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novembre 28, 2025

UNE CRITIQUE INDIVIDUALISTE ANARCHISTE DE LA « PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE » : LES ORIGINES DE BENJAMIN TUCKER

 UNE CRITIQUE INDIVIDUALISTE ANARCHISTE 
DE LA « PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE » : 
LES ORIGINES DE BENJAMIN TUCKER (1854-1939) 
NIGEL MEEK
 
Un débat libertarien permanent : Pour ou contre 
 
 La pertinence du concept de propriété intellectuelle – brevets et droits d’auteur – fait l’objet de débats entre libertariens et libéraux classiques. Certains y sont favorables, d’autres non. De plus, les deux camps avancent divers arguments pour défendre leurs points de vue, arguments souvent déconnectés les uns des autres. 
 
 
Prenons un exemple de chaque camp. Le Centre pour la Nouvelle Europe (CftNE), une organisation pro-UE (CftNE, 2002[a]) qui se revendique néanmoins « libérale » et qui comporte un lien vers le site web de l’Alliance libertarienne (CftNE, 2002[b]), a récemment relayé un rapport du Dr Merrill Matthews Jr. intitulé « La protection des brevets pour moi, mais pas pour vous » (Pollard, 2002 ; Matthews, 2002). Ce rapport, tout en abordant des questions légèrement plus larges, défend essentiellement la propriété intellectuelle, notamment dans l'industrie pharmaceutique, au motif que, sans la protection temporaire que les brevets offrent à ceux qui financent la recherche scientifique, peu de personnes s'engageraient dans de telles recherches et que les entreprises concernées comme les patients potentiels de nouveaux médicaments en seraient perdants. 
 
Par ailleurs, dans son célèbre essai « Les Intellectuels et le socialisme », Friedrich Hayek (1949 : p. 12-13 et 27) remet en question l'idée que la littérature, en l'occurrence, serait lésée par l'absence de protection du droit d'auteur et, plus profondément, suggère que les revenus supplémentaires générés par ce droit ont joué un rôle majeur dans la création et le maintien artificiels de cette catégorie d'individus, les « intellectuels », qui sont la cible de sa critique.  
 
Benjamin Tucker et les anarchistes individualistes 
 
 Benjamin Tucker (1854-1939), notamment grâce à sa revue Liberty (1881-1908), fut l'un des anarchistes individualistes les plus importants et les plus connus, principalement basés aux États-Unis. Il n'est pas question ici d'examiner en détail les similitudes et les différences entre l'anarchisme individualiste et l'anarchisme capitaliste (dit « anarchisme capitaliste ») : on trouve des exemples des deux. Cependant, une étude de Tucker et de ses associés montre clairement qu'ils appartiennent sans aucun doute au courant de pensée que nous appelons « libertarien ». Quiconque souhaite un aperçu plus complet de la vie et de l'époque de Tucker, ainsi que d'une histoire de la pensée individualiste aux États-Unis en général, pourra consulter Men Against the State de James Martin (1953) et The American as Anarchist de David DeLeon (1978).  
 
Pour Tucker et nombre de ses associés, l'idée centrale était que, parmi les principales causes de la pauvreté et des fortes inégalités de richesse, figuraient plusieurs « monopoles » d'État. Tucker en a mis quatre en évidence. Sa critique des deux premiers serait généralement acceptée par les anarchistes capitalistes et même par les libéraux classiques traditionnels : Le monopole de l’État (ou de ses représentants) sur l’émission de monnaie, ainsi que les tarifs douaniers et les barrières au commerce extérieur. Le troisième monopole est sans aucun doute celui qui divise les anarchistes individualistes et les anarchistes capitalistes : la propriété absente des terres et les rentes qui en découlent. Tucker – à tort ou à raison, selon qu’on soit anarchiste individualiste ou anarchiste capitaliste – considérait l’illégitimité de ces trois premiers comme une évidence. Cependant, il reconnaissait que l’argument contre le quatrième de ces monopoles, ce que nous appelons aujourd’hui « propriété intellectuelle », était moins évident. 
 
 Ce qui suit n’est qu’une brève justification et introduction à la pensée de Tucker sur le sujet de la propriété intellectuelle. Il a été tiré de divers écrits de Tucker, notamment de *Instead of a Book By A Man Too Busy To Write One* (1897) et de son essai « The Attitude of Anarchism Toward Industrial Combinations » (1899 : p. 30-33), ainsi que de *The Individualist Anarchists: An Anthology of Liberty (1881-1908)* de Frank Brooks (1994 : p. 165-180).
 
Ses partisans semblent sceptiques. 
 
La première « critique » n’est pas tant une critique qu’un commentaire sur la nature très particulière de la propriété intellectuelle à la fin du XIXe siècle, une notion qui reste d’actualité. Tucker, opposé au socialisme d’État et au communisme, croyait ferveusement en la propriété privée, qu’il considérait comme une condition nécessaire à la liberté et au progrès humains. Selon sa philosophie, il n’existait que certains moyens légitimes d’acquérir un titre de propriété : le commerce, la donation ou l’héritage. De même, on ne pouvait renoncer à un titre de propriété que par les mêmes méthodes. Le titre de propriété n’était pas un don de l’État, et celui-ci ne pouvait pas le retirer. Soit une chose appartenait légitimement à quelqu’un jusqu’à ce qu’il en décide autrement, soit elle ne lui appartenait pas. (Tucker, étant anarchiste, ne croyait évidemment pas du tout en « l'État ». Cependant, il est difficile d'éviter d'utiliser une telle terminologie.) 
 
Tucker – entre autres – a fait une remarque très étrange sur la propriété intellectuelle telle qu'elle était mise en œuvre : elle tendait à n'avoir qu'une durée limitée, la protection légale d'un droit d'auteur ou d'un brevet n'étant valable que pour un nombre d'années fini. Il soutenait qu'il serait en effet très bizarre que, par des moyens légitimes, on acquière la propriété d'un bien matériel uniquement pour que l'État, par l'intermédiaire de ses agences, puisse décréter, après un nombre d'années arbitraire, que n'importe qui puisse l'utiliser. Si l'on pouvait dire que des droits de propriété étaient inhérents à la propriété intellectuelle, alors, pour être cohérents avec la propriété matérielle, ils devraient être d'une durée illimitée jusqu'à ce que le titre soit volontairement abandonné d'une manière ou d'une autre, le nouveau propriétaire acquérant alors des droits de propriété durables identiques à ceux de l'ancien propriétaire. 
 
De plus, Tucker a fait remarquer que, tandis que les voleurs de biens communs étaient considérés comme des criminels et souvent emprisonnés, les « voleurs » de propriété intellectuelle n'étaient traduits que devant les tribunaux civils, souvent avec beaucoup de difficulté, et même s'ils étaient reconnus coupables, ils n'étaient punis que d'amendes. 
 
Tucker a suggéré que cette durée limitée de la propriété intellectuelle, et la punition très différente infligée à ceux qui la transgressaient, laissaient penser que nombre de ceux qui défendaient publiquement cette notion étaient, au moins intuitivement, en réalité incertains de sa validité.

(Pour montrer que le débat sur la légitimité de la propriété intellectuelle se retrouvait même parmi les anarchistes individualistes, Victor Yarros, collaborateur régulier de Liberty, ayant décidé pour diverses raisons que la propriété intellectuelle était un concept légitime, il partageait alors l'avis de Tucker sur ce point précis de la question et déclarait que ces droits protégés par les brevets et le droit d'auteur devaient être permanents. Cela signifiait, bien sûr, que les conclusions de Yarros sur le sujet étaient l'exact opposé de celles de Tucker. Voir Brooks (1994 : p. 165-180) pour plus de détails.) 
 
 
 
Non une condition de rémunération
 
La principale défense des droits de propriété intellectuelle et c’était d’ailleurs le fondement de l’exemple cité en début de cet essai est sans doute la nécessité de garantir à ceux qui ont investi massivement en temps et en argent (en termes de dépenses absolues, de consommation différée et de coûts d’opportunité) pour commercialiser un produit l’assurance d’une rémunération adéquate pour leurs efforts, protégée pendant une durée suffisante par les lois sur la propriété intellectuelle contre les concurrents qui, autrement, se contenteraient de copier le produit sans jamais avoir supporté les coûts de développement. 
 
En ce qui concerne les œuvres littéraires, artistiques et musicales, Tucker, lui-même éditeur et écrivain, affirmait qu’il était tout à fait plausible d’imaginer que les créateurs de telles œuvres cesseraient leur travail en l’absence de la protection offerte par le droit d’auteur. Il a également noté – et cela est, une fois encore, inévitablement vrai – que dans de nombreuses activités culturelles (au sens le plus large du terme), la motivation première de l'écrivain ou de l'artiste ne résidait pas dans l'espoir instrumental d'un succès financier, mais dans le désir expressif de créer. 
 
S'agissant de la production « industrielle », et avec une certaine clairvoyance si l'on considère la tendance du monde occidental à se développer dans le secteur des services et l'accessibilité croissante des formations et équipements nécessaires, Tucker a prédit un abandon progressif des géants industriels au profit de petites et moyennes entreprises qui, à aucun moment de leur fonctionnement économique, nécessiteraient le même niveau d'investissement en capital. (Les socialistes d'État et les communistes de l'époque reprochaient à Tucker et à ses associés, malgré leur engagement rhétorique et théorique envers la classe ouvrière, de constituer en réalité un mouvement « bourgeois » destiné aux artisans et aux petits entrepreneurs.) 
 
Cependant, il reste des secteurs comme l'industrie pharmaceutique, mentionnée plus haut, où la taille et la complexité de l'entreprise, ainsi que les questions connexes liées aux délais et aux coûts de la recherche et du développement, semblent plaider en faveur du concept de propriété intellectuelle. Bien que Tucker ne l'ait pas abordé directement, une lecture plus approfondie de ses écrits permettrait de présenter trois arguments, toujours hostiles à la notion de propriété intellectuelle, qui seraient, au moins en partie, partagés par les anarchistes individualistes et les anarchistes capitalistes.  
 
Premièrement, Tucker soutenait que la plupart des maux du monde étaient dus à ce que les anarchistes capitalistes modernes appelleraient l'étatisme et à ce qu'il considérait comme une « invasion » : c'est-à-dire la réification du concept d'« État » et son recours à la coercition contre les individus au nom du « bien commun » ou quelque chose d'approchant. Puisque, selon Tucker, pour les autres raisons résumées dans cet essai, la propriété intellectuelle était un concept intrinsèquement étatique, elle devait être rejetée pour cette seule raison.

Deuxièmement, Tucker pensait que, si on les laissait véritablement libres, les demandes du marché et les solutions concurrentes qui émergeraient pour y répondre seraient capables de résoudre efficacement – ​​ou du moins plus efficacement et plus justement que les « solutions » étatiques – les problèmes et les besoins économiques et sociaux. À juste titre, les anarchistes individualistes – comme les anarchistes capitalistes – ne prétendaient pas prédire quelles seraient ces solutions futures possibles à d'hypothétiques problèmes futurs. La suppression de la protection des droits de propriété intellectuelle pourrait bien entraîner le genre de difficultés que les défenseurs des droits de propriété intellectuelle prédisent avec tant de prémonition. Cependant, cela ne serait que temporaire, le temps que les entrepreneurs du marché aient eu l'occasion de développer et de produire de nouvelles solutions. Compte tenu des enjeux financiers, il est peu probable que les efforts déployés à cette fin fassent défaut.  
 
