Han Ryner: Le Petit manuel individualiste
«L'anarchiste croit que le gouvernement est la limite de la liberté. Il
espère, en détruisant le gouvernement, élargir la liberté. Mais la vraie
limite n'est pas le gouvernement mais la société. Le gouvernement est
un produit social comme un autre. On ne détruit pas un arbre en coupant
une de ses branches. »
J'ai adopté la forme par demandes et par réponses si commode pour
l'exposition rapide. Elle n'exprime ici aucune prétention dogmatique. Il
n'y a pas ici un maître qui interroge et un disciple qui répond. Il y a
un individualiste qui se questionne lui-même. J'ai voulu indiquer dans
la première ligne qu'il s'agit d'un dialogue intérieur. Tandis que le
catéchisme demande : "Etes-vous chrétien ?", je dis : "Suis-je
individualiste ?". Mais, prolongé, le procédé n'irait pas sans
inconvénients et, une fois mon intention marquée, je me suis souvenu que
le soliloque emploie fréquemment la seconde personne.
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On trouvera pêle-mêle dans ce petit livre des vérités qui sont
certaines - mais dont on ne peut d'ailleurs découvrir qu'en soi-même la
certitude - et des opinions qui sont probables. Il y a des problèmes qui
admettent plusieurs réponses. D'autres - en dehors de la solution
héroïque, qu'on peut conseiller seulement lorsque tout le reste est
crime - n'ont pas de solution tout à fait satisfaisante et les à peu
près que je propose ne sont pas supérieurs à d'autres à peu près. Je
n'insiste pas. Le lecteur qui ne saurait point faire le départ et,
acquiesçant aux vérités, trouver des probabilités analogues à mes
probabilités et souvent plus harmonieuses à lui-même, serait indigne, du
nom d'individualiste.
Faute de développement ou pour d'autres raisons, je laisserai souvent
insatisfait l'esprit même le plus fraternel. Je ne puis que recommander
aux hommes de bonne volonté la lecture assidue du Manuel d'Epictète.
Là, mieux que partout ailleurs, se trouve la réponse à nos inquiétudes
et à nos doutes. Là plus que partout ailleurs, celui qui est capable du
vrai courage, puisera le courage.
A Epictète, à d'autres aussi, j'ai emprunté des formules, sans croire
toujours nécessaire d'indiquer mes dettes. Dans un travail de la nature
de celui-ci, les choses importent, non leur origine et on mange plus
d'un fruit sans demander au jardinier le nom du fleuve ou du ruisseau
qui féconde son jardin.
Chapitre premier : De l'individualisme et de quelques individualistes
Suis-je individualiste ?
Je suis individualiste.
Qu'est-ce que j'entends par individualisme ?
J'entends par individualisme la doctrine morale qui, ne s'appuyant sur
aucun dogme, sur aucune tradition, sur aucune volonté extérieure, ne
fait appel qu'à la conscience individuelle.
Le mot individualisme n'a-t-il jamais désigné que cette
doctrine ?
On a souvent donné le nom d'individualisme à des apparences de doctrines
destinées à couvrir d'un masque philosophique l'égoïsme lâche ou
l'égoïsme conquérant et agressif.
Citez un égoïste lâche qu'on appelle quelquefois individualiste.
Montaigne. Connaissez-vous des égoïstes conquérants et agressifs qui se proclament individualistes?
Tous ceux qui étendent aux relations des hommes entre eux la loi brutale du combat pour la vie.
Citez des noms.
Stendhal, Nietzsche (1).
Nommez quelques vrais individualistes.
Socrate, Epicure, Jésus, Epictète.
Pourquoi aimez-vous Socrate ?
Il n'enseignait pas une vérité extérieure à ceux qui l'écoutaient, mais il leur apprenait à trouver la vérité en eux-mêmes.
Comment mourut Socrate ?
Il mourut condamné par les loi" et par les juges, assassiné par la Cité, martyr de l'individualisme.
De quoi l'accusait-on ?
De ne pas honorer les dieux que la Cité honorait et de corrompre la jeunesse.
Que signifiait ce dernier grief ?
Il signifiait que Socrate professait des opinions désagréables au pouvoir.
Pourquoi aimes-vous Epicure ?
Sous son élégance nonchalante, il fut un héros.
Citez une parole ingénieuse de Sénèque sur Epicure :
Sénèque appelle Epicure " un héros déguisé en femme ".
Quel bien fit Epicure ?
Il délivra ses disciples de la crainte des dieux ou de Dieu, qui est le commencement de la folie.
Quelle fut la grande vertu d'Epicure ?
La tempérance. II distinguait entre les besoins naturels et les besoins
imaginaires. Il montrait qu'il faut bien peu de chose pour satisfaire la
faim et la soif, pour se défendre contre le chaud et le froid. Et il se
libérait de tous les autres besoins, c'est-à-dire de presque tous les
désirs et de presque toutes les craintes qui asservissent les hommes.
Comment mourut Epicure ?
Il mourut d'une longue et douloureuse maladie en se vantant d'un parfait bonheur.
Connaît-on généralement le véritable Epicure ?
Non. Des disciples infidèles ont couvert leurs vices de sa doctrine, comme on cache un ulcère sous un manteau volé.
Epicure est il coupable de ce que de faux disciples lui ont fait dire ?
On n'est jamais coupable de la sottise ou de la perfidie d'autrui.
La déformation de la doctrine d'Epicure est elle un phénomène
exceptionnel ?
Toute parole de vérité, si elle est écoutée de beaucoup d'hommes, est
transformée en mensonge par les superficiels, par les habiles et par les
charlatans.
Pourquoi aimez-vous Jésus ?
Il vécut libre et errant, étranger à tout lien social. Il fut l'ennemi
des prêtres, des cultes extérieurs et, en général, de toutes les
organisations.
Comment mourut-il ?
Poursuivi .par les prêtres, abandonné par l'autorité judiciaire, il
mourut cloué sur la croix par les soldats. Il est, avec Socrate, la plus
célèbre victime de la Religion, le plus illustre martyr de
l'individualisme.
Connaît-on généralement le véritable Jésus ?
Non. Les prêtres ont crucifié sa doctrine comme son corps. Ils ont
transformé en poison le breuvage vivifiant. Sur les paroles faussées de
l'ennemi des organisations et des cultes extérieurs, ils ont fondé la
plus organisée et la plus pompeusement vide des religions.
Jésus est-il coupable de ce que les disciples et les prêtres ont fait de sa doctrine ?
On n'est jamais coupable de la sottise ou de la perfidie d'autrui.
Pourquoi aimez-vous Epictète ?
Le stoïcien Epictète supporta courageusement la pauvreté et l'esclavage.
Il fut parfaitement heureux dans les situations les plus pénibles aux
hommes ordinaires.
Comment connaissons-nous la doctrine d'Epictète ?
Son disciple Arrien a recueilli quelques-unes de ses paroles dans un petit livré intitulé Manuel d'Epictète.
Que pensez-vous du Manuel d'Epictète ?
Sa noblesse précise et sans défaillance, sa simplicité exempte de tout
charlatanisme me le rendent beaucoup plus précieux que les Evangiles. Le
Manuel d'Epictète est le plus beau et le plus libérateur de tous les
livres.
N'y a-t-il pas dans l'histoire d'autres individualistes célèbres ?
