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juillet 26, 2026

Ma découverte de *L'Action humaine* et de Mises en tant que philosophe Hans-Hermann Hoppe

« Aucune « expérience » ni aucune preuve dite empirique ne saurait jamais infirmer, supplanter ou l'emporter sur la praxéologie et la logique ; en revanche, la praxéologie et le raisonnement praxéologique peuvent révéler qu'il y a un défaut dans une expérience ou une preuve prétendue. » 

Ma découverte de *L'Action humaine* et de Mises en tant que philosophe 

Hans-Hermann Hoppe


 

J'ai commencé mon développement intellectuel en tant que gauchiste. ailier. J'ai raconté l'histoire à plusieurs reprises, de manière plus ou moins moins de détails. Je suis entré à l’université en 1968, au plus fort de la lutte anti– Manifestations contre la guerre du Vietnam et rébellions étudiantes généralisées partout les États-Unis et l’Europe. En tant que produit typique de l'air du temps, j'étais donc un de ces jeunes qui plus tard, et encore aujourd'hui, ont appelé en tant que membres de la génération 1968. On nous reproche les successions virage à gauche de l’Allemagne (et de l’Occident en général), à travers une « marche à travers les institutions » préconise le communiste italien Antonio Gramsci, cela continue encore aujourd'hui, mais avec un certain espoir des signes apparaissant à l’horizon indiquent que le bout de la corde est peut-être proche. Quoi qu’il en soit, mon gauchisme à l’époque n’était pas tant motivé par sentiments égalitaires comme par la croyance en une plus grande efficacité d'une certaine sorte de planification économique centrale (plutôt que « l’anarchie des marchés »). Mon principal domaine d'études universitaires était à l'origine la philosophie, et mon professeur principal à l'époque était Jürgen Habermas, vingt ans plus âgée que moi et à cette époque la jeune étoile montante du célèbre École de Francfort de la théorie dite critique. L'autre, plus grand et plus âgé Les noms de l'école étaient Max Horkheimer et Theodor Adorno, tous deux Juif, qui avait émigré aux États-Unis dans les années 1930 et y était revenu en Allemagne après la guerre, alors que le jeune Habermas était un habitant du pays  Gentile.

Ils étaient tous réunis à l'époque à l'université Goethe de Francfort, qui constituait alors, avec l'université libre de Berlin, le foyer de la pensée de gauche en Allemagne. Une autre figure majeure de l'École de Francfort — appartenant à l'ancienne génération et jouissant d'une influence considérable à l'époque — était Herbert Marcuse ; bien qu'il ne soit pas rentré en Allemagne après la guerre et soit resté aux États-Unis, il y intervenait fréquemment en tant que conférencier invité. 

J'ai assimilé la totalité ou la majeure partie de leurs travaux, et Habermas — qui, de ses débuts d'« enfant terrible », s'est hissé au rang des philosophes les plus célèbres et les plus honorés, non seulement en Allemagne mais dans le monde entier, devenant le grand prêtre du politiquement correct, de l'État-providence et de la centralisation politique sous l'égide des États-Unis — est devenu mon directeur de thèse (*Doktorvater*). 

C'était en 1974, il y a cinquante ans. À cette époque, j'étais encore de gauche, mais déjà beaucoup plus modéré, et ma thèse n'avait absolument rien à voir avec la philosophie politique. Il s'agissait d'une critique de l'empirisme, en particulier celui de David Hume, menée d'un point de vue rationaliste — une variante, si l'on veut, du débat (ou monologue) de longue date, toujours en cours, entre la tradition philosophique empiriste largement anglo-saxonne (représentée principalement par John Locke puis par Hume) et la tradition rationaliste continentale (représentée par des figures majeures telles que Gottfried Wilhelm Leibniz puis Immanuel Kant). 

Il n'y a pas grand-chose de plus à dire à ce sujet aujourd'hui, si ce n'est que cette étude a fait naître en moi une prédisposition intellectuelle fondamentale ; celle-ci m'a par la suite immédiatement attiré vers l'œuvre de Mises, exemple remarquable de pensée rationaliste, par opposition aux empiristes logiques réunis au sein et autour du célèbre « Cercle de Vienne » à l'époque de sa jeunesse. Je reviendrai plus en détail sur ce sujet un peu plus tard. 

Entre-temps, en élargissant successivement et systématiquement mes lectures au-delà de la littérature principalement de gauche, j'ai évolué de plus en plus vers la droite, le conservatisme et le soutien au libre marché.  

J’ai découvert Milton Friedman — souvent présenté à l’époque dans la presse allemande comme une figure intellectuelle majeure aux États-Unis et le plus célèbre défenseur du capitalisme américain — et je suis devenu un partisan du libre marché aux contours quelque peu flous. Toutefois, en tant que rationaliste sur le plan philosophique, j’ai aussi rapidement perçu les diverses incohérences et lacunes logiques de son argumentation.

De Friedman, je suis passé à Friedrich von Hayek (qui vivait et enseignait en Allemagne à l'époque, mais qui, si je me souviens bien, était moins souvent mentionné, malgré l'obtention récente du prix Nobel en 1974). Hayek a renforcé mes nouvelles convictions. Cependant, je le trouvais encore moins rigoureux et cohérent (ou plutôt plus confus) dans sa philosophie politique que Friedman (moins dans ses travaux économiques, que je n'ai découverts et lus que plus tard). Mais d'un autre côté, Hayek m'a paru bien plus impressionnant, avec ses connaissances vastes et interdisciplinaires, que Friedman, si spécialisé. 

 Puis, j'ai découvert Ludwig von Mises : bien sûr, j'avais déjà entendu parler de lui. Curieusement, alors qu'il n'était jamais mentionné dans les manuels d'économie ouest-allemands, son nom figurait en bonne place dans ceux de l'Allemagne de l'Est communiste. Comme la plupart de mes proches vivaient à l'Est (mes parents étaient des réfugiés), nous nous y rendions chaque année pour diverses visites. Pour cela, il fallait échanger une somme conséquente de marks occidentaux contre des marks orientaux, bien sûr à un taux de change fixé par le gouvernement. Mais comme nous logions toujours chez des proches, il fallait bien trouver quelque chose à acheter avec ces marks. Et il n'y avait pas grand-chose à acheter : les œuvres complètes de Marx et Engels et tous les autres héros du socialisme ; on pouvait se procurer quelques classiques de la littérature russe traduits en allemand, des disques de musique classique et, bien sûr, aussi quelques manuels d'économie politique en vigueur à l'Est. Et là, dans l'un de ces manuels, on trouvait également des critiques détaillées de l'économie occidentale, dite bourgeoise, et des économistes, parmi lesquels Friedman et Hayek, mais surtout Mises, considéré comme le plus obtus, le plus dangereux et le plus détestable de tous. 

Pourtant, jusqu'à la fin des années 1970, je n'avais encore rien lu de Mises. Cela n'a changé que lorsque j'ai commencé à travailler sérieusement sur ma thèse d'habilitation sur les méthodes et la méthodologie des sciences sociales. Dans le cadre de ce travail, j'ai examiné de plus près, en particulier, l'économie, en tant que domaine spécifique au sein des sciences sociales, et j'y ai également découvert des affirmations telles que la théorie quantitative de la monnaie (d'abord dans sa version quasi-mécanique – je n'apprendrais les effets Cantillon, etc., que plus tard), selon laquelle une augmentation de la masse monétaire entraîne une réduction du pouvoir d'achat par unité monétaire. Il me semblait évident que cette affirmation était logiquement une affirmation vraie qui ne peut être infirmée par aucune « donnée empirique », et qui renvoie pourtant clairement à la réalité et porte sur des choses réelles ; en tant que philosophe issu de la tradition rationaliste continentale, je ne trouvais rien d'étrange ni d'inhabituel dans l'idée de propositions logiquement vraies, ou « synthétiques *a priori* ». 

Mais où que je regarde dans la littérature contemporaine — que ce soit chez Paul Samuelson à gauche ou chez Milton Friedman à droite —, toute la corporation des économistes était, pour parler franchement, éprise de la philosophie viennoise du positivisme logique, ou du poppérisme, selon lesquels de telles affirmations réelles et apodictiquement vraies sont impossibles ou scientifiquement irrecevables. Pour eux, une telle affirmation n'était en réalité qu'une simple tautologie — une définition de mots composée d'autres mots (c'est-à-dire une convention linguistique sans aucun rapport avec la réalité) — ou bien une hypothèse nécessitant une vérification empirique, devant être testée et, en principe, réfutable par des données empiriques. 

J'en fus d'abord stupéfait, mais ensuite — je ne me souviens plus exactement où — je trouvai, dans une note de bas de page d'un ouvrage de Hayek, une référence à Mises ; Hayek le présentait comme son propre mentor, tout en soulignant qu'il incarnait un courant différent au sein de l'école autrichienne d'économie. Il citait notamment *L'Action humaine* (1998) de Mises comme l'exemple par excellence de ce courant — qualifié par Hayek d'« hyper- rationaliste » — qui concevait l'économie (ou ce qu'il nommait la « praxéologie », un terme que je n'avais jamais entendu auparavant) comme une discipline fondée sur des propositions « *a priori* » et constituée de celles-ci. Cela correspondait exactement à ce que je cherchais.  

À l'époque, je passais un semestre à l'université du Michigan, à Ann Arbor ; le lendemain, je me rendis à la bibliothèque universitaire pour me procurer un exemplaire de l'ouvrage. C'est ainsi que *L'Action humaine* fut le tout premier livre de Mises que je lus. Je dévorai le volume entier en deux ou trois jours à peine, puis je commandai immédiatement mon propre exemplaire à la librairie locale.  

C’était l’ouvrage de référence, à mon sens — et je le pense toujours aujourd’hui (à l’exception de quelques ajouts ultérieurs apportés par Murray Rothbard). Il se situait, selon moi, bien au-dessus de tout ce que proposaient Friedman et Hayek, et il a fait de moi un partisan radical du libre marché (sans pour autant faire de moi un anarchiste). Ce fut, en vérité, une double révélation : d’une part, il offrait une présentation systématique et exhaustive de l’ensemble de la science économique et, d’autre part, il confirmait ce que j’avais moi-même déjà conclu quant à la nature et à la statut épistémologique des propositions économiques : il s’agissait d’une présentation exhaustive de l’économie en tant que système de propositions qui n’étaient ni de simples conventions linguistiques, ni des propositions susceptibles d’être falsifiées ou nécessitant une vérification empirique par « collecte de données » — contrairement à ce qu’affirmaient pratiquement tous les autres membres de la profession d’économiste, pour qui de telles propositions étaient impossibles, ou plutôt scientifiquement illégitimes. 