Troisièmement, l'anarchisme individualiste – pour des raisons utilitaristes : voir ci-dessous – intégrait une mesure de la justice de l'interaction sociale. Ils l'appelaient « Loi de l'égale liberté » : la liberté maximale pour chaque individu, proportionnelle à la même liberté pour les autres. (Sous une forme ou une autre, on la retrouve dans presque toute la pensée libertarienne et « véritablement » libérale.) Les actions particulières qui transgressaient la Loi de l'égale liberté, même si elles semblaient avoir des résultats immédiatement bénéfiques, étaient en réalité nuisibles, car ce n'est que dans un engagement plein et entier envers la Loi plus générale de l'égale liberté que l'utilité maximale pouvait être atteinte. Autrement dit, bien que certains individus et organisations puissent tirer profit de la protection offerte par les droits de propriété intellectuelle, la société dans son ensemble – l'ensemble des êtres humains, et non une entité à part entière – serait à long terme perdante. 
 
Enfin, les auteurs modernes de la tradition anarchiste individualiste (par exemple, Carson, 2001 : p. 12-15) ont – parmi de nombreux autres points, comme les avantages marketing liés à la prééminence sur le marché – constaté ou soutenu que les enquêtes indiquent que même de nombreuses grandes entreprises ne considèrent pas la protection par brevet comme un facteur important dans leurs décisions en matière de R&D, et que même lorsqu’elles insistent sur son importance – et là encore, l’industrie pharmaceutique semble faire figure d’exception –, cela pourrait bien paraître quelque peu hypocrite compte tenu du montant substantiel des coûts de R&D qui sont en réalité supportés en dernier ressort par l’État, c’est-à-dire le contribuable. 
 
 Un frein à la concurrence 
 
Tucker était un fervent partisan du laissez-faire absolu, qu’il considérait comme synonyme de coopération et comme une condition nécessaire au progrès matériel humain. Plus l'étendue et l'intensité du véritable laissez-faire sont grandes, mieux vaut prévenir que guérir. Dans cette optique, il soutenait que si un producteur n'était plus protégé, même temporairement, par la propriété monopolistique, imposée par l'État, des idées à l'origine d'un produit, l'abolition de la propriété intellectuelle inculquerait à ses anciens bénéficiaires une crainte bien plus grande de la concurrence, ce qui, à son tour, conduirait à un processus d'innovation, d'amélioration et de réduction des prix plus sûr et plus constant.
 
Un moyen d'instaurer un esclavage perpétuel 
 
 Compte tenu de la durée généralement limitée des brevets et des droits d'auteur, mentionnée ci-dessus, la critique suivante ne s'appliquait pas et ne s'applique toujours pas pleinement, même si une vague intuition de ce que cela impliquerait peut-être, si tel était le cas, une des raisons de cette particularité des droits de propriété intellectuelle classiques : leur impermanence même, comparée à la propriété matérielle. 
 
Tucker soutenait néanmoins que si les deux formes de propriété étaient et avaient toujours été traitées de la même manière – c'est-à-dire si le titre de propriété intellectuelle était considéré comme étant exactement de même nature et tout aussi durable que le titre de propriété matérielle, alors, à l'époque où il écrivait, une grande partie de la richesse mondiale aurait appartenu aux héritiers du premier inventeur de la machine à vapeur. Plus étrange encore – et Tucker le mentionnait uniquement pour illustrer l'absurdité de la chose –, il affirmait que la quasi-totalité de la population du monde civilisé serait alors pratiquement l'esclave de celui qui aurait inventé et breveté l'alphabet romain.  
 
Une application erronée du concept de droits de propriété 
 
Cependant, au-delà des objections précédentes, l’affirmation la plus intéressante de Tucker était que la notion de droits de propriété intellectuelle était intrinsèquement invalide, résultant d’un malentendu – ou peut-être serait-il plus juste de dire d’une incompréhension, puisqu’il soutenait que le problème était que peu de gens s’étaient penchés sur la question – sur la raison même pour laquelle l’idée de droits de propriété avait vu le jour. (Cela illustre également le rejet par Tucker des « droits naturels » comme justification de l'anarchisme, car il considérait une telle chose comme crypto-religieuse et dépourvue de validité empirique. Au contraire, Tucker a clairement affirmé à plusieurs reprises qu'il était anarchiste parce qu'il croyait que l'anarchisme était le système social le plus propice à la prospérité matérielle et à la recherche du bonheur personnel.) 
 
Tucker soutenait que si tous les produits matériels pouvaient être accessibles à tous, partout, en quantités illimitées, sans que la possession et l'usage d'un bien par une personne n'empiètent en aucune façon sur la possession et l'usage d'un autre, alors la notion même de propriété serait totalement absurde. En effet, pour les rares choses qui présentent ces caractéristiques, comme l'air que nous respirons habituellement, il constatait que personne n'avait encore sérieusement proposé de lui attribuer des droits de propriété. Cependant, étant donné que, dans la plupart des cas, cela est manifestement faux, c'est-à-dire que prendre un bien matériel à un individu revient nécessairement à le priver de son usage, et étant donné également qu'il a longtemps été admis – même par les non-libertariens dans une certaine mesure, et certainement par les anarchistes individualistes (et, bien sûr, par les anarchistes capitalistes) – que la prospérité reposait sur l'initiative personnelle et la sécurité de posséder les moyens d'y parvenir, ainsi que les fruits de cette initiative, l'idée de propriété sur les choses concrètes a été, à juste titre, comprise et acceptée jusqu'ici, tout va bien. 
 
 Cependant, il a soutenu que les gens en étaient venus à faire de la « propriété » un fétiche et à la vénérer pour elle-même plutôt que pour ses attributs socialement utiles. Cela a eu pour conséquence d'attribuer des droits de propriété à des choses qui ne justifiaient pas leur application. Tucker soutenait que la propriété des idées constituait une utilisation invalide du concept plus général de droits de propriété puisque, contrairement aux possessions concrètes, les entités abstraites telles que les idées et les découvertes protégées par les lois relatives à la propriété intellectuelle pourraient en effet être accessibles à tous, partout et en quantités illimitées, la possession et l’utilisation de l’idée ou de la découverte par une personne n’empiétant en aucune façon sur celles d’autrui, y compris celles du découvreur.

En bref, l'idée même de droits de propriété n'est apparue qu'en raison des réalités des limites du monde physique et de leurs conséquences sur les exigences de l'utilité sociale, et il était totalement inapproprié d'attribuer des droits de propriété à des choses abstraites qui ne sont tout simplement pas soumises à ces limites. 
 
 
Quelques précisions
 
Il convient de noter que le simple fait qu'une personne soit en droit d'utiliser une idée ou une découverte d'autrui – puisqu'en le faisant, elle ne prive pas autrui de son usage – ne lui confère pas un droit automatique d'y accéder. Elle doit, elle aussi, en prendre connaissance par un processus conforme aux principes de justice. Le découvreur initial n'est absolument pas tenu de révéler les détails – ni même l'existence même – de sa découverte. 
 
 Prenons un exemple certes classique, mais parfaitement parlant. Un homme peut inventer la « formule secrète » d'une boisson gazeuse exquise. Un autre homme peut, soit par un processus similaire d'expérimentation et de découverte, soit simplement par une analyse chimique poussée d'une bouteille de cette boisson qu'il s'est procurée honnêtement, commercialiser exactement le même produit. Toutefois, le refus des droits de propriété intellectuelle ne lui donne pas le droit de cambrioler le bureau du découvreur initial, d'assommer le veilleur de nuit, de faire sauter son coffre-fort et de s'emparer du document opportunément intitulé « Formule secrète », car Tucker aurait considéré tous ces actes comme des atteintes graves à la personne ou aux biens. 
 
Cela signifie également que le découvreur d'une idée a le droit d'être protégé, sinon par la propriété monopolistique de l'idée, du moins par les droits sur tout élément concret qui en découle. 
 
 De même, selon le système envisagé par Tucker, quiconque peut copier et diffuser, y compris à des fins commerciales s'il le souhaite, une « œuvre d'art » créée par autrui. (Ceci est d'autant plus pertinent aujourd'hui, compte tenu de l'essor considérable du marché commercial de la culture populaire et du fait que la copie est techniquement beaucoup plus facile à réaliser au début du XXIe siècle qu'à la fin du XIXe.) Prenons l'exemple de la musique pop. En l'absence de lois protégeant la propriété intellectuelle, n'importe qui peut copier et distribuer les œuvres de l'artiste en tête des classements musicaux de la semaine. Cependant, il lui est interdit de falsifier l'origine de la chanson, par exemple en prétendant qu'elle est du groupe B alors qu'elle est en réalité du groupe A. Il peut analyser, enregistrer et distribuer la partition de la chanson sous forme imprimée. En revanche, il lui est interdit d'y apposer son nom et de laisser croire, de manière frauduleuse, qu'il en est l'auteur.  
 
Droits de propriété intellectuelle : Un enjeu durable 
 
Benjamin Tucker a vécu les ravages de la Première Guerre mondiale et, fait peut-être remarquable pour un anarchiste, il avait, avec le principal défenseur de l’anarchisme communiste, Pierre Kropotkine, soutenu les Alliés au motif que l’Allemagne impériale était le « berceau de la réaction » (DeLeon, 1978 : p. 178-179)). Il a également vécu l’essor et la mise en œuvre du marxisme en Russie – avec toutes les conséquences néfastes que Tucker et les anarchistes de tous bords avaient longtemps annoncées (Pipes, 2001 : p. 15) – et la montée du fascisme et du nazisme dans une grande partie de l’Europe.
 
Mais loin de ces extrêmes de carnage militaire et de terreur politique, et bien qu'il ait déclaré très clairement qu'il considérait les démocraties bourgeoises comme au moins relativement tolérables (Martin, 1953 : p. 275), même à la fin de sa vie active, il était devenu de plus en plus pessimiste quant aux perspectives de son anarchisme. L'une des principales raisons était qu'il percevait dans les démocraties bourgeoises la montée et le renforcement de ce que nous pourrions aujourd'hui appeler « corporatisme », caractérisé par d'immenses conglomérats, protégés par l'État et, dans les faits, souvent créés par l'État, qui étaient trop riches et politiquement puissants pour être véritablement contestés par des individus et de petites associations (Tucker, 1911 : pp. 24-25). 
 
Il est difficile de dire que la situation s'est améliorée depuis. Même si Tucker et les autres opposants aux conventions et lois sur la propriété intellectuelle avaient et ont raison, ceux qui en bénéficient ont beaucoup trop à perdre pour y renoncer volontairement, et il semble pour l'instant y avoir trop de pouvoir politique pour laisser d'autres les y contraindre.
 

 
 
Références 
 
Brooks, Frank (1994), Les anarchistes individualistes : une anthologie de la liberté (1881-1908), New Brunswick, NJ : Transaction Publishers. 
 
