Affichage des articles dont le libellé est Jacques Attali. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jacques Attali. Afficher tous les articles

août 27, 2026

Il faut que nous recommencions à rêver sans permission !

Il faut que nous recommencions à rêver

L'histoire d'un continent qui a inventé le futur, qui l'a abandonné, et qui peut encore aller le reprendre.

Le jour où l'Europe a ralenti

2 mars 1969. Toulouse. André Turcat pousse les manettes du Concorde 001, et une machine française s'arrache du sol devant les caméras du monde entier.
Ce jour-là, personne ne demande si c'est bien raisonnable. Personne ne réclame un comité d'éthique, une étude d'impact, un moratoire. L'Europe fait décoller le futur, et elle trouve ça normal.
Trente-quatre ans plus tard, le Concorde se pose pour la dernière fois. Pas dépassé par mieux. Pas remplacé. Abandonné.
2003 : pour la première fois de l'histoire moderne, l'humanité choisit d'aller moins vite. Et l'Europe applaudit.
Retenez cette image. Elle raconte tout ce qui suit.
 
 
 
Ce que nous étions
 
Le Concorde n'était pas une anomalie. C'était notre signature.
Nous avons bâti des cathédrales dont les architectes savaient qu'ils ne verraient jamais la dernière pierre. Nous avons lancé des caravelles vers un océan dont personne ne connaissait l'autre rive. Nous avons inventé la méthode scientifique, vaincu la rage, découvert la radioactivité, creusé un tunnel sous la mer, construit à Genève la plus grande machine jamais assemblée par l'homme.
Rêver était notre métier. Bâtir était notre langue maternelle.
 
La grande capitulation
 
Et puis nous avons cessé. Pas d'un coup. Par capitulations successives.
Nous avons inscrit la précaution dans nos constitutions et la peur dans nos programmes scolaires. Nous avons remplacé l'ingénieur par le juriste, le bâtisseur par le commentateur, l'explorateur par le régulateur. Nous avons fait de la décroissance une vertu et de l'audace un délit.
Trois générations ont grandi avec ce catéchisme : le futur est une menace, la technologie un danger, la croissance une maladie, l'ambition une indécence.
Nous sommes devenus le premier continent de l'Histoire à organiser méthodiquement son propre renoncement, et à appeler ça de la sagesse.
 
« Tes rêves »

Cette capitulation tient en deux mots. Deux mots que tout Européen ambitieux a entendus au moins une fois dans sa vie : « Tu rêves. »
Je les connais par cœur. En 2012, je suis rentré de San Francisco avec la certitude que les voitures autonomes, les fusées réutilisables et l'intelligence artificielle allaient tout changer. On m'a répondu : « Tu rêves, Brivael. »
À San Francisco, « you're dreaming » est le début d'un pitch. À Paris, c'est la fin d'une conversation.
Voilà la vraie frontière. Elle ne sépare pas deux continents. Elle sépare deux logiciels mentaux.
 
Le texte que l'Europe refuse de lire
 
En octobre 2023, Marc Andreessen publie le Techno-Optimist Manifesto. Première phrase : « We are being lied to. » On nous ment.
L'Europe a ricané. Évidemment. Le ricanement est la dernière industrie où nous sommes encore leaders mondiaux.
Mais lisez ce texte. Vraiment. Il dit tout ce que trois générations d'Européens n'ont plus le droit de penser.
Que la technologie n'est pas ce qui détruit le monde : c'est ce qui l'a construit. Que chaque bond technique a allongé nos vies, nourri nos enfants, éclairé nos nuits. Que la croissance n'est pas une option parmi d'autres : c'est la seule alternative à la stagnation, et la stagnation transforme toute société en jeu à somme nulle, et les jeux à somme nulle finissent toujours en guerre de tous contre tous. Que l'énergie et l'intelligence sont les deux carburants de la civilisation, et qu'il faut les multiplier, pas les rationner. Que le nucléaire était la solution depuis le début, et que le principe de précaution qui l'a étranglé est l'une des erreurs les plus coûteuses de l'histoire occidentale. Que le pessimisme n'est pas de la lucidité : c'est une idéologie.
Et que nos ennemis ne sont pas des hommes, mais des idées. La précaution érigée en religion. L'égalitarisme érigé en morale. La gestion du déclin érigée en projet de civilisation.
 
Pendant ce temps, en Louisiane
 
Pendant que nous ricanions, eux bâtissaient.
Aujourd'hui, SpaceX annonce Starbase Louisiana. Plus de cent milliards de dollars. Un spaceport conçu pour des milliers de vols par an. Premier lancement en 2029. Pas dans un livre blanc. Pas dans un rapport de commission. Dans le béton, l'acier et le méthane liquide.
Et nous ? Nous avons régulé l'intelligence artificielle avant de l'avoir bâtie. Nous rédigeons le code de la route d'un pays où personne n'a le droit de construire de voitures.
En 1969, le futur décollait de Toulouse. En 2029, il décollera de Louisiane.
Le rêve européen n'est pas mort. Il a déménagé.
 
Réapprendre à rêver
 
Voici maintenant la bonne nouvelle, et je veux qu'elle soit entendue jusque dans les couloirs de Bruxelles.
Rien de tout cela n'est génétique.
Le peuple qui a bâti Chartres, découvert le radium et fait voler le Concorde n'a pas changé d'ADN. Il a changé de logiciel. Le pessimisme européen n'est pas une fatalité : c'est un programme installé. Et un programme, ça se désinstalle.
Alors voici mon appel. Il est simple. Européens : réapprenez à rêver.
Rêvez de centrales nucléaires par dizaines, construites sans s'excuser. Rêvez de labos d'IA qui font trembler San Francisco. Rêvez de lanceurs réutilisables, d'usines-cathédrales, de robots dans nos ateliers, de thérapies qui feront reculer le cancer et le vieillissement. Rêvez d'un continent qui exporte du futur au lieu d'importer du renoncement.
La France a tout pour mener ce sursaut. L'énergie nucléaire. Une tradition mathématique que le monde entier nous envie. Des ingénieurs que la Silicon Valley s'arrache. Il ne nous manque qu'une chose : la permission de rêver.
Je propose qu'on arrête de la demander.
 