Pour conclure mon exposé, je présenterai une brève série de ces propositions afin de vous en donner un aperçu. Mais auparavant, je souhaite revenir très brièvement sur le thème du rationalisme philosophique (par opposition à l’empirisme) que j’ai déjà évoqué : c’est-à-dire l’aspect « Mises philosophe » figurant dans le titre de mon essai. 

 C’est en particulier la première partie de *L’Action humaine* qui a suscité mon plus vif intérêt ; il s’agit précisément de la partie de l’ouvrage que l’on conseille aux « randiens » (ou « randroids ») de ne pas lire ou de sauter, et qui est souvent jugée quelque peu superflue, hors de propos, confuse, voire incompréhensible — cette partie, précisément, où Mises traite des « fondements ultimes » de la connaissance et de la « donnée ultime ».

La question de savoir comment aborder la philosophie et comment asseoir nos connaissances sur des bases solides est presque aussi ancienne que la philosophie elle-même. Mises y a apporté une contribution importante ; pour ma part, m'inspirant de mes travaux antérieurs sur divers philosophes rationalistes allemands (ceux de l'école de Francfort et de ce qu'on appelle l'école d'Erlangen-Constance-Marburg), j'ai tenté, ici et là, d'éclaircir sa « solution » et de l'enrichir. Je ne suis pas encore entièrement satisfait du résultat ; aussi, plutôt que de présenter un édifice achevé, je ne proposerai ici que quelques briques et procéderai par raccourcis — mais *inshallah*, si Dieu le veut, la suite viendra.2 

Soit dit en passant, les deux traditions intellectuelles que je tente d'intégrer semblent s'ignorer totalement, bien qu'elles se soient développées en grande partie parallèlement dans le temps (et, fait intéressant, elles sont politiquement très éloignées : les philosophes allemands, en particulier ceux de la seconde école mentionnée, sont pour la plupart des mathématiciens ou des scientifiques, essentiellement étrangers à l'économie et, typiquement, plutôt sociaux-démocrates). 

Descartes, comme vous le savez tous, présente son célèbre « *cogito ergo sum* » comme le fondement certain de la connaissance. Les empiristes, tels que Locke, soutiennent que ce sont les impressions sensorielles qui constituent le socle de nos connaissances ; Mises considère le fait que les êtres humains agissent de manière délibérée comme la « donnée ultime » ; quant à des penseurs comme Popper, ils nient l'existence d'un tel point de départ ultime et affirment que toute tentative de le trouver aboutira à une régression à l'infini. 

Une brève réflexion montre qu'aucune de ces approches ne convient tout à fait, car toutes ces propositions se présentent sous forme de mots, de langage et d'énoncés. Nous parlons ou écrivons, en utilisant des mots et des phrases porteurs de sens, de notre conscience de nous-mêmes, de nos impressions sensorielles, de nos actions ou de la régression à l'infini inhérente à la recherche d'un fondement ultime.

Ainsi, sans le savoir et de fait, ils ont tous affirmé l'existence d'un seul et même point de départ : à savoir, le langage (qu'il s'agisse d'anglais, d'allemand, de hopi, etc., n'importe quelle langue importe peu). Par souci de concision, je m'épargnerai un exposé détaillé des implications praxéologiques de cette intuition fondamentale. Mais, de manière tout à fait intuitive, une langue, quelle qu'elle soit, est une langue publique et commune (il n'existe pas de langue « privée », comme Ludwig Wittgenstein l'a démontré), parlée et comprise par autrui à des fins de communication, un outil public que certains maîtrisent bien et d'autres mal, nous permettant d'évoluer dans le monde social par la seule force des mots. De plus, toute langue s'apprend et s'acquiert dès le plus jeune âge au contact des adultes, et l'usage et la compréhension corrects des mots s'exercent, se testent, se corrigent et se démontrent par la réalisation d'actions (et de réactions) spécifiques dans le monde réel. (L'apprentissage et le perfectionnement des langues étrangères se produisent aussi dans des actions réelles et interpersonnelles.) 

Ce qui me ramène à Mises et à son affirmation selon laquelle l'action humaine est le fondement ultime et a priori de la connaissance. Parler, écrire et toute réflexion philosophique se font par le langage. Il n'y a pas d'autre commencement, et ces activités, en fait toute communication par des mots significatifs, sont elles-mêmes des actions. Mises a donc finalement raison. Mais ce sont les actions réelles, et le succès ou l'échec des actions réelles, qui précèdent et constituent le terrain d'expérimentation ultime pour toute simple discussion sur les actions. Les actions, en d'autres termes, parlent plus fort que les mots et servent de base pour vérifier ou réfuter les mots. Le travail manuel fournit la base et le terrain d'expérimentation du discours. Il n'y a pas de régression à l'infini en ce qui concerne notre connaissance de l'homme : tel n'est le cas que tant que l'on reste exclusivement dans le domaine des mots ; Mais une fois que vous reconnaissez le lien entre les mots et les objets et que vous atteignez le niveau des actions réelles, toutes les autres questions disparaissent. Vous êtes sur un terrain inébranlable. Vous ne pouvez pas demander de justification à une action, car cette question serait elle-même une action. 

Dans la tradition rationaliste (ou plutôt l'une d'entre elles), une proposition est considérée comme ultimement justifiée si l'on ne peut la remettre en question sans tomber dans ce que l'on appelle une contradiction performative (ou dialogique) — c'est-à-dire si le contenu de ce que vous dites contredit ce que vous faites ou prétendez faire. Ainsi, vous pouvez dire, bien sûr, que vous ne pouvez ni agir ni parler, mais cela serait contredit par le fait même que vous accomplissez ce que vous prétendez être incapable de faire. Vous pouvez affirmer que vous êtes capable d'être à deux endroits à la fois ou de monter et descendre les escaliers simultanément — cela ne constituerait pas une contradiction logique —, mais cela impliquerait une contradiction performative, car vous ne le faites pas et ne pouvez pas réellement le faire. Vous pouvez dire qu'un objet possède à la fois les propriétés A et non-A, mais lorsque vous avez affaire à cet objet, vous êtes contraint de le traiter soit comme un A, soit comme un non-A, et jamais simultanément comme les deux. Vous pouvez soutenir que les règles du raisonnement logique élémentaire (c'est-à-dire les règles d'usage de termes tels que « et », « ou », « un », « quelques-uns », « tous », etc.) ne sont que des conventions linguistiques, mais vous ne pouvez pas réellement les traiter comme telles (plutôt que comme des normes nécessaires ou valides *a priori*) sans échouer constamment à atteindre vos propres objectifs. De même, on peut certes affirmer que l'expérience de l'action découle d'impressions sensorielles, mais il est impossible de passer des impressions sensorielles à des mots et des phrases dotés de sens. Au contraire, l'acte de formuler et de rapporter des observations sensorielles constitue en soi une action et présuppose toutes les catégories ou tous les concepts impliqués dans la notion de poursuite délibérée d'une fin ou d'un objectif. 

Assez de cette digression ; revenons plus directement à Mises et à *L'Action humaine*. 

Quoi qu'il en soit, cette brève incursion dans le domaine de la philosophie du langage s'avère fort utile pour éclairer deux distinctions fondamentales établies par Mises dans son œuvre : sa double distinction — ou dualisme — entre les sciences de la nature, d'une part, et les sciences de l'homme agissant, d'autre part ; et, au sein de ce dernier domaine (celui des sciences sociales en général), la distinction entre la théorie (composée de propositions apodictiques, ou synthétiques *a priori*) et l'histoire (qui porte sur la reconstitution d'événements passés singuliers ou sur l'anticipation spéculative d'un événement futur spécifique). Pour le dire aussi brièvement que possible : la nature englobe tout — tous les objets — avec lesquels nous ne pouvons ni communiquer ni coordonner nos actions au moyen de mots et de phrases (ou alors seulement dans un sens métaphorique, comme lorsque nous « parlons » aux animaux).  

Quant à ces objets, nous ne pouvons savoir, ni jamais découvrir, pourquoi ils se comportent comme ils le font. Ils agissent tout simplement ainsi. Il n’y a ni raison, ni motif, ni finalité à l’œuvre ou à découvrir dans la nature ou l’évolution naturelle. Cela ne répond à aucune logique ni à aucun dessein. C’est ainsi, un point c’est tout. Tout ce que nous pouvons faire ici, c’est rechercher et découvrir des relations de causalité : comment produire un résultat spécifique A en disposant certains les causes X, Y, Z, etc., se produisent d'une manière spécifique. Dans ce domaine, le prétendu « grand problème » de la philosophie rationaliste – la régression infinie dans le processus de justification – semble intuitivement, dans un premier temps, assez logique : car on peut toujours et indéfiniment se demander : « Mais qu'en est-il de la cause de la cause ? » Quelle est la cause de la gravitation, ou du Big Bang ? Et quelle est la cause de cette cause ? Mais même ce problème s'avère, en pratique, sans importance : car, comme les philosophes constructivistes, d'Hugo Dingler à Paul Lorenzen, en particulier à Peter Janich, l'ont démontré, les sciences naturelles reposent toutes sur un « a priori technologique », sous la forme d'instruments de mesure construits à dessein, et ainsi toute régression trouve rapidement une fin pratique. 

