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mai 23, 2026

INFORMATIONS FRANÇAISES - MAI 2026

Sommaire:

A) - Déficit public : la Commission européenne alerte sur une possible dégradation à 5,7 % du PIB en 2027

B) - Interview de Christophe Eoche-Duval : La « folie normative » a désormais son thermomètre et c’est une initiative civique

C) - Emmanuel Macron et le malentendu d’un double quinquennat

D) - Le temps d’une décision… Ou d’une indécision

E) - L’indépendance de la presse ? 175 millions d’euros d’aides de l’État : la grande hypocrisie médiatique

 

 


 

A) - Déficit public : la Commission européenne alerte sur une possible dégradation à 5,7 % du PIB en 2027  

La Commission européenne a publié jeudi 21 mai ses nouvelles prévisions économiques, dans lesquelles elle anticipe un déficit public de la France stable à 5,1 % du produit intérieur brut cette année, avant une remontée à 5,7 % en 2027 en l’absence de mesures correctrices supplémentaires. Ces projections contredisent l’objectif affiché par le gouvernement français, qui espérait ramener le déficit à 5 % dès 2026.

La trajectoire française reste éloignée du seuil de 3 % fixé par le pacte de stabilité européen. La France fait déjà l’objet d’une procédure pour déficit excessif depuis l’été 2024, comme sept autres pays de la zone euro. La Commission doit présenter début juin ses évaluations détaillées des budgets nationaux, ce qui pourrait entraîner des recommandations contraignantes si la réduction du déficit est jugée trop lente.

Le chiffre de 5,1 % pour cette année intègre pourtant le plan d’économies de six milliards d’euros annoncé mi-avril par le Premier ministre Sébastien Lecornu, ainsi que des aides ciblées sur les secteurs les plus exposés à la hausse des prix de l’énergie. L’exécutif bruxellois précise que la projection de 5,7 % pour 2027 est calculée « à politique inchangée », c’est-à-dire sans tenir compte des futures mesures de redressement qui pourraient figurer dans le prochain projet de loi de finances, ni de la prolongation de certaines recettes fiscales temporaires.

La croissance française, elle, a été revue à la baisse, à 0,8 % cette année contre 0,9 % anticipé auparavant. La Commission souligne toutefois que la France résiste mieux que l’Allemagne et l’Italie au choc énergétique lié au conflit au Moyen-Orient, grâce à son parc nucléaire qui limite la dépendance aux énergies fossiles. L’inflation française, qui restait modérée avant l’embrasement régional, devrait atteindre 2,4 % en 2026 avant de redescendre à 1,8 %, un niveau inférieur à la moyenne de la zone euro.

Le Premier ministre Lecornu a maintenu jeudi l’engagement de ramener le déficit sous les 3 % d’ici 2029, tout en annonçant de nouvelles aides pour les entreprises et les ménages touchés par la crise énergétique. Il a insisté sur la nécessité de réaliser des économies en parallèle de ces soutiens, sans donner de détail immédiat sur leur financement. Le gouvernement doit transmettre à Bruxelles, d’ici la fin du printemps, un plan budgétaire pluriannuel crédible, sous peine de voir la procédure de déficit excessif durcie.

La dette publique française dépasse désormais 110 % du PIB et son coût de financement a augmenté avec la remontée des taux d’intérêt. Selon des données de l’Insee, la charge de la dette est devenue le deuxième poste de dépense de l’État, derrière l’éducation nationale.

Antoine

https://multipol360.com/deficit-public-la-commission-europeenne-alerte-sur-une-possible-degradation-a-57-du-pib-en-2027/ 

 


 

B) - Interview de Christophe Eoche-Duval : La « folie normative » a désormais son thermomètre et c’est une initiative civique

La NRP a demandé à Christophe Eoche-Duval, haut-fonctionnaire et expert, pourquoi faut-il se féliciter des efforts de mesurer la « folie normative » très franco-française, avec l’annonce du bilan 2025 par Vigienormes.

NRP : Pouvez-vous nous rappeler ce qu’est le baromètre Vigienormes ?

Christophe Eoche-Duval : Ce baromètre (vigienormes.fr) est une initiative de 2025 du think tank Contribuables associés auquel j’ai prêté mon expertise comme spécialiste de la « volumétrie normative ». Je me félicite de cette initiative civique qui montre aujourd’hui qu’une simple association de citoyens engagés fait plus et mieux qu’à la fois le Sénat, l’Assemblée nationale et Matignon. Pourquoi ? Parce qu’aucune de ces trois institutions n’est capable de tenir un baromètre officiel – au moins le mois – ni de la norme en général ni de la norme qu’ils produisent ou sont censés contrôler !

Cette lacune devrait interpeller davantage, dans une démocratie et un État modernes. Y aurait-il une politique publique crédible de lutte contre l’inflation des prix s’il n’avait été pris la décision depuis 1913 de mettre en place un « indice des prix » de plus en plus scientifique et indépendant ? On peut toujours discuter de l’indice des prix de l’INSEE, de son panier retenu, de la manière dont on a l’impression qu’il reflète bien ou imparfaitement ce que ressent la ménagère dans les achats de son caddie. Peu importe. Il existe, et il force à son tour – par sa transparence et son étalon – les efforts en matière de lutte contre l’inflation comme oblige à rendre compte politiquement. S’agissant de la production des normes, il n’y a rien. La « planche à normes » est sans contrôle, presque hors contrôle. On n’a pas encore assez pris conscience, non seulement de l’importance quantitative de la folie réglementaire, mais aussi de son interaction avec la courbe des prélèvements obligatoires et la courbe de l’endettement public. Jusqu’à l’initiative de Contribuables associés avec mon aide, aucun indicateur n’existait jusqu’en 2025 ! Jacques Chirac pouvait alerter en 1995 « trop de lois tue la loi », il exprimait, sans doute, une intuition d’un sentiment d’un « ras le bol » des normes, mais sans preuve, et, surtout, puisqu’il n’y avait pas eu d’indicateur de l’indice des « normes 1995 », à sa sortie du pouvoir en 2007, aucune confrontation de la réalité de ses efforts avec l’indice « 2007 », pour justifier avoir exécuté ses engagements. Les docteurs de la Politique n’ont pas de thermomètre.

NRP : Qu’est-ce qui a changé entre 1995 et 2025 ?