Nous devons rêver à nouveau.
 
Et toi, jeune ingénieur, jeune fondateur, jeune bâtisseur qui lis ceci quelque part entre Lisbonne et Helsinki : ton pessimisme n'est pas le tien. On te l'a enseigné. Rends-le.
Tu n'es pas né pour commenter le futur des autres. Tu es né pour construire le tien.
Le rêve n'est pas une fuite hors du réel. C'est la première étape de sa construction. Tout ce qui existe aujourd'hui a d'abord été rêvé par quelqu'un que les gens raisonnables traitaient de fou.
Alors la prochaine fois qu'on te dira « tu rêves », ne baisse pas les yeux. Souris. Réponds : merci.
Le Concorde attend ses héritiers.
Il est temps de rêver. Il est temps de bâtir.
Les bâtisseurs gagnent. Toujours.
 
Aujourd’hui je débattais avec un pote sur les règles à mettre en place. 
 
 Je lui disais un truc simple : en Europe, tout est illégal par défaut. Tu veux construire, soigner, expérimenter, lancer un produit ? 
 Tu commences par demander la permission. Si personne ne te répond, tu n’as pas le droit. Le silence de l’État, c’est un non. 
 
Son argument était honnête. « Je suis pas pour qu’un mec puisse faire de la merde et déverser des produits chimiques dans les rivières. » On est d’accord là-dessus. Évidemment. Le problème, ce n’est pas ça. Le problème, c’est qu’on a construit toute une civilisation sur la peur du connard visible. Et qu’on a oublié les morts invisibles. 
 
Milton Friedman l’avait vu avec une clarté presque cruelle, à travers la FDA. Un fonctionnaire chargé d’approuver un médicament peut faire deux erreurs. 
La première : laisser passer un produit qui tue. Son nom est à la une. Sa carrière est finie. 
La deuxième : bloquer ou retarder un médicament qui aurait sauvé des milliers de vies. Personne ne compte ces morts. Aucune une. Aucune sanction. La FDA ne compte pas les patients qui meurent en attendant un médicament qu’elle n’a pas encore approuvé. Elle compte seulement ceux qu’un médicament approuvé a blessés. 
 
Le système n’optimise pas pour sauver des vies. Il optimise pour ne jamais être responsable d’un scandale.
 
Après 1962, le nombre de nouveaux médicaments a chuté de plus de moitié. Les délais ont explosé. Des traitements déjà disponibles ailleurs mettaient des années de plus à arriver. On a célébré les victimes évitées de la thalidomide. On n’a jamais compté les tuberculeux, les cardiaques, les cancéreux morts en attendant un médicament déjà inventé. Ce qu’on voit : le type qui pollue la rivière. Ce qu’on ne voit pas : le patient qui meurt parce qu’on a interdit par précaution. La réponse n’est pas plus de règles avant. C’est un système connard-resistant. 
 
Un bon système ne suppose pas que tout le monde soit un saint. Il suppose qu’il y aura des salauds. Et il est conçu pour qu’un salaud ne puisse pas tout casser sans payer. Ça demande d’accepter une part de prise de risque. Une société qui refuse le risque refuse aussi le progrès. Le principe de précaution n’est pas de la sagesse. C’est un linceul. 
 
Il protège le bureaucrate. Il enterre le bâtisseur. 
 
Et ça demande de punir a posteriori, pas d’interdire a priori. Tu déverses du chimique dans la rivière ? On te ruine. On t’enferme. On t’interdit de recommencer. Fort. Vite. Sans pitié. Mais on ne gèle pas dix mille entreprises honnêtes pour empêcher le geste d’un seul connard. L’Europe a choisi l’inverse. 
 
 Interdire d’abord. Autoriser parfois. 
 
Et ne presque jamais assumer le coût de ce qu’elle a empêché. Résultat : des rivières un peu plus propres, et une médecine, une industrie, une énergie, une IA en retard. Le logiciel est simple. Liberté d’agir. Responsabilité réelle. Sanction brutale si tu nuis. Zéro permission préalable pour exister. Nos ennemis ne sont pas les gens qui ont peur du connard dans la rivière. 
 
Ce sont les idées qui ont transformé cette peur en régime par défaut. Les bâtisseurs n’ont pas besoin d’un monde sans risques. Ils ont besoin d’un monde où le risque est permis, et où le salaud paie après. 
 
 Allez construire. Sans demander la permission.
 
Elon a dit un truc d’une clarté presque brutale. « There will be no poverty in the future and so no need to save money. » 
 
La plupart des gens ont entendu une provocation de milliardaire. C’est autre chose. C’est une phrase sur la physique. Pas sur la morale. La pauvreté, ce n’est pas d’avoir moins que son voisin. C’est de manquer de ce qui rend une vie humaine possible. Manger. Se loger. Se soigner. Se déplacer. Avoir assez d’énergie et de temps pour ne pas vivre dans l’urgence permanente. La pauvreté, c’est la rareté qui t’écrase. Pas l’écart. 
 
Et c’est précisément ici que le logiciel de gauche fait son tour de passe-passe. 
 
Il redéfinit la pauvreté en inégalité. Dès que tu fais ça, le problème devient insoluble par construction. Il y aura toujours quelqu’un plus riche. Donc il y aura toujours des « pauvres ». Donc il y aura toujours besoin d’intermédiaires. Donc il y aura toujours besoin d’eux. Diviser pour régner. Classe. Quartier. Diplôme. Origine. Tout sauf la seule question utile : qui crée la valeur, et qui l’alloue sans l’avoir créée. Ils se vendent comme les sauveurs du peuple. Regarde ce qu’ils proposent depuis quarante ans. Des dispositifs qui ne sortent jamais les gens de la rareté. Qui les y maintiennent. Le piège de l’aide. Le logement verrouillé. L’école qui ne transmet plus. L’énergie volontairement renchérie. Le travail puni. Tu gagnes un peu plus, on te retire ce qu’on t’avait « donné ». Tu restes. C’est le produit. 
 