Mais ce n'est pas mon sujet ici. La seconde distinction mentionnée par Mises s'explique également aisément. Chaque action, y compris toute communication, peut se solder par un succès ou un échec, et quels que soient les espoirs d'une personne, nul ne sait à l'avance ce qu'il adviendra. Ainsi, chaque action crée une nouvelle situation ; l'acteur a appris quelque chose de nouveau et se trouve confronté à une nouvelle situation. Par conséquent, il ne peut exister de loi générale et immuable régissant le comportement humain (c'est-à-dire, le contenu précis de leurs actions). En bref : nous ne pouvons jamais connaître à l'avance tous les types d'actions que les gens peuvent accomplir ou seront en mesure d'accomplir à l'avenir. Pouvez-vous prédire quels types de produits seront disponibles à la vente dans vingt ans, par exemple ? Ici, nous sommes respectivement réduits aux reconstitutions historiques et aux récits pour spéculer sur l'avenir. Mais ce dont nous sommes certains, c'est que, quelles que soient les actions spécifiques d'une personne dans telle ou telle situation, toute action aboutit, en toutes circonstances, à un succès ou à un échec.  

Et voici donc le statut épistémologique unique des lois praxéologiques : ce sont des propositions qui ne portent pas sur le contenu spécifique des actions d’acteurs spécifiques dans des situations spécifiques, mais sur la structure formelle de toute action – absolument chaque action – de chaque acteur et à tout moment, immuable et insensible à tout apprentissage futur de ses actions, ou à tout changement futur de circonstances. 

 Permettez-moi, à titre d’illustration, d’utiliser ici une analogie avec la philosophie du langage. Nous ne pouvons pas prédire tous les mots ou toutes les phrases que les gens prononceront ou écriront. En effet, il existe de nombreuses langues naturelles différentes, et les gens peuvent constamment inventer de nouveaux mots à cet égard, le langage peut être considéré comme une simple convention. Mais chaque langue, par exemple, doit utiliser des « identificateurs » (c’est-à-dire des noms propres tels que « Pierre » ou « Paul ») ou des mots tels que « ceci » ou « cela », et elle doit utiliser des « prédicateurs » (c’est-à-dire des mots affirmant ou niant certaines propriétés des objets identifiés). Autrement, nous ne pourrions même pas produire les propositions les plus élémentaires telles que « ceci est tel et tel » pour exprimer la moindre « expérience ». Sans l’utilisation de propositions élémentaires, aucune communication significative ne serait donc possible entre les personnes.  

Permettez-moi de citer Paul Lorenzen (1969, 14) à ce sujet : « la décision d’utiliser un langage élémentaire n’est pas une question d’argumentation. Il est inutile de demander une “explication” ou une “raison”. Car “demander” de telles choses exige un usage du langage bien plus complexe que l’usage même de phrases élémentaires. Si vous posez de telles questions, autrement dit, vous avez déjà accepté l’usage le plus élémentaire.» Et il explique plus loin : « Chaque nom propre est une convention (car je connais de nombreux sons que je pourrais utiliser à la place), mais l’utilisation même des noms propres n’est pas une convention : c’est un comportement linguistique unique. C’est pourquoi je vais le qualifier de “logique”. Il en va de même pour les prédicats. Chaque prédicat est une convention. L’existence de plusieurs langues naturelles le démontre. Or, toutes les langues utilisent des prédicats. C’est une caractéristique logique de notre comportement linguistique » (16). 

Je suis convaincu que vous percevez immédiatement le parallèle entre cette entreprise intellectuelle de reconstruction et de formulation d'une « logique » universelle de la parole et de la pensée en tant que telles (c'est-à-dire indépendamment et totalement abstraite de tout contenu spécifique de la parole ou de la pensée – et permettez-moi d'ajouter entre parenthèses que de grands progrès ont été réalisés entre-temps dans cette entreprise, allant bien au-delà du premier « commencement » que je viens de citer, par les différents tenants de cette tradition intellectuelle rationaliste) et l'entreprise de Mises de reconstruction et de formulation d'une « logique de l'action » universelle – ou ce qu'il appelait « praxéologie » – c'est-à-dire les lois de l'action en tant que telles, indépendamment du contenu spécifique d'une action. 

 Il est intéressant de noter, soit dit en passant, que les deux traditions intellectuelles — les représentants des rationalistes philosophiques allemands mentionnés, ainsi que Mises et les praticiens de sa méthode et de son analyse praxéologiques — sont aujourd'hui largement considérées comme des « outsiders » dans leurs domaines respectifs : de la philosophie des sciences d'une part, et de l'économie d'autre part les intellectuels qui soutiennent l'existence de vérités universelles et irréfutables dans les domaines de la pensée et de l'action sont considérés comme des « trouble-fête », pour ainsi dire, au sein d'un environnement intellectuel dominé par une forme d'empirisme et de relativisme presque puérile. 

Mais venons-en maintenant, sans plus attendre et comme promis, à quelques exemples d'enseignements praxéologiques destinés à illustrer le propos et à conclure. 

Quoi que fasse un homme, nous savons avec certitude qu'il agit pour une raison et dans un but précis (c'est-à-dire en ayant à l'esprit un état de choses futur escompté) ; nous savons que, quelle que soit son action, il utilise des moyens jugés appropriés pour atteindre certaines fins ; et nous savons tout cela avec une certitude apodictique (ou *a priori*), dans la mesure où il est impossible de contester une telle connaissance sans en affirmer par là même la vérité (puisque sa négation constitue elle-même une action délibérée, orientée vers un but). 

Bien que nous ne puissions jamais prédire « scientifiquement » le contenu spécifique de nos actions futures ou de celles de nos semblables — c'est-à-dire nos choix précis de fins et de moyens dans un environnement en perpétuelle mutation —, nous pouvons, en nous fondant sur notre connaissance *a priori* de la structure formelle de toute action humaine, tirer un nombre impressionnant de conclusions tout aussi *a priori* (et universellement valides). Ces conclusions sont soit directement impliquées dans le concept même d'action, soit obtenues indirectement, en conjonction avec des conditions ou prémisses empiriques initiales explicitement énoncées (et vérifiables empiriquement) ; cela nous permet de formuler des prédictions apodictiques (irréfutables) d'une importance capitale concernant le monde social, à la seule condition que ces prémisses initiales soient effectivement réunies. Je présenterai ici quelques exemples de telles propositions afin d'illustrer leur statut épistémologique ainsi que leur portée pratique. 

Nous ne connaissons pas tous les buts potentiels de l'être humain, mais nous savons avec certitude que, quels qu'ils soient, ils sont censés améliorer le bien-être de l'acteur ; Et nous savons pertinemment que, quels que soient le lieu et le moment où une personne agit, elle le fait toujours parce qu'elle considère son action — dans sa situation donnée — comme l'objectif ou la fin qu'elle valorise le plus ou dont elle a le plus urgent besoin. 

Nous ne connaissons pas tous les moyens potentiels auxquels l'homme a recours dans ses activités, mais nous savons avec certitude que tout ce qu'un acteur utilise comme moyen tire sa valeur de « bien » — pour lui — de la valeur qu'il accorde à la fin ou à l'objectif même que ce moyen est censé contribuer à réaliser.

Par ailleurs, bien que nous ne puissions prédire les changements dans la valeur subjective accordée à diverses fins, nous pouvons prédire avec certitude qu'une valeur plus élevée (ou plus faible) attribuée à un objectif donné, quel qu'il soit, augmentera (ou réduira) également la valeur des moyens ou des biens utilisés pour atteindre cet objectif ; et que la découverte de l'adéquation de certains moyens à des fins supplémentaires, par exemple, accroîtra la valeur de ces moyens. 

De plus, bien que nous ne puissions savoir (ni prédire scientifiquement) quelle chose ou entité pourra un jour servir de moyen ou de bien à l'homme, nous savons pertinemment que, pour tout élément considéré comme un bien par un acteur, celui-ci préférera en posséder une plus grande quantité plutôt qu'une moindre. 

En outre, nous savons avec certitude qu'à mesure que des unités supplémentaires d'un bien donné s'ajoutent à notre stock, la valeur accordée à une unité de ce bien diminue, car cette unité ne peut être utilisée que pour satisfaire des fins ou des besoins dont l'importance est moindre (ou l'urgence moindre) : c'est la loi de l'utilité marginale décroissante. 

Nous ne pouvons prédire « scientifiquement » quels types de biens ou de produits l'homme produira ou consommera à l'avenir, mais nous savons pertinemment qu'il ne peut y avoir de consommation sans production préalable, et nous pouvons également affirmer que ce qui est consommé aujourd'hui ne pourra l'être à nouveau demain. 

De même, nous savons avec certitude que l'homme ne peut, sur une longue période, consommer plus de biens qu'il n'en produit (à moins de les voler à autrui) et que ce n'est qu'en épargnant — c'est-à-dire en consommant moins que ce qu'il produit — qu'il peut espérer accroître sa propre prospérité. 

Nous ne pouvons formuler de prédictions fiables et certaines quant au lieu, au moment et à la nature des échanges (qu'il s'agisse de biens matériels ou immatériels, comme des paroles ou des gestes) qui auront lieu entre diverses personnes ; toutefois, nous savons pertinemment que, pour qu'un échange volontaire se produise, il faut que les deux parties s'attendent à en tirer un avantage, qu'elles attribuent une valeur inégale aux biens échangés et qu'elles aient des préférences opposées à leur égard. 

Par ailleurs, dès l'aube de l'histoire humaine, il est impossible de savoir quelle chose est appelée à devenir une monnaie (c'est-à-dire un moyen d'échange commun), combien de temps elle conservera ce statut, ou quel autre élément pourrait lui succéder en tant que monnaie à l'avenir. Toutefois, pour toute société dépassant la taille d'un simple foyer et disposant d'un minimum vital de grâce à la division du travail, nous pouvons — en nous fondant sur notre connaissance *a priori* de la structure universelle de l'action — déduire et prédire avec certitude l'émergence d'un moyen d'échange commun. En effet, tout échange direct de biens ou de services exige une double coïncidence des besoins : je dois désirer ce que vous possédez, et vous devez désirer ce que je possède.  

Or, cet obstacle et cette limite de l'échange direct peuvent être surmontés — et la situation de l'acteur améliorée — grâce à l'échange indirect. Une personne qui ne parvient pas à obtenir ce qu'elle souhaite par l'échange direct peut accroître ses chances d'obtenir ce qu'elle désire finalement si elle réussit d'abord à acquérir un bien plus négociable que le sien, lequel pourra ensuite être vendu plus aisément contre le bien final recherché. Cette pratique renforce encore la négociabilité du bien en question et incite d'autres individus à suivre cet exemple. Ainsi, étape par étape, par le biais d'une imitation rationnellement motivée, un moyen d'échange commun finit par émerger : la monnaie (à l'origine une monnaie-marchandise), en tant que bien le plus aisément vendable et le plus largement accepté ; à ce titre, sa fonction se distingue clairement de celle des biens de production comme de celle des biens de consommation. 

