mai 31, 2026

Présidentielle 2027 (Juin 2026)

Sommaire:

A) - Présidentielle 2027 : La crise de l’incarnation politique française

B) - LFI et PS le boulevard

C) - De quoi LA FOIRE À LA CANDIDATURE est-elle le nom ?

D) - Interview d'André Bellon par Max-Erwan Gastineau - « Ce n’est plus seulement la démocratie qui est en cause, c’est l’existence même du peuple en tant qu’être politique »

E) - La connivence mortifère

 


 

A) - Présidentielle 2027 : La crise de l’incarnation politique française

Une multiplication des ambitions qui révèle la crise de l’incarnation politique sous la Ve République

À un an de l’élection présidentielle de 2027, la France semble déjà entrée dans une campagne permanente. Pourtant, derrière la multiplication des candidatures potentielles se dessine une interrogation plus profonde : celle d’un pays qui peine désormais à faire émerger une figure capable d’incarner une vision nationale commune dans une société toujours plus fragmentée.

Une campagne présidentielle déjà omniprésente

À un an de l’élection présidentielle de 2027, la France connaît déjà une situation politique singulière. Jamais, sous la Ve République, autant de responsables politiques n’ont semblé vouloir se projeter aussi tôt dans la course à l’Élysée. Ministres, anciens Premiers ministres, présidents de partis, figures médiatiques ou responsables locaux multiplient les déplacements, les interventions et les signaux de candidature. Officiellement, la campagne n’a pas commencé. En réalité, elle paraît permanente.

Cette multiplication des ambitions pourrait être interprétée comme le signe d’une démocratie vivante. Elle révèle peut-être au contraire une difficulté plus profonde : celle d’un pays qui peine désormais à faire émerger une incarnation politique capable de dépasser les fragmentations idéologiques, territoriales, culturelles et mémorielles qui traversent la société française.

Sous la Ve République, l’élection présidentielle n’a jamais été une élection comme les autres. Le président n’est pas seulement un chef de majorité ou un gestionnaire de l’administration. Il est censé porter une continuité historique, une certaine idée de la nation et une capacité de rassemblement. La fonction présidentielle française repose sur une dimension presque monarchique héritée du gaullisme : le chef de l’État doit incarner quelque chose qui dépasse sa propre personne.

Durant plusieurs décennies, cette logique a structuré la vie politique française. Charles de Gaulle incarnait le redressement national et la souveraineté retrouvée. François Mitterrand portait l’idée d’une alternance historique après des décennies de domination gaulliste et centriste. Jacques Chirac conservait encore une forme de synthèse populaire et institutionnelle capable de parler à des France très différentes. Nicolas Sarkozy incarnait ensuite une présidence plus directe, plus personnalisée et plus exposée médiatiquement. François Hollande marqua au contraire une forme de normalisation du pouvoir présidentiel, davantage construite autour de la gestion et de l’équilibre que de l’incarnation verticale traditionnelle de la fonction. Emmanuel Macron tenta enfin de réintroduire une logique de dépassement des anciens partis et de réaffirmation de la centralité présidentielle dans un paysage politique déjà profondément fragmenté.

Fragmentation politique et affaiblissement des partis traditionnels

Aujourd’hui, le paysage semble profondément transformé. La prolifération des candidatures traduit moins la vitalité des partis que leur affaiblissement. Les grands partis capables autrefois de sélectionner, discipliner et porter des figures présidentielles apparaissent eux-mêmes fragilisés. La personnalisation de la vie politique a progressivement remplacé les anciennes cultures partisanes. Chaque espace politique paraît désormais fragmenté en sensibilités concurrentes, parfois davantage structurées autour de segments sociologiques, culturels ou médiatiques que de véritables visions collectives du pays.

La droite connaît ses divisions entre conservateurs, libéraux, identitaires, souverainistes ou gestionnaires. La gauche apparaît éclatée entre une approche sociale classique, des logiques communautaires, l’écologie politique et des stratégies de radicalité électorale. Le centre lui-même semble dépendre davantage de la survie du macronisme que d’une doctrine durablement enracinée. Même les formations les plus structurées sont traversées par des rivalités internes permanentes.

Cette fragmentation politique reflète en réalité une fragmentation plus profonde de la société française. La France contemporaine peine de plus en plus à produire un récit commun. Les mémoires collectives coexistent parfois sans véritable horizon partagé. Les appartenances culturelles, sociales ou territoriales tendent de plus en plus à fonctionner parallèlement plutôt qu’ensemble. Les fractures territoriales, sociales et identitaires se renforcent. Dans ce contexte, chaque candidature tend à représenter non plus une vision nationale globale, mais un espace particulier de la société française.

Les réseaux sociaux et la crise de l’incarnation présidentielle

La transformation médiatique accentue encore ce phénomène. La politique contemporaine fonctionne dans un rythme d’exposition continue où exister médiatiquement devient une nécessité de survie politique. La candidature permanente devient presque une obligation stratégique. Ne pas se déclarer, ne pas se positionner ou ne pas occuper l’espace médiatique revient à disparaître. L’élection présidentielle se transforme progressivement en compétition de visibilité avant même d’être un affrontement de projets historiques.

Les réseaux sociaux ont profondément modifié cette dynamique. Ils favorisent l’instantanéité, la réaction permanente et les logiques émotionnelles. Chaque déclaration devient un test. Chaque polémique produit une séquence politique. Chaque personnalité cherche désormais à préserver sa présence dans le débat public dans un environnement où l’attention collective devient une ressource rare. La politique n’échappe plus aux mécanismes de fragmentation qui touchent l’ensemble du débat public.

Ce glissement modifie profondément la nature même de la fonction présidentielle. Sous la Ve République classique, les candidats cherchaient à apparaître comme des hommes d’État capables de rassembler le pays autour d’une direction claire. Désormais, beaucoup semblent davantage contraints de gérer des coalitions fragiles, des clientèles électorales segmentées ou des sensibilités concurrentes qu’à porter une véritable ambition nationale.

Cette évolution dépasse largement le cadre français. De nombreuses démocraties occidentales connaissent aujourd’hui une crise similaire de l’incarnation politique. L’autorité est contestée presque instantanément. Les réseaux sociaux accélèrent les logiques émotionnelles et fragmentent le débat public. La personnalisation extrême de la politique produit paradoxalement des figures de plus en plus fragiles. Plus les dirigeants sont exposés, plus leur capacité d’incarnation durable semble s’affaiblir.

Mais la France possède une particularité supplémentaire : son système politique reste institutionnellement construit autour d’une figure présidentielle forte. La Ve République continue de produire une attente d’autorité, de verticalité et de représentation nationale alors même que la société devient de plus en plus éclatée. C’est peut-être là que réside la contradiction centrale du moment français.

L’élection présidentielle française conserve ainsi une dimension presque paradoxale. Plus le pays se fragmente socialement, culturellement et politiquement, plus la fonction présidentielle demeure pensée comme un point de convergence nationale. La société devient horizontale, mais les institutions continuent de rechercher une figure verticale. Cette tension traverse désormais toute la vie politique française et explique en partie la difficulté croissante à produire des personnalités capables de rassembler au-delà de leur propre camp.

La question de 2027 n’est donc peut-être pas seulement de savoir qui sera candidat ou qui pourra accéder au second tour. Elle est peut-être de savoir si la France produit encore des figures capables d’incarner autre chose qu’une addition de clientèles électorales, de mémoires concurrentes ou de communautés politiques fragmentées.

Car lorsqu’une nation ne parvient plus à se reconnaître dans une représentation commune d’elle-même, les candidatures se multiplient souvent au moment même où l’incarnation disparaît. Et plus la fonction présidentielle conserve symboliquement sa centralité, plus l’absence d’une figure capable de rassembler apparaît comme le symptôme d’un malaise politique plus profond.


 

B) - LFI et PS le boulevard

En pensant lutter contre Mélenchon, le PS lui construit un boulevard pour 2027.

Depuis le score historique de Mélenchon en 2022 (21,95 %) qui a fait de lui la figure majeure de la gauche en France, tous ses opposants socialistes, écologistes et communistes se drapent dans le confort primaire de ce que l’on nomme « l’anti-mélenchonisme » pour des raisons politiques, idéologiques, morales voire personnelles. Si ces raisons peuvent sembler légitimes et fondées, il n’en demeure pas moins que le Parti socialiste, son principal adversaire, en agissant ainsi, fait fausse route et creuse sa propre tombe.

