L'UNIVERSITÉ LIBERTÉ

L'UNIVERSITÉ LIBERTÉ

septembre 18, 2016

Actualités/opinions: France - Terrorrisme - Militaire - Jeunesse

Ce site n'est plus sur FB, alors n'hésitez pas à le diffuser au sein de différents groupes, comme sur vos propres murs respectifs. D'avance merci. L'Université Liberté, un site de réflexions, analyses et de débats avant tout, je m'engage a aucun jugement, bonne lecture. Je vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...Merci de vos lectures, et de vos analyses. 

Librement vôtre - Faisons ensemble la liberté, la Liberté fera le reste. 



Il y a parfois des articles pas tristes anti capitalistes

Sommaire:

A) Défense européenne : un terrible aveu d’échec pour François Hollande - Jean-François Lamour - article du Monde « A Bratislava, un sommet européen pour « reprendre le contrôle


B) Marchandisation de la violence stade ultime du capitalisme - L’Orient le jour par Lina Kennouche

C) « Les perdants radicaux », la nouvelle arme de Daech ? - The conversation -  Elyamine Settoul

D) SECURITE INTERIEURE - En matière de sécurité, le sursaut n’a pas eu lieu pour éviter le chao - Figarovox - Thibault de Montbrial

E) GEOPOLITIQUE DE LA CULTURE : « Beaucoup de mineurs sont attirés par l’EI, ça ne date pas d‘aujourd’hui » l’Obs - Céline Rastello

F) Ce califat mystérieux qui fascine tous les djihadistes - Slate - Tincq

G) La France face au terrorisme : quel est l’ennemi ? - Sputnik - Edouard Chanot

H) Ambitions nationales et capacités militaires - ASAF  - La Rédaction

I) La Méditerranée n’est plus une mer occidentale - Proche et Moyen-Orient-Online - Richard Labévière

J) « La salafisation des esprits est en marche » - Le Point - Catherine Golliau





A) Défense européenne : un terrible aveu d’échec pour François Hollande


Aujourd’hui, au sommet de Bratislava, censé relancer l’Europe après le Brexit, François Hollande a déclaré que la France ne peut pas être seule pour la Défense européenne. Quasiment un an après que le président français a entamé sa tournée des capitales européennes, pour demander la solidarité militaire des États-membres, ce constat très tardif sonne comme un aveu d’échec. En effet, depuis des mois, je n’ai eu de cesse que de pointer du doigt l’absence des États de l’Union, aux côtés de la France, dans la bande sahélo- saharienne, sauf pour des aides matérielles extrêmement limitées. J’ai pu m’en rendre compte par moi-même lorsque je me suis rendu auprès de la force Barkhane, où 3 500 soldats français sont déployés pour lutter contre les groupes armés djihadistes, sur un territoire grand comme l’Europe. Là-bas, les rares forces européennes engagées notamment dans le cadre de l’EUTM sont essentiellement concentrées sur des missions de formation, mais aucunement sur des opérations de combat, laissées aux forces françaises et locales. Lorsque le président de la République s’est rendu compte que la loi de programmation militaire et le contrat opérationnel seraient insuffisants pour faire face aux nouveaux enjeux sécuritaires, il avait tout loisir de corriger le tir. Or, il a perdu un temps précieux en laissant courir l’idée très fragile d’une exemption des critères de Maastricht pour les dépenses militaires, sans rien exiger de ses partenaires et sans promouvoir de solution crédible, comme pourrait l’être la création d’un fonds européen de financement de l’effort de Défense, dont on commence à parler avec un retard dommageable. La nécessité d’une coordination au niveau de l’Union, quelle qu’en soit la forme, ne peut plus désormais faire débat. Il nous faut être pragmatiques et déterminer comment les savoir-faire nationaux peuvent être utilisés au mieux et comment les moyens peuvent être mis en commun quand c’est nécessaire. Indéniablement, au cours de ce quinquennat marqué par l’intensification de la menace terroriste, à l’extérieur et à l’intérieur de nos frontières, la France n’a pas joué le rôle moteur qu’elle est pourtant la seule à pouvoir jouer en Europe.


Jean-François Lamour, Ancien Ministre, Député de Paris, membre de la commission de la Défense Paris





B) Marchandisation de la violence stade ultime du capitalisme

Terrorisme face cachée de la mondialisation
Richard Labévière
"N’ayant rien appris et tout oublié de la « guerre contre la terreur » de George W. Bush, les autorités françaises déclarent que « la France est en guerre ». Cédant davantage à la communication politicienne qu’à l’action politique, le fantasme de la guerre aggrave le mal qu’il prétend combattre (chap.7). Cet alignement de  notre politique étrangère est encouragé par une école « néo-conservatrice française » qui a fait main basse sur le Quai d’Orsay à partir de l’été 2003 (chap. 8). Cette perte d’indépendance et de raison a ses chiens de garde : des journalistes vendus à la communication et à la propagande (chap. 9) et des experts, représentants de commerce et commissaires politiques de l’idéologie dominante (chap. 10).  "
Par Richard Labévière, auteur des Dollars de la terreur : les Etats-Unis et les islamistes (Grasset). Préface d'Alain Chouet, ancien chef du Renseignement de Sécurité de la DGSE. Diffusion CDE/SODIS.


Dans son livre Terrorisme : remonter aux causes à paraître début novembre aux éditions Pierre-Guillaume De Roux, Richard Labévière, expert des questions internationales et stratégiques, écrivain et rédacteur en chef de prochetmoyen-orient.ch, analyse la logique même du terrorisme transnational comme dernier avatar du capitalisme néolibéral. Dans cet entretien, l'auteur revient sur la thèse centrale de son ouvrage : le système capitaliste a fini par produire une marchandisation de la violence extrême, devenue secteur à part entière de l'économie. 

Dans ce livre, vous tentez de tirer les leçons des attentats et de remonter aux causes premières du terrorisme. Une histoire du terrorisme est-elle possible ?
Non. L'histoire est complexe et la définition impossible parce que l'étude du terrorisme suppose toujours la nécessité d'une anthropologie politique. La qualification de « terroriste » est souvent produite par ceux qui ont le pouvoir et défendent des intérêts particuliers. Un exemple emblématique qui parle aux Français est celui de Jean Moulin. Patron du Conseil national de la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, il était considéré comme terroriste par les Allemands et héros de la Résistance par les Français. Il faut donc éviter systématiquement de réduire les questions de terrorisme à une histoire linéaire et chronologique, et plutôt les penser dans leur anthropologie politique ; sinon, conceptuellement, une définition claire sur les plans juridique et morale restera impossible. 

Vous distinguez plusieurs grandes phases dans l'évolution du terrorisme et sa mobilisation comme mode opératoire. Quelles sont-elles ?
L'usage du terrorisme a d'abord été le fait, au Proche-Orient, des groupes israéliens : la Haganah et l'Irgoun avec, notamment, l'attentat de l'hôtel King David (22 juillet 946), l'assassinat du comte Folke Bernadotte et le massacre de Deir Yassine. Après la Nakba (1948), la réaction de défense de la résistance palestinienne va, elle, mobiliser l'action terroriste selon différentes modalités. Il y a d'abord la première phase avec des mouvements de libération nationale et des sous-produits de services plus ou moins manipulés comme Carlos et Abou Nidal. La deuxième période, qui va du début des années 1990 à 2001, est caractérisée par la nébuleuse el-Qaëda et son développement « rhizomatique » après les attentats de septembre 2001, c'est-à-dire un développement non centralisé et inorganisé. La troisième phase débute à partir de la chute de Mossoul et la proclamation du califat, celle de Daech et ses sous-produits. Cette dernière est la conséquence directe de la guerre anglo- américaine en Irak avec la montée en puissance d'Abou Moussab el-Zarqaoui (responsable d'el-Qaëda en Irak) et la question qui reste en suspens : comment un petit délinquant comme Zarqaoui va-t-il rapidement avoir du pouvoir et parvenir à s'imposer comme le représentan d'el-Qaëda en Mésopotamie ? On le retrouvera au Kurdistan après la chute de Bagdad, alors que ce sont des zones contrôlées par les Américains et les services israéliens. La manière dont on l'a laissé prendre du pouvoir et opérer reste très curieuse. 
 