L'apparition de la monnaie s'accompagne de prix monétaires, de comparaisons de prix et du calcul économique ; certes, rien ne peut être connu avec certitude quant aux futurs prix monétaires payés pour tel ou tel bien, aux futures comparaisons de prix ou aux futurs calculs d'entreprise. Toutefois, certaines choses sont connues avec certitude. Par exemple : si la quantité de monnaie augmente, le pouvoir d'achat par unité monétaire diminue par rapport à ce qu'il aurait été autrement. Une augmentation de la quantité de monnaie ne peut accroître la richesse sociale globale (comme le ferait une augmentation des biens de production et de consommation) ; elle ne peut conduire qu'à une redistribution de la richesse au profit du ou des producteurs de monnaie. 

Le calcul économique exige de pouvoir comparer les intrants de la production aux extrants afin de déterminer si des moyens de moindre valeur ont été transformés en moyens de plus grande valeur (conformément à l'objectif visé). Pour qu'une telle comparaison soit possible, il faut qu'il existe des prix monétaires pour tous les facteurs de production ainsi que pour tous les biens finaux. Dans le socialisme de type ancien, où tous les moyens de production sont détenus et contrôlés par un comité central, il n'existe pas de prix pour les facteurs de production ; par conséquent, le calcul économique en régime socialiste est impossible.

Nous pouvons également affirmer avec certitude (grâce à la loi de l'utilité marginale) que si le prix d'un bien augmente (ou diminue) — toutes choses égales par ailleurs (hypothèse *ceteris paribus*) —, alors la quantité achetée sera soit identique, soit inférieure (ou, dans le cas d'une baisse, identique ou supérieure). 

Nous savons tout aussi pertinemment que des prix fixés au-dessus du niveau du marché, tels que les salaires minimums, engendreront des excédents invendus (c'est-à-dire un chômage forcé), tandis que des prix fixés en dessous du niveau d'équilibre du marché, comme le plafonnement des loyers, provoqueront des pénuries (c'est-à-dire une pénurie persistante de logements locatifs). 

Nous savons également avec certitude que si l'une de ces prédictions venait à être démentie dans un cas particulier, cela ne tiendrait pas à une erreur dans notre conclusion logiquement déduite, mais au non-respect de l'hypothèse *ceteris paribus* dans la situation considérée ; il nous faudrait alors rechercher des changements significatifs dans les circonstances empiriques des acteurs pour expliquer l'anomalie observée. 

Aucune « expérience » ni aucune preuve dite empirique ne saurait jamais infirmer, contredire ou supplanter la praxéologie et la logique ; en revanche, la praxéologie et le raisonnement praxéologique peuvent révéler qu'une expérience ou une preuve alléguée est entachée d'erreur. Je pourrais multiplier les exemples de propositions apodictiques — c'est-à-dire de propositions susceptibles d'être *begriffen* (saisies conceptuellement). Toutefois, je suis convaincu que la courte liste d'exemples que j'ai fournie suffit à démontrer qu'elles possèdent un statut épistémologique radicalement différent de ce que l'on entend communément par « hypothèses empiriquement falsifiables ». 

Si l'on examine, d'un point de vue méthodologique, la situation actuelle des sciences sociales (y compris l'économie), on peut aisément identifier deux confusions majeures et interdépendantes, toutes deux trouvant leur origine dans l'acceptation — généralement acritique — d'une variante de la « philosophie empiriste » par la plupart des chercheurs en sciences sociales (et par la quasi-totalité des chercheurs en sciences naturelles). 

La ​​première confusion tient à la croyance largement répandue selon laquelle il serait possible, dans le domaine des sciences sociales, d'accomplir des choses qui sont, en réalité, tout simplement irréalisables. Contrairement à ce que croient de nombreux chercheurs en sciences sociales, il n’existe pas de « lois empiriques » — vérifiées, confirmées ou non encore réfutées par des données empiriques — à découvrir dans le domaine de l’action et de l’interaction humaines. Il peut y avoir des tendances ou des éléments quelque peu des modèles stables doivent être trouvés. Mais c'est tout. Ici, plus d'humilité est dans l'ordre. La recherche peut être encore intéressante et pertinente, mais elle l’est. pas ce qu'il prétend être. 

Et la deuxième confusion, répandue notamment parmi économistes, vient d’être abordée : c’est l’incapacité (ou le refus) ness) pour reconnaître la différence épistémologique catégorique entre apodictiques – ou dans le jargon kantien, « synthétiques a priori » – les propositions d'une part et des propositions empiriques, ou « a posteriori », d'autre part. autre. En tant que « bons » empiristes qui ne reconnaissent et ne connaissent que lois empiriques (en dehors des mathématiques), elles sont de plus en plus souvent occupées soumettre des propositions qui sont dérivées déductivement de certains a priori véritable point de départ pour des tests empiriques. Autrement dit, ils testent l'intestable, et ils essaient de falsifier ce qui n'est pas falsifiable, et quelle que soit la perspicacité qui résultent de telles tentatives malavisées est éclipsé par le dommage intellectuel causé (et la confusion répandue) par le flagrant erreur de catégorie sous-jacente et commise dans une telle recherche.

Hans-Hermann Hoppe 

https://cdn.mises.org/files/2026-05/The%20Influence%20and%20Significance%20of%20Human%20Action%20After%2075%20Years%20rev.pdf#page=81


1 À ce stade, permettez-moi d'insérer quelques remarques brèves, informelles et quelque peu personnelles sur Ayn Rand et les « Randroids ». Rand n'a joué aucun rôle dans mon propre cheminement intellectuel. En fait, j'oserais dire qu'elle était pratiquement inconnue des personnes de ma génération, tant en Allemagne que dans le reste de l'Europe. Je ne connais aucune figure marquante de l'époque qui soit venue au libertarianisme (au sens large) par le biais de Rand. À l'époque, la porte d'entrée typique vers le libertarianisme passait plutôt par les « Autrichiens ». La situation a quelque peu évolué depuis, mais comparée à celle des États-Unis, l'influence de Rand sur la scène intellectuelle européenne est restée plutôt négligeable jusqu'à ce jour. Quant au dédain, à l'aversion, voire à l'hostilité des « randiens » à l'égard de la première partie de *L'Action humaine*, je suis réduit à quelques conjectures. Si Mises — comme le révèle cette partie de son traité — se révèle être kantien sur le plan épistémologique, Kant est considéré par les randiens comme une véritable bête noire. Or, ce jugement randien repose sur une méconnaissance quasi totale de la philosophie kantienne, comme l'illustre parfaitement l'ouvrage *The Ominous Parallels* de Leonard Peikoff, « héritier » officiel de Rand. Pour une critique dévastatrice de cet ouvrage, voir Gordon (2005). Une autre raison expliquant le dédain des randiens pour la première partie du traité de Mises réside probablement dans l'accent qu'il met sur le « subjectivisme » (c'est-à-dire le fait que les fins choisies par les acteurs humains sont toujours des choix personnels et subjectifs) ; ce « subjectivisme » semble entrer en conflit avec l'« objectivisme » — et la philosophie objectiviste — prônés par Rand et ses disciples. Pourtant, les choix humains sont objectivement subjectifs ; toute désapprobation à cet égard ne reposerait donc que sur un simple malentendu. À moins que la critique randienne du subjectivisme de Mises ne vise en réalité son utilitarisme. Et sur ce point, ils auraient effectivement raison. Il est vrai que l'utilitarisme de Mises ne saurait être qualifié d'éthique, et Mises ne prétend d'ailleurs pas qu'il en soit une. Cependant, cette lacune a été comblée par le principal disciple de Mises, Murray Rothbard (1998), avec son ouvrage *The Ethics of Liberty* (L'Éthique de la liberté), qui a complété et élargi l'édifice misésien pour en faire un système intégré et abouti d'« austro-libertarianisme ». En comparaison, l'éthique d'Ayn Rand, telle qu'elle est exposée par exemple dans *The Virtue of Selfishness* (Rand 1964) — bien qu'elle présente des points communs considérables avec l'éthique rothbardienne — laisse beaucoup à désirer en matière de rigueur analytique. Pire encore, un aspect du randianisme (y compris chez Rand elle-même) demeure ignoré ou méconnu de nombre de ses adeptes, voire de la plupart d'entre eux — à l'exception du cercle restreint aux allures de secte (les « Randroids », bien entendu) : il s'agit d'une facette plus sombre qui contredit une grande partie, voire la totalité, de cet « individualisme » pourtant hautement revendiqué, et qui révèle au contraire des partisans de la culpabilité et de la punition collectives, ainsi que les tenants d'un certain collectivisme génocidaire. Sur cet aspect de Rand et du randianisme, voir l'article important de Fernando Chiocca (2023). 

2 Pour ma contribution la plus récente en ce sens, voir Hoppe (2023).

References


Chiocca, Fernando. 2023. “Randians Are Genocidal Collectivists.” LewRockwell. com. December 8, 2023. https://www.lewrockwell.com/2023/12/fernando-chiocca/randians-are-genocidal-collectivists/.
Gordon, David. 2005. “Objectivism, Hitler, and Kant.” Review of The Ominous
Parallels: The End of Freedom in America, by Leonard Peikoff.
LewRockwell.com. November 5, 2005. https://www.lewrockwell.com
/2005/11/david-gordon/objectivism-hitler-and-kant/.
Hoppe, Hans-Hermann. 2023. “On the Proper Study of Man: Reflections on
Method.” Quarterly Journal of Austrian Economics 26, no. 4 (Winter):
325–55. https://doi.org/10.35297/qjae.010177.
Lorenzen, Paul. 1969. Normative Logic and Ethics. Mannheim, Ger.: Bibliographisches
Institut.
Mises, Ludwig von. 1998. Human Action: A Treatise on Economics. Scholar’s ed.
Auburn, Ala.: Ludwig von Mises Institute. https://mises.org/library/book
/human-action.
Rand, Ayn. 1964. The Virtue of Selfishness: A New Concept of Egoism. New York:
New American Library.
Rothbard, Murray N. 1998. The Ethics of Liberty. New York: New York University
Press. 

