L'UNIVERSITÉ LIBERTÉ

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mai 26, 2017

Gouvernance Macrollandienne - Défense/AEE

Ce site n'est plus sur FB, alors n'hésitez pas à le diffuser au sein de différents groupes, comme sur vos propres murs respectifs. D'avance merci. L'Université Liberté, un site de réflexions, analyses et de débats avant tout, je m'engage a aucun jugement, bonne lecture. Je vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...Merci de vos lectures, et de vos analyses. 

Librement vôtre - Faisons ensemble la liberté, la Liberté fera le reste. 




Sommaire:

A) Martin Briens dirigera le cabinet de la ministre des Armées Sylvie Goulard - La Tribune - Michel Cabirol

B) Hollande, Macron, mêmes combats  - le Monde diplomatique - Philippe Leymarie

C) La France et l’enjeu sécuritaire au Sahel - Beyusek - Bentelouba Mohamed - Salah Géographe

D) Premiers pas Macron – diplomatiques : changement d’air ou d’ère ? - Proche&Moyen-Orient-Online - Guillaume Berlat

E) Sylvie Goulard à la tête du ministère des Armées, ou la multiplication des symboles de la nouvelle présidence française. -  IRIS - Colomnia

F) Bruno Tertrais : « Nous assistons au retour de l’histoire » - Figarovox






A) Martin Briens dirigera le cabinet de la ministre des Armées Sylvie Goulard

 
Martin Briens (ENA - promotion Victor-Schœlcher -, Sciences Po Paris) a fait pratiquement toute sa carrière au Quai d'Orsay (Crédits : DR) Martin Briens (ENA - promotion Victor- Schœlcher -, Sciences Po Paris) a été nommé directeur du cabinet civil et militaire de la ministre des armées. Son adjoint est un ancien conseiller à l'Elysée, Benjamin Gallezot. 

Martin Briens (ENA - promotion Victor-Schœlcher -, Sciences Po Paris) a été nommé directeur du cabinet civil et militaire de la ministre des armées, Sylvie Goulard. Il a fait pratiquement toute sa carrière au Quai d'Orsay où il a été notamment directeur adjoint de cabinet de Laurent Fabius au ministère des affaires étrangères entre juillet 2013 et février 2016. Après le départ du ministère de Laurent Fabius nommé président du Conseil constitutionnel, il aurait rejoint, selon la presse, la DGSE en tant que directeur de la stratégie. Il a commencé sa carrière dans l'administration au poste de premier secrétaire à l'ambassade de France en Chine (1999-2003), puis a été nommé comme deuxième conseiller auprès de l'ambassade de France aux États-Unis (2003-2006). Il a mis ensuite le cap en 2006 au Centre d'analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères et a été nommé en 2007 sous-directeur au Quai d'Orsay. Entre août 2010 et juin 2013, il a été représentant permanent adjoint à la Mission de la France auprès des Nations unies à New York. 

Directeur de cabinet adjoint, Benjamin Gallezot,
A 46 ans, l'ingénieur général de l'armement Benjamin Gallezot a été numéro deux de la Direction générale de l'entreprise à Bercy. Agrégé de mathématiques, il a été également conseiller technique à l'Elysée, sous Nicolas Sarkozy, et brièvement conseiller industrie d'Hervé Morin au ministère de la Défense. La chef du cabinet civil, Fréderique Camilleri (32 ans) est issue de la préfectorale. Elle était chef du cabinet du ministre de l'Intérieur depuis décembre dernier. Précédemment elle avait été directrice de cabinet de Patrick Strzoda, préfet de Bretagne, aujourd'hui directeur de cabinet du président de la République. Le diplomate Xavier Chatel de Briançon est nommé quant à lui conseiller diplomatique. Il était sous-directeur Egypte/Levant au ministère des Affaires étrangères. Il sera secondé par Nathalie Cantan, qui était en charge du Sahel et du Sahara à la Direction générale des relations internationales et stratégiques (DGRIS) du ministère de la Défense. Le poste de conseiller budget revient à Gilles Lara-Adelaïde, un énarque issu de Bercy. Il était déjà au cabinet de Jean-Yves Le Drian. Ingénieur de l'armement, Hervé Grandjean est nommé conseiller industriel. Il a été un des conseillers dns le domaine de la défense d'Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle. Enfin, Grégoire Devaux est le conseiller communication. Précédemment il s'occupait de la communication au cabinet de Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères.

La Tribune - Michel Cabirol via l'IHEDN




B) Hollande, Macron, mêmes combats

En matière de défense, même s’il n’a pas reconduit directement Jean-Yves Le Drian, le président Emmanuel Macron met tout naturellement ses pas dans ceux de son prédécesseur : reconduction de la « lutte antiterroriste » au Sahel et au Levant ; renforcement des effectifs et des moyens des militaires à hauteur de deux points de PIB ; maintien et des alliances et de la dissuasion nucléaire. 

Marque de fabrique du nouveau chef de l’État autant que stratégie électorale en vue des législatives, le panachage de soutiens politiques de centre-gauche et centre-droit permet à M. Macron de continuer à surfer sur un consensus en matière de défense et de politique étrangère. Ce consensus entre les deux grandes ailes du « système » les « socialistes » et les « républicains » était déjà la règle sous Hollande et même sous Sarkozy. Lire aussi Rémi Carayol, « En Afrique, le spectre d’un djihad peul », Le Monde diplomatique, mai 2017. La préparation d’une « revue stratégique » (Livre blanc), qui devrait être bouclée d’ici la fin de cette année, et l’adoption dès l’an prochain d’une nouvelle loi de programmation militaire (LPM) devraient témoigner à nouveau de ce consensus (1), dénoncé bien sûr par les deux ailes de l’opposition, la France insoumise à gauche, le Front national à droite. De nombreux dossiers attendent le nouveau gouvernement français, si l’on en croit Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, le directeur de l’Institut de recherche de l’École militaire (IRSEM), qui a listé pour le site en anglais War on the Rocks les dix défis « défense » de la présidence Macron : 
 
• le financement de l’ambition de la France (les désormais fameux 2 % de PIB) ; • l’après Sentinelle ;
la modernisation des forces nucléaires ;
• l’offensive russe ;

• l’unité euro-atlantique ;
le piège syrien ;
la stabilité au Sahel ;
la pente glissante libyenne ; le Pacifique ;

le dilemme nord-coréen. 

Task-force à l’Élysée
Le jeune président, qui passait pour moins expérimenté dans les domaines « régaliens » comme la défense, n’a pas manqué de multiplier le jour même de son investiture, le 14 mai, les signaux en direction des forces armées (et donc, de fait, vers l’autorité, l’ordre, la droite)

la remontée des Champs Elysées en « command-car » militaire ;
• l’entretien détaillé sur les dossiers urgents avec le chef d’état-major particulier, l’amiral Bernard Rogel ;
• la visite à des soldats blessés à l’hôpital Percy ;
la tournée, le 19 mai, auprès des troupes de l’opération militaire régionale française Barkhane, au Mali. 


La confirmation à la tête de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) du général Jean-Pierre Palasset (en remplacement d’un civil, le diplomate Bernard Bajolet, dont il était l’adjoint) est un autre signe en direction du monde militaire (2), de même qu’il faudra guetter les nominations prochaines à la tête de la Direction du renseignement militaire (DRM) (3) et de la Direction générale du renseignement intérieur (DGSI) (4), dont les mandats arrivent à échéance. Les militaires devraient également avoir un rôle étendu au sein de la « task force renseignement » annoncée par les macroniens, axée sur la lutte contre l’Organisation de l’État islamique (OEI) et Al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), et directement rattachée à l’Elysée; ainsi que dans les structures de cyberdéfense et cybersécurité en cours de renforcement, qui ont vocation à terme à devenir une quatrième armée, en parallèle des armées de terre, de l’air et de la marine. Mais la continuité s’illustre surtout dans la nomination, au portefeuille des affaires étrangères cette fois, du pilier de l’ancienne équipe dirigeante, Jean- Yves Le Drian. L’ex-ministre de la défense avait également été, durant ces cinq années de présidence Hollande, le « ministre de l’Afrique », ainsi qu’au Proche-Orient et en Asie le « ministre du Rafale », et pratiquait intensément aussi les échanges à l’échelle européenne, ainsi qu’avec le Royaume-Uni, sur une ligne plus bilatérale « Brexit » oblige. Il porte désormais le titre de « ministre de l’Europe et des affaires étrangères ». Quant à la nomination de la centriste Sylvie Goulard au ministère des armées (et non plus « de la défense », ce qui sous- entend que la partie stratégique du travail sera pilotée par l’Élysée), elle met l’accent aussi sur les ambitions européistes de ce nouveau gouvernement : Sylvie Goulard, proche collaboratrice de l’ancien président de la Commission européenne, M. Romano Prodi, et députée au Parlement européen, ne manquera pas de tenter de faire avancer les dossiers européens qui concerneront son secteur. 