Il y en a d'autres. Mais ceux que j'ai nommés sont les plus purs et les plus faciles à comprendre.
Pourquoi ne nommez-vous pas les cyniques Antisthène et Diogène ?
Parce que la doctrine cynique est l'ébauche de la doctrine stoïcienne.
Pourquoi ne nommez-vous pas Zénon de Cittium, le fondateur du
stoïcisme ?
Sa vie fut admirable et, selon les témoignages anciens, ne cessa de
ressembler à sa philosophie. Mais aujourd'hui il est moins connu que
ceux que j'ai nommés.
Pourquoi ne nommez-vous pas le stoïcien Marc-Aurèle ?
Parce qu'il fut empereur.
Pourquoi ne nommez-vous pas Descartes ?
Descartes fut un individualiste intellectuel. Il ne fut pas assez
nettement un individualiste moral. Sa véritable morale paraît avoir été
stoïcienne. Mais il n'osa pas la rendre publique. Il fit connaître
seulement une "morale provisoire" dans laquelle il se recommande d'obéir
aux lois et coutumes de son pays, ce qui est le contraire de
l'individualisme. Il semble d'ailleurs avoir manqué de courage
philosophique en d'autres circonstances.
Pourquoi ne nommez-vous pas Spinoza?
La vie de Spinoza fut admirable. II vivait sobrement, de quelques grains
de gruau ou d'un peu de soupe au lait. Refusant les chaires qu'on lui
offrit, il gagna toujours sa nourriture par un travail manuel. Sa
doctrine morale est un mysticisme stoïcien. Mais, trop exclusivement
intellectuel, il professe une étrange politique absolutiste et ne
réserve contre le pouvoir que la liberté de penser. Son nom fait
d'ailleurs songer à une grande puissance métaphysique plus encore qu'à
une grande beauté morale.
(1) Le Petit Manuel individualiste ne nomme pas de vivants.
Chapitre II : Préparation à l'individualisme pratique
Suffit-il de se proclamer individualiste ?
Non. Une religion peut se contenter de l'adhésion verbale et de quelques
gestes d'adoration. Une philosophie pratique qui n'est point pratiquée
n'est rien.
Pourquoi les religions peuvent-elles montrer plus d'indulgence
que les doctrines morales ?
Les dieux des religions sont des monarques puissants. Ils sauvent les
fidèles par des grâces et des miracles. Ils accordent le salut en
échange de la loi, de certaines paroles rituelles et de certains gestes
convenus. Ils peuvent même me tenir compte de gestes que je fais faire
et de paroles que je fais prononcer par des mercenaires.
Que dois-je faire pour mériter réellement le nom d'individualiste?
Je dois mettre tous mes actes d'accord avec ma pensée.
Cet accord n'est-il pas pénible à obtenir ?
Il est moins pénible qu'il ne le paraît.
Pourquoi ?
L'individualiste qui commence est retenu par les faux biens et les
mauvaises habitudes. Il ne se libère pas sans quelque déchirement. Mais
le désaccord entre ses actes et sa pensée lui est plus pénible que tous
les renoncements. Il en souffre comme le musicien souffre d'un manque
d'harmonie. Le musicien ne voudrait, à aucun prix, passer sa vie an
milieu de bruits discordants. De même mon inharmonie est pour moi la
plus grande des douleurs.
Comment s'appelle l'effort pour mettre sa vie d'accord avec sa pensée ?
Il s'appelle la vertu.
La vertu obtient-elle une récompense ?
La vertu est sa récompense à elle-même.
Que signifient ces paroles ?
Elles signifient deux choses :
1° Si je songe à une récompense, je ne suis pas vertueux. La vertu a pour premier caractère le désintéressement.
2° La vertu désintéressée crée le bonheur.
Qu'est-ce que le bonheur ?
Le bonheur est l'état de l'âme qui se sent parfaitement libre de toutes
les servitudes étrangères et en parfait accord avec elle-même.
N'y a-t-il donc bonheur que lorsqu'on n'a plus besoin de faire
effort et le bonheur succède-t-il à la vertu ?
Le sage a toujours besoin d'effort et de vertu. Il est toujours attaqué
par le dehors. Mais le bonheur n'existe, en effet, que dans l'âme où il
n'y a plus de lutte intérieure.
Est-on malheureux dans la poursuite de la sagesse ?
Non. Chaque victoire, en attendant le bonheur, produit de la joie.
Qu'est-ce que la joie ?
La joie est le sentiment du passage d'une perfection moindre à une
perfection plus grande. La joie est le sentiment qu'on avance vers le
bonheur.
Distinguez par une comparaison la joie et le bonheur.
Un être pacifique, forcé de combattre, remporte une victoire qui le
rapproche de la paix : il éprouve de la joie. Il arrive enfin à une paix
que rien ne pourra troubler : il est dans le bonheur.
Faut-il essayer d'obtenir le bonheur et la perfection dès le premier jour où l'on comprend ?
Il est rare qu'on puisse tenter sans imprudence la perfection immédiate.
Quel danger courent les impatients ?
Le danger de reculer et de se décourager.
Comment convient-il de se préparer à la perfection ?
Il convient d'aller à Epictète en passant par Epicure.
Que voulez-vous dire ?
Il faut d'abord se placer au point de vue d'Epicure et distinguer les
besoins naturels des besoins imaginaires. Quand nous serons capables de
mépriser pratiquement tout ce qui n'est pas nécessaire à la vie ; quand
nous dédaignerons le luxe et le confortable ; quand nous savourerons la
volupté physique qui sort des nourritures et des boissons simples ;
quand notre corps saura aussi bien que notre âme la bonté du pain et de
l'eau : nous pourrons avancer davantage.
Quel pas restera-t-il à faire ?
Il restera à sentir que, même privé de pain et d'eau, nous serions
heureux ; que, dans la maladie la plus douloureuse et la plus dénuée de
secours, nous serions heureux ; que, même en mourant dans les supplices
et au milieu des injures de tous, nous serions heureux.
Ce sommet de sagesse est-il abordable à tous ?
Ce sommet est abordable à tout homme de bonne volonté qui se sent un penchant naturel vers l'individualisme.
Quel est le chemin intellectuel qui conduit à ce sommet ?
C'est la doctrine stoïcienne des vrais biens et des vrais maux.
Comment appelle-t-on encore cette doctrine ?
On l'appelle encore la doctrine des choses qui dépendent de nous et des choses qui ne dépendent pas de nous.
Quelles sont les choses qui dépendent de nous ?
Nos opinions, nos désirs, nos inclinations, nos aversions, en un mot toutes nos actions intérieures.
Quelles sont les choses qui ne dépendent point de nous ?
Le corps, les richesses, la réputation, les dignités, en un mot toutes
les choses qui ne sont point du nombre de nos actions intérieures.
Quels sont les caractères des choses qui dépendent de nous ?
Elles sont libres par nature ; rien ne peut les arrêter ou leur faire obstacle.
Quels sont les caractères des choses qui ne dépendent point de nous ?
Elles sont faibles, esclaves, sujettes à beaucoup d'obstacles et d'inconvénients, et entièrement étrangères à l'homme.
Quel est l'autre nom des choses qui ne dépendent pas de nous ?
Les choses qui ne dépendent pas de nous s'appellent aussi les choses indifférentes.
Pourquoi ?
Parce qu'aucune d'elles n'est un vrai bien ou un vrai mal.