 

 

août 15, 2022

HISTOIRES & TENDANCES de Hans Herman HOPPE !

Hoppe nous raconte quelques histoires qui expliquent le monde actuel...

A lire impérativement..... La compréhension de monde en toute honnêteté est entre vos mains !

 

 


 

Schémas historiques et tendances selon la perspective Austro-libertarienne

C.-à-d., je souhaite vous raconter quelques histoires, disons, qui expliquent le monde actuel.

Et l’histoire consiste en trois sous-histoires. Elles sont toutes interconnectées, se déroulent d’une certaine façon, en parallèle, mais bien sûr, je les présenterai l’une après l’autre.

Une première, puis la deuxième, enfin la troisième, et elle se complèteront mutuellement pour former une image complète qui, j’espère, vous fera mieux comprendre le monde actuel.

La première histoire, qu’aujourd’hui les gens appellent le premier narratif, concerne l’origine des États, les changements d’États, ou les constitutions des États, au cours du temps. Elle est similaire à une reconstitution historique.

Et la deuxième histoire concerne la concentration des États, traite les problèmes de la guerre et de l’impérialisme.

Et la troisième histoire qui complète alors l’image d’ensemble, traite de la monnaie, des banques et de la centralisation monétaire.

 


Je commencerai donc par la première. Je vous lirai une page tirée d’un de mes travaux qui explique les fondations mêmes du libertarianisme, ses principes mêmes, puis j’élaborerai plus librement à partir de là.

Sans rareté dans ce monde, il n’y aurait pas de conflit entre les gens. Mais la rareté existe. Depuis notre départ du Jardin d’Eden, les choses sont rares, en pénurie. Et parce qu’elles sont rares, on peut en venir à se battre pour elles. Je veux faire quelque chose d’un certain objet, mais vous pourriez vouloir faire autre chose de ce même objet. Donc, si l’on veut vivre en paix mutuelle, il faut que toutes les choses rares soient dans les mains d’individus distincts. C’est-à-dire qu’on a besoin de la propriété privée pour éviter les conflits. De telle sorte que je possède certaines choses et j’en fais ce que je veux. Et vous possédez d’autres choses, et vous en faites ce qui vous passe par la tête. C’est la seule solution pour éviter les conflits, à moins d’une parfaite harmonie de tous les intérêts ; autrement dit, sauf si chacun veut que les autres fassent exactement ce qu’il attend d’eux. Mais évidemment, on ne vit pas dans un tel monde. Dans un monde où chacun a une idée différente de ce qu’on devrait faire, de ce qui rend heureux ou malheureux, il nous faut la propriété privée pour faire ce que qu’on veut sans entrer en conflit avec d’autres gens.

Hans-Hermann Hoppe

Alors, la question est : comment décider qui possède quoi, et qui ne possède pas ? Et la réponse libertarienne est la suivante : la prémisse est, bien sûr, que chacun possède son propre corps physique. Vous faites ce que vous voulez de votre corps, je peux faire ce que je veux du mien, je n’interfère pas envers votre corps et vous n’interférez pas envers le mien. Quant aux objets externes, afin de ne pas entrer en conflit, la règle d’acquisition de la propriété, la propriété privée, est : celui qui le premier vient à s’approprier ce qui était auparavant non possédé en devient le possesseur. Parce que seule le premier peut évidemment s’approprier ces choses sans déclencher un conflit. Le second ne peut faire cela. Si elle est déjà appropriée par l’un, le second alors, s’il veut s’approprier la même chose, ferait entrer en conflit. Et puis bien sûr, la propriété peut être transmise via des accords librement consentis. Je peux vous transmettre ce que je me suis préalablement approprié, et vous pouvez transmettre tout ce que vous vous êtes approprié à la personne suivante.

Ce sont là des règles très simples, intuitives et sensées, et qui en gros constituent le programme libertarien. Voilà comment on acquiert la propriété privée, et voilà comment on évite les conflits. Même si on suit généralement ces règles, bien sûr aussi des gens les enfreignent. Des gens qui volent la propriété [d’autrui]. Ou qui n’attendent pas que je leur transmette cette propriété, mais qui la prennent sans mon consentement. Alors que faire des contrevenants ? Tant que l’humanité sera ce qu’elle est, il y aura des contrevenants. Qui décide quand les règles sont enfreintes, qui a raison ou tort ? Qui devient le juge, l’arbitre ?

Maintenant, imaginez que quelqu’un propose : « Oh, j’ai la solution pour résoudre ce problème : à chaque cas de conflit, y compris ceux où je suis impliqué, c’est moi qui décide qui a raison ou tort. » Y a-t-il une chance quelconque que quiconque accepte cette règle ? Et je parie que personne n’accepterait jamais une telle règle, car tout le monde saurait ce qui se passerait alors. Si telle était la règle, cela signifierait au fond que je pourrais initier un conflit avec vous, je pourrais vous voler quelque chose, vous frapper à la tête si je le veux, puis vous vous en plaindriez, « pourquoi m’avez-vous volé ? », « pourquoi m’avez-vous frappé à la tête ? », et que je dirais alors : « je suis celui ayant le dernier recours dans cette affaire, et il était bien sûr entièrement justifié que je me conduisis ainsi ».

Une telle règle serait évidemment considérée comme ridicule. Maintenant, vous réalisez bien sûr que c’est précisément ainsi que les États se conduisent partout dans le monde. C’est-à-dire qu’ils peuvent initier un conflit : ils peuvent vous exproprier, ils peuvent enfreindre ces règles simples que j’expliquais au début. Et si vous vous plaignez, qui décide qui a raison ou tort ? Un juge, qui est employé de l’État. Alors la question est : comment une institution aussi folle que l’État a pu être rendue possible ? Une chose qui, à première vue, ne fait aucun sens quelconque ! Je veux simplement [ici] reconstruire ce qui l’a rendu possible.

 


Initialement, vers la période du Moyen Âge, les gens exposaient leurs conflits réciproques à ce qu’on appellerait des aristocrates ou des nobles. On ne choisit pas comme juges des gens sans influence, ou non respectés par le reste des gens, car en fin de compte il faudra faire appliquer le verdict prononcé par le juge. Et ce n’est qu’en ayant des gens éminents, ayant réussi, qui sont respectés par le public, qu’on rend possible l’application du verdict, que les gens pourront l’accepter : voilà le jugement juste, et voilà la manière de résoudre le problème. Et il n’y avait pas rien qu’une personne, une seule institution, à qui s’adresser pour résoudre les conflits, mais plusieurs. Plusieurs personnalités éminentes, des aristocrates ou autres, des gens grandement respectés, parmi lesquels choisir.

Et personne n’était le juge ultime. Même si un juge prenait telle ou telle décision, sa décision n’était pas définitive, il n’avait pas le dernier mot, on pouvait toujours aller chez un autre. Et on considérait que tous, tous les juges, suivaient le même droit. Personne n’avait de position de monopole sur ce point. On pouvait même faire appel : aller voir le Roi, en appeler au Pape. Et même le Pape n’était pas le juge suprême car les Papes aussi perdent leur emploi. Il y avait donc concurrence entre les postes d’arbitre de la façon dont les conflits devaient être réglés.

De grandes étapes [furent] alors franchies, et la plus décisive fut celle où l’un de ces juges choisis librement, encore en concurrence face à d’autres juges pour le respect, s’éleva pour prendre le monopole de juge. « Ma parole a le dernier mot. Et ma décision est sans appel. Personne n’est au-dessus de moi, ma décision est définitive et c’est ainsi. » On pourrait appeler cela un roi absolu. Il élimine tous ses concurrents potentiels, tous les autres nobles et juges auprès de qui faire appel si l’on n’est pas satisfait de la première décision telle que rendue.

Comment parvinrent-ils à ce virage ? D’une part, en soudoyant quelques-uns de leurs juges concurrents en disant : « Ok, je vous donnerai quelque poste subalterne dans mon tribunal ». Et l’autre chose qu’ils disaient, en s’adressant aux gens, la population en général, était : « Écoutez, il pourrait bien y avoir des obligations et des contrats vous liant à d’autres gens que vous regrettez d’avoir conclus ; et bien je vous libérerai de ces obligations. » Et ainsi obtinrent-ils le soutien public pour passer de juges en concurrence à un seul juge en monopole.

Historiquement, ce processus prit plusieurs siècles. Il démarra à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, quand les États se constituèrent là où il n’existait rien de tel. Il existait des centres d’autorité en concurrence, mais pas d’autorité suprême. Donc plusieurs siècles furent nécessaires pour que quelques-uns atteignent ce poste de juge suprême. Alors, dès que ce poste fut occupé, deux institutions émergèrent. La première fut que, soudain, des impôts furent pris de force aux gens. Auparavant, mêmes les riches, les nobles etc. devaient demander à leurs suzerains d’accepter leurs impôts. Et s’ils refusaient, il n’y avait pas d’impôt. Mais désormais, puisque monopoleur, on peut dire : « Ok, vous me devez ceci ou cela ». Et si les gens protestent, on dira : « Écoutez, je suis le juge suprême, et je vous dis : vous me devez ceci, c’est ainsi. Et si vous ne faites pas ce que je vous dis, vous en serez puni ».

La seconde [institution] à naître fut, pour la première fois, cette chose qu’on appela « législation ». Auparavant, les lois n’étaient pas faites. Les lois étaient considérées comme découvertes et appliquées à tous exactement de la même manière. Ces lois que j’ai mentionnées au tout début : comment la propriété est établie. Ce n’était pas là des lois créées par quelqu’un, c’était des lois naturelles. Naturelles au sens où, si on veut éviter le conflit, alors voilà les lois naturelles, et elles ne peuvent être différentes, sinon il y aura conflit. Mais désormais, avec l’établissement de rois absolus, on a une situation où on peut faire des lois, inventer des lois. Vous devez faire ceci ou cela. Vous avez telle ou telle obligation.