Pendant ce temps, la caste s’enrichit. Pas en créant. En allouant l’argent des autres. 
 
En vivant du 57 % du PIB qui passe par l’État. Le ministre devient banquier. Le syndicaliste devient consultant. L’élu habite un monde que les gens qu’il « défend » n’approcheront jamais. Ce n’est pas que ce sont des méchants. C’est que leur structure morale a besoin de victimes permanentes. Sans pauvres à protéger, plus de rôle. Sans rareté, plus de justification. Sans intermédiaires, plus de rente. Le socialisme n’est pas d’abord une théorie économique. C’est une structure morale à trois piliers. La rareté. Les victimes. Les intermédiaires indispensables. 
 
Elon ne parle pas de redistribution. 
 
Il parle de ce qui arrive quand ces trois piliers tombent en même temps. L’IA et la robotique — Optimus en tête — vont faire chuter le coût de presque tout ce qui constitue une vie. Nourriture. Logement. Transport. Médecine. Éducation. Énergie. Quand un robot humanoïde sait construire, soigner, assembler, livrer, le travail humain cesse d’être le goulot. La rareté des biens et des services s’effondre. Ce qui reste rare, c’est le temps, l’attention, quelques biens positionnels. Plus la survie. D’où la deuxième partie de la phrase. Plus besoin d’épargner contre la misère. Pas parce que l’État te protège. Parce que la production elle-même devient triviale. Universal high income. Pas un chèque de survie. L’abondance. Le rêve communiste — plus de pauvreté, chacun selon ses besoins — n’était pas idiot comme destination. Il était idiot comme chemin. 
 
Le collectivisme est le problème d’ordre 1. 
 
Parce qu’il détruit le calcul économique. 
Parce qu’il remplace le prix par le comité. 
Parce qu’il concentre le pouvoir dans les mains de ceux qui n’ont jamais créé ce qu’ils allouent. 
Parce qu’il a besoin de la rareté pour exister. 
 
Le capitalisme et la liberté individuelle, armés de l’abondance technologique, font l’inverse. Ils produisent tellement que le problème cesse d’être « qui mérite quoi ». Il devient « qu’est-ce qu’on fait de tout ça ». On n’abolit pas la pauvreté en volant le producteur. On l’abolit en rendant la production triviale. 
 
Les bâtisseurs sont en train de livrer ce que les planificateurs ont promis pendant un siècle. Sans Gosplan. Sans Terreur. Sans caste d’intermédiaires. Le XXIe siècle n’aura pas besoin de sauveurs. Il aura besoin de gens qui construisent. Alors on construit. 
 
Brivael Le Pogam 
@brivael
 
 

Sept menaces dont tout dépend.

Si l’on veut éviter de trébucher sur un obstacle, mieux vaut marcher les yeux ouverts. Pourtant, quand on propose la même attitude à l’égard de l’avenir, on est taxé de pessimiste ou de Cassandre, et trop souvent discrédité. Aujourd’hui plus que jamais, il faut marcher les yeux ouverts sur la route du temps. On y trouve au moins sept crevasses béantes. Toutes sont aujourd’hui documentées, chiffrées, et pour la plupart déjà à l’œuvre. Ne pas les voir, ne pas en tenir compte dans les débats sur les échéances qui s’annoncent, relèverait de l’irresponsabilité.

Première menace : En France, le débat budgétaire qui s’ouvre pour 2027 devrait rappeler une réalité que les postures électorales s’emploient à occulter : la dette publique a franchi, en août 2026, le seuil de 118,3 % du produit intérieur brut, contre 115,6 % fin 2025 et va vers 130 %. Le Conseil d’orientation des retraites prévoit, dans son rapport de juin 2025, un besoin de financement qui ne se résorbera pas avant 2070. Aucun candidat déclaré à la présidentielle ne propose, à ce jour, l’ajustement structurel massif pour les dépenses publiques et en particulier pour les retraites (recul important de l’âge de départ, désindexation partielle des pensions, fiscalisation accrue, capitalisation) qui seul permettrait d’inverser durablement cette trajectoire.

Second péril : l’emballement de la finance mondiale. La dette mondiale, publique et privée confondues, dépasse en 2026 le triple du produit intérieur brut de la planète. Cette masse, gonflée par une décennie de taux bas puis par la remontée erratique des taux longs, circule largement dans un système bancaire parallèle (fonds de private equity, hedge funds, plateformes de crédit privé) soustrait à la supervision imposée après la crise de 2008. Ni la Réserve fédérale, ni la Banque centrale européenne, ni le Comité de Bâle ne maîtrisent aujourd’hui l’ampleur des risques systémiques que ce shadow banking, largement opaque et interconnecté, fait courir à l’économie réelle ; le jour approche où les taux longs, ou un choc géopolitique, en révéleront la fragilité et où tout cela explosera.

Troisième dérive : la concentration économique. Les fusions-acquisitions mondiales devraient dépasser 5 300 milliards de dollars en 2026 : sur les cinq premiers mois de l’année, la valeur des transactions a bondi de 41 %, tandis que leur nombre n’augmentait que de 2 %. Les méga-transactions de plus de 10 milliards de dollars ont progressé de 52 % en nombre et 53 % en valeur en un an. Tout cela prouve, si c’était nécessaire, que la richesse se concentre entre un nombre toujours plus restreint d’acteurs. De l’intelligence artificielle à la pharmacie, quelques dizaines de groupes acquièrent une puissance de marché, et donc politique, que ni les autorités américaines de la concurrence ni la Commission européenne, malgré leurs procédures ouvertes contre les géants technologiques, ne parviendront bientôt plus à endiguer.