Vous soulignez que la violence extrême est devenue un secteur de l'économie, créateur d'emplois, alors que dans le même temps l'agriculture industrialisée tue l'emploi. Pouvez-vous parler de cette évolution ?
Avec la révolution numérique et la robotisation, les filières industrielles des pays européens sont en déclin. Dans le secteur des services, la révolution informatique a créé un phénomène nouveau : ce sont les usagers qui font le tertiaire. Au moment où les secteurs traditionnels fonctionnent à la destruction de l'emploi, la riposte à la violence extrême, c'est-à-dire un terrorisme banalisé, est devenue un secteur à part entière, créateur d'emplois et de richesse. Ce nouveau secteur économique s'installe au cœur même du processus de la mondialisation et fonctionne sur la « casse » des États-nations, des armées nationales et des services publics. Ce processus s'incarne à la fois dans une privatisation de la violence et une privatisation de la sécurité. J'ai défini ce terrorisme comme le stade suprême de la mondialisation, mais je le qualifierais plutôt aujourd'hui de face cachée de la mondialisation, qui est un processus sans sujet, selon les termes du philosophe Louis Althusser. Tout cela ne relève pas d'une conspiration mais d'un développement consubstantiel à la mondialisation. Ce n'est pas un Conseil de sécurité du mal qui va décider que le terrorisme va s'installer au cœur de la mondialisation. Dès lors où il n'y a plus d'État ni de services publics, tout le monde est l'ennemi de tout le monde. La course à l'argent devient la seule règle, elle a nourri et justifié ce que Jean Ziegler appelle la disruption, c'est-à-dire un monde où on impose l'informatique dans tous les aspects de la vie professionnelle, sociale, amoureuse, etc. Cette disruption a permis aux idéologies jihadistes, notamment, de se diffuser sans aucun contrôle. 

Dans la conclusion de votre ouvrage, vous expliquez que la grande erreur serait de se représenter le terrorisme comme un accident ou une crise, alors qu'il est un processus installé au cœur même des mécanismes de la mondialisation...
Après avoir déposé des brevets sur la biodiversité par exemple, le capitalisme est en train de produire des brevets sur nos affects et sur la violence, qui est l'énergie vitale du capitalisme. Le stade ultime du capitalisme se manifeste justement par la marchandisation de la violence. Celle-ci, que ce soit dans ses expressions terroristes ou dans ses ripostes de contre-terrorisme, devient une marchandise comme une autre. 

Vous avancez dans ce livre des propositions pour tenter de sortir du terrorisme radical, qui est le produit du capitalisme radical...
Comme dirait le philosophe Alain Badiou, il n'y a pas de réponses programmatiques. On peut simplement indiquer des perspectives et des pistes. Dans ce livre, je consacre un chapitre au financement de l'islam radical depuis 30 ans, ce qui nous ramène toujours à l'Arabie saoudite. Ma première proposition est de commencer par s'attaquer au nerf de la guerre qu'est l'argent, aux dollars de la terreur, de plusieurs façons. On sait que l'argent du crime transite par les paradis fiscaux. Il faudrait, sans doute, commencer par fermer les places offshore et mettre sous contrôle les mouvements d'argent des grandes sociétés, opérateurs, ONG, etc., qui transitent par les banques nationales ou des banques d'échange internationales. Dans un autre domaine, celui des services de sécurité, je fais une proposition qui concerne plus spécifiquement la France. Rien ne sert de refondre les services, et toujours recréer de nouvelles usines à gaz, car ils ne font, au final, que ce que leur demande le pouvoir politique.
Les outils et les lois sont là, il est donc inutile d'en adopter de nouvelles. Depuis 2012, il y a eu 10 lois antiterroristes supplémentaires alors qu'il aurait fallu simplement appliquer les lois existantes et donner les moyens aux services de travailler efficacement. Mais encore faudrait- il que le pouvoir politique donne des ordres clairs et assume ses responsabilités. La seule chose efficace que la France aurait pu faire est de créer un parquet antiterroriste national avec des correspondants régionaux, et non pas faire remonter tous les dossiers au procureur de la République à Paris. Ensuite, d'autres propositions auraient pu faire l'objet d'un débat : un état des lieux de la diplomatie française, dont l'évolution est devenue incompréhensible, ou des opérations militaires qui ne doivent être que ponctuelles avec des objectifs précis, car le traitement du terrorisme n'est pas militaire mais politique.

Lina Kennouche,



C) « Les perdants radicaux », la nouvelle arme de Daech ?
  
Les tragédies estivales qui ont endeuillé Nice et Saint-Étienne du Rouvray ont créé un effet de sidération considérable parmi la population. La proximité temporelle des deux évènements (14 juillet et 26 juillet), la diversité des lieux attaqués une grande ville touristique de la Côte d’Azur et une petite localité de Normandie –, les modes opératoires un camion lancé à toute allure sur une population indistincte et l’égorgement d’un prêtre à l’intérieur d’une petite église : tous ces éléments ont contribué à décupler le sentiment d’effroi. Puis la sidération a laissé place aux débats sécuritaires. Analystes et politiciens se sont écharpés autour de polémiques sur les déficiences présumées des services de renseignement et les insuffisances d’un arsenal juridique jugé trop « tendre » à l’égard des apprentis terroristes. Pris dans le tourbillon politico-émotionnel, chacun y a été de sa petite idée. De l’interdiction du salafisme à la création d’un« Guantanamo à la française » en passant par la nécessité de s’inspirer de la militarisation de la société israélienne, les acteurs politiques ont rivalisé d’imagination et parfois d’extravagance pour remédier au sentiment d’anxiété nationale. Mais ce sont les services de renseignement qui ont essuyé les critiques les plus virulentes. Pointés du doigt, il leur a été reproché de n’avoir pas su anticiper les attaques et profiler les auteurs de ces tragédies. L’indignation collective suscitée par les deux évènements a brouillé les analyses et empêché de voir qu’ils ont été, en réalité, commis par deux types d’acteurs. 

Déconnecté des sphères djihadistes
Les auteurs de l’acte de Saint-Étienne de Rouvray ont des profils sociologiques « communs » dans la galaxie djihadiste. À l’instar des terroristes qui ont pris pour cible le Bataclan en novembre dernier, il s’agit de jeunes insérés dans des collectifs oudes fratries jihadistes passés ou fascinés par les terres du djihad qu’elles soient afghanes ou syro- irakiennes. Comme les frères Kouachi, Mohamed Merah ou Mehdi Nemmouche, Adel Kermiche et Abdel Malik Petit-Jean se sont érigés en « défenseurs des musulmans » en attaquant ce qui symbolise à leurs yeux des ennemis de l’islam, des militaires occidentaux, des juifs, des « croisés ». Le prêtre Jacques Hamel était assigné dans cette dernière catégorie. 
 

L’attaque du 14 juillet a provoqué un effet de sidération dans tout le pays.
En revanche, le profil du tueur de Nice, Mohamed Lahouaiej Bouhlel, rendait ce dernier insoupçonnable. Totalement déconnecté des sphères djihadistes, non pratiquant, bisexuel et amateur d’alcool, les services de renseignement n’avaient aucune chance de l’intercepter. Certains ont alors évoqué la notion de « radicalisation expresse » pour qualifier ce parcours hors-norme. Pourtant, pour les spécialistes des phénomènes de radicalisation, cette expression relève de l’oxymore intellectuel. En effet, les définitions de ce concept insistent au contraire sur les dimensions progressive et graduelle par lesquelles des individus acquièrent des idées extrémistes. D’autres éléments éloignent la tragédie niçoise des violences djihadistes classiques. Ainsi Daech, dont on connaît la propension à communiquer et à célébrer ses « victoires » de manière quasi-instantanée, a mis près de deux jours pour revendiquer cet attentat à la résonance planétaire. Enfin, le nombre particulièrement élevé de victimes musulmanes, estimées à près d’un tiers du total par les acteurs locaux, ajoute un peu plus d’interrogation. 

Mégalomanes et narcissiques
En réalité, la trajectoire sociale du tueur niçois semble bien plus relever de celle du « perdant radical » théorisé en 2006 par Hans Magnus Enzensberger. Les « perdants radicaux » désignent des individus humiliés, en quête de boucs émissaires et avides de vengeance. Produits du libéralisme et de la compétition exacerbée que se livrent les individus au sein des sociétés modernes, ils sont invisibles et ressassent silencieusement leurs échecs. Dans leur univers mental, il n’y a pas de place pour les figures intermédiaires ou les positions médianes. Tout est binaire : on est soit « un perdant soit un gagnant ». Mégalomanes et narcissiques, ils exercent une violence suicidaire dont l’objectif vise autant à se sanctionner de leur propre échec qu’à punir la collectivité sociale qui en serait aussi responsable.