Qu'arrive-t-il à celui qui prend les choses indifférentes pour des biens, ou pour des maux ?
Il trouve partout des obstacles ; il est affligé, troublé ; il se plaint des choses et des hommes.
N'éprouve-t-il pas un plus grand mal encore ?
Il est esclave du désir et de la crainte.
Quel est l'état de celui qui sait pratiquement que les choses qui
ne dépendent pas de nous sont indifférentes ?
Il est libre. Personne ne peut le forcer à faire ce qu'il ne veut pas ou
l'empêcher de faire ce qu'il veut. Il n'a à se plaindre de rien ni de
personne.
La maladie, la prison, la pauvreté, par exemple, ne
diminuent-elles point ma liberté ?
Les choses extérieures peuvent diminuer la liberté de mon corps et de
mes mouvements. Elles ne sont pas des empêchements pour ma volonté, si
je n'ai pas la folie de vouloir ce qui ne dépend pas de moi.
La doctrine d'Epicure ne suffit-elle pas dans le courant de la
vie ?
La doctrine d'Epicure suffit si j'ai les choses nécessaires à la vie et
si je me porte bien. Elle me rend devant la joie l'égal des animaux, qui
ne se forgent pas des inquiétudes et des maux imaginaires. Mais, dans
la maladie ou dans la faim, elle ne suffit plus.
Suffit-elle dans les relations sociales ?
Dans les relations sociales courantes, elle peut suffire. Elle me libère
de tous les tyrans qui n'ont de pouvoir que sur mon superflu.
Y a-t-il des circonstances sociales où elle ne suffit plus ?
Elle ne suffit plus si le tyran peut me priver de pain ; s'il peut me mettre à mort ou blesser mon corps.
Qui appelez-vous tyran ?
J'appelle tyran quiconque, en agissant sur les choses indifférentes,
telles que mes richesses ou mon corps, prétend agir sur ma volonté.
J'appelle tyran quiconque essaie de modifier mon état d'âme par d'autres
moyens que la persuasion raisonnable.
N'y a-t-il pas des individualistes auxquels l'épicurisme
suffira ?
Quelque que soit mon présent, j'ignore l'avenir. J'ignore si la grande
attaque où l'épicurisme ne suffit plus ne me guette pas à quelque détour
de ma vie. Je dois donc, dès que j'ai atteint la sagesse épicurienne,
travailler à me fortifier davantage, jusqu'à l'invulnérabilité
stoïcienne.
Comment vivrai-je dans le calme ?
Dans le calme, je pourrai vivre doucement et sobrement comme Epicure, mais avec l'esprit d'Epictète.
Est-il utile à la perfection de se proposer un modèle tel que Socrate, Jésus ou Epictète ?
Cette méthode est mauvaise.
Pourquoi?
Parce que j'ai à réaliser mon harmonie, non celle d'un autre.
Combien y a-t-il de sortes de devoirs ?
Il y a deux sortes de devoirs : les devoirs universels et les devoirs personnels.
Qu'appelez-vous devoirs universels ?
J'appelle devoirs universels ceux qui s'imposent à tout homme sage.
Qu'appelez-vous devoirs personnels ?
J'appelle devoirs personnels ceux qui s'imposent particulièrement à moi.
Existe-t-il des devoirs personnels ?
Il existe des devoirs personnels. Je suis un être particulier qui se
trouve dans des situations particulières. J'ai un certain degré de force
physique, de force intellectuelle et je possède plus ou moins de
richesses. J'ai un passé à continuer. J'ai à lutter contre une destinée
hostile, ou à collaborer avec une destinée amie.
Distinguez par un signe facile les devoirs personnels et les
devoirs universels.
Sauf exception, les devoirs universels sont des devoirs d'abstention.
Presque tous les devoirs d'action sont des devoirs personnels. Même dans
les circonstances rares où l'action s'impose à tous, le détail de
l'action portera la marque de l'agent, sera comme la signature de
l'artiste moral.
Le devoir personnel peut-il contredire le devoir universel ?
Non. Il est comme la fleur, qui ne saurait pousser que sur la plante.
Mes devoirs personnels sont-ils ceux de Socrate, de Jésus ou d'Epictète ?
Ils ne leur ressemblent en rien, si je ne mène pas une vie apostolique.
Qui m'apprendra mes devoirs personnels et mes devoirs universels ?
Ma conscience.
Comment m'apprendra-t-elle mes devoirs universels ?
En me disant ce que j'attendrais de tout homme sage.
Comment m'apprendra-t-elle mes devoirs personnels ?
En me disant ce que je dois exiger de moi.
Y a-t-il des devoirs difficiles?
Il n'y a pas de devoir difficile pour le sage.
Avant que j'aie atteint la sagesse, la pensée de Socrate, de
Jésus, d'Epictète, ne me sera-t-elle pas utile dans les difficultés ?
Elle pourra m'être utile. Mais je ne me représenterai jamais ces grands
individualistes comme des modèles.
Comment me les représenterai-je ?
Je me les représenterai comme des témoins. Et je désirerai qu'ils ne blâment point ma façon d'agir.
Y a-t-il des fautes graves et des fautes légères ?
Toute faute reconnue telle avant d'être commise est grave.
Théoriquement, pour juger de ma situation ou de celle d'autrui
dans la voie de la sagesse, ne puis je pas distinguer des fautes graves
et des fautes légères ?
Je le puis.
Qu'appellerai-je faute légère ?
J'appellerai ordinairement faute légère celle qu'Epictète blâmerait et qu'Epicure ne blâmerait pas.
Qu'appellerai-je faute grave ?
J'appellerai faute grave celle que blâmerait même l'indulgence d'Epicure.
Chapitre III : Des relations des individus entre eux
Dites la formule des devoirs envers autrui.
Tu aimeras ton prochain comme toi-même et ton Dieu par dessus toute chose.
Qu'est-ce que mon prochain ?
Les autres hommes.
Pourquoi appelez vous les autres hommes votre prochain ?
Parce que, doués de raison et de volonté, ils sont plus proches de moi que les animaux.
Qu'est-ce que les animaux ont de commun avec moi ?
La vie, la sensibilité, l'intelligence.
Ces caractères communs me créent-ils des devoirs envers les
animaux ?
Ces caractères communs me créent le devoir de ne point faire souffrir
les animaux, de leur éviter les souffrances inutiles et de ne point les
tuer sans nécessité.
Quel droit me donne l'absence de raison et de volonté chez les
animaux ?
Les animaux n'étant pas des personnes, j'ai le droit de me faire servir
par eux dans la mesure de leurs forces et de les transformer en
instruments.
Ai-je le même droit sur certains hommes ?
Je n'ai jamais le droit de considérer une personne comme un moyen.
Chaque personne est un but, une fin. Je ne puis que demander aux
personnes des services qu'elles m'accorderont librement, par
bienveillance ou en échange d'autres services.
N'y a-t-il pas des races inférieures ?
Il n'y a pas de races inférieures. L'individu noble peut fleurir dans toutes les races.
N'y a-t-il pas des individus inférieurs incapables de raison et
de volonté ?
Le fou excepté, tout homme est capable de raison et de volonté. Mais
beaucoup n'écoutent. que leurs passions et n'ont que des caprices. C'est
parmi eux que se rencontrent ceux qui ont la prétention de commander.
Ne puis-je me faire des instruments avec ces individus incomplets ?