Axe franco-allemand
Le rituel voyage à Berlin du président français, dès le lendemain de son investiture, outre sa portée symbolique le rappel de la solidité du couple franco-allemand, à l’heure où l’Union européenne, dans la foulée du Brexit et des foucades du président américain Donald Trump, subit une série de craquements comportait un volet militaire : coopération sur le terrain, au Mali comme en Irak ; coopération navale en Méditerranée et dans l’océan Indien ; échanges sur l’antiterrorisme, le transport aérien, la construction de blindés, etc. Dans le schéma hollando- macronien, la solidité de cet axe franco-allemand conditionne une éventuelle relance de la politique européenne de sécurité et de défense commune (PESDC), plus connue comme « L’Europe de la défense », que le nouveau président français appelle de ses vœux. Lors de la présentation de ses intentions en matière de défense et de sécurité, le 18 mars dernier à Paris, il préconisait un renforcement rapide des relations bilatérales avec Berlin, avec la tenue de conseils franco-allemands de défense à un rythme régulier, ainsi que la définition d’une feuille de route commune. Celui qui n’était encore que candidat disait alors souhaiter la mise en place d’un quartier général militaire européen « pour agir ensemble », ainsi que le lancement d’un programme européen intégrateur autour de la technologie militaire, la mise sur pied d’unités européennes d’intervention — en ayant pour tout cela recours aux « coopérations renforcées », une formule européenne qui autorise les pays les plus en pointe à prendre des initiatives. 

Europe en mythes
Lire aussi Paul-Marie de La Gorce, « La France et la défense de l’Europe », Le Monde diplomatique, janvier 1984. Cependant, cette « Europe de la défense » n’a fait ses preuves jusqu’ici, ni sur le plan politique ni sur le plan technique. Est-ce parce qu’elle est minée par la dizaine de « mythes » que pointe notre confrère de Bruxelles, Nicolas Gros-Verheyde, auteur avec l’universitaire André Dumoulin d’un manuel sur la PESDC (5) ? Les voici résumés : 

« Si on avait fait la CED... » le projet avorté de Communauté européenne de défense, en 1954, ne préjugeant en rien de ce qui pourrait être fait trois générations plus tard, dans un contexte géopolitique très différent ; « Ma défense nationale est très efficace » alors que la plupart des armées en Europe sont des « tigres de papier », dépendantes du parapluie américain ; « L’armée française est la meilleure » alors qu’ensorcelée par ses « victoires » en Afrique , elle est elle-même au bout de ses capacités ; « Faisons l’armée européenne » — alors qu’il n’existe pas à l’échelle européenne de pouvoir politique fort, légitime, responsable, financé, capable d’assumer un engagement militaire avec ses pertes humaines et ses possibles erreurs ; « Soyons pragmatiques » ou « Fixons-nous des grands objectifs » alors que ni la politique des petits pas, ni celle des plans ambitieux n’ont été suivies d’effets ces vingt dernières années ; « Halte à la duplication avec l’OTAN » alors que les deux organisations, si elles jouent en partie dans la même cour, n’ont pas les mêmes capacités, les mêmes missions, etc. ; « Sans le Royaume-Uni, on ne peut rien faire » alors que la plupart des opérations européennes se sont passées, jusqu’ici, des armées britanniques ; « Tout se décide à l’unanimité » alors que les traités prévoient des actions à la carte, des coopérations « renforcées » ad hoc, d’autres « permanentes », ou « structurées », et qu’il est même possible d’agir hors cadre de l’UE ;
« La défense, c’est tous ensemble ou pas du tout » — alors que l’Europe de la défense peut se décliner en petits groupes, selon des logiques territoriales, régionales, linguistiques, politiques... ;
« Dépensons 2 % du PIB et tout est réglé » alors que tenter à tout prix de se rapprocher de ce Graal (6) équivaut à remplir un panier percé, si ces dépenses ne servent pas aussi à engager concrètement des troupes, à se coordonner entre pays, à éviter les duplications d’équipement, à se répartir les dépenses de recherche et développement, etc. 


French touch
Reste alors l’OTAN, autre Graal pour la mouvance macronienne, mais aussi pour le PS, LR... Avec le président Sarkozy, la France a réintégré son commandement militaire, boudé par le général de Gaulle. Depuis, les forces françaises se sont alignées sur les standards américains. Ce qui donne par exemple ce récit, tiré du livre de Pauline Maucort, La Guerre et après... (Les belles lettres, Paris, 2017). Nous sommes en Afghanistan en mars 2010, base Coyote. Un colonel, patron d’une cellule de soutien psychologique de l’armée de terre, témoigne :
« On a la french touch : c’est ce que disent les Américains. Pas de sous, mais des idées : avec trois bouts de ficelle, on arrive toujours à s’en sortir. Ainsi, les Apache américains volent super haut, pour éviter de se faire tirer dessus ; nos pilotes rasent le sol : faudrait pas qu’ils éternuent ! Mais quand le bruit parvient aux oreilles des insurgés, l’hélico est passé, hors de portée de leurs kalaches... Même logique d’approche dans le rapport à la population : les Américains gardent leurs distances, s’enferment, se barricadent, ne sortant que pour se battre : ils n’ont jamais d’autres contact. Tandis que les Français sont plus proches des locaux, ont tendance à aller à la rencontre de la population, la connaître, s’en faire une alliée, et trier le bon grain de l’ivraie. Ainsi, en 2006, les soldats français patrouillaient sans casques, à pied, dans Kaboul. Tout a changé quand la France a décidé de réintégrer l’OTAN, en 2009. Il a fallu qu’on se plie aux méthodes américaines genre Robocop : patrouilles en blindés, casqués, gilets pare-balles, lunettes noires, armes pointées sur les passants tout le monde suspect. Et on a fini par se terrer, comme eux (7) ». L’OTAN où, dans la continuité de la politique suivie par l’équipe Hollande-Le Drian durant le dernier quinquennat, il s’agit — comme le promettait le candidat Macron en mars dernier de continuer à « assumer pleinement la place de notre pays », notamment dans le cadre de la coalition anti-OEI. L’alliance, disait-il alors, « est utile à la sécurité de l’Europe, notamment à l’Est ; mais elle a un rôle à jouer face aux menaces djihadistes sur le flanc sud ». Selon le général Palomeros, ancien ponte de l’OTAN, qui est un de ses conseillers défense, le président Macron a bien l’intention de soulever, au prochain sommet de l’organisation à Bruxelles le 25 mai, la question de la place de l’OTAN dans la lutte contre le terrorisme, à travers par exemple un meilleur partage du renseignement. Le petit Français fera connaissance avec le considérable Donald Trump, parrain de ladite OTAN... 

le Monde diplomatique - Philippe Leymarie, via l'IHEDN

(1) À l’approche des législatives, le parti Les Républicains a présenté sous l’égide de François Barouin un programme « soft » en matière de défense qui recoupe pratiquement celui
d’Emmanuel Macron : nouvelle revue stratégique, loi de programmation militaire, objectif budgétaire des 2 % du PIB, modernisation des deux composantes de la force de dissuasion nucléaire, décision sur la construction d’un second porte-avions.
(2) Il faut remonter à 1987 pour retrouver un militaire à la tête de la DGSE. (3) Qui accompagne les opérations militaires, notamment extérieures.
(4) Qui mélange une partie des anciens renseignements généraux (RG) et l’ex-direction de la surveillance du territoire (DST).
(5) « La politique européenne de sécurité et de défense commune », préface de Federica Mogherini, B2/Editions du Villard, 2017, 490 p, 52 €.
(6) Voir, sur ce blog, la série consacrée au « talisman des deux points de PIB », « Donald Trump, l’OTAN et les passagers clandestins » et « L’Europe sans voix face à Trump ? ».
(7) Il est vrai qu’à partir de ces années, les soldats américains comme français ou autres faisaient face à la multiplication d’attentats-suicide, et à l’utilisation fréquente d’explosifs improvisés (IED).