Le professionnalisme de LFI face à l’amateurisme du PS

Depuis qu’il a créé le Parti de gauche en 2009 jusqu’à la création de La France insoumise en 2016, Jean-Luc Mélenchon a avancé ses pions, construit idéologiquement et méthodiquement son parti, formé ses lieutenants et a, ensuite, embrayé avec la bataille culturelle, sémantique et organisationnelle visant à imposer le tempo des débats selon ses conditions. Son récit politique est extrêmement cohérent. Preuve en est, comme en 2017 et en 2022, il a déclaré sa candidature présidentielle plus d’un an avant l’échéance. Rien n’est laissé au hasard contrairement aux socialistes enfermés dans des discussions stériles qui ne déboucheront que sur une immense désillusion.

Le signal envoyé à l’ensemble de la classe politique et des électeurs est que la candidature LFI est rôdée, la ligne claire et le parti suffisamment discipliné pour affronter la campagne « reine » de la Cinquième République. Tout cela est, aussi, le résultat d’une profonde culture marxiste-léniniste dans laquelle le parti d’avant-garde montre la voie.

Le PS fait exactement l’inverse et ressemble, en 2026, à une confédération de courants internes distincts et opposés, mais certainement pas à une machine électorale et militante parée pour la présidentielle. Qui « dirige » la gauche socialiste ? Personne ne peut le dire tant les visages sont nombreux : Olivier Faure a gagné le dernier congrès avec 50 % des voix, tout juste, mais ne contrôle presque rien au sein du parti ; Boris Vallaud est sur une ligne d’opposition minoritaire mais est suffisamment solide pour ne pas être invisibilisé ; François Hollande travaille en sous-main à sa candidature et, de ce fait, mine les efforts du PS à faire émerger quelqu’un ; Bernard Cazeneuve, lui, attend un signe de la gauche pour se déclarer et s’imagine comme le général de Gaulle qui attendait l’appel de la nation en 1946.

Quant à Raphaël Glucksmann, il dispose d’une surface médiatique mais ne transforme toujours pas l’essai politique. Actif depuis presque une décennie, il n’a toujours pas tenté de « mettre la main » sur le PS. Au lieu de cela, il a préféré créer sa petite structure, Place Publique, qui n’aura pas la capacité de supporter le poids d’une grande campagne présidentielle, d’un point de vue financier, mais aussi d’un point de vue politique car les soutiens de marque sont inexistants.

Au-delà de ces aspects, R. Glucksmann n’a pas profité des opportunités politiques pour asseoir sa position, voire changer de dimension. Songeons à la dissolution de 2024 lors de laquelle il avait une carte à jouer dans la reconfiguration à venir, fort de ses 14 % aux élections européennes, et qu’il n’a pas su saisir, preuve de son manque de flair politique. Enfin, il n’a pas su, ou voulu, s’unir avec Bernard Cazeneuve pour faire front commun, ce qui lui aurait permis de peser plus, d’avoir plus de crédibilité et, surtout, d’avoir un soutien de poids en la personne de l’ancien Premier ministre connu et apprécié des Français. Au lieu de cela, il a décidé de faire cavalier seul et n’a pas transformé son gain médiatique et ses quelques bons résultats électoraux en prise de pouvoir organisationnelle du Parti socialiste. C’est une erreur majeure.

L’esprit de la Vᵉ

Dans l’ensemble, le PS est éclaté de toutes parts. C’est comme si le parti était revenu à la situation d’avant le congrès fondateur d’Épinay en 1971 et avait oublié la culture de gouvernement et de conquête du pouvoir qui lui avait permis de gagner trois élections présidentielles.

Tous les candidats sérieux à la présidentielle savent que rien ne se fait sans l’appui d’une machine électorale, à savoir un parti politique. Jordan Bardella et Marine Le Pen dirigent le RN d’une main de fer ; Édouard Philippe a créé son parti en 2021 car il a très vite compris que, sinon, son après-Matignon le condamnerait à l’impuissance ; Gabriel Attal a pris le parti du président et son pactole afin de pouvoir peser dans les débats ; enfin, Emmanuel Macron, seul et sans parti en 2016, a créé sa propre structure qui lui a permis de conquérir l’Élysée. Sans cela, il eût été balayé.

À gauche, de façon surprenante, celui qui a le mieux compris l’esprit de la Ve République, et ce que demande une campagne présidentielle, est celui qui, justement, veut la détruire pour instaurer la VIe République, à savoir Jean-Luc Mélenchon. Le PS, pour sa part, est aux abonnés absents et reste empêtré dans des discussions anodines qui ne servent qu’à vanter une pseudo « démocratie horizontale de gauche » alors que toute la culture de la gauche révolutionnaire ou réformiste, dans la conquête du pouvoir, trouve sa source dans la discipline du parti.

Les non-choix

Au-delà de cette méconnaissance majeure, le Parti socialiste souffre de ses non-choix et de sa crise doctrinale aiguë qui dure depuis au moins dix ans. La ligne n’est toujours pas tranchée entre :

  • Une alliance avec la France insoumise, au risque de disparaître derrière les offensives idéologiques, militantes et culturelles d’un parti rôdé alors que les socialistes peuvent être considérés comme de « timides réformistes » ;
  • Une social-démocratie classique mais usée, sans énergie, sans grandes idées et qui la condamne à l’échec tant la demande de radicalité est haute dans le pays ;
  • Enfin, un recentrage qui l’exclurait définitivement de la gauche aux yeux des électeurs qui n’y verraient qu’une alliance avec les débris d’un macronisme détesté.

Au-delà des questions cruciales telles que l’ambiguïté de LFI sur la Russie, l’Iran et Gaza, les méthodes internes autoritaires de Mélenchon et son rapport à la laïcité, qui aliènent une partie significative de l’électorat de gauche, à tout juste un an de l’élection présidentielle, les socialistes sont encore en train de se questionner sur la ligne politique. Une telle situation est mortelle car les électeurs sanctionneront toujours ceux qui doutent et préféreront voter utile.

L’affaire de la primaire de la gauche est aussi révélatrice de l’inextricable situation dans laquelle se situe le Parti socialiste et, plus globalement, la gauche antimélenchoniste. Celle-ci ne repose pas sur un projet clair et défini mais uniquement sur le rejet de la personne de Jean-Luc Mélenchon. C’est-à-dire qu’il n’y a ni vision, ni programme, ni élan politique sérieux. Voir Olivier Faure, Clémentine Autain, Alexis Corbière et François Ruffin ainsi montre surtout leur faiblesse commune, leur manque de leadership et leur incapacité à avancer.

Il y a peut-être même un pire signal envoyé aux sympathisants de gauche : cette « réunion anti-Mélenchon » montre surtout la course aux égos et aux ambitions personnelles qui, par conséquent, fait passer Jean-Luc Mélenchon pour un modeste politique désintéressé qui, tel Cincinnatus à Rome, retournera labourer ses champs une fois qu’il aura rempli son devoir.

Cette primaire est aussi un non-choix puisqu’elle pense qu’un vague compromis acté par une participation qui sera probablement faible (il est loin le temps de la primaire de la gauche de 2011 qui réunissait presque 3 000 000 d’électeurs) vaudra plus qu’un choix clair mais frustrant pour certains participants déçus. C’est une énième voie sans issue et un cache-misère de la pensée dans laquelle s’est engagé le Parti socialiste. Cela ne peut que mal se finir, aux côtés d’écologistes dont l’exposition médiatique est inversement proportionnelle au poids politique et idéologique.

Tout concourt à rendre la défaite probable.

Le Parti socialiste est sur l’autoroute de l’échec. Il est redevenu ce parti de courants internes divisés mais, cette fois, il n’y a ni François Mitterrand, ni Lionel Jospin, ni François Hollande pour le discipliner.

Ceux qui pensent incarner la gauche socialiste sont seuls et sans élan. Aucun n’a l’appui du parti qui serait suffisamment puissant et dévoué pour réussir. Pire que cela, le parti n’a pas d’idées et ne fait que réagir à ce que les Insoumis lancent dans l’atmosphère.

Ce qui attend le PS s’apparente plus à un nouvel échec qui sera peut-être encore pire qu’en 2017 et 2022 car il est improbable qu’il puisse « redresser la barre » en douze mois.

Le risque majeur pour les socialistes français est de devenir aussi insignifiant électoralement que l’est devenu le PCF dans les années 2000 et, in fine, de disparaître derrière les offensives idéologiques et politiques des insoumis pour qui seule la conquête du pouvoir compte et tout ce qui y fait obstacle est de l’amateurisme.

Yoann Taïeb


 

https://nouvellerevuepolitique.fr/yoann-taieb-lfi-et-ps-le-boulevard/ 

 

 

 

 

 

 

C) - De quoi LA FOIRE À LA CANDIDATURE est-elle le nom ?
 