Ainsi, fiscalité et législation vinrent à exister. D’abord bien sûr en faible portions, pas de fiscalité massive, et pas de législation lourde, mais lentement, lentement, l’impôt sera prélevé et les taxes seront augmentées et lentement, lentement, les lois seront faites. Et bien entendu, les lois seront faites évidemment pour bénéficier au dirigeant. Et la cour qu’il rassemble autour de lui.

Le roi René d’Anjou.

Et puis la dernière étape de l’évolution, qui nous rapproche de l’époque actuelle, est que le poste de roi est remis en cause par des gens divers. Surtout par les intellectuels. Dans le style : « Oui, mais n’est-ce pas là une violation du principe d’égalité devant la loi, s’il y a un seul gars, le roi, qui peut faire les lois ? N’est-il pas un privilégié ? N’y a-t-il pas désormais deux types de lois ? Les lois s’appliquant aux gens normaux, et les lois s’appliquant au roi ? Il est au-dessus de la loi s’appliquant aux gens normaux. Cela doit cesser ! C’est une violation des principes de justice ! »

Et quelle fut la réponse à ceci ? La réponse fut de dire que ce qu’on doit faire, c’est rendre possible que n’importe qui devienne le roi ! C’est-à-dire qu’on crée la démocratie. Ce n’est pas le roi seul qui devrait avoir le droit de faire cela, tout le monde devrait en avoir le droit. Tout le monde devrait pouvoir être le roi, pour ainsi dire. La question toutefois est : ce pas franchi induit-il que tous devinrent égaux devant la loi ? La réponse est : non, bien sûr que non. Qu’on élise un président, un premier ministre ou quel qu’en soit le nom, il peut faire les mêmes choses qu’un roi pouvait faire avant.

Rappel, deux types de droit existent encore. Un type de droit est ce qu’on appelle le droit privé, s’appliquant à tous dans les affaires privées, et l’autre type de droit, qu’on ne nommerait même pas droit, est le droit [public]. Le droit [public] est le droit qui protège et s’applique aux gens démocratiquement élus à la tête de l’État. Donc, deux types de droit existent en démocratie, tout comme deux types de droits existaient sous un roi absolu.

Dès lors, qu’implique ce changement de la monarchie vers la démocratie ? À nouveau, pour indiquer à peu près quand cela se produisit historiquement, ce processus débuta avec la Révolution Française, où la monarchie subit pour la première fois une lourde attaque, disons, et la fin du processus est, du moins pour l’Europe Occidentale, la fin de la Première Guerre Mondiale, quand presque toutes les monarchies furent abolies et que la démocratie devint le principe d’organisation de toutes les sociétés occidentales.

Ainsi, la signification de cette transition est la suivante. Quelqu’un comme un roi, qui considère son pays comme sa propriété et les gens y vivant comme ses locataires, est remplacé par un administrateur temporaire. Le roi pouvait vendre une partie de son royaume ou le transmettre aux générations futures. Il avait ce qu’on pourrait appeler une basse préférence temporelle, soit un horizon lointain de planification précisément parce qu’il se considérait comme « une sorte de propriétaire de tout ce truc ». Un politicien démocratiquement élu en charge du pouvoir ne se considère pas comme propriétaire de l’endroit mais comme un administrateur temporaire. Il ne peut vendre quoi que ce soit ni en conserver les fruits, ni les transmettre à la prochaine génération.

Cela fera-t-il la différence dans sa manière de conduire son affaire ? La réponse est : oui, cela fera une énorme différence. J’essaie toujours d’expliquer ceci à mes étudiants de la manière suivante. Imaginez que vous possédez une maison. Vous pouvez la transmettre via héritage, vous pouvez la vendre, ainsi de suite. Ou alors, vous avez la même maison et pendant quatre ans vous en faites ce que vous voulez, mais vous ne pouvez pas la léguer, vous ne pouvez pas la vendre et garder les produits de la vente. Prendrez-vous soin de la maison de la même manière ?

La réponse est : non, bien sûr que vous ne prendrez pas soin de la maison de la même manière. Si vous n’en êtes qu’un gardien temporaire, vous tenterez de tirer le maximum de la maison dans le temps le plus court possible, parce qu’après quatre ou cinq ans, vous pourriez bien ne plus en être le gardien, et la maison pourrait bien être alors en ruine. Feriez-vous de même en tant que propriétaire de la maison ? La réponse est : il est très peu probable que vous le fassiez. Je ne l’exclus pas, il y a parfois des fous dans le monde, en réalité il y a vraiment beaucoup de fous dans le monde, mais il est bien moins probable que les gens fassent cela s’ils possèdent l’endroit.

 


La démocratie est donc un système qui mène à la consommation systématique du capital. C’est-à-dire où les gens consomment dans le présent parce qu’ils ne connaissent pas leur situation future, au lieu d’accumuler du capital et de planifier à long terme. Je dois mentionner autre chose. En démocratie, parce les gens sont élus, on pourrait dire : « N’est-il pas mieux d’avoir une course pour savoir qui sera le dirigeant plutôt que l’absence de concurrence quand un roi gouverne le pays ? » Et la réponse ici est : non, la concurrence est bonne quand elle concerne la production de biens, c.-à-d. la production de choses dont les gens veulent.

Mais la concurrence n’est pas bonne pour les choses mauvaises, malfaisantes, celles dont les gens ne veulent pas. Les gens ne demandent pas à être taxés. Ils ne diront pas : « hé, taxez-moi, taxez-moi, taxez-moi, j’aime être taxé ! » Ils ne demandent pas : « Faites une autre loi, faites une autre loi, cela vous bénéficie et me fait du mal ! » Ils en ont peur. Mais puisque l’activité des États est de taxer et légiférer, donc faire de mauvaises choses, des choses malfaisantes, la concurrence en la matière est une mauvaise chose ! On ne veut pas de concurrence dans « qui est le meilleur meurtrier ? », « qui est le meilleur dirigeant de camp de concentration ? » Pour cela, on est heureux d’avoir des gens incompétents, stupides, des gens inefficaces. Mais la démocratie, précisément, produit les plus grands démagogues, et les plus grands escrocs s’élèveront jusqu’au sommet.

Imaginez-vous diriger une campagne et dire, « Hé, je veux que la propriété privée soit protégée en toutes circonstances. Je ne veux subir aucun impôt, je ne veux aucune redistribution de revenus et de richesses, et ainsi de suite. On doit cesser de faire des lois, sauf les principes que j’ai évoqués au tout début. » Quel succès auriez-vous lors d’une telle campagne ? C’est ça, vous n’auriez pas beaucoup de succès. Parce que bien sûr, la démocratie permet aux gens d’utiliser leur vote pour [l’appropriation] de la propriété d’autres gens. Dans l’histoire de la pensée politique, on ne trouve presque personne ayant jamais fait promotion de la démocratie.

Jusqu’à très récemment, mais dans le passé, les gens s’en rendaient compte : la démocratie est un moyen pour les gens qui ont moins, qui n’ont rien, de s’arroger par le vote la propriété de ceux qui ont plus et qui s’en tirent mieux qu’eux. Elle promeut l’immoralité. La démocratie pourrait fonctionner dans de très petits villages. Parce que tout le monde y connaît tout le monde. Vous savez, Mr X est un gentil gars, et Mr Y est un sale type. Et on aurait honte d’essayer de voler la propriété d’autrui, car les gens se connaissent l’un l’autre. Mais avec des États faits de millions et de millions de gens, on ne connaît pas qui on vole. Donc l’inhibition subie sinon envers le vol de son prochain disparaît tout simplement.

Un mot à propos des rois, peuvent-ils aussi être de parfaits malfaisants ? Oui, c’est possible. Mais parce qu’ils héritent de leur fonction, qu’ils ne sont pas élus, ils peuvent aussi être parfois de bonnes personnes. Les dirigeants démocratiques ne peuvent être de bonnes personnes, parce qu’ils sont le fruits d’élections, de la concurrence entre eux, [entre menteurs].

Voici donc la première histoire, comment les États évoluent. Et comment la structure, la constitution des États, a changé au cours de combien de milliers d’années. Maintenant, j’en viens à la deuxième histoire qui en un sens complète la première, forme une image plus complète que celle que j’ai développée jusqu’ici.

Dans une situation où il n’y a aucun État, on a bien sûr des combats et des activités guerrières entre différents groupes et autres, différents gangs, différentes familles se combattant. Ce n’était pas une situation où tout était absolument paisible, et merveilleux, paradisiaque. Mais avant le développement de l’État, à chaque fois qu’on s’engageait dans l’agression d’autres gens, une fois des gens en conflit avec un autre groupe, il fallait payer le coût soi-même d’être un agresseur. Agresser des gens n’est pas sans coût. Il faut en avoir les moyens, il faut l’argent pour cela, il faut les armes pour cela, il faut des alliés, etc., qu’il faut payer pour se battre.

Alors il fallait toujours y réfléchir, pour entrer en conflit avec d’autres, se battre contre d’autres gens, il fallait toujours considérer ce que ça pourrait coûter pour soi. Vais-je gagner ? Vais-je perdre, etc. ?

Dès qu’on a l’institution de l’État, faire la guerre devient une tout autre affaire. Parce que désormais, on peut faire payer à d’autres le coût de son agression et de sa pulsion agressive envers d’autres gens. Rappelons-le encore, on peut recourir aux impôts. Des gens, qui pourraient vouloir ne rien avoir affaire avec votre guerre, doivent la payer. Imaginons que disons M. Bush, quand il débuta sa guerre au Moyen-Orient, ait eu à financer lui-même sa guerre, et à recruter ses copains et amis pour leur dire : « Voulez-vous contribuer à financer cette guerre ? »

Eh bien, il aurait pu trouver quelques personnes prêtes à contribuer, mais tous les Américains auraient-ils dit : « Hé, merveilleux, bonne idée, voici mon argent, allez-y » ? Et la réponse est : non ! Des millions de gens auraient dit : « Qu’est-ce que j’en ai à affaire, des Iraniens ? Qu’est-ce que j’en ai à faire, des Afghans ? C’est votre guerre ! Payez-la vous-même, et laissez-nous en dehors de ça ! »

 


Donc la probabilité de la guerre augmente gravement dès qu’on peut en externaliser le coût sur des gens qui en réalité ne s’y intéressent pas du tout. Alors, si des États déclenchent des guerres contre d’autres États, et ils ne s’en privent pas, et ils le font plus volontiers que des personnes privées lancent des conflits armés, la question est alors bien sûr : « qui tend à gagner ces guerres ? » aussi, réalisez aussitôt que les guerres sont des compétitions éliminatoires entre États.