C) La France et l’enjeu sécuritaire au Sahel

Quelle place pour la question du Sahel dans la politique étrangère française? Que deviendra le Sahel de demain (2017-2022).Les questions de fond sur l’avenir de la région (changement climatique, démographie, terrorisme, opération Barkhane) sont de plus en plus abordées dans le cadre des auditions à l’Assemblée nationale française. L’Etat-major des armées françaises a déclaré, le 8 Février 2017, lors d’une séance tenue par la commission de la défense nationale et des forces armées de l’assemblée nationale française que ‘’ Le problème reste, il faut bien le reconnaître, l’accord de paix et de réconciliation (APR) signé à Alger en 2015 n’est que très partiellement appliqué : pas de vraies patrouilles communes, pas de désarmement, pas d’autorité intérimaire au nord de la boucle du Niger. ‘’ Concernant l’opération Barkhane, l’Etat-major des armées françaises a souligné également que ‘’ Nous ne pourrons probablement pas totalement nous désengager de l’opération Barkhane à l’horizon du prochain quinquennat, même s’il faudra procéder à des ajustements en fonction de l’entrée en vigueur ou non de l’accord de paix et de réconciliation. La réalisation des efforts de développement politique et économique est en effet le point clef. ‘’ Il est important de rappeler la déclaration finale du sommet de Bamako pour le partenariat, la paix et l’émergence, tenu les 13 et 14 janvier 2017, qui indique que face à ‘’ La recrudescence des attaques terroristes qui ont visé les forces de défense et de sécurité du Mali, les forces des Nations Unies, la Force française Barkhane et les populations civiles.’’ Et ‘’Soucieux d’éviter une généralisation du phénomène de radicalisation et du terrorisme dans la région sahélienne, les chefs d’État et de Gouvernement appellent à un renforcement du Partenariat militaire et de coopération transfrontalière (PMCT) entre les pays membres du G5 Sahel auquel la France apporte son soutien’’. Les travaux menés dans ce contexte par l’Union Africaine (UA) portent sur les liens futurs entre le G5 Sahel et l’UA : une réunion s’est tenue à Addis Abeba (Ethiopie), le 13 Avril 2017, par le conseil de paix et de sécurité de l’Union Africaine (UA), consacrée à l’étude du projet de Concept d’opérations stratégique de la Force conjointe du G5-Sahel, en vue d’une action de combat contre le terrorisme dans la région. Lors de cette réunion, le commissariat à la paix et à la sécurité de l’UA a transmis une communication sur le projet de concept d’opérations stratégique de la force conjointe du G5 – SAHEL. Dans cette communication ,il est mentionné que ‘’Les attaques terroristes répétées contre le Nord du Burkina Faso, et l’Ouest du Niger, ainsi que les menaces récentes contre certains pays de la région par les groupes djihadistes, unis depuis quelque temps autour d’Iyad Ag Ghaly d’Ansar Din, viennent encore nous rappeler le caractère régional de la menace terroriste.’’ Il convient de noter que la mise en place de la Force conjointe du G5 Sahel a été décidée par les chefs d’Etat du G5 Sahel, réunis en Sommet extraordinaire à Bamako(Mali), le 6 février 2017.Cette force se focalisera surtout sur la sécurisation des frontières entre les Etats membres du G5 Sahel. De plus, il est utile de souligner que la décision des trois pays du Liptako-Gourma (Burkina Faso, Mali et Niger), membres du G5 Sahel, de créer une Force multinationale pour sécuriser le Liptako-Gourma (FMS / LG) a été prise lors de la deuxième Session Extraordinaire de la Conférence des Chefs d’Etat de l’Autorité de Développement intégré de la Région du Liptako- Gourma (ALG), tenue le 24 janvier 2017, à Niamey, en République du Niger. Il a été décidé de mutualiser les moyens d’intervention des pays membres en créant une Force Multinationale de Sécurisation (FMS/LG) pour permettre un contrôle effectif de leur espace commun, alors qu’à cette date (1er Avril 2016) le Burkina-Faso et le Mali sont les deux seuls pays à l’échelle du G5 Sahel à ne pas avoir signé, la convention de l’UA sur la coopération transfrontalière (convention de Niamey ). L’ALG est une institution fondée le 3 Décembre 1970, par la volonté des trois Chefs d’Etats du Burkina Faso, du Mali et du Niger de renforcer la coopération entre leurs Etats. Elle a pour objectif de promouvoir en commun, dans un cadre régional la mise en valeur notamment des ressources minières, énergétiques, hydrauliques dans la zone d’intervention : la région du Liptako-Gourma, située à cheval sur leurs frontières communes. Aussi est-il important de rappeler que la Force Multinationale de Sécurisation du Liptako-Gourma (FMS/LG) est une composante de la force conjointe du G5 Sahel dont la création a été décidée par les Chefs d’Etat lors du Sommet organisé, le 20 novembre 2015 à N’Djamena (République du Tchad),alors que l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, issu du processus d’Alger signé à Bamako le 15 Mai et le 20 Juin 2015 connait des entraves dans sons application. Cet accord prévoit l’organisation d’une Conférence d’Entente Nationale (CEN) en vue de permettre une discussion entre les éléments constitutifs de la Nation malienne sur les problématiques de la paix et de l’unité nationale. Le document de travail de la CEN qui s’est tenue du 27 Mars au 2 Avril 2017, à Bamako (Mali), conformément à l’article 5 de l’Accord pour la paix et la réconciliation au Mali, a fait ressortir des préoccupations ayant trait au défi sécuritaire .Ce document a été publié en Mars 2017 : La présidence de la commission préparatoire de la CEN a tenu une série d’entretiens et de consultations avec divers groupes cibles. ‘’En ce qui concerne les groupes prônant le djihad, certaines personnes s’interrogent sur le fait de savoir s’il ne vaudrait pas mieux discuter avec eux, car estiment-elles, ils sont incontournables pour le processus d’instauration de la paix dans le pays. ‘’C’est ce que souligne notamment le résultat des travaux menés par la CEN. Comment analyser cette suggestion après que des organisations djihadistes ont mis le septentrion malien sous coupe réglée entre 2012 et 2013, détruisant le patrimoine historique de Tombouctou et qui ont pour objectif la conquête du Maghreb et de toute l'Afrique de l’ouest ? Selon l’ONU, la conquête de la ville de Konna (Mali) au début de Janvier 2013, par des organisations extrémistes a conduit les autorités de transition maliennes à demander l’appui de la France pour protéger la souveraineté du Mali et rétablir son unité territoriale. Dans les territoires conquis, les mouvements armés djihadistes et leurs alliés ont établi un ordre directement inspiré de l’islamisme radical. En réponse à cette demande, des opérations militaires ont été menées le 11 janvier 2013 contre des éléments terroristes et autres éléments affiliés dans le cadre de l’Opération Serval, dirigée par la France, à l’appui des forces maliennes de défense et de sécurité. De mon point de vue, la principale raison de l’intervention militaire française au Mali réside dans l’inapplication de l’Accord de cessation des hostilités de 1991 signé le 6 janvier 1991 à Tamanrasset en Algérie, entre le Gouvernement de la République du Mali d’une part et le gouvernement de l'Azaouad et le Front Islamique Arabe d'autre part. En qualité de médiateur, l’Algérie avait présidé la commission de cessation des hostilités chargée de l'application des dispositions de cet accord. A cela s’ajoute, un nouvel accord intitulé ‘’ L’accord d’Alger pour la restauration de la paix de la sécurité et du développement dans la région de Kidal’’, fait à Alger le 4 Juillet 2006 et signé entre le gouvernement de la république du Mali et l’alliance démocratique du 23 Mai 2006 pour le changement. L’Algérie a joué le rôle de facilitateur et il est utile de rappeler que Ramtane Lamamra (l’actuel ministre algérien des affaires étrangères) fut le secrétaire général du ministère algérien des affaires étrangères à l’époque de la signature de l’accord d’Alger de 2006. Soulignons que l’alliance démocratique du 23 Mai 2006 est une formation touareg fondée par le colonel Fagaga, Iyad Ag Ghali, Iyad Ag Beiba et Ibrahim Ag Bahanga.Iyad Ag Ghaly, le dirigeant de l’alliance démocratique du 23 Mai 2006 pour le changement, fut sollicité par le gouvernement malien pour représenter le mouvement touareg dans la mise en application de l’accord d’Alger. Cette demande n’a pas abouti. Alors que rien ne laissait présager une résolution de la crise politique au Mali et face à l’impuissance diplomatique algérienne, la communauté internationale rompt le silence. La Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation au Mali (MINUSMA) a été créée par la résolution 2100 du Conseil de sécurité, du 25 avril 2013, pour encourager le processus politique dans ce pays et appuyer le dialogue politique national et la réconciliation nationale. La note de recherche intitulée ‘’Les missions de stabilisation en République Démocratique du Congo et au Mali : les limites de l’ONU dans l’imposition de la paix ‘’ en date du 28 Avril 2017, publiée par l’Institut de Recherche Stratégique de l’Ecole Militaire (IRSEM) du ministère français de la défense, présente à la lumière de données pertinentes, les obstacles rencontrés dans la mise en œuvre de l’accord d’Alger de Mai 2015. Selon cette note de recherche, il paraît probable que le gouvernement malien’’ considère les rebelles touarègues comme l’adversaire et le défi principal. Ils constituent un enjeu plus immédiat sur le plan politique intérieur, et pour la légitimité du gouvernement. Or, pour Bamako, la meilleure option pour gérer ce défi n’est pas forcément la mise en œuvre de l’accord d’Alger, ce qui cause des frustrations que les internationaux ne cherchent plus à dissimuler. ‘‘ A l’égard de la responsabilisation, les protestations répétitives du gouvernement malien sur les carences du soutien international sont significatives de ce point de vue. La note de recherche souligne également qu’il est ’’ permis d’imaginer qu’une telle responsabilisation n’est pas dans le meilleur intérêt d’un État qui a, depuis longtemps, eu tendance à exploiter sa dépendance vis- à-vis des acteurs extérieurs d’une façon plutôt profitable. Dans la mesure où ces derniers assument la sécurité et le contre-terrorisme, il est difficile d’imaginer comment le gouvernement pourrait changer de cap. La perpétuation de cette situation de dépendance, mais aussi la permanence des tensions politiques et des problèmes sécuritaires dans le nord, sont d’une certaine façon des atouts. Elles sont utiles puisqu’elles peuvent générer et justifier davantage de soutiens internationaux (sécurité, diplomatie, aide au développement, etc.) et elles peuvent dissimuler d’autres problèmes pérennes (corruption, manque de réformes, insuffisance de services publics, etc.) dont les causes dépassent de loin le conflit au nord et qui nourrissent en fait la récurrence des tensions au Nord-Mali depuis l’indépendance.’’ De plus, cette note de recherche mentionne qu’il est ‘’aujourd’hui légitime d’émettre un certain nombre de doutes quant au fait que les terroristes soient en effet le défi principal. Paradoxalement, ce point de vue est partagée : par les internationaux, qui cherchent à la fois à avancer un processus de paix qui a peu d’adhérents et à responsabiliser le gouvernement (et ses voisins, dans le cadre du G5 Sahel), et par le gouvernement qui essaie d’affaiblir les rebelles et qui a délégué des fonctions étatiques aux acteurs internationaux selon une logique d’extraversion. Ceci n’entre pas en contradiction avec l’annonce de la création d’une force conjointe des pays du G5, dont le concept d’opérations a été validé par le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine le 13 avril 2017.’’ Il importe donc d’observer comment ce nouvel accord élaboré par l’Algérie sera appliqué après 24 ans d’efforts diplomatiques algériens infructueux. Le régime politique algérien a désappris l’analyse politique. La détérioration de l’activité diplomatique algérienne est à l’origine de la situation au Mali. Le processus de paix au Mali est complexe et délicat. Le rétablissement de l’autorité de l’Etat sur l’ensemble du territoire demeure l’enjeu majeur à relever.

Beyusek - Bentelouba Mohamed - Salah Géographe, via l'IHEDN



D) Premiers pas Macron – diplomatiques : changement d’air ou d’ère ?

L’occasion fait le larron a-t-on coutume de dire. Au début de l’année 2017, l’affaire était entendue. Le nouveau président de la République était déjà désigné. Il avait pour nom François Fillon, l’ex-collaborateur, Premier ministre de Nicolas Sarkozy. Les multiples péripéties du « Penelopegate » en ont décidé autrement. Ce sera en définitive l’outsider, Emmanuel Macron (39 ans), ex-collaborateur, ministre de l’Économie de François Hollande, que le peuple français choisira le 7 mai 2017 au détriment de la candidate du Front National, Marine Le Pen. Comment se situe-t-il dans une perspective historique, lui dont l’expérience internationale est limitée ? « Mais les successeurs du général de Gaulle ne sont pas issus de la tragédie historique, ils ne sont pas des héros de Corneille. Ils sont les avatars des jeux politiciens ou le résultat d’une cooptation des choix oligarchiques qui ont privilégié le ‘rebranding’. C’est le cas d’Emmanuel Macron, jugé parfait ‘homo politicus néolibéral’, vigoureusement poussé par deux vagues qui se sont conjuguées en sa faveur : celle du ‘dégagisme’, et celle du ‘jeunisme’ »2. Il importe de dresser un rapide bilan de l’action extérieure de François Hollande pour mieux appréhender les possibles évolutions de son successeur. Il nous faudra nous interroger sur la doctrine et les hommes du président avant de conclure sur ses premiers pas et ses prochaines échéances internationales3

L’EX-PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE : UN DIPLOMATE GUERRIER
La constitution française confère au président de la République des pouvoirs exorbitants du droit commun, ce que l’on qualifie de domaine réservé. François Hollande a conduit une diplomatie débridée et brouillonne débouchant sur une perte d’influence de notre pays dans le monde. 

Des pouvoirs exorbitants du droit commun : le domaine réservé
Sous la cinquième République, la constitution française du 4 octobre 1958 taillée sur mesure pour le général de Gaulle – confère au chef de l’État d’importantes responsabilités tant dans le domaine de la défense 

(article 15 : « Le Président de la République est le chef des armées. Il préside les conseils et les comités supérieurs de la défense nationale ») que dans celui de la politique étrangère (article : « Il est le garant de l’indépendance nationale, de l’intégrité du territoire et du respect des traités »). 

Voilà pour ce qui est du droit constitutionnel, de la théorie.
Depuis 1958, force est de constater que la pratique a été dans le sens d’une interprétation extensive des prérogatives du président de la République dans ces deux domaines de son action régalienne. S’agissant de la pratique, on ne peut que constater que ces responsabilités s’exercent le plus souvent sans l’aval du parlement (contrôle largement a posteriori, rarement a priori), en particulier dans le domaine des interventions extérieures que le président de la République décide seul si ce n’est avec l’aide de son chef d’état-major (le très influent général Benoît Puga). Cette situation de quasi-monopole de l’exécutif n’a pas d’équivalent dans les autres démocraties occidentales où le parlement reste vigilant sur l’usage de la force à l’étranger. Une fois encore, nous cultivons le sens de l’exception française avec un art consommé de la supériorité, de l’arrogance intellectuelle. La notion de « Grande Nation » est toujours vivace dans notre posture extérieure. 

Une pratique diplomatique débridée et brouillonne : la perte d’influence
Le dernier quinquennat a surtout été marqué par un effacement croissant de la France sur la scène internationale compensé par une augmentation des interventions militaires sur les théâtres d’opérations extérieures (Afrique et Proche et Moyen-Orient) après le retrait de nos troupes d’Afghanistan (excellente initiative de François Hollande dès 2012 au regard du chaos actuel dans ce pays). Si le bicorne a chômé, le canon n’a pas cessé de tonner Mais il n’y a pas de mystère à cette « cornérisation » de la France comme le souligne Jean-Pierre Chevènement. La prétention conduit à l’impuissance. « Brandir ses valeurs en diplomatie, c’est donc s’exposer à susciter la mobilisation de celles des autres, aussi absolues et intransigeantes »4. On sait bien que lorsqu’il y a choc des valeurs, le combat est inexpiable et la diplomatie récusée5. De toute manière, la foi ne se négocie pas. Nous nous trouvons au cœur des impasses dans lesquelles nous nous sommes fourvoyés au Moyen-Orient et en Europe. Posons-nous une question simple à l’instar de Jean de Gliniasty : « quand la poussière des interventions diplomatique et militaires et retombée, que reste-t-il des invocations qui les ont justifiées » ? Si notre seul souci est de prendre une posture morale, nous ne sommes pas parvenus à agir pour la paix. Il n’est qu’à voir les résultats des conférences fantomatiques que nous avons organisées à Paris, regroupant les oppositions et les pays sunnites, en l’absence des chiites, des Russes et des Iraniens. « Ce qui est passé est mort, vis au présent et construit l’avenir » nous rappelle un proverbe grec. Emmanuel Macron donne l’impression de s’inscrire dans une démarche de continuité mais aussi de rupture avec le passé. 

LE NOUVEAU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE : LA PROMESSE DE L’AUBE
En ce début de quinquennat prometteur à plus d’un titre, force est de constater que nous ne sommes pas encore très avancé sur ce que sera la doctrine internationale d’Emmanuel Macron. Néanmoins, les premières nominations font une place de choix à l’énarchie. 

Une doctrine internationale floue : la « macron touch »
Comment caractériser Emmanuel Macron ? 
Du haut de ses 39 ans, le nouveau président de la République cultiverait le goût de l’avenir6, celui de l’optimisme et le culte de la philosophie et d’une certaine forme de mysticisme en disciple bien connu de Paul Ricoeur7. Mais tout ceci bien que très important sur le plan psychologique et humain est loin de nous éclairer sur la marque qu’il entend imprimer à la politique étrangère de la France pour les cinq années à venir. 

Quelle ligne diplomatique veut-il mettre en œuvre
Se situera-t-elle dans la continuité ou dans la rupture de la ligne ondoyante le de François Hollande ? 
Va-t-il contribuer à faire à nouveau de la France, un pays qui inspire, invente et partage ? Va-t-il la renforcer à l’intérieur pour la rendre plus forte à l’extérieur
Va-t-il en revenir à la tradition d’une diplomatie gaullo-mitterrandienne du dialogue sans exclusive, de la coopération avec tous, de la médiation privilégiée à la confrontation, tradition à laquelle avait tourné le dos son prédécesseur pour privilégier une approche néo-con ? 

À la veille de son élection à la présidence de la République, nous avions déjà souligné dans un article de proche et moyen-orient.ch le flou qui entourait sa profession de foi dans la sphère extérieure8. S’il nous illumine par son brio littéraire, son discours d’investiture d’optimisme et de mobilisation du 14 mai 2017 nous éclaire peu sur les linéaments de la politique étrangère d’Emmanuel Macron

« Nous sommes à l’orée d’une extraordinaire renaissance, parce que nous tenons entre nos mains tous les atouts qui feront et qui font les grandes puissances du XXIe siècle ». 

Au-delà des mots, par qui est-il être entouré pour mener à terme son projet pour la France ? 

Une nouvelle équipe diplomatique : le règne de l’énarchie
« Il n’y a ni richesse ni force que d’hommes » (Jean Bodin). Au le lendemain de son installation au 55 rue du Faubourg Saint-Honoré9, la lecture du JORF du 15 mai 2017 nous livre les premières nominations des rouages essentiels dans le fonctionnement de la présidence de la République sous le règne de son nouveau président, Emmanuel Macron10 : le Secrétaire général, M. Alexis Kohler ; le Chef de l’état-major particulier, un militaire déjà en fonction sous le quinquennat du président sortant, François Hollande, à savoir l’Amiral Bernard Rogel ; le Directeur de cabinet, M. Patrick Strzoda (occupant déjà ses fonctions à Matignon) et, enfin le Conseiller diplomatique, sherpa du président, Philippe Etienne11. * Ainsi se présente le quatuor de choc du plus jeune président de la cinquième République, «une vraie bande d’énarchistes» !12 Dieu soit loué, par miracle, nous avons échappé au tweeter-gaffeur, Gérard Araud qui nous avait été annoncé comme conseiller diplomatique du nouveau monarque !13 Qui est Philippe Etienne au-delà de la brève présentation que nous livre la presse ?14 À la lecture de sa biographie officielle, nous découvrons qu’il a un cursus très classique pour ce genre de poste de responsabilité. Ancien élève de l’École normale supérieur (agrégé de mathématiques), diplômé de l’INALCO (serbo-croate), ancien de la promotion Voltaire de l’ENA, Philippe Etienne a une longue carrière derrière lui à 61 ans : Bonn, Moscou, Bruxelles/Union européenne (à trois reprises), Berlin pour l’étranger et affaires européennes, cabinets ministériels (Bosson, de Charrette et Kouchner) à Paris. Il passe pour un modéré, parfois très ou trop prudent dans ses prises de position. Reste désormais à savoir comment fonctionnera la relation entre le conseiller diplomatique du président de la République et le ministre de l’Europe et des affaires étrangères (étrange libellé qui semble mettre les réelles affaires étrangères sous la coupe des virtuelles affaires européennes confiée à une novice, Marielle de Sarnez15), Jean-Yves Le Drian16 ? Confrontation ou coopération ? Reste également à savoir si le nouveau ministre fera le choix d’abandonner les sujets exotiques chers à Laurent Fabius (climat, commerce, tourisme, gastronomie, diplomatie numérique, du sport et autres gadgets comme la fort peu lumineuse « nuit des idées »...) pour se concentrer sur le cœur du métier diplomatique (affaires politiques, géographiques et stratégiques...)17 et cesser d’encombrer les ambassadeurs de réunions stupides sur des sujets grotesques (management du bas vers le haut, bien-être au travail, parité...). C’est au pied du mur que l’on voir le maçon nous rappelle le proverbe populaire. Il est trop tôt pour porter un jugement définitif – avant même qu’il ait entamé son mandat – sur l’action internationale d’Emmanuel Macron. Nous pouvons juste nous livrer à quelques spéculations. 

LE FUTUR PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE: PREMIERS PAS
Dans un monde en crise, les défis internationaux ne manquent pas pour le nouvel occupant de l’Élysée. Après ses premiers pas à Berlin, il lui faudra affronter les multiples sommets internationaux de ce printemps 2017. 

Les immenses défis : le monde de la crise et des crises
Au moment où le commandant Emmanuel Macron prend la barre du navire France, les défis internationaux ne manquent pas ! C’est le moins que l’on soit autorisé à dire. Sans pour autant en dresser une liste exhaustive, nous pouvons passer en revue les principaux foyers de crise : chaos afghan en dépit d’une longue et coûteuse intervention de l’OTAN ; impasse irakienne quatre mois après le déclenchement de l’offensive contre Mossoul ; contenir l’implosion de la Libye et soutenant le général Haftar ; endiguer le terrorisme au Mali et au Sahel, seul ou avec les Européens et les Américains (Cf. sa visite au Mali du 19 mai 201718) ; rétablir l’ordre en Syrie en dialoguant avec la Russie et l’Iran19. Sans oublier d’autres crises aussi graves : l’avenir de l’Algérie ; la persécution de la minorité musulmane Rohingya en Birmanie ; le conflit israélo-palestinien ; les risques de déflagration en mer de Chine et, surtout, en Corée du nord ; mettre fin au chaos meurtrier en RDC ; résoudre la crise ukrainienne...20. Au-delà de ces crises à dimension géographique, il appartiendra au nouveau président de la République de se positionner assez rapidement sur l’échiquier international en dépit de rapports conflictuels entre les États-Unis, la Russie et l’Union européenne21. Sans parler des immenses défis que l’Union européenne devra relever22 au premier rang desquels la négociation du « brexit »23. Sans parler de notre relation avec l’OTAN et les États d’Europe centrale24. Sans parler d’une véritable redéfinition de nos relations avec l’Afrique pour dépasser les remugles de la Françafrique25 et de nos interventions dans notre « Afghanistan de proximité » (Jean-Claude Cousseran) dont les objectifs « ne seront jamais atteints » dans le Sahel (Laurent Bigot)26

Les premiers pas : de Berlin aux futurs sommets internationaux
Emmanuel Macron l’avait annoncé. Il l’a fait. Son premier déplacement hors de l’Hexagone le conduit outre-Rhin27. C’est l’incontournable voyage à Berlin du 15 mai 201728 quelques minutes après la désignation du nouveau premier ministre, Édouard Philippe, député-maire du Havre débauché du groupe Les Républicains29. L’atmosphère de cette entrevue est d’autant plus chaleureuse que la CDU l’a emporté largement la veille dans les élections en Rhénanie du Nord/Westphalie contre le SPD et que la chancelière apprécie le franc-parler de son nouvel interlocuteur français qui lui annonce sa volonté de réformer la France et de respecter ses engagements financiers européens30. Dans ce contexte, Angela Merkel se serait montrée charmée par son interlocuteur31 et ouverte à une relance de l’Europe, voire à la modification de certains traités32. Mais, Emmanuel Macron ne mise-t-il pas trop sur l’Allemagne ?33 Dès le 19 mai 2017, il effectue une visite aux troupes françaises basées au Mali (il avait pris soin de rencontrer des militaires blessés à l’hôpital de Percy-Clamart après son installation). Dans les semaines à venir, Emmanuel Macron va faire son baptême au multilatéral : sommet des chefs d’État et de gouvernement de l’OTAN à Bruxelles du 25 mai 2017 (il devrait faire la connaissance de Donald Trump à l’occasion d’un déjeuner de travail) ; sommet du G7 à Taormine en Sicile des 26 et 27 mai 2017 ; conseil européen à Bruxelles des 22 et 23 juin 2017 ; sommet du G20 à Hambourg des 7 et 8 juillet 2017... On le voit bien, la tâche qui attend Emmanuel Macron est immense à maints égards compte tenu du passif hollandais. « Un pays qui ne serait sauvé que par un seul homme ne serait pas sauvé pour longtemps ». Souvenons- nous, dans cette période de « macronmania »34, de cet avertissement lancé par Benjamin Constant ! Il appartiendra à celui qui est déjà surnommé l’« homme pressé » de se souvenir que le temps diplomatique n’est pas le temps médiatique, que le temps des passions n’est pas le temps de la raison, que le temps du réel n’est pas le temps de l’idéal. Il devra en revenir à la froide analyse diplomatique seule garante de nos intérêts. Il appartiendra à celui qui s’inspire de l’Amérique de se souvenir que la France n’est pas l’Amérique35. Souhaitons qu’Emmanuel Macron – dont on murmure qu’il maîtrise le temps, qu’il n’est pas pressé et impose son rythme – réussisse, « l’essentiel, c’est la France »36, elle en a bien besoin en ce printemps de l’année 2017 ! Le plus dur est à venir pour reconstruire le pays sur le plan interne afin qu’il puisse de nouveau peser sur le plan externe. Rupture ou continuité ?37 À ce jour, il est encore très prématuré pour affirmer que le nouveau président de la République apporte simplement un changement d’air ou bien qu’il inaugure véritablement un changement d’ère. 

Proche&Moyen-Orient-Online - Guillaume Berlat  via l'IHEDN
 
1 Changement d’ère, 20 minutes, 15 mai 2017, p. 1.
2 Vingtras, Le protocole et la symbolique, blog : Vingtras, www.mediapart.fr, 15 mai 2017.
3 Philippe Ricard/Marc Semo, Les chantiers diplomatiques de l’équipe Macron, Le Monde, 19 mai 2017, p. 7.
4 Jean de Gliniasty, La diplomatie au péril des « valeurs », Linvetaire, Collection Valise Diplomatique, 2017, p. 45.
5 Guillaume Berlat, Entre vraies et fausses valeurs : le nouveau prince, www.prochetmoye- orient.ch , 13 mars 2017.
6 Guillaume Goubert, Le goût de l’avenir, La Croix, éditorial, 15 mai 2017, p. 1.
7 Béatrice Bouniol, La mystique fait son retour en politique, La Croix, 15 mai 2017, p. 3.
8 Guillaume Berlat, En marche avec une politique étrangère, www.prochetmoyen-orient.ch , 1er mai 2017.
9 Laurent Stefanini (entretien avec Marie-Amélie Lombard-Latune), « L’investiture ? Rien n’est gravé dans le marbre », Le Figaro, 13-14 mai 2017, p. 18.
10 Bastien Bonnefous/Cédric Pietralunga/Solenn de Royer/Marc Sémo, Les hommes du président débarquent à l’Élysée, Le Monde, 16 mai 2017, p. 4.
11 Arrêté du 14 mai 2017 portant nomination à la présidence de la République, JORF n° 0114 du 15 mai 2017, texte n° 1.
12 Erik Emptaz, Une vraie bande d’énarchistes, Le Canard enchaîné, 17 mai 2017, p. 1.
13 Alain Léauthier, Les experts du Quai, Marianne, 10-18 mai 2017, p. 33.
14 Pascale Hugues, Philippe Etienne, le trait d’union franco-allemand, www.LePoint.fr , 15 mai 2017.
15 Philippe Ricard/Patrick Roger, Marielle de Sarnez en avocate de l’Union, Le Monde, 19 mai 2017, p. 6.
16 Guillaume Berlat, Un guerrier diplomate ou la force tranquille, www.prochetmoyen- orient.ch , 1er mai 2017.
17 Au Quai d’Orsay, les diplomates espèrent revenir sur leur pré-carré, www.LaLettreA.fr , n° 1776, 18 mai 2017, p. 3.
18 Cyril Bensimon/Christophe Châtelot, Les premiers pas de Macron en Afrique, Le Monde, 20 mai 2017, p. 2.
19 René Backmann, Les douze crises internationales qui attendent le nouveau pouvoir (1/2), www.mediapart.fr , 9 mai 2017.
20 René Backmann, Les crises internationales qui attendent le nouveau pouvoir (2/2), www.medipart.fr , 12 mai 2017.
21 Alain Rodier, Russie-États-Unis-Europe : des rapports conflictuels, Centre Français de Recherche sur le Renseignement (CF2R), note d’actualité n° 473, mai 2017.
22 Sylvie Goulard, Quels chantiers européens attendent le nouveau président de la
République ?, Le Figaro, 12 mai 2017, p. 16.
23 Cécile Ducourtieux/Jean-Pierre Stroobants, Avant le Brexit, le Royaume-Uni joue l’obstruction à Bruxelles, Le Monde, 17 mai 2017, p. 11.
24 Anders Fogh Rasmussen, La France d’Emmanuel Macron doit regarder à l’Est, Le Monde, 18 mai 2017, p. 25.
25 J.-F.J., Noirs nuages en Françafrique, Le Canard enchaîné, 17 mai 2017, p. 8.
26 Claude Angeli, Macron en zone de guerres djihadistes, Le Canard enchaîné, 17 mai 2017, p. 3.
27 Renaud Girard, Ce que devra dire Macron à Merkel, Le Figaro, 9 mai 2017, p. 21.
28 Ludovic Lamant, À Berlin, Macron se pose en « pragmatique » pour amadouer Merkel, www.mediapart.fr , 16 mai 2017.
29 Décret du 15 mai 2017 portant nomination du Premier ministre, JORF n° 0115 du 16 mai 2017, texte n° 1.
30 Thomas Wieder, À Berlin, la main tendue de Macron à Merkel, Le Monde, 16 mai 2017, p. 8.
31 Thomas Wieder, Macron et Merkel à Berlin, au-delà du « charme », Le Monde, 17 mai 2017, p. 8.
32 Cécile Ducourtieux/Jean-Pierre Stroobants, Le président français appelle à une Europe
« refondée et relancée », Le Monde, 16 mai 2017, p. 8.
33 Andreas Jung/Yves Bertoncini, L’équipe Macron mise-t-elle trop sur l’Allemagne ?, La Croix, 19 mai 2017, p. 4.
34 Editorial, La presse étrangère saisie par la « macronmania », Le Monde, 16 mai 2017, p. 24.
35 Marcelo Wesfreid, Quand Macron s’inspire de l’Amérique, Le Figaro, 10 mai 2017, p. 4.
36 Éditorial, L’essentiel, c’est la France, Le Figaro, 15 mai 2017.
37 Nathalie Guibert/Marc Semo, Le Drian, un hollandais à la tête du Quai d’Orsay, Le Monde, 19 mai 2017, p. 6.





E) Sylvie Goulard à la tête du ministère des Armées, ou la multiplication des symboles de la nouvelle présidence française.

Le choix de remplacer Jean-Yves Le Drian – qui rejoint le Quai d’Orsay – par une européiste convaincue à la tête de ce ministère régalien, ainsi que le changement de nom de ce dernier, laissent entrevoir des éléments de compréhension de la politique qu’entend mener Emmanuel Macron en matière de défense. Le nouveau président de la République use de symboles marquants en ce début de quinquennat. 

Pour une relance de l’Europe de la défense
Sylvie Goulard hérite donc du portefeuille de la Défense. Il s’agit de la deuxième fois dans l’histoire qu’une femme prend la tête de ce ministère – après Michelle Alliot Marie entre 2002 et 2007. Juriste de formation, Sylvie Goulard a été élue en 2009 et réélue en 2014 au Parlement européen. Véritable fer de lance d’Emmanuel Macron sur les questions européennes tout au long de sa campagne présidentielle[1], elle fut auparavant conseillère de Romano Prodi lorsque ce dernier était à la tête de la Commission européenne (2001-2004). Mais la nouvelle ministre des Armées possède aussi une expérience de l’Allemagne. Elle a fait partie de l’équipe de négociateurs français lors de la réunification de l’Allemagne, avant de retourner au service de la prospective du ministère des Affaires étrangères en charge des questions européennes. C’est à ce poste qu’elle noua de nouveaux liens avec ses homologues allemands. Un atout qui a très certainement orienté le choix du nouveau président de la République, soucieux de renouer un lien fort avec l’Allemagne. Cette nomination vient confirmer l’orientation européenne que veut impulser Emmanuel Macron. Et pour cause, la construction et la consolidation d’une défense européenne est l’une des mesures phare proposée par le nouveau président, objectif défendu durant sa campagne présidentielle. Dans son programme, on peut retrouver ainsi sa volonté d’agir pour une Europe de la défense qu’il qualifie « d’indispensable »[2]. De plus, Emmanuel Macron doit probablement estimer que la France tout comme les autres États européens désireux d’avancer en la matière - bénéficie d’une fenêtre d’opportunité. L’élection de Donald Trump et le changement de comportement de l’administration américaine sur la scène internationale doit pouvoir permettre à l’Union européenne d’utiliser activement les outils législatifs et institutionnels dont elle dispose pour permettre le développement d’une base de défense européenne solide. Au cœur de ce projet, le couple franco-allemand, qu’Emmanuel Macron entend mettre au premier plan, pourrait être un élément moteur. Sa première visite officielle extérieure à Berlin pour rencontrer la Chancelière Angela Merkel, au lendemain de son investiture officielle à l’Elysée en est le symbole. 

De la « Défense » aux « Armées » : une rhétorique symbolique
Deuxième symbole important dans cette nomination, la rebaptisation du ministère de la Défense en ministère des Armées. Ce changement peut s’interpréter de deux manières différentes, toutes deux complémentaires. Tout d’abord, de par la Constitution, le président de la République est chef des armées (article 15). Cela peut donc montrer la volonté affichée d’Emmanuel Macron de son rôle prééminant dans la détermination de la politique de défense de la France. Cela fait aussi référence à l’histoire de ce ministère. En effet, celui-ci a pris dans le passé une seule fois cette dénomination, quand le général de Gaulle fut président de la République de 1958 et 1969. Ce n’est qu’à partir de la présidence de Georges Pompidou que le ministère prendra le nom de ministère de la Défense nationale, même si l’appellation « ministre des Armées » refera brièvement son apparition sous le gouvernement de Pierre Messmer (1972-1974). La dénomination de ministère de la Défense, qui a donc prévalu jusqu’à cette année, sera adoptée à partir de la présidence de Valery Giscard d’Estaing en 1974 Il s’agit ensuite de redonner un positionnement majeur aux forces armées. Cette nouvelle appellation porte avec elle l’idée que le soldat doit être au cœur des problématiques de défense. D’abord parce que les forces armées françaises sont aujourd’hui pleinement engagées à travers le monde et sur différents théâtres d’opérations : bande sahélo-saharienne, lutte contre Daech en Irak, en Syrie dans le cadre de l’opération Chammal, présence de bâtiments de la Marine nationale sur plusieurs mers du monde, ainsi que sur notre territoire avec l’opération Sentinelle. Ensuite, parce que la condition des militaires est aujourd’hui affectée par cette activité intense ou par les difficultés des familles de soldats à s’adapter à des carrières caractérisées par des mutations fréquentes. À sa manière, le nouveau président souhaite leur montrer que la République veillera à leur condition durant les cinq années qui viennent. Et cela n’est pas le fruit du hasard si le jour même de son investiture officielle, Emmanuel Macron s’est rendu au chevet de soldats blessés à l’hôpital militaire de Percy à Clamart, après avoir fait la promesse que son premier déplacement irait en direction des forces armées françaises. Depuis son accession à la tête de l’État, Emmanuel Macron multiplie les gestes symboliques. Reste à voir maintenant comment les signaux forts qui sont donnés - engagement européen, attention accrue au sort des militaires - se traduiront concrètement dans les mois qui viennent. 

IRIS - Colomnia
 
[1] Sylvie Goulard a rejoint le mouvement En Marche ! en 2016 pour militer aux côtés d’Emmanuel Macron.
[2] Il s’agit de l’objectif n°2 du programme de défense porté par Emmanuel Macron pour la présidentielle 2017, et son mouvement En Marche ! https://en-marche.fr/emmanuel- macron/le-programme/defense





F) Bruno Tertrais : « Nous assistons au retour de l’histoire »

FIGAROVOX.- «Tout ce qui était n'est plus ; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux», écrit Musset en 1836. Phrase que vous avez choisi de mettre en exergue de votre chapitre introductif. 

Sommes-nous revenus au XIXe siècle?
Bruno TERTRAIS.- Ce que dit Musset symbolise la mélancolie, ce «mal du siècle» de l'époque. La nostalgie du passé face à un présent qui donne le tournis n'est pas sans écho avec notre époque. Une autre référence au XIXème siècle vient à l'esprit: celle de la logique impériale. Lorsque Moscou annexe la Crimée, l'inénarrable John Kerry s'exclame: «au XXIème siècle, on ne se comporte pas comme au XIXème!» Il n'avait pas compris que «le Vieux Monde est de retour», pour employer l'expression d'Eugénie Bastié... La compétition entre grandes puissances, on la retrouve aussi en Asie: nombreux sont les analystes qui ont souligné à quel point l'émergence de la Chine face aux États-Unis et au Japon ressemblait à celle de l'Allemagne face à l'Angleterre. Et tant la Chine que l'Inde sont en passe de retrouver, en termes de part dans la production mondiale, la place qu'elles avaient au XIXème siècle. Mon amie, la regrettée Thérèse Delpech avait écrit de belles pages sur les échos de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle dans la géopolitique contemporaine. 

Est-ce la fin de la fin de l'histoire comme le suggère Alain Finkielkraut?
Alain Finkielkraut a raison. Cela faisait longtemps que le retour de l'Histoire était annoncé: dès 1991 avec la chute de l'URSS, en 2001 avec le 11 septembre, en 2011 encore avec les printemps arabes... Mais les Européens, qui s'en croyaient sortis, ont mis du temps à le réaliser. Et quand l'Histoire recommence, le passé refait surface: le retour des rivalités traditionnelles de puissances, c'est aussi l'affrontement de modèles politiques et de récits nationaux qui se veulent ancrés dans l'Histoire: la Russie annexe le lieu de son «baptême», Daech veut restaurer le califat, la Chine excipe de l'existence de cartes et de manuscrits anciens pour justifier son installation sur des îlots stratégiques... 

Le diagnostic de Fukuyama était-il faux pour autant?
Pas totalement lorsqu'il est pris à la lettre. Fukuyama soutenait que le débat sur la forme optimale de gouvernement humain était désormais clos: pour les sociétés modernes, on ne trouverait pas mieux que la démocratie libérale. Il ne disait nullement que le monde allait devenir kantien du jour au lendemain et que la dissémination de la démocratie allait bientôt susciter la paix perpétuelle. Mais il estimait que les autres formes de gouvernement ne rencontraient ou ne rencontreraient qu'un succès temporaire. La thèse de la fin de l'Histoire n'est guère performative pour gérer le temps présent. Rappelons que l'article fut écrit au printemps 1989, avant même l'ouverture du Rideau de fer... La thèse reste intéressante, mais j'ai envie de dire que cela me rappelle le fameux commentaire de John Maynard Keynes à propos de l'équilibre du marché sur le long terme: «certes, mais ‘à long terme', nous serons tous morts!». On peut bien dire par exemple que le régime nord-coréen s'effondrera un jour, mais en attendant, il dure, pour le malheur de sa population... Autrement dit, la thèse de la fin de l'Histoire n'est guère performative pour gérer le temps présent. 

Aujourd'hui, c'est plutôt la thèse du choc des civilisations de Huntington qui semble triompher...
Le diagnostic de Samuel Huntington était contestable: sa division du monde en huit civilisations laisse perplexe, et les conflits qui se déroulent le long des lignes de failles culturelles ne sont pas nécessairement des conflits «de» civilisation. Mais son pronostic n'était pas absurde: c'est exactement comme cela que les djihadistes conçoivent leur combat, de même que certains mouvements islamistes. Ce qui, en retour, mobilise l'élite politique et intellectuelle d'une partie du camp républicain aux États-Unis, jusqu'à la Maison Blanche aujourd'hui. Et ce thème a désormais aussi un écho en Russie. 

Selon vous, la remise en doute de l‘histoire date de 1979. Pourquoi cette date?
Parce que c'est à ce moment que la tectonique des plaques géopolitiques s'est remise en mouvement, et que le contexte Est-Ouest perd son statut de grille de lecture déterminante. C'est l'année de la révolution iranienne, du début de l'islamisation du Pakistan, de la prise d'otages de La Mecque, et de l'invasion de l'Afghanistan. Pris ensemble, ces quatre événements sont la matrice de l'islamisme et du djihadisme modernes. C'est peut-être la « revanche de Dieu » que nous connaissons, avec un certain décalage, depuis quelques années en France avec la renaissance d'un christianisme de combat politique. La fin des années 1970, c'est aussi le temps de ce que Gilles Kepel avait appelé, on s'en souvient, la «revanche de Dieu», avec l'arrivée au pouvoir d'un président évangélique aux États-Unis et du Likoud en Israël... sans compter le rôle politique considérable que jouera le pape Jean-Paul II. C'est peut-être cette revanche de Dieu que nous connaissons, avec un certain décalage, depuis quelques années en France avec la renaissance d'un christianisme de combat politique. 

Vous renvoyez dos à dos islamisme et nationalisme. Si ces deux idéologies se nourrissent l'une de l'autre, représentent-elles pour autant un danger équivalent?
Je les mets sur le même plan pour une raison précise: elles prospèrent sur les ruines du socialisme et les excès du libéralisme, deux idéologies qui présentaient la perspective d'un avenir radieux. À l'inverse, celles qui ont le vent en poupe aujourd'hui, le nationalisme et l'islamisme, sont, elles, profondément ancrées dans l'Histoire et proposent un retour du passé, voire un retour au passé. L'Histoire est «le combustible du nationalisme», dit Margaret MacMillan... Elles présentent toutes deux des risques, mais qui ne sont pas de même nature. L'islamisme est avant tout un danger sociétal: il met en cause les droits humains, ceux des femmes en particulier, et in fine la démocratie politique. Ce qui d'ailleurs ne veut pas dire qu'il favorise nécessairement l'émergence du djihadisme: la consommation de cannabis mène rarement à celle de l'héroïne, et certains régimes laïcs se sont révélés les meilleurs terreaux de la violence politico-religieuse. Le nationalisme est, lui, un danger sécuritaire: «le nationalisme, c'est la guerre», disait François Mitterrand. Le raccourci était un tantinet excessif, mais pas tant que cela. Il repose sur l'exaltation de passions populaires qui peuvent devenir incontrôlables.
Le régime chinois le sait bien, et il joue avec le feu en tentant de contrôler le rhéostat de la température... 

Un nationalisme modéré n'est pas justement la meilleure des protections face à l'islamisme?
Je ne sais pas s'il y a un nationalisme modéré... Et y a-t-il d'ailleurs un islamisme modéré? Cela me rappelle la recherche mythique, depuis 2001, de «talibans modérés»... Pourquoi pas un «nazisme à visage humain», tant qu'on y est? Certaines idéologies ont une force telle qu'elles peuvent ne pas être compatibles avec la modération. En particulier lorsque la loi de Dieu est jugée supérieure en toutes choses et en tout temps à la loi des hommes. Ce que vous appelez le nationalisme modéré, n'est-ce pas tout simplement le patriotisme? Si tel est le cas, c'est indubitablement une vertu. Qui, de surcroît, ne porte pas en elle les risques de dérives extérieures de type impérial. Mais ce n'est en tout cas certainement pas une protection totale contre l'islamisme. Car ce dernier n'est pas toujours transnational: il s'incarne parfois sous des formes très locales. Le pouvoir turc actuel a réalisé une belle synthèse national-islamiste. 

Peut-on vraiment mettre Poutine, Theresa May, Trump et Erdogan dans le même sac?
Theresa May n'appartient pas à cette liste: elle est le produit involontaire du Brexit, non sa cause. Nigel Farage, l'incarnation d'une forme rétrograde de populisme britannique, en revanche, si... Comme les autres dirigeants que vous mentionnez, il incarne une revanche du passé, ou plutôt d'un passé imaginaire, mythifié et reconstruit. Un passé «composé», en quelque sorte. Le point commun, c'est que ces dirigeants rencontrent des aspirations politiques et culturelles profondes: le rejet de certaines formes de progrès face au vertige de la modernité ; la volonté de retrouver ses racines face à la dilution des identités dans le grand bain de la mondialisation. Les similarités s'arrêtent là. Poutine et Erdogan veulent repousser leurs frontières, symboliquement ou militairement. Farage et Trump veulent au contraire retrouver les leurs. La revanche de l'Histoire se manifeste ainsi de deux manières différentes: dans le monde occidental, on cherche à renouer avec le passé d'avant la mondialisation et les migrations ; dans les pays émergents, on exalte une histoire plus ancienne. Le passé est un moyen de recréer l'identité nationale des nations renaissantes ou de forger celle des nouvelles. La tendance, chez eux, c'est le retour de l'impérialisme. Alors que chez nous, c'est plutôt le Grand Enfermement. 

Vous mettez en garde contre l'instrumentalisation du passé?
La manie de l'analogie, dans un monde où il faut parler de plus en plus fort pour se faire entendre, est insupportable. La Seconde guerre mondiale en est un réservoir inépuisable: tout dirigeant autoritaire est assimilé à Hitler, toute concession diplomatique est comparée à Munich, tout massacre est le nouvel Auschwitz. Or, à trop user des analogies, on se trompe à la fois sur le diagnostic et le pronostic, et on enflamme inutilement les esprits. Mais c'est parfois fait de manière délibérée, comme c'est le cas en Russie aujourd'hui, où l'on prétend rejouer, en Ukraine, le combat des années 1940... Nous ne sommes pas non plus dans les années 1930: aucune économie d'un grand pays ne s'est effondrée, les ligues ne défilent pas dans la rue, le populisme n'est pas le fascisme, et la guerre n'est souhaitée par personne. La manipulation de l'histoire rend les peuples aveugles. Les peuples d'Europe orientale ont appris qu'ils n'étaient en rien responsables des crimes commis au cours de la Seconde guerre mondiale, puisqu'ils ont été «libérés» par Moscou. Comment s'étonner du retour des mouvements néonazis à dans certains pays de l'Union, ou du retour en grâce du stalinisme en Russie, si l'examen de conscience et le travail de mémoire n'ont pas été faits? La Russie et la Chine, incapables de reconnaître et d'assumer les crimes passés, sont malades de leur histoire. Au Moyen-Orient, on apprend que l'Occidental, le colonisateur, est responsable de tout. La région est en feu? La faute aux accords Sykes-Picot! Quand ce n'est pas aux Juifs... Or la névrose collective est rarement un gage de stabilité et de paix. L'instrumentalisation du passé rend les récits nationaux incompatibles, comme on le voit en Europe orientale, au Proche-Orient, en Asie du sud ou de l'est. Elle conduit sinon à attiser les conflits, du moins à les enkyster. 

À l'inverse, l'Europe n'a-t-elle pas eu trop tendance à nier ses racines et verser dans la repentance?
Si, la revanche de l'Histoire est aussi un effet boomerang contre l'abandon des racines et les excès de la repentance. La mémoire n'est pas l'histoire: la première divise et la seconde réunit, dit Pierre Nora. Aujourd'hui, le devoir d'histoire devrait sans doute prendre le pas sur le devoir de mémoire. La repentance conduit souvent à mettre en avant le sort des minorités au détriment de celui de la majorité. Ce qui donne à cette dernière le sentiment de subir une double punition: d'une part, elle se voit comme victime de la mondialisation et menacée par l'immigration ; d'autre part, elle se sent négligée: «pourquoi parle-t-on autant de ‘leur' passé et non de ‘mon' présent?», se dit-elle... 

Existe-t-il un bon usage du passé?
Bien sûr. Les passions historiques peuvent être nobles dès lors qu'elles ne sont pas attisées à l'excès. Le recul de l'historien et la sagesse du juge peuvent les tempérer. Il faut aussi savoir regarder le passé avec les yeux de la raison: exposer les faits, ouvrir les archives, confronter les sources, accepter le débat. C'est ce que Pierre Hassner appelle «l'alliance rare, fragile et conflictuelle, de la modération et de la passion». L'analogie peut avoir des vertus en tant qu'outil heuristique, pour essayer de comprendre telle ou telle crise ou conflit par exemple. Nous parlions du retour au XIXème siècle, et nous savons que la compétition entre une grande puissance émergente et une autre déclinante peut être génératrice de conflits: étudier la manière dont la marche à la guerre s'est déroulée au début du XXème siècle peut nous aider à prévoir les risques, et peut-être à empêcher un affrontement majeur. La lecture d'un ouvrage sur l'année 1914 a amené John Kennedy à évaluer les risques d'un engrenage fatal lors de la crise de Cuba... On pense aussi au souvenir de la crise de 1929, qui a sans doute aidé les dirigeants à ne pas commettre les mêmes erreurs que leurs prédécesseurs lors de celle de 2008. Quant à la fameuse métaphore de la Guerre de Trente ans, dont on use et parfois abuse à propos du Moyen-Orient, elle n'est pas inutile pour comprendre la profondeur des dynamiques qui s'y déploient. Mais aurons-nous une nouvelle Paix de Westphalie? J'en doute. En tout cas, le ministre allemand Franz-Walter Steinmeier n'a pas tort de dire «qu'une leçon à tirer des traités de Westphalie, c'est que si l'on veut la paix on ne peut avoir simultanément la vérité, la transparence et la justice». Nous n'avons probablement pas eu de président aussi pétri de culture classique depuis Mitterrand. Son jeu avec les symboles historiques n'est pas feint, il connaît remarquablement l'histoire de France. Il est intéressant de noter que le nouveau président français, derrière son image de jeune moderne, est quelqu'un de très classique dans sa culture et dans ses goûts. Produit de la bourgeoisie de province, il fait à certains égards penser à... François Mitterrand. Nous n'avons probablement pas eu de président aussi pétri de culture classique depuis Mitterrand. Son jeu avec les symboles historiques n'est pas feint, il connaît remarquablement l'histoire de France et veut pleinement s'y inscrire. En ce sens, il est l'inverse de ce que voulait être Valéry Giscard d'Estaing. Et son goût de la transgression politique - de sa rencontre avec Philippe de Villiers à ses propos sur la colonisation - révèle, à mon sens, un profond désir de réconciliation nationale. Les grandes querelles d'historiens - anciens contre modernes, etc. - me paraissent assez vaines. On peut parfaitement apprécier les travaux de l'École des Annales et vibrer au sacre de Reims. C'est là qu'il faut à mon sens distinguer le roman du récit. Le roman est une réécriture, parfois un travestissement au bénéfice d'une idéologie ou d'un pouvoir. Le récit est un embellissement, une trame destinée à forger une identité commune, qui met délibérément l'accent sur les symboles et les grands événements. Le premier n'est pas sain et peut même être dangereux, surtout lorsqu'il n'est pas ouvert à la critique - ce qui est le cas lorsque le nationalisme l'emporte sur le patriotisme. Le second est utile, voire nécessaire à l'amour de la patrie et donc à la cohésion nationale. Il est forcément basé sur le savoir que l'on appelle «classique», sur les humanités. En écho au début de notre entretien, on peut dire que Goethe répond à Musset en disant que si le romantique est «malade», le classique est «sain»...

Figarovox - Bruno Tertrais