La quarantaine actuelle de candidats putatifs à la présidentielle, désignés, déclarés, se réservant ou se préparant et tenant à le faire savoir, publiant livres et interviews d’un intérêt variable, témoigne d’un profond dérèglement de notre système partisan : son émiettement, son renoncement aux primaires, sa distance avec l’opinion, livrent la précampagne à une foire à la candidature, qui ne fait que renforcer J. L. Mélenchon et le RN.

Dans le monde de la bipolarisation gauche/droite, tout était (presque) simple, et un présidentiable répondait à un cahier des charges relativement précis : notoriété (élevée), popularité (au moins dans son camp), expérience (vérifiée) et compétence (présumée). Soutien enfin incontournable d’un « grand » parti, qui apportait logistique militante, argent et base électorale minimum, pour pouvoir espérer une qualification pour le 2ᵉ tour.

Dans le monde de la tripolarisation et après le macronisme, tout est devenu compliqué : les partis s’émiettent en une multitude de ce qui était jadis des courants, le système des primaires s’est épuisé ou bien est devenu impraticable, et l’impact d’un présumé candidat dans l’opinion est même devenu presque secondaire.

Les partis s’émiettent et perdent en autorité comme en base électorale de départ. Pas moins de trois partis se partagent ainsi les restes du macronisme, et chacun a son présumé « présidentiable. On ne doit qu’aux électeurs de Pau de ne pas retrouver F. Bayrou sur la ligne de départ, en sus d’Édouard Philippe et Gabriel Attal. De même à gauche où PC, écologistes et socialistes ne renoncent pas d’avance à leur candidature respective.

Dans le même temps, le système des primaires a épuisé ses charmes et même ses possibilités. La première primaire quasi ouverte eut lieu en 2006 au PS, que S. Royal remporta ; la dernière en 2021 chez les Républicains, gagnée par V. Pécresse. Les résultats de ces primaires ont été jugés pour le moins ambivalents, ne produisant pas toujours le candidat le plus efficace, n’empêchant pas les dissidences ni les trahisons. Surtout, pour avoir un sens cette année dans un paysage si émietté, les primaires devaient réunir plusieurs partis d’un même bloc pour se rassembler derrière un candidat unique. À gauche, le processus a échoué entre PS, PC et écologistes, par refus viscéral de nombre de socialistes qui craignaient le piège – celui de la perdre, par une poussée de radicalité. À droite, la primaire a été refusée par les adhérents LR, qui ont préféré désigner B. Retailleau candidat, sans empêcher la dissidence de D. Lisnard ni les arrière-pensées de quelques autres. Au centre, il n’en a même pas été question entre Modem, Renaissance et Horizons ! Ce qui dit assez le délitement du bloc central, sur lequel son fondateur, E. Macron, semble avoir renoncé à peser – cas sans précédent d’un président en fin de mandat, conséquence de la dissolution solitaire décidée en juin 2024.

Enfin, la question du soutien dans l’opinion ne semble plus tourmenter outre mesure les apprentis candidats. Il est vrai que lorsque les moins impopulaires d’entre eux (Bardella par exemple) plafonnent à 35/40 % de soutien, quand aucun n’atteint ou dépasse les 50 % de popularité, chacun peut s’imaginer avoir une chance : dans la nuit des sondages, tous les chats sont gris et peuvent croire à l’aube soudaine d’une popularité possible…

Illusion renforcée par une analyse erronée et dangereuse de la percée d’E. Macron en 2016/2017, qui perdure dans la classe politique et médiatique, dix ans après : « Macron a gagné alors que personne ne le connaissait, 6 mois avant », entend-on si souvent. Grosse erreur : Macron était ministre depuis 2014, plus de deux ans avant, le plus médiatisé des ministres par les débats sur la loi dite Macron et sur la loi travail, et le plus populaire des ministres. E. Macron n’est donc pas du tout « sorti de nulle part » en 2016, même s’il est vrai qu’il ne disposait pas du soutien d’un parti. Sa relation aux Français était en cours de construction. Mais cette analyse erronée ouvre des perspectives à bien des personnalités dont la notoriété ne dépasse guère en réalité celle d’un secrétaire d’État.

Division de la gauche non mélenchoniste, division du bloc central, faiblesse des Républicains : il est évident que le vieux système politique et partisan, celui des partis dits de gouvernement, émietté comme jamais, produit des candidatures qui s’affaiblissent en se multipliant et favorise en revanche celles des rares partis encore monolithiques et organisés : la France insoumise et surtout le RN. Leurs candidats apparaissent par contraste plus crédibles et fiables dans leur démarche. Les intentions de vote d’aujourd’hui reflètent ces forces et faiblesses, sans guère dire plus de choses pour la suite.

Souhaitons que le tableau s’éclaircisse à l’automne : ces candidats multiples ont comme entériné qu’à défaut de partis puissants et de primaires possibles, ce seront les intentions de vote qui les départageront Une grande primaire à ciel ouvert, arbitrée par les vents sondagiers, est en réalité organisée sans le dire, puisque notre système partisan n’a plus la force ou la légitimité d’organiser lui-même la sélection.

Mais attention à ce que cette profusion ne fasse pas trop baisser l’intérêt pour la précampagne et ne décourage pas ceux, nombreux, qui aimeraient avoir un autre choix que JL Mélenchon ou J. Bardella – à moins que ce soit M. Le Pen.

Philippe Guibert

Philippe Guibert est consultant, enseignant et chroniqueur TV. Il a publié en 2024 Gulliver Enchainé, le déclin du chef politique en France (Cerf). Il a été directeur du service d information du gouvernement (SIG) et directeur de la communication dans diverses structures publiques. Il a dirigé la rédaction de la revue Medium de Régis Debray.

https://nouvellerevuepolitique.fr/de-quoi-la-foire-a-la-candidature-est-elle-le-nom/

 

 


 

D) - Interview d'André Bellon par Max-Erwan Gastineau - « Ce n’est plus seulement la démocratie qui est en cause, c’est l’existence même du peuple en tant qu’être politique »

Depuis la création de l’Association pour une Constituante, vous défendez l’idée qu’une crise profonde de la représentation politique traverse la France. Considérez-vous que cette crise relève principalement d’un dysfonctionnement institutionnel de la Vᵉ République, ou d’une mutation plus sourde, d’une transformation plus générale du rapport du politique au peuple ?

L’Association pour une Constituante a été créée après la signature du traité de Lisbonne, frère jumeau du traité constitutionnel qui avait été rejeté par les Français (ainsi que par les Néerlandais et les Irlandais) lors du référendum de 2005. Nicolas Sarkozy, nouveau Président, avec l’appui plus ou moins visible de François Hollande, Premier secrétaire du parti socialiste, avait donc bafoué la volonté du peuple français, fondement de la démocratie selon l’article 3 de la Constitution. Difficile, dans un tel contexte, d’ignorer le fossé existant entre les citoyens et leurs représentants théoriques. Le mot crise est depuis lors évoqué dans la vie politique française. Mais peut-on se limiter à parler de crise politique ? N’est-on pas devant une crise idéologique historique remettant en cause la valeur des mots, des principes qui fondent la vie publique ? Y a-t-il encore une vie politique au sens aristotélicien du terme, fondée sur l’idée d’une recherche commune d’un certain bien, principe d’ailleurs inscrit à l’article 6 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (La loi est l’expression de la volonté générale) ? Y a-t-il même encore une société ? Y a-t-il des citoyens (de quoi ?) et pas seulement des individus, et comment ne pas rappeler Léon Bourgeois, grand républicain et inventeur du solidarisme qui proclamait que « l’individu isolé n’existe pas » ? Depuis les années 1990 et la déferlante mondialiste, accorde-t-on encore une place à la volonté populaire ? Cette question ne cesse d’être évoquée, par exemple par Alain Supiot dans son ouvrage « L’esprit de Philadelphie ». Ce n’est alors plus seulement le déni de démocratie, le mépris de la volonté populaire qui est en cause, c’est l’existence même du peuple en tant qu’être politique. Le vocabulaire en est un révélateur puisque cette volonté jusque-là appelée démocratique devient « populiste » dès qu’elle s’oppose aux décisions de la nouvelle intelligentsia mondialiste.

Le mot « crise » est sans doute inadapté à l’ampleur de ce que nous vivons, c’est-à-dire une rupture idéologique et philosophique dont la crise institutionnelle est le réceptacle et le symptôme. Si, dans un tel contexte, nous proposons l’élection d’une Constituante, c’est pour poser cette question fondamentale : qui est le souverain ? C’est aussi pour illustrer symboliquement le processus par lequel peut se reconstruire la démocratie.