Andreas Lubitz, le pilote de la German Wings qui a entraîné 149 personnes dans son crash ou Omar Mateen, le terroriste de la discothèque d’Orlando en Floride, illustrent des figures du perdant radical. Divorcé, dépressif et violent, Mohamed Lahouaiej Bouhlel a souhaité faire payer ses échecs personnels à l’ensemble de la société. Comme pour les autres, sa frustration a été doublement assouvie par la désignation de responsables sur lesquels il jouit d’un pouvoir de vie et de mort, mais également par anticipation du moment de gloire médiatique que lui procure son acte suprême. Pourtant, dans leur volonté de traiter l’évènement à « chaud » et très certainement leurrés par le patronyme arabo-musulman du tueur, experts et journalistes se sont instinctivement orientés vers la piste djihadiste. Cette confusion est dangereuse et fait de certains médias les complices involontaires de la stratégie de Daech. D’une part, car elle conforte les ambitions de l’organisation à vouloir imposer la sensation d’un djihadisme viral à l’intérieur des sociétés occidentales. D’autre part, car à la manière d’une prophétie auto- réalisatrice, ces perdants radicaux pourraient bien finir par devenir de véritables supplétifs pour Daech. Entre une organisation désireuse d’élargir toujours plus son vivier de recrutement en Occident et des acteurs assoiffés de vengeance sur fond d’hyper médiatisation, les affinités électives sont plus qu’évidentes.
 


Elyamine Settoul Chercheur, Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM)



D) SECURITE INTERIEURE - En matière de sécurité, le sursaut n’a pas eu lieu pour éviter le chaos


Dans le cadre de la lutte antiterroriste, trois mineurs ont été arrêtés en une semaine dans la région parisienne. Pour Thibault de Montbrial, le climat de violence et de provocation communautaires s'aggrave considérablement.



De l'affaire de Sisco à celle de Toulon, plusieurs faits divers sont devenus symboliques des tensions culturelles qui traversent la France avant de retomber. Les médias ont-ils réagi trop vite au mépris des faits?
Thibault de MONTBRIAL. - Ces incidents se multiplient et leur nombre est supérieur à ceux qui sont ainsi rapportés. Pour les médias, toute la difficulté consiste à faire le tri entre les faits eux-mêmes, mais également les rumeurs et les tentatives d'intoxication que la tension croissante dans le pays a pour inévitable conséquence de générer. 

Aujourd'hui, certains médias évoquent les affrontements entre Corses et maghrébins à Sisco comme une simple bagarre de villageois tandis que l'agression de Toulon est présentée comme un acte de violence gratuite. Ces affaires sont-elles isolées ou traduisent-elles un climat de guerre civile larvée dans certains territoires?
Un procureur m'expliquait qu'il y avait «quasi systématiquement» une dimension communautaire derrière les violences commises dans son ressort. Certains médias multiplient les efforts pour tenter de dissocier les violences de leur contexte. Or, s'il convient nécessairement d'être prudent et d'analyser chacun des faits de façon autonome, il n'est pas interdit de regarder le tableau d'ensemble qui révèle une réalité extrêmement inquiétante: nombre de ces incidents portent en toile de fond une dimension ethnico-religieuse. Un procureur de province m'expliquait récemment qu'il y avait désormais «quasi systématiquement» une dimension communautaire en toile de fond derrière les différentes violences commises dans son ressort. 

Ces faits sont-ils symptomatiques d'une violence liée à l'immigration et à l'islam qui s'est répandue depuis plusieurs années dans le pays?
Ces violences m'apparaissent plus précisément comme le résultat d'un communautarisme militant qui conduit certains individus à considérer que les règles de vie définies par l'Islam, c'est-à-dire la charia, doivent s'imposer par tous les moyens aux personnes qui vivent sur un territoire déterminé. La violente agression survenue à Nice au début de l'été contre une jeune femme qui servait de l'alcool dans un bar pendant le ramadan en constitue une parfaite illustration. Et il apparaît régulièrement que des affaires de droit commun classiques sont teintées de propos tels que «sale blanc» ou «sale kouffar» en rapport avec l'origine ou la religion. 

Les médias semblent écartelés entre devoir d'informer, de dire le réel, et volonté de ne pas attiser les passions. Comment trouver le juste équilibre?
Il m'a été rapporté des situations dans le cadre desquelles, par souci d'apaisement, la dimension communautariste d'une infraction n'a pas été prise en compte par le Parquet. Votre question exprime toute la difficulté de l'attitude à observer devant ce phénomène croissant. Les Parquets se trouvent d'ailleurs également confrontés à de délicats équilibres. Il m'a ainsi déjà été rapporté des situations précises dans le cadre desquelles, par souci d'apaisement, la dimension manifestement communautariste d'une infraction n'a volontairement pas été prise en compte par le Parquet compte-tenu des tensions locales préexistantes. 
Le risque est-il de verser dans le déni du réel, voire de banaliser une violence qu'il est urgent de combattre?
Péguy disait: «il faut dire ce que l'on voit, mais surtout il faut voir ce que l'on voit». Le déni expose à un double danger. D'abord, ne pas prendre la mesure du réel empêche par hypothèse de réfléchir aux solutions qu'il convient de lui opposer. Imagine-t-on un médecin opérer sur la base d'un diagnostic erroné, volontairement de surcroît? Le deuxième risque consiste à voir se renforcer encore la défiance d'une partie de notre population envers les médias et les institutions en considérant que «on lui ment», sur la base du décalage qu'elle observe entre les faits qu'elle vit au quotidien et la façon dont ils sont rapportés dans le débat public. Autrement dit, la révélation de la réalité, aussi déplaisante soit-elle, m'apparaît comme le meilleur garant de la stabilité de notre société déjà fort ébranlée. Enfin, notre pays est de plus en plus le théâtre de provocations qui sont ensuite exploitées dans des logiques victimaires par des associations aux visées communautaristes assumées, comme le CCIF. 

Votre dernier livre s'intitule, Le sursaut ou le chaos. Après une brève période de sursaut, assiste-t-on au retour du politiquement correct?
L'évolution de ces derniers mois est très préoccupante. La multiplication et la diversité des incidents le démontrent. Outre les faits divers évoqués plus haut, rappelons les actes terroristes de basse intensité après les attaques dramatiques de Nice et de Saint-Étienne du Rouvray: attaque du commissariat de Toulouse le 30 Août, projets du «groupe des femmes» arrêtées l'autre semaine, mineurs interpellés ces derniers jours à Paris.... Il faut ajouter cette difficulté persistante d'une partie importante des observateurs à comprendre que les attaques prétendument menées par des «déséquilibrés» résultent des multiples incitations de l'État Islamique, qui ont précisément vocation à déclencher le passage à l'acte de personnes fragilisées, et que dissocier ces actes de la dimension terroriste à laquelle la France est exposée constitue une erreur d'analyse de l'ordre du contresens. Enfin, notre pays est de plus en plus le théâtre de provocations qui sont ensuite exploitées dans des logiques victimaires par des associations aux visées communautaristes assumées, comme le CCIF. On peut également ajouter des opérations sidérantes telles que le «camp d'été décolonial», une réunion interdite aux blancs (!) qui s'est déroulée fin août près de Reims sans que le Préfet ne l'ait estimée contraire à l'Ordre public et où seuls des journalistes sélectionnés ont été admis. Cette manifestation est notamment à l'origine d'un article à charge contre la société française absolument surréaliste publié par le New-York Times la semaine dernière, qui constitue un cas d'école de ce mélange de provocation et de victimisation d'une partie de la communauté musulmane auxquelles nos institutions sont si réticentes à opposer la fermeté qui devrait s'imposer, comme la pathétique réaction du Préfet de la Marne l'a démontré. La sombre convergence de ces constats augure mal du sursaut nécessaire

Spécialiste des questions de terrorisme, Thibault de Montbrial est avocat au barreau de Paris et président du Centre de réflexion sur la sécurité intérieure. Son premier livre, Le sursaut ou le chaos, est paru en juin 2015 aux éditions Plon. Il a préfacé le livre La France djihadiste d'Alexandre Mendel, paru en avril 2016 aux éditions Ring.



E) GEOPOLITIQUE DE LA CULTURE : « Beaucoup de mineurs sont attirés par l’EI, ça ne date pas d‘aujourd’hui »


Le journaliste de France 24, Wassim Nasr, explique pourquoi il n'a pas été surpris par les trois récentes arrestations d'adolescents suspectés d'être sur le point de passer à l'acte. Interview. 

En l'espace d'une semaine, trois adolescents de 15 ans ont été interpellés, à Paris et en région parisienne. Tous soupçonnés d'être sur le point de passer à l'acte. Tous en lien, via la messagerie cryptée Telegram, avec Rachid Kassim, djihadiste français suspecté d'être l'instigateur, depuis la zone irako-syrienne, d'attentats ou tentatives djihadistes ces derniers mois en France. Ce qui n'a pas étonné le journaliste de France 24 Wassim Nasr, auteur de "L'Etat islamique, le fait accompli"*. 