Non. Je dois les considérer comme des enfants arrêtés dans leur développement, mais en qui l'homme s'éveillera peut-être demain.
Que penserai-je des ordres de ceux qui ont la prétention de commander ?
Un ordre ne peut être qu'un caprice d'enfant ou une fantaisie de fou.
Comment dois-je aimer mon prochain ?
Comme moi-même.
Que signifient ces mots ?
Ils signifient : de la même façon que je dois m'aimer.
Qui m'apprendra comment je dois m'aimer ?
La seconde partie de la formule m'apprend comment je dois m'aimer.
Répétez cette seconde partie.
Tu aimeras ton Dieu par dessus toute chose.
Qu'est-ce que Dieu ?
Dieu a plusieurs sens : il a un sens différent dans chaque religion ou métaphysique et il a un sens moral.
Quel est le sens moral du mot Dieu ?
Dieu est le nom de la perfection morale
Que signifie dans la formule d'amour, le possessif TON : "tu aimeras TON Dieu" ?
Mon Dieu, c'est ma perfection morale.
Qu'est-ce que je dois aimer par dessus toute chose ?
Ma raison, ma liberté, mon harmonie intérieure, mon bonheur car ce sont là les autres noms de mon Dieu.
Mon Dieu exige t-il des sacrifices ?
Mon Dieu exige que je lui sacrifie mes désirs et mes craintes ; il exige
que je méprise les faux biens et que je sois "pauvre d'esprit".
Qu'exige-t-il encore ?
Il exige encore que je sois prêt à lui sacrifier ma sensibilité et, au besoin, ma vie.
Qu'aimerai-je donc chez mon prochain ?
J'aimerai le Dieu de mon prochain, c'est-à-dire sa raison, son harmonie intérieure, son bonheur.
N'ai-je pas des devoirs envers la sensibilité de mon prochain ?
J'ai envers la sensibilité de mon prochain les mêmes devoirs qu'envers la sensibilité des animaux ou envers la mienne.
Expliquez-vous.
Je ne créerai ni chez autrui ni chez moi de souffrance inutile.
Puis-je créer de la souffrance utile ?
Je ne puis pas créer activement de la souffrance utile. Mais certaines
abstentions nécessaires auront pour conséquence de la souffrance chez
autrui ou chez moi. Je ne dois pas plus sacrifier mon Dieu à la
sensibilité d'autrui qu'à ma sensibilité.
Quels sont mes devoirs envers la vie d'autrui ?
Je ne dois ni tuer ni blesser mon prochain.
N'y a-t-il pas des cas où l'on a le droit de tuer ?
Dans le cas de légitime défense, il semble que la nécessité crée le
droit de tuer. Mais, presque toujours, si je suis assez brave, je
conserverai le sang froid qui permet de se sauver sans tuer.
Ne vaut il pas mieux subir l'attaque sans se défendre ?
L'abstention est, en effet, ici, le signe d'une vertu supérieure, la véritable solution héroïque.
N'y a t il pas, en face de la souffrance d'autrui, des abstentions injustifiées équivalant exactement à de mauvaises actions ?
Il y en a. Si je laisse mourir celui que je puis sauver sans crime, je suis un véritable assassin.
Citez à ce sujet une parole de Bossuet.
"Ce riche inhumain a dépouillé le pauvre parce qu'il ne l'a pas revêtu ;
il l'a égorgé cruellement, parce qu'il ne l'a pas nourri ".
Que pensez-vous de la sincérité ?
La sincérité est mon premier devoir envers les autres et envers
moi-même, le témoignage que mon Dieu exige comme un sacrifice continuel,
comme une flamme que je ne dois jamais laisser éteindre.
Quelle est la sincérité la plus nécessaire ?
La proclamation de mes certitude morales.
Quelle sincérité placez-vous au second rang ?
La sincérité dans l'expression de mes sentiment.
L'exactitude dans l'exposition des faits extérieurs est-elle sans importance ?
Elle est beaucoup moins importante que les deux grandes sincérités philosophique et sentimentale. Le sage l'observe cependant.
Combien y a-t-il de mensonges ?
Il y a trois sortes de mensonges: le mensonge malicieux, le mensonge officieux et le mensonge joyeux.
Qu'est-ce que le mensonge malicieux ?
Le mensonge malicieux est celui qui a pour but de nuire à autrui.
Que pensez-vous du mensonge malicieux ?
Le mensonge malicieux est un crime et une lâcheté.
Qu'est-ce que le mensonge officieux ?
Le mensonge officieux est celui qui a pour but mon utilité ou celle d'autrui.
Que pensez-vous du mensonge officieux ?
Quand le mensonge officieux ne contient aucun élément nuisible, le sage
ne le blâme pas chez autrui ; mais il l'évite pour lui-même.
N'y a-t il pas des cas où le mensonge officieux s'impose, si un
mensonge peut, par exemple, sauver la vie à quelqu'un ?
Dans ce cas, le sage pourra faire un mensonge qui ne touche qu'aux
faits. Mais presque toujours, au lieu de mentir, il refusera de
répondre.
Le mensonge joyeux est-il permis ?
Le sage s'interdit le mensonge joyeux.
Pourquoi ?
Le mensonge joyeux sacrifie à un jeu l'autorité de la parole qui, conservée, peut quelquefois être utile à autrui.
Le sage s'interdit-il la fiction ?
Le sage ne s'interdit aucune fiction avouée et il lui arrive de dire des paraboles des fables, des symboles ou des mythes.
Que doivent être les relations entre l'homme et la femme ?
Les relations entre l'homme et la femme doivent être, comme toutes les
relations entre personnes, absolument libres des deux côtés.
Y a-t-il une autre règle à observer dans ces relations ?
Elles doivent exprimer une sincérité mutuelle.
Que pensez-vous de l'amour?
L'amour mutuel est la plus belle parmi les choses indifférentes, la plus proche d'être une vertu. Il fait la noblesse du baiser.
Le baiser sans amour est-il une faute ?
Si le baiser sans amour est la rencontre de deux désirs et de deux plaisirs, il ne constitue pas une faute.
Chapitre IV : De la Société
N'ai-je de relations qu'avec des individus isolés ?
J'ai des relations non seulement avec des individus isolés, mais aussi
avec divers groupes sociaux et, d'une façon générale, avec la société.
Qu'est-ce que la société ?
La société est la réunion des individus pour une oeuvre commune.
Une oeuvre commune peut-elle être bonne ?
Une oeuvre commune peut être bonne, à de certaines conditions.
A quelles conditions ?
L'œuvre commune sera bonne si, par amour mutuel ou par amour de l'œuvre,
les ouvriers agissent tous librement, et si leurs efforts se groupent
et se soutiennent en une coordination harmonieuse.
En fait, l'œuvre sociale a-t-elle ce caractère de liberté ?
En fait, l'œuvre sociale n'a aucun caractère de liberté. Les ouvriers y
sont subordonnés les uns aux autres. Leurs efforts ne sont pas les
gestes spontanés et harmonieux de l'amour, mais les gestes grinçants de
la contrainte.
Que concluez-vous de ce caractère de l'œuvre sociale ?
J'en conclus que l'œuvre sociale est mauvaise.
Comment le sage considère-t-il la société ?
Le sage considère la société comme une limite. Il se sent social comme il se sent mortel.
Quelle est l'attitude du sage en face des limites ?