Carson, Kevin (2001), La main de fer derrière la main invisible : Le capitalisme d'entreprise comme système de privilèges garantis par l'État , Montréal : Red Lion Press. 
 
Centre pour la nouvelle Europe (2002[a]), « Qui sommes-nous ? », URL (consulté le 23 août 2002) : www.centrefortheneweurope.org/about2.htm 
 
Centre pour la nouvelle Europe (2002[b]), « Liens d'intérêt », URL (consulté le 23 août 2002) : www.centrefortheneweurope.org/links2.htm 
 
DeLeon, David (1978), L'Américain anarchiste, Baltimore, MD : John Hopkins University Press.  
 
Hayek, Friedrich (1949/1998), Les Intellectuels et le socialisme, Londres : Institute of Economic Affairs. 
 
Martin, James (1953/1970), Hommes contre l’État, Colorado Springs, CO : Ralph Myles Publisher. 
 
Matthews Jr., Merrill (2002), « La protection des brevets pour moi, mais pas pour vous », dans IPI Ideas, 14 juin 2002, disponible à l’adresse URL (consulté le 23 août 2002) : www.centrefortheneweurope.org/pub_pdf/IPI-PatentProtection. pdf. 
 
Pipes, Richard (2001), Le communisme : une brève histoire, Londres : Weidenfeld and Nicolson. 
 
Pollard, Steven (2002), « Remarques introductives sur « La protection des brevets pour moi, mais pas pour vous » », URL (consulté le 23 août 2002) : www.centrefortheneweurope.org/pub_pdf/07152002_pollard_IPI_intro.htm. 
 
Tucker, Benjamin (1897/1969), Au lieu d'un livre par un homme trop occupé pour en écrire un, New York, NY : Haskell House Publishers. 
 
 Tucker, Benjamin (1899), « L'attitude de l'anarchisme envers les coalitions industrielles », dans Benjamin Tucker (1972), Socialisme d'État et anarchisme et autres essais, Colorado Springs, CO : Ralph Myles Publisher, p. 27-34, sont particulièrement pertinents.  
 
Tucker, Benjamin (1911), Postface à « Socialisme d’État et Anarchisme : leurs points d’accord et leurs différences », publié initialement en 1888, dans Benjamin Tucker (1972), Socialisme d’État et Anarchisme et autres essais, pp. 24-25, Colorado Springs, CO : Ralph Myles Publisher.
 
 

Benjamin Tucker

Benjamin Tucker (1854 - décédé à Monaco en 1939) fut le principal partisan de l'anarchisme individualiste au XIXe siècle aux États-Unis.

Benjamin Ricketson Tucker a contribué à l'anarchisme américain tant comme éditeur que par ses propres écrits. En éditant le périodique anarchiste, La Liberté, Tucker a filtré et a intégré les théories de penseurs européens tels que Pierre Joseph Proudhon avec la pensée des activistes américains individualistes, Lysander Spooner, William Greene[1] et Josiah Warren, aussi bien que les idées de libre pensée et d'amour libre afin de produire un système philosophique anarchiste individualiste rigoureux. Tucker partage avec les avocats de l'amour libre et de la libre pensée un mépris de la législation religieuse et des prohibitions visant les comportements non envahissants.

Il fut le premier à traduire en anglais Qu'est ce la propriété ? de Proudhon et L'Unique et sa propriété de Max Stirner. Tucker a revendiqué ce travail comme la réalisation dont il était le plus fier.

Il y a chez Liberty une profonde hostilité à l’égard d’un certain capitalisme, le capitalisme d’État. Tucker insiste sur le fait que tous les monopoles, fussent-ils privés, ne peuvent se maintenir qu’avec le soutien de l’État. Il en conclut que, plutôt que de renforcer l’autorité comme le préconisent les marxistes, il faut à l’inverse l’évacuer du jeu économique et laisser se déployer le principe qui lui est le plus hostile, la liberté. Cette condamnation des monopoles autorise Tucker à tancer la bourgeoisie qui en bénéficie, tout en proclamant bien haut ses préférences libérales. Il en conclut même que « les seuls qui croient vraiment au laisser-faire sont les anarchistes ».

La Liberté a édité l'œuvre originale de Lysander Spooner, Auberon Herbert, Victor Yarros, et Lillian Harman, fille de Moïse Harman, anarchiste favorable à l'amour libre. La Liberté a également édité le premier article original de George Bernard Shaw aux États-Unis ou encore la traduction des premiers écrits de Friedrich Nietzsche.

Le périodique de Tucker a également servi de canal principal aux stirneriens. Ceci a mené à un schisme au sein de l'individualisme américain entre le nombre de plus en plus important des « égoïstes » stirnériens et les jusnaturalistes spooneriens. Tant les « égoïstes » que les partisans de la loi naturelle rejettent l'autorité coercitive, la législation subie, et la notion de contrat social. Cependant, ils diffèrent quant à la base philosophique de leur individualisme : la théorie du droit naturel dérive d'une conception du droit individuel naturel exempt de coercition, tandis que l'anarchisme "égoïste" est un compromis pragmatique par lequel chaque individu cherche seulement son propre intérêt. Après avoir rejeté la philosophie morale de Lysander Spooner (aussi bien que celles de Warren et de Proudhon, que Tucker considère comme les premiers anarchistes), La Liberté a également abandonné les partisans des droits naturels, doctrine perçue alors comme une philosophie morale démodée et superstitieuse.

Pour Tucker, les anarchistes doivent être considérés comme des « démocrates jeffersoniens impavides ». En une phase combinant Thomas Jefferson et Henry-David Thoreau, il estime que « le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins, et que celui qui gouverne le moins n'existe pas ».

La pensée de Tucker est encore vivante aujourd'hui, des intellectuels se réclamant toujours de cet héritage. Aux États-Unis, c'est le cas de Kevin A. Carson et de Gary W. Chartier

Citations

  • « Le meilleur gouvernement est celui qui gouverne le moins, et que celui qui gouverne le moins n'existe pas. »
  • « Les seuls qui croient vraiment au laisser-faire sont les anarchistes. »
  • « La défense est un service comme les autres. C’est un travail à la fois utile et désiré, et donc un bien économique sujet à la loi de l’offre et de la demande. Sur un marché libre, ce bien serait fourni au prix de sa production. La compétition prévalant, le succès irait à ceux qui fournissent le meilleur article au meilleur prix. La production et la vente de ce bien sont, aujourd'hui, monopolisés par l’État. Et l’État, comme tous les détenteurs de monopoles, propose des prix exorbitants. »
  • « Ils trouvèrent alors que chacun devait tourner soit à droite, soit à gauche - suivre soit le chemin de l'autorité, soit le chemin de la liberté. Marx prit une direction ; Warren et Proudhon prirent l'autre. Ainsi naquirent le socialisme d'Etat et l'anarchisme. »

Informations complémentaires

Notes et références


  1. Bowman N.. Hall, 1976, "William Greene and his System of 'Mutual Banking'", History of Political Economy, Vol 8, n°2, pp279–296

Publications

  • 1881,
    • a. "On Picket Duty", Liberty, 1, August 6, p1
    • b. "About Progressive People", Liberty, 1, August 6, p1
  • 1887, "Anarchy in Germany", Liberty, 5, December 31, p4
  • 1893, "Instead of a Book, by a Man Too Busy to Write One; A Fragmentary Exposition of Philosophical Anarchism", New York
    • Nouvelle édition en 1969, New York, NY: Haskell House Publishers
  • 1907, "On Picket Duty", Liberty, 16, April, p1
  • 1908, "On Picket Duty", Liberty, 17, April, pp1–3
  • 1972, "The Attitude of Anarchism Toward industrial Combinations", In: Benjamin Tucker, dir., "State Socialism & Anarchism and Other Essays", Colorado Springs, CO: Ralph Myles Publisher, pp27-34 article écrit en 1899

Littérature secondaire

  • 1893, George Schumm, "Benjamin R. Tucker — A Brief Sketch of His Life and Work", Freethinkers Magazine, Vol 11, July, pp436–440
  • 1926, C. L. Swartz, dir., Individual Liberty, New York: Vanguard
  • 1936, Joseph Ishill, "Benjamin R. Tucker: A Bibliography", Berkeley Heights, N.J.: Oriole Press
  • 1939, Stephen T. Byington, "Benjamin Ricketson Tucker", Man!, Vol 7, August, pp517–518
  • 1943, Charles A. Madison, "Benjamin R. Tucker; Individualist and Anarchist", New England Quarterly, Vol XVI, September, pp444-467
  • 1981,
    • Wendy McElroy, "Benjamin Tucker, Individualism, and Liberty: Not the Daughter but the Mother of Order", Literature of Liberty, Vol 4, n°3, automne, pp7–39
    • Sidney E. Parker, "The New Freewoman: Dora Marsden & Benjamin R. Tucker", In: Michael E. Coughlin, Charles H. Hamilton, Mark A. Sullivan, dir., "Benjamin Tucker & The Champions of Liberty: A Centenary Anthology", Coughlin & Sullivan Publishers, St. Paul, MN:
  • 1986,
    • Michael E. Coughlin, Charles H. Hamilton, Mark A. Sullivan, dir., "Benjamin R. Tucker and the Champions of Liberty: A Centenary Anthology", St. Paul, MN: Michael E. Coughlin; New York: Mark Sullivan
    • Sidney Parker, "The New Freewoman: Dora Marsden & Benjamin R. Tucker", In: Michael E. Coughlin, Charles H. Hamilton, Mark A. Sullivan, dir., "Benjamin R. Tucker and the Champions of Liberty: A Centenary Anthology", New York
  • 1987, Michael Coughlin, Charles Hamilton, Mark Sullivan, dir., "Benjamin R. Tucker and the Champions of Liberty", St. Paul and New York: Michael Coughlin & Mark Sullivan Publishers
  • 2008, Aaron Steelman, "TUCKER, BENJAMIN R. (1854–1939)", In: Ronald Hamowy, dir., "The Encyclopedia of Libertarianism", Cato Institute - Sage Publications, pp513-514

Voir aussi

 

 

novembre 27, 2025

Jacques Élie Henri Ambroise Ner, dit Han Ryner et l'anarchisme individualiste

Han Ryner: Le Petit manuel individualiste

«L'anarchiste croit que le gouvernement est la limite de la liberté. Il espère, en détruisant le gouvernement, élargir la liberté. Mais la vraie limite n'est pas le gouvernement mais la société. Le gouvernement est un produit social comme un autre. On ne détruit pas un arbre en coupant une de ses branches. » 

J'ai adopté la forme par demandes et par réponses si commode pour l'exposition rapide. Elle n'exprime ici aucune prétention dogmatique. Il n'y a pas ici un maître qui interroge et un disciple qui répond. Il y a un individualiste qui se questionne lui-même. J'ai voulu indiquer dans la première ligne qu'il s'agit d'un dialogue intérieur. Tandis que le catéchisme demande : "Etes-vous chrétien ?", je dis : "Suis-je individualiste ?". Mais, prolongé, le procédé n'irait pas sans inconvénients et, une fois mon intention marquée, je me suis souvenu que le soliloque emploie fréquemment la seconde personne. 