Pourquoi n'avez-vous pas été surpris par l'arrestation de ces trois adolescents ?
- On sait pertinemment que beaucoup de mineurs attirés par l'EI ont quitté la France pour rejoindre l'organisation, ou d'autres groupes, et ce dès 2012. Un des tous premiers Français jugé pour être parti en Syrie était mineur quand il a quitté le pays. Ce n'est pas non plus étonnant qu'ils essaient de passer à l'acte ici car ils ne peuvent plus se rendre là-bas : il est quasiment impossible depuis plus d'un an d'entrer ou de sortir de Syrie dans les territoires de l’EI. Sans compter les appels de l'organisation, notamment de son défunt porte-parole [Mohammed Al-Adnani, NDLR], à frapper où les gens peuvent le faire. Surtout, ces trois-là étaient sur le fil Telegram de Rachid Kassim, sans quoi les autorités ne les auraient pas trouvés. 

Qui est cet homme, Rachid Kassim ? Comment procède-t-il ?
- N'importe qui peut accéder à son fil de messagerie. Il peut aussi y entretenir des discussions privées. Comme d'autres et comme il le fait sur Facebook, il lance des appels, comme des bouteilles à la mer, et incite des hommes et des femmes à passer à l'acte. C'est un des rares à inciter des femmes à le faire. On l'a vu dans le cas du trio de Notre-Dame. Il leur a même envoyé le mode opératoire avec la voiture.
Il faut toutefois être prudent quant à son rôle réel. Tout ce qu'il dit, notamment quand il donne des listes de personnes visées, n'est pas officiellement repris par l'EI. Pourquoi ? 

La DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) évalue à une petite vingtaine le nombre de mineurs français combattants. En savez-vous plus sur leurs profils ?
- Ce qui est certain, c'est que des enfants sont partis tout petits avec leurs parents, d'autres quand ils avaient 10 ans et en ont aujourd'hui 14, et sont donc sûrement au combat. Certains voient des choses, d'autres passent à l'acte. L'enfant qu'on pense français qui a soi-disant exécuté un espion du Mossad, qu'en fait-on s'il rentre demain ? C'est un vrai problème auquel il va falloir s'attaquer. 

Selon François Molins, 35 mineurs sont aujourd'hui en France mis en examen (23 garçons et 12 filles), dont 9 détenus. Il note une récente accélération des dossiers de jeunes filles mineures aux profils particulièrement inquiétants...
- Les dernières arrestations démontrent que, malgré leur jeune âge, certaines femmes peuvent être très déterminées, voire plus que certains hommes. 

Lors de leur arrestation, l'une d'elles, âgée de 19 ans, a tout de même essayé d'attaquer au couteau un policier qu'elle avait reconnu dans une voiture banalisée !
Ça nous donne une idée du niveau de détermination de ces personnes et de l'ampleur du problème. De plus en plus de jeunes sont attirés, c'est un fait, par l'idéologie de ce qui est le phénomène du siècle. Parfois à cause d'une perte de repères, à cause de convictions réelles...
Les raisons sont multiples. Mais ces trois gamins, qui ont exprimé une volonté mais ne sont pas passés à l'acte, maintenant qu'ils ont été arrêtés, comment va-t-on les traiter judiciairement ? Cela pose un problème auquel personne n'a de réponse aujourd'hui car c'est la première fois qu'on y est confronté. 

* Plon éditions, avril 2016 

 Céline Rastello,



F) Ce califat mystérieux qui fascine tous les djihadistes
 
Le 28 juin 2014, Abou Bakr al-Baghdadi et ses disciples de l’organisation Etat islamique (EI) proclament la restauration du «califat» sur les territoires de Syrie et d’Irak conquis grâce à l’incroyable chaos dans ces deux pays. Appuyée sur un projet étatique, une administration rigoureuse, des ressources financières et pétrolières, une «révolution» religieuse sans précédent depuis un siècle se met en place pour imposer dans la durée une idéologie islamiste totalitaire. Depuis deux ans, cette restauration du «califat» est devenu l’un des marqueurs distinguant Daech (acronyme de l’Etat islamique) des autres réseaux djihadistes plus anciens comme al-Qaïda, dont les observateurs avaient longtemps pensé que l’EI n’était qu’un simple avorton. Elle est désormais l’un des attraits les plus puissants pour les jeunes djihadistes (y compris européens et convertis) qui rêvent d’un retour insensé à l’islam des origines, à la communauté universelle des premiers croyants, à ce modèle archétypal de gouvernement islamique fantasmé depuis treize siècles et appelé «califat» (du mot arabe khilafa) qui veut dire «succession» du Prophète à la tête de l’islam. 

Chef d’Etat et chef spirituel
Le «califat» emprunte au passé mythifié de l’islam. Selon les récits fondateurs du VIIème siècle, le Prophète Mahomet, sentant sa fin prochaine, désigne son plus proche compagnon, Abou Bakr, pour présider à la prière publique. A sa mort en 632, le même Abou Bakr reçoit le serment d’allégeance de tous ses pairs et se voit institué «calife», chargé du culte mais aussi des affaires temporelles de la communauté islamique naissante. Mais ce «califat» n’est pas qu’une pure construction historique. Il est aussi d’origine sacrée, car il puise à la lettre même du Coran: «Ton Seigneur dit aux anges: je vais établir un khalifa (sorte de vicaire-successeur) sur la Terre» (2.30)». Autrement dit, selon la révélation coranique transmise par Mahomet, Dieu-Allah légitime l’institution d’un «calife» comme substitut du Prophète à la tête de la communauté. Ce caractère divin va conférer au mot une autorité définitive. Dès les premiers temps de l’islam, le «calife» assume donc la totalité des attributions du Prophète. Il est à la fois «chef d’Etat» et chef d’une communauté de foi, dépositaire du sacré, source de charisme, titulaire de l’autorité morale et de toute prérogative politique. Les premiers califes sont élus, mais le mode d’investiture deviendra héréditaire à partir du règne de Moawya, fondateur de la dynastie des Ommeyades (661-750). Ce régime dynastique va durer pendant des siècles sous ce double registre temporel et spirituel. Il survit à la guerre de succession qui ensanglante l’islam des origines et enfante le grand shisme entre sunnites et chiites, premiers successeurs du Prophète et d’Abou Bakr, gardiens de la sunna (tradition), et hommes du «parti» (shia) d’Ali, neveu et gendre de Mahomet. 



Dieu sur terre ou l’alliance du trône et de l’autel
Le prestige de l’institution califale ne va dès lors plus cesser de croître. Au début, le titre qui lui est attaché est celui d'«émir des croyants», plus rarement de «successeur de l’envoyé de Dieu». Mais sous la dynastie abasside (758-1258) à Bagdad, lorsque la puissance et la civilisation musulmanes sont à leur apogée, le «calife» devient le «représentant direct de Dieu sur terre»! Sous la dynastie ottomane qui va suivre (1280-1922), dans sa phase de surpuissance et de splendeur, il est encore promu souverain «de droit divin», selon une évolution qui ressemble fort à l’institution de la «papauté» dans la chrétienté latine du Moyen-Age. Le «souverain pontife» de la religion musulmane est d’abord le protecteur des lieux saints de l’islam, La Mecque et Médine, mais plus largement il est le guide de la communauté, la référence absolue en matière de religion, le chef des armées et le magistrat suprême assurant l’exercice de la justice. Le «calife» abasside de Bagdad, comme le «calife» ommeyade de Cordoue conjuguent généralement bien cette grandeur du pouvoir temporel et le charisme du pouvoir spirituel. Si tous ne sont pas d’éminents politiques, l’un des traits de la culture musulmane va se mettre définitivement en place: la pérennité du modèle «califal» comme alliance du pouvoir politique au sens plein du terme et d‘une autorité morale. Selon les circonstances, ce modèle s’apparente tantôt à un simple rayonnement personnel du «calife», tantôt à une véritable magistrature ayant vocation à exercer un «pontificat» spirituel à l’échelle de la communauté islamique mondiale. 