Le sage regarde les limites comme des nécessités matérielles et il les subit physiquement avec indifférence.
Que sont les limites pour celui qui est en marche vers la sagesse ?
Pour celui qui est en marche vers la sagesse, les limites constituent des dangers.
Pourquoi ?
Celui qui ne distingue pas encore pratiquement, avec une sûreté
inébranlable, les choses qui dépendent de lui et les choses
indifférentes, risque de traduire les contraintes matérielles en
contraintes morales.
Que doit faire l'individualiste imparfait en face de la
contrainte sociale ?
Il doit défendre contre elle sa raison et sa volonté. Il repoussera les
préjugés qu'elle impose aux autres hommes, il se défendra de l'aimer ou
de la haïr ; il se délivrera progressivement de toute crainte et de tout
désir à son égard ; il se dirigera vers la parfaite indifférence, qui
est la sagesse en face des choses qui ne dépendent pas de lui.
Le sage espère-t-il une meilleure société ?
Le sage se défend de toute espérance.
Le sage croit-il au progrès ?
Il remarque que les sages sont rares à toute époque et qu'il n'y a pas de progrès moral.
Le sage se réjouit-il des progrès matériels ?
Le sage remarque que les progrès matériels ont pour objet d'accroître
les besoins artificiels des uns et le travail des autres. Le progrès
matériel lui apparaît comme un poids croissant qui enfonce de plus en
plus l'humanité dans la boue et dans la peine.
L'invention des machines perfectionnées ne diminuera-telle pas le
labeur humain ?
L'invention des machines a toujours aggravé le travail. Elle l'a rendu
plus pénible et moins harmonieux. Elle a remplacé l'initiative libre et
intelligente par une précision servile et craintive. Elle a fait de
l'ouvrier, jadis maître souriant des outils, l'esclave tremblant de la
machine.
Comment la machine, qui multiplie les produits, ne diminue-t-elle
pas la quantité de travail à fournir par l'homme ?
L'homme est avide et la folie des besoins imaginaires grandit à mesure
qu'on la satisfait. Plus l'insensé a de choses superflues, plus il veut
en avoir.
Le sage exerce-t-il une action sociale ?
Le sage remarque que, pour exercer une action sociale, il faut agir sur
les foules, et qu'on n'agit point sur les foules par la raison, mais par
les passions. Il ne se croit pas le droit de soulever les passions des
hommes. L'action sociale lui apparaît comme une tyrannie, et il
s'abstient d'y prendre part.
Le sage n'est-il pas égoïste d'oublier le bonheur du peuple ?
Le sage sait que ces mots : "le bonheur du peuple" n'ont aucun sens. Le
bonheur est intérieur et individuel ; on ne peut le produire qu'en
soi-même.
Le sage n'a donc pas pitié des opprimés ?
Le sage sait que l'opprimé qui se plaint aspire à devenir oppresseur. Il
le soulage dans la mesure de ses moyens, mais il ne croit pas au salut
par l'action commune.
Le sage ne croit donc pas aux réformes ?
Il remarque que les réformes changent les noms des choses, non les
choses elles-mêmes. L'esclave est devenu le serf, puis le salarié. On
n'a jamais réformé que le langage. Le sage reste indifférent à ces
questions de philologie.
Le sage est-il révolutionnaire ?
L'expérience prouve au sage que les révolutions n'ont jamais de
résultats durables. La raison lui dit que le mensonge ne se réfute pas
par le mensonge et que la violence ne se détruit pas par la violence.
Qu'est-ce que le sage pense de l'anarchie ?
Le sage regarde l'anarchie comme une naïveté.
Pourquoi ?
L'anarchiste croit que le gouvernement est la limite de la liberté. Il
espère, en détruisant le gouvernement, élargir la liberté.
N'a-t-il pas raison ?
La vraie limite n'est pas le gouvernement mais la société. Le
gouvernement est un produit social comme un autre. On ne détruit pas un
arbre en coupant une de ses branches.
Pourquoi le sage ne travaille-t-il pas à détruire la société ?
La société est inévitable comme la mort. Sur le plan matériel, notre
puissance est faible contre de telles limites. Mais le sage détruit en
lui le respect et la crainte de la société comme il détruit en lui la
crainte de la mort. Il est indifférent à la forme politique et sociale
du milieu où il vit comme il est indifférent au genre de mort qui
l'attend.
Le sage n'agira-t il donc jamais sur la société ?
Le sage sait qu'on ne détruit ni l'injustice sociale ni l'eau de la mer.
Mais il s'efforce de sauver un opprimé d'une injustice particulière,
comme il se jette à l'eau pour sauver un noyé.
Chapitre V : Des relations sociales
Le travail est-il une loi sociale ou une loi naturelle ?
Le travail est une loi naturelle aggravée par la société.
Comment la société aggrave-t-elle la loi naturelle du travail ?
De trois façons:
1° Elle dispense arbitrairement un certain nombre d'hommes de tout
travail et rejette leur part du fardeau sur les autres hommes ;
2° Elle emploie beaucoup d'hommes à des travaux inutiles, à des
fonctions sociales ;
3° Elle multiplie chez tous et particulièrement chez les riches les
besoins imaginaires et elle impose au pauvre l'odieux travail nécessaire
à la satisfaction de ces besoins.
Pourquoi trouvez -vous naturelle la loi du travail ?
Parce que mon corps a des besoins naturels que seuls les produits du travail satisferont.
Vous ne considérez donc comme travail que le travail manuel ?
Sans doute.
L'esprit n'a-t-il pas aussi des besoins naturels ?
Le seul besoin naturel de nos facultés intellectuelles, c'est
l'exercice. L'esprit reste toujours un enfant heureux qui a besoin de
mouvement et de jeu.
Ne faut-il pas des ouvriers spéciaux pour donner à l'esprit des
occasions de jouer ?
Le spectacle de la nature, l'observation des passions humaines et le
plaisir des conversations suffiraient aux besoins naturels de l'esprit.
Vous condamnez donc l'art, la science et la philosophie ?
Je ne condamne pas ces plaisirs. Semblables à l'amour, ils sont nobles
tant qu'ils restent désintéressés. Dans l'art, dans la science, dans la
philosophie, dans l'amour, la volupté que j'éprouve à me donner ne doit
pas être payée par celui qui goûte la volupté de recevoir.
Mais il y a des artistes qui créent avec peine et des savants qui cherchent avec fatigue ?
Si la peine dépasse le plaisir, je ne vois pas pourquoi ces pauvres gens ne s'abstiennent point.
Vous exigeriez donc de l'artiste et du savant un travail manuel ?
Du savant et de l'artiste, comme de l'amoureux ou de l'amoureuse, la
nature exige un travail manuel puisqu'elle leur impose, comme aux autres
hommes, des besoins matériels.
L'infirme a aussi des besoins matériels et vous n'auriez pas la cruauté de lui imposer une besogne dont il est incapable ?
Sans doute, mais je ne considère pas comme des infirmités la beauté du corps ou la puissance de la pensée.
L'individualiste travaillera donc de ses mains ?
Oui, autant que possible.
Pourquoi dites-vous : Autant que possible ?
Parce que la société a rendu difficile l'obéissance à la loi naturelle.
Il n'y a pas de travail manuel rémunérateur pour tout le monde.