C.E.D : Grâce à la numérisation du Journal officiel (Légifrance), nous disposons maintenant de la preuve scientifique de la volumétrie, puisque tout texte juridique s’écrit forcément en « mots », seul indice fiable. Et les mots, on sait désormais les décompter grâce à vigienormes.

Vigienormes sert donc à rendre public, d’une part, l’évolution chaque mois de 20 codes témoins, qui sont les plus importants pour les administrés ou les entreprises, et, d’autre part, le compteur du volume global du droit national étatique en vigueur.

Ce qui vient de changer le 6 mai dernier, c’est que nous ne pouvions donner jusqu’ici que les données de l’évolution normative mensuelle de 20 codes témoins, c’est déjà un exploit, mais nous ne pouvions qu’avoir l’estimation (pour des raisons algorithmiques complexes sur lesquelles je n’ennuierai pas le lecteur) et non la réalité au mot près de la somme des 77 codes en vigueur et des environ 121 000 textes non codifiés. Désormais, avec Contribuables associés, cette somme vertigineuse est publiée – avant même Matignon – et il est ahurissant : 50 913 374 mots, soit 2828 heures de lectures en continu pour que, « nul n’étant censé ignorer la loi », le citoyen ou l’entreprise ne risque pas d’être en infraction et sanctionné. Un chiffre record auquel moi-même je ne m’attendais pas, qui, sur 2004-2026, aura grimpé à plus de 100 %.

NRP Pourquoi votre étonnement ?

C. E.D : Je pensais qu’on serait davantage autour de 1,8 à 2 % d’inflation entre 2024/2025 car les observateurs constatent qu’à la suite de la dissolution, et du temps venu des « majorités relatives » (ou comme on préfère des « majorités absolues impossibles »), la production de lois ralentit. Faute de trouver des majorités suffisantes. Par voie de conséquence, le nombre de décrets d’application des lois ralentit, tout va ensemble. Mais finalement, l’inflation définitive de 2,72 % montre, au contraire, que la dynamique, malgré le contexte, ne freine pas. Deux raisons. Ancien marin, je l’illustre par cette première image. Si le porte-avions Charles de Gaulle décide de stopper les machines, on dit qu’il continue d’avancer « sur son erre » sur plusieurs milles. Pour le « freiner », il faut battre en retraite. C’est la même chose pour les normes : le volume est tel que la technocratie a de quoi continuer à l’auto-alimenter. Qu’est-ce que cela aurait été si le gouvernement Attal, Barnier et Lecornu avait continué, comme par le passé, à jouir de majorités législatives « presse-bouton » acceptant tout ce qui leur est soumis au vote ?! Seconde raison que mes travaux ont démontrée : le paradoxe des années 2000 est moins de textes, mais des textes de plus en plus « bavards ». L’un compense l’autre, en mal.

Force est de le constater, il n’y a aucune volonté politique de baisser la pression normative. D’ailleurs, je mets au défi le Premier ministre de citer une instruction ou une circulaire adressée à ces ministres et à ses administrations depuis le 9 septembre 2025 de réduire la pression, en abrogeant significativement des normes inutiles, bureaucratiques, coûteuses et en le prouvant par une baisse mesurable, avant et après. Il y a un discours de façade sur la « simplification » administrative, ce discours de façade ressort de ce que j’appelle une forme de « clientélisme anti-normatif ». De Chirac à Macron en passant par le « choc de simplification » de Hollande, on surfe sur l’impopularité des normes pour faire croire qu’on va s’en occuper. Du bout des doigts, sans indicateur de reporting, s’empilent des projets décousus de fil rouge, à pure communication politique : tel le projet de loi « simplification de la vie de l’entreprise », encore encalminé à cause du refus du gouvernement de laisser la main au Parlement sur la simplification des « ZFE-m », comme tel le projet « simplification des normes des collectivités territoriales », qui vient d’être déposé, qui a déjà fait sourire l’AMF. Ces projets rabotent le micro du millimètre du roc de la montagne normative.

NRP : Quelles conséquences tirez-vous d’un point de vue de science politique ?

C.E.-D : Ce qui arrive à notre pays est particulièrement grave et inquiétant. L’ensemble de la littérature comparée accrédite une exception française. Grande-Bretagne, Allemagne, Pays-Bas feraient plus et mieux que nous en réduction de leur pression normative. Or ils ont les mêmes contraintes que nous (excepté la Grande-Bretagne) des normes européennes. La question européenne n’est donc pas uniquement la faute de la folie normative française. Cette folie normative a deux conséquences : elle entraîne des charges pour les entreprises et décourage l’entrepreneuriat, fait peser des contraintes sur la liberté d’action des administrés et même prend un caractère illibéral, engendre des charges administratives pour l’État et les collectivités locales, coûts qui se traduisent à leur tour par une baisse de compétitivité et une hausse des prélèvements obligatoires. Lesquels à leur tour se traduisent par de l’endettement public, quand – et à cause des normes pénalisant l’activité – il faut recourir à l’emprunt pour maintenir le « train de vie » de l’État, plutôt que la baisse des dépenses publiques. Tout est lié. C’est un cercle vicieux. Si demain, en 2027, on vient nous dire : « Je m’attaquerai à la dette publique », sans s’attaquer à la courbe de l’inflation des normes, je mets en garde contre le caractère soit mensonger soit irréaliste de cette promesse électorale. Baisser la folie normative, et non « simplifier » ou « ripoliner » les codes, doit être une des priorités publiques nᵒ Pour recouvrer d’abord la maîtrise démocratique de la création de norme, dans un pays largement devenu une « technocratie à mode électif », et ensuite des marges de compétitivité économique.

Je n’attends qu’une chose : que le Parlement « nationalise » vigienormes, cela voudrait dire – au-delà de l’hommage rendu à ce site de contribuables associés – qu’enfin l’État commence à s’engager sur des objectifs chiffrés de freiner, réduire, supprimer, alléger des normes. Je crois à l’objectif de réduction de 25 % de ces 50 millions de mots sur un quinquennat. Sinon, à la fin 2032, on fêtera les 100 millions ? L’URSS en a rêvé, la France l’aura fait.

https://nouvellerevuepolitique.fr/la-folie-normative-a-desormais-son-thermometre-et-cest-une-initiative-civique/



 

C) - Emmanuel Macron et le malentendu d’un double quinquennat

Il reste un an avant que la France ne se donne un successeur à Emmanuel Macron. Une longue année que l’actuel président entendra sans doute mettre à profit pour parfaire l’image qu’il entend laisser à l’histoire de son double quinquennat.