La fin du despotisme clérical ottoman
Le «califat» ne sera aboli qu’au siècle dernier en... 1924. Depuis la fin du XIXème siècle, son sort se confondait déjà avec l’effondrement de l’Empire ottoman, harcelé par les aspirations nationalistes internes, par les mouvements séparatistes (arménien, balkaniques), par le jeu des puissances impériales (russe et britannique) et par la montée des «jeunes Turcs», d’inspiration laïque et et antimonarchiste. En 1909, le sultan-calife Abdulhamid II qui régnait depuis 1876 est destitué par un vote des deux chambres en 1909. C’est un coup mortel pour la fonction califale. Avec l’émergence de la République présidée par Mustapha Kemal, réformateur et père de la Turquie moderne, la religion et l’Etat sont radicalement séparés et le califat, survivance de l’ancien régime, est logiquement aboli par un vote de l’Assemblée nationale le 3 mars 1924. Le calife Abdulmedjid, qui n’avait plus qu’un pouvoir spirituel, est destitué et exilé. C’est le point final de la dynastie ottomane qui, depuis le XIVème siècle, faisait face à l’Europe chrétienne, était à la fois en Méditerranée et en Orient le bouclier et le fer de lance de l’islam. La fin d’une institution qui incarnait le despotisme clérical et l’hégémonie turque, mais passait encore pour le garant de la tradition et de la grandeur passée de l’islam. L’abolition du «califat» aura d’ailleurs un retentissement profond dans l’ensemble du monde musulman. 

Un archaïsme idéologique, mais une mystique toujours actuelle
Moins d’un siècle après son abolition en 1924, la restauration du «califat» - longtemps considérée comme un archaïsme dans les milieux modernistes laïcisants - retrouve une actualité dans les discours islamistes radicaux. Ce terme incarne la nostalgie des temps mythiques de l’islam, de l’époque du Prophète et de ses successeurs directs. Les premières générations musulmanes, celle des grands « anciens» (les salafs, qui ont donné le mot salafisme), sont citées en exemple, chargées de transmettre le message de l’islam dans sa fraîcheur originelle. Mais rappelons que l’histoire chrétienne aussi est toujours traversée par cette nostalgie de la ferveur des origines. L’ambition du «calife» autoproclamé de l’Etat islamique (Abou Bakr Al-Baghdadi, qui a pris le titre de calife Ibrahim) est aujourd’hui de réorienter, y compris par les moyens de la terreur, le cours de l’histoire, d’unifier la communauté de tous les croyants sous une seule identité et une seule bannière, de restaurer la place de l’islam sur l’échiquier international. Autant que la restitution d’un passé glorieux, le «califat» est pour lui unsystème englobantdestiné à changer la société et l’homme musulmans, à éduquer les générations futures selon les lois coraniques pour échapper à l’hégémonie de l’Occident, à l’héritage du nationalisme arabe et du tribalisme. Hélas, cette confiscation du mot «califat» par les djihadistes repose de la pire manière la question plus que jamais actuelle de la vacance d‘une autorité intellectuelle et morale à l’échelle du monde islamique. Depuis un siècle, elle fait l’objet de débats, de recherches, de publications. Dès le début du XXe siècle, alors que le «califat» ottoman était déjà à l’agonie, des penseurs «réformistes» comme l’Egyptien Mohamad Abdouh ou le Syrien Rachid Rida appellaient de leurs voeux des instances de régulation pour l’interprétation des textes fondateurs de l’islam ou pour l’incarnation de la légitimité islamique. Le mot de «califat» évoque sans doute l’un des chapitres de l’histoire et de la culture musulmanes, mais aujourd’hui c’est une fausse piste. Il n’était plus qu’un objet de mémoire et d’étude, sans incidence réelle sur le destin des pays musulmans. Mais la nostalgie qu’il engendre dans certains discours de résistance à l’islamophobie ou à l’Occident est inquiétante. La mystique de l’unité est toujours vive à l’intérieur d’une communauté musulmane (oumma) divisée, perçue comme persécutée et humiliée, à la recherche d’une nouvelle visibilité historique. Mais, si tant est qu’elle soit possible et réalisable, qui peut raisonnablement penser que la restauration d’un «calife» universel, sorte de monarque absolu de droit divin, pourra combler demain les rêves, les frustrations, les aspirations de la communauté musulmane, réduire ses fractures confessionnelles, ethniques et politiques?



G) La France face au terrorisme : quel est l’ennemi ?


Entre les attentats et les polémiques identitaires, la tension monte dans notre pays. Face au terrorisme, la France se cherche et tergiverse donc face aux menaces. Que faire ? Comment faire ? Les réponses sont loin d'être évidentes. Chacun y va de son petit grain de sel... mais certains se font davantage remarquer que d'autres. La semaine passée a vu la publication d'un brulot, Un quinquennat pour rien, le dernier essai d'Eric Zemmour. Dans cet essai, le fameux polémiste a tenté d'apporter une réponse et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle est pour le moins provocante: Eric Zemmour évoque les théories de désignation de l'ennemi (notamment avec les philosophes Julien Freund et Carl Schmitt) et écrit explicitement: «...nous devons reforger dans l'adversité un peuple français. Et désigner l'ennemi: l'islam. Un ennemi qui nous fait la guerre sans déclaration de guerre » (p. 44). C'est cette citation qui est à l'origine du débat du jour: cet argument est nous semble-t-il destiné à marquer profondément le débat à la fois intellectuel et politique des prochaines semaines et des prochains mois. Et même des prochaines années. Est-ce de la surenchère médiatique ou du courage politique? De l'islamophobie ou de la lucidité? L'expression d'un repli identitaire ou un renouveau patriotique? Ces questions sont graves, et Sputnik News a décidé d'y répondre et d'approfondir la réflexion avec un universitaire chevronné et un intellectuel plein d'avenir... Jean-Louis Harouel est Professeur agrégé de droit, auteur d'une vingtaine d'ouvrages dont le plus récent est Les Droits de l'homme contre le peuple (2016, Desclée de Brouwer), d'ailleurs cité par Zemmour. Thibault Isabel est rédacteur en chef de la revue Krisis et docteur en philosophie. Il a publié en 2014 Le Parti de la tolérance, aux éditions La Méduse. Selon Jean-Louis Harouel, « l'islam est l'ennemi »: « Je le dirais avec d'autant moins d'hésitation d'autant plus que je l'écris à plusieurs reprises dans mon essai: je parle d'entreprise conquérante d'une civilisation hostile, je parle d'antagonisme de civilisation (...) Je fais la distinction de l'Islam comme système et les musulmans comme personnes, qui me paraît absolument essentiel. Mais l'islam comme corps de doctrine est bel et bien l'ennemi ». Ensuite a-t-il expliqué: « Il y a un djihad violent, mais il y a deux djihads beaucoup plus dangereux: il y a le djihad démographique qui consiste par la procréation et puis le djihad civilisationnel qui a pour objectif d'imposer les mœurs, le droit et la sociologie de la civilisation arabo- musulmane en France ». Pour Thibault Isabel, « on doit se poser la question du pacte civique. Nous pouvons être bien intégrés et différents ». Avant de poursuivre: « Je n'accepte pas l'idée de considérer l'islam massivement comme un ennemi; non que l'islam ne pose pas de problème d'accommodement avec la République française c'est certainement le cas, et on peut même affirmer que toutes les religions posent des problèmes d'accommodement. Il est certain que l'islam par sa nature politique et juridique, pose des problèmes tout particuliers (...) mais cela dit, assimiler l'islam en général et le terrorisme islamiste me semble à la fois erroné sur un plan intellectuel et plus encore je pense que c'est une grave erreur géostratégique: au fond, on rentre dans la logique de Daesh. Le seul véritable objectif de Daesh est de favoriser une guerre civile sur le sol national des pays occidentaux. En rentrant dans leur logique, et en considérant que deux blocs qui s'opposent de manière unilatérale sans possibilité de compromis, alors on dit à tous les musulmans 'vous ne pouvez pas être français'. Il y a un choc des civilisations et c'est s'inscrire dans le cadre d'une rivalité mimétique; c'est s'empêcher d'un point pragmatique de trouver une solution aux problèmes qui se posent à la France. »




H) Ambitions nationales et capacités militaires


Evolution
En 1980, la France dépensait pour sa défense près de 3 % de son PIB. Aujourd’hui, elle en consacre moins de 1,5 %. A-t-elle réduit ses ambitions ? La situation sécuritaire s’est-elle améliorée ? La dette a-t-elle diminué ? Non ! Ce choix est-il raisonnable ? Non ! Depuis 35 ans, alors que les menaces n’ont cessé de se diversifier et de se multiplier au point que la guerre débarque aujourd’hui dans notre pays, la classe politique n’a cessé d’amputer les ressources financières destinées à préparer et équiper nos armées, à les maintenir opérationnelles et à les engager pour défendre la vie des Français et nos intérêts stratégiques. Les mesures prises récemment visent seulement à stabiliser le budget à un niveau très insuffisant et les premières propositions des « candidats à la candidature » à la fonction de chef des Armées, ne prennent pas sérieusement en compte la situation internationale et l’état actuel de nos forces.Alors que se bousculent les candidats, il est de notre devoir d’évaluer la cohérence entre leurs « projets pour la France » - quand ils existent - et les ressources qu’ils prévoient de consacrer à la Défense. 