D'ordinaire, on s'éveille à l'individualisme trop tard pour faire
l'apprentissage d'un métier naturel. La société a volé à tous, pour le
livrer à quelques-uns, le grand instrument du travail naturel, la terre.
L'individualiste peut donc, dans l'état actuel des choses, vivre d'une besogne qu'il ne considère pas comme un vrai travail ?
Il le peut.
L'individualiste peut-il être fonctionnaire ?
Oui. Mais il ne peut pas consentir à toutes sortes de fonctions.
Quelles sont les fonctions dont s'abstiendra l'individualiste ?
L'individualiste s'abstiendra de toute fonction de l'ordre
administratif, de l'ordre judiciaire ou de l'ordre militaire. Il ne sera
pas préfet ou policier, officier, juge ou bourreau.
Pourquoi ?
L'individualiste ne peut pas être au nombre des tyrans sociaux.
Quelles fonctions pourra-t-il accepter ?
Les fonctions qui ne nuisent pas à autrui.
En dehors des fonctions rétribuées par le gouvernement, n'y a
t-il pas des carrières nuisibles et dont l'individualiste s'abstiendra ?
Il y en a.
Citez-en quelques-uns.
Le cambriolage, la banque, l'exploitation de la courtisane, l'exploitation de l'ouvrier.
Quelles seront les relations de l'individualiste avec ses
inférieurs sociaux ?
Il respectera leur personnalité et leur liberté. Il n'oubliera jamais
que le devoir professionnel est une fiction, et le devoir humain la
seule réalité morale. Il n'oubliera jamais que les hiérarchies sont des
folies et il agira naturellement, non socialement, avec des hommes que
le mensonge social affirme ses inférieurs, mais dont la nature a fait
ses égaux.
L'individualiste aura-t-il beaucoup de relations extérieures avec
ses inférieurs sociaux ?
Il évitera les abstentions qui pourraient les froisser. Mais il les
verra peu, de crainte de les trouver sociaux et non naturels ; je veux
dire de crainte de les trouver serviles, gênés ou hostiles.
Quelles seront les relations de l'individualiste avec ses collègues ou ses confrères ?
Il sera poli et serviable avec eux. Mais, autant qu'il pourra le faire sans les blesser, il évitera leur conversation.
Pourquoi?
Pour se défendre contre deux poisons subtils : l'esprit de corps et l'abrutissement professionnel.
Comment se conduira l'individualiste avec ses supérieurs
sociaux ?
L'individualiste n'oubliera pas que les paroles de ses supérieurs
sociaux traitent presque toujours de choses indifférentes. Il écoutera
avec indifférence et répondra le moins possible. Il ne fera pas
d'objections. Il n'indiquera pas des méthodes qui lui paraîtraient
meilleures. Il évitera toute discussion inutile.
Pourquoi ?
Parce que le supérieur social est d'ordinaire un enfant vaniteux et irritable.
Si le supérieur social ordonne, non plus une chose indifférente, mais une injustice ou une cruauté, que fera l'individualiste ?
Il refusera d'obéir.
La désobéissance ne lui fera-t-elle pas courir des dangers ?
Non. Devenir l'instrument de l'injustice et du mal, c'est la mort de la
raison et de la liberté. Mais la désobéissance à l'ordre injuste ne met
en danger que le corps et les ressources matérielles, qui sont au nombre
des choses indifférentes.
Quelle sera la pensée de l'individualiste devant l'ordre ?
L'individualiste dira mentalement au chef injuste : Tu es une des
incarnations modernes du tyran. Mais le tyran ne peut rien contre le
sage.
L'individualiste expliquera-t-il son refus d'obéir ?
Oui, s'il croit le chef social capable de comprendre et de revenir de
son erreur. Presque toujours le chef social est incapable de comprendre.
Que fera alors l'individualiste ?
Devant un ordre injuste le refus d'obéir est le seul devoir universel. La forme du refus dépend de ma personnalité.
Comment l'individualiste considère-t-il la foule?
L'individualiste considère la foule comme une des plus brutales parmi les forces naturelles.
Comment agit-il dans une foule qui ne fait point de mal ?
Il s'efforce de ne point sentir en conformité avec la foule et de ne point laisser noyer, même pour un instant, sa personnalité.
Pourquoi ?
Pour rester un homme libre. Parce que tout à l'heure peut-être un choc
imprévu fera jaillir la cruauté de la foule, et celui qui aura commencé
de sentir comme elle, celui qui fera vraiment partie de la foule aura de
la peine à se dégager au moment de l'élan moral.
Que fera le sage si la foule où il se trouve essaie une injustice ou une cruauté ?
Le sage s'opposera par tous les moyens nobles ou indifférents à l'injustice ou à la cruauté.
Quels sont les moyens que le sage n'emploiera pas, même en ces circonstances ?
Le sage ne descendra pas au mensonge, à la prière, ou à la flagornerie.
Flatter la foule est un puissant moyen oratoire. Le sage se
l'interdira-t-il absolument ?
Le sage pourra adresser à la foule, comme à un enfants ces éloges qui
sont l'enveloppe ironiquement aimable des conseils. Mais il saura que la
limite est incertaine et l'aventure dangereuse. Il ne s'y hasardera que
s'il est bien sûr non seulement de la fermeté de son âme, mais encore
de la souplesse précise de sa parole.
Le sage citera-t-il devant les tribunaux ?
Le sage ne citera jamais devant les tribunaux.
Pourquoi ?
Citer devant les tribunaux c'est, pour des intérêts matériels et
indifférents, sacrifier à l'idole sociale et reconnaître la tyrannie. Il
y a en outre lâcheté à appeler à son secours la puissance de tous.
Que fera le sage s'il est accusé ?
Il pourra, selon son caractère, dire la vérité ou opposer à la tyrannie sociale le dédain et le silence.
Si l'individualiste se reconnaît coupable, que dira-t-il ?
Il dira sa faute réelle et naturelle, la distinguera nettement de la
faute apparente et sociale pour laquelle on le poursuit. Il ajoutera que
sa conscience lui inflige pour sa véritable faute le véritable
châtiment. Mais la société, qui n'agit que sur les choses indifférentes,
lui infligera, pour sa faute apparente, une punition apparente.
Si le sage accusé est innocent devant sa conscience et coupable
devant les lois, que dira-t-il ?
Il expliquera comment son crime légal est une innocence naturelle. Il
dira son mépris pour la loi, cette injustice organisée et cette
impuissance qui ne peut rien sur nous, mais seulement sur notre corps et
nos richesses, choses indifférentes.
Si le sage accusé est innocent devant sa conscience et devant la
loi, que dira-t-il ?
Il pourra dire seulement son innocence réelle. S'il daigne expliquer ses
deux innocences, il déclarera que la première seule lui importe.
Le sage témoignera-t-il devant les tribunaux civils ?
Le sage ne refusera pas son témoignage au faible opprimé.
Le sage témoignera-t-il en correctionnelle et devant les assises ?
Oui, s'il connaît une vérité utile à l'accusé.
Si le sage connaît une vérité nuisible à l'accusé que fera-t-il ?
Il se taira.
Pourquoi ?
Parce qu'une condamnation est toujours une injustice et le sage ne se rend pas complice d'une injustice.
Pourquoi dites-vous qu'une condamnation est toujours une injustice ?
Parce que nul homme n'a le droit d'infliger la mort à un autre homme ou de l'enfermer en prison.