Quatrième catastrophe, la plus documentée : le dérèglement climatique. Le monde connaît cette année les incendies de forêt les plus intenses jamais enregistrés ; la banquise polaire a atteint son niveau le plus bas observé ; et la température moyenne mondiale est maintenant supérieure de 1,52 °C à celle de son niveau préindustriel, dépassant pour la première fois le seuil que l’accord de Paris visait à ne jamais franchir. Si on continue, on va vers une hausse de 4 degrés avant 2040.

Cinquième bouleversement : l’automatisation par l’intelligence artificielle et la robotique. L’OCDE évalue pour la France à quatre millions, soit le quart de l’emploi, le nombre de postes exposés à un risque élevé de disparition. Le Fonds monétaire international estime que 40 % des postes de travail dans le monde seront affectés, voire détruits ; C’est un choc beaucoup plus rapide que celui des révolutions industrielles précédentes, qui avaient laissé aux sociétés le temps de s’adapter. Et aucun projet de formation ou de reconversion n’est, à ce stade, à la hauteur de ce qui s’annonce.

Sixième menace : la mobilisation américaine dans le Golfe n’échappe ni à Moscou ni à Pékin. La Chine a multiplié cet été les manœuvres militaires autour de Taïwan, pendant que la Russie n’a pas cessé ses provocations dans toute l’Europe ; tout cela augmente le risque d’une coordination sino-russe visant à profiter de l’absence américaine, pour l’une, attaquer l’Europe et l’autre envahir Taïwan.

Septième poison, plus insidieux : la xénophobie, le racisme et l’antisémitisme. En France, la Commission nationale consultative des droits de l’homme constate un enracinement de ces haines plutôt qu’un pic conjoncturel. Et d’autres poisons encore, tout aussi insidieux, comme les diverses formes de drogues et le déclin démographique.

Face à ces sept périls (et d’autres, plus discrets, comme la drogue, la démographie ou le délabrement de l’école), des réponses existent. À condition de les mettre en œuvre sans délai : maîtriser la dette publique française par un ajustement structurel assumé ; réguler la finance parallèle avant qu’elle n’impose sa propre crise ; mettre en place une politique mondiale de la concurrence à la hauteur des mégafusions ; sortir des énergies fossiles et protéger la biosphère ; organiser une formation massive à ceux des métiers que l’intelligence artificielle ne détruira pas ; réarmer suffisamment l’Europe, d’une façon autonome, pour dissuader des puissances agressives ; combattre sans complaisance la haine raciale et antisémite ; et toutes les autres formes de poisons qui s’insinuent dans les sociétés.

Tout cela suppose du courage, une mobilisation de tous les instants, un projet, des femmes et des hommes de caractère capables d’accepter d’être provisoirement impopulaires. Il nous faut très vite de la niaque, et de nouveaux Churchill.

Jacques Attali 

Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

 https://www.attali.com/societe/sept-menaces-dont-tout-depend/

 

 
 
 
 
 
 

  

juillet 28, 2026

La France brûle, et pas seulement ses forêts : un dernier avertissement.

Sommaire:

A) - La France brûle, et pas seulement ses forêts : un dernier avertissement.

B) -  Nicolas Dufourcq me suis demandé quel mot choisir pour dire la vérité de la prise de risque des entrepreneurs, c’est le culot.

C) -  Alerte rouge sur la dette : « Le FMI, l'OCDE, Bruxelles et la Cour des comptes tirent la sonnette d'alarme en même temps »

D) - N'est-il pas temps d'envisager une réforme du Conseil Constitutionnel ?

E) -  Le discours conventionnel de la Haute fonction publique

 


A) - La France brûle, et pas seulement ses forêts : un dernier avertissement.

Les terribles incendies qui ravagent actuellement le monde — et la France en particulier — témoignent du manque de respect de la génération actuelle envers le passé, le présent et l’avenir. Envers le passé, car ces feux résultent d’une intervention humaine excessive sur la nature et de la destruction des barrières naturelles qui, autrefois, freinaient la propagation des flammes ; envers le présent, car ils sont exacerbés par le réchauffement climatique, lui-même alimenté par l’augmentation constante des émissions de gaz à effet de serre ; et envers l’avenir, car l’eau se raréfie et la génération actuelle menace, par ses agissements, de transformer la planète en un enfer pour toutes les formes de vie futures. Enfin, les incendiaires — qu’ils agissent par folie, malveillance, mépris ou imprudence — achèvent le tableau. 

 

Face à cela, que pouvons-nous faire ? Des pompiers héroïques — professionnels comme volontaires — luttent contre ces monstres de feu avec des moyens insuffisants, tandis que des anonymes viennent prêter main-forte. En France, l’État, fort de ses prérogatives, coordonne les opérations et, grâce à ses forces de l’ordre, prévient les actes de vandalisme et endigue la panique. Enfin, l’Europe, sollicitée, apporte une partie des ressources manquantes. 

Et après ? Une fois les incendies maîtrisés, nous les oublierons ; nous chasserons de notre mémoire les images terrifiantes de chevaux paniqués galopant dans les rues désertes des villes évacuées ou de pompiers piégés dans leurs véhicules. Nous ne réfléchirons pas aux causes ; nous invoquerons la fatalité ; nous ne ferons rien pour empêcher que cela ne se reproduise. Nous écarterons ceux qui diront « On vous l’avait bien dit » ; nous ne protégerons ni la biodiversité ni les ressources en eau ; nous ne limiterons pas l’artificialisation des sols ni ne modifierons nos cultures ; nous ne restaurerons pas les zones humides ; nous ne préserverons pas l’eau ; nous ne réduirons pas les émissions de gaz à effet de serre ; nous ne décréterons pas l’état d’urgence pour accélérer la mise aux normes anti-incendie des bâtiments. Nous ne doterons pas la sécurité civile de moyens plus conséquents.