La France puissance
La France est encore la 5e puissance économique, qui, avec 1% de la population de la planète, produit 4 % des richesses de celle-ci (PIB de 2 100 milliards €). Elle est riche d’une Histoire de plus de 15 siècles ; elle a conservé une vision et une influence mondiales; elle dispose aujourd’hui de la 2e plus grande zone économique exclusive (ZEE). Elle est le pays européen le plus étendu tout en étant présente sur les trois grands océans. Elle est l’une des grandes puissances spatiales et nucléaires, et occupe encore le 2e rang européen sur le plan économique et démographique. Outre la protection de sa population et le maintien de son intégrité territoriale qu’elle doit assurer, cette longue histoire combinée à sa puissance donne à la France un rang qui lui impose des responsabilités mondiales : ONU, OTAN, UE, accords de Défense ... 



Des capacités qui ne cessent de décliner
La France est l’héritière d’une longue tradition militaire - «la France fut faite à coups d’épée»(Charles de Gaulle). Grâce à un effort moyen de 5 % du PIB durant les années 60, elle s’est dotée de capacités militaires diversifiées et complémentaires en s’appuyant sur une industrie d’armement puissante qui a su développer des technologies de pointe aux fortes retombées civiles. Comment conserver avec le budget d’aujourd’hui une armée assez puissante ? Comment disposer de la palette des moyens nécessaires pour faire face aux conflits dans lesquels nous nous engageons ? Certains équipements pourtant indispensables au succès des opérations, même de faible ampleur, ont disparu ; de nombreux matériels ont plus de 50 ans d’âge et leurs remplaçants sont en nombre très insuffisant tels les avions ravitailleurs et certains hélicoptères. Ainsi, lors de l’opération Serval, près de75% des avions ravitailleurs étaient étrangers ... 

Des exigences non satisfaites
Comment parler aujourd’hui d’autonomie stratégique quand nous sollicitons les avions gros porteurs ukrainiens pour soutenir nos opérations, quand nous ne pouvons déployer que 15 hélicoptères et 3 500 hommes pour contrôler les 5 millions de km2 de la bande sahélo- saharienne et quand nous ne pouvons pas contrôler seuls la chaîne de transmission des images fournies par les drones américains Reaper que nous venons d’acquérir ? La liste serait longue ! Peut-on assurer la surveillance maritime des 11 millions de km2 de notre ZEE avec quelques frégates ? Est-il acceptable de combattre dans le désert avec des conditions climatiques très éprouvantes dans des véhicules dont certains ont deux fois l’âge de leurs conducteurs ? Notre pays doit faire d’urgence un puissant effort financier et à un rythme soutenu pour redresser une situation qui ne cesse de se dégrader. L’indépendance stratégique impose d’accroître le format global de nos forces devenues «échantillonnaires», de développer un système de réserve de bonne valeur opérationnelle, de combler les lacunes en matériels, de remplacer rapidement les matériels vétustes, de garantir à toutes nos unités un entraînement correspondant à un haut niveau opérationnel tout en assurant le développement et l’expérimentation des matériels et des tactiques de demain. 

Alors, quelle part du PIB ?
Si l’on maintient son niveau actuel de 1,5%, les armées continueront à se dégrader de manière accélérée compte tenu des engagements en cours. Si l’on vise 2 % dans 5 ans, il faudra abandonner des pans supplémentaires de nos capacités. Avec 2,5 %, nous maintiendrons la situation au niveau actuel avec des lacunes inacceptables. C’est avec 3% que nous retrouverons enfin une armée cohérente, équipée, entraînée et aux effectifs suffisants renforcés par une réserve réellement opérationnelle. Il faut décider vite. 

En conclusion
Refuser de viser 3 % pour la Défense sur 10 ans, c’est renoncer à donner à notre pays les moyens militaires indispensables pour garantir son indépendance stratégique, mais aussi la défense de son territoire et de sa population dans les années à venir. Cela signifie qu’il faut exiger des candidats qu’ils formulent clairement leur projet et leur ambition pour la France et qu’ils définissent sans ambiguïtés leurs priorités en privilégiant les intérêts supérieurs du pays et le long terme plutôt que les intérêts catégoriels et de court terme. 

« Ce qui caractérise la démence, c’est la disproportion entre les vues et les moyens» disait Napoléon Bonaparte.




I) La Méditerranée n’est plus une mer occidentale




« La Méditerranée, la mer bleue par excellence, la ‘grande mer’ des Hébreux, la ‘mer’ des Grecs, lemare nostrumdes Romains, bordée d’orangers, d’aloès, de cactus, de pins maritimes, embaumée du parfum des myrtes, encadrée de rudes montagnes, saturée d’un air pur et transparent, mais incessamment travaillée par les feux de la terre, est un véritable champ de bataille où Neptune et Pluton se disputent encore l’empire du monde ».
Jules Verne Vingt mille lieues sous les mers, 1870. 

Deux des principales conclusions de notre rapport Ambitions stratégiques américaines, britanniques et russes en Méditerranée1 étaient les suivantes : le format euromed n’est plus adapté aux enjeux actuels, nécessitant l’adoption raisonnée d’un logiciel euroafricain susceptible de favoriser une coopération tripartite Union européenne/Union africaine/Ligue arabe, appuyée par les Nations unies ; la pleine prise en compte de l’affirmation confirmée de deux nouvelles « puissances méditerranéennes » : la Russie et la Chine. Avec une Syrie dont la reconstruction se fera principalement avec l’aide de la Russie, de la Chine et de l’Iran ; avec la consolidation du port militaire russe de Tartous (Syrie) et l’installation d’une base maritime chinoise dans le même complexe portuaire ; avec la circulation accrue de bâtiments militaires russes et chinois dans toute la Méditerranée, cette mer stratégique n’est plus le monopole des puissances occidentales. Les transits économiques entre Suez et Gibraltar sécurisés par les Marines nationales française, britannique et américaine depuis la fin de la Seconde guerre mondiale -, doivent désormais s’effectuer en présence des marines hauturières russe et chinoise. L’éloignement progressif de la marine turque de l’OTAN et les derniers essais positifs de missiles de croisière par la marine algérienne viennent compléter notre constat : la Méditerranée n’est plus une mer occidentale ! Bien que notre annonce d’une prochaine réconciliation Erdogan/Bachar al-Assad sous l’égide de Vladimir Poutine rencontre encore quelques difficultés de terrain sur les différents théâtres de la guerre civilo-régionale syrienne (prochetmoyen-orient.ch du 5 septembre dernier), le processus est lancé et bien lancé. Il constitue, d’ores et déjà, l’un des rouages de la nouvelle donne stratégique en cours: une Méditerranée orientale partagée, une Méditerranée occidentale en crise durable ; un rôle accru des villes portuaires. 