Après le référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen, beaucoup ont parlé d’une rupture durable entre le peuple français et les institutions européennes. Or, personne ne semble remettre en cause la construction européenne, à l’exception de petits partis, peu visibles sur la scène électorale. On parle désormais davantage de « changer l’Europe de l’intérieur » que de Frexit. Même l’idée de sortir de la zone euro ne fait plus recette Après une phase de secousse, l’idée européenne n’aurait-elle pas fini d’infuser ?

Je pense au contraire que l’idée européenne est atteinte profondément et ce dans le ressenti de nos concitoyens de plus en plus nombreux. Le mouvement des gilets jaunes et la grande contestation de la réforme des retraites illustrent ce besoin de souveraineté, de maitriser son destin, et donc devraient imposer le débat sur cette question dans les futures échéances.

Mais le fonctionnement même de la vie publique ne permet pas que la question soit posée. Sauf évidemment en 2005 avec le résultat que l’on sait. Nicolas Sarkozy a alors refermé le couvercle en décidant que la question européenne ne donnerait plus lieu à débat, par exemple qu’il n’y aurait plus de référendum. La difficulté à en parler de nos jours vient alors du fait que la référence à l’Europe est devenue le substitut à l’absence de pensée politique.

Quant à l’idée de Frexit, je ne suis pas sûr que ce soit la bonne manière de poser le problème. Car elle est aussitôt présentée, et souvent perçue, comme un processus d’isolement de la France. Cette critique, certes discutable, parait d’autant plus crédible que la question du souverain n’est pas posée. Or c’est la seule qui permet de clarifier les enjeux. C’est pourquoi nous pensons prioritaire de recréer un espace politique national. L’une des manières d’y parvenir, outre l’élection de la Constituante, est de réaffirmer la souveraineté de la France sur son propre droit Il est extraordinaire de voir que le thème de l’État de droit sert, de fait aujourd’hui, à légitimer la supériorité du droit européen sur le droit national. Et le moins qu’on puisse dire est que le droit européen n’émane aucunement d’un quelconque processus démocratique, la Commission agissant par directives et la Cour de Luxembourg élargissant ses compétences plus que de raison. Pourquoi la France a-t-elle accepté une telle évolution alors même que l’Allemagne, par la Cour de Karlsruhe, y met des freins en particulier en affirmant qu’il n’y a pas de peuple européen ?

Que propose l’Association pour une Constituante pour y remédier ? De quelles figures historiques, de quel courant, de quelles idées se réclame votre mouvement ?

Nous posons la question qui fâche, à savoir qui est le souverain ? Selon la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, c’est le peuple comme communauté politique. C’est pourquoi nous proposons l’élection d’une Constituante, seule manière pour le peuple de se réapproprier la vie publique et les règles du jeu politique. C’est pourquoi il ne vous étonnera pas alors que, dans l’immédiat, nous appelons à un référendum posant enfin la question de la supériorité du droit national sur le droit européen ? Peut-on encore longtemps parler de démocratie lorsque, en contradiction évidente avec l’article 6 de la DDHC déjà cité, la loi émane de moins en moins de la volonté générale ? Un tel référendum se résume alors simplement : sommes-nous encore en démocratie ?

Nous nous réclamons ainsi de toute la tradition républicaine née en 1792 en renversant la monarchie et en instaurant le suffrage universel. C’est pourquoi le rassemblement que nous organisons tous les 29 mai pour célébrer le vote des Français le 29 mai 2005 se tient à proximité de la plaque qui commémore la naissance de la République.

Se réclamer de personnalités historiques est un exercice délicat. Je me bornerai donc à évoquer deux figures de l’histoire contemporaine qui se sont battues pour la liberté et la souveraineté, Pierre Mendès France et Charles de Gaulle. Ils ont d’ailleurs été fort liés pendant les heures sombres de l’occupation. Par la suite, de Gaulle rétablit les principes républicains et s’oppose à la dilution de la souveraineté, en particulier par la politique de la chaise vide en 1965. Mendès-France s’oppose au traité de Rome par son fameux discours du 18 janvier 1957. Bien sûr, nul n’ignore ce qui les a opposés, mais ne doit-on pas mettre en avant leurs convergences ?

Certains observateurs voient dans l’histoire politique contemporaine de la France (de 1789 à nos jours) une tension permanente entre tradition républicaine parlementaire et tradition bonapartiste plébiscitaire, marquée par l’appel au peuple contre les corps intermédiaires. Comment analysez-vous cette tension dans la culture politique française ? Le référendum est-il selon vous un instrument authentiquement démocratique ou peut-il devenir un outil de personnalisation du pouvoir ?

Le conflit est bien ancien en France entre les traditions républicaines et bonapartistes. Mais aujourd’hui, la question clé, dont nous parlons depuis le début de cet entretien, est de savoir où se situe la souveraineté. Elle devrait, au moins dans l’immédiat, ne pas être dépendante de ce conflit. Ce qui est frappant, c’est que le système institutionnel français était censé, dans l’esprit du général de Gaulle, soutenir la souveraineté nationale. Or il permet, de nos jours, de la détruire. Emmanuel Macron, qui s’extasie ad nauseam sur une pseudo-souveraineté européenne, est l’instrument le plus « décomplexé » de sa destruction.

La question du référendum ne se pose donc pas aujourd’hui comme pendant la troisième République. Il s’agissait alors d’un problème strictement intérieur, à savoir le rapport entre les tendances politiques et la démocratie, l’appel direct au peuple se limitant de fait à une forme plébiscitaire. Aujourd’hui, le discours officiel veut empêcher les référendums qui sont censés nuire au développement de cette fameuse souveraineté européenne. Nous devons donc répondre à une question nouvelle : Y a-t-il encore un peuple français ? Est-il et doit-il être souverain ? Après plusieurs manifestations de mépris pour les électeurs (dont le vote par le Congrès du traité de Lisbonne), après la répression du mouvement des gilets jaunes, il est impératif de renouer avec la souveraineté populaire. Les institutions ne peuvent pas poursuivre leur course folle à l’illégitimité. La présence et le rôle du référendum sont donc naturellement en débat. Il n’est pas question ici de dire dans quelles conditions et avec quelle fréquence de telles consultations doivent avoir lieu et qui les définit. Il s’agit simplement d’affirmer que le rétablissement des principes démocratiques nécessite l’usage du référendum. Ironie de l’histoire, il se présente en contrepouvoir démocratique.

L’idée républicaine est indissociable en France de la notion de citoyenneté et de souveraineté du peuple, principaux héritages de 1789. Ainsi tout le monde s’en réclame. « Pro-européens » comme « nationaux-souverainistes », issus des rangs de La France insoumise (LFI), du Rassemblement national (RN) ou du « bloc central », tous les principaux mouvements qui rythment notre vie publique se réclament de la République et de ses valeurs. Qu’est-ce que cela nous dit de l’idée républicaine ? Ne sommes-nous pas transcendés par un consensus national beaucoup plus fort qu’on ne le pense ?

J’ai toujours beaucoup de mal à séparer, dans le débat politique, l’incantation de la volonté politique. Tous les partis politiques prétendent défendre l’idée républicaine et la souveraineté du peuple. Ils versent des larmes sur l’affadissement de la citoyenneté. Mais que font-ils pour la vivifier ? Les seuls consensus visibles sont ceux qui défendent la légitimité du pouvoir sans se soucier des processus qui y mènent, sans s’inquiéter des mouvements politiques et sociaux autrement que pour les réprimer.

La défense de la République est donc à l’ordre du jour. Vous parlez de ses « valeurs », terme assez flou. Sous la 3ᵉ République, on parlait des « principes » républicains. Aujourd’hui, l’invocation brumeuse des valeurs s’accompagne du mépris des principes. Ainsi, contrairement à De Gaulle en 1969, quand Macron perd une élection (2024), il reste au pouvoir. Il invoque l’intérêt national en donnant de plus en plus de pouvoir à Von der Leyen. Où sont alors les principes républicains ?

Dans le même temps se développent des quantités d’initiatives, d’associations souvent liées à la vie communale, pour réaffirmer la citoyenneté, pour réclamer une vie politique différente. Nous avons, pour notre part, réuni nombre de ces groupes pour dégager ce qui rassemble dans la recherche d’un renouveau démocratique. Bien évidemment, la vie politique officielle empêche pour l’instant que cela débouche sur un réel renouveau. Mais l’idée progresse.

Votre parcours vous situe historiquement à gauche, mais vos analyses sur la souveraineté, l’Union européenne ou le référendum de 2005 recoupent parfois des critiques formulées à droite. Le clivage gauche-droite vous paraît-il encore opérant, ou estimez-vous qu’il est désormais secondaire par rapport à une opposition qui serait plus fondamentale entre logique démocratique et logique oligarchique ?