 


 


On trouvera pêle-mêle dans ce petit livre des vérités qui sont certaines - mais dont on ne peut d'ailleurs découvrir qu'en soi-même la certitude - et des opinions qui sont probables. Il y a des problèmes qui admettent plusieurs réponses. D'autres - en dehors de la solution héroïque, qu'on peut conseiller seulement lorsque tout le reste est crime - n'ont pas de solution tout à fait satisfaisante et les à peu près que je propose ne sont pas supérieurs à d'autres à peu près. Je n'insiste pas. Le lecteur qui ne saurait point faire le départ et, acquiesçant aux vérités, trouver des probabilités analogues à mes probabilités et souvent plus harmonieuses à lui-même, serait indigne, du nom d'individualiste.


Faute de développement ou pour d'autres raisons, je laisserai souvent insatisfait l'esprit même le plus fraternel. Je ne puis que recommander aux hommes de bonne volonté la lecture assidue du Manuel d'Epictète. Là, mieux que partout ailleurs, se trouve la réponse à nos inquiétudes et à nos doutes. Là plus que partout ailleurs, celui qui est capable du vrai courage, puisera le courage.


A Epictète, à d'autres aussi, j'ai emprunté des formules, sans croire toujours nécessaire d'indiquer mes dettes. Dans un travail de la nature de celui-ci, les choses importent, non leur origine et on mange plus d'un fruit sans demander au jardinier le nom du fleuve ou du ruisseau qui féconde son jardin. 

 

Chapitre premier : De l'individualisme et de quelques individualistes

Suis-je individualiste ? Je suis individualiste.

Qu'est-ce que j'entends par individualisme ? J'entends par individualisme la doctrine morale qui, ne s'appuyant sur aucun dogme, sur aucune tradition, sur aucune volonté extérieure, ne fait appel qu'à la conscience individuelle.

Le mot individualisme n'a-t-il jamais désigné que cette doctrine ? On a souvent donné le nom d'individualisme à des apparences de doctrines destinées à couvrir d'un masque philosophique l'égoïsme lâche ou l'égoïsme conquérant et agressif.

Citez un égoïste lâche qu'on appelle quelquefois individualiste. Montaigne. Connaissez-vous des égoïstes conquérants et agressifs qui se proclament individualistes? Tous ceux qui étendent aux relations des hommes entre eux la loi brutale du combat pour la vie.

Citez des noms. Stendhal, Nietzsche (1).

Nommez quelques vrais individualistes. Socrate, Epicure, Jésus, Epictète.

Pourquoi aimez-vous Socrate ? Il n'enseignait pas une vérité extérieure à ceux qui l'écoutaient, mais il leur apprenait à trouver la vérité en eux-mêmes.

Comment mourut Socrate ? Il mourut condamné par les loi" et par les juges, assassiné par la Cité, martyr de l'individualisme.

De quoi l'accusait-on ? De ne pas honorer les dieux que la Cité honorait et de corrompre la jeunesse.

Que signifiait ce dernier grief ? Il signifiait que Socrate professait des opinions désagréables au pouvoir.

Pourquoi aimes-vous Epicure ? Sous son élégance nonchalante, il fut un héros.

Citez une parole ingénieuse de Sénèque sur Epicure : Sénèque appelle Epicure " un héros déguisé en femme ".

Quel bien fit Epicure ? Il délivra ses disciples de la crainte des dieux ou de Dieu, qui est le commencement de la folie.

Quelle fut la grande vertu d'Epicure ? La tempérance. II distinguait entre les besoins naturels et les besoins imaginaires. Il montrait qu'il faut bien peu de chose pour satisfaire la faim et la soif, pour se défendre contre le chaud et le froid. Et il se libérait de tous les autres besoins, c'est-à-dire de presque tous les désirs et de presque toutes les craintes qui asservissent les hommes.

Comment mourut Epicure ? Il mourut d'une longue et douloureuse maladie en se vantant d'un parfait bonheur.

Connaît-on généralement le véritable Epicure ? Non. Des disciples infidèles ont couvert leurs vices de sa doctrine, comme on cache un ulcère sous un manteau volé.

Epicure est il coupable de ce que de faux disciples lui ont fait dire ? On n'est jamais coupable de la sottise ou de la perfidie d'autrui.

La déformation de la doctrine d'Epicure est elle un phénomène exceptionnel ? Toute parole de vérité, si elle est écoutée de beaucoup d'hommes, est transformée en mensonge par les superficiels, par les habiles et par les charlatans.

Pourquoi aimez-vous Jésus ? Il vécut libre et errant, étranger à tout lien social. Il fut l'ennemi des prêtres, des cultes extérieurs et, en général, de toutes les organisations.

Comment mourut-il ? Poursuivi .par les prêtres, abandonné par l'autorité judiciaire, il mourut cloué sur la croix par les soldats. Il est, avec Socrate, la plus célèbre victime de la Religion, le plus illustre martyr de l'individualisme.

Connaît-on généralement le véritable Jésus ? Non. Les prêtres ont crucifié sa doctrine comme son corps. Ils ont transformé en poison le breuvage vivifiant. Sur les paroles faussées de l'ennemi des organisations et des cultes extérieurs, ils ont fondé la plus organisée et la plus pompeusement vide des religions.

Jésus est-il coupable de ce que les disciples et les prêtres ont fait de sa doctrine ? On n'est jamais coupable de la sottise ou de la perfidie d'autrui.

Pourquoi aimez-vous Epictète ? Le stoïcien Epictète supporta courageusement la pauvreté et l'esclavage. Il fut parfaitement heureux dans les situations les plus pénibles aux hommes ordinaires.

Comment connaissons-nous la doctrine d'Epictète ? Son disciple Arrien a recueilli quelques-unes de ses paroles dans un petit livré intitulé Manuel d'Epictète.

Que pensez-vous du Manuel d'Epictète ? Sa noblesse précise et sans défaillance, sa simplicité exempte de tout charlatanisme me le rendent beaucoup plus précieux que les Evangiles. Le Manuel d'Epictète est le plus beau et le plus libérateur de tous les livres.

N'y a-t-il pas dans l'histoire d'autres individualistes célèbres ? Il y en a d'autres. Mais ceux que j'ai nommés sont les plus purs et les plus faciles à comprendre.

Pourquoi ne nommez-vous pas les cyniques Antisthène et Diogène ? Parce que la doctrine cynique est l'ébauche de la doctrine stoïcienne.

Pourquoi ne nommez-vous pas Zénon de Cittium, le fondateur du stoïcisme ? Sa vie fut admirable et, selon les témoignages anciens, ne cessa de ressembler à sa philosophie. Mais aujourd'hui il est moins connu que ceux que j'ai nommés.

Pourquoi ne nommez-vous pas le stoïcien Marc-Aurèle ? Parce qu'il fut empereur.

Pourquoi ne nommez-vous pas Descartes ? Descartes fut un individualiste intellectuel. Il ne fut pas assez nettement un individualiste moral. Sa véritable morale paraît avoir été stoïcienne. Mais il n'osa pas la rendre publique. Il fit connaître seulement une "morale provisoire" dans laquelle il se recommande d'obéir aux lois et coutumes de son pays, ce qui est le contraire de l'individualisme. Il semble d'ailleurs avoir manqué de courage philosophique en d'autres circonstances.

Pourquoi ne nommez-vous pas Spinoza? La vie de Spinoza fut admirable. II vivait sobrement, de quelques grains de gruau ou d'un peu de soupe au lait. Refusant les chaires qu'on lui offrit, il gagna toujours sa nourriture par un travail manuel. Sa doctrine morale est un mysticisme stoïcien. Mais, trop exclusivement intellectuel, il professe une étrange politique absolutiste et ne réserve contre le pouvoir que la liberté de penser. Son nom fait d'ailleurs songer à une grande puissance métaphysique plus encore qu'à une grande beauté morale.

(1) Le Petit Manuel individualiste ne nomme pas de vivants. 

 


Chapitre II : Préparation à l'individualisme pratique

Suffit-il de se proclamer individualiste ? Non. Une religion peut se contenter de l'adhésion verbale et de quelques gestes d'adoration. Une philosophie pratique qui n'est point pratiquée n'est rien.

Pourquoi les religions peuvent-elles montrer plus d'indulgence que les doctrines morales ? Les dieux des religions sont des monarques puissants. Ils sauvent les fidèles par des grâces et des miracles. Ils accordent le salut en échange de la loi, de certaines paroles rituelles et de certains gestes convenus. Ils peuvent même me tenir compte de gestes que je fais faire et de paroles que je fais prononcer par des mercenaires.

Que dois-je faire pour mériter réellement le nom d'individualiste? Je dois mettre tous mes actes d'accord avec ma pensée.

Cet accord n'est-il pas pénible à obtenir ? Il est moins pénible qu'il ne le paraît.

Pourquoi ? L'individualiste qui commence est retenu par les faux biens et les mauvaises habitudes. Il ne se libère pas sans quelque déchirement. Mais le désaccord entre ses actes et sa pensée lui est plus pénible que tous les renoncements. Il en souffre comme le musicien souffre d'un manque d'harmonie. Le musicien ne voudrait, à aucun prix, passer sa vie an milieu de bruits discordants. De même mon inharmonie est pour moi la plus grande des douleurs.

Comment s'appelle l'effort pour mettre sa vie d'accord avec sa pensée ? Il s'appelle la vertu.

La vertu obtient-elle une récompense ? La vertu est sa récompense à elle-même.

Que signifient ces paroles ? Elles signifient deux choses : 1° Si je songe à une récompense, je ne suis pas vertueux. La vertu a pour premier caractère le désintéressement. 2° La vertu désintéressée crée le bonheur.

Qu'est-ce que le bonheur ? Le bonheur est l'état de l'âme qui se sent parfaitement libre de toutes les servitudes étrangères et en parfait accord avec elle-même.

N'y a-t-il donc bonheur que lorsqu'on n'a plus besoin de faire effort et le bonheur succède-t-il à la vertu ? Le sage a toujours besoin d'effort et de vertu. Il est toujours attaqué par le dehors. Mais le bonheur n'existe, en effet, que dans l'âme où il n'y a plus de lutte intérieure.

Est-on malheureux dans la poursuite de la sagesse ? Non. Chaque victoire, en attendant le bonheur, produit de la joie.

Qu'est-ce que la joie ? La joie est le sentiment du passage d'une perfection moindre à une perfection plus grande. La joie est le sentiment qu'on avance vers le bonheur.

Distinguez par une comparaison la joie et le bonheur. Un être pacifique, forcé de combattre, remporte une victoire qui le rapproche de la paix : il éprouve de la joie. Il arrive enfin à une paix que rien ne pourra troubler : il est dans le bonheur.

Faut-il essayer d'obtenir le bonheur et la perfection dès le premier jour où l'on comprend ? Il est rare qu'on puisse tenter sans imprudence la perfection immédiate.

Quel danger courent les impatients ? Le danger de reculer et de se décourager.

Comment convient-il de se préparer à la perfection ? Il convient d'aller à Epictète en passant par Epicure.

Que voulez-vous dire ? Il faut d'abord se placer au point de vue d'Epicure et distinguer les besoins naturels des besoins imaginaires. Quand nous serons capables de mépriser pratiquement tout ce qui n'est pas nécessaire à la vie ; quand nous dédaignerons le luxe et le confortable ; quand nous savourerons la volupté physique qui sort des nourritures et des boissons simples ; quand notre corps saura aussi bien que notre âme la bonté du pain et de l'eau : nous pourrons avancer davantage.

Quel pas restera-t-il à faire ? Il restera à sentir que, même privé de pain et d'eau, nous serions heureux ; que, dans la maladie la plus douloureuse et la plus dénuée de secours, nous serions heureux ; que, même en mourant dans les supplices et au milieu des injures de tous, nous serions heureux.

Ce sommet de sagesse est-il abordable à tous ? Ce sommet est abordable à tout homme de bonne volonté qui se sent un penchant naturel vers l'individualisme.

Quel est le chemin intellectuel qui conduit à ce sommet ? C'est la doctrine stoïcienne des vrais biens et des vrais maux.

Comment appelle-t-on encore cette doctrine ? On l'appelle encore la doctrine des choses qui dépendent de nous et des choses qui ne dépendent pas de nous.

Quelles sont les choses qui dépendent de nous ? Nos opinions, nos désirs, nos inclinations, nos aversions, en un mot toutes nos actions intérieures.

Quelles sont les choses qui ne dépendent point de nous ? Le corps, les richesses, la réputation, les dignités, en un mot toutes les choses qui ne sont point du nombre de nos actions intérieures.

Quels sont les caractères des choses qui dépendent de nous ? Elles sont libres par nature ; rien ne peut les arrêter ou leur faire obstacle.

Quels sont les caractères des choses qui ne dépendent point de nous ? Elles sont faibles, esclaves, sujettes à beaucoup d'obstacles et d'inconvénients, et entièrement étrangères à l'homme.

Quel est l'autre nom des choses qui ne dépendent pas de nous ? Les choses qui ne dépendent pas de nous s'appellent aussi les choses indifférentes.

Pourquoi ? Parce qu'aucune d'elles n'est un vrai bien ou un vrai mal.

Qu'arrive-t-il à celui qui prend les choses indifférentes pour des biens, ou pour des maux ? Il trouve partout des obstacles ; il est affligé, troublé ; il se plaint des choses et des hommes.

N'éprouve-t-il pas un plus grand mal encore ? Il est esclave du désir et de la crainte.

Quel est l'état de celui qui sait pratiquement que les choses qui ne dépendent pas de nous sont indifférentes ? Il est libre. Personne ne peut le forcer à faire ce qu'il ne veut pas ou l'empêcher de faire ce qu'il veut. Il n'a à se plaindre de rien ni de personne.

La maladie, la prison, la pauvreté, par exemple, ne diminuent-elles point ma liberté ? Les choses extérieures peuvent diminuer la liberté de mon corps et de mes mouvements. Elles ne sont pas des empêchements pour ma volonté, si je n'ai pas la folie de vouloir ce qui ne dépend pas de moi.

La doctrine d'Epicure ne suffit-elle pas dans le courant de la vie ? La doctrine d'Epicure suffit si j'ai les choses nécessaires à la vie et si je me porte bien. Elle me rend devant la joie l'égal des animaux, qui ne se forgent pas des inquiétudes et des maux imaginaires. Mais, dans la maladie ou dans la faim, elle ne suffit plus.

Suffit-elle dans les relations sociales ? Dans les relations sociales courantes, elle peut suffire. Elle me libère de tous les tyrans qui n'ont de pouvoir que sur mon superflu.

Y a-t-il des circonstances sociales où elle ne suffit plus ? Elle ne suffit plus si le tyran peut me priver de pain ; s'il peut me mettre à mort ou blesser mon corps.

Qui appelez-vous tyran ? J'appelle tyran quiconque, en agissant sur les choses indifférentes, telles que mes richesses ou mon corps, prétend agir sur ma volonté. J'appelle tyran quiconque essaie de modifier mon état d'âme par d'autres moyens que la persuasion raisonnable.

N'y a-t-il pas des individualistes auxquels l'épicurisme suffira ? Quelque que soit mon présent, j'ignore l'avenir. J'ignore si la grande attaque où l'épicurisme ne suffit plus ne me guette pas à quelque détour de ma vie. Je dois donc, dès que j'ai atteint la sagesse épicurienne, travailler à me fortifier davantage, jusqu'à l'invulnérabilité stoïcienne.

Comment vivrai-je dans le calme ? Dans le calme, je pourrai vivre doucement et sobrement comme Epicure, mais avec l'esprit d'Epictète.

Est-il utile à la perfection de se proposer un modèle tel que Socrate, Jésus ou Epictète ? Cette méthode est mauvaise.

Pourquoi? Parce que j'ai à réaliser mon harmonie, non celle d'un autre.

Combien y a-t-il de sortes de devoirs ? Il y a deux sortes de devoirs : les devoirs universels et les devoirs personnels.

Qu'appelez-vous devoirs universels ? J'appelle devoirs universels ceux qui s'imposent à tout homme sage.

Qu'appelez-vous devoirs personnels ? J'appelle devoirs personnels ceux qui s'imposent particulièrement à moi.

Existe-t-il des devoirs personnels ? Il existe des devoirs personnels. Je suis un être particulier qui se trouve dans des situations particulières. J'ai un certain degré de force physique, de force intellectuelle et je possède plus ou moins de richesses. J'ai un passé à continuer. J'ai à lutter contre une destinée hostile, ou à collaborer avec une destinée amie.

Distinguez par un signe facile les devoirs personnels et les devoirs universels. Sauf exception, les devoirs universels sont des devoirs d'abstention. Presque tous les devoirs d'action sont des devoirs personnels. Même dans les circonstances rares où l'action s'impose à tous, le détail de l'action portera la marque de l'agent, sera comme la signature de l'artiste moral.

Le devoir personnel peut-il contredire le devoir universel ? Non. Il est comme la fleur, qui ne saurait pousser que sur la plante.

Mes devoirs personnels sont-ils ceux de Socrate, de Jésus ou d'Epictète ? Ils ne leur ressemblent en rien, si je ne mène pas une vie apostolique.

Qui m'apprendra mes devoirs personnels et mes devoirs universels ? Ma conscience.

Comment m'apprendra-t-elle mes devoirs universels ? En me disant ce que j'attendrais de tout homme sage.

Comment m'apprendra-t-elle mes devoirs personnels ? En me disant ce que je dois exiger de moi.

Y a-t-il des devoirs difficiles? Il n'y a pas de devoir difficile pour le sage.

Avant que j'aie atteint la sagesse, la pensée de Socrate, de Jésus, d'Epictète, ne me sera-t-elle pas utile dans les difficultés ? Elle pourra m'être utile. Mais je ne me représenterai jamais ces grands individualistes comme des modèles.

Comment me les représenterai-je ? Je me les représenterai comme des témoins. Et je désirerai qu'ils ne blâment point ma façon d'agir.

Y a-t-il des fautes graves et des fautes légères ? Toute faute reconnue telle avant d'être commise est grave.

Théoriquement, pour juger de ma situation ou de celle d'autrui dans la voie de la sagesse, ne puis je pas distinguer des fautes graves et des fautes légères ? Je le puis.

Qu'appellerai-je faute légère ? J'appellerai ordinairement faute légère celle qu'Epictète blâmerait et qu'Epicure ne blâmerait pas.

Qu'appellerai-je faute grave ? J'appellerai faute grave celle que blâmerait même l'indulgence d'Epicure. 

 


Chapitre III : Des relations des individus entre eux

Dites la formule des devoirs envers autrui. Tu aimeras ton prochain comme toi-même et ton Dieu par dessus toute chose.

Qu'est-ce que mon prochain ? Les autres hommes.

Pourquoi appelez vous les autres hommes votre prochain ? Parce que, doués de raison et de volonté, ils sont plus proches de moi que les animaux.

Qu'est-ce que les animaux ont de commun avec moi ? La vie, la sensibilité, l'intelligence.

Ces caractères communs me créent-ils des devoirs envers les animaux ? Ces caractères communs me créent le devoir de ne point faire souffrir les animaux, de leur éviter les souffrances inutiles et de ne point les tuer sans nécessité.

Quel droit me donne l'absence de raison et de volonté chez les animaux ? Les animaux n'étant pas des personnes, j'ai le droit de me faire servir par eux dans la mesure de leurs forces et de les transformer en instruments.

Ai-je le même droit sur certains hommes ? Je n'ai jamais le droit de considérer une personne comme un moyen. Chaque personne est un but, une fin. Je ne puis que demander aux personnes des services qu'elles m'accorderont librement, par bienveillance ou en échange d'autres services.

N'y a-t-il pas des races inférieures ? Il n'y a pas de races inférieures. L'individu noble peut fleurir dans toutes les races.

N'y a-t-il pas des individus inférieurs incapables de raison et de volonté ? Le fou excepté, tout homme est capable de raison et de volonté. Mais beaucoup n'écoutent. que leurs passions et n'ont que des caprices. C'est parmi eux que se rencontrent ceux qui ont la prétention de commander.

Ne puis-je me faire des instruments avec ces individus incomplets ? Non. Je dois les considérer comme des enfants arrêtés dans leur développement, mais en qui l'homme s'éveillera peut-être demain.

Que penserai-je des ordres de ceux qui ont la prétention de commander ? Un ordre ne peut être qu'un caprice d'enfant ou une fantaisie de fou.

Comment dois-je aimer mon prochain ? Comme moi-même.

Que signifient ces mots ? Ils signifient : de la même façon que je dois m'aimer.

Qui m'apprendra comment je dois m'aimer ? La seconde partie de la formule m'apprend comment je dois m'aimer.

Répétez cette seconde partie. Tu aimeras ton Dieu par dessus toute chose.

Qu'est-ce que Dieu ? Dieu a plusieurs sens : il a un sens différent dans chaque religion ou métaphysique et il a un sens moral.

Quel est le sens moral du mot Dieu ? Dieu est le nom de la perfection morale

Que signifie dans la formule d'amour, le possessif TON : "tu aimeras TON Dieu" ? Mon Dieu, c'est ma perfection morale.

Qu'est-ce que je dois aimer par dessus toute chose ? Ma raison, ma liberté, mon harmonie intérieure, mon bonheur car ce sont là les autres noms de mon Dieu.

Mon Dieu exige t-il des sacrifices ? Mon Dieu exige que je lui sacrifie mes désirs et mes craintes ; il exige que je méprise les faux biens et que je sois "pauvre d'esprit".

Qu'exige-t-il encore ? Il exige encore que je sois prêt à lui sacrifier ma sensibilité et, au besoin, ma vie.

Qu'aimerai-je donc chez mon prochain ? J'aimerai le Dieu de mon prochain, c'est-à-dire sa raison, son harmonie intérieure, son bonheur.

N'ai-je pas des devoirs envers la sensibilité de mon prochain ? J'ai envers la sensibilité de mon prochain les mêmes devoirs qu'envers la sensibilité des animaux ou envers la mienne.

Expliquez-vous. Je ne créerai ni chez autrui ni chez moi de souffrance inutile.