La société n'a-t-elle pas d'autres droits que l'individu ?
La société, réunion des individus, ne peut avoir un droit qui ne se
trouve en aucun individu. Des zéros additionnés, si nombreux qu'on les
suppose, donnent toujours zéro au total.
La société n'est-elle pas en légitime défense contre certains malfaiteurs ?
Le droit de légitime défense ne dure pas plus longtemps que l'attaque elle-même.
Le sage siégera-t-il comme juré ?
Le sage, appelé à faire partie d'un jury, pourra refuser de siéger ou y consentir.
Que fera le sage qui aura consenti à être juré ?
Il répondra toujours Non à la première question : L'accusé est-il coupable ?
Cette réponse ne sera-t-elle pas quelquefois un mensonge?
Cette réponse ne sera jamais un mensonge.
Pourquoi ?
La question du président doit se traduire ainsi : "Voulez-vous que nous
infligions une peine à l'accusé ?" Et je suis obligé de répondre "Non",
car je n'ai le droit d'infliger de peine à personne.
Que pensez-vous du duel?
Tout appel à la violence est un mal. Mais le duel est un moindre mal que l'appel en justice.
Pourquoi?
Il n'est pas une lâcheté, il ne crie pas au secours et n'emploie pas contre un seul la force de tous.
Chapitre VI : Des sacrifices aux idoles
Puis-je sacrifier aux idoles de mon temps et de mon pays ?
Je puis laisser avec indifférence les idoles me prendre les choses
indifférentes. Mais je dois défendre ce qui dépend de moi et qui
appartient à mon Dieu.
Comment distinguerai-je mon Dieu d'avec les idoles ?
Mon Dieu est proclamé par ma conscience dès qu'elle est vraiment ma voix
et non plus un écho. Mais les idoles sont l'œuvre de la société.
A quel autre caractère reconnaît-on les idoles ?
Mon Dieu ne désire que le sacrifice des choses indifférentes. Les idoles exigent le sacrifice de moi-même.
Expliquez-vous ?
Les idoles proclament comme des vertus les bassesses les plus serviles,
discipline et obéissance passive. Elles exigent le sacrifice de ma
raison et de ma volonté.
Les idoles commettent-elles d'autres injustices ?
Non contentes de vouloir détruire ce qui leur est supérieur et que je
n'ai jamais le droit d'abandonner, elles veulent que je leur sacrifie ce
qui ne m'appartient en aucune façon, la vie de mon prochain.
Connaissez-vous d'autres caractères des idoles ?
Le vrai Dieu est éternel et immense. C'est toujours et partout que je
dois obéir à ma raison. Mais les idoles varient avec les temps et les
pays.
Montrez comment les idoles varient avec les temps.
Autrefois, on me demandait de supprimer ma raison et de tuer mon
prochain pour la gloire de je ne sais quel Dieu étranger et extérieur à
moi ou pour la gloire du Roi. Aujourd'hui, on me demande les mêmes
sacrifices abominables pour l'honneur de la Patrie. Demain, on les
exigera peut-être pour l'honneur de la Race, de la Couleur ou de la
Partie du Monde.
L'idole varie-t-elle seulement lorsque son nom change ?
L'idole évite autant que possible de changer de nom. Mais elle varie souvent.
Citez des changements de l'idole que n'accompagne pas un
changement de nom.
Dans un pays voisin, l'idole Patrie était la Prusse ; aujourd'hui, sous
le même nom, l'idole est l'Allemagne. Elle demandait au Prussien de tuer
le Bavarois. Plus tard, elle demanda au Prussien et au Bavarois de tuer
le Français. Le Savoyard et le Niçois risquaient en 1859 de s'incliner
bientôt devant une patrie dessinée en botte ; les hasards de la
diplomatie leur font adorer une patrie hexagonale. Le Polonais hésite
entre une idole morte et une idole vivante ; l'Alsacien entre deux
idoles vivantes, qui prétendent au même nom de Patrie.
Quelles sont les principales idoles actuelles ?
Dans certains pays, le Roi ou l'Empereur ; dans d'autres, on ne sait
quelle fraude dénommée Volonté du Peuple. Partout l'Ordre, le Parti
politique, la Religion, la Patrie, la Race, la Couleur. Il ne faut pas
oublier l'opinion publique avec ses mille noms, depuis le plus
emphatique, l'Honneur, jusqu'au plus trivialement bas, le Qu'en
dira-t-on.
La couleur est-elle une idole dangereuse ?
La Couleur blanche, surtout. Il lui arriva d'unir en un même culte
Français, Allemands, Russes et Italiens et d'obtenir de tous ces nobles
prêtres le sacrifice sanglant d'un grand nombre de Chinois.
Connaissez-vous d'autres crimes de la Couleur Blanche ?
C'est elle qui fait de l'Afrique entière un enfer. C'est elle qui a
détruit les Indiens d'Amérique et qui fait lyncher les nègres.
Les adorateurs de la Couleur Blanche n'offrent-ils que du sang à leur idole ?
Ils lui offrent aussi des louanges.
Dites ces louanges.
Ce serait trop longue litanie. Mais, quand la Couleur Blanche exige un
crime, la liturgie appelle ce crime une nécessité de la Civilisation et
du Progrès.
La Race est elle une idole dangereuse ?
Oui, surtout quand elle s'allie à la Religion.
Dites quelques crimes de ces alliées ?
Les guerres médiques, les conquêtes des Sarrasins, les croisades, le massacre des Arméniens, l'antisémitisme.
Quelle est aujourd'hui l'idole la plus exigeante et la plus universellement respectée ?
La Patrie.
Dites les exigences particulières de la Patrie.
Le service militaire et la guerre.
L'individualiste peut-il être soldat en temps de paix ?
Oui, tant qu'on ne lui ordonne pas de crime.
Que fait le sage en temps de guerre ?
Le sage n'oublie jamais l'ordre du vrai Dieu, de la Raison : "Tu ne tueras point". Et il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.
Quels actes lui dictera sa conscience ?
La conscience universelle ordonne rarement des actes déterminés. Elle
porte presque toujours des défenses. Elle défend de tuer ou de blesser
son prochain et sur ce point, elle ne dit rien de plus. Les méthodes
sont indifférentes ou constituent des devoirs personnels.
Le sage peut-il rester soldat en temps de guerre ?
Le sage peut rester soldat en temps de guerre, s'il est bien sûr de ne pas se laisser entraîner à tuer ou à blesser.
Le refus formel et éclatant d'obéir à des ordres sanguinaires
peut-il devenir un devoir strict ?
Oui, si le sage, par son passé, ou pour d'autres raisons, se trouve dans
une de ces situations qui attirent les regards. Oui, si son attitude
risque de scandaliser ou d'édifier, il peut entraîner d'autres hommes
vers le bien ou vers le mal.
Le sage tirera-t-il sur l'officier qui donne un ordre sanguinaire ?
Le sage ne tue personne. Il sait que le tyrannicide est un crime comme tout meurtre volontaire.
Chapitre VII : Des rapports de la morale et de la métaphysique
De combien de façons conçoit-on les rapports de la morale et de la métaphysique ?
De trois façons :
1° La morale est une conséquence de la métaphysique, une métaphysique en acte
2° La métaphysique est une nécessité et un postulat de la morale
3° La morale et la métaphysique sont indépendantes l'une de l'autre.