Et lorsque cela se reproduira — même si les pompiers sont plus aguerris et les procédures mieux rodées — les incendies seront bien plus violents ; les villes ne seront pas épargnées ; les flammes tueront non seulement des animaux pris de panique ou des pompiers piégés dans l'exercice de leurs fonctions, mais aussi d'innombrables personnes, surprises chez elles ou bloquées dans les embouteillages lors d'une évacuation tardive. Dans les villes désertées, les actes de vandalisme et les pillages se multiplieront. Ailleurs, on se battra pour de l'eau et de la nourriture. Face à cette situation, nous finirons par confier aux militaires tous les pouvoirs pour maintenir l'ordre — comme nous avons commencé à le faire récemment — en oubliant la démocratie. 

Est-ce exagéré ? Est-ce une vision trop sombre de l'avenir ? Non, c'est exactement la dynamique actuelle — une dynamique qui aurait pu être prévue dès le début, il y a plus de trente ans. 

Au demeurant, ces incendies ne sont qu'une métaphore d'un phénomène bien plus vaste : oui, le monde — et la France en particulier — est en proie à bien d'autres brasiers. Car les flammes ne sont pas le seul moyen de détruire une société. 

Pour ne parler que de la France, ce pays est rongé par une dette publique — d'abord insidieuse, puis brûlante, enfin explosive — alimentée par des gouvernements prodigues, véritables pyromanes, que ce soit par négligence, imprudence ou pulsion incendiaire. Il est aussi dévoré par un islamisme de moins en moins dissimulé, par un antisémitisme de plus en plus débridé, une xénophobie sans complexe et un rejet ouvert de toute solidarité européenne future. Il brûle également sous l'effet d'un manque de respect pour le passé, qui conduit à la destruction de la biodiversité au nom de l'expansion urbaine. Et plus généralement, il est alimenté par le manque de respect de chacun envers autrui — un manque qui conduit à jeter ses déchets n'importe où, à répandre et consommer des produits toxiques pour soi et pour les autres, à bafouer toutes les lois pour son propre plaisir et à accepter la tyrannie du « chacun pour soi ». 

Face à cela, tout comme lors des incendies de forêt, il y a des gens (médecins, enseignants, policiers, agents du service public) qui font leur travail du mieux qu'ils peuvent ; il y a des citoyens qui compensent l'inaction et le manque de respect des autres ; et d'autres encore qui s'engagent bénévolement lorsque les budgets font défaut ; Enfin, il y a l’Europe, qui contribue à combler les manques en finançant la dette publique et en couvrant une partie des budgets de l’agriculture et de la défense, tout en garantissant, par son cadre juridique, les principes fondamentaux de la démocratie. 

Toutefois, si nous ne prenons pas au sérieux toutes ces autres formes d’« incendies », si nous ne réduisons pas drastiquement les zones inflammables, si nous ne maîtrisons pas la dette publique, si nous n’imposons pas une laïcité intransigeante dans les plus brefs délais et si nous ne voyons pas émerger un projet national positif, ce sont bientôt les villes qui seront ravagées par les émeutes d’une jeunesse en révolte ; le pays tout entier sombrera dans la violence. La répression s’installera. La police cédera le pouvoir à l’armée, non seulement pour gérer les incendies, mais aussi pour maintenir l’ordre. La démocratie sera une victime collatérale de tous ces brasiers. Il est encore temps.  

Mais plus pour longtemps.

Jacques Attali,

Jacques Attali, Titulaire d'un doctorat en économie, Jacques Attali est diplômé de l'École polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il a fondé quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à l'analyse de l'avenir), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les journaux financiers *Les Échos* et *Nikkei*, après avoir également collaboré avec *L’Express*. Jacques Attali dirige aussi régulièrement des orchestres à travers le monde. 

https://www.attali.com/en/society/france-is-burning-and-not-just-its-forests-a-final-warning/

 

B) -  Nicolas Dufourcq me suis demandé quel mot choisir pour dire la vérité de la prise de risque des entrepreneurs, c’est le culot.

Je me suis demandé quel mot choisir pour dire la vérité de la prise de risque des entrepreneurs. Audace ne me parlait pas, trop utilisé. Témérité ne passait pas non plus, car le mot a entretenu la condamnation française de l’échec. Il ne fallait pas être téméraire. Le grand mot qui plie le match car il dit le risque qu’on admire les yeux éberlués, c’est le culot. 70 entrepreneurs et artistes vont en parler toute la journée. 

 

  https://x.com/NicolasDufourcq

Je rappelle par ailleurs ci-dessous mon intervention dans Le Point d'octobre 2025, à méditer !!

 


 


 

C) -  Alerte rouge sur la dette : « Le FMI, l'OCDE, Bruxelles et la Cour des comptes tirent la sonnette d'alarme en même temps »

Le FMI, la Commission européenne, la Cour des comptes et l'OCDE ne partagent ni le même mandat ni les mêmes intérêts, et pourtant, leurs diagnostics sur les finances publiques françaises se rejoignent. Quand quatre institutions aussi différentes sonnent le tocsin, ce n'est plus un avertissement : cela rappelle l'urgence de l'action, estime Olivier Klein, professeur d'économie à HEC.

Il est rare que le FMI, la Commission européenne, la Cour des comptes et l'OCDE tiennent, à quelques semaines d'intervalle, un discours quasiment identique. C'est pourtant ce qui vient de se produire à propos des finances publiques françaises.

Ces institutions n'ont ni le même mandat, ni les mêmes responsabilités. Pourtant, leurs diagnostics convergent de façon remarquable : la France n'est pas confrontée aujourd'hui à une crise de financement, mais la trajectoire actuelle de ses finances publiques n'est pas suffisamment crédible pour garantir la soutenabilité de sa dette.

https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/alerte-rouge-sur-la-dette-le-fmi-locde-bruxelles-et-la-cour-des-comptes-tirent-la-sonnette-dalarme-en-meme-temps-2243145

 

 


D) - N'est-il pas temps d'envisager une réforme du Conseil Constitutionnel ?

Alors que le Conseil constitutionnel vient de censurer le recours à la généalogie génétique dans les enquêtes criminelles. cette décision, dont les motifs méritent d’être commentés, invite à revenir sur les fondements du droit de la preuve pénale et sur l’équilibre qu’il doit ménager entre l’efficacité de la justice et le respect de la vie privée.