C’est-à-dire que sur chaque territoire, il ne peut y avoir qu’un seul monopole de fiscalité et de législation. On ne peut avoir différentes organisations qui légifèrent et qui taxent sur le même territoire. Chaque État est le seul à pouvoir le faire sur son territoire. Et bien sûr, chaque État a un intérêt à étendre son territoire : plus il contrôle de gens, autrement dit plus il taxe de gens, plus il peut imposer sa loi sur ces gens. Alors vient la question : « qui gagnera ce genre de guerres ? »

Alors évidemment, de très petits États n’entreront probablement pas en guerre contre de très grands États, parce qu’ils savent qu’ils perdront. Mais si les États sont de tailles et de populations similaires, alors on découvre une sorte de paradoxe. Évidemment, toute guerre a besoin de ressources. Armes, soldats, munitions, matériel logistique, etc. Plus la guerre dure, plus la richesse de la société dont tel ou tel État tire ses ressources devient cruciale.

Et la chose qu’il est intéressant de découvrir, c’est que ce sont les États les plus « libéraux », libéraux au sens européen, c’est-à-dire pas tout à fait aussi mauvais que d’autres, qui disposent de plus grandes ressources. Parce que les sociétés plus libérales sont plus riches. Elles permettent plus d’accumulation de capital, elles permettent à plus de gens de s’enrichir, etc. Il y a donc une tendance qui pourrait nous frapper comme paradoxale : que les plus libéraux, les meilleurs États pour ainsi dire, sont ceux qui tendent à être les États les plus agressifs, les plus tournés vers l’impérialisme au cours de l’Histoire.

Prenons un premier pays tels les Pays-Bas, par exemple, la première société capitaliste ayant réussi, qui devient une puissance coloniale majeure. Puis cette place revient à l’Angleterre. À nouveau, un pays très libéral, très riche, devenant un lieu de domination mondiale. Avec des endroits contrôlés par les Britanniques partout dans le monde. Puis les États-Unis héritent finalement de cette place, à partir de la Première Guerre Mondiale, avec un point culminant à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Pourquoi les États-Unis ? Parce qu’il s’agit de loin du plus riche pays. C’est aussi celui ayant le plus grand empire jamais construit.

Encore un mot sur guerre et démocratie. Sur les guerres royales, entre rois. Leur motivation était le plus souvent quelque désaccord d’héritage, avec une implication comparativement faible de la population civile. Les guerres démocratiques, à partir de la Révolution française, et bien sûr de la Première et la Seconde Guerres Mondiales, les guerres démocratiques sont de véritables guerres entre nations. Pour la première fois, elles introduisent la conscription. À savoir, puisque les gens sont supposés se gouverner eux-mêmes en démocratie, alors que c’est leur État [qui le fait], tous ont désormais l’obligation de participer à la guerre.

Même la population civile est entraînée dans la guerre. Les guerres deviennent plus totalitaires, plus totales que les guerres royales le furent jamais. Les guerres royales étaient en gros… parce que les armées se rencontraient en plein champ puis se percutaient, et la population générale en était plutôt peu affectée. Bien entendu, ceci prit fin d’abord avec la guerre de Sécession américaine, puis déjà avec Napoléon, avec les deux guerres mondiales bien sûr, tous les États recoururent à la conscription. Tous les gens devaient y participer. Personne ne peut échapper à la participation à l’entreprise de guerre.

On prend alors conscience que cette tendance étatique à aller en guerre et d’essayer d’agrandir son territoire finirait en présence d’une puissance unique dominant le monde. Ce n’est pas nécessaire ; que c’est… et ceci est pour ainsi dire le but des États-Unis, oui ; les États-Unis ont quelque chose comme plus de cent cinquante bases militaires dans le monde, dans toutes sortes de pays.

Mais ils sont loin d’atteindre cette position finale, ils pourraient bien ne jamais l’atteindre, mais il faut savoir reconnaitre qu’il y a une tendance dans cette direction. Voici donc la deuxième histoire à propos de la centralisation du pouvoir étatique. Avec, comme on peut facilement l’imaginer, la finalité logique d’un État mondial, un gouvernement mondial.

 


Laissez-moi souligner un argument (j’y reviendrai plus tard) ; tandis que certains pensent que ce serait [idéal] (même certains philosophes pensent que la situation parfaite serait celle d’un État mondial) c’est une grossière erreur de penser cela. Parce qu’avec un seul État mondial, on aurait la même structure de lois, la même législation, la même structure réglementaire, partout dans le monde, avec presque aucune possibilité pour que les gens votent avec leurs pieds, fuient un endroit pour rechercher autre chose de mieux. Et puisque les gens ne peuvent s’enfuir, un État mondial n’aurait pratiquement plus aucun problème à opprimer encore et encore sa propre population, parce qu’après tout elle n’a aucune alternative, elle ne peut que rester là où elle est. Et tout endroit est légiféré et réglementé de la même manière.

J’en viens maintenant à la troisième partie de l’histoire, qui une fois encore se déroule en parallèle des deux décrites jusqu’ici et qui complète l’image. Elle concerne le développement de la monnaie. La monnaie émerge sur le marché comme effet de la division du travail dans laquelle les gens se lancent. La monnaie est définie comme un moyen d’échange commun. C’est le bien le plus vendable et le plus largement accepté de tous les biens. Pour faciliter l’échange. Aucun autre bien n’est accepté aussi facilement et par autant de gens que la monnaie, et aucun autre bien n’est aussi facilement vendu. À l’origine, la monnaie est une marchandise, quelque bien ayant pris cette fonction d’être le bien le plus facile à échanger de tous les biens.

Évidemment, les États découvrirent immédiatement qu’il serait de la plus haute importance pour eux (à savoir pour augmenter le pouvoir et la puissance des États) de mettre la main sur la monnaie d’une manière ou d’une autre. Comment y sont-ils parvenus ?

D’abord, en monopolisant la frappe des pièces d’or et d’argent ou qu’importe la matière en usage. Et en la monopolisant, c’est-à-dire en étant le seul sur ce territoire à pouvoir produire des pièces d’or ou d’argent, en les monopolisant, ils firent ce qui s’appelle du rognage de la monnaie. Ils dirent simplement, « Envoyez-moi vos pièces, j’y frapperai une nouvelle effigie, un nouveau roi, une nouvelle effigie », et ils retirèrent un peu de l’or et de l’argent de chaque pièce, rendirent le même nombre de pièces aux gens, mais ce qu’ils avaient retiré, l’or rogné ou l’argent rogné de chacune de ces pièces, fut autant de monnaie supplémentaire qu’ils gardèrent pour eux. Ainsi fut réduit le pouvoir d’achat de la monnaie et les dirigeants, les États, produisirent de la monnaie en volant depuis les pièces existantes.

Eh bien, les gens finirent par découvrir l’astuce. L’étape suivante fut que, parce que les gens ne portent pas toujours leurs pièces d’or et d’argent, il existait aussi ce qu’on appelle des substituts de la monnaie. Ce sont des bons qui confèrent un droit à une certaine quantité de monnaie. C’était plus facile à transporter, simplement des bons, pas besoin de se remplir les poches de lourdes pièces d’or, mais les bons étaient des titres donnant droit à des pièces d’or ou d’argent. Alors, ils monopolisèrent l’émission des bons.

Au début, de nombreuses banques et autres émirent leurs propres bons [des billets de banque]. Et chacune de ces banques s’assurait qu’à chaque fois qu’on lui présentait un bon, elle avait [en coffre] l’or ou l’argent dont le billet conférait le titre de propriété. Alors désormais, les billets sont monopolisés. Seuls les billets émis par l’État peuvent être utilisés pour recouvrer leur valeur en or ou argent. Et l’étape suivante du processus fut de se débarrasser entièrement des pièces d’or et de n’utiliser que les billets.

Ce processus fut quelque peu complexe, et je n’entrerai pas dans les tous détails de la façon dont cela se produisit, mais tous les États sortirent typiquement à un certain point, souvent en temps de guerre, de l’étalon-or, de l’étalon-argent et dirent « écoutez, nous gardons tout l’or, donnez-nous tout l’or, donnez-nous tout l’argent, si vous ne le faites pas vous serez punis, et vous recevrez des billets en échange. Mais nous ne convertirons plus vos billets en or ou argent. »

Ce fut une fois de plus un long processus qui s’acheva en 1971. En 1971, le dernier lien avec l’or fut coupé. Jusqu’en 1971, il était possible, au moins pour les banques centrales, d’aller aux États-Unis et de dire : « Voici, j’ai 35 dollars-papier, 35, ils me donnent droit à une once d’or. » Mais les États-Unis avaient tellement imprimé de billets-papier, de dollars-papier, qu’ils étaient incapables de payer en or pour respecter les termes de leur accord. Et ce fut le président Nixon qui dit en 1971 : « Nous sortons complètement de l’étalon-or. Dès maintenant, gardez vos billets-papier, et nous gardons l’or. »

 


On réalise qu’une fois dans cette situation, où il n’y a plus aucune attache à une marchandise quelconque, on peut augmenter la quantité de monnaie à volonté. De nos jours, on peut simplement presser un bouton et doubler, tripler, quadrupler la quantité de monnaie en existence. D’évidence, on ne peut pas faire de même au sein d’un étalon-or ou argent. Bien, il est important de réaliser ici qu’une hausse de la quantité de monnaie existante ne rend pas la société plus riche. Elle réduit simplement le pouvoir d’achat de chaque unité de monnaie.

Si, en imprimant de la monnaie-papier, on pouvait améliorer le sort de la société, alors demandez-vous : « pourquoi y a-t-il encore des pays pauvres dans le monde ? » Même les pays les plus cinglés du monde peuvent imprimer à volonté, n’importe quelle quantité de monnaie. Pourquoi y a-t-il encore un seul pauvre sur terre, si par simple augmentation de la quantité de monnaie existante on pouvait créer de la richesse ? Et la réponse est : c’est impossible.

