusieurs années après la loi, par un décret de juin
2024.
Ensuite, dans un système complexe, l’interprétation judiciaire de la
loi devient décisive. Des textes imprécis, contradictoires ou trop
ambitieux donnent aux juges un pouvoir discrétionnaire important : ce
sont eux qui déterminent la portée réelle des règles. Parfois, la
justice considère qu’une application stricte créerait des effets
disproportionnés et choisit de neutraliser la sanction, même si la
lettre de la loi l’impose. On peut par exemple penser à la relaxe de
militants écologistes au nom de l’« état de nécessité ». Cela revient à
déplacer la production normative du Parlement vers le prétoire. La loi
Élan28 a ainsi durci les recours abusifs contre les autorisations d’urbanisme et la Commission Rebsamen29
pour la relance durable de la construction de logements avait proposé
de les sanctionner encore plus. Néanmoins, le bilan est maigre : très
peu de juridictions ont effectivement condamné des requérants pour abus.
Selon les tribunaux, il ne peut pas y avoir de comportement abusif
lorsque le requérant a un intérêt à agir30 et/ou lorsqu’il est un voisin immédiat du projet31.
Notes:
27. Sénat, Rapport d’information n° 624 (2023-2024), Bilan annuel de l’application des lois au 31 mars 2024, déposé le 22 mai 2024 [en ligne].
28. Loi n° 2018-1021 du 23 novembre 2018 portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique [en ligne].
29. Gouvernement, Rapport Rebsamen – Commission pour la relance durable de la construction de logements – Tome 1, 22 septembre 2021 [en ligne].
30. CAA Lyon, 28 juin 2022, n° 21LY02806.
31. CAA Nantes, 6 octobre 2023, n° 22NT03777.
d. Le fait du prince : la dérégulation par l’exception
Quand la procédure ordinaire est trop lente ou trop entravée, le
pouvoir exécutif recourt à un régime dérogatoire pour agir. La
multiplication des lois d’exception ou ordonnances devient le seul moyen
d’atteindre des objectifs dans des délais raisonnables. Cela renforce
la dépendance aux arbitrages individuels, affaiblit la prévisibilité du
droit et normalise la sortie des cadres démocratiques. L’exception se
transforme en outil de gestion courante. C’est le cas de la
reconstruction de Notre-Dame pour laquelle une loi permettant de
contourner le droit de l’urbanisme et des marchés publics a été
nécessaire32.
L’objectif de zéro artificialisation nette de 2021 a été rapidement
assorti, en 2023 puis en 2024, d’un régime dérogatoire pour des projets
d’intérêt national ou européen.
Au Danemark, le ministre de la Défense a suspendu d’importantes lois
environnementales relatives aux conditions de travail et à l’aménagement
du territoire afin d’accélérer la construction et l’exploitation de la
future usine de la société d’armement ukrainienne Fire Point à Vojens,
près de la base aérienne de Skrydstrup33.
Notes:
32. Assemblée nationale, Projet de loi pour
la conservation et la restauration de la cathédrale Notre-Dame de Paris
et instituant une souscription nationale à cet effet, T.A. no 318, 16
juillet 2019 [en ligne].
33. Arbejderen, ’’Ukrainsk våbenfabrik skal ikke overholde dansk lovgivning’’, 8 septembre 2025 [en ligne]
Partie 2
La montée d’une société horizontale et compétente
La dynamique inverse, plus souterraine, est la montée d’une société plus
informée, plus outillée, plus horizontale. Les asymétries d’information
qui justifiaient jadis l’autorité unilatérale s’érodent. L’accès massif
au savoir, la diffusion des outils numériques puis de l’IA générative,
la hausse du niveau d’éducation et des compétences techniques, l’attente
de transparence et de redevabilité et enfin la généralisation des
méthodes d’itération dans le monde de l’entreprise, obligent à réviser
la manière de gouverner et d’exécuter.
1 - L’information accessible et traitable
L’accès à Internet et aux services en ligne est devenu quasi
universel en France et en Europe. En 2024, 94% des ménages de l’Union
européenne disposent d’un accès à Internet ; 70% des citoyens de 16 à 74
ans déclarent avoir interagi en ligne avec une administration au cours
des douze derniers mois. L’usage quotidien du mobile, la messagerie et
l’achat en ligne sont devenus des pratiques majoritaires, ce qui déplace
les attentes vis-à-vis des services publics et privés. 94% des Français
consultent le site internet ou utilisent l’application de leur banque,
principalement pour suivre l’évolution des comptes, contrôler leurs
dépenses, gérer les transactions. Ils sont aujourd’hui 79% à avoir
téléchargé au moins une application bancaire34.
La diffusion de l’IA générative s’ajoute à cette progression de
l’accès au savoir. 45% des Français y auraient recours chaque jour35. Autrement dit, la capacité à trouver, résumer, comparer et vérifier n’est plus réservée à des professionnels de l’expertise.
Ce mouvement s’appuie sur une réalité plus profonde : le niveau
d’éducation a fortement augmenté au fil des générations. En France, la
part des 25-34 ans faiblement diplômés a été divisée par plus de deux
par rapport aux 55-64 ans ; la proportion de diplômés du supérieur dans
la jeune génération a franchi la barre des 49% en 2020. Cela change la
relation à l’autorité : on demande des preuves, des données, des
explications intelligibles.
Il est donc inexact de décrire le public comme peu rationnel. En
économie publique, un cadre de lecture désormais classique, hérité de
Gary Becker, postule au contraire que les individus arbitrent en
fonction d’incitations, de coûts attendus et de probabilités. Ainsi la
théorie économique de la délinquance a été formalisée dès 196836.
Le délinquant, ou le criminel, calcule précisément l’espérance de gain
en analysant la probabilité de se faire condamner, la perte associée
(saisie et temps en prison) et les gains de l’activité illégale par
rapport à une activité légale37.
Dans le monde feutré des marchés financiers, émerge ainsi un
populisme actionnarial. Hier, la hiérarchie était claire : investisseurs
institutionnels long terme d’abord, fonds d’investissement ensuite,
investisseurs particuliers en queue38
car coûteux à toucher et peu décisifs. Désormais, les particuliers,
organisés en communautés en ligne, déplacent les cours, financent des
levées de fonds et tolèrent une volatilité plus importante. Les
directions d’entreprises arbitrent en leur faveur et cultivent un
registre politique : clins d’œil médiatiques, proximité avec le pouvoir,
récit identitaire. Parce que ces investisseurs sont moins sensibles aux
valorisations, le marché augmente l’offre qui leur plaît. Au total,
c’est une forme de démocratie actionnariale : l’allocation du capital
reflète davantage la volonté agrégée du public des particuliers, quitte à
rogner le rendement moyen.
Notes:
34. Fédération bancaire française, Communiqué de presse, « Étude FBF-IFOP 2024, ’’Les Français, leur banque, leurs attentes’’ : La banque acteur de confiance », 5 février 2024 [en ligne].
35. Ifop-Talan, Baromètre 2025 – Les Français et les IA génératives, mars 2025 [en ligne].
36. Gary S. Becker, “Crime and Punishment: An Economic Approach.”, Journal of Political Economy 76, n° 2, 1968, p.169–217 [en ligne].
37. Emmanuel Combe et Sébastien Daziano, Lutter contre les viols et cambriolages : une approche économique, Fondapol, mai 2015 [en ligne].
38. C’est-à-dire intervenant tardivement sur les mouvements du marché.
2 - Le refus de la verticalité
La verticalité descendante perd de sa force d’évidence. Les
données comparatives de l’OCDE montrent que la confiance n’est plus une
condition ; elle se gagne sur des livrables concrets et sur la
lisibilité des décisions. La demande de participation, de traçabilité et
de contrôle ex post s’impose, tout comme l’usage des canaux numériques
pour interagir avec l’administration. Le rapport de l’OCDE Government at a Glance 202539
insiste sur trois leviers pour soutenir la confiance : associer les
parties prenantes, renforcer les compétences d’exécution et protéger
l’intégrité de l’action publique.
Cette confiance conditionnelle réactive une grammaire analytique ancienne : Exit, Voice and Loyalty40.
Quand la qualité perçue baisse, les citoyens alternent entre la sortie
(choix d’un autre service, abstention, délocalisation), la voix
(réclamation, recours, mobilisation) et la loyauté. Le numérique abaisse
les coûts d’entrée de la voix et diversifie les formes d’exit, d’où une sensibilité accrue à la transparence, à la redevabilité et aux voies de recours.
Parallèlement, les institutions doivent s’incarner pour rendre des
décisions plus lisibles. Le rôle public tenu par des magistrats du
Parquet national antiterroriste (PNAT) lors d’affaires majeures illustre
cette personnalisation : conférences de presse, explications
procédurales, points d’étape. Il en est de même pour l’émergence
médiatique récente de certains préfets également, prenant la parole au
sujet des mineurs délinquants41 ou sur la montée de l’islamisme42.
Ce n’était pas la norme il y a vingt ans, et cela répond à une exigence
de pédagogie en temps réel plutôt qu’à une logique d’apparat.
D’ailleurs, il n’est pas impossible de relier la récente perte de
productivité du travail au fait que la France est l’un des pays d’Europe
où les employés sont les plus nombreux à déclarer ne pas être autonomes
dans leurs tâches au travail : 60% contre 46% dans le reste de
l’Europe, selon une étude menée par Eurostat en 201943.
Un rapport récent de l’Inspection générale des affaires sociales
soulignait qu’en France, les pratiques managériales apparaissent plus
verticales et plus hiérarchiques que chez ses voisins européens, la
reconnaissance au travail y est plus faible et la formation des managers
plus académique44.