En Afrique, d’Alexandrie à Nairobi, le chef de l’État a voulu valoriser son action à l’international, et démontrer que dans un contexte de reflux de l’influence française sur le grand continent la France gardait sa capacité d’attractivité tout en étant à l’écoute des aspirations identitaires des jeunes Africains. À voir pour la première, quand la façon dont le Président théorise les secondes pose un problème fondamental à la conception qu’il se fait de l’appartenance commune à notre Nation. Lorsqu’il affirme que l’on peut être tout à la fois à 100 % français, et se réclamer tout autant et avec autant d’engagement d’une autre fidélité, Emmanuel Macron mélange la question de la citoyenneté avec celle des origines, sous couvert de la défense de la binationalité qui, au demeurant, ne constitue qu’une partie du problème qu’il entend traiter. Pour autant, Emmanuel Macron boucle en quelque sorte sa boucle, lui qui, candidat en 2017, se faisait le chantre des communautés dans un discours de campagne à Marseille, et qui, à Lyon, toujours dans sa conquête de l’Élysée, niait l’existence d’une culture française. S’il est un domaine où l’hôte élyséen, en dépit de nombreux “allers-retours”, aura néanmoins marqué une forme de relative constance, c’est bien celui de sa conviction que la France a vocation à devenir un “ hub” où les identités transitent et in fine acculturent la citoyenneté à une vision communautariste de la cité. Après des décennies de dérégulation migratoire, accélérée par des jurisprudences contraignant toujours plus les politiques de maîtrise et de contrôle, les Français ne l’avaient certainement pas élu pour qu’il acte le décès de leur modèle universaliste de citoyenneté, au travers d’une sémantique objectivant le communautarisme et dévitalisant encore plus qu’il ne l’était déjà le paradigme assimilationniste. En quelque sorte, le Président aura répondu à une question qui ne lui était pas posée, ou dans tous les cas qui ne lui était pas posée dans ces termes, prenant par ses propos le parti d’une pensée “postcoloniale“” orthogonale de notre forge républicaine.


Le moteur de sa victoire électorale était principalement porté par le crédit dont il jouissait dans le domaine économique : les enjeux de relance de la croissance, de gestion des finances publiques, de défense de l’initiative et du tissu entrepreneurial constituaient au demeurant à ses yeux les facteurs-clés pour combattre les logiques d’assignation qu’il dénonçait à juste titre. À quelques mois d’une échéance présidentielle capitale, les indicateurs après 10 années de macronisme sont, hélas, en berne : un déficit public de près de 6 % et une dette publique de 122 % du PIB, un service de celle-ci en hausse, un risque non négligeable de récession, un record de près de 70 000 faillites d’entreprises sur douze mois, une pression inflationniste persistante et un retour du chômage à plus de 8 %… Le marqueur existentiel des forces de gouvernement qu’il entendait incarner, c’est-à-dire l’alliage du réalisme et de la compétence, est en fin de quinquennat collisionné par un bilan dont ses opposants tant à droite qu’à gauche ne manqueront pas de souligner le passif. Ce faisant, le bloc centriste qu’il a fait tenir non sans habileté toutes ces années est lui-même profondément affecté par un inventaire dont tous les candidats probables de son camp apparaîtront, de Monsieur Philippe à Monsieur Attal, comme solidairement comptables…


Tout le malentendu de la présidence Macron n’aura-t-il pas dès lors été de cocher les cases d’un agenda dont la Nation n’exigeait pas la mise en œuvre quand le mandat qu’il avait reçu des Français, redresser notre économie pour restaurer la puissance française et affermir notre modèle républicain, sera non seulement resté lettre morte mais plus encore aura conduit à une aggravation de la situation ? L’année préélectorale dans laquelle nous sommes d’ores et déjà entrés ne suffira pas à effacer cette impression d’un “en même temps“ inversé où Emmanuel Macron aura fait ce que le peuple n’exigeait pas de lui et oublié de répondre à ce que les Français attendaient principalement de son exercice du pouvoir ainsi que de ses politiques publiques. Plus qu’un malentendu : un détournement de la mission qui lui avait été confiée…

Arnaud Benedetti

Ancien rédacteur en chef de la Revue politique et parlementaire, Arnaud Benedetti est professeur associé à Sorbonne-Université, essayiste et spécialiste de communication politique. Il intervient régulièrement dans les médias (Le Figaro, Valeurs actuelles, Atlantico, CNews, Radio France) pour analyser les stratégies de pouvoir et les mécanismes de communication. Parmi ses ouvrages figurent Le Coup de com’ permanent (Cerf, 2018), Comment sont morts les politiques ? Le grand malaise du pouvoir (Cerf, 2021), ainsi qu’Aux portes du pouvoir : RN, l’inéluctable victoire ? (Michel Lafon, 2024). Ses travaux portent sur les transformations du discours public et les évolutions de la vie politique française.

https://nouvellerevuepolitique.fr/emmanuel-macron-et-le-malentendu-dun-double-quinquennat/ 

 


 

D) - Le temps d’une décision… Ou d’une indécision

« Cet échec reste pour moi une blessure profonde. Elle a beau se refermer, elle laisse toujours une cicatrice ».
 IREF: https://contrepoints.org/bruno-le-maire-pretend-vouloir-chasser-la-dette-publique-mais-son-bilan-budgetaire-est-desastreux/

Ainsi parle Bruno Le Maire, prolixe écrivain, ex-Ministre quasi-indéboulonnable de l’Économie et des Finances de Jupiter, dans son dernier récit au titre évocateur, Le temps d’une décision[1]. Ainsi, avons-nous rendez-vous avec l’Homme, sa passionnante vie, la Grande Histoire qu’il fait et la Petite Histoire dont il est la malheureuse victime, tout au long de ces trois cents pages de ce récit à vous couper le souffle. Comme toujours, avant d’appréhender la substance de son dernier opus magnum, il est essentiel de rappeler le parcours exceptionnel de ce brillant homme politique, rarement effleuré par le doute cartésien. Une fois levé le voile sur ce destin hors-normes, nous sommes en mesure d’apprécier la densité de ce brillant récit d’expert es-politique intérieure et extérieure qu’il est manifestement, contre vents et marées. Enfin, nous pourrons porter un jugement sur ce brillant exercice de style qui s’apparente à maints égards à un bibelot d’inanité sonore.