La loi pénale française fait peu référence à la notion de preuve, si ce n’est pour reconnaître et affirmer le principe de la liberté de la preuve pénale.

Il existe en effet deux systèmes d’administration de la preuve en matière pénale, le système de la preuve légale selon lequel chaque typologie d’infraction doit être prouvée selon des règles précises généralement déterminées par la loi, système dans lequel la loi fixe précisément la liste des preuves qui sont recevables, sans qu’il soit possible d’en utiliser d’autres, c’était le système de l’ancien droit et c’est aujourd’hui le système anglo-saxon, et l’intime conviction qui renvoie à la conscience du juge et qui permet d’établir la culpabilité par tout mode de preuve à condition qu’il ne soit pas spécifiquement prohibé par la loi.

Le droit pénal français moderne est en principe fondé sur l’intime conviction.

Un exemple parmi d’autres permet de comprendre.

En 2015 une jeune femme avait été violée et assassinée dans la région de Poitiers. Le sperme de l’agresseur avait été prélevé sur les restes de la malheureuse victime et son ADN extrait, ADN qui n’était pas enregistré au FNAEG. Dix années plus tard, le juge d’instruction du pôle « cold cases » de Nanterre avait pris une décision innovante. Il avait en effet, dans le cadre d’une demande d’entraide judiciaire, demandé aux autorités américaines qu’elles comparent l’ADN identifié sur la scène de crime avec les empreintes génétiques (plusieurs millions) enregistrées aux USA dans les fichiers de généalogie privés. En effet la législation américaine permet la constitution de tels fichiers destinés à identifier les ancêtres et les cousins, au sens large du terme, des personnes qui souhaitent connaître leur généalogie, les américains étant généralement descendants d’européens qui se sont établis au nouveau monde à partir du XVI° siècle. On comprend dès lors la pertinence de la démarche du juge d’instruction français.

Et c’est ainsi que le 11 décembre 2025 un individu qui a été identifié, par l’identification d’un de ses ascendants, a reconnu la commission de ces faits. Cette réussite scientifique à l’époque a fait grand bruit.

Cependant la constitution de tels fichiers aux fins d’études généalogiques est interdite, sous peine de sanctions pénales, en France.

C’est la raison pour laquelle le ministre de la justice, dans le cadre de son projet de loi de réforme de la procédure criminelle, a présenté au parlement une disposition permettant le recours à la généalogie génétique d’investigation dans les enquêtes criminelles. Ce projet permettait, sous certaines conditions, d’ordonner la comparaison d’une empreinte génétique établie à partir d’une trace biologique d’une personne inconnue soupçonnée d’être l’auteur d’un crime terroriste ou d’un crime sériel ou non élucidé, avec les données debases génétiques étrangères, notamment américaine évidemment.

Ainsi, le Parlement a-t-il adopté définitivement le 7 juillet dernier le texte suivant (article 706-56-1-2 nouveau du code de procédure pénale) : « À la seule fin de rechercher et d’identifier l’auteur, le complice ou la victime de l’infraction, notamment par la recherche de personnes pouvant leur être apparentées, lorsque les nécessités d’une enquête ou d’une information concernant un crime mentionné aux articles 421-1 à 421-2-1 du code pénal (les faits de terrorisme) ou au premier alinéa de l’article 706-106-1 du présent code ( les crimes commis de manière répétée par une même personne à l’encontre de différentes victimes et les crimes dont l’auteur n’a pas pu être identifié plus de dix-huit mois après leur commission ) l’exigent et sous les réserves prévues au II du présent article, le juge des libertés et de la détention, sur requête du procureur de la République ou, après avis de ce magistrat, le juge d’instruction peut, par décision écrite et motivée, ordonner l’analyse d’une empreinte génétique établie à partir d’une trace biologique issue d’une personne inconnue et la comparaison de l’empreinte génétique ainsi obtenue avec les données de bases de données génétiques établies hors du territoire de la République sur le fondement d’un droit étranger, aux fins de recherche de personnes pouvant être apparentées à la personne dont l’identification est recherchée. Cette décision prescrit l’effacement immédiat de cette empreinte génétique de ces bases de données à l’issue de cette opération ».

Ce projet de loi était en cohérence avec la création du pôle « cold cases » de Nanterre dont l’objet même était de tenter d’élucider, après des années d’échec, les auteurs des crimes les plus graves, notamment les viols et les homicides sériels.

Par une décision du 23 juillet 2026, le conseil constitutionnel, qui avait été saisi par les groupes LFI, socialistes et écologistes, a déclaré non conforme à la constitution cette disposition au vu de « la particulière gravité de l’atteinte susceptible d’être portée au droit au respect de la vie privée par de telles dispositions », le Conseil constatant également que ces dispositions « visent à autoriser l’exploitation directe de données génétiques pourtant transmises à des sociétés de droit étranger en méconnaissance de l’interdiction pénale réprimant en France la sollicitation et la réalisation de telles analyses génétiques » et développant que « le législateur a omis de déterminer lui-même les conditions et limites du recours à de telles bases de données, s’agissant notamment des modalités de recueil des données génétiques et de la qualité des analyses et des traitements opérés » et que « ce faisant, il n’a pas prévu les garanties légales de nature à éviter une rigueur non nécessaire lors de la recherche des auteurs d’infraction et n’a pas assuré une conciliation équilibrée entre cet objectif et le droit au respect de la vie privée. ».

Qui est souverain en France ? La Constitution est claire. Son article 3 précise en effet que « la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants et par la voie du référendum ». Force est cependant de constater que depuis plusieurs années le Conseil Constitutionnel, dont la composition est politique au vu du mode de désignation de ses membres, ce qui ne permet pas de le comparer à la plupart des « cours suprêmes » européennes, est devenu un législateur de fait alors que le constituant de 1958 avait limité le pouvoir du Conseil à la vérification du respect par le législateur des dispositions de l’article 34 de la constitution qui définissent avec précision ce qui est du domaine de la loi et du respect des procédures parlementaires, ces dispositions ayant été prises pour éviter l’immixtion du pouvoir législatif dans les prérogatives de l’exécutif, comme c’était le cas dans les constitutions précédentes.