MEDITERRANEE ORIENTALE PARTAGEE
Au cours des semaines qui ont précédé le dernier sommet de l’OTAN à Varsovie (8 et 9 juillet derniers), Ankara a provoqué la surprise générale en s’opposant à une proposition américaine visant à constituer une force navale de l’Alliance en mer Noire afin de répondre aux nouveaux dispositifs de projection maritime russe à partir du port de Sébastopol. Pour Ankara, cette proposition constituait une violation flagrante des dispositions de la Convention de Montreux de 1936. Celle-ci reconnaît à la Turquie un contrôle sur les détroits du Bosphore et des Dardanelles et régit les règles de navigation en mer Noire. Le texte limite à 21 jours la présence de navires étrangers dans la zone. En proposant aux pays riverains dont la Turquie, la Roumanie et la Bulgarie la formation de cette flotte intégrée sous la bannière de l’OTAN, Washington cherchait à endiguer, sinon affaiblir le nouveau dispositif naval de Moscou dans cette mer transformée en « lac russe », selon les propres termes du président turc. Après d’âpres négociations avec Moscou sur une présence massive de sa flotte en mer Noire, le revirement d’Ankara a été relaté en détail par le journal turc Hürriyet Daily News. Le quotidien relevait déjà en juin dernier un rééquilibrage inédit de la politique étrangère turque sur fond de tensions grandissantes avec les Etats-Unis et de volonté de normalisation avec la Russie. Le 3 septembre 2013, alors que Paris, Washington et Londres déclaraient vouloir bombarder la Syrie – suite à l’usage supposé d’armes chimiques dans la Ghouta (banlieue de Damas) par l’armée gouvernementale syrienne le mois précédent -, trois missiles anti-missile ont été tiré à partir de deux bases de l’OTAN en Italie. Ceux-ci ont été neutralisés à partir d’une station radar russe de mer Noire et d’une frégate russe de premier rang croisant au large des côtes syriennes. Durant les mois qui suivirent, plusieurs unités de pays membres de l’OTAN (dont la France), se sont relayées en mer Noire en se conformant au délai de 21 jours de présence. Dans le même temps, un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) russe était repéré au large de la rade de Toulon. La partie de cache-cache a duré plusieurs semaines. Si les missions de bâtiments russes sont désormais monnaie courante le long des côtes syriennes, ainsi qu’entre Chypre et le Liban, des incursions russes sous-marines et de surface sont régulièrement détectées aussi en Méditerranée occidentale entre les côtes italiennes, françaises et espagnoles. Les bâtiments engagés ont la possibilité de se réapprovisionner dans la base algérienne de Mers el-Kébir pouvant ainsi se projeter au-delà du détroit de Gibraltar. La marine algérienne reste essentiellement équipée de matériels russes. Au sortir de la mer Noire, le principal point d’appui russe demeure le port syrien de Tartous qui, au fil des ans, s’est transformé en complexe inter-armées. Désormais, cette base abriterait jusqu’à 3 800 militaires russes. Le même complexe portuaire s’apprête à recevoir des unités du génie chinois. Dans les mois prochains, celles-ci sont chargées d’aménager une digue et une passe en eaux profondes, des postes de « refueling » pour frégates lourdes et une base vie d’une capacité de deux milles hommes selon les mêmes formats dernièrement mis en chantier à Djibouti. Il y a un an et demi, deux frégates chinoises de premier rang et un ravitailleur ont franchi le canal de Suez et relié, durant plusieurs mois, différents ports de Méditerranée orientale et occidentale avant de franchir le détroit de Gibraltar. A son retour, ce groupe naval a effectué un stop diplomatique en rade de Toulon, de même qu’en Italie, en Grèce et en Turquie avant de reprendre la route de Suez pour rejoindre l’océan Indien. Un dernier point cristallise les ambitions maritimes régionales : la découverte et la mise en exploitation de plusieurs blocs d’hydrocarbures entre Chypre, l’Egypte, Israël et le Liban. Si les trois premiers ont trouvé un accord pour exploiter ces ressources prometteuses, les eaux libanaises sont, quant à elles régulièrement violées voire progressivement grignotées, une crise politique et institutionnelle récurrente monopolisant les énergies du Pays du Cèdre vers d’autres priorités. 

MEDITERRANEE OCCIDENTALE EN CRISE
Déclenchée par Nicolas Sarkozy et David Cameron, puis relayée par l’OTAN à partir d’une interprétation partielle et partiale de la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations unies, l’intervention militaire en Libye de mars 2011 a précipité trois dynamiques de crise. Laissant place à des groupes salafo-jihadistes et des factions mafieuses, la destruction des structures régaliennes libyennes a favorisé la jonction et l’amplification d’une série d’Etats faillis allant de l’Atlantique à la Corne de l’Afrique. Ce couloir de criminalité, qui traverse la bande sahélo-saharienne, a été mis à profit par les cartels latinos de la cocaïne (colombiens, vénézuéliens et brésiliens) qui disposent de têtes aéroportuaires en Afrique de l’ouest, notamment en Guinée Conakry et en Sierra Leone. A partir de ces appuis côtiers, les flux de drogue remontent vers le nord pour aboutir au Maroc, en Tunisie et en Libye avant de traverser la Méditerranée pour se répandre dans l’ensemble des pays européens. La menace terroriste a, elle-aussi été confortée et amplifiée par l’implosion de la Libye. Même s’il vient de subir d’irréversibles revers, Dae’ch a, ainsi pu s’installer à 500 kilomètres des côtes européennes. Nombres d’autres groupes jihadistes soutenus par l’Arabie saoudite et le Qatar
se sont multipliés, installant des camps d’accueil et de formation dans « la Libye faillie », notamment dans le Fezzan au sud, le long d’une ligne reliant les villes de Sebbah à Gât (à proximité de la frontière algérienne à la hauteur de Djanet). De ces sanctuaires du sud libyen, les jihadistes peuvent irriguer l’ensemble des pays de la région, tout particulièrement le Mali, le Niger et le Burkina-Faso, organisant aussi des filières à destination du désert du Sinaï, de Syrie et d’Irak. Des jonctions opérationnelles avec Boko-Haram et les Shebab somaliens sont à craindre. Désormais, l’hypothèse d’un « Bataclan flottant », qui verrait un ou des jihadistes cibler des bateaux de croisière ou armer des embarcations en vue d’attaques-suicides en haute mer ou dans des ports -, n’est plus à exclure. Ces différentes menaces sont d’autant plus préoccupantes qu’elles se diluent dans les flux croissants de réfugiés qui fuient les guerres d’Afghanistan, du Proche-Orient et d’Afrique, mais aussi des contextes économiques où la survie devient de plus en plus difficile. La Méditerranée occidentale est, ainsi devenue le creuset de l’une des crises de migrations les plus importantes depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Et ce ne sont pas les opérations Triton et autres dispositifs Frontex2 qui peuvent apporter des réponses pertinentes et durables à cette crise qui devrait être traitée en amont par l’UE, mais aussi la Ligue arabe, l’Union africaine et les autres structures régionales africaines. Hormis une progressive montée en puissance de la marine algérienne favorisée par Moscou, ces différentes crises structurelles qui affectent la Méditerranée occidentale mobilisent d’importantes ressources budgétaires et de nombreux moyens opérationnels au détriment des autres enjeux stratégiques qui concernent la totalité de la masse d’eau allant du canal de Suez au détroit de Gibraltar. 

RÔLE ACCRU DES VILLES PORTUAIRES
Face à cette montée des périls en Méditerranée, plusieurs initiatives multilatérales se sont successivement cassées les dents... Les deux les plus connues sont le Partenariat Euromed dit Processus de Barcelone (1995) et l’Union pour la Méditerranée (juillet 2008). Ces fabrications institutionnelles ont clairement été plombées par trois conflits politiques majeurs et récurrents : Israël-Palestine (depuis 1948) ; l’occupation du nord de Chypre par la Turquie (1974) et le Sahara occidental, revendiqué à la fois par le Maroc et la République arabe sahraouie démocratique (RASD), proclamée par le Front Polisario (1976). Ce dernier théâtre continue à conditionner une relation bilatérale algéro-marocaine difficile, tout en empêchant l’émergence de l’Union du Maghreb arabe (UMA), serpent de mer improbable... Ultérieurement, plusieurs initiatives de la société civile ont vu le jour, comme la Fondation euro-méditerranéenne Anna Lindh3 pour le dialogue des cultures. Instituée par l’UE et les pays du pourtour méditerranéen, cette entité se concentre sur le rôle primordial du dialogue interculturel afin de promouvoir une coexistence paisible dans la région. Le Processus de Barcelone a établi la Fondation Anna Lindh en 2005 afin de soutenir des organisations et des individus travaillant à la promotion du dialogue, avec l’objectif politique de faire de la région Euro-Méditerranéenne une « aire de coopération, d’échange, de mobilité, de compréhension mutuelle et de paix »... Mais là encore, ces différentes initiatives n’ont pas suffi à peser significativement, sinon à transformer les différents conflits continuant à menacer la paix et la stabilité en Méditerranée. Parallèlement, un troisième type d’initiatives tentait de relancer des efforts de négociations diplomatiques « par le bas », c’est-à-dire en partant des collectivités territoriales et locales (régions et villes portuaires). Marseille, Barcelone, Tunis, Athènes et Beyrouth ont lancé de multiples programmes dont certains perdurent aujourd’hui. Sur ce terrain, la Principauté de Monaco peut se féliciter d’une réelle antériorité. 