Tout d’abord une remarque essentielle : la gauche et la droite sont censées caractériser des options dans un espace politique. Y a-t-il encore, comme je le remarquais précédemment, un espace politique caractérisé par un peuple conformément à l’article 21 de la Déclaration universelle des droits de l’homme (La volonté du peuple est le fondement de l’autorité des pouvoirs publics) ? Si ce n’est plus le cas, parler de gauche et de droite perd son sens et ne s’utilise plus que par rapport à des partis dont c’est l’étiquette historique. Le débat politique se fossilise alors. L’ouvrir en recréant l’espace politique est donc prioritaire et permettra alors une vie politique et le renouveau d’une gauche et d’une droite dans lesquels chacun de nous pourra se situer. Quand le moment sera venu, j’y affirmerai alors évidemment une pensée fidèle à Jaurès et à Clemenceau.

Le débat fondamental aujourd’hui est donc, avant toute autre considération, autour de la reconstruction de l’espace politique, du souverain, à savoir le peuple. Le référendum de 2005 a été, de ce point de vue, une chance historique, malheureusement étouffée dans l’œuf. Le vote « Non » a été l’expression du peuple français Il y a eu un appel à la démocratie. Malheureusement, le coup d’État qu’a représenté le traité de Lisbonne a été, de fait, facilité par les tentatives de récupération politique au sein des partisans du « Non ». La volonté de certains de transformer le sens du référendum lors de la présidentielle de 2007 a participé à affaiblir la force née du 29 mai 2005. Il n’y avait pas de non de gauche ou de non de droite, il y avait un non du peuple français C’est sur cette force qu’il aurait fallu s’appuyer, par exemple en exigeant la dissolution de l’Assemblée nationale ou la démission du chef de l’État ou encore, évidemment, l’élection d’une constituante.

Ce défi reste à relever et il n’a pas d’étiquette politicienne. Il est celui de la démocratie. Pour ma part, je tente modestement de poser le débat dans des termes que l’Histoire a tracés dans la construction de la République et de la démocratie. C’est ainsi que j’ai publié un ouvrage, « Pourquoi je ne suis pas altermondialiste », pour expliquer en quoi l’idée de mondialisation était, quelle qu’en soit la forme, intrinsèquement antidémocratique. Il est essentiel de rappeler la différence entre internationalisme (idée chère à Jaurès) et mondialisme. L’internationalisme est un accord entre des nations souveraines et des peuples solidaires ; le mondialisme est la dilution des peuples et des nations dans un espace technocratique. Peut-on accepter une démocratie sans peuple ?

Ce combat traverse aujourd’hui les forces politiques officielles de droite comme de gauche. Ainsi Michel Roccard avait-il déclaré le 21 septembre 2004 dans Le Monde, en appelant à voter pour le traité constitutionnel européen en 2005, que « Le projet social-démocrate a toujours été et demeure de pousser au renforcement de cet ensemble institutionnel tout en définissant – c’est loin d’être encore fait – un projet spécifique pour l’Europe, afin qu’une majorité de gauche puisse enfin y entreprendre un jour l’édification d’une société solidaire en économie de marché ». Cette position, cohérente avec la politique de François Mitterrand, s’est perpétuée jusqu’à nos jours dans les enceintes du PS, donnant à la construction européenne une valeur supérieure aux principes socialistes, en particulier sur la citoyenneté et la démocratie. On verra des déclarations du même genre émanant de la droite, par exemple lorsque Jacques Chirac, confronté à des jeunes critiquant le TCE, leur déclare : « Je ne vous comprends pas. » On retrouve là une dérive systématique dans les grands partis où l’on voit les élus juger les électeurs comme si, en démocratie, ce n’était pas à eux de comprendre les électeurs et de se soumettre à leur verdict.

Les grandes forces politiques ont lié leur sort à la construction européenne, reléguant le nécessaire débat public sur cette question aux marges du spectre politique. L’Union européenne n’est pas une construction démocratique, mais une construction technocratique. La mondialisation n’est pas, comme le dit Alain Supiot, un fait de nature, mais une construction humaine. Reconstruire le peuple dans un espace politique démocratique face à ces dérives est d’intérêt public.

Précisons, à ce point de réflexion, qu’un peuple n’a pas d’autre signification que politique. Il est ahurissant que des penseurs dits progressistes tels que Michael Hardt et Antonio Negri expliquent, dans leur ouvrage « Empire », que « les concepts de nation, de peuple et de race ne sont jamais très éloignés ».

Le contexte géopolitique marqué par les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, leurs effets énergétiques, la question migratoire, le dérèglement climatique, le retard industriel de l’Europe et les doutes pesant sur sa capacité à répondre à ces différents défis laissent place à une grande incertitude, au possible retour de tensions sociales. Dans ce contexte, qu’attendez-vous de la prochaine élection présidentielle ?

Il m’arrive de penser que je n’attends rien de l’élection présidentielle car c’est un jeu de dupes. Le système politique, face aux interrogations des citoyens, ne répond plus que par la surdité ou la répression, comme face aux gilets jaunes ou après le vote du 29 mai 2025. La question n’est plus d’avoir un élu qui répond aux interrogations des citoyens, mais seulement de battre les autres. Lors de la présidentielle de 2022, nous avions même évoqué de remplacer la présidentielle par l’élection d’une Constituante.

Vous avez raison d’énumérer les défis du moment. En théorie, la présidentielle devrait mettre en lumière les enjeux et la personne capable d’y répondre. Mais comment ne pas voir la contradiction entre ce choix et le fait que le pouvoir n’existe plus au niveau national ? Comment accepter que l’actuel président, doté des pouvoirs théoriques que lui procurent les institutions, explique que la souveraineté est ailleurs ? Un débat présidentiel sur des programmes dont on sait qu’ils ne peuvent pas, du moins en partie, être mis en œuvre est absurde.

Je sais qu’il est rituel de dire, à chaque élection présidentielle, que c’est enfin l’heure de vérité. Mais je crois que nous sommes à un tournant car l’heure des faux semblants se termine. Ou bien le pouvoir, appuyé sur Bruxelles, utilise ses moyens pour barrer toute contestation politique sérieuse et officialise un régime autoritaire. Ou bien il est contraint d’accepter la remise en cause des institutions nationales et européennes qui s’opposent au fonctionnement démocratique. En l’état actuel du débat politique, la présidentielle ne permet pas au peuple d’exprimer une volonté car elle l’empêche d’exister en tant que souverain.

Il serait dangereux que la prochaine présidentielle, comme largement les précédentes, fasse l’impasse sur ces contradictions. Les candidats doivent, à minima, répondre à l’appel à un référendum sur la supériorité du droit national sur le droit européen. Cette question traverse tous les partis et tous les pays de l’Union européenne. Elle mène directement à l’élection de la Constituante. Elle est le cœur de la démocratie.

Max-Erwann Gastineau

Max-Erwann Gastineau est un essayiste, politologue et chroniqueur français. Diplômé en histoire et en relations internationales, il a étudié au Canada puis à Trinité-et-Tobago. Son parcours professionnel l’a conduit en Chine, aux Nations unies, à l’Assemblée nationale ainsi que dans le secteur de l’énergie, où il a notamment occupé le poste de directeur des affaires publiques et territoires chez France Gaz. Il est l’auteur de deux ouvrages publiés aux éditions du Cerf : Le Nouveau Procès de l’Est (2019), consacré aux fractures culturelles et politiques entre l’Europe de l’Est et l’Europe de l’Ouest, et L’Ère de l’affirmation : répondre au défi de la désoccidentalisation (2023), qui analyse le recul de l’influence occidentale. Il a également contribué au Dictionnaire des populismes et publie régulièrement des tribunes dans Le Figaro Vox, Marianne, Atlantico, ainsi que dans Front Populaire.