Il faut en effet comprendre que le conseil constitutionnel s’est autorisé depuis 1971, contrairement vraisemblablement au vœu initial du constituant de 1958, à apprécier la constitutionnalité des lois au regard du préambule de la constitution Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004 (rajouté ultérieurement) »), lequel préambule de 1946 proclamait : « Au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine, le peuple français proclame à nouveau que tout être humain, sans distinction de race, de religion ni de croyance, possède des droits inaliénables et sacrés. Il réaffirme solennellement les droits et libertés de l’homme et du citoyen consacrés par la Déclaration des droits de 1789 et les principes fondamentaux reconnus par les lois de la République ».

Droits de l’homme tels que définis par la déclaration des droits de 1789. Principes fondamentaux reconnus par les lois de la République.

Ces concepts, de nature historiquement philosophiques, n’ont pas à leur origine été conçus comme devant avoir force de droit positif. Ils le sont aujourd’hui devenus depuis 1971, année qui a vu le Conseil Constitutionnel dire que le préambule de la constitution faisait partie du « bloc de constitutionnalité ».

C’est sur ce fondement, l’absence selon le Conseil de « garanties légales de nature à éviter une rigueur non nécessaire lors de la recherche des auteurs d’infraction » et par ailleurs de « conciliation équilibrée entre l’objectif de valeur constitutionnelle de recherche des auteurs d’infractions et le droit au respect de la vie privée » que la loi a été invalidée.

Droit au respect de la vie privée.

Ce concept, prévu par l’article 9 du code civil, n’a jamais été conçu par le constituant comme devant intégrer le bloc de constitutionnalité. Il s’agit là aussi d’une construction prétorienne qui ne repose sur aucun texte.

En « constitutionnalisant » des droits à l’infini, sans base textuelle claire, le Conseil Constitutionnel s’écarte du principe de prévisibilité, d’intelligibilité et de clarté de la loi (constitutionnelle) qu’il impose cependant au législateur ordinaire lorsqu’il examine la constitutionnalité d’une loi. On peut donc dire qu’écartant le principe de la séparation des pouvoirs, le Conseil Constitutionnel décide souverainement si telle ou telle disposition législative contrevient ou ne contrevient pas à des principes qu’il fixe lui-même.

Comment par ailleurs comprendre une telle décision alors que la loi du 3 juin 2016 (article 706-56-1-1 du code de procédure pénale), non remise en cause par le conseil constitutionnel, permet, lorsque les nécessités d’une enquête ou d’une information concernant les crimes les plus graves l’exigent, à l’autorité judicaire de requérir le service gestionnaire du FNAEG afin qu’il procède à une comparaison entre l’empreinte génétique enregistrée au fichier établie à partir d’une trace biologique issue d’une personne inconnue et les empreintes génétiques des personnes enregistrées au dit fichier aux fins de recherche de personnes pouvant être apparentées en ligne directe à cette personne inconnue.

Quelles vont être les conséquences de cette décision sur l’affaire de Poitiers ?

Le respect de la vie privée est évidemment fondamental. Mais il n’y a pas de droit sans limite et le Conseil reconnaît lui-même que la recherche des auteurs d’infraction a valeur constitutionnelle.

Par ailleurs, l’affirmation selon laquelle des garanties légales suffisantes n’avaient pas été prévues pour assurer un juste équilibre entre ce droit au respect à la vie privée et la recherche des auteurs de crimes, est évidemment contestable alors que le recours à cette procédure n’a été conçu que pour rechercher les auteurs des crimes sériels quand tous les autres moyens d’enquête ordinaire n’ont pas permis leur identification, le pôle « cold cases » de Nanterre ayant été justement créé à cette fin. En le privant de cette technique, ce pôle qui avait résolu l’affaire de Poitiers sus évoquée, a été de fait dévitalisé.

A quoi bon le maintenir.

Les parents et proches des victimes de crimes sériels, notamment ceux commis sur des enfants, seront sans doute dans l’incompréhension, et la colère, d’une telle décision. Les juristes que nous sommes le sont aussi.

N’est-il pas temps d’envisager une réforme du Conseil Constitutionnel ?

Luc FONTAINE

Magistrat honoraire

Guilhem CARAYON

Avocat

https://nouvellerevuepolitique.fr/luc-fontaine-et-guilhem-carayon-nest-il-pas-temps-denvisager-une-reforme-du-conseil-constitutionnel/ 

 


 

E) -  Le discours conventionnel de la Haute fonction publique

Il est de convention de voir dans le modèle social la cause de tous nos maux. Les voix ne manquent pas pour le dénoncer parmi lesquelles celles de la Haute fonction publique. Ces voix diverses s’appliquent à chacune nous alerter, avec quelques variantes dans l’intonation, mais c’est le même discours, le discours conventionnel de la Haute administration, qu’elles nous récitent. Ce discours dénonce le modèle social pour son coût pour les finances publiques. Dans un pays qui a sacralisé la protection sociale et la fonction publique, la voix de la Haute fonction publique porte : « dès l’instant où il est à son poste [le haut fonctionnaire] est censé être doué de l’esprit le plus pénétrant qui soit » (Galbraith, L’ère de l’opulence).

L’attention que porte la Haute fonction publique au modèle social et à sa survie est d’autant plus remarquable qu’il existe, pour les gens du public, nombre de mesures statutaires qui dérogent aux principes généraux de la protection sociale et en alourdissent le coût pour la collectivité, tant pour la santé que pour les retraites. Ces dispositions statutaires et dérogatoires sont, curieusement, absentes du discours conventionnel de la Haute fonction publique. Cet évitement pourrait être un sujet d’interrogation qui, à coup sûr, serait perçu comme du « fonctionnaire bashing ». Laissons donc là les conditions de gestion des fins de carrière, le calcul de la pension de retraite, les jours de carence et la rémunération des arrêts-maladie.

La voix de la Haute fonction publique doit être entendue parce qu’elle exprime le souci d’une dépense publique maîtrisée et, la dépense publique, personne n’est mieux placé pour en apprécier la nécessaire maîtrise. Ces voix qui s’élèvent aujourd’hui, ce sont celles de Hauts fonctionnaires en activité, celles de Hauts fonctionnaires retraités ou honoraires, qui ont observé des décennies de dérives de la dépense publique. Le temps de la prise de conscience semble donc être arrivé et ils nous alertent et disent les recettes pour nous sortir de l’insoutenabilité, non plus de la dépense publique mais de la dette. L’alerte est bien tardive pour qui se souvient de ce rapport de l’OCDE, de 1981, qui nous disait la crise de l’État providence. L’alerte est bien tardive après des décennies de budgets votés en déficit.

Le souci qu’a la Haute fonction publique d’un retour à la maîtrise de la dépense publique, pour tardif qu’il soit n’en est pas moins légitime et doublement légitime. Il l’est, tout d’abord, parce que c’est là la raison d’être de la Haute fonction publique, il l’est aussi plus pragmatiquement, parce que c’est la dépense publique qui finance sa rémunération. La sacralisation de la fonction publique se traduit, chez nous, par le fait que L’esprit le plus pénétrant, que Galbraith reconnaissait aux Hauts fonctionnaires, continue d’habiter les Hauts fonctionnaires retraité et honoraires. Dégagés d’une obligation de réserve et des contraintes d’un déroulement de carrière, ils nous disent aujourd’hui ce qui aurait dû être fait quand ils étaient en fonction.

S’il nous faut écouter la voix de la Haute fonction publique, il faut pour l’entendre la replacer dans son contexte. La Haute fonction publique nous parle depuis un monde qui n’est pas celui du privé-marchand, celui d’un monde qui « consomme du PIB » sans en créer, celui d’un monde qui redistribue du PIB sous la forme de services de protection et de redistribution d’une partie du pouvoir d’achat préalablement prélevé.

Quand la Haute fonction publique alerte sur l’insoutenabilité du modèle social, dont elle est aux marges (ou totalement étrangère si l’on considère l’Assurance chômage), l’hypothèse peut être faite que, les feux mis sur la dépense sociale sont comme les phares qui éblouissent le lapin … qui court alors le risque d’être écrasé.

Éclairer de tous les feux l’insoutenabilité de la dépense sociale, au motif de son poids « en PIB », laisse dans l’angle mort le poids, en PIB, de la formidable administration publique et le paradoxe de ses 5,9 millions d’emplois publics mal alloués. En pourcentage de PIB, le poids de la dépense de retraite (y compris celles des fonctions publiques) et le poids des rémunérations publiques sont du même ordre, respectivement 13 à14% et 12 à13%. Quand le souci est celui des « grosses masses de dépense », il faut donc savoir que 13 à 14 % est une grosse masse et que 12 à 13% ne l’est pas. Les pleins feux portés sur le lapin n’éclairent pas les déterminants de ces dépenses. Occupé à chasser le lapin on ne sait plus que, si les dépenses de retraite et de santé, sont déterminées par le vieillissement, la dépense de rémunération publique est, elle, pilotable par les employeurs publics, sauf à ce qu’ils soient défaillants. Les pleins feux portés sur le lapin-social ne fait plus voir que, ce qui finance la dépense sociale ce sont, encore majoritairement, des cotisations sociales alors que la rémunération des emplois publics, et les retraites publiques sont, elles, financées par l’impôt, que par l’impôt.

Il ne s’agit pas de nier l’impérieuse nécessité de redonner un avenir au modèle social en adaptant ses paramètres, son périmètre et son financement. De la même façon peut-on nier l’impérieuse nécessité de redonner un avenir à l’action publique en limitant son périmètre, en adaptant ses moyens aux gains d’organisation permis par la digitalisation, en la recentrant sur les missions régaliennes et un niveau raisonnable de « premiers secours » ?

De nouvelles réformes du modèle social, dont la seule ambition est comptable et malthusienne, ne suffiront pas à rétablir la situation des finances publiques dont la Haute fonction publique a savamment observé la lente dégradation.

Les comparaisons internationales nourrissent l’argumentaire réformateur de la protection sociale. Les mêmes comparaisons ne sont plus dans la boîte à outil des réformateurs de l’action publique. Pour donner, ici, une idée, l’emploi public c’est 21% de l’emploi total en France, 11% en Allemagne, 14 % en Italie. Si le modèle social français est généreux, que dire du « modèle administratif » ! 21% c’est aussi, magie des chiffres, le poids des rémunérations publiques dans la dépense publique. Pour 1000 € de dépense publique, 200 € sont consommés par l’appareil administratif, 110 € seulement par l’appareil administratif Allemand. Pour 1000 € de prélèvements obligatoires l’administration française en redistribue 800 sous forme de « services » et de prestations monétaires, l’administration allemande en redistribue plus de 10% de plus (après en avoir moins prélevé).

S’il s’agit vraiment de trouver le chemin de la stabilisation de la dette, puis celui de sa diminution, ne faut-il pas que l’on éclaire l’appareil de l’État autant que le lapin-social ? C’est sur ce sujet aussi que l’esprit le plus pénétrant, qui est donc celui de la Haute fonction publique, devrait s’exercer. Mais, la Haute fonction publique est un acteur économique comme les autres : elle optimise, logiquement, ses intérêts économiques. Ni plus ni moins que « l’assisté social », ni plus ni moins que l’entreprise.

Le discours de convention de la Haute fonction publique, garante des comptes publics est, naturellement, aussi un discours en défense de l’appareil de l’État.

Michel Monier

https://nouvellerevuepolitique.fr/michel-monier-le-discours-conventionnel-de-la-haute-fonction-publique/

 


 

 

 

Powered By Blogger