Puis-je créer de la souffrance utile ? Je ne puis pas créer activement de la souffrance utile. Mais certaines abstentions nécessaires auront pour conséquence de la souffrance chez autrui ou chez moi. Je ne dois pas plus sacrifier mon Dieu à la sensibilité d'autrui qu'à ma sensibilité.

Quels sont mes devoirs envers la vie d'autrui ? Je ne dois ni tuer ni blesser mon prochain.

N'y a-t-il pas des cas où l'on a le droit de tuer ? Dans le cas de légitime défense, il semble que la nécessité crée le droit de tuer. Mais, presque toujours, si je suis assez brave, je conserverai le sang froid qui permet de se sauver sans tuer.

Ne vaut il pas mieux subir l'attaque sans se défendre ? L'abstention est, en effet, ici, le signe d'une vertu supérieure, la véritable solution héroïque.

N'y a t il pas, en face de la souffrance d'autrui, des abstentions injustifiées équivalant exactement à de mauvaises actions ? Il y en a. Si je laisse mourir celui que je puis sauver sans crime, je suis un véritable assassin.

Citez à ce sujet une parole de Bossuet. "Ce riche inhumain a dépouillé le pauvre parce qu'il ne l'a pas revêtu ; il l'a égorgé cruellement, parce qu'il ne l'a pas nourri ".

Que pensez-vous de la sincérité ? La sincérité est mon premier devoir envers les autres et envers moi-même, le témoignage que mon Dieu exige comme un sacrifice continuel, comme une flamme que je ne dois jamais laisser éteindre.

Quelle est la sincérité la plus nécessaire ? La proclamation de mes certitude morales.

Quelle sincérité placez-vous au second rang ? La sincérité dans l'expression de mes sentiment.

L'exactitude dans l'exposition des faits extérieurs est-elle sans importance ? Elle est beaucoup moins importante que les deux grandes sincérités philosophique et sentimentale. Le sage l'observe cependant.

Combien y a-t-il de mensonges ? Il y a trois sortes de mensonges: le mensonge malicieux, le mensonge officieux et le mensonge joyeux.

Qu'est-ce que le mensonge malicieux ? Le mensonge malicieux est celui qui a pour but de nuire à autrui.

Que pensez-vous du mensonge malicieux ? Le mensonge malicieux est un crime et une lâcheté.

Qu'est-ce que le mensonge officieux ? Le mensonge officieux est celui qui a pour but mon utilité ou celle d'autrui.

Que pensez-vous du mensonge officieux ? Quand le mensonge officieux ne contient aucun élément nuisible, le sage ne le blâme pas chez autrui ; mais il l'évite pour lui-même.

N'y a-t il pas des cas où le mensonge officieux s'impose, si un mensonge peut, par exemple, sauver la vie à quelqu'un ? Dans ce cas, le sage pourra faire un mensonge qui ne touche qu'aux faits. Mais presque toujours, au lieu de mentir, il refusera de répondre.

Le mensonge joyeux est-il permis ? Le sage s'interdit le mensonge joyeux.

Pourquoi ? Le mensonge joyeux sacrifie à un jeu l'autorité de la parole qui, conservée, peut quelquefois être utile à autrui.

Le sage s'interdit-il la fiction ? Le sage ne s'interdit aucune fiction avouée et il lui arrive de dire des paraboles des fables, des symboles ou des mythes.

Que doivent être les relations entre l'homme et la femme ? Les relations entre l'homme et la femme doivent être, comme toutes les relations entre personnes, absolument libres des deux côtés.

Y a-t-il une autre règle à observer dans ces relations ? Elles doivent exprimer une sincérité mutuelle.

Que pensez-vous de l'amour? L'amour mutuel est la plus belle parmi les choses indifférentes, la plus proche d'être une vertu. Il fait la noblesse du baiser.

Le baiser sans amour est-il une faute ? Si le baiser sans amour est la rencontre de deux désirs et de deux plaisirs, il ne constitue pas une faute. 

 


Chapitre IV : De la Société

N'ai-je de relations qu'avec des individus isolés ? J'ai des relations non seulement avec des individus isolés, mais aussi avec divers groupes sociaux et, d'une façon générale, avec la société.

Qu'est-ce que la société ? La société est la réunion des individus pour une oeuvre commune.

Une oeuvre commune peut-elle être bonne ? Une oeuvre commune peut être bonne, à de certaines conditions.

A quelles conditions ? L'œuvre commune sera bonne si, par amour mutuel ou par amour de l'œuvre, les ouvriers agissent tous librement, et si leurs efforts se groupent et se soutiennent en une coordination harmonieuse.

En fait, l'œuvre sociale a-t-elle ce caractère de liberté ? En fait, l'œuvre sociale n'a aucun caractère de liberté. Les ouvriers y sont subordonnés les uns aux autres. Leurs efforts ne sont pas les gestes spontanés et harmonieux de l'amour, mais les gestes grinçants de la contrainte.

Que concluez-vous de ce caractère de l'œuvre sociale ? J'en conclus que l'œuvre sociale est mauvaise.

Comment le sage considère-t-il la société ? Le sage considère la société comme une limite. Il se sent social comme il se sent mortel.

Quelle est l'attitude du sage en face des limites ? Le sage regarde les limites comme des nécessités matérielles et il les subit physiquement avec indifférence.

Que sont les limites pour celui qui est en marche vers la sagesse ? Pour celui qui est en marche vers la sagesse, les limites constituent des dangers.

Pourquoi ? Celui qui ne distingue pas encore pratiquement, avec une sûreté inébranlable, les choses qui dépendent de lui et les choses indifférentes, risque de traduire les contraintes matérielles en contraintes morales.

Que doit faire l'individualiste imparfait en face de la contrainte sociale ? Il doit défendre contre elle sa raison et sa volonté. Il repoussera les préjugés qu'elle impose aux autres hommes, il se défendra de l'aimer ou de la haïr ; il se délivrera progressivement de toute crainte et de tout désir à son égard ; il se dirigera vers la parfaite indifférence, qui est la sagesse en face des choses qui ne dépendent pas de lui.

Le sage espère-t-il une meilleure société ? Le sage se défend de toute espérance.

Le sage croit-il au progrès ? Il remarque que les sages sont rares à toute époque et qu'il n'y a pas de progrès moral.

Le sage se réjouit-il des progrès matériels ? Le sage remarque que les progrès matériels ont pour objet d'accroître les besoins artificiels des uns et le travail des autres. Le progrès matériel lui apparaît comme un poids croissant qui enfonce de plus en plus l'humanité dans la boue et dans la peine.

L'invention des machines perfectionnées ne diminuera-telle pas le labeur humain ? L'invention des machines a toujours aggravé le travail. Elle l'a rendu plus pénible et moins harmonieux. Elle a remplacé l'initiative libre et intelligente par une précision servile et craintive. Elle a fait de l'ouvrier, jadis maître souriant des outils, l'esclave tremblant de la machine.

Comment la machine, qui multiplie les produits, ne diminue-t-elle pas la quantité de travail à fournir par l'homme ? L'homme est avide et la folie des besoins imaginaires grandit à mesure qu'on la satisfait. Plus l'insensé a de choses superflues, plus il veut en avoir.

Le sage exerce-t-il une action sociale ? Le sage remarque que, pour exercer une action sociale, il faut agir sur les foules, et qu'on n'agit point sur les foules par la raison, mais par les passions. Il ne se croit pas le droit de soulever les passions des hommes. L'action sociale lui apparaît comme une tyrannie, et il s'abstient d'y prendre part.

Le sage n'est-il pas égoïste d'oublier le bonheur du peuple ? Le sage sait que ces mots : "le bonheur du peuple" n'ont aucun sens. Le bonheur est intérieur et individuel ; on ne peut le produire qu'en soi-même.

Le sage n'a donc pas pitié des opprimés ? Le sage sait que l'opprimé qui se plaint aspire à devenir oppresseur. Il le soulage dans la mesure de ses moyens, mais il ne croit pas au salut par l'action commune.

Le sage ne croit donc pas aux réformes ? Il remarque que les réformes changent les noms des choses, non les choses elles-mêmes. L'esclave est devenu le serf, puis le salarié. On n'a jamais réformé que le langage. Le sage reste indifférent à ces questions de philologie.

Le sage est-il révolutionnaire ? L'expérience prouve au sage que les révolutions n'ont jamais de résultats durables. La raison lui dit que le mensonge ne se réfute pas par le mensonge et que la violence ne se détruit pas par la violence.

Qu'est-ce que le sage pense de l'anarchie ? Le sage regarde l'anarchie comme une naïveté.

Pourquoi ? L'anarchiste croit que le gouvernement est la limite de la liberté. Il espère, en détruisant le gouvernement, élargir la liberté.

N'a-t-il pas raison ? La vraie limite n'est pas le gouvernement mais la société. Le gouvernement est un produit social comme un autre. On ne détruit pas un arbre en coupant une de ses branches.

Pourquoi le sage ne travaille-t-il pas à détruire la société ? La société est inévitable comme la mort. Sur le plan matériel, notre puissance est faible contre de telles limites. Mais le sage détruit en lui le respect et la crainte de la société comme il détruit en lui la crainte de la mort. Il est indifférent à la forme politique et sociale du milieu où il vit comme il est indifférent au genre de mort qui l'attend.

Le sage n'agira-t il donc jamais sur la société ? Le sage sait qu'on ne détruit ni l'injustice sociale ni l'eau de la mer. Mais il s'efforce de sauver un opprimé d'une injustice particulière, comme il se jette à l'eau pour sauver un noyé. 

 

 

Chapitre V : Des relations sociales

Le travail est-il une loi sociale ou une loi naturelle ? Le travail est une loi naturelle aggravée par la société.

Comment la société aggrave-t-elle la loi naturelle du travail ? De trois façons: 1° Elle dispense arbitrairement un certain nombre d'hommes de tout travail et rejette leur part du fardeau sur les autres hommes ; 2° Elle emploie beaucoup d'hommes à des travaux inutiles, à des fonctions sociales ; 3° Elle multiplie chez tous et particulièrement chez les riches les besoins imaginaires et elle impose au pauvre l'odieux travail nécessaire à la satisfaction de ces besoins.

Pourquoi trouvez -vous naturelle la loi du travail ? Parce que mon corps a des besoins naturels que seuls les produits du travail satisferont.

Vous ne considérez donc comme travail que le travail manuel ? Sans doute.

L'esprit n'a-t-il pas aussi des besoins naturels ? Le seul besoin naturel de nos facultés intellectuelles, c'est l'exercice. L'esprit reste toujours un enfant heureux qui a besoin de mouvement et de jeu.

Ne faut-il pas des ouvriers spéciaux pour donner à l'esprit des occasions de jouer ? Le spectacle de la nature, l'observation des passions humaines et le plaisir des conversations suffiraient aux besoins naturels de l'esprit.

Vous condamnez donc l'art, la science et la philosophie ? Je ne condamne pas ces plaisirs. Semblables à l'amour, ils sont nobles tant qu'ils restent désintéressés. Dans l'art, dans la science, dans la philosophie, dans l'amour, la volupté que j'éprouve à me donner ne doit pas être payée par celui qui goûte la volupté de recevoir.

Mais il y a des artistes qui créent avec peine et des savants qui cherchent avec fatigue ? Si la peine dépasse le plaisir, je ne vois pas pourquoi ces pauvres gens ne s'abstiennent point.

Vous exigeriez donc de l'artiste et du savant un travail manuel ? Du savant et de l'artiste, comme de l'amoureux ou de l'amoureuse, la nature exige un travail manuel puisqu'elle leur impose, comme aux autres hommes, des besoins matériels.

L'infirme a aussi des besoins matériels et vous n'auriez pas la cruauté de lui imposer une besogne dont il est incapable ? Sans doute, mais je ne considère pas comme des infirmités la beauté du corps ou la puissance de la pensée.

L'individualiste travaillera donc de ses mains ? Oui, autant que possible.

Pourquoi dites-vous : Autant que possible ? Parce que la société a rendu difficile l'obéissance à la loi naturelle. Il n'y a pas de travail manuel rémunérateur pour tout le monde. D'ordinaire, on s'éveille à l'individualisme trop tard pour faire l'apprentissage d'un métier naturel. La société a volé à tous, pour le livrer à quelques-uns, le grand instrument du travail naturel, la terre.

L'individualiste peut donc, dans l'état actuel des choses, vivre d'une besogne qu'il ne considère pas comme un vrai travail ? Il le peut.

L'individualiste peut-il être fonctionnaire ? Oui. Mais il ne peut pas consentir à toutes sortes de fonctions.

Quelles sont les fonctions dont s'abstiendra l'individualiste ? L'individualiste s'abstiendra de toute fonction de l'ordre administratif, de l'ordre judiciaire ou de l'ordre militaire. Il ne sera pas préfet ou policier, officier, juge ou bourreau.

Pourquoi ? L'individualiste ne peut pas être au nombre des tyrans sociaux.

Quelles fonctions pourra-t-il accepter ? Les fonctions qui ne nuisent pas à autrui.

En dehors des fonctions rétribuées par le gouvernement, n'y a t-il pas des carrières nuisibles et dont l'individualiste s'abstiendra ? Il y en a.

Citez-en quelques-uns. Le cambriolage, la banque, l'exploitation de la courtisane, l'exploitation de l'ouvrier.

Quelles seront les relations de l'individualiste avec ses inférieurs sociaux ? Il respectera leur personnalité et leur liberté. Il n'oubliera jamais que le devoir professionnel est une fiction, et le devoir humain la seule réalité morale. Il n'oubliera jamais que les hiérarchies sont des folies et il agira naturellement, non socialement, avec des hommes que le mensonge social affirme ses inférieurs, mais dont la nature a fait ses égaux.

L'individualiste aura-t-il beaucoup de relations extérieures avec ses inférieurs sociaux ? Il évitera les abstentions qui pourraient les froisser. Mais il les verra peu, de crainte de les trouver sociaux et non naturels ; je veux dire de crainte de les trouver serviles, gênés ou hostiles.

Quelles seront les relations de l'individualiste avec ses collègues ou ses confrères ? Il sera poli et serviable avec eux. Mais, autant qu'il pourra le faire sans les blesser, il évitera leur conversation.

Pourquoi? Pour se défendre contre deux poisons subtils : l'esprit de corps et l'abrutissement professionnel.

Comment se conduira l'individualiste avec ses supérieurs sociaux ? L'individualiste n'oubliera pas que les paroles de ses supérieurs sociaux traitent presque toujours de choses indifférentes. Il écoutera avec indifférence et répondra le moins possible. Il ne fera pas d'objections. Il n'indiquera pas des méthodes qui lui paraîtraient meilleures. Il évitera toute discussion inutile.

Pourquoi ? Parce que le supérieur social est d'ordinaire un enfant vaniteux et irritable.

Si le supérieur social ordonne, non plus une chose indifférente, mais une injustice ou une cruauté, que fera l'individualiste ? Il refusera d'obéir.

La désobéissance ne lui fera-t-elle pas courir des dangers ? Non. Devenir l'instrument de l'injustice et du mal, c'est la mort de la raison et de la liberté. Mais la désobéissance à l'ordre injuste ne met en danger que le corps et les ressources matérielles, qui sont au nombre des choses indifférentes.

Quelle sera la pensée de l'individualiste devant l'ordre ? L'individualiste dira mentalement au chef injuste : Tu es une des incarnations modernes du tyran. Mais le tyran ne peut rien contre le sage.

L'individualiste expliquera-t-il son refus d'obéir ? Oui, s'il croit le chef social capable de comprendre et de revenir de son erreur. Presque toujours le chef social est incapable de comprendre.

Que fera alors l'individualiste ? Devant un ordre injuste le refus d'obéir est le seul devoir universel. La forme du refus dépend de ma personnalité.

Comment l'individualiste considère-t-il la foule? L'individualiste considère la foule comme une des plus brutales parmi les forces naturelles.

Comment agit-il dans une foule qui ne fait point de mal ? Il s'efforce de ne point sentir en conformité avec la foule et de ne point laisser noyer, même pour un instant, sa personnalité.

Pourquoi ? Pour rester un homme libre. Parce que tout à l'heure peut-être un choc imprévu fera jaillir la cruauté de la foule, et celui qui aura commencé de sentir comme elle, celui qui fera vraiment partie de la foule aura de la peine à se dégager au moment de l'élan moral.

Que fera le sage si la foule où il se trouve essaie une injustice ou une cruauté ? Le sage s'opposera par tous les moyens nobles ou indifférents à l'injustice ou à la cruauté.

Quels sont les moyens que le sage n'emploiera pas, même en ces circonstances ? Le sage ne descendra pas au mensonge, à la prière, ou à la flagornerie.

Flatter la foule est un puissant moyen oratoire. Le sage se l'interdira-t-il absolument ? Le sage pourra adresser à la foule, comme à un enfants ces éloges qui sont l'enveloppe ironiquement aimable des conseils. Mais il saura que la limite est incertaine et l'aventure dangereuse. Il ne s'y hasardera que s'il est bien sûr non seulement de la fermeté de son âme, mais encore de la souplesse précise de sa parole.

Le sage citera-t-il devant les tribunaux ? Le sage ne citera jamais devant les tribunaux.

Pourquoi ? Citer devant les tribunaux c'est, pour des intérêts matériels et indifférents, sacrifier à l'idole sociale et reconnaître la tyrannie. Il y a en outre lâcheté à appeler à son secours la puissance de tous.

Que fera le sage s'il est accusé ? Il pourra, selon son caractère, dire la vérité ou opposer à la tyrannie sociale le dédain et le silence.

Si l'individualiste se reconnaît coupable, que dira-t-il ? Il dira sa faute réelle et naturelle, la distinguera nettement de la faute apparente et sociale pour laquelle on le poursuit. Il ajoutera que sa conscience lui inflige pour sa véritable faute le véritable châtiment. Mais la société, qui n'agit que sur les choses indifférentes, lui infligera, pour sa faute apparente, une punition apparente.

Si le sage accusé est innocent devant sa conscience et coupable devant les lois, que dira-t-il ? Il expliquera comment son crime légal est une innocence naturelle. Il dira son mépris pour la loi, cette injustice organisée et cette impuissance qui ne peut rien sur nous, mais seulement sur notre corps et nos richesses, choses indifférentes.

Si le sage accusé est innocent devant sa conscience et devant la loi, que dira-t-il ? Il pourra dire seulement son innocence réelle. S'il daigne expliquer ses deux innocences, il déclarera que la première seule lui importe.

Le sage témoignera-t-il devant les tribunaux civils ? Le sage ne refusera pas son témoignage au faible opprimé.

Le sage témoignera-t-il en correctionnelle et devant les assises ? Oui, s'il connaît une vérité utile à l'accusé.

Si le sage connaît une vérité nuisible à l'accusé que fera-t-il ? Il se taira.

Pourquoi ? Parce qu'une condamnation est toujours une injustice et le sage ne se rend pas complice d'une injustice.

Pourquoi dites-vous qu'une condamnation est toujours une injustice ? Parce que nul homme n'a le droit d'infliger la mort à un autre homme ou de l'enfermer en prison.

La société n'a-t-elle pas d'autres droits que l'individu ? La société, réunion des individus, ne peut avoir un droit qui ne se trouve en aucun individu. Des zéros additionnés, si nombreux qu'on les suppose, donnent toujours zéro au total.

La société n'est-elle pas en légitime défense contre certains malfaiteurs ? Le droit de légitime défense ne dure pas plus longtemps que l'attaque elle-même.

Le sage siégera-t-il comme juré ? Le sage, appelé à faire partie d'un jury, pourra refuser de siéger ou y consentir.

Que fera le sage qui aura consenti à être juré ? Il répondra toujours Non à la première question : L'accusé est-il coupable ?

Cette réponse ne sera-t-elle pas quelquefois un mensonge? Cette réponse ne sera jamais un mensonge.

Pourquoi ? La question du président doit se traduire ainsi : "Voulez-vous que nous infligions une peine à l'accusé ?" Et je suis obligé de répondre "Non", car je n'ai le droit d'infliger de peine à personne.

Que pensez-vous du duel? Tout appel à la violence est un mal. Mais le duel est un moindre mal que l'appel en justice.

Pourquoi? Il n'est pas une lâcheté, il ne crie pas au secours et n'emploie pas contre un seul la force de tous. 

 


 

Chapitre VI : Des sacrifices aux idoles

Puis-je sacrifier aux idoles de mon temps et de mon pays ? Je puis laisser avec indifférence les idoles me prendre les choses indifférentes. Mais je dois défendre ce qui dépend de moi et qui appartient à mon Dieu.

Comment distinguerai-je mon Dieu d'avec les idoles ? Mon Dieu est proclamé par ma conscience dès qu'elle est vraiment ma voix et non plus un écho. Mais les idoles sont l'œuvre de la société.

A quel autre caractère reconnaît-on les idoles ? Mon Dieu ne désire que le sacrifice des choses indifférentes. Les idoles exigent le sacrifice de moi-même.

Expliquez-vous ? Les idoles proclament comme des vertus les bassesses les plus serviles, discipline et obéissance passive. Elles exigent le sacrifice de ma raison et de ma volonté.

Les idoles commettent-elles d'autres injustices ? Non contentes de vouloir détruire ce qui leur est supérieur et que je n'ai jamais le droit d'abandonner, elles veulent que je leur sacrifie ce qui ne m'appartient en aucune façon, la vie de mon prochain.

Connaissez-vous d'autres caractères des idoles ? Le vrai Dieu est éternel et immense. C'est toujours et partout que je dois obéir à ma raison. Mais les idoles varient avec les temps et les pays.

Montrez comment les idoles varient avec les temps. Autrefois, on me demandait de supprimer ma raison et de tuer mon prochain pour la gloire de je ne sais quel Dieu étranger et extérieur à moi ou pour la gloire du Roi. Aujourd'hui, on me demande les mêmes sacrifices abominables pour l'honneur de la Patrie. Demain, on les exigera peut-être pour l'honneur de la Race, de la Couleur ou de la Partie du Monde.

L'idole varie-t-elle seulement lorsque son nom change ? L'idole évite autant que possible de changer de nom. Mais elle varie souvent.