Qui est Bruno Le Maire ? Un brillant homme politique bardé de certitudes

Bruno Le Maire, né le 15 avril 1969 à Neuilly-sur-Seine, est un homme politique et écrivain français. Normalien et énarque (sorti au Quai d’Orsay où il ne fait qu’un passage éclair et remarqué), il est directeur de cabinet du Premier ministre Dominique de Villepin entre 2006 et 2007, puis est élu député sous la bannière de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) dans l’Eure à partir de cette dernière année.

Il occupe les fonctions de secrétaire d’État aux Affaires européennes de 2008 à 2009, puis de ministre de l’Agriculture pendant près de trois ans au sein des deuxième et troisième gouvernements de François Fillon. Il est de nouveau élu député en 2012, et brigue sans succès la présidence de l’UMP en 2014 face à Nicolas Sarkozy. Il se présente à la primaire de la droite et du centre en vue de l’élection présidentielle de 2017, et obtient 2,4 % des voix. En 2017, il devient ministre de l’Économie dans le premier gouvernement Philippe, sous la présidence d’Emmanuel Macron. Son portefeuille est élargi aux Finances le mois suivant, dans le second gouvernement Philippe, puis à la Relance dans le gouvernement Castex. En 2022, après la réélection d’Emmanuel Macron, il reste à Bercy avec l’intitulé « ministre de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle et numérique », dans le gouvernement Borne ; il est reconduit en 2024 dans le gouvernement Attal. Sa principale réforme durant cette période est la loi relative à la croissance et la transformation des entreprises (dite « loi PACTE »), adoptée en 2019.

Après son départ du gouvernement français en 2024, il commence à enseigner les politiques publiques et la géopolitique à l’université de Lausanne. Alors qu’il a été ministre de l’Économie et des Finances pendant plus de sept ans, un record, il devient le ministre le plus éphémère de la Ve République en devenant ministre des Armées dans le gouvernement Lecornu I durant à peine une journée en octobre 2025[2].

De ce brillant parcours exceptionnel, Bruno Le Maire en tire une analyse de notre monde et de notre France ! Une authentique histoire française qu’il nous relate dans son dernier ouvrage

Qu’écrit Bruno Le Maire ? Un brillant récit d’expert es-politique intérieure et extérieure

Le moins que l’on soit autorisé à dire est que Bruno Le Maire a une excellente plume. Nul ne le conteste. Il dispose également d’indéniables talents de portraitistes des grands de ce monde qu’il fréquente régulièrement au cours de ces dernières années avant qu’il ne quitte, bien malgré lui, les allées du pouvoir et les ors de la République. Nul ne le met en doute. Il nous narre par le menu ses rencontres avec des quidams à Chamonix, à Dax et dans d’autres villes de France et de Navarre. Nul ne met en doute sa sincérité d’élu proche du peuple. Il pose un diagnostic pertinent sur notre société : « La décision est l’essence de la politique. Elle est devenue le talon d’Achille des démocraties ». Nul ne peut critiquer sa capacité de jugement.

Son récit est parfaitement structuré autour de quelques idées simples qu’il expose clairement en introduction de son opus magnum (Qui décide ? Comment ?) qu’il présente à jet continu sur les plateaux de télévision où il semble tout à fait à l’aise.

Au titre du Thème I, il se livre à un panorama exhaustif du monde d’aujourd’hui à travers un exposé détaillé de l’évolution des relations internationales de 2003 à 2025 : « l’aube carnivore » ; le « panthéon noir » ; le « labyrinthe technologique » ; la relation entre pouvoir et de l’argent et les sociétés secrètes que sont Davos, le Bilderberg, le Vatican. Le tableau est ainsi planté. Bruno Le Maire peut alors dérouler son raisonnement dans ses deux thèmes suivants.

Sous le titre du Thème II, après un détour par Ligardes dans le Gers, notre grand homme nous rappelle les trois actes de la grande paix avec les illusions de la Fin de l’histoire chère à Francis Fukuyama après la chute du Mur de Berlin critiquées par Samuel Huntington avec son Choc des civilisations ; la proie facile européenne, la machine technocratique tournant à vide ; l’éclipse et l’impuissance européenne. Le jugement est sans concession tant tout va mal en ce bas monde.

Suivons le fil de sa pensée et de sa plume pour mesurer le fossé existant entre la théorie et la pratique !

Que retenir de ce brillant exercice de style ? Un bibelot d’inanité sonore

S’il est un parfait analyste de la vie politique française et de la scène internationale, Bruno Le Maire est un piètre prévisionniste clairvoyant. S’il excelle dans les descriptions de l’Histoire passée qu’il émaille de très nombreux souvenirs personnels à l’intérêt limité, son sens de la prospective apparait aujourd’hui comme une asymptote de zéro. À plusieurs reprises, notre homme reconnait, aujourd’hui, implicitement ou explicitement, ses erreurs d’appréciation passées.

Sur le plan extérieur, le défenseur de l’Union européenne qu’il fut, émet de vives réserves sur son fonctionnement. Bonne dans la défense, elle est défaillante dans l’attaque. Mais, nous n’avons encore rien vu. Nous découvrons, sidérés, qu’à Bruxelles, ce que lui dit l’un de ses homologues étrangers : « Nous sommes ici pour échanger, pas pour décider ». Nous apprenons, avec stupeur, que « L’Union européenne et la France ont brutalement en partie de leur puissance en ratant la révolution numérique ». Et, le reste est à l’avenant. On en apprend plus sur le fonctionnement de l’Europe en ouvrant ses oreilles et en écarquillant ses yeux qu’en découvrant la prose le mairienne. Ceux qui, hier, osaient émettre la moindre critique sur la machine à normes bruxelloise étaient immédiatement cloués au pilori pour nationalisme, souverainisme et autres quolibets du même acabit. Auraient-ils eu raison trop tôt ? Auraient-ils fait preuve de bon sens, qualité qui fait tant défaut à notre normalien-énarque ? Même chose pour le multilatéralisme, mantra de la diplomatie jupitérienne, à propos duquel notre vedette hors-pair écrit : « … le chuchotement des enceintes multilatérales … les institutions multilatérales, empêtrées dans la lenteur de leur processus de décision et dans la complexité de leur organisation … ». En un mot comme en cent, vénérée hier avec dévotion, la gouvernance mondiale et européenne est aujourd’hui vouée aux gémonies. Dont acte.