Que pensez-vous de la doctrine qui fait dépendre la morale de la
métaphysique ?
Cette doctrine est dangereuse. Elle appuie le nécessaire sur le sur le
superflu, le certain sur l'incertain, la pratique sur le rêve. Elle
transforme la vie morale en un somnambulisme tout tremblant de craintes
et d'espérances.
Que pensez-vous de la doctrine qui fonde la métaphysique sur la
vérité morale ?
Elle semble d'abord tout donner à la morale. En réalité, si elle se
présente comme autre chose qu'une méthode de rêve, si elle la prétention
de conduire à la certitude, elle est mensonge et immoralité
intellectuelle, puisqu'elle affirme comme des réalités ce qui ne
peut-être que désirs et espérances.
Que pensez-vous de la conception qui rend la morale et la métaphysique indépendantes l'une de l'autre ?
Elle est la seule soutenable au point de vue moral. C'est à elle qu'il faut s'en tenir dans la pratique.
Théoriquement, les deux premières conceptions ne renferment-elles
point une part de vérité ?
Fausses moralement, elles expriment une opinion métaphysique probable.
Elles signifient que toutes les réalités se tiennent et qu'il y a entre
l'homme et l'univers des rapports étroits.
L'individualisme a-t-il une métaphysique ?
L'individualisme paraît pouvoir coexister avec les métaphysiques les
plus différentes. Il semble que Socrate et les cyniques aient eu quelque
dédain pour la métaphysique. Les épicuriens sont matérialistes. Les
stoïciens sont panthéistes.
Que pensez-vous des doctrines métaphysiques en général ?
Je les regarde comme des poèmes et je les aime pour leur beauté.
Qu'est-ce qui constitue la beauté des poèmes métaphysiques ?
Une métaphysique est belle à deux conditions :
1° Elle doit être considérée comme une explication possible et
hypothétique, non comme un système de certitudes et elle ne doit pas
nier les poèmes voisins ;
2° Elle doit expliquer toute chose par une harmonieuse réduction à
l'unité.
Que devons-nous faire eu présence des métaphysiques qui
affirment ?
Nous devons généreusement les dépouiller des laideurs et des lourdeurs
de l'affirmation, pour les considérer comme des poèmes et des systèmes
de rêves.
Que pensez-vous des métaphysiques dualistes ?
Elles sont des explications provisoires, des demi-métaphysiques. Il n'y a
pas de métaphysique vraie ; mais les seules vraies métaphysiques sont
celles qui aboutissent à un monisme.
L'individualisme est-il la morale absolue ?
L'individualisme n'est pas la morale. Il est seulement la plus forte
méthode morale que nous connaissons, la plus imprenable citadelle de la
vertu et du bonheur.
L'individualisme convient-il à tous les hommes ?
Il y a des hommes que l'âpreté apparente de l'individualisme rebute
invinciblement. Ceux-là doivent choisir une autre méthode morale.
Comment saurai-je si l'individualisme ne convient pas à ma
nature ?
Si, après un essai loyal de l'individualisme, je me sens malheureux ; si
je ne sens pas que je suis dans le vrai refuge ; si je suis troublé de
pitié sur moi-même et sur les autres, je dois fuir l'individualisme.
Pourquoi ?
Parce que cette méthode, trop forte pour ma faiblesse, me conduirait à l'égoïsme ou au découragement.
Par quelle méthode me créerai-je une vie morale, si je suis trop faible pour la méthode individualiste ?
Par l'altruisme, par l'amour, par la pitié.
Cette méthode morale me conduira-t-elle à des gestes différents
des gestes de l'individualiste ?
Les êtres vraiment moraux font tous les mêmes gestes et surtout
s'abstiennent tous des mêmes gestes. Tout être moral respecte la vie des
autres hommes ; nul être moral ne se préoccupe de gagner des richesses
inutiles, etc.
Que se dira l'altruiste qui essaya inutilement de la méthode
individualiste ?
Il se dira : "J'ai à faire le même chemin. J'ai seulement quitté
l'armure trop lourde pour moi et qui m'attirait du sort et des hommes
des coups trop violents. Et j'ai pris le bâton du pèlerin. Mais je me
souviendrai toujours que je tiens ce bâton pour me soutenir, non pour en
frapper autrui".
Han Ryner
Jacques Élie Henri Ambroise Ner, dit Han Ryner, écrivain anarchiste individualiste, pacifiste et anticlérical, est né à Nemours (département d'Oran, Algérie) le 7 décembre 1861. Il est mort à Paris le 6 janvier 1938. Sa pensée allie la sagesse antique (Socrate, les Stoïciens) avec un individualisme éthique à la recherche d'une liberté intérieure.
Han Ryner est principalement influencé par les penseurs de l'Antiquité, particulièrement les stoïciens. En ce sens, il prône une sagesse qui conduit à accepter l'inévitable, ce qui ne peut être changé ou vaincu. Puisque l'individu
ne peut détruire certaines oppressions liées à la nature sociale de son
humanité, il doit les accepter avec l'indifférence qu'il a face aux
phénomènes physiques.
Il préconise une libération intérieure et non une révolution
sociale, collective et violente. Selon lui, l'individu doit agir pour
lui, en se délestant des conditionnements extérieurs, en écoutant ses
propres pulsions et besoins, et en n'obéissant que lorsque la
préservation de son individualité est en jeu.
Pacifiste avant tout, Han Ryner valorise l'objection de
conscience et les moyens d'action non violents. Il qualifie d'ailleurs
son individualisme d'« harmonique » pour le distinguer des
individualismes « égoïstes » ou « doministes » qu’il rejetait au nom de
son éthique et de son humanisme. Souvent surnommé le « Socrate
contemporain », Han Ryner fut ironiquement un penseur au sens
pré-socratique du terme, c’est-à-dire un sage curieux de tout à la
rhétorique raffinée et d’une rare délicatesse.
Citations
- « Le sage remarque que, pour exercer une action sociale, il faut
agir sur les foules, et qu'on n'agit point sur les foules par la
raison, mais par les passions. Il ne se croit pas le droit de soulever
les passions des hommes. L'action sociale lui apparaît comme une
tyrannie, et il s'abstient d'y prendre part. » (Petit manuel individualiste, 1903)
- « L'anarchiste croit que le gouvernement est la limite de la
liberté. Il espère, en détruisant le gouvernement, élargir la liberté.
Mais la vraie limite n'est pas le gouvernement mais la société. Le
gouvernement est un produit social comme un autre. On ne détruit pas un
arbre en coupant une de ses branches. » (Petit manuel individualiste, 1903)
- « Comme tous ceux qui prétendent commander, il obéit. Nous
n'imposons que des volontés qui nous furent imposées. L'orgueil d'être
Colonel se paie de l'humiliation de subir le Général. Toute autorité est
chose chancelante, essaie de s'appuyer à une autorité qui lui semble
plus solide. » (Le crime d'obéir, 1900)
Œuvres
- L'Humeur inquiète (1894)
- La Folie de misère (1895)
- Le crime d'obéir (1900)
- L'homme fourmi (1901)
- Les voyages de Psychodore (1903)
- Petit manuel individualiste (1903)
- Le père Diogène (1920)
- Histoire de l'individualisme dans l'Antiquité (1924)
- Le Communisme et la Liberté (1924)
- Bouche d'or, patron des pacifistes (1934)
- L’Église devant ses juges (1937)
Liens externes