Mais si on pose la question à n’importe quel banquier central dans le mode, ils croient tous en cette idée insensée qu’on lit dans les journaux tous les jours. « Quantitative Easing! » [assouplissement quantitatif !] Ceci ne signifie rien d’autre que : « On imprimera plus de monnaie et le pouvoir d’achat de chaque unité monétaire diminuera. » Mais en imprimant de la monnaie, si l’on ne peut rendre la société plus riche, on peut faire ceci : rendre plus riche ceux qui perçoivent cette monnaie en premier. Parce que ceux qui la perçoivent en premier peuvent encore acheter aux bas prix de la période précédente, et alors à mesure que la monnaie se diffuse dans l’économie et que les prix montent, ceux qui touchent la monnaie tardivement paient déjà des prix plus élevés pour tout.

Il y a donc une redistribution de revenus opérant, vers ceux percevant la monnaie en premier, qui en bénéficient, au détriment de ceux percevant la monnaie en dernier. Ceux-là sont les personnes à revenus fixes, par exemple. Si vous avez un revenu fixe, et que le pouvoir d’achat de la monnaie décline, alors vous êtes floué. Donc, qui perçoit la monnaie en premier ? La réponse est : ceux qui perçoivent la monnaie en premier sont les banques centrales qui l’impriment ! Puis les institutions étatiques. Et les premiers clients des banques centrales. Qui sont les grandes banques privées. Puis les clients des grandes banques privées. Mais ni vous ni moi ne sommes un de ceux-là.

Alors quand les gens se plaignent : « Oh, les inégalités de revenus ne font que croître ! » L’une des principales raisons en est précisément cette hausse constante de la quantité de monnaie existante. Puis, pour conclure l’histoire ici (et la monnaie nous renvoie encore à ce que j’ai dit avant sur la guerre et l’impérialisme), le pays le plus puissant est celui qui produit ce qu’on appelle la monnaie de réserve. Le dollar américain est la monnaie de réserve utilisée par presque tous les pays.

Les Américains, qui impriment des dollars, des dollars, des dollars et les autres pays, qui vendent des biens aux États-Unis, gagnant ainsi des dollars, ne dépensent pas toujours ces dollars pour acheter ou investir aux États-Unis. Ils les gardent en réserve, pour y adosser leurs propres monnaies. Les étrangers qui vendent des biens aux États-Unis sont payés avec du papier pour ainsi dire, et les Américains reçoivent des biens réels. La consommation américaine est donc largement financée par les gens des autres pays. Ce qu’on pourrait appeler de l’impérialisme monétaire.

Il reste encore aujourd’hui un problème, même pour les Américains. C’est que le dollar n’est pas la seule monnaie papier dans le monde. Il existe encore d’autres monnaies : l’Euro, le Yen japonais, le rouble russe… Et si les Américains devaient dépasser les bornes à l’imprimer la monnaie, le danger serait que les gens aillent vers d’autres monnaies. Il y a donc aussi une tendance à éliminer cette concurrence avec d’autres monnaies, et une de ces tentatives par exemple, un grand pas dans cette direction, fut l’établissement de l’Euro.

Avant que l’Euro fût établi, vers 2000, il y avait encore d’autres monnaies fortement concurrentes, comme le Mark allemand par exemple. Le Mark allemand n’était pas spécialement fort grâce à quelque vertu allemande, mais l’Allemagne avait deux fois souffert d’hyperinflation parce qu’elle avait perdu deux guerres. Et grâce à cette expérience, les Allemands étaient plus conscients de l’inflation, que l’inflation est le danger. À cause de cela, la banque centrale allemande était relativement modeste dans son impression de Marks. Les Américains n’aimaient pas cela. Et promurent l’établissement de la banque centrale européenne. Et au conseil d’administration de la banque centrale européenne siègent des Espagnols, des Italiens, des Grecs ; et tous ces pays ont la main lourde sur l’émission de monnaie. L’Euro est donc une monnaie bien plus faible que l’était le Mark auparavant. Et le mieux du point de vue des intérêts américains serait bien sûr que le monde entier accepte un étalon-dollar.

Encore une fois, on tend vers un pouvoir mondial, et on tend vers l’établissement d’une monnaie papier mondiale. Une monnaie papier mondiale serait bien sûr une monnaie plus inflationniste que tout ce que vous avez connu auparavant. Parce que s’il ne reste qu’une monnaie, on n’a plus la peur qu’elle se dévalue par rapport à d’autres, peur qui réduit la tentation d’en imprimer toujours plus. Je ne suis pas certain qu’au final on en viendra à cette monnaie mondiale, comme je ne suis pas certain qu’à la fin on en viendra à un État mondial. Mais pour comprendre le monde actuel, il faut être conscient que ces deux tendances sont en progression. Que des forces, des forces influentes, travaillent constamment dans cette direction.

 


Ce que je vous ai dit jusqu’ici est quelque peu similaire à la théorie marxiste du développement social et de l’histoire. Je me rends compte que vous êtes surtout des gens relativement jeunes, donc vous pourriez ne pas être bien versés dans la théorie marxiste. Je suis bien plus vieux que vous, je viens d’avoir 70 ans cette année, et j’ai eu une expérience de première main du communisme ; ma mère fut expropriée par les Russes en Allemagne de l’Est, je suis né en Allemagne de l’Ouest, mais la plupart de ma famille vivait à l’Est.

J’ai donc vu moi-même le chaos causé par le socialisme, l’appauvrissement sans espoir des gens. Et j’ai bien sûr étudié (j’étais de gauche dans ma jeunesse), j’ai étudié la théorie marxiste : j’en sais probablement plus que la plupart d’entre vous sur la théorie marxiste. Je veux vous faire percevoir une certaine similitude entre ce que je dis et ce que les marxistes disaient, et pointer du doigt ce qui fut leur erreur majeure.

La théorie marxiste est quelque chose… il y a une exploitation à l’œuvre, c’est l’exploitation par les capitalistes qui exploitent les travailleurs ! Cependant, il existait une théorie de l’exploitation et des classes bien avant Marx. C’était une théorie libérale, ou autrichienne, de l’exploitation. C’est-à-dire que les organisations qui exploitent sont les États. L’impôt est de l’exploitation. Les intérêts des travailleurs et des capitalistes sont en harmonie. Plus l’entreprise tourne bien, plus les salaires des travailleurs augmentent, c’est une association volontaire. Si un travailleur ne veut pas travailler pour elle, il n’a pas à travailler pour elle.

Mais l’exploitation existe dans ce monde. L’exploitation, c’est l’impôt. Et puis les marxistes [disent]… les entreprises se concentrent ! Les entreprises deviennent de plus en plus grosses jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’une entreprise mondiale, pour ainsi dire. Oui, mais ce ne sont pas les entreprises qui grossissent. Ce sont les États qui grossissent. Une concentration se déroule en effet. Mais pas celle des entreprises, celle des États, dont la taille grandit toujours.

Que peut-on espérer ? On peut espérer un processus de décentralisation. En unités de plus en plus petites, dans la direction d’une société sans État. Complètement. Autrement dit, l’Union Européenne est un désastre. Le Brexit fut une bonne idée. L’Allemagne devrait se retirer. Les provinces d’Allemagne devraient se retirer. Dans de nombreux discours en Europe j’ai toujours, j’ai pour ainsi dire inventé l’expression : « Ce qu’il nous faut en Europe, c’est un millier de Liechtensteins. »

Le Liechtenstein a 36.000 habitants. Au Liechtenstein, le Prince permet aux six ou sept villages qui le composent de faire sécession, de devenir indépendants du Liechtenstein, ou de rejoindre l’Autriche, ou de rejoindre la Suisse. Ce qu’ils veulent. Pourquoi cela serait-il bon ? Pourquoi promouvoir des mouvements de sécession ou la décentralisation ? Parce que s’il faut avoir des États, et tant qu’il devra y avoir un État, il vaut mieux pour nous qu’il y en ait le plus possible, car alors ils devront se concurrencer pour garder leur population et éviter qu’elle déménage. Ils doivent correctement traiter leur peuple, sinon il disparaîtra purement et simplement.

De petits États sont aussi moins enclins à se lancer dans des conflits armés. De petits États sont presque obligés de consentir à de l’échange libre avec le reste du monde. Car imaginez qu’un État comme le Liechtenstein avec ses 36.000 habitants dise : « Nous prenons des mesures protectionnistes. Nous ne voulons plus que des biens étrangers entrent ici. » La population mourrait en une ou deux semaines. Ils sont obligés de se lancer dans le libre commerce.

Au contraire, si un énorme État comme les États-Unis disait : « Ok, nous construisons une sorte de mur commercial autour des États-Unis », cela abaisserait bien sûr le niveau de vie, mais pas aussi dramatiquement et pas aussi vite que pour de petits États, parce qu’il existe encore un marché intérieur conséquent. Les milliers et millions d’entreprises sur le territoire des États-Unis peuvent produire presque tout, peut-être pas aussi efficacement ni aussi rapidement ni aussi bien que s’ils commerçaient aussi avec le reste du monde. Mais ils pourraient s’en tirer pendant un moment.

Et comme dit plus haut, plus les États sont petits, plus il devient difficile pour les gens de jouer à « je vole mon voisin en votant pour ceci ou cela. » Parce que les gens se connaissent et qu’il y aurait plus de contrôle social. Donc, le but des libertariens sur la route d’une société complètement dépourvue d’État est : d’abord, de travailler le plus dur possible, avec les meilleurs arguments qu’il nous soit possible de trouver, à un processus de décentralisation, voire de sécession.

Merci beaucoup.>>

Hans-Hermann Hoppe

 


Notre équipe a traduit il y a quelques temps une conférence donnée en octobre 2019 par Hans-Hermann Hoppe, figure contemporaine de l’école autrichienne, que nous considérons comme majeure pour mieux comprendre le monde actuel et comment l’analyse praxéologique permet de lire l’histoire et les grandes tendances dans lesquelles nous devons être acteurs pour la Liberté.

Nous reproduisons ici le texte intégral de cette traduction, pour référence et pour commentaires éventuels.

L’Institut Mises France

 


 

 

 

 

 

 

 

 

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