Sur le plan intérieur, le réquisitoire de notre technocrate de haut-vol est sans appel sur le fonctionnement de la « monarchie présidentielle », version Jupiter qu’il a servi fidèlement aussi longtemps. Tout y passe dans ce registre tout au long du Thème III. Après un coup de chapeau à la « Grande Nation » dont il est fier, il se livre à une charge brutale contre la manie des gouvernements pléthoriques ; l’omnipotence et le poids de l’administration ; la vénération de la norme ; de la mécanique de la dette ; l’obsolescence du modèle économique français ; le monarque républicain (il propose, lui qui en a été le serviteur fidèle, la fin de la « monarchie présidentielle »[3]) ….

Sa pensée est parfaitement résumée quand il écrit que : « Nous avons en France un art consommé de créer des querelles sur des prétextes (futiles) pour éviter des débats sur nos problèmes (réels) ». Pourquoi n’en a-t-il rien dit et n’a-t-il pas démissionné lorsque le déficit des finances publiques se creusait d’une manière inquiétante ? Il ne le pouvait pas pour ne pas quitter le navire qui sombrait. Et, il ne le regrette pas. Comme aimait à le rappeler, Jean-Pierre Chevènement : « Un ministre, ça ferme sa gueule ; si ça veut l’ouvrir, ça démissionne ». Bruno Le Maire a fermé sa gueule et n’a pas démissionné. Bonjour le courage de cet homme orgueilleux au point de courber l’échine pour un maroquin ministériel, voire Premier ministériel (projet avorté) qui flatte son tout à l’égo.

Sa démonstration constitue un morceau d’anthologie de la pleutrerie de notre technocratie qui ne veut pas dire ce qu’elle voit mais que le monde entier nous envie.

Courage fuyons !

« La politique est une question de mots. Qui trouve les mots gagne la partie et donne la possibilité de décider ». Comment mieux résumer la pensée profonde de notre romancier à succès régulièrement publié chez le prestigieux éditeur, Gallimard que ne le fait Bruno Le Maire, ex-diplomate, ex-conseiller de ministre, de Premier ministre, lui-même ministre à plusieurs reprises et, aujourd’hui, en quête d’un improbable avenir hexagonal ? On l’aura compris. Avec Bruno, c’est du sérieux ! L’homme ne doute de rien. De ses multiples talents d’universitaire (ENS et ENA), d’érudit, d’écrivain, de diplomate, d’éminence grise sous divers Présidents, d’homme politique à l’échine souple, de futur Président de la République, d’homme de conviction, d’homme qui appelle à décider mais qui ne décide pas lorsqu’il le faudrait. Le lecteur l’aura compris. Nous ne lui conseillons pas la lecture de ce roman de guerre dénué d’épaisseur stratégique que nous serions en droit d’attendre de lui. En dernière analyse, le temps d’une décision ressemble à s’y méprendre à celui d’une indécision.

[1] Bruno Le Maire, Le temps d’une décision, Récit, Gallimard, 2026.

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Bruno_Le_Maire

[3] Marie Pouzadoux, Bruno Le Maire plaide pour la fin de la « monarchie présidentielle », Le Monde, 28 avril 2026, p. 9.

https://lediplomate.media/tribune-le-temps-dune-decision-ou-dune-indecision/

 E) - L’indépendance de la presse ? 175 millions d’euros d’aides de l’État : la grande hypocrisie médiatique 

Une « indépendance » payée par le peuple pour enrichir les milliardaires

Ils se présentent comme les gardiens farouches de la liberté d’expression. Ils dénoncent les « ingérences » et les « pressions du pouvoir ». Ils se drapent dans le noble manteau de l’indépendance journalistique. Pourtant, en 2024, la presse française a encaissé 175,2 millions d’euros d’aides directes de l’État. Argent public, donc argent du contribuable.

Et qui en profite le plus ? Les groupes détenus par une poignée de milliardaires.

L’État français, c’est-à-dire vous et moi, finance grassement les médias contrôlés par les plus grandes fortunes du pays. L’indépendance ? Une vaste blague. La réalité, c’est une dépendance totale aux subventions publiques versées aux empires médiatiques des ultra-riches.

La carte qui dit tout : le « Parti de la Presse et de l’Argent »

La célèbre carte interactive du Monde diplomatique (« Médias français, qui possède quoi ? » – dernière mise à jour décembre 2025) expose sans fard cette réalité explosive.

La quasi-totalité des médias d’information qui « font l’opinion » est entre les mains d’une dizaine de milliardaires et de grands groupes industriels :

Bernard Arnault, Vincent Bolloré, la famille Dassault, Xavier Niel, Patrick Drahi… Le peuple n’a plus voix au chapitre dans les médias qu’il finance pourtant massivement.

Les grands gagnants : des millions pour les empires des milliardaires

Comme l’a révélé Jules Torres dans Le JDNews du 17 mai 2026, les chiffres officiels du ministère de la Culture (publiés en 2025 pour l’année 2024) sont édifiants :
  • Le Parisien / Aujourd’hui en France (Bernard Arnault, première fortune mondiale via LVMH) : 12,2 millions d’euros.
  • Le Figaro (famille Dassault) : 9,9 millions d’euros.
  • Le Monde et ses satellites (contrôlé par Xavier Niel et associés) : 7,8 millions d’euros.
  • Libération (Patrick Drahi) : 6,6 millions d’euros.
  • Ouest-France et d’autres grands groupes : plusieurs millions chacun. 

Au total, 527 titres ont touché ces aides, mais ce sont les grands groupes des milliardaires qui raflent la mise. Comme le soulignent régulièrement Acrimed, Oxfam et d’autres observateurs, plus de la moitié des aides profite à six ou sept grands groupes détenus par ces mêmes ultra-riches. Le contribuable modeste paie pour que les milliardaires puissent continuer à façonner l’opinion publique.

Une dépendance qui tue toute vraie liberté

Comment parler d’indépendance quand l’essentiel des revenus de nombreux titres vient directement de Bercy ?

Ces aides (pluralisme, diffusion, modernisation) sont censées préserver la diversité. En réalité, elles créent une chaîne de dépendance : les médias critiquent mollement le pouvoir… tant que les chèques continuent d’arriver. Pendant ce temps, les Français voient leurs impôts servir à subventionner des journaux qui souvent les méprisent, les traitent de « populistes » ou ignorent volontairement leurs préoccupations (immigration, pouvoir d’achat, insécurité). C’est le même schéma que pour les ZFE, les mariages sous OQTF ou le remplacement de population : on impose une narrative, et on finance ceux qui la relaient.