Citez des changements de l'idole que n'accompagne pas un changement de nom. Dans un pays voisin, l'idole Patrie était la Prusse ; aujourd'hui, sous le même nom, l'idole est l'Allemagne. Elle demandait au Prussien de tuer le Bavarois. Plus tard, elle demanda au Prussien et au Bavarois de tuer le Français. Le Savoyard et le Niçois risquaient en 1859 de s'incliner bientôt devant une patrie dessinée en botte ; les hasards de la diplomatie leur font adorer une patrie hexagonale. Le Polonais hésite entre une idole morte et une idole vivante ; l'Alsacien entre deux idoles vivantes, qui prétendent au même nom de Patrie.

Quelles sont les principales idoles actuelles ? Dans certains pays, le Roi ou l'Empereur ; dans d'autres, on ne sait quelle fraude dénommée Volonté du Peuple. Partout l'Ordre, le Parti politique, la Religion, la Patrie, la Race, la Couleur. Il ne faut pas oublier l'opinion publique avec ses mille noms, depuis le plus emphatique, l'Honneur, jusqu'au plus trivialement bas, le Qu'en dira-t-on.

La couleur est-elle une idole dangereuse ? La Couleur blanche, surtout. Il lui arriva d'unir en un même culte Français, Allemands, Russes et Italiens et d'obtenir de tous ces nobles prêtres le sacrifice sanglant d'un grand nombre de Chinois.

Connaissez-vous d'autres crimes de la Couleur Blanche ? C'est elle qui fait de l'Afrique entière un enfer. C'est elle qui a détruit les Indiens d'Amérique et qui fait lyncher les nègres.

Les adorateurs de la Couleur Blanche n'offrent-ils que du sang à leur idole ? Ils lui offrent aussi des louanges.

Dites ces louanges. Ce serait trop longue litanie. Mais, quand la Couleur Blanche exige un crime, la liturgie appelle ce crime une nécessité de la Civilisation et du Progrès.

La Race est elle une idole dangereuse ? Oui, surtout quand elle s'allie à la Religion.

Dites quelques crimes de ces alliées ? Les guerres médiques, les conquêtes des Sarrasins, les croisades, le massacre des Arméniens, l'antisémitisme.

Quelle est aujourd'hui l'idole la plus exigeante et la plus universellement respectée ? La Patrie.

Dites les exigences particulières de la Patrie. Le service militaire et la guerre.

L'individualiste peut-il être soldat en temps de paix ? Oui, tant qu'on ne lui ordonne pas de crime.

Que fait le sage en temps de guerre ? Le sage n'oublie jamais l'ordre du vrai Dieu, de la Raison : "Tu ne tueras point". Et il aime mieux obéir à Dieu qu'aux hommes.

Quels actes lui dictera sa conscience ? La conscience universelle ordonne rarement des actes déterminés. Elle porte presque toujours des défenses. Elle défend de tuer ou de blesser son prochain et sur ce point, elle ne dit rien de plus. Les méthodes sont indifférentes ou constituent des devoirs personnels.

Le sage peut-il rester soldat en temps de guerre ? Le sage peut rester soldat en temps de guerre, s'il est bien sûr de ne pas se laisser entraîner à tuer ou à blesser.

Le refus formel et éclatant d'obéir à des ordres sanguinaires peut-il devenir un devoir strict ? Oui, si le sage, par son passé, ou pour d'autres raisons, se trouve dans une de ces situations qui attirent les regards. Oui, si son attitude risque de scandaliser ou d'édifier, il peut entraîner d'autres hommes vers le bien ou vers le mal.

Le sage tirera-t-il sur l'officier qui donne un ordre sanguinaire ? Le sage ne tue personne. Il sait que le tyrannicide est un crime comme tout meurtre volontaire. 

 


Chapitre VII : Des rapports de la morale et de la métaphysique

De combien de façons conçoit-on les rapports de la morale et de la métaphysique ? De trois façons : 1° La morale est une conséquence de la métaphysique, une métaphysique en acte 2° La métaphysique est une nécessité et un postulat de la morale 3° La morale et la métaphysique sont indépendantes l'une de l'autre.

Que pensez-vous de la doctrine qui fait dépendre la morale de la métaphysique ? Cette doctrine est dangereuse. Elle appuie le nécessaire sur le sur le superflu, le certain sur l'incertain, la pratique sur le rêve. Elle transforme la vie morale en un somnambulisme tout tremblant de craintes et d'espérances.

Que pensez-vous de la doctrine qui fonde la métaphysique sur la vérité morale ? Elle semble d'abord tout donner à la morale. En réalité, si elle se présente comme autre chose qu'une méthode de rêve, si elle la prétention de conduire à la certitude, elle est mensonge et immoralité intellectuelle, puisqu'elle affirme comme des réalités ce qui ne peut-être que désirs et espérances.

Que pensez-vous de la conception qui rend la morale et la métaphysique indépendantes l'une de l'autre ? Elle est la seule soutenable au point de vue moral. C'est à elle qu'il faut s'en tenir dans la pratique.

Théoriquement, les deux premières conceptions ne renferment-elles point une part de vérité ? Fausses moralement, elles expriment une opinion métaphysique probable. Elles signifient que toutes les réalités se tiennent et qu'il y a entre l'homme et l'univers des rapports étroits.

L'individualisme a-t-il une métaphysique ? L'individualisme paraît pouvoir coexister avec les métaphysiques les plus différentes. Il semble que Socrate et les cyniques aient eu quelque dédain pour la métaphysique. Les épicuriens sont matérialistes. Les stoïciens sont panthéistes.

Que pensez-vous des doctrines métaphysiques en général ? Je les regarde comme des poèmes et je les aime pour leur beauté.

Qu'est-ce qui constitue la beauté des poèmes métaphysiques ? Une métaphysique est belle à deux conditions : 1° Elle doit être considérée comme une explication possible et hypothétique, non comme un système de certitudes et elle ne doit pas nier les poèmes voisins ; 2° Elle doit expliquer toute chose par une harmonieuse réduction à l'unité.

Que devons-nous faire eu présence des métaphysiques qui affirment ? Nous devons généreusement les dépouiller des laideurs et des lourdeurs de l'affirmation, pour les considérer comme des poèmes et des systèmes de rêves.

Que pensez-vous des métaphysiques dualistes ? Elles sont des explications provisoires, des demi-métaphysiques. Il n'y a pas de métaphysique vraie ; mais les seules vraies métaphysiques sont celles qui aboutissent à un monisme.

L'individualisme est-il la morale absolue ? L'individualisme n'est pas la morale. Il est seulement la plus forte méthode morale que nous connaissons, la plus imprenable citadelle de la vertu et du bonheur.

L'individualisme convient-il à tous les hommes ? Il y a des hommes que l'âpreté apparente de l'individualisme rebute invinciblement. Ceux-là doivent choisir une autre méthode morale.

Comment saurai-je si l'individualisme ne convient pas à ma nature ? Si, après un essai loyal de l'individualisme, je me sens malheureux ; si je ne sens pas que je suis dans le vrai refuge ; si je suis troublé de pitié sur moi-même et sur les autres, je dois fuir l'individualisme.

Pourquoi ? Parce que cette méthode, trop forte pour ma faiblesse, me conduirait à l'égoïsme ou au découragement.

Par quelle méthode me créerai-je une vie morale, si je suis trop faible pour la méthode individualiste ? Par l'altruisme, par l'amour, par la pitié.

Cette méthode morale me conduira-t-elle à des gestes différents des gestes de l'individualiste ? Les êtres vraiment moraux font tous les mêmes gestes et surtout s'abstiennent tous des mêmes gestes. Tout être moral respecte la vie des autres hommes ; nul être moral ne se préoccupe de gagner des richesses inutiles, etc.

Que se dira l'altruiste qui essaya inutilement de la méthode individualiste ? Il se dira : "J'ai à faire le même chemin. J'ai seulement quitté l'armure trop lourde pour moi et qui m'attirait du sort et des hommes des coups trop violents. Et j'ai pris le bâton du pèlerin. Mais je me souviendrai toujours que je tiens ce bâton pour me soutenir, non pour en frapper autrui".
 
 

 

 

 

 

 

 

Han Ryner

Jacques Élie Henri Ambroise Ner, dit Han Ryner, écrivain anarchiste individualiste, pacifiste et anticlérical, est né à Nemours (département d'Oran, Algérie) le 7 décembre 1861. Il est mort à Paris le 6 janvier 1938. Sa pensée allie la sagesse antique (Socrate, les Stoïciens) avec un individualisme éthique à la recherche d'une liberté intérieure.

Han Ryner est principalement influencé par les penseurs de l'Antiquité, particulièrement les stoïciens. En ce sens, il prône une sagesse qui conduit à accepter l'inévitable, ce qui ne peut être changé ou vaincu. Puisque l'individu ne peut détruire certaines oppressions liées à la nature sociale de son humanité, il doit les accepter avec l'indifférence qu'il a face aux phénomènes physiques.

Il préconise une libération intérieure et non une révolution sociale, collective et violente. Selon lui, l'individu doit agir pour lui, en se délestant des conditionnements extérieurs, en écoutant ses propres pulsions et besoins, et en n'obéissant que lorsque la préservation de son individualité est en jeu.

Pacifiste avant tout, Han Ryner valorise l'objection de conscience et les moyens d'action non violents. Il qualifie d'ailleurs son individualisme d'« harmonique » pour le distinguer des individualismes « égoïstes » ou « doministes » qu’il rejetait au nom de son éthique et de son humanisme. Souvent surnommé le « Socrate contemporain », Han Ryner fut ironiquement un penseur au sens pré-socratique du terme, c’est-à-dire un sage curieux de tout à la rhétorique raffinée et d’une rare délicatesse.

Citations

  • « Le sage remarque que, pour exercer une action sociale, il faut agir sur les foules, et qu'on n'agit point sur les foules par la raison, mais par les passions. Il ne se croit pas le droit de soulever les passions des hommes. L'action sociale lui apparaît comme une tyrannie, et il s'abstient d'y prendre part. » (Petit manuel individualiste, 1903)
  • « L'anarchiste croit que le gouvernement est la limite de la liberté. Il espère, en détruisant le gouvernement, élargir la liberté. Mais la vraie limite n'est pas le gouvernement mais la société. Le gouvernement est un produit social comme un autre. On ne détruit pas un arbre en coupant une de ses branches. » (Petit manuel individualiste, 1903)
  • « Comme tous ceux qui prétendent commander, il obéit. Nous n'imposons que des volontés qui nous furent imposées. L'orgueil d'être Colonel se paie de l'humiliation de subir le Général. Toute autorité est chose chancelante, essaie de s'appuyer à une autorité qui lui semble plus solide. » (Le crime d'obéir, 1900)

Œuvres

  • L'Humeur inquiète (1894)
  • La Folie de misère (1895)
  • Le crime d'obéir (1900)
  • L'homme fourmi (1901)
  • Les voyages de Psychodore (1903)
  • Petit manuel individualiste (1903)
  • Le père Diogène (1920)
  • Histoire de l'individualisme dans l'Antiquité (1924)
  • Le Communisme et la Liberté (1924)
  • Bouche d'or, patron des pacifistes (1934)
  • L’Église devant ses juges (1937)

Liens externes

https://www.wikiberal.org/wiki/Han_Ryner 


 

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