Alors que l’institution militaire était présentée comme l’un des
bastions de résistance de la verticalité, la guerre russo-ukrainienne
permet d’illustrer le refus. Recruter l’infanterie change de nature :
accepter des semaines de tranchées sous la menace de drones tueurs
rebute des citoyens occidentalisés, qui valorisent plutôt des rôles à
forte autonomie, comme les pilotes de drones FPV devenus des figures
héroïques. L’Ukraine, dépendante du volontariat et dotée d’un appareil
coercitif limité, doit donc restaurer la confiance et desserrer la
chaîne de commandement. Outre la formation et l’amélioration des
conditions de vie, elle a créé des soupapes qui contournent la
bureaucratie : une amnistie a notamment permis en 2024 à des déserteurs
de revenir sous délai et Army+, plateforme numérique de mobilité,
autorise des passages d’une unité à l’autre sans l’aval du supérieur45. Les chefs d’unités se retrouvent mis en concurrence, affichant publiquement les plus tyranniques dont les unités se vident.
Notes:
39. OCDE, Rapport Governement at a Glance, 19 juin 2025 [en ligne].
40. Selon le livre d’Albert Hirschman, Exit, Voice and Loyalty, Harvard University Press, 1970.
41. France Inter, « “Deux claques et au lit
!“ : le conseil du préfet de l’Hérault aux parents des jeunes émeutiers
», 3 juillet 2023 [en ligne].
42. Alexandre Brugère, Combattre l’islamisme sur le terrain, Fondapol, mai 2025 [en ligne].
43. Eurostat, ’’Job autonomy and pressure at works statistics’’, septembre 2020 [en ligne].
44. Inspection générale des affaires sociales
(IGAS), « Pratiques managériales dans les entreprises et politiques
sociales en France. Les enseignements d’une comparaison internationale
(Allemagne, Irlande, Italie, Suède) », Rapport n° 2023-128R, tome II, mars 2025 [en ligne].
45. The new voice of Ukraine, “Ukrainian Defense Ministry launches transfer feature in Army+ app’’, 15 novembre 2024 [en ligne].
3 - Une économie d’expérimentation
Dans le secteur productif, l’itération rapide a cessé d’être un
slogan. La méthode agile issue du logiciel – cycles courts, tests sur
utilisateur, déploiements progressifs, mesures d’impact – se diffuse
dans l’industrie et la production matérielle. L’automobile illustre ce
basculement : plateformes électriques modulaires, intégration verticale
des composants, généralisation des mises à jour réduisent les temps de
développement et déplacent une partie de la valeur vers le logiciel. Des
analyses convergentes estiment que les constructeurs chinois sont en
moyenne 30% plus rapides que les acteurs occidentaux pour amener un
modèle sur le marché, et certains viseraient désormais des cycles de
18-24 mois, étant 60% plus rapides.
Cette culture ne se limite pas au privé. L’État français a intégré, à
petite échelle toutefois, des pratiques de prototypage rapide et de
tests utilisateurs avec l’incubateur beta.gouv.fr : services
publics numériques développés en petits lots, mesures d’impact,
ouverture de code et de données, extinction des produits non conformes.
La logique est simple : refuser l’abstraction, aller sur le terrain,
observer, essayer soi-même, ajuster, documenter.
Le domaine militaire valide encore empiriquement cette accélération
du cycle innovation-usage. La guerre en Ukraine a vu l’industrialisation
de micro-innovations, notamment avec les drones. L’armée ukrainienne et
les startups de défense locales entretiennent une
interconnexion particulièrement avancée. L’Ukraine dispose même de
lignes mobiles de production de circuits imprimés directement sur le
champ de bataille.
Cette capacité permet aux unités de produire des cartes électroniques
adaptées chaque jour et ainsi d’éviter les fréquences du brouillage
électronique ennemi. En complément, plusieurs régiments ukrainiens
disposent de leur propre budget innovation dédié spécifiquement à la
collaboration avec les startups locales. Cette proximité entre
militaires sur le front et concepteurs industriels permet de travailler
en mode essai‑erreur et confère aux startups un avantage
décisif pour affiner des solutions pragmatiques. Ainsi, les sondes
vibratoires semblaient une bonne idée pour repérer les pièces
d’artillerie, mais ne fonctionnant que sur batterie, elles exposaient
inutilement les soldats pour leur recharge.
En somme, la société devient plus horizontale parce qu’elle est plus
équipée cognitivement, mieux connectée, plus exigeante sur la preuve et
plus familière des itérations rapides. Les institutions qui
persisteraient à raisonner en logique descendante et en cycles longs se
heurteraient à cette réalité. La réponse n’est pas de substituer la
communication à l’exécution, mais de rendre l’action publique plus
falsifiable au bon sens du terme : objectifs clairs, métriques stables,
dispositifs testés, doctrine versionnée, système de remontée de
l’information (feedback loop) ouverte aux usagers.
Partie 3
La compétence du peuple en pratique
1 - Une véritable démocratie participative nationale
a. Le vote au-delà de la pétition
Tout devient soumis à consultation. Depuis 2022, la plateforme de
participation citoyenne de la Cour des comptes et des chambres
régionales et territoriales des comptes (CRTC) permet à chacun de
proposer des thèmes de contrôle ou d’enquête répondant aux enjeux et
préoccupations actuelles de notre société. Dans le domaine législatif,
les dispositifs participatifs introduits ces dernières années au niveau
national deviennent plus opérants, même si leur parcours institutionnel
reste long. L’épisode le plus révélateur est récent. La pétition
hébergée par l’Assemblée nationale contre la proposition de loi, dite
Duplomb, visant à lever les contraintes à l’exercice du métier
d’agriculteur a atteint des niveaux inédits – franchissant
successivement les seuils de 100.000, 500.000, puis plus d’un million
et, selon les derniers décomptes publics, de plus de deux millions de
signatures certifiées – rejoignant les pétitions « Pour la dissolution
de la BRAV-M », classée par la commission des Lois en 2023 ; « Mehdi
Bassit : pour que les réseaux ne soient plus une arme », renvoyée à la
commission des Affaires économiques ; « Demande de destitution du
président de la République en vertu de l’article 68 de la Constitution
», renvoyée à la commission des Lois en avril 2026. Son effet juridique
direct demeure limité à la possibilité d’un débat, à la discrétion des
instances parlementaires, celui-ci s’étant tenu en commission des
Affaires économiques le 17 septembre 2025.
Cette modalité, bourgeonnante, de démocratie participative est
toutefois extrêmement dangereuse. Alors qu’elle a été créée pour faire
remonter des préoccupations citoyennes au niveau du Parlement, la
pétition populaire devient un moyen de pression sur le juge
constitutionnel ou le président de la République, leur demandant soit de
censurer, soit de ne pas promulguer. Pour la loi Duplomb, le Conseil
constitutionnel a reçu un nombre record de 19 contributions extérieures,
parmi lesquelles associations de médecins, d’apiculteurs, syndicats de
l’agriculture biologique, juristes etc., et toutes appuyant la censure
du texte. Pour autant, deux millions de pétitionnaires, en étant sûr de
la fiabilité de l’outil, restent un échantillon réduit du corps
électoral. Or la complexification des sociétés fait que l’échantillon ne
reflète pas nécessairement la position de l’électeur médian. En Suisse,
50.000 signatures déclenchent un référendum facultatif sur une loi,
100.000 une initiative constitutionnelle : dans les deux cas, un vote a
systématiquement lieu et il est décisoire, dans 89% de cas, 26 sur 235,
avec une décision contraire au souhait des promoteurs du référendum.
b. Le piège de la contestation judiciaire
L’élargissement de la capacité d’ester en justice est souvent
présenté comme une amélioration de nos démocraties. C’est d’ailleurs une
obligation européenne, la Convention d’Aarhus46
et son droit dérivé appelant à une participation et un large accès à la
justice. La contestation devant la Cour de justice de l’Union
européenne (CJUE) et la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH)
s’est largement répandue. Elle a été rejointe par la question
prioritaire de constitutionnalité, sorte de jugement en ultime recours.
La peur de l’État d’être condamné finit par être intégrée. Le politique
construit la camisole dans laquelle il prétend être entravé. Sur la
politique migratoire, le Danemark est ainsi soumis aux mêmes règles
exactes que la France, mais il a une approche très différente qui
consiste à faire voter une loi qui a de fortes chances d’être
sanctionnée et si c’est le cas l’amoindrir, plutôt que de se censurer au
préalable47.
La notion d’intérêt à agir devient la clé de tout. Or certaines
associations se retrouvent ainsi avec un avantage extraordinaire d’un
intérêt à agir général. Le chantier de la ligne à très haute tension qui
doit relier les villes de Cubnezais, en Gironde, et de Gatika, dans le
Pays basque espagnol, a été suspendu dans une ordonnance du tribunal de
Bayonne, à la suite de la plainte déposée par plusieurs associations, le
collectif Stop THT 40 et Sea Sheperd et Défense des milieux aquatiques
(DMA). Et ce, alors qu’une concertation facultative avec le public, les
élus, les associations et les services de l’État avait été menée dès
2017 puis qu’une enquête publique avait été conduite en 2022, complétée
par un avis de l’Autorité environnementale en 2023 qui avait associé des
associations à son comité de suivi48.
Dans le cadre de la justice nationale, l’élargissement de la capacité
d’ester en justice donne des armes puissantes à des individus
déterminés mais parfois très éloignés de la position du citoyen
ordinaire. On le constate aussi dans des mécanismes alternatifs à la
procédure judiciaire comme les médiateurs. Une étude américaine a ainsi
montré qu’en 2015, 84% des 1 223 plaintes enregistrées contre l’aéroport
Washington Dulles, 78% des 8.760 enregistrées contre l’aéroport Ronald
Reagan de Washington et 73% des 4.870 contre l’aéroport international de
Denver émanaient à chaque fois d’un seul domicile49.
L’intelligence artificielle va drastiquement abaisser les coûts liés
aux procédures judiciaires et il nous faut nous préparer à une
saturation des recours juridiques pour bloquer des décisions prises
démocratiquement au nom de l’intérêt général.
Notes:
46. Convention sur l’accès à l’information,
participation du public et accès à la justice en matière
d’environnement. La Convention d’Aarhus donne aux membres du public (les
personnes physiques et les associations qui les représentent) le droit
d’accès à l’information et de participation au processus décisionnel en
matière d’environnement, ainsi que d’exiger réparation si ces droits ne
sont pas respectés [en ligne].
+
47. CEDH, Arrêt Biao c. Danemark, Requête no 38590/10, 24 mai 2016 [en ligne].
48. Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement Nouvelle-Aquitaine, Projet d’interconnexion électrique France-Espagne « Golfe de Gascogne » [en ligne].
49. Eli Dourado et Raymond Russell, ’’Airport
Noise NIMBYism: An Empirical Investigation’’, Mercatus Center, Georges
Mason University, octobre 2016 [en ligne].
2 - Le principe de subsidiarité radicale
a. La décentralisation pour la concurrence
La Constitution française, en son article 72, consacre la libre
administration des collectivités ; le paysage institutionnel offre un
maillage dense – près de 35.000 communes, 101 départements, 18 régions –
mais l’essentiel des choix structurants reste capté par le niveau
central. Retrouver la compétence du peuple consisterait à rapprocher
l’arbitrage des citoyens de leurs externalités réelles : donner aux
communes et intercommunalités, pour les écoles maternelles et
élémentaires, les collèges, les hôpitaux, une totale latitude
d’organisation, et laisser jouer la concurrence horizontale entre
territoires, conformément à l’intuition de Tiebou50
: des préférences locales s’agrègent mieux quand les individus peuvent «
voter avec leurs pieds ». Cela suppose des marges de manœuvre réelles –
sur les standards de service, les formats d’expérimentation et, au
besoin, sur la fiscalité locale – et des voies de sortie visibles pour
l’usager. Dans cette logique, il faut offrir la possibilité d’accepter
ou refuser la norme nationale : des règles ajustables, qui peuvent être
remplacées par d’autres en cas de preuve d’un effet équivalent, plutôt
que des obligations uniformes. Le droit français offre quelques leviers
d’expérimentation, un pouvoir préfectoral de dérogation, des cadres
d’essai sectoriels, mais ils restent extrêmement ténus face au besoin
d’adaptation au local.
Dans cet esprit, voici deux exemples récents venus des États‑Unis.
D’une part, le mouvement soutenu par le Président Trump qui propose de créer des villes libres51
sur le modèle des zones économiques spéciales chinoises (ZES). Elles
ont été l’un des principaux laboratoires de la réforme chinoise : à
partir de 1980, Shenzhen, Zhuhai, Shantou et Xiamen obtiennent des
régimes fiscaux, fonciers et douaniers dérogatoires pour attirer les
investissements étrangers et tester des règles de marché avant
généralisation. Une de ces ZES a même été confiée à un État étranger,
celle de Suzhou, à Singapour.
D’autre part, la règlementation californienne SB 5352
relative à l’intelligence artificielle : l’État de Californie pourra
dire qu’un cadre fédéral (loi, règlement, même simple guidance) est
équivalent ou plus strict que la norme californienne de sécurité IA.
Dans ce cas, l’entreprise pourra choisir de se conformer à ce cadre
fédéral et sera réputée conforme au droit californien tant que ce cadre
reste valable. On n’est donc ni dans la préemption fédérale classique,
ni dans le chacun-pour-soi fédéré, mais dans une dévolution
conditionnelle : l’État ouvre une porte aux entreprises, tout en
conservant son pouvoir de contrôle.
Notes:
50. Charles M. Tiebout, “A Pure Theory of Local Expenditures”, Journal of Political Economy, volume 64, numéro 5, 1956, p. 416-424 [en ligne].
51. Caroline Haskins et Vittoria Elliott,
“’Startup City’ Groups Say They’re Meeting Trump Officials to Push for
Deregulated ’Freedom Cities’”, Wired, 7 mars 2025 [en ligne].
52. LegiScan, California Legislature, Senate Bill 53, Transparency in Frontier Artificial Intelligence Act, chapiter 138, version amendée du 29 septembre 2025 [en ligne].
b. Les référendums ultra locaux
En France, les référendums locaux reposent sur l’article 72-1 de la Constitution par le biais de deux modalités :
– le référendum local décisionnel (CGCT, art. LO1112-1 et suivants),
dans lequel l’assemblée délibérante soumet au vote un projet de
délibération ou d’acte relevant strictement de sa compétence, la
participation devant dépasser 50% des inscrits ;
– la consultation locale, que 10% des inscrits dans une commune et 5%
dans les autres collectivités peuvent déclencher. L’État peut également
organiser, depuis 2016, une consultation locale sur des projets
d’infrastructures ayant une incidence sur l’environnement — mécanisme
utilisé pour Notre-Dame-des-Landes.
Ces outils s’apparentent plus à un veto informel de dernière minute
qu’à des architectures où la voix locale est structurée et anticipable.
Pour contenir le réflexe d’opposition aux nouveaux projets Not in My back Tard (NIMBY)
sans recentraliser, la décision d’urbanisme pourrait être sécurisée par
des référendums locaux bien dessinés : dossier rendu public en amont,
seuil de participation, transparence des contreparties et, surtout, vote
sur des options concrètes (tracé, gabarit, étape de réalisation) plutôt
que sur un oui/non abstrait.
Le Neighborhood planning, que l’on traduit par planification de quartier, est quant à lui un dispositif britannique introduit par le Localism Act
de 2011 destiné à renforcer la participation citoyenne en matière
d’urbanisme local. Ce mécanisme permet aux communautés locales de
proposer et d’élaborer elles-mêmes des plans d’aménagement détaillés de
leur quartier ou de leur commune. Les Neighborhood plans sont
ensuite soumis à un référendum local et doivent obtenir la majorité
simple pour entrer en vigueur. Une fois adoptés, ces plans acquièrent
une valeur juridique contraignante vis-à-vis. des autorités locales,
guidant les décisions sur les nouvelles constructions, l’utilisation des
terrains ou encore la préservation des espaces verts. Depuis son
lancement, plus de 3.000 communautés ont engagé une démarche de Neighborhood planning, avec environ 1.300 plans validés après référendum, couvrant plus de 12 millions de personnes à travers l’Angleterre.
Dans son fonctionnement actuel, le Neighborhood planning mobilise activement les résidents dès le début du processus. Un groupe représentatif local, souvent un parish council53,
conduit les consultations et élabore le projet initial en concertation
avec les habitants. Ces groupes peuvent bénéficier de subventions allant
jusqu’à 10.000 livres sterling afin de financer les études techniques
et consultations nécessaires. Après validation locale par référendum, le
plan devient juridiquement contraignant pour les autorités municipales
et doit être intégré à la politique urbaine locale.
Des projets de texte, visant à améliorer le Neighborhood planning
afin de le faire participer à l’effort de construction, sont en cours
d’instruction. L’un d’entre eux vise à avaliser la surélévation pour
toute une zone résidentielle en motivant les résidents par
l’augmentation de la valeur de leur propriété. Un autre vise à permettre
à des locataires d’un immeuble de logement social, logements qui sont
en général peu denses au Royaume-Uni et plus particulièrement à Londres,
d’initier une opération de redéveloppement avec un promoteur,
l’imposant à la fois aux autorités locales et aux bailleurs sociaux.
Ainsi, l’approche partant du terrain (bottom-up) permet de
surmonter la capture démocratique par quelques minorités agissantes, un
levier intéressant à imaginer en France également.
De son côté, pour répondre à la crise du logement, Israël avait mis
en place deux programmes principaux : Pinui Binui et TAMA 38. Ces
programmes visent à densifier les zones urbaines en remplaçant les
anciens bâtiments par de nouvelles constructions plus résistantes aux
séismes et offrant plus de logements. Les deux programmes reposent sur
un accord entre les propriétaires et les promoteurs afin de surmonter le
phénomène NIMBY et même transformer les propriétaires actuels en
promoteurs du projet. Ces propriétaires actuels, en général d’un petit
immeuble collectif, reçoivent de nouveaux appartements plus grands et
mieux équipés, tandis que les promoteurs peuvent vendre les unités
supplémentaires créées. La plus-value est exemptée de taxes. Pour éviter
les blocages, une majorité qualifiée de deux tiers des propriétaires
est nécessaire pour approuver un projet, réduisant ainsi le pouvoir des
opposants. Pinui Binui, quant à lui, nécessite un processus de rezonage
et s’applique généralement à plusieurs bâtiments adjacents. Ces
programmes ont eu une incidence significative sur le marché immobilier
israélien. En 2023, ils représentaient 37% de la production annuelle de
logements en Israël, et plus de 50% des nouvelles constructions dans des
zones à forte demande comme Tel-Aviv. Les propriétaires, devenus
bénéficiaires directs du développement, sont désormais des moteurs
politiques puissants en faveur de la densification. Malgré ces succès,
des défis subsistent. Les locataires, qui n’ont pas voix au chapitre,
sont souvent expulsés pour faire place aux nouveaux développements. Ce
sujet n’est pas nouveau. En France, lors des travaux d’Haussmann, seuls
les propriétaires expropriés étaient indemnisés. Puis le décret du 27
décembre 1858 a étendu le droit à une indemnisation aux locataires
expulsés, augmentant ainsi considérablement le coût des travaux54.
Notes:
53. Que l’on traduit par conseil paroissial.
54. Yankel Fijalkow, « Une recomposition sociale », Le Paris Haussmann, TDC N°1075, p.22-23 [en ligne].
3 - La confiance dans les incitations individuelles
a. Une conception microéconomique plutôt que macroéconomique
La plupart des politiques publiques échouent quand elles s’adressent à
des agrégats désincarnés ; elles réussissent lorsqu’elles pluralisent
les trajectoires, internalisent des coûts simples à comprendre, et
traitent vite les exceptions.
Mettre fin à l’infantilisation, c’est rompre avec « l’État nounou »
qui présume le citoyen incapable de gérer un risque ordinaire et qui
répond par des microprescriptions. L’infantilisation se reconnaît à
trois traits : elle substitue des règles de moyens à des objectifs
simples, elle généralise des cas extrêmes à tout le monde, elle déplace
la responsabilité du jugement vers des formulaires et des notices. Une
relation de confiance traite les adultes en adultes, fixe des buts
vérifiables, laisse des marges d’action, et n’active la coercition qu’en
cas d’abus démontré. Les exemples abondent. Au Royaume-Uni, l’obsession
réglementaire pour des fenêtres minuscules, au prétexte d’éviter les
chutes, produit des logements médiocres plutôt que des usagers prudents.
En France, un décret impose, à défaut d’eau courante, de fournir trois
litres d’eau par jour et par salarié55
: la règle rassure sur le papier mais fige des situations très
différentes et détourne l’attention du seul enjeu pertinent, l’accès
effectif à une eau potable, fraîche et disponible quand il le faut. La
bonne écriture consiste à formuler des obligations de résultat assorties
de voies d’équivalence : cible d’aération et de sécurité mesurable
plutôt qu’un gabarit de fenêtre, obligation d’accès continu à l’eau
plutôt qu’un volume uniforme, contrôles aléatoires et sanctions
proportionnées plutôt qu’un carcan. Traiter les citoyens en sujets
responsables n’est pas un pari naïf, c’est une condition d’efficacité.
La ludification (gamification) de l’action publique, c’est transformer l’obéissance abstraite en engagement concret grâce à des règles claires, un feedback immédiat et des récompenses visibles. Le numérique aide, mais l’idée dépasse l’écran. En Suède, la Speed Camera Lottery
récompensait les conducteurs respectant les limites en finançant une
loterie avec les amendes des contrevenants. À Singapour, l’application Healthy 365 crédite des bons quand on marche et qu’on mange mieux. En Chine, Ant Forest convertit des gestes sobres en arbres réels plantés. Au Royaume-Uni, Beat the Street fait marcher des villes entières via des bornes RFID (Radio Frequency Identification) et des classements d’équipes. En Allemagne, Stadtradeln
met les collectivités en compétition sur les kilomètres à vélo et le
CO2 évité. Aux États‑Unis, des loteries vaccins montrent qu’un petit
hasard maîtrisé peut servir l’intérêt général. L’Ukraine a gamifié
une partie de son effort de guerre avec un système de points : chaque
cible ennemie détruite et vérifiée par vidéo (soldat, drone, véhicule,
artillerie) crédite une unité, convertible en drones, pièces et
équipements via une place de marché militaire intitulée Brave1 avec son programme Army of Drones Bonus.
Des barèmes publics circulent : environ 6 points pour un soldat, 40
pour un char, jusqu’à 50 pour un lance-roquettes multiple. La clé n’est
pas la gadgetisation, mais un dessein sérieux : objectifs mesurables, opt‑in, règles antitriche, protection des données, évaluation indépendante et extinction si l’effet est nul. Bien conçue, la gamification
aligne mieux les intérêts, rend la norme désirée plutôt que subie, et
construit une culture de résultats partagés, à faible coût coercitif.
Notes:
55. Code du travail, article R4534-143 [en ligne].
b. L’exploitation des données personnelles
Le manuel pratique suppose de réviser la doctrine de l’État sur
l’usage des données : non pas collecter davantage, mais mieux relier des
données utiles pour automatiser ce qui peut l’être (allocations,
pénalités, bonus-malus), avec une supervision humaine là où le droit
l’exige. Le Règlement général sur la protection des données (RGPD)56
encadre strictement les décisions fondées uniquement sur un traitement
automatisé lorsqu’elles produisent des effets juridiques ; il n’interdit
ni l’automatisation instrumentale, ni les systèmes hybrides qui
laissent à l’usager un droit de contestation et de recours.
L’enregistrement vidéo avec la diffusion de caméras surpuissantes en
permanence dans nos poches et leur traitement automatisé grâce à
l’intelligence artificielle laissent la possibilité de mesurer, dans
l’espace public, les effets concrets de ces décisions.
En Inde, l’introduction d’Aadhaar (identité biométrique unique) a
dopé l’accès effectif aux services publics : versements de prestations
par virement direct (DBT), traçabilité des bénéficiaires et paiements
via micro-guichets où l’empreinte digitale suffit pour retirer une
subvention ou une pension. Le gouvernement crédite ce couplage
d’économies malgré une forte montée en charge des ayants droit, en
grande partie grâce au nettoyage des doublons et des fantômes dans les
bases sociales. Au-delà de la distribution des aides, le système a servi
à la bancarisation57
de populations rurales. À l’inverse, en France, l’administration des
impôts refuse toujours de transférer aux bailleurs sociaux les données
de revenus des ménages demandeurs ou occupants d’un logements social58,
alors même qu’ils ont l’obligation de collecter ces informations, leur
occasionnant près de 100 millions d’euros de dépenses annuelles
inutiles. Les citoyens français devraient être propriétaires de leurs
données fiscales et pouvoir les exporter facilement via une API, une
interface de programmation, vers des systèmes tiers. Sur la santé, la
production de ces données étant le fruit d’un investissement collectif,
leur propriété par le citoyen pourrait être sujette à débat.
C’est ici que l’investissement informatique public n’est pas un luxe :
il permet l’individualisation sans arbitraire. L’équipement logiciel de
l’administration française n’est pas à la hauteur de l’exigence que
nous avons pour nos services publics. L’attention qui est mise pour
améliorer les processus en lien avec les citoyens, telle Justif’Adresse,
permettant d’obtenir sa carte nationale d’identité ou son passeport
sans produire de justificatif de domicile par comparaison automatique
avec les bases de fournisseurs d’énergie, a détourné l’attention des
outils à destination des fonctionnaires et contractuels. Fin novembre
2021, plus de 3.000 magistrats ont signé une tribune dans Le Monde59 sur le déploiement de Cassiopée60,
le logiciel métier des services pénaux dans les tribunaux, notamment de
bureau d’ordre des procédures. Les problèmes de conception de l’outil
génèrent un énorme surtravail pour les personnels de justice et une
impression dégradée pour les usagers. Et cet outil s’ajoute à six autres
logiciels différents. Il y a aussi une façon de mener les transitions
entre différents environnements logiciels qui pourrait être améliorée.
Souvent, il s’agit de ruptures brutales qui ne sont pas sans impact.
Winstru a peu à peu été remplacé par le logiciel Cassiopée mais les
dossiers fermés n’ont jamais été transférés sur Cassiopée. Or les
serveurs qui permettent le fonctionnement de Winstru sont déjà hors
d’état, entraînant une perte d’informations. Il y a les grands projets
confiés à des entreprises de service numérique qui deviennent des
gouffres financiers avec de multiples retards comme le logiciel Louvois
(logiciel unique à vocation interarmées de la solde des militaires).
Mais de façon plus surprenante, il existe de nombreux processus
essentiels qui dépendent de logiciels ou de bases de données
vieillissants développés par des entreprises ou des associations de très
petite taille dont l’avenir n’est pas assuré. Service du Premier
ministre, la direction interministérielle du numérique (DINUM), créée en
2019, a pour mission d’élaborer la stratégie numérique de l’État et de
piloter sa mise en œuvre. Devenue plus politique et moins technique,
elle doit être encore renforcée pour devenir un vrai moteur de
productivité pour l’État. Après avoir connu des start-ups d’État, il
semble opportun d’encourager le développement de scale-up61
d’État, des structures de plus grosse taille tout en restant agiles,
capables de produire du code avec des internes comme des externes ou
d’acheter des solutions existantes.
Notes:
56. Voir Bercy Infos Entreprise, Le RGPD mode d’emploi, 7 août 2025 [en ligne].
57. C’est-à-dire à la tendance des banques à
influencer la vie des ménages en leur permettant d’ouvrir des comptes,
afin de drainer de multiples ressources.
58. Voir les documents de la Direction
générale des finances publiques (DGFiP) à ce propos : « Transfert
d’informations entre les bailleurs sociaux et la DGFiP dans le cadre de
l’automatisation de la TH », Cahier des charges [en ligne].
59. Tribune, « L’appel de 3000 magistrats et
d’une centaine de greffiers : ’’Nous ne voulons plus d’une justice qui
n’écoute pas et qui chronomètre tout’’ », Le Monde, 23 novembre 2021 [en ligne].
60. Chaîne applicative supportant le système d’information orienté procédure pénale et enfants.
61. À savoir le changement d’échelle d’une
entreprise et sa capacité à produire plus et à réaliser ainsi plus
d’économies d’échelle, selon la définition de la BPI [en ligne].
4 - La gouvernance agile de l’action publique
La fabrique classique de la norme – longue, séquentielle, peu
observable – est inadaptée dès que les effets de bord sont rapides. Les
administrations qui ont appris à travailler en mode produit, par
itérations visibles, corrigent plus vite et surtout expliquent mieux ce
qu’elles font. En France, le réseau beta.gouv.fr a démontré
qu’une approche par problèmes, adossée à des expérimentations publiques,
peut livrer des services utilisés à grande échelle tout en documentant
coûts, usages et impacts. Au Royaume‑Uni, la Government Digital Service
a installé dès 2011 une culture centrée sur le besoin utilisateur, le
travail en public et des cycles courts. L’exemple de la mairie de San
Francisco – communication très régulière sur les chantiers micro,
démonstrations quotidiennes et retours de terrain – illustre ce que
produit une narration de l’action outillée par des métriques et des
corrections visibles. L’agilité, ici, n’est pas un slogan : c’est la
combinaison d’une liste de tâches (backlog) partagée
publiquement, d’objectifs trimestriels et d’une capacité à publier les
écarts. Cette culture n’est pas neuve. Elle a des racines qui remontent à
l’État bâtisseur des années 70. Il ne faut jamais oublier qu’en 1972,
un observatoire spécialement aménagé permettait alors au public de
suivre en direct l’avancée des travaux de la construction de la centrale
nucléaire de Fessenheim.
La culture du résultat et de la remontée d’information devrait être la norme. La première hotline
municipale a été créée en 1983 à Shenyang. En 1999, le gouvernement
central a standardisé le numéro unique 12345 pour remplacer la diversité
des numéros locaux. En juillet 2017, le gouvernement central a imposé
des règles de standardisation exigeant un fonctionnement 24h/24 et une
réponse aux appels dans les 15 secondes. À Beijing, qui compte plus de
1.700 opérateurs travaillant par rotation, le système a traité environ
150 millions de plaintes au cours des six dernières années. Les taux de
résolution et de satisfaction atteignent près de 97%. Tous les appels
sont traités dans les 15 secondes et la préoccupation, question ou
plainte, doit être examinée dans les sept jours.
5 - La lutte contre les normes hors de la loi
La France a vu prospérer le droit souple : circulaires, guides, foires
aux questions, lignes directrices des régulateurs. Le Conseil d’État en a
progressivement reconnu la justiciabilité
62 puis a ouvert largement le prétoire aux documents de portée générale
63.
C’est un progrès majeur : lorsque l’administration oriente
substantiellement les comportements par la loi molle, les justiciables
doivent pouvoir contester ces documents. Le bon réflexe populiste n’est
pas de supprimer automatiquement les autorités indépendantes – beaucoup
répondent à des engagements européens qui imposent leur existence et
leur indépendance, comme la Commission nationale informatique et
libertés (CNIL), au titre des articles 51 à 59 du RGPD
64
– mais de soumettre leur autorité à la démocratie, notamment locale.
Lorsqu’en 2019, la ville de Nice teste, pendant le carnaval, un
dispositif de reconnaissance faciale sur volontaires limité dans le
temps et avec un objectif de sûreté, la population locale et l’élu
responsable y sont favorables. La CNIL annonce qu’un tel usage n’a
aujourd’hui pas de base légale suffisante en France et qu’elle y serait
défavorable. Un avis ou une prise de position de ce type est en principe
inattaquable dans la mesure où il ne s’agit pas d’un acte faisant
grief. Ce faisant, elle fait prévaloir une conception nationale,
abstraite et très protectrice des libertés sur une préférence locale
explicite. La décision ne vient pas d’un vote, ni d’un juge saisi, mais
d’une autorité non élue, appliquant un standard général qui neutralise
une volonté locale clairement exprimée. Autrement dit : le politique
reprend la main sur les objectifs et les seuils ; l’expertise conserve
sa juste place, mais dans un cadre lisible, contrôlable et contestable.
Notes:
62. Conseil d’État, Société Fairvesta International GMBH et autres, 21 mars 2016 [en ligne].
63. Conseil d’État, GISTI, Décision n° 418142, 12 juin 2020 [en ligne].
64. Voir les articles du RGPD, 2016 [en ligne].
Partie 4
Conclusion
Le manuel pratique dont nous venons de parler prend au sérieux la
défiance contemporaine à l’égard de la société – horizontale, informée,
exigeante – sans la flatter. Il présuppose que l’on confie véritablement
des choix aux échelons proches, que l’on conçoive la norme comme un
contrat portant sur les résultats à atteindre, que l’on parle aux
individus avec des incitations compréhensibles, et que l’on expose le
travail public ainsi : petits livrables réguliers, corrections visibles,
responsabilités locales.
Le résultat n’est pas une démocratie d’opinion, mais bien une démocratie
d’exécution. Là où le droit mou a pris le pas sur la loi, l’expertise
est ramenée devant les électeurs. Là où la pétition numérique a remplacé
le vote, les référendums locaux et les options modulaires sont
installés. Là où l’abstraction normative engendre l’incompréhension et
l’impuissance, des métriques simples et de nouveaux systèmes
d’information sont proposés.
https://www.fondapol.org/etude/contre-la-bureaucratie-la-competence-du-peuple/

B) - Bureaucratie
La bureaucratie désigne, dans la fonction publique, la caste d'individus vivant exclusivement de l'impôt et n'offrant en retour aux contribuables
qu'un service limité voire nul. Dans le langage courant, on distingue
généralement la bureaucratie des fonctions plus opérationnelles. Ainsi :
- le ministère de l'Intérieur en France estime que pour une heure
passée sur le terrain, un agent de police passe sept heures en tâches
administratives. D'autres études aux résultats proches soulignent qu'à
peine un tiers du temps est passé sur le terrain[1]
- alors que l'état des hôpitaux est jugé comme catastrophique, la
France est au troisième rang des pays développés consacrant le plus de
sa richesse à la santé (11 % du PIB[2]), en particulier en raison des 100 000 fonctionnaires affectés à la bureaucratie du ministère de la Santé et à la bureaucratie de l'assurance maladie[2].
Dans le privé, la bureaucratie désigne l'appareil administratif
entourant les fonctions plus commerciales ou opérationnelles de
l'entreprise, avec un sens péjoratif. Tout comme dans le public, le
risque de la bureaucratie pour une entreprise est un risque bien réel, mais fortement nuancé par l'impératif de rentabilité auquel une société doit répondre, là où dans le public la bureaucratie est laissée avec quasiment aucun contre-pouvoir.
Penseurs de la bureaucratie
Le néologisme a été inventé par Vincent de Gournay en 1759 :
« Nous avons en France une maladie qui fait bien des ravages : cette maladie s'appelle la bureaumanie »
— Vincent de Gournay, Propos de 1764, rapportés dans La société de confiance d'Alain Peyrefitte
Le terme n'a été réellement popularisé et théorisé qu'à partir des travaux de Max Weber sur le sujet, publiés en 1922 (Économie et société). En 1946, l'économiste autrichien Ludwig von Mises en publie une analyse détaillée, dans La Bureaucratie[3]. Le démographe Alfred Sauvy introduit lui en 1956 dans La Bureaucratie le terme de « burelain », par analogie avec « châtelain », afin de définir le bureaucrate dans son royaume.
Le sujet devient par la suite un enjeu essentiel des théoriciens du management comme Octave Gélinier et Michel Crozier, qui y consacre de nombreux ouvrages.
Qu'est-ce que la bureaucratie ?
Dans la théorie sociologique,
la bureaucratie est définie comme un système pyramidal hiérarchisé,
avec de nombreuses caractéristiques comme une répartition fine des
tâches et emplois sur des tâches ou micro-tâches délimitées, avec une
organisation qui se veut rationnelle, uniforme et impersonnelle. La
bureaucratie se caractérise par la lenteur, son irrationalité,
l'indécision ou l'aveuglement.
Mais qu'est-ce que la bureaucratie en tant que telle ? C'est
essentiellement un monde dans lequel il est impossible de savoir si les
ressources utilisées sont employées au mieux. Comme les notions de profit,
de calcul économique et donc de satisfaction du client n'y ont pas
cours, il est impossible de connaître l'efficacité réelle d'une
administration, ni même de savoir si cette efficacité existe. Les
fonctionnaires et autres bureaucrates ne supportent jamais
personnellement les conséquences éventuellement négatives de leur
travail. Ils dépendent avant tout de ce que pensent d'eux leurs
supérieurs hiérarchiques. La bureaucratie est donc le règne opaque de
l'irresponsabilité :
« La bureaucratie est un mécanisme par lequel une personne est confortablement coupée des conséquences de ses actes. »
— Nassim Nicholas Taleb, Jouer sa peau, 2018'
La bureaucratie publique se distingue de la bureaucratie privée en ce
qu'elle n'a absolument aucun compte à rendre à ses financeurs (les contribuables), là où la bureaucratie d'une entreprise est (en partie) gardée sous contrôle par l'impératif de recherche du profit et par la concurrence. Pour la bureaucratie publique, les bénéficiaires de coercition et de la spoliation étatique que sont les fonctionnaires,
généralement installée dans des bureaux, d'où son nom, n'ont de compte à
rendre à personne, et aucune concurrence qui puisse remettre en cause
la lourdeur bureaucratique.
Exemples de bureaucratie en France
- Tickets restaurant :
la France interdit le versement sur le compte bancaire des salariés du
montant des tickets restaurant, nourrissant une bureaucratie inutile,
privée, appelée Edenred, Swile, etc.
- Mutuelles et assurance maladie : la France est le seul pays à
cumuler assurance maladie et mutuelles, résultant en une imposante
bureaucratie inutile dont le seul objectif est de justifier sa rente se
perpétuer [2]
Perspective libérale sur la bureaucratie
Pour les libéraux et libertariens, la bureaucratie est la conséquence inévitable de l'action d'un État qui s'éloigne de ses fonctions régaliennes et ambitionne de tout faire, dans une logique d'État-providence.
Si des politiques gestionnaires se succèdent les uns aux autres à la tête de l'État,
aucun ne parvient à vraiment réduire la bureaucratie publique car ne
s'attaquant pas à la cause première : l'expansion incontrôlée de l’État à
tous les champs de la vie. À partir du moment où l'intervention de
l’État dans un champ donné est validée, la bureaucratie aura tout
intérêt à défendre son existence,
Cette tendance de la bureaucratie à entretenir les problèmes
qu'elle est supposée résoudre est bien connue, de longue date.
L'économiste Thomas Malthus, dès le XVIIIe siècle, écrivait ainsi :
« Les lois sur les pauvres créent les pauvres qu'elles assistent. »
— Thomas Malthus
L'un des exemples les plus connus de cette tendance de la
bureaucratie à préserver voire à amplifier les problèmes est l'histoire
des rats de Hanoï sous la colonisation
française. Pour réduire la population de rats et les maladies qu'ils
propageaient, l'administration coloniale français se mit à donner des
primes pour chaque queue de rat apportée dans les bureaux de
l'administration, comme preuve de la mort d'un rat. Las, les Vietnamiens
se mirent à attraper des rats, couper uniquement leur queue et les
laisser repartir (voire de les élever) afin qu'ils se multiplient et
d'avoir encore plus de rats (et donc de subventions)[4]...
De la même manière, les récompenses offertes par l'administration
britannique pour tuer des cobras en Inde aboutirent à augmenter la
population de cobras. Ce que l'on appelle désormais l'effet cobra désigne ces effets secondaires des mesures visant à régler un problème sous-jacent.
Loin d'être un effet pervers occasionnel de la bureaucratie, cet
effet cobra est un effet systématique de toute bureaucratie, qui
trouvera tous les moyens nécessaires, volontairement ou non, pour se
maintenir et défendre sa raison d'être. Cela tient largement au fait
que, derrière la bureaucratie, ce sont des individus. Et qu'un individu
ne sachant que traiter un CERFA donné sera prêt à beaucoup pour
justifier son métier et donc son salaire.
L'analyse de Ludwig von Mises
L'économiste autrichien Ludwig von Mises développe une analyse de la bureaucratie dans son ouvrage de 1944, La Bureaucratie. Comme le rappelle Mises, dans une économie de marché, les signaux de profits et de pertes sont assurés par le mécanisme des prix
et, surtout par la préservation d'un système de propriété privée. Si
les besoins des clients ne sont pas satisfaits, cela ne remet pas en
cause le fonctionnement de l'économie. Donc, lorsque le marché est
remplacé par un tiers, en particulier l'État, pour pallier soi-disant
une défaillance du marché,
alors le profit n'est plus le critère de réussite. Il en résulte des
conflits irréconciliables sur le meilleur usage des ressources limitées.
Cela peut aller jusqu'à la violence indique l'économiste autrichien, Ludwig von Mises[5] et à la création d'une organisation éducative bureaucratique qui évince les économistes favorables à un système de marché[6].
L'analyse de William Niskanen
William Niskanen,
à l'inverse de Ludwig von Mises, développe une approche purement
économique de la bureaucratie. Il utilise le modèle de l'agent rationnel
et maximisateur (homo œconomicus) pour décrire le comportement des bureaucrates.
Selon lui, les bureaucrates agissent rationnellement en
maximisant le budget qui leur est alloué par les législateurs. Or, les
bureaucrates ont des informations que les législateurs n'ont pas, ce qui
les conduit à donner des informations fausses aux législateurs, de
façon à obtenir un budget plus important que nécessaire. Les quantités
de biens et de services collectifs produites étant plus grandes que ce
qui est effectivement désiré par les citoyens, la conclusion de Niskanen
est que la démocratie sociale contemporaine ne peut pas parvenir à un résultat optimal.
Le thème de la bureaucratie est également largement analysé par lécole du Public Choice,
qui souligne comment les intérêts réels visés par les fonctionnaires de
manière large, et les bureaucrates de manière plus ciblée, sont leurs intérêts propres et non un supposé intérêt général. Une illustration humoristique de ces analyses est présente dans la série télévisée britannique Yes Minister.
Les lois de la bureaucratie
Diverses lois empiriques régissent le développement de la bureaucratie :
- la loi de C. Northcote Parkinson affirme que « le travail s’étale de façon à occuper le temps disponible pour son achèvement ». D’après Parkinson[7],
cela est dû à deux forces : le fait qu'un fonctionnaire entend
multiplier ses subordonnés, pas ses rivaux, et la tendance des
fonctionnaires à se créer mutuellement du travail. Laissée à elle-même,
la bureaucratie tend toujours à s'étendre davantage.
- le principe de Peter
affirme que « tout employé tend à s'élever à son niveau
d'incompétence. » Le corollaire est que, « avec le temps, tout poste
sera occupé par un incompétent incapable d'en assumer la
responsabilité. »
- le principe de Dilbert
est une version plus pessimiste encore : « Les gens les moins
compétents sont systématiquement affectés aux postes où ils risquent de
causer le moins de dégâts : l'encadrement. » Les principes de Peter et
de Dilbert expliquent l'évolution des gouvernements vers l'inaptocratie.
- la loi de Max Gammon : « Dans une bureaucratie,
l’augmentation des dépenses sera accompagnée d’une diminution de la
production ». Augmenter les budgets étatiques n'améliore pas les
services pour autant, au contraire.
- la loi de David Friedman :
« Tout ce que fait le gouvernement coûte au moins deux fois plus cher
que ce que coûterait l'équivalent dans le privé. » Elle avait été
formulée auparavant par Emanuel Savas sous le nom de loi de Savas.
Loyd S. Pettegrew et Carol A. Vance énoncent les 7 lois de la bureaucratie de la façon suivante[8]
- Il faut maintenir à tout prix les problèmes, bases du pouvoir (« guerres » contre la pauvreté, contre le réchauffement climatique, contre le travail au noir, guerre contre la drogue...)
- Il faut utiliser les crises pour accroître son pouvoir (exemple : les attentats du 11 septembre 2011)
- S'il n'y a pas assez de crises, en fabriquer (guerres préventives, planche à billets, prétexte du réchauffement climatique...)
- Il faut contrôler l'information tout en prétendant pratiquer l'ouverture
- Il faut s'attirer les faveurs de la presse en prétendant aider les gens (prétexte de la « justice sociale »)
- Il faut s'attirer les faveurs de certains groupes de pression en leur distribuant des privilèges dont le coût est réparti sur ses opposants
- Il faut diaboliser ceux qui affirment que le roi est nu.
Les bureaucrates sont aussi des « bullocrates » (titre d'un livre
écrit par Jean-François Kahn en 2006) : ils finissent enfermés dans leur
bulle et perdent tout contact avec la réalité.
L'influence de la bureaucratie devient parfois tellement prépondérante qu'elle occulte les aspects politiques ou économiques du pouvoir. Quand le pouvoir réel est entre ses mains, on parle alors d'État profond.
Citations
- « L'outil de l’entrepreneur est la création de valeur, celle du bureaucrate est la création de peur. » (Ayn Rand)
- « Quand on n’a pas vu l’administration de l’ancien régime à
l’œuvre, en lisant les documents secrets qu’elle a laissés, on ne
saurait imaginer le mépris où finit par tomber la loi, dans l’esprit
même de ceux qui l’appliquent, lorsqu’il n’y a plus ni assemblée
politique, ni journaux, pour ralentir l’activité capricieuse et borner
l’humeur arbitraire et changeante des ministres et de leurs bureaux. » (Alexis de Tocqueville)
- « Si le gouvernement, un jour, silencieusement, fermait ses
portes, si tous les bureaucrates quittaient sans bruit leurs grandes
salles de marbre, il faudrait aux gens de ce pays un temps assez long
pour commencer à se dire que quelque chose leur manque, ou même pour
savoir que les bureaucrates sont partis. » (Ronald Reagan, Écrits personnels)
- « La bureaucratie, avec les développements excessifs qu'elle a
reçus dans quelques pays étrangers, n'a pas seulement pour résultat de
blesser les intérêts ; elle se montre plus funeste encore en abaissant
les âmes et les intelligences. En soumettant les citoyens à des
fonctionnaires irresponsables, elle propage sans cesse deux sentiments
qui dégradent également le caractère d'une nation, le désir des
révolutions et la résignation momentanée devant l'oppression et
l'injustice. Elle fait descendre à la condition de solliciteurs
obséquieux les classes supérieures de la société qui, dans toute bonne
constitution, ont pour mission spéciale de cultiver les vertus dérivant
de l'indépendance individuelle. [...] Ce régime pervertit les esprits en
ce qui concerne les principes fondamentaux de l'activité sociale, en
les habituant à croire que l'État
a qualité pour se charger de toutes les fonctions qui, chez les peuples
libres et prospères, appartiennent exclusivement aux individus et aux
familles. Il a fait ainsi éclore en 1848 les doctrines dites
socialistes, à la stupéfaction des citoyens les plus expérimentés, qui
n'ont pu d'abord se rendre compte d'une telle aberration. Le doute n'est
plus possible aujourd'hui : les faits prouvent que le fléau du socialisme
n'a nullement atteint les peuples libres, et qu'il a sévi chez les
autres exactement en proportion des exagérations de la vie publique. » (Frédéric Le Play)
- « Ainsi que Brille-Babil l'expliquait sans relâche, c'est une
tâche écrasante que celle d'organisateur et de contrôleur, et une tâche
qui, de par sa nature, dépasse l'entendement commun. Brille-Babil
faisait état des efforts considérables des cochons, penchés sur des
besognes mystérieuses. Il parlait dossiers, rapports, minutes,
memoranda. De grandes feuilles de papier étaient couvertes d'une
écriture serrée, et dès qu'ainsi couvertes, jetées au feu. Cela, disait
encore Brille-Babil, était d'une importance capitale pour la bonne
gestion du domaine. Malgré tout, cochons et chiens ne produisaient pas
de nourriture par leur travail, et ils étaient en grand nombre et
pourvus de bon appétit. »' (George Orwell, La Ferme des animaux, [lire en ligne])
- « La société tout entière deviendra un seul immense bureau et une
seule immense usine avec égalité de travail et égalité de rétribution ». (Lénine, L'État et la Révolution)
- « Un escalier de ministère est un endroit où des gens qui arrivent en retard croisent des gens qui partent en avance. » (Georges Clemenceau)
- « Il me semble qu'à la suite d'une rotation des cadres à tous les
échelons du pouvoir, sensiblement plus rapide qu'en Russie ou en URSS,
il existe aujourd'hui sur les rives de la Seine une société
bureaucratique qui emploie presque un Français sur quatre. Comme
Soviétique, je m'étonne en permanence de voir à quel point toute la
société française est contaminée de haut en bas par l'esprit
bureaucratique. » (Un soviet au pays de Tonton [et si l'URSS nous avait transmis son mal bureaucratique?], Kirill Privalov, éd. Robert Laffont, 1991)
- « - Alors on vous paie pour vous tourner les pouces ? - On nous
paie pour enrayer la marche des affaires qui iraient très bien toutes
seules sans ça ! » (film Messieurs les Ronds de cuir, 1959)
- « La bureaucratie réalise la mort de toute action. » (Albert Einstein)
- « La bureaucratie peut être considérée comme un ensemble
parasitaire où se développent toute une série de blocages,
d'embouteillages qui deviennent un phénomène parasitaire au sein de la
société. » (Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe)
- « Chaque révolution s'évapore en laissant seulement derrière elle le dépôt d'une nouvelle bureaucratie. » (Franz Kafka)
- « La bureaucratie est un mécanisme par lequel une personne est confortablement coupée des conséquences de ses actes. » (Nassim Nicholas Taleb, Jouer sa peau)
- « Nous cherchons un homme et nous trouvons des bureaux. Nous
cherchons une décision et nous trouvons une Circulaire Recommandée. Où
est donc le mal ? En ceci, que le formidable État, composé de
militaires, de diplomates et d'administrateurs, n'a point de maître. Cet
instrument aveugle marche seul. Le peuple puissance agit ; le peuple
pensée n'est point représenté ; enfin le gouvernement n'est que la
pointe extrême de l'engin mécanique. Cette situation du Bureaucrate
régnant est nouvelle. » (Alain, Le citoyen contre les pouvoirs, 1926)
Informations complémentaires
Notes et références
«Pour une heure sur le terrain, les policiers font sept heures de procédure», Gérard Collomb dit-il vrai ?, Libération, 2 mars 2018
La bureaucratie, vraie maladie de l’hôpital, Challenges
La Bureaucratie, par Ludwig von Mises
Le massacre des rats de Hanoï en 1902, anciennement accessible à hanoivietnam.fr/le-massacre-des-rats-de-hanoi-en-1902/
« La base ultime d'un système complètement bureaucratique est la violence. (Ludwig von Mises)
» Après la mort
des vieux professeurs qui avaient été nommés pendant la courte période
d'épanouissement du libéralisme allemand, il devint impossible
d'entendre parler de science économique dans les universités du Reich.
Il n'y avait plus d'économistes allemands, et on ne trouvait plus les
ouvrages des économistes étrangers dans les bibliothèques des
universités. [...] Tout ce que les étudiants en sociologie apprenaient
de leur professeur était que la science économique est une fausse
science et que les soi-disant économistes sont, comme le disait Marx,
d'hypocrites défenseurs des injustes intérêts de classe des exploiteurs
bourgeois, prêts à vendre le peuple au gros capitalisme de l'industrie
et de la finance. Au sortir de l'université, les licenciés étaient des
partisans convaincus du totalitarisme soit de marque nazie, soit de
variété marxiste. Dans les autres pays, les conditions étaient les
mêmes. L'établissement d'enseignement français le plus célèbre est
l'École Normale Supérieure ; ses anciens élèves occupaient les postes
les plus importants de l'administration, de la politique et de
l'enseignement supérieur. Les marxistes et les autres partisans du
contrôle généralisé de l'État y exerçaient une influence dominante. En
Russie, le gouvernement impérial refusait de confier une chaire
universitaire à quiconque était suspect d'attachement au libéralisme ou à
la science économique occidentale. Mais, par contre, il nommait de
nombreux marxistes, parmi les marxistes loyaux, c'est-à-dire ceux qui
restaient à l'écart du fanatisme révolutionnaire. [...] Le totalitarisme
européen est une conséquence de la prééminence de la bureaucratie dans
le domaine de l'éducation. Les universités ont frayé la route aux
dictateurs. » (Ludwig von Mises, La Bureaucratie)
C. Northcote Parkinson, 1957, "Parkinson's Law, and Other Studies in Administration", Boston: Houghton
Mifflin
Bibliographie
- 1945, Goodwin Watson, "Bureaucracy as Citizens See It", Journal of Social Issues, Vol 1, pp4—13
- 1965,
- Gordon Tullock, "The Politics of Bureaucracy", Washington, DC: Public Affairs Press
- Octave Gélinier, Management ou bureaucratie ? le secret des structures compétitives, Paris : Éditions Hommes et Techniques
- 1968,
Reinhard Bendix, "Bureaucracy", In: David L. Sills, dir.,
"International Encyclopedia of the Social Sciences", Vol 2, London:
Macmillan and the Free Press, pp206-219
- 1970, M. Albrow, "Bureaucracy", Basingstoke, Palgrave-Macmillan
- 1976, E. Jaques, "A general theory of bureaucracy", London: Heinemann
- 1989, James Q. Wilson, "Bureaucracy: What Government Agencies Do and Why They Do It", New York, NY: Basic Books
- 1991, Clayton A. Coppin et Jack High,
“Entrepreneurship and Competition in Bureaucracy: Harvey Washington
Wiley’s Bureau of Chemistry, 1883-1903,” in Jack High, ed., Regulation,
Ann Arbor, MI: University of Michigan Press, pp95-118
- 1994,
P. Du Gay, "Making up managers: bureaucracy, enterprise and the liberal
art of separation”, British Journal of Sociology, Vol 45, n°4,
pp655-674
- 1996,
P. S. Adler et B. Borys, Two Types of Bureaucracy: Enabling and
Coercive, Administrative Science Quarterly, vol. 41, n°1, pp61-89
- 1999,
Richard Haass, "The Bureaucratic Entrepreneur: How to Be Effective in
Any Unruly Organization", Washington: Brookings Institution Press
- 2000, B. Bozeman, "Bureaucracy and Red Tape", Prentice Hall, Upper Saddle River, NJ
- 2002,
Rossette Nicolaï et Gilbert Tosi, Bureaucratie et confiance, In: Alain
Leroux et Alain Marciano, dir., Traité de Philosophie Economique, de
Boeck
- 2014, Olga Kokorska (Ольга Кокорська), "Валентин Кокорський Бюрократія та легітимність влади"
("Valentyn Kokorskyi Bureaucracy and the legitimacy of power") ("La
bureaucratie de Valentin Korkorsky et la légitimité du pouvoir"), In:
Mykola Bunyk, Iryna Kiyanka, dir., "Economic Theory and Public Policy”, Series “Ludwig von Mises and Contemporary Societies”, Lviv, Lviv Regional Institute, pp92-100 (en ukrainien)
Liens externes
C) - Le coût de la bureaucratie
La bureaucratie détruit l'épanouissement humain par la norme, la taxation du contribuable, et le gaspillage de talent.
“Les avantages que les
fonctionnaires trouvent à émarger, c’est ce qu’on voit. Le bien qui en
résulte pour leurs fournisseurs, c’est ce qu’on voit encore. Cela crève
les yeux du corps. Mais le désavantage que les contribuables éprouvent à
se libérer, c’est ce qu’on ne voit pas, et le dommage qui en résulte
pour leurs fournisseurs, c’est ce qu’on ne voit pas davantage, bien que
cela dût sauter aux yeux de l’esprit.”
— Frédéric Bastiat, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, chapitre III, L’impôt, p. 10
Si
les administrations ne servaient simplement à rien, tout ce serait si
simple. On pourrait les ignorer, rire à l’occasion, et passer à autre
chose. Un corps parfaitement inutile n’aurait aucun effet sur la société
qui l’entretient, autre que le salaire versé aux fonctionnaires de ces
dites administrations.
La réalité est plus sombre et le calcul
beaucoup plus coûteux pour l’économie, précisément parce que leur action
n’est pas nulle, elle a un coût, comme toute action que nous prenons
dans nos vies. La question n’est donc pas de savoir si ces gens sont
utiles au sens administratif du terme. La question est de savoir si,
s’ils sont utiles, à quel prix.
Nous pouvons faire ici trois réponses différentes.
Le frein de la norme
“Leur
préoccupation principale est d’obéir aux règlements et ordonnances,
qu’ils soient raisonnables ou contraires aux buts poursuivis. La
première qualité d’un administrateur est l’obéissance aux codes et aux
décrets. Il est devenu bureaucrate.”
— Ludwig von Mises, La Bureaucratie, p. 67
C’est
le premier niveau de lecture, le plus simple. Celui du bureaucrate qui
freine le progrès par la norme. Après tout, chaque bureaucrate souhaite
produire des normes, c’est son rôle. Aussi, chaque politicien veut
laisser derrière lui “sa loi”, celle qui portera son nom et le fera
rentrer dans la postérité administrative. Le résultat, sur un un temps
suffisamment long, est assez désastreux. Pourquoi ? Parce ce système bureaucratique fonctionne comme un cliquet. Il ne peut qu’avancer, jamais reculer.
Le mouvement est toujours vers plus de normes, jamais vers moins, et
toute tentative de retour en arrière est jugée comme une attaque contre
le système lui-même.
C’est tout le contraire ces entrepreneurs qui
doivent sans cesse s’adapter et viser le fonctionnement optimal, quitte
à revenir en arrière, échouer et avancer. Le surplus inutile est
difficilement envisageable dans cette logique de pur calcul économique,
cette étoile directrice des profits et des pertes.
“Aussi,
mon argumentation ne s’adresse-t-elle nullement aux fonctions utiles.
Je dis ceci : si vous voulez une fonction, prouvez son utilité.
Démontrez qu’elle vaut à Jacques Bonhomme, par les services qu’elle lui
rend, l’équivalent de ce qu’elle lui coûte.”
— Frédéric Bastiat, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, p. 10
Dans
les administrations, cette étoile directrice du calcul économique n’est
pas présente. Le bureaucrate n’a pas l’impératif économique de trouver
la solution la plus appropriée à chaque problème, il a pour tâche de ne
pas dévier du règlement, fût-il absurde. La norme devient à la fois le
produit du bureaucrate, la justification de son existence, et le
bouclier derrière lequel il se protège.
“L’absence
de critères capables de démontrer, de façon irréfutable, le succès ou
l’insuccès du fonctionnaire dans l’exécution de sa tâche pose des
problèmes insolubles. Elle tue l’ambition, détruit l’esprit d’initiative
et le goût de faire plus que le minimum nécessaire. Elle fait que le
bureaucrate prête attention aux circulaires, non au succès matériel et
tangible.”
— Ludwig von Mises, La Bureaucratie, p. 88
Notons que cette complexification n’est pas un accident. Rendre
l’administration et l’exercice de la politique volontairement floues,
technocratiques et illisibles est une vieille technique de la
bureaucratie pour se protéger. Se protéger de la réforme
intérieure, en introduisant une inertie législative et administrative
décourageante pour le politique. Se protéger aussi de la démocratie
elle-même, en décourageant les acteurs extérieurs au système de s’y
intéresser. L’usine à gaz administrative n’est pas un dysfonctionnement.
C’est une muraille, bâtie sur des décennies, derrière laquelle se
préserve une caste qui a tout intérêt à ce que le leviathan reste
incompréhensible aux non-initiés.
Ce que paie le contribuable
Creusons
davantage. Le second niveau de lecture du coût réel de la bureaucratie
est ce que dénonçait déjà Bastiat à son époque. Le fonctionnaire ne se
contente pas d’entraver l’action individuelle par la loi positive. Il
l’entrave d’une autre manière, peu visible directement : par le salaire
que le contribuable lui verse. Ce salaire vient des victimes elles-mêmes
du fonctionnaire.
“Quand
un fonctionnaire dépense à son profit cent sous de plus, cela implique
qu’un contribuable dépense à son profit cent sous de moins. Mais la
dépense du fonctionnaire se voit, parce qu’elle se fait ; tandis que
celle du contribuable ne se voit pas, parce que, hélas ! on l’empêche de
se faire.”
— Frédéric Bastiat, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, p. 10
Dans
la tradition de Bastiat, chaque fois que l’État spolie du capital à un
individu, ce dernier perd des opportunités et des usages alternatifs
réellement productifs qu’il aurait pu faire de celui-ci. Il est pénalisé
directement, lui et la tierce personne invisible qui aurait pu vivre,
produire, créer via cette autre utilisation des revenus du contribuable
spolié.
C’est le semi-visible, pourrait-on dire. Il exige de
considérer “l’invisible”, les coûts d’opportunité, d’envisager ce qui
aurait pu être, et donc ce qui a été empêché. Chaque euro pris au
contribuable pour financer des activités non productives est un euro
perdu trois fois. Il est d’abord perdu pour le contribuable, qui n’en
fera pas une utilisation alternative réellement productive. Il est
ensuite perdu pour l’ensemble du marché, qui perd dans chaque euro
gaspillé un ensemble de petites opportunités qui auraient pu aboutir à
de grandes choses.
Il est enfin perdu pour la société, qui
alimente sans le consentir vraiment une caste privilégiée, totalement
déconnectée, qui pense créer de la richesse en vivant de la spoliation
légale. La redistribution par l’État est d’ailleurs, par construction,
une méthode sous-optimale : elle nécessite des intermédiaires chargés de
collecter, d’allouer et de distribuer, et le salaire de ces
intermédiaires est déjà une perte nette, mesurable, non créatrice de
richesses. Bastiat le dénonçait vivement il y a 175 ans. Rien n’a changé
depuis.
Les vies qui ne produiront pas
“Dès
que l’un d’eux se sentait possesseur d’un petit capital, au lieu de
l’employer dans le négoce il s’en servait aussitôt pour acheter une
place. Cette misérable ambition a plus nui aux progrès de l’agriculture
et du commerce en France que les maîtrises et la taille même.”
— Alexis de Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, livre II, chapitre IX
Creusons
encore davantage. Le troisième et dernier niveau de lecture est la
perte invisible, et pourtant bien réelle, de voir des individus
gaspiller leur temps et leur énergie dans le fonctionnariat. C’est
certainement le niveau le plus puissant et le plus difficile à
conceptualiser.
Les missions de la bureaucratie étant improductives et nuisibles par nature dès lors qu’elles échappent au test du marché, chaque
fois qu’un individu s’engage dans cette voie, c’est un individu qui ne
produira pas lui-même de richesse, en plus d’entraver activement la
capacité des autres à en créer, via les normes, ou à l’utiliser, via le
salaire spolié.
“Les
postes gouvernementaux n’offrent pas l’occasion de déployer des talents
et des dons personnels. La réglementation signifie la condamnation de
l’initiative. Le jeune homme ne se fait pas d’illusions sur son avenir.
Il sait ce qui lui est réservé. Il obtiendra une situation dans l’une
des innombrables administrations, il ne sera qu’un rouage dans une
immense machine dont le fonctionnement est plus ou moins mécanique. […]
Il
jouira de la sécurité. Mais cette sécurité ressemblera assez à celle
dont jouit le condamné entre les murs d’une prison. Il n’aura jamais la
liberté de décider et de diriger son destin. Il sera toujours celui dont
les autres prennent soin. […]
Il
est évident que la jeunesse est la première victime de la
bureaucratisation. Aucune occasion de façonner leur destin ne s’offre
plus aux jeunes gens. Il ne leur est laissé aucune chance. Ils
constituent en réalité des “générations perdues”, car il leur manque le
droit le plus précieux de toute génération montante, celui d’apporter
quelque chose de nouveau à l’antique capital de la civilisation.”
— Ludwig von Mises, La Bureaucratie, p. 145
Murray
Rothbard allait plus loin encore : l’emploi public n’est pas un
problème de “mauvaise allocation”, c’est de la prédation
institutionnalisée. Le fonctionnaire ne produit pas de valeur au sens
économique ; il consomme du capital prélevé par la contrainte sur les
acteurs productifs. Parler de mauvaise allocation, c’est encore croire
qu’une bonne allocation étatique serait possible. Elle ne l’est pas.
Sans
signal-prix, sans profits et pertes, aucune administration ne peut
savoir ce qu’aurait produit le capital confisqué pour la financer. La
“rémunération administrative” ne mesure ni la qualité du service rendu,
ni l’engagement du serviteur public. Elle ne mesure rien. Seule la
rémunération de marché mesure le service réellement rendu à autrui. Le
client est souverain, il ne consomme que ce qu’il consent à consommer,
et arbitre sans cesse sur ses choix.
Alarmons-nous donc de tous
ces fonctionnaires, non pas seulement pour les nuisances visibles qu’ils
créent, mais pour leurs vies gâchées à ne rien produire pour les
autres. Envisagez tous ces talents et toutes ces capacités productives
qui se perdent et ne se révèleront jamais pleinement à la société, tous
ces jeunes qui pourraient contribuer au progrès civilisationnel et qui
ne le font pas.
Chaque fois
qu’un jeune plein de talent obtient un concours de la haute
administration, pensez à la perte nette pour le collectif : un
entrepreneur potentiel détourné, un découvreur d’opportunités qui n’aura
jamais l’occasion de réduire l’ignorance des autres sur le marché, un
homme de terrain remplacé par un homme de circulaires. Mises parlait de
générations perdues. Il avait raison.
Ulrich Fromy
Ulrich Fromy a étudié l’histoire à l’Université catholique de l’Ouest (Angers) et à l’Université du Maine, où il a obtenu un master en histoire moderne et conservation du patrimoine. Il exerce actuellement la fonction de directeur de musée dans le nord-ouest de la France.
Pope Leo’s recent encyclical on Artificial Intelligence makes some good points but also has weaknesses. Ulrich Fromy explains.
Time is a unique resource in economics because we cannot create
more of it and are subject to its limitations. Ludwig von Mises and the
Austrians understand the role of time in economic better than most
other mainstream economists.
The word “democracy” is almost sacrosanct in modern society,
yet what advocates call “our democracy” is not what it claims to be.
Real democracy can be found in the workings of the free market, not the
political halls.
https://libertis.net/articles/jghc5aym/fr/le-cout-de-la-bureaucratie