Le peuple finance ses propres chaînes

Le scandale est total. L’État prend l’argent des contribuables – artisans, ouvriers, familles modestes – pour le reverser aux empires médiatiques de milliardaires qui, par ailleurs, ne payent pas toujours leur juste part d’impôts ou délocalisent leurs profits. La carte du Monde diplomatique le montre noir sur blanc :

la presse n’est plus un contre-pouvoir, elle est devenue un outil de pouvoir entre les mains d’une oligarchie. Et c’est le peuple qui règle l’addition.

Le moment de vérité

175 millions d’euros par an. Voilà le vrai prix de cette prétendue indépendance. Le jour où ces aides seront supprimées ou strictement réservées à des médias réellement indépendants du pouvoir de l’argent, on verra enfin qui tient debout par ses seules ventes… et qui s’effondre comme un château de cartes. 

Le peuple n’est plus dupe. Il voit la connivence, il voit les biais, il voit les silences complices. Et il en a assez de financer une presse qui le regarde de haut tout en vivant à ses crochets. La vraie indépendance ne naîtra pas des subventions de l’État aux milliardaires. Elle naîtra quand les médias devront enfin choisir : servir le peuple… ou continuer à servir ceux qui les achètent. Le contribuable attend ce jour avec impatience.

https://multipol360.com/lindependance-de-la-presse-175-millions-deuros-daides-de-letat-la-grande-hypocrisie-mediatique/

 

 

mars 05, 2026

Presse française obsolète sous perfusion et son histoire (94 millions d'euros d'aides directes. 84 millions d'aides indirectes.2023)

La presse française sous perfusion : une dépendance vieille de plus de 2 siècles

94 millions d'euros d'aides directes. 84 millions d'aides indirectes. 809 titres aidés. Et ce n'est que l'année 2023. En France, on ne subventionne pas la presse. On la maintient en vie.

Le système des aides à la presse est un monument national. Pas un monument historique — ceux-là, on les laisse se dégrader tranquillement (demandez au Louvre). Non, un monument administratif : des dizaines de dispositifs empilés sur plus de deux siècles, chacun créé pour répondre à une urgence qui a depuis disparu, et qu'aucun gouvernement n'a jamais eu le courage de supprimer.
 

 
Résultat : en 2023 (chiffres les plus récents), l'État français a versé 278 millions d'euros à la presse écrite — 194 millions en aides directes et 84 millions en aides indirectes (dont TVA à 2,1 %). Pour donner une échelle : c'est l'équivalent de ce que la France dépense pour construire 4 000 places de prison alors que les établissements pénitentiaires affichent un taux d'occupation de 123 %. C'est plus de la moitié du budget informatique de toute la Justice française (209 M€). Et c'est surtout un système que personne ne comprend, pas même ceux qui en bénéficient.
Décortiquons.

1796 : tout commence par un facteur

La plus ancienne aide à la presse remonte au Directoire. En 1796, la loi du 4 thermidor an IV accorde à la presse un tarif postal privilégié. L'idée est simple : pour que les citoyens s'informent, il faut que les journaux circulent. La Poste prendra en charge une partie du coût.
Napoléon supprime le dispositif — il n'était pas homme à subventionner ses critiques. Il est rétabli en 1930. Depuis, la presse paie moins cher que vous pour envoyer du papier par la poste. En 2023, cet avantage tarifaire représentait 181 millions d'euros par rapport au tarif postal universel (chiffre 2024, dernière estimation disponible).
Deux cent vingt-huit ans plus tard, à l'ère du numérique, de l'information instantanée et des newsletters par e-mail, l'État continue de subventionner l'acheminement physique de journaux papier par des facteurs en camionnette. Le monde a changé. Le tarif postal, non.

Début du XXe siècle : la TVA super réduite

Deuxième couche du millefeuille : la fiscalité. Au début du XXe siècle, l'État accorde à la presse un taux de TVA réduit. Aujourd'hui fixé à 2,1 % (contre 20 % pour le taux normal), ce « super taux réduit » est le plus bas de toute l'économie française. Seuls les médicaments remboursables bénéficient d'un taux aussi favorable.
Coût pour l'État en 2023 : 60 millions d'euros de dépense fiscale (estimation Bercy, en baisse par rapport aux 150 millions estimés en 2022 après un changement de méthode de calcul — ce qui en dit long sur la fiabilité de ces chiffres).
Ce taux s'applique à toute la presse — le quotidien d'information générale comme le magazine de mots croisés, le journal satirique comme le titre people. Aucune conditionnalité. Aucun critère de qualité. C'est la définition même de l'arrosage.

Années 1970 : naissance des aides directes

Troisième strate. Les difficultés économiques de la presse quotidienne justifient, à partir des années 1970, la création d'aides directes gérées par le ministère de la Culture. L'idée originelle est ciblée : soutenir les quotidiens nationaux d'information politique et générale (IPG) dont le modèle économique ne permet pas d'attirer suffisamment de publicité. On pense à L'Humanité, à La Croix, à Libération — des journaux porteurs d'une ligne éditoriale forte, que le marché publicitaire ne suffit pas à financer.
Le principe est défendable : le pluralisme de la presse est un objectif constitutionnel (article 34 de la Constitution). Si le marché ne le garantit pas, l'État intervient.
Mais le principe, comme souvent en France, a été progressivement étendu jusqu'à perdre tout sens.

L'empilement : de l'aide ciblée à l'usine à gaz

À partir de 1986, les aides se multiplient :
L'aide aux quotidiens nationaux à faibles ressources publicitaires (1986). Créée pour les quotidiens nationaux IPG dont la publicité représente moins d'un certain pourcentage des recettes. En 2023 : 10,4 millions d'euros pour 7 titres. C'est l'aide historique, la plus légitime sur le plan du pluralisme. La Croix en est le premier bénéficiaire avec 3 millions d'euros au seul titre du pluralisme — sur un total de 9,3 millions d'aides tous dispositifs confondus.
L'aide aux quotidiens régionaux à faibles ressources de petites annonces. Oui, vous avez bien lu : une aide compensant la baisse des petites annonces. Celles que Le Bon Coin a rendues obsolètes il y a quinze ans. En 2023 : 1,4 million d'euros pour 12 titres, dont Presse Océan et La Dordogne Libre. On subventionne un modèle économique qui n'existe plus.
L'aide aux publications nationales à faibles ressources publicitaires (PFRP). Extension aux magazines. En 2023 : 4 millions d'euros pour 55 titres — Politis, Pèlerin, Causette... Le périmètre s'élargit.
L'aide au pluralisme de la presse périodique régionale et locale (PPR). En 2023 : 1,47 million d'euros pour 232 titres de presse hebdomadaire régionale. Le saupoudrage atteint son apogée : 1,47 million divisé par 232 titres = 6 300 euros en moyenne par titre. On ne finance plus le pluralisme. On distribue des pourboires.
L'aide au pluralisme des titres ultramarins (2021). 2 millions d'euros, 10 publications.
L'aide aux services de presse en ligne (2022). Extension au numérique. 4 millions d'euros pour 58 titres, dont Contexte, Huffington Post, Blast-info. L'aide la plus récente — et la preuve que le système ne sait que s'étendre, jamais se réformer.
Le fonds de soutien aux médias d'information sociale et de proximité (FSMISP, 2016). 1,9 million d'euros pour 131 médias — webTV locales, newsletters citoyennes, webradios associatives.
Au total, rien que pour le « pluralisme » : 22,7 millions d'euros en 2023, distribués à 374 titres via 7 dispositifs différents. Sept guichets pour un même objectif. Sept critères d'éligibilité. Sept commissions. Sept processus administratifs. L'efficacité à la française.

Les aides au transport et à la diffusion : 133 millions d'euros pour livrer du papier

C'est le poste le plus massif et le moins débattu.
En 2023, l'État a consacré 133 millions d'euros au transport et à la diffusion de la presse :
  • Aide à la distribution de la PQN-IPG : 27 millions d'euros pour 9 titres. C'est cette aide qui explique les 11,8 millions d'euros perçus par Aujourd'hui en France (Le Parisien), premier bénéficiaire toutes aides confondues avec 12,4 millions d'euros.
  • Aide à l'exemplaire posté : 73,3 millions d'euros pour 334 titres. C'est ici que Télérama explose les compteurs : 5,25 millions d'euros d'aide au postage seul, ce qui en fait le 8e titre le plus aidé de France — davantage que Sud Ouest, Le Progrès ou La Dépêche du Midi. Un magazine TV subventionné à hauteur de 5,5 millions d'euros.
  • Aide à l'exemplaire porté : 32,6 millions d'euros pour 149 titres, en remplacement de l'ancienne aide au portage (24 millions). Budget renforcé, périmètre élargi.
Fait notable : en 2023, la nouvelle aide à l'exemplaire posté/porté a remplacé l'avantage tarifaire postal en tant qu'aide indirecte. Ce qui était caché dans les comptes de La Poste devient une aide directe visible. Conséquence : le nombre de titres aidés bondit de 446 en 2022 à 809 en 2023. L'aide n'a pas augmenté — elle est devenue visible. Ce qui pose la question : que cachait-on avant ?

Le FSDP et les aides à l'investissement : 19 millions d'euros

Le Fonds stratégique pour le développement de la presse (FSDP), créé en 2012, cofinance des projets de transition numérique et écologique. En 2023 : 7,9 millions d'euros (via le FSDP proprement dit) au sein d'une enveloppe globale de 19,1 millions pour la modernisation.
On y trouve des bourses d'émergence de 50 000 euros pour des revues naissantes, du soutien à l'IA éditoriale, de la modernisation de kiosques. C'est l'aide la moins contestable sur le principe — à condition d'admettre que l'État est légitime à décider quels projets éditoriaux méritent de l'innovation et lesquels n'en méritent pas.

L'aide papier : 30 millions d'euros exceptionnels devenus permanents

En 2023, une aide exceptionnelle de 30 millions d'euros est créée pour compenser la hausse du coût du papier liée à la guerre en Ukraine. 504 publications en bénéficient — dont 307 qui ne recevaient aucune aide auparavant.
Le mot « exceptionnel » est savoureux. En France, les aides exceptionnelles ont une durée de vie supérieure à celle des gouvernements qui les créent.

Le palmarès : qui touche quoi ?

Les aides sont versées titre par titre, mais la réalité économique se lit par groupe de presse. Quand Le Monde, Télérama, Courrier International et La Vie appartiennent au même actionnaire, c'est le groupe qu'il faut regarder.
Voici le top 24 des groupes de presse les plus aidés en 2023, toutes aides directes et filières confondues :
 




 
Quelques observations qui piquent :
Les Échos-Le Parisien, en incluant Paris Match, propriété de LVMH (Bernard Arnault, première fortune mondiale), arrive en tête avec 20,2 millions d'euros — dont 12,7 millions d'aide filière seule. L'homme le plus riche de la planète perçoit la plus grosse enveloppe d'aides à la presse de France.
Le Groupe Le Monde touche 19 millions d'euros. Ce total agrège Le Monde, Télérama (5,5 M€ à lui seul), Courrier International, La Vie, L'Obs. Le journal de référence de la gauche intellectuelle est aussi le deuxième bénéficiaire des aides publiques. Le Monde affiche un résultat net de 11,3 M€ en 2024 et perçoit 19 M€ d'aides. Autrement dit, sans les aides, le groupe serait déficitaire de 8 millions d'euros. Le bénéfice revendiqué depuis 2016 « sans discontinuer » est intégralement financé par l'État. Quand Louis Dreyfus et Jérôme Fenoglio écrivent que cette rentabilité est « le socle de notre indépendance », c'est une indépendance sous perfusion publique.
SIPA Ouest-France est déficitaire en 2024 malgré 14,6 M€ d'aides. Le CA du groupe (560 M€ en 2022) est le plus élevé de la presse française, mais le modèle papier (83 % du CA) rend le groupe structurellement vulnérable.
EBRA (Crédit Mutuel) — Le Dauphiné Libéré, L'Est Républicain, les DNA, Le Progrès, le Républicain Lorrain, le Bien Public, le Journal de Saône-et-Loire — touche 12,7 millions d'euros. Un groupe bancaire mutualiste est le quatrième bénéficiaire des aides à la presse.
La Croix, journal catholique du groupe Bayard Presse, touche 9,3 millions d'euros. C'est de loin le titre le plus subventionné par exemplaire diffusé, avec 3 millions de pluralisme, 1,4 million de portage et 4,3 millions de postage.
L'Humanité, organe historique du PCF, perçoit 6,6 millions d'euros — dont 2,9 millions de pluralisme et 5,6 millions d'aides directes au total. L'aide au pluralisme a été inventée pour des titres comme celui-ci. Mais le tirage ne cesse de baisser.
Télérama, un magazine de programmes TV appartenant au groupe Le Monde, reçoit 5,5 millions d'euros — presque intégralement en aide au postage (5,25 M€). Plus aidé que Le Progrès, quotidien régional de 600 000 lecteurs.
CMA-CGM, armateur et troisième fortune de France (Rodolphe Saadé), perçoit 2 millions d'euros pour La Provence. Artémis (François-Henri Pinault, Kering), 2,7 millions pour Le Point.
Le Canard Enchaîné : 1,14 million d'euros, exclusivement en aide au postage. Aucune aide au pluralisme. Le journal satirique reste le titre le plus « propre » du système — mais il y participe quand même.

Les aides indirectes : les 84 millions invisibles

Au-delà des 194 millions d'aides directes, la presse bénéficie de 84 millions d'euros d'aides indirectes en 2023 :
  • TVA « super réduite » à 2,1 % : 60 millions d'euros de dépense fiscale estimée.
  • Exonérations fiscales pour les diffuseurs, vendeurs-colporteurs et porteurs : 24 millions d'euros.
Ces aides sont par nature invisibles — elles n'apparaissent dans aucun tableau, aucune liste nominative. La presse en bénéficie sans condition. Un magazine de décoration intérieure a le même taux de TVA que L'Humanité.

Ce qui est obsolète en 2026

Passons en revue les dispositifs qui n'ont plus de justification en 2026 :
Les tarifs postaux préférentiels (1796). L'État subventionne l'envoi physique de papier dans un monde où l'information circule instantanément par voie électronique. En 2024, ces tarifs représentaient encore 181 millions d'euros de manque à gagner pour La Poste. C'est l'équivalent de 2 000 emplois de facteurs financés pour distribuer un support en déclin structurel (le tirage de la PQN a baissé de 64 % entre 2000 et 2021).
L'aide aux quotidiens à faibles ressources de petites annonces. Le marché des petites annonces a migré en ligne il y a plus de quinze ans. Subventionner des journaux parce qu'ils ne vendent plus de petites annonces, c'est comme subventionner des loueurs de VHS parce que Netflix existe.
L'aide au postage des magazines (73,3 M€). Télérama, Paris-Match, Le Point perçoivent des millions d'euros pour que leurs abonnés reçoivent un magazine papier par la poste. Dans un monde où ces mêmes titres ont des sites web, des applications, des newsletters, des podcasts — pourquoi l'État paie-t-il encore le facteur ? L'argument écologique pourrait également être invoqué : quel est le bilan carbone de cette aide ?
La TVA à 2,1 % sans condition. Ce taux s'applique sans distinction entre un journal d'investigation et un magazine de sudoku. C'est une aide aveugle. La conditionner à la qualification IPG ou à des critères de qualité rédactionnelle diviserait le coût par deux et renforcerait le ciblage.

Le vrai problème, le pluralisme à l'ère numérique

La justification constitutionnelle de tout ce système tient en un mot : pluralisme. L'État aide la presse pour que les citoyens aient accès à une diversité de points de vue.
Mais en 2026, le pluralisme ne se joue plus dans les kiosques. Il se joue sur les plateformes. Et c'est là que le système d'aides révèle son angle mort le plus béant.
Les 278 millions d'euros d'aides à la presse en 2023 sont intégralement orientés vers la production et la distribution de contenus. Pas un euro n'est consacré à garantir que ces contenus soient effectivement accessibles aux citoyens dans l'espace numérique.
Or, qu'est-ce qui détermine aujourd'hui si un article est lu ? L'algorithme de X, de Google, de Meta. Des entreprises américaines privées décident, par leurs choix de classement, de modération et de mise en avant, quels contenus atteignent le public français. Le pluralisme ne dépend plus du nombre de titres aidés — il dépend de la visibilité que leur accordent des plateformes sur lesquelles l'État n'a aucune prise.
On peut subventionner 809 titres. Si l'algorithme n'en affiche que 5 dans le fil d'actualité des Français, le pluralisme est un leurre.
Le vrai chantier du pluralisme en 2026 n'est pas de savoir combien de millions l'État verse à Télérama pour ses enveloppes postales. C'est de savoir si un article de La Croix, de L'Humanité ou du Canard Enchaîné a la moindre chance d'apparaître dans le fil d'un citoyen de 25 ans qui s'informe exclusivement sur son téléphone.

Conclusion : perfusion ou réforme ?

Le système des aides à la presse française est le produit de 228 ans d'empilement administratif. Chaque aide a été créée pour répondre à un problème réel. Aucune n'a été supprimée quand le problème a disparu.
Le résultat est un édifice baroque où Aujourd'hui en France (LVMH) touche 12,4 millions d'euros, où Télérama perçoit plus que Sud Ouest, où l'on subventionne des petites annonces qui n'existent plus et des facteurs qui livrent des journaux que personne ne lit.
278 millions d'euros par an. C'est le prix de la tranquillité politique : aucun gouvernement ne veut être celui qui « a tué la presse ». Alors on perfuse. On empile. On complexifie.
📌 La question que personne ne pose : peut-on encore parler de presse libre quand 278 millions d'euros d'aides sont distribués chaque année par l'État ? Quel rédacteur en chef publiera l'enquête qui fâche le ministère de la Culture, sachant que ce même ministère signe le chèque qui boucle son budget ?
 
Sources : Ministère de la Culture, « Éléments de communication — Aides à la presse 2023 » ; Tableau des titres de presse aidés en 2023 (données ouvertes) ; Tableaux 2016-2022 ; Cour des comptes ; Wikipedia, « Aides à la presse en France » ; Ministère de la Culture, « Historique des aides au transport de presse » ; Ministère de la Culture, « Soutien public à la presse ».

https://x.com/j_bg/status/2029494273784103261

 
Libération ENCORE sauvé de la faillite : 
 
le journal - parmi les plus subventionnés de l'État - a reçu un prêt de 17 MILLIONS d'euros de la part du milliardaire Daniel Kretinsky. Il s'agit du QUATRIÈME prêt reçu par le journal en trois ans pour un total de 59 MILLIONS D'EUROS.

 
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