André BELLON est ingénieur et économiste. Né le 31 août 1943 à Marseille, ancien élève de l’École polytechnique et administrateur de l’INSEE, il a été député socialiste des Alpes-de-Haute-Provence (1981-1993), puis président (1992-1993) de la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Membre de la société des amis d’Alexandre Dumas, il est auteur de plusieurs ouvrages politiques et d’un roman. Dans l’essai « Ceci n’est pas une dictature, Les mille et une nuits, 2011 », il revient notamment sur le combat qu’il mène en tant que président de l’Association pour une Constituante, créée en 2008 en réaction à la ratification du traité de Lisbonne, malgré le « non » du peuple français au référendum de 2005. En ce jour anniversaire de ce référendum, André Bellon a répondu à nos questions sur l’état de santé de la démocratie française, le rapport du politique au peuple, la construction européenne. Il appelle à rassembler les élans républicains et démocratiques pour refonder nos institutions, leur ancrage populaire, social et laïc.

https://nouvellerevuepolitique.fr/interview-dandre-bellon-par-max-erwan-gastineau-ce-nest-plus-seulement-la-democratie-qui-est-en-cause-cest-lexistence-meme-du-peuple-en-tant-quetre/ 

 

E) - La connivence mortifère

Tout annonce un second tour en 2027 entre LFI et RN. Leur programme commun est de mettre fin à l’Union européenne. C’est exactement ce dont rêvent nos concurrents, ou ennemis, russes, américains ou chinois. Il faut donc s’attendre à ce que toutes les chancelleries, tous les réseaux sociaux, toutes les officines d’influence de ces trois pays conjuguent tous leurs efforts pour faire élire l’un d’entre eux. Pour le plus grand malheur de la France. Ma nouvelle chronique pour @leschos est en ligne. 

endant que quarante (au moins…) candidats, allant des socialistes aux républicains, se disputent les voix de tous les électeurs les plus raisonnables, la France se prépare à vivre un duel au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2027 entre le candidat de La France insoumise et celle ou celui du Rassemblement national. On sait d’avance qu’ils entreront tous les deux en campagne nourris de la haine de tous ceux qui ont gouverné la France depuis 50 ans. On sait d’avance aussi qu’ils expliqueront (à juste titre) qu’une grande partie des problèmes du pays viennent du manque de compétence, de préparation, de programme, de courage, d’action et de vision à long terme de leurs prédécesseurs. Si l’un des deux l’emporte, et c’est le plus vraisemblable, il ou elle, au vu de leurs programmes, de leurs personnalités, de leurs appuis politiques et de leurs caractères, fera preuve du même manque de courage, de la même inaction, de la même incompétence, de la même impréparation, du même manque de vision à long terme que leurs prédécesseurs. Même s’ils habilleront cela d’un langage de renouveau, avec tous les mots valises nécessaires : « sursaut », « redressement national », « en finir avec les gaspillages », « rétablir la justice sociale», « redonner sa fierté à la France ». Et même s’ils feront l’un et l’autre étalage de programmes, de chiffrages, et d’une liste impressionnante de soutiens et d’experts plus ou moins autoproclamés.

La similitude entre ces deux partis extrêmes ne se limite pas à cela. Elle est beaucoup plus profonde. Elle trouve son origine dans ce qui semble en fait les opposer le plus frontalement : leurs conceptions de la France.

Pour le RN, la France est aujourd’hui en grand danger de perdre son identité, envahie par des hordes de musulmans et de noirs, venus d’Afrique et du Moyen-Orient, qui organisent le grand remplacement du peuple de France, lui imposant des cultures, des mœurs, des religions, des langues étrangères, y faisant régner un grand banditisme islamiste et un vandalisme généralisé, lui imposant, la sharia et le voile, et détruisant la laïcité, ciment de la République. On trouve en ce sens mille déclarations de ses dirigeants : une parmi d’autres de Jordan Bardella : « Notre pays subit une submersion migratoire insoutenable. Ce qui nous menace, si nous continuons dans cette voie, c’est l’éclatement de la France telle que nous la connaissons.»

Pour LFI, en sens inverse, c’est une chance que de voir la France retrouver une vitalité démographique, grâce à des étrangers venus de ses anciennes colonies, qui vont la « créoliser », lui donner une énergie nouvelle, lui permettre d’être plus à l’écoute des souffrances des pays du Sud, et en particulier des anciennes colonies françaises, et de Palestine, nouant ainsi de nouvelles alliances avec les peuples les plus dynamiques du monde. On trouve mille déclarations en ce sens de ses dirigeants. Une parmi d’autres de Jean-Luc Mélenchon : « Notre France, c’est une France créolisée, mélangée. Une nouvelle France constituée de tous ceux qui veulent vivre ensemble ».

Rien, a priori, de plus dissemblables que ces deux points de vue. En réalité, ils se retrouvent sur l’essentiel :   Pour l’un comme pour l’autre, la France ne doit penser qu’à son identité, et à sa souveraineté. Pour l’un comme pour l’autre, le mélange avec les autres peuples européens est inacceptable. Pour l’un comme pour l’autre, le projet européen est diabolique. Pour l’un comme pour l’autre, une souveraineté commune, européenne, inventant à terme même une nationalité continentale, est une horreur. Pour l’un comme pour l’autre, le seul pays européen à peu près fréquentable est notre grand voisin de l’Est, la Russie. Pour l’un comme pour l’autre, l’avenir de la France doit donc être décidé par les Français seuls, hors de toute influence de pays tiers. Une preuve ? Marine Le Pen, Jordan Bardella, et Jean-Luc Mélenchon ont tous les trois dit, mot pour mot : « Les règles européennes ne peuvent pas s’imposer contre la volonté du peuple français. ».

Or la clé de la survie de la France, face à tous les ennemis qui l’entoure, c’est au contraire le renforcement de l’Union Européenne ; et l’application de toutes ses règles, même celles décidées par une majorité des pays européens dont nous ne ferions pas partie, conformément en particulier à l’article 52 de notre constitution, qui affirme la supériorité des traités sur les lois.

Cette haine commune de l’Union européenne, (qu’elle soit dissimulée pour l’un dans la recherche d’une purification ethnique identitaire, et pour l’autre dans l’apologie d’une ouverture à tous les vents du Sud) constitue la connivence la plus mortifère qui puisse guetter la France en 2027. Quel que soit celui des deux qui serait alors au pouvoir, il en finira la solidarité budgétaire continentale, avec l’intégration industrielle, avec la protection commune à nos frontières, avec la défense commune, avec la politique agricole commune, avec la préférence communautaire dans un très grand nombre de secteurs. Ce programme, qui leur est commun, est exactement ce dont rêvent nos concurrents, ou ennemis, russes, américains ou chinois. Il faut donc s’attendre à ce que toutes les chancelleries, tous les réseaux sociaux, toutes les officines d’influence de ces trois pays conjuguent tous leurs efforts pour faire élire Monsieur Mélenchon, Madame Le Pen ou Monsieur Bardella. Pour le plus grand malheur de la France.

Jacques Attali

Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

 

 

 

 

 

Mort d’Edgar Morin à 104 ans, un « penseur-monde »

Edgar Morin

Edgar Morin, de son vrai nom Edgar Nahoum, est un philosophe et sociologue français né le 8 juillet 1921 à Paris. Il est connu pour ses travaux sur la complexité et la pensée systémique, qui ont eu une grande influence dans de nombreux domaines, de la sociologie à la biologie en passant par la politique et l'éducation. Il est reconnu pour ses travaux[1]

 


 

Edgar Morin a commencé sa carrière comme sociologue, travaillant notamment sur la question de la modernisation de la société française dans les années 1950 et 1960. Il s'est ensuite intéressé à la pensée systémique et à la théorie de la complexité, cherchant à comprendre comment les systèmes complexes, qu'ils soient biologiques, sociaux ou culturels, fonctionnent et interagissent entre eux.

Parmi ses ouvrages les plus connus, on peut citer La méthode, une réflexion sur la nécessité d'une pensée systémique pour comprendre la complexité du monde, La complexité humaine, qui explore les différentes dimensions de la condition humaine, ou encore Les sept savoirs nécessaires à l'éducation du futur, dans lequel il propose une réforme de l'éducation pour répondre aux défis de la complexité du monde contemporain. 

La théorie de la complexité chez Edgar Morin

Edgar Morin a proposé une théorie de la complexité dans les années 1970. Cette théorie se concentre sur la compréhension des systèmes complexes dans tous les domaines, y compris les sciences sociales, la biologie, la physique et les sciences de l'information.

Selon Edgar Morin, la complexité est caractérisée par trois dimensions : la multidimensionnalité, la relationnalité et l'incertitude. La multidimensionnalité se réfère au fait que tout système complexe est composé de multiples éléments qui interagissent entre eux. La relationnalité fait référence à la façon dont ces éléments sont connectés et interdépendants, formant un réseau complexe de relations. L'incertitude se réfère à la difficulté de prédire le comportement d'un système complexe en raison de sa nature dynamique et imprévisible.

Edgar Morin soutient également que les systèmes complexes ont des propriétés émergentes qui ne peuvent pas être expliquées par les propriétés de leurs parties constitutives. Par exemple, le comportement d'un troupeau de moutons ne peut pas être entièrement compris en examinant le comportement individuel de chaque mouton.

Dans l'ensemble, la théorie de la complexité d'Edgar Morin propose une approche holistique pour comprendre les systèmes complexes en reconnaissant la nature interconnectée et dynamique de ces systèmes.

Comparaison de la complexité chez Edgar Morin et chez Friedrich Hayek

La théorie de la complexité chez Edgar Morin et chez Friedrich Hayek présente plusieurs différences, bien qu'ils partagent une vision du monde complexe et imprévisible.

Edgar Morin est un penseur français, sociologue et philosophe, qui a développé la théorie de la complexité en tant que paradigme permettant de comprendre les phénomènes sociaux, culturels et naturels dans leur globalité et leur interaction. Selon Morin, la complexité est caractérisée par l'interconnexion des éléments, leur autonomie relative, leur interdépendance, leur organisation hiérarchique et leur émergence. Cette vision holistique de la complexité conduit à une approche multidimensionnelle et transdisciplinaire, qui implique une ouverture à la diversité, à l'incertitude et à l'ambiguïté.

Friedrich Hayek, quant à lui, est un économiste autrichien qui a développé une théorie de la complexité en tant que fondement de sa théorie de l'ordre spontané et de l'économie de marché. Selon Hayek, la complexité est caractérisée par la diversité, l'ignorance, l'incertitude et la décentralisation. Cette vision décentralisée de la complexité conduit à une approche évolutionniste et spontanée, qui met l'accent sur les processus d'adaptation et d'apprentissage distribué à travers le marché.

Bien que Morin et Hayek partagent une vision de la complexité, leurs approches diffèrent sur plusieurs points. Morin insiste sur la nécessité d'une approche transdisciplinaire, alors que Hayek se concentre sur la spécificité de l'économie de marché. Morin insiste sur l'importance de l'ambiguïté et de l'incertitude, tandis que Hayek insiste sur l'importance de l'information décentralisée. Enfin, Morin insiste sur la nécessité d'une vision globale et holistique de la complexité, tandis que Hayek insiste sur la spécificité des processus évolutifs de l'économie de marché.

En conclusion, bien que Morin et Hayek partagent une vision de la complexité, leurs approches diffèrent sur plusieurs points importants. Ces différences reflètent les contextes disciplinaires, culturels et politiques dans lesquels ils ont développé leur vision de la complexité, ainsi que les problématiques et les enjeux auxquels ils ont cherché à répondre.

La pensée systémique chez Edgar Morin

La pensée systémique est un concept clé dans la théorie de la complexité d'Edgar Morin. La pensée systémique est une approche de résolution de problèmes qui considère un système dans son ensemble plutôt que ses parties isolées. Pour Edgar Morin, la pensée systémique est un outil pour comprendre la complexité du monde et pour s'attaquer aux problèmes mondiaux qui nécessitent une approche globale.

Edgar Morin soutient que la pensée systémique est essentielle pour comprendre les systèmes complexes et pour élaborer des solutions efficaces aux problèmes sociaux et environnementaux. Elle implique de reconnaître la nature interconnectée et dynamique des systèmes, de prendre en compte les interactions entre les différents éléments du système et d'anticiper les effets en cascade qui peuvent se produire en raison des changements apportés à un élément du système.

Pour Edgar Morin, la pensée systémique nécessite une ouverture d'esprit et une capacité à penser de manière transdisciplinaire. Il soutient que nous devons être capables de comprendre la complexité des systèmes en utilisant une variété de perspectives et d'outils conceptuels provenant de différents domaines de connaissance.

En résumé, pour Edgar Morin, la pensée systémique est un outil essentiel pour comprendre et résoudre les problèmes complexes de notre monde, en reconnaissant la nature interconnectée et dynamique des systèmes et en utilisant une approche transdisciplinaire.

L'incertitude chez Edgar Morin

Dans son livre, Introduction à la pensée complexe, (1990), Edgar Morin explique qu'il existe une incertitude fondamentale entre le système cérébral humain et son environnement. Cette incertitude se reflète dans la capacité limitée de notre cerveau à distinguer la perception de l'hallucination, le réel de l'imaginaire. De plus, il souligne que la connaissance du monde extérieur est limitée par notre organisation innée et que cela crée également de l'incertitude. En somme, il met en évidence la complexité de la nature humaine et la façon dont nous percevons et comprenons le monde qui nous entoure.

L'anarchie spontanée dans l'ancienne URSS

Lorsqu'Edgar Morin évoque l'anarchie spontanée en URSS[2], il fait référence à des situations où les citoyens ont agi de manière autonome et spontanée pour surmonter les problèmes auxquels ils étaient confrontés, en dehors des structures gouvernementales et institutionnelles.

Pendant la période de l'Union soviétique, le système socialiste était très centralisé et bureaucratique, ce qui signifie que l'État avait un contrôle strict sur les aspects de la vie quotidienne. Cependant, il y a eu des moments où les gens ont dû faire face à des problèmes auxquels l'État n'a pas réussi à répondre, par exemple lors de catastrophes naturelles ou de pénuries alimentaires.

Dans ces situations, Edgar Morin affirme que les gens ont montré une grande capacité à s'organiser et à s'entraider de manière autonome. Ils ont créé des réseaux d'entraide, partagé des ressources et se sont soutenus mutuellement pour faire face aux difficultés, sans avoir besoin d'une intervention gouvernementale.

Pour Edgar Morin, l'anarchie spontanée en URSS est un exemple de la capacité des gens à travailler ensemble et à s'entraider de manière autonome, même dans des situations où le gouvernement ne peut pas répondre aux besoins de la population. C'est aussi un exemple de la résilience humaine et de la capacité des gens à s'adapter à des situations difficiles.

En somme, l'anarchie spontanée en URSS est une illustration de la capacité de l'être humain à agir de manière autonome et à s'organiser de manière collective en dehors des structures étatiques, lorsque cela est nécessaire pour faire face aux difficultés.

Informations complémentaires

Notes et commentaires

  • Edgar Morin a reçu de nombreuses distinctions tout au long de sa carrière, notamment le Prix européen de l'essai Charles Veillon en 1986 et le Prix de la Pensée française en 2012. Il est également membre de l'Académie des sciences morales et politiques depuis 2008.

    1. Introduction à la pensée complexe, (1990)

    Publications

    • 1999, "La cabeza bien puesta: Repensar la reforma, reformar el pensamiento", Buenos Aires, Nueva Visión
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    Mort d’Edgar Morin, un « penseur-monde »

    Le sociologue est décédé à 104 ans ce vendredi 29 mai, a annoncé sa famille par communiqué. Il laisse une œuvre immense.

    Il avait eu 100 ans le 8 juin 2021. Edgar Morin (David-Simon Nahoum, de son vrai nom) est mort le 29 mai à 104 ans. Fils de Vidal Nahoum, originaire comme la famille du romancier Albert Cohen de l’île de Salonique, l’homme se définissait comme un petit poulbot. « J’ai grandi dans les rues de Paris, passant beaucoup de temps à jouer sur le trottoir devant le petit commerce de bonneterie de mon père, dans le quartier du Sentier », confiait-il.

    Jeune garçon, Edgar Morin avait été profondément marqué par la mort de sa mère, le 26 juin 1931. Le décès de cette femme d’origine italienne, Luna Beressi, d’une crise cardiaque alors qu’elle n’avait que 34 ans avait été un « Hiroshima intérieur », comme il le disait lui-même. Le coup avait été d’autant plus rude pour lui que son père et sa tante lui avaient dissimulé le drame pendant plusieurs semaines. « On m’a fait croire qu’elle était partie en cure », expliquait-il.

    L’enfant avait vécu ce mensonge comme « une trahison des adultes ». Ce drame intime devait le marquer au fer rouge. Il constitua la trame de son unique roman (1), paru en 2017. Un ouvrage écrit en secret, avec grande difficulté, pendant plus de quarante ans. Un livre qu’il envisageait comme une forme d’exorcisme.

    Replié à Toulouse pendant la guerre, c’est dans cette ville que le jeune Edgar, tout juste bachelier, s’était lié d’amitié avec les philosophes Vladimir Jankélévitch (1903-1985) et Julien Benda (1867-1956). Mais aussi avec le sociologue Georges Friedmann (1902-1977). Tous fuyaient, comme lui, les persécutions anti-juives. Il y avait également fait la connaissance du romancier Jean Cassou (1897-1986), conservateur au musée d’Art moderne, révoqué par Vichy.

    Au côté de ces figures de l’intelligentsia parisienne, où évoluait aussi Clara Goldschmidt (1897-1982), première femme d’André Malraux, il s’était engagé dans la Résistance, prenant le nom de code d’Edgar Morin. Il avait alors adhéré au Parti communiste (en 1942) et en était devenu un membre actif. Il devait quitter l’organisation en 1950, se mettant, selon ses propres termes, en « hibernation politique » mais demeurer, jusqu’au soir de sa vie, très engagé à gauche. Il devait ainsi s’engager publiquement contre la guerre d’Algérie et, plus généralement, prendre fait et cause en faveur de tous les mouvements décoloniaux.

    Intellectuel engagé

    Ses études d’histoire-géographie ayant été écourtées à cause de la guerre, il avait commencé à travailler comme journaliste avant de faire son service militaire. Appelé sous les drapeaux, il avait été nommé porte-parole de l’état-major de la Première armée française à Baden-Baden.

    Profitant de ce séjour outre-Rhin pour écrire un essai, L’An zéro de l’Allemagne, il avait publié son premier livre aux éditions de la Cité universelle en 1946. Edgar Morin y affirmait une qualité d’observation aiguisée – ses descriptions de l’état de somnambulisme des Allemands sont saisissantes –, et un intérêt particulier pour les rumeurs qui circulaient, à l’époque, au sein de la population civile, déboussolée.

    C’est à son retour en 1950 qu’il intègre, comme stagiaire, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Il s’y passionne pour « la culture de masse », et plus singulièrement pour le cinéma, au sein du Centre d’études sociologiques. Il publiera consécutivement Le Cinéma ou l’homme imaginaire, aux éditions de Minuit, en 1956, et Les Stars (Seuil), en 1957. Les succès éditoriaux de ces deux ouvrages lui assurent, par-delà la controverse académique, une première reconnaissance publique. Le CNRS le titularise. Il y effectue toute sa carrière. Une carrière en marge de laquelle il multiplie films, à partir du documentaire qu’il coréalise avec Jean Rouch en 1961, Chronique d’un été, et livres.

    Devenu médiatique, le sociologue semble prendre plaisir au débat d’idées, surtout s’il est polémique. Il utilise la revue qu’il a créée, en 1956, Argument, comme une tribune. Edgar Morin multiplie dans le même temps les cours à travers le monde : aux États-Unis comme en Amérique latine. Mais un problème de santé le pousse à lever le pied en 1962. Sa longue convalescence le conduit alors à réorienter sa vie.

    Sociologie du présent

    Ce nouveau chemin prend la forme d’un approfondissement de ce qu’il appelle la « sociologie du présent », une discipline phénoménologique en ce sens qu’elle se concentre sur des événements contemporains et se fonde sur une méthode d’observation participante qu’Edgar Morin qualifie de « méthode in vivo » dans son ouvrage Sociologie, paru en 1984 chez Fayard.

    Cette démarche « transdisciplinaire et multidimensionnelle », qui permet au chercheur d’atteindre une « pensée complexe », constituera le programme du Centre d’études des communications de masse, laboratoire qu’il dirigera pendant de longues années, d’abord avec Georges Friedmann (1902-1977), puis avec Roland Barthes (1973-1983), enfin avec Claude Lefort (1983-1990).

    Edgar Morin se penche, en 1963, sur le « phénomène yéyé », comme il baptise ce mouvement musical correspondant à une « génération » née après guerre et bercée par le rock débarqué avec les GI’s américains. Il passe une grande partie de l’année 1965 dans la commune bretonne de Plozévet, dans le Finistère, pour y scruter avec son équipe la métamorphose de ce village et décrypter la modernisation du monde rural.

    Il fera de même à Paris avec les manifestations de Mai 68 (« la commune étudiante ») et avec « la Rumeur d’Orléans », en 1969. Cette rumeur prétend que des jeunes femmes disparaissent dans les cabines d’essayage des magasins de vêtements de la préfecture du Loiret.

    « Les boutiques ciblées par cette rumeur étaient toutes tenues par des juifs. La dimension antisémite de cette histoire m’a beaucoup intéressé. Je voulais comprendre comment des gens raisonnables finissent par croire sérieusement qu’un sous-marin, immergé dans la Loire, emmène les jeunes femmes kidnappées pour alimenter une prétendue traite des Blanches », nous avait-il confié pour les quarante ans de la publication de cet ouvrage qui fit date dans l’histoire de la sociologie.

    Edgar Morin avait vu « avec inquiétude » resurgir cette rumeur, au printemps 2019, à Bobigny (Seine-Saint-Denis), lorsque des Roms avaient été accusés, à tort, de kidnapper des enfants.

    Toujours désireux de tisser des liens entre les disciplines, Edgar Morin avait créé, au début des années 1970, avec les biologistes Jacques Monod (1910-1976) et François Jacob (1920-2013), le Centre international d’études bioanthropologiques et d’anthropologie fondamentale (CIEBAF), devenu ensuite le Centre Royaumont pour une science de l’homme, ambitionnant de réfléchir aux grands enjeux de la société : l’écologie, l’éducation, puis le transhumanisme.

    Fervent militant pacifiste, Edgar Morin avait multiplié, ces dernières années, les prises de parole en faveur de la tribu amérindienne des Kayapos qui rêvaient de reconquérir l’Amazonie. Il s’était également mis au service de la cause palestinienne. Certaines de ses déclarations particulièrement virulentes sur le sujet, avaient d’ailleurs fait polémique. Notamment une tribune parue dans Le Monde en 2002, intitulée « Israël-Palestine : le cancer » dont des formulations discutables lui avaient valu des accusations d’antisémitisme.

    On y lisait notamment cette phrase : « On a peine à imaginer qu’une nation de fugitifs issus du peuple le plus longtemps persécuté dans l’histoire de l’humanité, ayant subi les pires humiliations et le pire mépris, soit capable de se transformer en deux générations en peuple dominateur et sûr de lui. »

    À près de 103 ans, le sociologue avait consacré ses dernières apparitions publiques à la dénonciation de l’État hébreu. En février 2024, lors d’un salon du livre au Maroc d’où est originaire sa dernière femme, il avait repris à son compte les accusations de « génocide » portées à l’encontre du gouvernement Netanyahou. Edgar Morin avait, ce jour-là, dénoncé « le silence du monde » face aux massacres commis à Gaza par l’armée israélienne, après les attaques terroristes du Hamas.

    Était-il encore conscient de la portée de ces mots ? Edgar Morin s’énervait quand on lui posait la question. Il s’emportait de la même manière quand on suggérait que, valétudinaire, il puisse être sous la coupe de son entourage. Il estimait, au contraire, être resté fidèle au jeune homme qu’il avait été, répétant en boucle le même argument : « La haine engendre le délire de la culpabilité collective du peuple ennemi, laquelle suscite les pires cruautés et massacres y compris pour femmes, enfants et vieillards ».

    (1) L’Île de Luna, d’Edgar Morin, Actes Sud, 192 pages, 18 euros.

    Baudouin Eschapasse

     https://l.lepoint.fr/bu9 

     
    VISION LIBERTARIENNE
     
    Edgar Morin est mort. C'est un penseur qui a passé sa vie à expliquer que le monde est systémique, interconnecté, imprévisible, et qu'on ne peut pas le réduire à des équations. À partir d'une telle base, l'on aurait pu penser qu'il aurait adopté une pensée libérale. Si le monde est complexe, alors l'on peut d'autant plus lâcher prise sur le contrôle de masse et laisser l'individu agir dans le cadre des droits de propriété, non ? Et bien non ! Morin est resté toute sa vie un bon social-démocrate appelant de ses vœux à une gouvernance mondiale. Il a vu la complexité depuis son prisme de lecture sociologique, mais il n'a jamais traduit sa pensée politiquement vers le libéralisme. 
     
    Comme la plupart des intellectuels de sa génération, il est resté prisonnier d'un exécrable logiciel socialiste. Nous expliquer qu'il fallait abandonner la pensée réductionniste et linéaire sans être en mesure de voir que l'État est la structure réductionniste et linéaire par excellence fait quelque peu sourire. Morin a répondu à la complexité par la centralisation. Sa "conscience planétaire" et son gouvernement mondial (à supposer qu'on prenne l'hypothèse au sérieux) sont un cauchemar absolu pour qui saisit la mécanique de l'État. 
     
    L'anarcho-capitaliste prône tout l'inverse de Morin à travers les droits naturels, la sécession, la multiplication des micro-souverainetés concurrentes, etc. Je crois que la déification du Pouvoir est simplement trop forte chez ces intellectuels "progressistes" du XXe siècle. Le marché libre a toujours été synonyme de chaos chez eux. Ils n'arrivent pas à concevoir que l'ordre légitime naît de la Liberté.
     

     

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