MONACO EN PREMIERE LIGNE
A la charnière des XIXème et XXème siècles, le prince Albert 1er a voulu prolonger son activité scientifique et environnementale par une action politique en faveur de la paix. Cette volonté de faire de Monaco un pôle de rayonnement d’une Pax mediterrana s’est concrétisée par la création de l’Institut international de la paix en 1903. Les négociations sur la question marocaine en 1905 marquent l’apogée de son rôle de médiation entre la France et l’Allemagne. Après la Première Guerre mondiale, Albert Ier se voit refuser l’entrée de son pays dans la Société des Nations (SDN). Il répond alors dans le domaine de la coopération scientifique, par la mise en place de la Commission de la Méditerranée, Monaco participant aussi à l’ensemble des structures méditerranéennes. Dernièrement la Principauté a participé à la 10ème session plénière de l’Assemblée parlementaire de la Méditerranée (APM) réunissant à Tirana (Albanie) les représentants des 25 pays membres ainsi que des hauts fonctionnaires des Nations unies, de l’OSCE et de la Banque européenne d’investissement (BEI). Principaux dossiers abordés : paix et sécurité aux Proche et Moyen-Orient, lutte contre le terrorisme, crise des réfugiés, changement climatique, dialogue interculturel et religieux. Nathalie Amoratti-Blanc vice-présidente de la 1ère commission sur la coopération politique régionale et les questions de sécurité est intervenue sur la crise migratoire : « en 2015, plus d’un million de migrants sont arrivés en Europe. Nous avons besoin d’une plus grande cohérence et d’une véritable solidarité dans la gestion de ce phénomène, car il ne s’agit pas d’une crise passagère. Il est indispensable de trouver des solutions à long terme (...). Nous avons la responsabilité de comprendre la complexité de ce phénomène et de fabriquer des nouveaux équilibres, autant de réponses à l’extrêmisme et au populisme ». L’APM a été créée en 2005 lors de la 4ème Conférence sur la sécurité et la coopération en Méditerranée (C.S.C.M.), née de la transformation de ce « processus C.S.C.M. » lancé depuis une quinzaine d’années par l’Union Interparlementaire (UIP) pour faciliter le dialogue entre parlementaires méditerranéens. Plaçant les parlements de tous les pays du bassin méditerranéen sur un pied d’égalité;, l’APM se saisit des questions d’intérêt commun pour favoriser et renforcer la confiance entre Etats de la Méditerranée, dans le but d’assurer la sécurité et la stabilité régionales et de promouvoir la paix. Elle se réunit en session ordinaire une fois par an et ses travaux sont préparés par les Commissions permanentes qui sont au nombre de trois : 

1) la Commission permanente sur la coopération politique et en matière de sécurité ; 
2) la Commission permanente sur la coopération économique, sociale et environnementale ; 3) la Commission permanente sur le dialogue des civilisations et les droits de l’homme. 

COOPERATIONS RENFORCEES POUR UN « LABORATOIRE MEDITERRANEEN »
Partant du constat que « la Méditerranée n’est plus une mer occidentale », il s’agit aujourd’hui de conjuguer l’esprit de Monaco dans trois perspectives principales. La première concerne d’abord les Marines nationales française et britannique qui ont déjà entrepris les ajustements nécessaires face aux nouvelles implantations portuaires en Méditerranée de la Russie et de la Chine. Pour être efficaces et durables, ces derniers devraient chercher aussi à développer des coopérations communes en matière de contre-terrorisme et de lutte contre les flux criminogènes (migrations illicites, trafics d’armes, de drogues et d’êtres humains), sinon œuvrer à un nouveau système de sécurité collective pour la Méditerranée. Clairement politique, cette volonté n’ira pas sans une remise à plat des orientations diplomatiques de confrontation (sanctions économiques, redéploiements militaires en Pologne et dans les Pays baltes notamment), mises en œuvre à l’encontre de Moscou. Malheureusement, les conclusions du dernier sommet de l’OTAN à Varsovie en juillet dernier – dont la poursuite du programme de bouclier anti-missile ne vont pas dans ce sens ! Par conséquent, la deuxième perspective porte sur l’effort de refondation d’une diplomatie adaptée aux enjeux
méditerranéens immédiats à partir desquels peuvent s’envisager des convergences locales durables. Celles-ci pourraient servir de laboratoire à des mécanismes de gestion de crises applicables à des formats géopolitiques plus large : en Afrique sub-saharienne, en Arctique, en Asie-Pacifique, en Asie centrale et en Amérique latine. La mise en place d’un tel « laboratoire méditerranéen » est une grande ambition qui nécessite des dirigeants à la hauteur. Nous verrons, à l’issue des élections présidentielles américaine et française notamment, mais cette perspective devrait – d’ores et déjà inspirer les candidats. En attendant, une troisième perspective concerne la mise en place de « coopérations renforcées » à l’image de ce que l’UE a été incapable de faire, à savoir des programmes à la carte, selon l’intérêt des Etats riverains décidant de participer ou non. Si les Etats demeurent indispensables à cet organon, les capacités diplomatiques des villes portuaires s’avèrent, d’ores et déjà, des outils complémentaires appropriés aux nouveaux enjeux stratégiques, économiques et sécuritaires auxquels sont désormais confrontées l’ensemble des populations méditerranéennes. En la matière, il n’est pas acquis que les grandes puissances puissent constituer l’élément moteur d’une telle avancée. De petit acteurs tels que la Principauté de Monaco, seraient sans doute mieux à même de mettre en œuvre la concrétisation d’un tel laboratoire méditerranéen. L’esprit de Monaco, dont nous avons rappelé l’antériorité historique, pourrait favoriser, voire porter une telle ambition... 

Richard Labévière
 
1 IRIS, octobre 2013 : Bastien Alex, Alain Coldefy, Didier Billion et Richard Labévière.
 2 Frontex est l’agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures des États membres de l’Union européenne (en abrégé « Frontières extérieures »). Son siège est à Varsovie. Elle est responsable de la coordination des activités des garde-frontières pour le maintien de la sécurité des frontières de l’Union avec les États non-membres. Frontex a été créée par le 26 octobre 2004. Sa mission est d’aider les États membres à mettre en œuvre les règles communautaires relatives aux frontières extérieures et de coordonner leurs opérations dans la gestion de ces frontières extérieures. Chaque État membre reste toutefois responsable de la partie de frontière qui se trouve sur son territoire. Le budget de Frontex provient de subventions de l’Union européenne, 285 millions d’euros étant fournis dans le cadre d’un programme spécifique 2007-2013 dépendant du Programme européen pour la protection des infrastructures critiques (PEPIC). 3 Anna Lindh, ministre des Affaires étrangères suédoise a été poignardée par un déséquilibré en 2003.




J) « La salafisation des esprits est en marche »


 
Dans "La Mosaïque de l'islam", Suleiman Mourad s'inquiète : la vision fondamentaliste de l'islam est en train de devenir la norme. Entretien.

Dans son livre La Mosaïque de l'islam (Institut d'études avancées de Nantes-Fayard, 2016), un modèle d'érudition, mais aussi de clarté, ce professeur d'histoire et de civilisation de l'islam au Smith College (Massachusetts) rappelle ce qui est aujourd'hui trop souvent oublié : l'islam n'est pas un, mais multiple. Pourtant, les musulmans comme les non-musulmans finissent par croire que le seul vrai, c'est l'islam littéraliste, celui des salafistes. 

Le Point : Vous estimez que l'image que nous avons aujourd'hui de l'islam est biaisée. Pourquoi ?
Suleiman Mourad : Comme je l'explique dans mon livre, l'islam est une mosaïque où coexistent historiquement des courants et des pensées différents. Or nous vivons de plus en plus sous le régime de la pensée unique, celui d'un islam d'inspiration wahhabite ou salafiste dont la plupart des musulmans comme les non-musulmans finissent par penser qu'il est le seul véritable islam. 

On assiste donc, selon vous, à une salafisation des esprits ?
Progressivement, oui : la salafisation des esprits est en marche. D'où, par exemple, la conviction aux États-Unis que le port du voile est obligatoire en islam, que c'est un signe religieux comme un autre, ce qui n'est pas entièrement vrai. Un autre exemple : la conviction que le soufisme, cette vision intériorisée de la foi musulmane, est une hérésie. Or c'est le
wahhabisme et à sa suite le salafisme qui l'ont considéré comme tel, et l'ont condamné. Ces gens-là estiment que l'islam est supérieur et doit s'imposer aux autres religions, ce qui justifie leur intolérance, mais ils pensent aussi qu'eux seuls sont les bons musulmans, ce qui exclut non seulement les soufis ou les chiites, mais aussi les sunnites, jugés trop occidentalisés. 

Mais comment expliquer ce succès ?
Les musulmans modérés ont eu tendance depuis la Première Guerre mondiale à ne plus s'intéresser vraiment à la religion, considérant qu'elle ne pouvait répondre aux problèmes économiques et sociaux que rencontraient leurs pays. Ils ont été tentés par des idéologies comme le socialisme, le panarabisme, etc. Ils ont donc abandonné le terrain religieux aux plus radicaux, qui étaient aussi les plus prosélytes. 

N'existe-t-il aucun penseur musulman capable aujourd'hui de proposer une alternative au discours salafiste ?
Bien sûr que le discours réformateur existe, mais il est inaudible, voire menacé, par les islamistes, mais aussi par les musulmans modérés, gangrénés par la théorie du complot, qui considèrent ces penseurs comme des traîtres. On leur reproche de vouloir réformer une religion censée être parfaite, et de pactiser avec l'ennemi, l'Occident. L'islam est devenu la proie du politique. Et les réformateurs ont d'autant moins de poids que les Occidentaux les tiennent pour non représentatifs.

Catherine Golliau



Aucun commentaire: