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juillet 06, 2026

Un phénomène idéologique, la décroissance !

La France a un problème de croissance. Et c'est volontaire. 

En vingt-cinq ans, aucune PME française n'est devenue l'une des plus grandes entreprises cotées du pays. Au début des années 2000, 5 % des grandes entreprises italiennes, 10 % des allemandes et 17 % des américaines étaient encore des PME. On explique ce blocage par le sous-investissement, la fragmentation du marché, l'absence dans les secteurs technologiques. Ces explications sont justes, mais elles valent aussi pour l'Allemagne et l'Italie, qui font pourtant grandir leurs PME. Un facteur partagé ne peut pas expliquer un écart. Ce qui bloque la France n'est pas un manque de moyens mais un modèle mental qui traduit préférence ancrée pour le petit: la grande taille est tenue pour suspecte, la petite pour vertueuse. Ce modèle a survécu à toutes ses justifications successives, hier le social, aujourd'hui la planète. Les vocabulaires passent, la préférence demeure. Or l'absence de croissance a un coût, mais un coût invisible: le champion jamais né, le rang perdu, la cotisation sociale qui manquera. On croit alors avoir choisi la prudence, quand on a choisi le déclin, la pauvreté et la disparition de la souveraineté. Il devient donc urgent de revoir notre modèle. 


Le manque de croissance en France n’est pas technique, il est culturel

La France a un problème de croissance en général, et de ses entreprises en particulier. Si elle crée beaucoup d’entreprises, grâce à une forte énergie entrepreneuriale, celles-ci ne deviennent pas des champions: aucune PME n’est passée au rang de grande entreprise cotée en vingt-cinq ans. Les explications habituelles, investissement insuffisant, marché fragmenté, cachent l’essentiel : un modèle mental hostile à la croissance, dont les coûts, perte de souveraineté et appauvrissement, sont diffus mais réels. Or dans un monde en mouvement, la croissance n’est pas un luxe mais une nécessité si nous voulons conserver notre niveau de vie et notre modèle social. Il devient donc urgent de revoir notre modèle.

En vingt-cinq ans, aucune PME française n’est devenue l’une des plus grandes entreprises cotées du pays. C’est le message du dernier rapport McKinsey présenté aux Rencontres d’Aix et rapporté par Le Figaro, et il est d’autant plus frappant qu’il n’a pas d’équivalent ailleurs : sur la même période, 5 % des plus grandes entreprises italiennes, 10 % des allemandes et 17 % des américaines étaient encore des PME au début des années 2000. La France ne compte par ailleurs quasiment aucun de ces «disrupteurs», ces jeunes entreprises qui percent et changent brusquement d’échelle. Elle ne fait pas simplement moins bien que ses voisins, elle fait autre chose : elle ne produit pas ce passage de la petite à la grande taille que les autres économies produisent régulièrement. Elle semble bloquée.

Le rapport explique ce blocage par les facteurs habituels : sous-investissement dans le numérique, fragmentation du marché européen, concentration des gains de productivité sur une poignée de champions, absence dans les nouveaux secteurs technologiques. Il se situe dans la droite ligne du rapport Draghi. Ces explications sont justes, mais elles ont un défaut commun. Ce sont des explications de moyens, et elles sont européennes : elles valent pour la France comme pour l’Allemagne et l’Italie. Or ces deux derniers réussissent à faire passer leurs PME au rang de grandes entreprises. Un facteur partagé ne peut pas rendre compte d’un écart. Et parce que ces explications sont des explications de moyens, elles appellent des remèdes de moyens, investir davantage, consolider les secteurs fragmentés, qui sont sans doute utiles mais qui ne touchent pas à la véritable source du blocage.

Une préférence ancrée pour le petit

Ce qui produit le blocage n’est pas un manque de moyens mais une préférence profonde. J’en ai pris conscience lors d’une expérience en apparence anodine, la visite de l’incubateur d’une grande école d’ingénieurs à l’occasion des journées portes ouvertes de Parcoursup. D’entrée de jeu, son responsable a déclaré à une salle remplie de candidats accompagnés de leurs parents: « Ici, nous ne poursuivons pas la croissance pour la croissance; nous voulons créer des entreprises servant l’intérêt général ». Avant d’évoquer Elon Musk comme repoussoir.

Tout est là. La France a développé un modèle mental hostile à la croissance, qui tient la grande taille pour suspecte et la petite pour vertueuse, et qui détermine silencieusement les arbitrages : préférer le contrôle à l’expansion, la conformité à la norme à la conquête de marché. Ce modèle est ancré au plus profond de notre culture, comme l’illustre l’anecdote de l’incubateur. Il a une propriété remarquable: il a survécu à toutes ses justifications successives. Hier, on protégeait le petit au nom du social, contre les gros, contre la concentration, contre le capital. C’était l’époque de Pierre Poujade luttant contre la grande distribution dans les années 50. Aujourd’hui, on le protège au nom de la planète : on prône la ferme à taille dite « humaine » et la sobriété, et la croissance est présentée comme une fuite en avant. Les justifications passent, le modèle demeure.

Or l’absence de croissance a des coûts considérables. Le premier est la perte de souveraineté, dont l’agriculture fournit l’illustration la plus nette. Les Pays-Bas, treize fois plus petits que la France, sont devenus l’un des tout premiers exportateurs agricoles mondiaux en traitant l’agriculture comme une industrie technologique à mettre à l’échelle, quand la France, qui figurait il y a quinze ans parmi les premiers, a reculé rang après rang jusqu’à menacer de voir sa balance alimentaire devenir déficitaire. Le même mécanisme opère dans l’industrie : l’Europe ne pèse que 8 % des dix-huit secteurs d’avenir identifiés par le rapport McKinsey, et les trois premiers déficits commerciaux français, l’énergie, l’automobile et les produits informatiques et électroniques, sont précisément les domaines où aucun acteur national n’a atteint l’échelle. Sans champions, et donc sans croissance, on dépend du cloud, des puces, des médicaments, de l’IA et de l’énergie des autres, et il n’y a plus de souveraineté.

Le second coût est l’appauvrissement, que révèle le PIB par habitant. Selon l’OCDE, en pouvoir d’achat comparable, les États-Unis atteignent environ 72 700 dollars contre 55 300 pour la France, soit près d’un tiers de richesse produite en moins, un ordre de grandeur de 1 200 milliards de dollars par an rapporté aux 69 millions d’habitants. Ce n’est pas une perte budgétaire observable, mais la mesure du manque à produire cumulé, en salaires, en investissement, en recettes fiscales et en capacité à financer notre modèle social. Un pays qui refuse la croissance ne s’appauvrit pas d’un coup, il décroche année après année et l’écart se creuse lentement mais inexorablement. C’est ici que le modèle se retourne contre lui-même : notre système social, que l’on oppose volontiers à la croissance, repose entièrement sur la richesse que seule celle-ci produit. Refuser la croissance au nom de la solidarité, c’est saper ce qui la finance. Contrairement à ce que pense mon responsable d’incubateur, son dédain pour la croissance dessert l’intérêt général.

La croissance n’est pas un luxe

Comment une préférence aussi coûteuse peut-elle se maintenir ? Parce qu’elle repose sur une croyance rarement énoncée : celle selon laquelle la croissance est une forme de luxe dont on peut se passer, une forme de plaisir coupable et moralement suspect. Un peu comme la crème chantilly sur la glace: c’est bon, mais ce n’est pas fondamental et c’est mauvais pour la ligne. On refuse de croître parce que l’on pense que sans croissance, l’essentiel restera, comme si celle-ci était une option qu’on refuse sans conséquence. Le niveau de vie, le modèle social et le rang sont vus comme des acquis définitifs. C’est un biais de continuité, et il est faux. Le statu quo n’est pas un point de repos, car le monde n’est pas statique : les autres avancent, notre position relative s’érode, et la base de richesse qui finance notre niveau de vie se réduit à mesure que l’écart se creuse. L’alternative à la croissance n’est donc pas la continuité heureuse et sobre, mais le déclin. Ce biais explique aussi pourquoi les coûts du modèle restent invisibles. Les coûts de la croissance ont bien-sûr un visage : l’usine, les émissions, la concentration. Les coûts de son absence, eux, ne se voient pas directement : le champion qui n’est jamais né, l’emploi jamais créé, le rang perdu, la cotisation sociale qui manquera, la route pas construite faute de moyens. Le déclin, que l’on finit par constater tous les jours, n’est jamais rattaché aux préférences qui l’ont produit; on l’explique par un monde devenu plus dur, par l’existence de profiteurs, par un jeu truqué, par une concurrence « déloyale », mais jamais comme une conséquence de notre modèle mental. Il n’est ainsi jamais démenti par l’expérience, puisque personne n’est mis en face de ce à quoi il nous a fait renoncer. Nous sommes nos propres ennemis, mais nous les cherchons ailleurs.

On comprend alors pourquoi les remèdes habituels – un assouplissement ici, une subvention là – restent des mesures à la marge. Ils corrigent les moyens, l’investissement, la fragmentation, les seuils, sans toucher au modèle qui les a produit. Or celui-ci reconstruit ce qu’on ajuste, car le modèle finit toujours par l’emporter sur les ajustements techniques. Le travers dépasse d’ailleurs largement la question de la croissance : c’est la tentation permanente de traiter le statu quo comme un état stable, de confondre le renoncement avec la prudence, et de juger une orientation à ses coûts visibles sans jamais compter les coûts invisibles de son refus. Tant que notre regard sur la croissance n’aura pas changé, nous continuerons de croire que nous avons choisi la prudence, alors que nous aurons choisi le déclin.



Décroissance

Le mot décroissance désigne un slogan provocateur qui cherche à désagréger les idées de développement et en particulier la croissance économique, qualifiée de dogme mécaniste en contradiction avec les limites bio-géophysiques de la Terre. D'une façon succincte, c'est un mouvement qui s'inscrit dans une critique de la croissance exponentielle dans un monde limité. Nous retrouvons une pensée à mi-chemin entre Thomas Malthus et des luddistes. On retrouve ses partisans à droite comme à gauche de l'échiquier politique, même si seuls ceux de gauche se proclament le plus de cette étiquette. Les idées de décroissance trouvent un écho très favorable dans le milieu du mouvement libertaire. Dans tous les cas, on retrouve le refus du productivisme et un retour à un style de vie libéré de l'industrie et du consumérisme. Opposés à la société moderne industrielle, pour beaucoup de ses défenseurs elle se manifeste comme une contestation radicale du libéralisme, souvent associé à la rapacité du capitalisme, identifié comme l'idéologie à la source du système.

Cette condamnation du libéralisme sous forme de procès accusateur est discutable et réfutable. D'une part, l'histoire de la croissance capitaliste ne se résume pas à l'accroissement des facteurs matériels, contrairement aux esprits conformistes qui ne laissent pas de place à l'attitude en faveur du commerce et de l’innovation, les idées libérales ne résument pas le monde contemporain au matérialisme économique. D'autre part, le libéralisme refuse toute idéologie, ou dogme collectiviste qui impliquerait une ingénierie sociale de soumission des populations et donc la destruction des libertés individuelles ; les idées libérales expriment au mieux la conscience de la complexité de la nature humaine face aux problèmes environnementaux actuels. Elles ne refusent pas les critiques ouvertes et constructives. 

Origines

Suite à la publication par le Club de Rome du rapport Meadows Limits to Growth en mars (1972), le problème des limites physiques à la croissance économique et démographique a généré des controverses entre spécialistes et a fait couler beaucoup d'encre.

À l’époque, les scénarios en discussion portaient sur la course aux armements et la pauvreté. Aurelio Peccei, industriel italien fondateur du Club de Rome en 1968, invite un groupe de personnalités à réfléchir à « la création d’un système d’observation et de monitoring du monde ». En 1970 le Club a tenu sa première réunion officielle à Berne afin de proposer un modèle pour étudier la situation de l'humanité. Le modèle retenu fut celui du professeur du MIT, Jay Forrester, qui a présenté les premiers travaux du MIT (Massachusetts Institute of Technology) en dynamique des systèmes. Grâce à la modélisation informatique (World3), une équipe de plusieurs chercheurs du MIT, dirigée par le physicien américain Dennis Meadows, publie un rapport modélisant les conséquences possibles du maintien de la croissance économique sur le long terme.

Parmi quelques autres fondateurs du mouvement de décroissance nous pouvons citer Nicholas Georgescu-Roegen, Jacques Ellul, André Gorz et Ivan Illich.

Nicholas Georgescu-Roegen, s'appuyant sur le deuxième principe de la thermodynamique et la loi de l'entropie, ébauche une critique de la science économique moderne, notamment l'École néoclassique, pour ériger un tableau alarmiste du processus économique actuel.

En effet, la plupart des économistes semble ignorer ou ne porter aucune importance à la loi de l'entropie. Cette loi mesure le « degré de désordre » de l’énergie, plus l’entropie augmente, et plus l’énergie est « en désordre ». Le processus économique consistant à transformer de la matière et de l'énergie n'échappe pas à cette loi physique.

Un constat dont Nicholas Georgescu-Roegen tire une conclusion : la dégradation entropique continuelle, en tant que racine de la rareté économique, mène à l'épuisement irrévocable des ressources minéralogiques.

Jacques Ellul, critique du « système technicien », découvre dans sa jeunesse le protestantisme et l'œuvre de Karl Marx. Même s'il refuse de faire de Marx un fétiche, la pensée marxiste va lui servir d'outil critique. Ellul n'assimile pas la technique à la simple mécanisation, mais comme un critère de recherche d'une plus grande efficacité, devenue puissance autonome rationnelle, transformant toute chose en moyen. Étendue à tous les domaines de l'activité de l'Homme, celui-ci n'a plus de liberté de choix, il ne décide que pour ce qui donne un maximum d'efficience. Automatisation et rationalisation conduisent à l'aliénation de l'Homme.

Jacques Ellul critique également les excès de discours politiques et l'emprise grandissante de l'État dans la « société technicienne ». Ainsi il écrit : « [...] tout remettre entre les mains de l'État, faire appel à lui en toute circonstance, déférer les problèmes de l'individu à la collectivité, croire que la politique est au niveau de chacun, que chacun y est apte : voilà la politisation de l'Homme moderne. Elle a donc principalement un aspect mythologique. Elle s'exprime dans des croyances et prend par conséquent aisément une allure passionnelle ». [1]

La croissance économique est un phénomène récent à l'échelle historique. Elle est apparue avec les premières économies capitalistes, en particulier les Pays-Bas du XVIIe siècle[2]. Elle a donc soulevé régulièrement des interrogations ou inquiétudes sur sa durabilité.

Les premiers économistes ont par exemple longtemps cru que l'économie se dirigeait vers un « état stationnaire » où la croissance serait « terminée ». David Ricardo ou Thomas Malthus font partie des classiques anglais pessimistes qui croient à cet état stationnaire.

Les idées de Thomas Malthus développées dans Le Principe de Population sont très analogues à celles développées par les tenants de la décroissance. De même l'héritage du moralisme est important pour les idéologues de la décroissance. Ainsi, Jean Zin, pourtant proche idéologiquement de cette mouvance de déclarer : « je déplore une dimension moralisante beaucoup trop présente à mon goût alors qu’il s’agit d’organisation sociale. [...] C’est une conception que j’ai trouvé souvent plus morale que politique, culpabilisatrice plutôt que constructive. [...] Comme dans tous les mouvements il y a une tendance au simplisme qui me décourage et me rappelle d’anciens dogmatismes. »

Une autre source d'inspiration est le courant catastrophiste qui cherche à frapper les esprits en évoquant la possibilité de cataclysmes. Les décroissants reprennent cette exagération volontaire qui est la façon de procéder avouée des catastrophistes. Ainsi, le climatologue Stephen Schneider revendiquait le devoir pour les scientifiques de taire leurs doutes et celui d'exagérer les menaces pour frapper les esprits. Ainsi, il écrivait en octobre 1989 dans Discover Magazine[3] :

«  Nous avons besoin d'une base d'appui importante, et de capturer l'imagination du public. Bien sûr, cela inclut la couverture médiatique. Nous devons donc offrir des scénarios catastrophe (scary), affirmer des choses simplifiées et dramatiques, et faire peu mention des doutes que nous pourrions avoir. Cet « engagement à double morale » dans lequel nous nous trouvons souvent ne peut pas être résolu par une simple formule. Chacun d'entre nous doit décider de la balance précise entre l'efficacité et l'honnêteté »
    — Stephen Schneider

Quelques réflexions sur le décroissantisme

Se focalisant sur les aspects négatifs de la « société de consommation », la critique décroissantiste semble nier le principe de la souveraineté du consommateur, voyant uniquement dans le consommateur un être passif subissant la manipulation publicitaire. Respectant la liberté d'expression, mais aussi la liberté d'action volontaire des individus, un libéral ne s'oppose pas forcément à l'adhésion d'un mode de vie simple, et il est tout à fait possible d'être libéral et partisan, dans sa vie, d'une décroissance volontaire et libre. Juger la consommation de masse comme une caractéristique pour l'essentiel quantitative et excessive, tirant de là une conclusion générale et hâtive, c'est une manière de cacher quelques faiblesses dans ce mode de raisonnement. En effet, une consommation de masse est toujours qualifiée par un grand nombre de produits et services, cela ne signifiant pas l'absence de choix qualitatifs de la part des consommateurs. Néanmoins, se fixer certains objectifs et résultats extérieurs, à savoir une réduction effective de la consommation ou de la population, tout en espérant que la majeure partie de la population adhère d'une façon volontariste, n'empêcherait pas l'adoption d'une organisation d'ingénierie sociale de contrainte : elle impliquerait la prise de mesures de coercition étatiques et la suppression de libertés, tant politiques qu'économiques.

Ces conséquences ne sont nullement prônées par la majorité des partisans de la décroissance qui, comme tous les adeptes de la croyance en un état naturel abondant dont l'expression est empêchée par un principe malin (identifié ici dans la société industrielle, qui découlerait de l'idéologie libérale), pensent que l'abolition du système suffirait à guérir les maux qu'ils dénoncent. Signalons toutefois l'existence des partisans, marginaux de l'écofascisme qui visent à instaurer une dictature qui sacrifierait les libertés individuelles à la sauvegarde d'une nature idéalisée.

Ces conséquences liberticides sont malheureusement quasi obligatoires, ce qui explique les réticences nombreuses des libéraux vis-à-vis de cette idéologie.

On peut par ailleurs déceler dans la promotion de la décroissance de fortes traces de millénarisme : annoncer la venue de cataclysmes, attribuer ces cataclysmes à une humanité insuffisamment vertueuse, punie pour ses vices, appeler à une frugale repentance.

On peut encore critiquer la décroissance comme le masque d'une volonté de puissance, une façade de vertu et de désintéressement servant de justification à des objectifs moins louables. La fin vertueuse — sauver la planète, l'humanité etc. — justifie des moyens radicaux qui reposeraient entre les mains des promoteurs de cette idéologie, de sorte qu'un mauvais esprit peut considérer que la véritable fin des promoteurs de la décroissance est en réalité l'acquisition du pouvoir qui permettrait la mise en œuvre de celle-ci, un pouvoir d'ingénierie sociale total. Parallèlement, la promotion de la décroissance nie toutes les autorités qui lui barrent la route. On ne peut que constater que la décroissance est dépourvue de légitimité auprès des spécialistes. En retour, l'idéologie de la décroissance attaque les spécialistes légitimes et entend substituer les siens, ce qui se manifeste en particulier par le rejet de toute la science économique et la génération de ses propres sources d'information, qui fonctionnent en circuit fermé. Les économistes et les sources d'information traditionnelles sont discrédités comme étant à la solde du système. On signalera que le public amateur de décroissance est généralement médiocre et peu doué en économie, qu'il cherche dans les théories de la décroissance une rationalisation de sa détestation du système, à qui il préfère attribuer les maux dont il souffre plutôt qu'à lui-même, qu'il cherche des autorités qui lui disent que les spécialistes légitimes ne savent pas mais que c'est lui, Tartarin, qui sait. « Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute » et le marché de la décroissance est un business qui tourne...

Les présupposés de la décroissance

L'épuisement des ressources naturelles

L'apocalypse est proclamée comme certaine selon les tenants de la décroissance, elle repose sur des prévisions relative à la fin des ressources naturelles. Quel crédit accorder à ces prévisions au vu de l'absence totale de fiabilité des prévisions passées ?

Cécile Philippe de l'Institut économique Molinari en donne de nombreux exemples dans son livre C'est trop tard pour la Terre : elle rappelle que, par exemple, dès 1914, le Bureau des mines aux États-Unis estimait que la production future de pétrole était limitée à 5,7 millions de barils, soit peut-être dix ans de consommation. Elle ajoute également, entre autres exemples, que le Rapport Meadows prévoyait en 1972 pour avant la fin du XXe siècle un épuisement de certaines ressources dont la substitution paraissait impossible[4]. À chaque fois les erreurs n'ont pas été minimes mais énormes, toujours dans un excès d'alarmisme.

De même, Daniel Yergin, spécialiste américain de l'énergie, a montré que grâce aux réserves et aux progrès de la technologie « le monde n'est pas près de manquer de pétrole »[5]. Les techniques nouvelles permettent d'extraire davantage de pétrole des nappes et de mettre en valeur de nouveaux gisements, de sables bitumineux par exemple.

En outre, le recyclage des matières premières est une solution mise en place depuis longtemps avec succès : 50 % du fer utilisé est recyclé, 90 % du platine et 80 % de l’or[6]. Le géochimiste Claude Allègre appelle de ses vœux un développement de ces filières pour toutes les ressources terrestres : « À une économie unidirectionnelle à ressources infinies (on produit – on utilise – on jette) doit se substituer une économie cyclique à ressources finies. » [7].

Dans les deux cas, c'est... le marché qui permet le développement de ces solutions, par le mécanisme des prix.

Les décroissants croient que la croissance est toujours matérielle, et donc qu'elle s'autolimite. Ce sont des matérialistes qui s'ignorent. Mais toute nouvelle invention qui a du succès génère de la croissance et de la valeur, sans réclamer pour autant plus de ressources matérielles (au contraire elle permet souvent d'en économiser).

Limites du progrès scientifique

Searchtool-80%.png Articles connexes : Progrès et Scientisme.

Les prévisions d'épuisement des ressources sont tout le temps exagérées car elles minimisent la capacité de l'esprit humain à toujours inventer de nouvelles solutions avec le progrès scientifique, à trouver de nouvelles énergies, à toujours découvrir. On en voit un exemple avec l'intensité énergétique des pays développés.

Les sociétés libérales sont les plus à même de permettre cet éclosion du progrès scientifique, par la place à la libre critique qu'elles accordent. Comme Karl Popper l'a montré, il faut laisser la place au débat, à un cheminement par tâtonnement, avec des erreurs nécessaires.

Prenons l'exemple de Nicolas Hulot (ministre de la Transition écologique et solidaire de mai 2017 à septembre 2018). Ce dernier entendait imposer son idéologie comme une vérité supérieure, refuser toute possibilité de discussion, d'échange, de débat et il ouvrait ainsi son « pacte écologique » par ces mots inquiétants : « le temps de l’information, du débat, des controverses est révolu ». Non seulement il fait l'erreur d'embrigader la science et de faire de ses « vérités » des actes de foi, mais en outre il rend impossible tout progrès de la science, justement. Loin d'être la solution, un contrôle supérieur de l'écologiquement correct ne ferait qu'empirer les choses. Plutôt que ces mesures liberticides, c'est une plus grande liberté qu'il faut pour laisser émerger les idées les plus innovantes et efficaces.

On peut également souligner que grâce au progrès, l'intensité énergétique des économies développées a fortement décru depuis plusieurs dizaines d'années. La courbe de Kuznets offre également un fondement scientifique à cette perspective.

La malhonnêteté scientifique : le jour du dépassement

Tombant chaque année un peu plus tôt, le jour du dépassement, selon certaines ONG (Global Footprint Network), marquerait le moment où l’ensemble des ressources naturelles produites en douze mois sur la Terre a été consommé. Ce concept cherche à imposer comme un fait scientifiquement établi l'idée que nous arrivons à court de ressources, que nous devrions nous diriger vers la décroissance et la pauvreté. Il utilise la notion d'empreinte écologique, qui équivaut quasiment à l’empreinte carbone. Cette notion présente de nombreuses lacunes et n'a aucune valeur scientifique, les ressources mesurées (terres agricoles, terres urbanisées, pâturages, pêche et forêts) n'étant pas en diminution. Elle n'a qu'une valeur idéologique :

« Les créateurs de cette mesure trompent les individus à dessein. [...] Afin de répandre cette peur, ils doivent exagérer les problèmes en les combinant et en suggérant qu’ils sont la conséquence de la trop grande prospérité et du développement de l’humanité. [...] Ce moralisme écologique nous dit que nous devrions tous vivre comme dans les pays pauvres. [...] Cela n’a rien à voir avec l’écologie, c’est une volonté de gagner un pouvoir politique et économique et de moraliser notre société ! (Michael Shellenberger, Le Point, 8 août 2019[8])

La nature, un espace violé par l'Homme ? L'Homme, un parasite ?

Le présupposé principal de la décroissance est que la nature est un espace violé par l'Homme, où celui-ci ne serait qu'un intrus, un « parasite ». Les excès de l'humanité sont présentés comme une menace envers l'humanité qui doit faire preuve, désormais, de chasteté, au bénéfice d'une nature idéalisée. Voici par exemple ce qu'écrivait David Graber, un biologiste américain[9]:

«  Des chercheurs en sciences sociales me disent que l'humanité est une partie de la Nature, mais ce n'est pas vrai. Quelque part en chemin [...] nous avons rompu le contrat (qui nous unissait à la nature) et nous sommes devenus un cancer. Nous sommes devenus une peste pour nous-mêmes et pour la Terre. [...] Il n'y a plus qu'à espérer un virus dévastateur. »
    — David Graber

Cyril di Meo, élu vert, reprend cette critique de la décroissance, qui est « une défense de la Nature appuyée sur une conception biocentrique de sacralisation de la Terre […], [qui] s’appuie sur une critique de la rationalité du monde moderne perçue comme destructrice de la planète et de l’ordre du vivant »[10]. On peut souligner d'ailleurs comme l'auteur que cette « disparition de l’authenticité du monde naturel passé » est caractéristique d'une pensée foncièrement réactionnaire. Un classique de la décroissance est en effet « l’irrationalisme mystique, le spiritualisme, l’anti-positivisme et la référence au temps cyclique, qui permet de retourner au passé, de restaurer un ordre antérieur » [11].

Ce présupposé est doublement faux. D'une part, la « nature » rêvée par ces écologistes n'existe pas : la nature est en perpétuel changement, des espèces apparaissent, disparaissent. C'est l'Homme qui protège la bio-diversité bien souvent.

En outre, la nature pure et accueillante idéalisée par les environnementalistes n'existe pas, et c'est à chaque fois l'Homme qui la domestique, qui aménage les fleuves pour limiter les inondations, qui se protège de conditions difficiles, qui aménage le paysage, etc.

Inefficacité de la contrainte étatique

Les leçons que l'on peut tirer de l'histoire montrent, de façon générale, le danger que représente l'intervention étatique pour l'environnement. Cela explique l'insistance des tenants de la décroissance à présenter pour nouveau ce qui n'est que reprise d'une solution déjà essayée.

Les expériences communistes l'ont établi, les régimes fondés sur la contrainte et planification, au lieu de la liberté et responsabilité, débouchent sur une pollution bien pire. Le gigantisme des projets industriels, la course à la puissance militaire, voire nucléaire, a conduit à des situations préoccupantes. Les « solutions » collectivistes n'ont créé que de l'irresponsabilité, et donc un gaspillage des ressources que personne n'estimait avoir à protéger. La catastrophe de la mer d'Aral ou Tchernobyl n'ont pas eu lieu à l'Ouest, mais à l'Est.

Si l'on bafoue les droits de la personne humaine, alors pour quelle raison respecter la nature et l'environnement ? Pourquoi conserver un comportement humain alors qu'on considère la vie humaine comme inférieure à celle de n'importe quelle autre espèce animale ?

Une idéologie dont les plus pauvres sont les victimes

La décroissance ne saurait mener qu'à la croissance... de la pauvreté, pour les pauvres des pays riches ou des pays pauvres. C'est par exemple ce que reconnaissait François Mitterrand, déclarant dans une réunion à la Mutualité : « Nous refusons la doctrine de la non-croissance, quels que soient les problèmes qui se posent aujourd’hui sur les ressources naturelles, parce que nous savons que l’absence de croissance pénalisera d’abord les plus pauvres, les plus démunis, c’est-à-dire ceux que nous voulons défendre »[12].

Développement durable et croissance verte, une critique commune

Malgré les divergences entre libéraux et tenants de la décroissance, il existe un point de convergence qui est celui de la critique du développement durable et la notion de croissance verte.

Les solutions libérales aux questions environnementales

Dans le cadre d'une économie libre de marché, les moyens de subsistance marqués par leur rareté peuvent être gérés par des mécanismes fondés sur les droits de propriété et sur le principe de responsabilité. Tout ceci allant dans le sens de la protection et l’amélioration de l’environnement.


Citations

  • «  [Le pacte de Nicolas Hulot] conduirait la France à régresser d'un demi-siècle et enclencherait irrémédiablement son déclin. Ce catastrophisme éclairé […] créerait chaque année plusieurs centaines de milliers de chômeurs et conduirait à mettre en place un système de rationnement comme nous n'en avons pas connu depuis l'occupation allemande. Comme les Français n’accepteraient pas ces contraintes, il faudrait de plus en plus mettre en place un régime bureaucratique et policier. Rien, dans ce programme, n’est laissé à l’initiative des citoyens, sauf aux écologistes patentés. Tout est fait pour faire votre bonheur malgré vous ! […] C'est un programme de décroissance qui tourne le dos au progrès. »
        — Claude Allègre, Ma vérité sur la planète, Plon, 2007[13]

  • «  Il faut prendre la doctrine de la décroissance pour ce qu'elle est […] une lubie de gosses de riches parfaitement égoïstes. Mais cela va généralement ensemble. »
        — Pierre-Antoine Delhommais, L'Obscure lubie des objecteurs de croissance, Le Monde[14]

  • «  Il m'est impossible de trouver pour qui nous devrions économiser les ressources non renouvelables. Si nous, nous ne devrions pas nous en servir, alors la génération suivante elle aussi ne devrait pas s'en servir, ni les suivantes. »
        — Harry Browne

  • «  L’histoire et la logique montrent que l’humanité est bien plus sophistiquée et sait s’adapter bien mieux qu’il y paraît, en faisant évoluer son besoin et sa consommation en ressources à la fois en nature (technologie) et en quantité (marché). Le comprendre suppose de comprendre le marché. Car le mécanisme des prix est de loin la meilleure invention humaine pour contrôler la consommation des ressources. »
        — Stéphane Geyres, Demain, la décroissance ?, Libres !!

  • «  À la limite, le seul écologiste irréprochable est celui qui met tout en œuvre pour mourir sans laisser la moindre trace de son passage sur Terre. »
        — Didier Nordon

  • «  Les services qu'une pièce de terre déterminée peut rendre pendant une période de temps déterminée sont limités. S'ils étaient illimités, les hommes ne considéreraient pas la terre comme un facteur de production et un bien économique. »
        — Ludwig von Mises, L'Action humaine, Chapitre XXII

  • «  Le plus grand problème pour la planète ce sont les gens : ils sont trop nombreux, et trop nombreux à vouloir se développer économiquement. »
        — Sir James Lovelock interviewé par la BBC

  • «  La croissance économique signifie la progression de la production économique nationale. En décroissant, une nation produit des fruits moins nombreux – phénomène observé lors des grandes crises économiques. Se pose la question du moins-disant : quels sont les citoyens, individus, familles qui verront se réduire leur niveau de vie ? Sont-ce les personnes âgées, via les retraites ? Sont-ce les « riches », la classe moyenne, tout le monde ? Faut-il instaurer un « permis de procréer », de façon à réduire rapidement et drastiquement la population ? Il ne s’agit pas de soutenir que la décroissance n’est pas l’objectif des écologistes : elle l’est. Mais cela ne fait pas un système économique. »
        — Drieu Godefridi, L'écologisme, nouveau totalitarisme

Notes et références


  • L'illusion politique (1965), Jacques Ellul, éd. La Table Ronde, coll. « La petite vermillon », 2004, p. 40

  • Henri Lepage, Demain le capitalisme, Livre de poche

  • George Reisman, The toxicology of environmentalism, 1990, [lire en ligne]

  • Cécile Philippe, C'est trop tard pour la Terre, 2006, Éditions Jean-Claude Lattès, ISBN 2709629194, p. 29.

  • « Le monde n'est pas près de manquer de pétrole : Grand angle avec Daniel Yergin, spécialiste américain de l'énergie », Les Échos, 14 novembre 2007

  • Claude Allègre, Ma vérité sur la planète, p. 144.

  • Claude Allègre, op. cit., p. 145.

  • Voir aussi Le « jour du dépassement », une théorie mensongère.

  • tel que cité par George Reisman in The Toxicity of Environmentalism, 1990

  • Cyril di Meo, La face cachée de la décroissance, L'Harmattan, 2006

  • Di Meo, op. cit.

  • cité par Claude Allègre in Ma vérité sur la planète

  • Claude Allègre, Ma vérité sur la planète, Plon, 2007, page 30 de l'édition ebook

    1. « L'Obscure lubie des objecteurs de croissance », Le Monde, 30 juillet 2006, [lire en ligne]

    Voir aussi

    Bibliographie

    Articles connexes

    Liens externes

     

     

    juillet 01, 2026

    Le « droit-de-l’hommisme » : la mort comme religion civile

    L’euthanasie, ou le suicide promu au rang de service public

    On nous présente l’euthanasie comme la conquête d’un nouveau droit : le « droit de mourir dans la dignité ». Mais un droit qui ne peut s’accomplir que par l’intervention des pouvoirs publics, et qu’il faut protéger par un délit d’entrave, n’est pas un droit. C’est un faux droit. Le symptôme le plus avancé du « droit-de-l’hommisme ». Et derrière le vocabulaire de la compassion se cache une opération bien réelle : transformer le suicide en service public, géré, financé et bientôt recommandé par l’État.


    La question décisive : qu’est-ce qu’un vrai droit ?

    Le débat sur l’euthanasie est presque toujours posé comme un débat de compassion contre cruauté. C’est une erreur de cadrage. La vraie question est philosophique, et elle est antérieure : qu’est-ce qu’un droit ?

    Suivons ici Murray Rothbard et la tradition du droit naturel. Un droit authentique est un droit négatif : il n’exige d’autrui qu’une abstention. Mon droit à la vie m’assure que personne ne me tuera ; il ne contraint personne à me nourrir. Ma liberté d’expression oblige les autres à ne pas me bâillonner ; elle n’oblige personne à m’imprimer. Ces droits découlent tous de la propriété de soi (self-ownership) : je suis propriétaire de mon corps, donc nul ne peut en disposer sans mon consentement.

    Le critère est limpide. Un vrai droit peut être exercé par tous, en même temps, sans rien prendre à personne. Il se réalise par le silence et l’inaction des autres.

    Appliquons ce critère au suicide. Ai-je le droit de disposer de ma propre vie ? Du point de vue de la propriété de soi, on peut le soutenir. Mais alors ce droit est déjà entier, et il n’a besoin de personne. Celui qui veut se suicider aura toujours les moyens de le faire. Le suicide n’a jamais requis l’autorisation, ni le concours, ni le budget de l’État.

    D’où vient donc l’euthanasie comme revendication politique ? Précisément du fait qu’on ne réclame pas la liberté de mourir — on l’a déjà —, mais un service. On réclame que la collectivité organise, finance et administre la mort. Et c’est ici que le droit bascule dans son contraire.

    Du droit négatif au faux droit positif

    Car « l’aide médicale à mourir » n’est pas un droit négatif. C’est un droit-créance, un droit positif. Il n’exige pas que les autres s’abstiennent : il exige qu’ils agissent. Il faut un médecin pour injecter, un budget public pour payer, une bureaucratie pour évaluer, des contribuables pour financer. On retrouve exactement la critique que Rothbard adressait à la Déclaration universelle : avoir mêlé les droits authentiques aux pseudo-droits sociaux, qui ne peuvent se réaliser qu’en imposant par la force une obligation à des tiers.

    La conception socialiste pose que « ma liberté ne peut s’accomplir que par l’intervention de la société ». On donne alors au médecin de la Sécu le pouvoir de vie et de mort sur quiconque en exprime le besoin, et l’on crée un délit d’entrave à l’euthanasie.

    Le délit d’entrave est le révélateur. Songez-y : on ne crée jamais de délit d’entrave pour protéger un droit négatif. Personne ne saurait « entraver » ma liberté de me taire ou de rester chez moi. On crée un délit d’entrave quand on veut forcer la participation de ceux qui refusent. Le délit d’entrave, c’est l’aveu que le prétendu droit ne tient pas debout tout seul : il faut briser les consciences récalcitrantes pour le faire exister.

    Un droit qui ne peut s’accomplir que par l’intervention des pouvoirs publics, et qu’il faut défendre par un délit d’entrave, est un faux droit. Ce n’est pas une liberté qu’on protège, c’est un service qu’on impose.

    Le « droit-de-l’hommisme » : la mort comme religion civile

    Cette inversion porte un nom, c’est le droit-de-l’hommisme : la mutation des droits de l’homme en religion séculière. À l’origine, les droits de l’homme protégeaient un peuple contre son gouvernant. Retournés, ils deviennent un dissolvant : une fabrique de droits subjectifs illimités, déconnectés de tout devoir et de tout ordre social.

    L’euthanasie d’État en est l’illustration parfaite. Le droit subjectif de l’individu à sa propre mort devient une créance sur la collectivité tout entière, qui doit désormais s’organiser autour de la production de la mort. Le serment d’Hippocrate — « d’abord, ne pas nuire » — est réécrit dans un sens orwellien : il vaut mieux tuer le patient. Une forme de « nihilisme thérapeutique ».

    Il existe un libéralisme humaniste qui nous libère de la tyrannie en garantissant la propriété de soi ; et un faux libéralisme antihumaniste qui prétend nous libérer de la réalité elle-même — de la biologie, de la finitude, de la nature humaine. L’euthanasie érigée en droit relève du second. Elle repose sur l’idée que l’homme n’a pas de nature : à lui de décider jusqu’à ce qu’il est, et donc jusqu’à sa propre suppression. C’est la même matrice que l’animalisme ou le transhumanisme. Une fois la nature humaine niée, plus rien n’arrête la « libération ».

    Que voulons-nous vraiment ?


    Revenons à la question initiale : veut-on vraiment que le suicide devienne un service public ?

    La position libérale classique n’est ni la cruauté ni l’acharnement. Elle est une distinction. Que l’individu souverain puisse, dans le secret de sa conscience, disposer de sa propre vie, c’est une chose — et nul État n’a jamais pu l’en empêcher. Que la collectivité s’organise pour administrer cette mort, la financer, la recommander et punir ceux qui s’y refusent, c’en est une tout autre. Ce n’est pas le rôle de la société de gérer la mort des individus.

    La frontière est claire. La liberté de mourir n’a besoin de personne. Le « droit » à l’euthanasie a besoin de tout le monde — de gré ou de force. Le premier est une liberté. Le second est un pouvoir donné à l’État sur la vie des innocents, déguisé en compassion.

    Conclusion

    L’euthanasie d’État n’est pas l’aboutissement des droits de l’homme : elle en est la caricature. Elle transforme une liberté négative, que chacun possède déjà, en un service public assorti d’un délit d’entrave. Or un droit qui exige l’action d’autrui, qui réquisitionne le médecin et le contribuable, qui se protège en sanctionnant les objecteurs, n’est pas un droit. C’est un faux droit. Du droit-de-l’hommisme à l’état pur.

    La vraie question n’est donc pas « avez-vous le droit de mourir ? » — vous l’avez toujours eu. Elle est : voulez-vous remettre à une bureaucratie, dont tous les intérêts poussent à la mort, le pouvoir de décider quelles vies ne valent plus la peine d’être financées ? Une civilisation se reconnaît à ce qu’elle protège ses faibles plutôt qu’elle ne les solde.

    Damien Theillier

    Damien Theillier est un philosophe et libéral français, fondateur de l'Institut Coppet et de l’École de la liberté, un site de cours en ligne. Il est professeur de philosophie, diplômé de l'université Paris-Sorbonne, co-auteur de Culture Générale (Pearson) et de Un chemin de liberté, la philosophie de l'Antiquité à nos jours, (Berg International). Il est directeur de publication de la revue Laissons Faire.Il fait partie des 100 auteurs et du comité de rédaction des livres Libres ! 100 idées, 100 auteurs et Libres !! - 100 idées / 100 auteurs / 100 feuillets. Il est co-auteur du livre Libéralisme et liberté d'expression (sous la direction d’Henri Lepage, Texquis, mai 2015).

    Liens externes

    https://beefandbitcoin.substack.com/p/leuthanasie-ou-le-suicide-promu au?utm_source=share&utm_medium=android&r=6et7zo&utm_id=97758_v0_s00_e0_tv2_a1dennhaw0acp3&triedRedirect=true

    Euthanasie

    À l'origine, l'euthanasie (grec ancien : ευθανασία, bonne mort) désigne le fait d'avoir une mort douce, que cette mort soit naturelle ou provoquée. Le mot a été créé par le philosophe anglais Francis Bacon, qui estimait que le rôle du médecin était non seulement de guérir, mais d'atténuer les souffrances liées à la maladie et, lorsque la guérison était impossible, de procurer au malade une mort douce et paisible. Du point de vue du droit, l'euthanasie désigne l'acte d'un médecin qui provoque (euthanasie active) ou permet par son inaction (euthanasie passive) la mort d'un malade incurable pour abréger ses souffrances ou son agonie. 

    L'euthanasie comme un droit individuel

    L'euthanasie, en tant que décision prise par le patient, est un droit fondamental de l'être humain (comme le suicide), car elle relève de la liberté de chaque individu. Chacun est libre d'agir comme bon lui semble tant qu'il n'agresse personne. En ce sens, tant qu'elle relève de la volonté du malade, l'euthanasie ne constitue pas un acte offensif - quel que soit le jugement moral que l'on porte sur ce comportement.

    Chaque individu doit être libre d'utiliser son corps (pour courir, dormir, etc.), d'en tirer profit (en louant sa force de travail, en se prostituant, en vendant ses organes, etc.) et d'en abuser (en se droguant, en se suicidant, en se mutilant, en consommant trop de sel ou de sucre, en devenant obèse, en ne pratiquant aucun sport, etc.). Si une loi punit des médecins qui pratiquent l'euthanasie à la demande de leur malade, une telle sanction est illégitime au regard des droits naturels.

    L'euthanasie comme le droit de tuer ?

    À ce titre, toute intrusion de l'État dans un domaine aussi sensible d'un point de vue éthique ne peut mener qu'à des dérives inacceptables. On se souvient ainsi que les nazis parlaient d'euthanasie pour l'extermination des handicapés. Lorsque le choix de prolonger la vie implique une forte dépense, et que la bureaucratie a confisqué pour elle-même le pouvoir d'ordonner ou d'interdire cette dépense, le bureaucrate, qu'il soit médecin de la Sécurité sociale ou simple fonctionnaire, a le pouvoir de vie et de mort sur quiconque a le malheur de tomber malade entre ses mains. On peut lire sous la plume de certains étatistes des justifications de l'euthanasie pour réduire « les coûts pour la collectivité ».

    De telles propositions découlent de façon naturelle des thèses collectivistes : votre vie ne vous appartient pas, elle appartient à la collectivité, qui vous soigne et veille sur vous. Donc pourquoi prolonger votre vie, si vous n'apportez rien à la communauté ? L'utilitarisme peut aussi conduire à de telles conclusions, puisque l'euthanasie, par suppression de la souffrance, peut conduire à une augmentation du bonheur agrégé. On est bien loin de l'euthanasie comme choix individuel face à la souffrance, mais bien près du totalitarisme dans toute son inhumanité.

    Il faut donc distinguer deux sens possibles (et opposés) pour le terme d'euthanasie : le droit de mourir dans la dignité, choix volontaire, et ce que Murray Rothbard appelle « le droit de tuer dans la dignité », exercé pour des raisons comptables ou utilitaristes par des administrations, des médecins, voire approuvé par la justice, qui fait totalement fi du consentement du patient.

    Euthanasie active

    L'euthanasie active désigne l'acte de tuer une personne à sa demande. En général, cet acte est interdit par le droit positif dans tous les pays.

    Les arguments en faveur de l'euthanasie active sont les suivants :

    • le droit à disposer de soi-même d'une personne : il n'y a pas vraiment de différence entre décider de se tuer soi-même et demander à quelqu'un d'autre de le réaliser parce qu'on est dans l'impossibilité de le faire (par exemple cloué sur un lit d'hôpital) ;
    • l'euthanasie active n'est pas davantage une atteinte à la dignité humaine que de maintenir en vie quelqu'un contre sa volonté ;
    • la frontière est très floue entre euthanasie active, euthanasie indirecte, assistance au suicide, soins palliatifs, sédation palliative ; l'euthanasie active est plus transparente et facile à contrôler que les autres types d'euthanasie. De ce fait elle devrait être autorisée comme un moyen parmi d'autres.

    Les arguments en défaveur de l'euthanasie active sont les suivants :

    • l'euthanasie active enfreint le serment fait par le médecin de soigner et trouble la relation de confiance patient-médecin ;
    • risque de ne pouvoir protéger un patient atteint de démence ou plongé dans le coma des visées égoïstes de ses proches ;
    • risque de voir se généraliser l'euthanasie active pour des raisons d'économies en comparaison avec des alternatives plus coûteuses (médecine palliative).

    Citations

    • « L'État n'a pas à faire mourir un individu, mais il n'a pas non plus le droit de l'empêcher de ne plus vivre. » (Ulrich Genisson, Euthanasie : le droit au choix, Libres ! 100 idées, 100 auteurs)
    • « Si mon enfant était atteint de rage et qu'il n'existât aucun remède permettant d'alléger ses souffrances, je considérerais comme de mon devoir de lui donner la mort. Le fatalisme a des limites. Nous devons nous en remettre au sort uniquement lorsque nous avons épuisé tous les remèdes. L'un des moyens, qui est définitif, de soulager un enfant dans les affres d'une atroce souffrance, est de lui donner la mort. » (Mohandas Gandhi, Young India, 18 novembre 1926)
    • « Que vous souhaitiez vivre ou mourir comme Prométhée ou comme Job relève de votre décision, ou à défaut de celle de ceux qui vous aiment, et non de quelqu'un d'autre par l'intermédiaire de la loi étatique ou par un autre biais. » (Sigrid Fry-Revere[1])
    • « Un peu de poison de-ci de-là, pour se procurer des rêves agréables. Et beaucoup de poisons enfin, pour mourir agréablement. » (Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra)
    • « Ce qui est un bien, ce n’est pas de vivre, mais de vivre bien. » (Sénèque[2])
    • « L’argument principal des partisans de l’euthanasie – qui n’est pas antipathique aux libéraux – est que seules les personnes qui le souhaitent sont euthanasiées. Pourtant, cet argument ne résiste pas à l’analyse. Le débat porte déjà sur l’extension de l’euthanasie aux personnes qui ne sont pas et plus en mesure d’exprimer leur volonté : on ne saurait mieux dire qu’il s’agit d’euthanasier des personnes qui, par définition, n’en émettent pas, voire n’en ont jamais émis, le souhait. » (Drieu Godefridi, L'écologisme, nouveau totalitarisme)

    Informations complémentaires

    Notes et références

  • Sigrid Fry-Revere, Article « Euthanasia », The Encyclopedia of Libertarianism

    1. Lettres à Lucilius, Livre VIII, Lettre 70

    Bibliographie

    • 1992, "Manifeste pour une mort douce", Roland Jaccard, Michel Thévoz - Grasset
    • 2018, Peter Kurti, "Euthanasia: Putting the Culture to Death?", Connor Court: Redland Bay QLD, Australie

    Voir aussi

    Liens externes

     

     

     

     

    avril 18, 2026

    Monnaie et intégration monétaire : la croissance des villes et la mondialisation des échanges - HHH

    Économie, société et histoire 

    Monnaie et intégration monétaire : la croissance des villes et la mondialisation des échanges

     

     

    Cours 3

    Je souhaite poursuivre le récit d'hier sur la division du travail. Jusqu'ici, j'ai présenté un aperçu historique, et je vais maintenant aborder quelques considérations théoriques sur les raisons de cette division, puis poursuivre avec le développement de la monnaie, qui l'intensifie encore davantage. Nous discuterons également du rôle des villes et de leur croissance, sujet qui sera approfondi cet après-midi lors de la conférence sur le capital et son accumulation. 

    J'ai déjà mentionné hier que le fait que les êtres humains communiquent, débattent et utilisent le langage témoigne de leur nature sociale. Il convient d'ajouter un point important : aux origines de l'humanité, il est difficile d'imaginer deux adultes confrontés à la question « Faut-il coopérer ou non ? », surtout si l'on considère la présence de différentes générations, ce qui facilite la compréhension de l'existence de la coopération. De toute évidence, la génération plus âgée exerce une pression sur la plus jeune pour qu'elle adopte certaines normes et tire profit de la division du travail. Quoi qu'il en soit, je souhaite maintenant développer la thèse de la division du travail telle que Ludwig von Mises la présente, c'est-à-dire en supposant l'existence d'adultes et l'absence initiale de langage. 

    Peut-on alors expliquer pourquoi les individus ne restent pas isolés et autosuffisants, mais commencent à répartir leur travail et à s'engager dans des échanges fondés sur la division du travail ? Pour le comprendre, supposons d'abord que tous les individus soient parfaitement identiques, des clones parfaits, et que la terre, c'est-à-dire les ressources naturelles à notre disposition, soit également parfaitement identique pour chacun. Que se passerait-il alors ? C'est une prédiction relativement simple. Si l'on part du principe que tous les êtres humains ont les mêmes désirs, les mêmes connaissances et les mêmes ressources, alors chacun produira les mêmes biens, en mêmes quantités et en même qualité. Dans une telle situation, il est évident qu'aucun échange n'est possible. Que pourrais-je échanger si chacun possède exactement les mêmes choses et les utilise de la même manière, ce qui découle directement de nos hypothèses de parfaite identité du travail et de la terre ? Le premier constat est donc que, sans les différences de propriété foncière et/ou de travail, l'idée même de division du travail (et, par conséquent, d'échange) ne viendrait jamais à l'esprit de quiconque.

    Même s'il existe des différences entre le travail, nous-mêmes et l'humanité, il n'est pas nécessaire que les individus répartissent leur travail et leurs échanges selon une division du travail. Ils pourraient tout à fait décider de « tout produire eux-mêmes et de rester autosuffisants, même isolés ». Mises souligne que les psychologues et les sociologues expliquent souvent l'essor de la division du travail en supposant une sorte d'instinct de troc. On retrouve cette idée, par exemple, chez Adam Smith. Il l'explique par un instinct : les humains sont instinctivement attirés les uns par les autres et par le troc. Mises, cependant, met en lumière un point très intéressant : nous n'avons pas besoin de faire cette supposition. Nous pouvons supposer que, en réalité, tout le monde se déteste et expliquer malgré tout l'émergence d'une division du travail. Et, de toute évidence, les explications qui reposent sur moins de suppositions sont préférables à celles qui nous obligent à formuler toutes sortes d'hypothèses pour parvenir à notre conclusion. 

     Supposons que tout le monde se déteste. Pourquoi les individus s'engagent-ils malgré tout dans la division du travail ? Mises souligne simplement que la division du travail se manifestera dès lors que chacun préfère posséder davantage de biens plutôt que moins, dès lors que chacun est parfaitement égoïste et désire avoir plus que moins. Cela suffit amplement à expliquer pourquoi ils ne vivent pas isolés et autosuffisants. Il existe, comme vous l'avez peut-être entendu lors de vos cours de microéconomie, deux raisons à cela. 

    La première est appelée l'avantage absolu de la division du travail. Elle désigne une situation où une personne excelle particulièrement dans une tâche et une autre dans une autre. La raison peut être interne : une personne possède des talents que d'autres n'ont pas, et inversement. Elle peut aussi être liée à des facteurs environnementaux : une personne vit en montagne et bénéficie de certaines opportunités que n'a pas une personne vivant en bord de mer. Enfin, il peut s'agir d'une combinaison de ces deux facteurs, c'est-à-dire des différences de territoire et de main-d'œuvre. Et étant donné que le temps est limité, il est immédiatement clair qu'il y aurait un avantage à ce que chacun se spécialise dans les domaines où il excelle particulièrement, car la quantité totale de biens produits sera alors supérieure à ce qu'elle serait si les deux individus décidaient de produire tous les biens individuellement, sans procéder à une division du travail.

    La seconde raison a été initialement abordée par David Ricardo. Cependant, Ricardo a appliqué cet argument à différents pays, et l'avantage de la présentation qu'en fait Mises est de montrer qu'il s'applique, à proprement parler, également au niveau individuel. C'est ce qu'on appelle l'avantage comparatif de la division du travail, qui se réfère au scénario le plus défavorable imaginable, celui où une personne est supérieure en tout point. À chaque étape de la production, elle est plus efficace que l'autre, et cette dernière est inférieure en tout point en ce qui concerne ses capacités productives. La question est alors : « Est-il judicieux pour ces individus, l'un supérieur et l'autre inférieur, de pratiquer la division du travail ? » Sans entrer dans les détails ni tenter de le démontrer, il suffit d'en donner une explication intuitive : oui, même dans ces circonstances, la division du travail est bénéfique, à condition que ces deux individus répartissent leur travail de la manière suivante. La personne qui excelle dans tous les domaines choisit de se spécialiser dans les domaines où elle possède un avantage considérable, tandis que celle qui est moins compétente dans tous les domaines se spécialise dans celui où son désavantage est relativement faible. Prenons l'exemple d'un chirurgien et d'un jardinier. Le chirurgien est un chirurgien et un jardinier de haut niveau. Son temps étant limité, il a tout intérêt à se spécialiser dans l'activité où il excelle particulièrement, à savoir la chirurgie, et à laisser le jardinage à l'autre, même s'il serait également un meilleur jardinier. Cependant, étant donné que son avantage est plus grand dans un domaine que dans l'autre et que le temps consacré à une activité ne peut plus être consacré à une autre, cette répartition des tâches, suivie d'échanges, permettra aux deux individus d'améliorer leur niveau de vie. 

     Permettez-moi de citer Mises à ce sujet, expliquant pourquoi on ne trouve pas d'individus vivant dans un isolement totalement autoritaire. Quelques-uns peuvent tenter l'expérience, mais même eux n'y parviennent pas complètement. À l'époque du mouvement hippie, certains essayaient certes de vivre en autarcie, comme vous vous en souvenez peut-être, mais même eux ne vivaient pas directement de la terre. Ils montaient leurs caravanes en montagne et y menaient une vie primitive, mais dès qu'ils étaient à court d'essence, ils ne cherchaient pas de pétrole au sommet, mais descendaient à la station-service Shell la plus proche pour faire le plein. S'ils ne l'avaient pas fait, nous n'aurions plus jamais entendu parler d'eux. Ainsi, selon Mises : 

    Si le travail, dans la mesure où il est plus productif que le travail isolé, et si l'homme est capable de prendre conscience de ce fait, l'action humaine tend naturellement vers la coopération et l'association ; L’homme devient un être social non pas en sacrifiant ses propres intérêts au profit d’une société mythique, mais en visant à améliorer son propre bien-être. L’expérience nous enseigne que cette condition – une productivité accrue grâce à la division du travail – existe parce que sa cause – l’inégalité innée des hommes et l’inégalité de la répartition géographique des forces productives naturelles – est réelle. Ainsi, nous sommes en mesure de comprendre le cours de l’évolution sociale (1).

    Et voici une observation très importante que Mises tire de ce constat : rappelons que, contrairement à des penseurs comme Adam Smith, qui postulaient une sympathie innée entre les êtres humains comme cause ultime de la division du travail, Mises renverse cet argument et affirme : « C’est précisément la productivité accrue de la division du travail qui nous rend interdépendants. Conscients que nous bénéficions tous de cette dépendance, nous développons alors des sentiments de sympathie envers autrui. » Ce n’est donc pas la sympathie qui explique la division du travail, mais la motivation égoïste à l’initier, qui, par la suite, permet le développement de sentiments de sympathie entre les êtres humains. La sympathie résulte donc de la division du travail, sans en être la cause. Voici une citation très intéressante à ce sujet : Mises déclare : 

    « Des sentiments de sympathie, d’amitié et d’appartenance peuvent naître entre les membres d’une société. Ces sentiments sont la source des expériences les plus délicieuses et les plus sublimes de l’homme. Ils sont le plus précieux ornement de la vie. » Elles élèvent l'espèce animale humaine aux sommets d'une existence pleinement humaine. Cependant, elles ne sont pas, comme certains l'ont affirmé, les agents à l'origine des relations sociales. Elles sont les fruits de la coopération sociale, elles ne s'épanouissent que dans son cadre ; elles n'ont pas précédé l'établissement des relations sociales et n'en sont pas la graine.² 

     Et il développe ensuite ce point. Il dit : 

     L'attirance sexuelle mutuelle entre l'homme et la femme est inhérente à la nature animale de l'homme et indépendante de toute pensée et théorie. Il est permis de la qualifier d'originelle, végétative, instinctive ou mystérieuse… Cependant, ni la cohabitation, ni ce qui la précède ou la suit, ne génèrent la coopération sociale et les modes de vie sociétaux. Les animaux aussi s'unissent pour s'accoupler, mais ils n'ont pas développé de relations sociales. La vie familiale n'est pas simplement le produit de l'acte sexuel. Il n'est en aucun cas naturel et nécessaire que les parents et les enfants vivent ensemble comme ils le font au sein de la famille. La relation d'accouplement n'entraîne pas nécessairement l'organisation familiale. La famille humaine est le fruit de la réflexion, de la planification et de l'action. C'est précisément ce qui la distingue radicalement des groupes d'animaux que l'on appelle, par analogie, familles animales. (3)

    Ainsi, c'est la reconnaissance des avantages de la division du travail qui permet la stabilité des relations familiales, plutôt que la séparation et l'individualisme. 

    Or, la division du travail, plus productive, permet également, comme je l'ai indiqué hier dans ma conférence, une croissance démographique qui serait autrement impossible. Le moyen le plus simple de s'en convaincre est de se livrer à une expérience de pensée : qu'adviendrait-il de la population mondiale si nous décidions, dès maintenant, de nous retirer de toute interaction sociale et de devenir des producteurs autosuffisants ? Comme je l'ai déjà suggéré avec l'exemple des hippies, on voit bien que si nous faisions une telle chose, la majeure partie de l'humanité disparaîtrait en quelques jours, car nous serions incapables de subvenir à tous nos besoins. Dès que notre camion serait hors d'usage, nous ne pourrions plus le réparer ; Dès que notre lait sera épuisé, enfin, dans mon cas, et surtout dès que ma bière sera épuisée, je serai dans de beaux draps.

    Il est important de noter que la division du travail permet également à ceux que l'on considère comme inaptes de survivre. Or, ce sont précisément ces personnes qui, dans des conditions très primitives, en raison de déficiences de leurs fonctions corporelles ou sensorielles, seraient condamnées à mourir de faim, qui peuvent survivre, mener une vie productive et même devenir riches grâce à cette division du travail. De ce fait, comme je l'ai expliqué, se développent d'abord des sociétés agricoles. Ces sociétés agricoles présentent une division du travail minimale et sont encore, dans une large mesure, autosuffisantes. Mais ensuite, comme Mises l'a décrit dans la citation que je vous ai donnée hier, des problèmes surgissent avec l'augmentation de la population : les parcelles se réduisent comme peau de chagrin ; la terre devient de plus en plus précieuse, et il faut trouver une solution à cette croissance démographique. Cette solution réside dans un approfondissement et une intensification de la division du travail, qui conduit à la formation, à partir de petits villages, de villes. Ces villes abritent des professions spécialisées qui fournissent à la campagne des outils spécialisés et reçoivent de la campagne les denrées alimentaires nécessaires à la vie citadine. 

    Avec la vie urbaine apparaît également, pour la première fois (car elle implique une plus grande accumulation de capital et permet d'atteindre un certain niveau de richesse et de disposer de temps libre), le développement de la science, ou les premières tentatives scientifiques. Ce développement nécessite du temps libre pour réfléchir aux lois de la nature, etc. Et surtout, il marque l'apparition d'une langue écrite, qui constitue un progrès considérable pour l'humanité, bien au-delà du simple développement du langage. Ainsi, nous ne sommes plus dépendants de la tradition orale, où une génération transmet à la suivante ses connaissances et ses savoirs, mais nous avons désormais la possibilité de consigner et de pérenniser les expériences accumulées par les générations précédentes. La transmission de ces informations à des régions éloignées devient également beaucoup plus aisée, bien plus qu'avec la tradition orale. Les langues écrites sont apparues il y a environ 5 000 ans, et nous savons que certaines régions du globe n'ont jamais atteint ce stade de développement. Certaines régions n'ont reçu l'écriture qu'après leur redécouverte par les Européens. Il n'existait aucune écriture sur le continent africain, et seules quelques tentatives sporadiques ont été observées dans certaines régions du continent américain. 

     J'ai mentionné Carroll Quigley hier, en lien avec son affirmation selon laquelle l'une des marques des civilisations est qu'elles ne vivent plus en parasitisme, mais qu'elles sont des sociétés qui valorisent les ressources existantes. Quigley cite, outre cela, quelques autres caractéristiques qu'il considère comme constitutives d'une civilisation : des sociétés possédant des villes ayant dépassé le stade villageois et une écriture. La première civilisation, ou la première société répondant à ces critères, au sens de Quigley, serait celle qui s'est développée dans le Croissant fertile, l'Irak et la Syrie actuels. 

    Permettez-moi de vous donner un ordre de grandeur concernant la taille des villes apparues durant cette période, il y a 4 000 à 6 000 ans. La plus grande ville pendant de nombreux siècles fut Uruk, dont les vestiges se trouvent en Irak. Vers 3700 av. J.-C., Uruk, la première ville connue, comptait environ 14 000 habitants. Selon nos critères actuels, il s'agissait donc d'un grand village, mais pour l'époque, c'était une avancée majeure. Mille ans plus tard, vers 2800 av. J.-C., sa population atteignit 80 000 habitants. Cette taille considérable laisse imaginer une importante division du travail dans les secteurs non agricoles. Uruk comptait donc 80 000 habitants en 2800 av. J.-C. Après cela, la ville déclina et d'autres cités prirent le relais.

    La suivante est Akkad, située dans la même région, qui compte jusqu'à 60 000 habitants. Viennent ensuite les plus grandes villes d'Égypte : Memphis, Thèbes et Avaris. Durant cette période des civilisations babylonienne et égyptienne, les villes les plus importantes atteignaient environ 100 000 habitants. Plus récemment, à l'époque de l'Empire romain, on trouve des villes d'une taille déjà bien plus conséquente. Rome, à son apogée, comptait environ un million d'habitants. Nous verrons plus loin qu'il y a eu un déclin économique : une ville qui comptait autrefois un million d'habitants se retrouve, quelques siècles plus tard, avec seulement 20 000 habitants. 

     Il existe des périodes – et j'y reviendrai plus en détail – où l'on observe une croissance démographique plus rapide, une division du travail plus poussée, une spécialisation accrue, etc. Mais il existe aussi des périodes où ces phénomènes s'effondrent : la population diminue, la division du travail se réduit, la taille des villes baisse, etc. Athènes, à l'apogée de son développement, comptait environ 250 000 habitants, et Alexandrie, l'un des principaux ports et centres commerciaux de l'époque, en comptait environ 400 000. 

     Or, qui dit villes dit marchands et monnaie. J'aimerais ajouter ce critère à la définition des civilisations développées donnée par Quigley – des lieux possédant des villes et une langue écrite –, afin de souligner qu'elles doivent également disposer d'une classe marchande spécialisée, pratiquant le commerce local et, surtout, le commerce à longue distance, et bien sûr, le développement de la monnaie. 

     Je vais interrompre mes considérations historiques pour expliquer brièvement l'évolution de la monnaie. De même que l'on peut reconstituer rationnellement les raisons de la division du travail et de son intensification progressive, on peut également expliquer rationnellement l'apparition de la monnaie comme solution à un problème lié aux échanges dans une économie pré-monétaire. Dans une économie de troc, où les biens de consommation sont échangés contre d'autres biens de consommation ou contre des biens de production, et où la production est axée, au moins en partie, sur l'échange plutôt que sur l'autosuffisance, se pose automatiquement le problème suivant : il arrive que je produise quelque chose dans le but de l'échanger contre autre chose, mais que la personne qui possède ce que je désire ne soit pas intéressée par mes produits et désire autre chose. 

    Dans ce cas, l'échange n'est possible que s'il y a double coïncidence des besoins, c'est-à-dire : je dois posséder ce que vous désirez et vous devez posséder ce que je désire. Si l'un de ces incidents se produit – je possède ce que vous désirez, mais vous ne possédez pas ce que je désire –, alors, de toute évidence, les échanges commerciaux s'arrêtent. Dans une telle situation, il est évident que les individus recherchent une solution à cet arrêt des échanges, puisqu'ils produisent en vue d'échanges et non pour leur propre consommation. Mises, s'appuyant sur les écrits de Carl Menger, propose une explication très pertinente de la solution à ce problème. Si les échanges directs sont impossibles, il se produit – et il n'est pas nécessaire de supposer que cela se produise instantanément ni que tous les groupes fassent la même découverte au même moment – ​​que certains, plus perspicaces, découvrent que tous les biens échangés par troc n'ont pas la même valeur marchande. Autrement dit, tous les biens échangés par troc ne sont pas utilisés avec la même fréquence. Certains biens sont utilisés plus fréquemment et par un plus grand nombre de personnes, tandis que d'autres le sont moins et moins souvent.

    Dans une telle situation, où je ne peux obtenir en échange de mes biens ce que je désire directement, je peux néanmoins en tirer profit, améliorer ma situation, en suivant uniquement mes instincts égoïstes, si je parviens à échanger mes biens contre quelque chose de plus commercialisable. Si j'obtiens un bien plus commercialisable, même si je n'ai aucun intérêt à l'utiliser comme bien de consommation ou de production, l'avantage que j'en retire réside dans le fait qu'un bien plus commercialisable peut, bien sûr, être revendu plus facilement contre ce que je désire réellement. Autrement dit, je dispose d'un bien plus commercialisable qui ne m'est d'aucune utilité directe en tant que consommateur ou producteur, mais que j'ai exigé comme moyen d'échange, comme facilitateur d'échange. Il facilite l'échange car davantage de personnes, et plus souvent, sont disposées à accepter ce bien que celui que j'avais initialement proposé à la vente. 

    Ensuite, la valeur marchande de ce bien particulier augmente encore, car il y a désormais des personnes qui le demandent comme bien de consommation et bien de production, comme auparavant. De plus, une personne le demande pour une raison différente : l’utiliser comme moyen d’échange, comme facilitateur des transactions. Dès lors, il devient plus facile pour une autre personne avisée de faire la même découverte : lorsqu’elle rencontre des difficultés à échanger directement son bien contre ceux qu’elle désire, elle adopte la même stratégie. Il lui suffit de trouver un bien plus commercialisable que le sien, et la probabilité qu’elle choisisse le même est déjà accrue, car une personne plus avisée l’a déjà fait. 

    Ainsi, très rapidement, convergent vers un moyen d’échange unique, utilisé partout dans la société : la monnaie. Deux avantages découlent de l'existence d'un moyen d'échange commun : premièrement, nous pouvons désormais acheter et vendre instantanément, sans attendre une double concomitance des besoins ; deuxièmement, nous pouvons pratiquer la comptabilité analytique. En effet, nous produisons pour vendre sur le marché, et non pour notre propre consommation. Si nous produisons pour le marché, nous veillons à ce que les intrants utilisés pour la fabrication de certains produits aient moins de valeur que les produits que nous fabriquons avec ces mêmes intrants. Autrement dit, nous voulons que notre production ait plus de valeur que nos intrants. Or, dans une économie de troc, les intrants et les extrants sont exprimés dans des unités différentes ; ils sont incommensurables. En revanche, dès que tous nos intrants et nos extrants sont échangés contre un moyen d'échange commun, nous avons un dénominateur commun. Nous pouvons désormais comparer, ou additionner, tous les intrants en termes monétaires et exprimer notre production en termes monétaires. Nous pouvons ainsi déterminer si nous avons réalisé des profits ou des pertes. Les profits indiquent que nous avons effectivement transformé des ressources de moindre valeur en ressources de plus grande valeur, ce qui est, après tout, le but de la production. En revanche, les pertes signifient que nous avons gaspillé des ressources précieuses pour produire un bien de moindre valeur, ce qui nous incite à abandonner ce type de processus de production. 

    Imaginons maintenant que la division du travail s'étende et finisse par couvrir le monde entier, à mesure que les différentes régions commencent à commercer entre elles. On peut alors prévoir qu'une monnaie régionale tendra à dominer les autres, aboutissant à la création d'une seule, voire deux monnaies universellement utilisées. Autrement dit, une monnaie plus largement utilisée et acceptée présente un avantage certain par rapport à une monnaie employée uniquement dans certaines régions restreintes. Si différentes monnaies sont utilisées dans ces régions, nous restons, à proprement parler, dans un système de troc partiel. Pour commercer avec une autre région, il faut d'abord trouver un interlocuteur qui souhaite ma monnaie et est disposé à me céder la sienne ; ce n'est qu'ensuite que je peux effectuer mes achats. En revanche, avec une seule monnaie utilisée à l'échelle mondiale, les échanges peuvent se faire immédiatement, sans qu'il soit nécessaire que les besoins coïncident. Ces deux tendances, l'expansion de la division du travail et la convergence vers une monnaie universelle, se renforcent mutuellement et approfondissent la division du travail.

    À ce stade, pour souligner cette tendance à la mondialisation des échanges, facilitée par l'universalité d'une monnaie unique qui a supplanté les différentes formes monétaires initiales, permettez-moi de citer un passage important de Mises, sur lequel je reviendrai plus loin. Mises affirme : 
     
    « Une théorie sociale fondée sur le darwinisme en viendrait soit à déclarer que la guerre de tous contre tous est la forme naturelle et nécessaire des relations humaines, niant ainsi la possibilité de tout lien social ; soit, à l'inverse, elle devrait démontrer pourquoi la paix règne et doit régner au sein de certains groupes, tout en prouvant que le principe d'union pacifique qui conduit à la formation de ces associations est inefficace en dehors du cercle du groupe, de sorte que les groupes eux-mêmes doivent lutter entre eux. »⁴ 
     
    Vous remarquerez que l'argument ici est que la plupart des gens acceptent sans difficulté l'idée qu'il existe des relations pacifiques entre les habitants du village A et du village B, ou entre les tribus A et B, car chacun constate que c'est le cas. Si l'on accepte l'explication darwinienne, la question est déjà complexe, mais la difficulté suivante, le problème suivant, le plus décisif, est que ceux qui adhèrent à ces interprétations darwiniennes doivent expliquer pourquoi il devrait y avoir une division du travail et des relations pacifiques au sein d'un groupe, mais pas entre différents groupes. Après tout, les mêmes principes semblent être à l'œuvre. Mises affirme alors : « L'union pacifique, qui conduit à la formation de ces associations, est inefficace en dehors du cercle du groupe, de sorte que les groupes doivent lutter entre eux.» Et Mises ajoute : 
     
    C'est précisément sur ce roc que s'effondrent toutes les théories sociales non libérales. Si l'on reconnaît un principe qui aboutit à l'union de tous les Allemands, de tous les Dolichocéphales ou de tous les Prolétaires et qui forme une nation, une race ou une classe particulière à partir de ces individus, alors on ne peut démontrer que ce principe n'est efficace qu'au sein des groupes collectifs. Les théories sociales antilibérales éludent le problème en se limitant à l'hypothèse que la solidarité d'intérêts au sein des groupes est si évidente qu'elle se passe de discussion, et en s'efforçant uniquement de prouver l'existence du conflit d'intérêts entre les groupes et la nécessité du conflit comme unique force motrice du développement historique. Or, si la guerre est à l'origine de toute chose, la source féconde du progrès historique, il est difficile de comprendre pourquoi son activité féconde devrait être restreinte aux États, aux nations, aux races et aux classes. Si la nature a besoin de guerre, pourquoi pas la guerre de tous contre tous, pourquoi seulement la guerre de tous les groupes contre tous les groupes ?⁵ 
     
    Voici une description ou une explication très pertinente de la raison pour laquelle les mêmes principes qui conduisent les groupes à coopérer pacifiquement sont également à l'œuvre dans la coopération entre différents groupes. Les mêmes raisons s'appliquent alors qu'au sein de chaque groupe. La division du travail est bénéfique, car elle profite à tous les groupes qui y participent, tout comme elle profite à tous les individus au sein d'un groupe. Et le développement d'une monnaie vers un moyen d'échange universel est bénéfique de la même manière que le développement d'une monnaie régionale est bénéfique aux habitants d'une petite région.
     
    Revenons à quelques remarques historiques illustrant cette tendance à la mondialisation de la division du travail et au développement d'une monnaie universelle intégrant toutes les régions, toutes les classes et toutes les sociétés. Dès l'apparition des villes, de la classe marchande et des monnaies régionales, on assiste au développement du commerce à longue distance. On trouve déjà ce qu'on appelle la Route de la Soie, reliant l'Asie à l'Europe via le Moyen-Orient, qui était alors, il y a environ 4 000 ans, un centre de civilisation. Autrement dit, il y a 4 000 ans, existaient déjà des routes commerciales de plusieurs milliers de kilomètres reliant l'Europe à l'Asie, routes protégées soit par les marchands eux-mêmes, soit par les populations voisines ayant intérêt à ce que le commerce transite par leurs territoires. Sous l'Empire romain – qui, dans l'Antiquité du moins, offre des exemples d'intégration économique parmi les plus profondes et les plus étendues –, des contacts permanents s'établissent vers 200 av. J.-C. entre Rome et la Chine des Han, où des caravanes circulaient régulièrement, échangeant diverses marchandises. Les voyages maritimes réguliers existent également très tôt. Les Chinois envoyaient régulièrement des navires jusqu'en Inde, par exemple. Et depuis l'ouest, des routes commerciales maritimes régulières existaient également entre le golfe Persique et l'Inde, surtout après la découverte des moussons. Ces vents de mousson, dont j'ai oublié la direction exacte, soufflent vers l'est pendant six mois de l'année et vers l'ouest pendant les six autres. Ainsi, une fois ce schéma régulier découvert, des opérations de transport maritime d'une ampleur relativement importante ont pu être menées entre le golfe Persique et l'Inde. 
     
    Ce genre de découverte, la simple compréhension du sens des vents, a pris beaucoup de temps ; dans certains cas, c'était relativement facile, comme pour les moussons, où l'on observe de longues périodes de vent dans un sens et de longues périodes dans l'autre. Il était bien plus difficile, par exemple, de trouver les routes maritimes appropriées à travers l'Atlantique, en allant dans un sens puis en revenant dans l'autre, car on ne peut généralement pas emprunter les mêmes routes. La situation était encore plus complexe dans le Pacifique, où les routes maritimes diffèrent considérablement d'un sens à l'autre. Là encore, des siècles d'expérience furent nécessaires pour acquérir une connaissance approfondie des itinéraires les plus appropriés, un problème résolu seulement avec l'avènement des navires à vapeur, une innovation relativement récente. 
     
    Ce commerce intense à longue distance se reflète dans la présence de pièces romaines dans des régions comme le sud de l'Inde. Cependant, ces pièces n'étaient pas les plus répandues, car elles étaient fréquemment rognées par différents souverains. Ainsi, pendant environ huit siècles, de 300 apr. J.-C. au XIIe siècle, la monnaie la plus courante fut frappée à Constantinople : le solidus ou bezant (du nom de Bezant, ou Byzance). Ces pièces acquirent la réputation d'être les plus fiables et les plus honnêtes, pratiquement exemptes de rognage et d'ajout de métaux moins précieux. Les marchés, bien entendu, privilégient la bonne monnaie à la mauvaise. 
     
    Vous avez peut-être entendu parler de la loi de Gresham, selon laquelle la mauvaise monnaie chasse la bonne. Cependant, cette loi n'est valable que si les prix sont contrôlés, c'est-à-dire si les taux de change des différentes monnaies sont fixes et ne reflètent plus les forces du marché. Est-il vrai que la mauvaise monnaie chasse la bonne dans des circonstances normales, sans aucune intervention ? Non, car la monnaie obéit exactement à la même loi que tout autre bien : les biens de qualité chassent les biens de qualité. La bonne monnaie chasse la mauvaise. Ainsi, ce bezant a été considéré pendant près de 800 ans comme la meilleure monnaie disponible et était privilégié par les marchands de l'Inde à Rome, jusqu'à la mer Baltique. Dans toutes ces régions, on trouve des traces de l'utilisation de ce type de pièce, et des fouilles archéologiques ont mis au jour des preuves de son usage dans ces lieux reculés.
     
    Pour poursuivre le récit, nous arrivons à la découverte de l'Amérique. Ces régions étaient totalement inconnues du monde eurasien occidental auparavant ; il faudra attendre environ 1850 pour les dernières explorations de l'intérieur de l'Afrique, et l'on peut dire qu'au milieu du XIXe siècle, le monde entier était connu de l'humanité. Ce n'est donc pas un hasard si, à cette époque, apparaît pour la première fois une nette tendance à la domination d'une ou deux monnaies-marchandises sur toutes les autres. Autrement dit, à la fin du XIXe siècle, un étalon-or international se met en place. Pendant un temps, l'or et l'argent se sont disputés l'argent. Certaines régions privilégiaient ce dernier. Par exemple, avant 1908, la Chine, la Perse et quelques pays d'Amérique du Sud utilisaient encore l'argent, mais dès 1900, le reste du monde était passé à l'étalon-or. C'est précisément ce que l'on prévoyait d'après la théorie économique : l'émergence d'une monnaie-marchandise mondiale. Bien sûr, il y a toujours une forme d'ingérence et de perturbation de la part des gouvernements dans ce processus, et nous n'en avons pas encore parlé. Jusqu'à présent, la reconstitution que je propose est celle de ce qui se serait passé sans aucune intervention gouvernementale. Ce problème d'ingérence gouvernementale ne sera abordé que dans les cours suivants. 
     
    On peut alors dire qu'à partir de 1914, alors que nous avons probablement atteint l'intégration économique la plus complète de l'histoire de l'humanité, l'intégration économique la plus globale, la division du travail la plus intensive, à l'échelle mondiale, la désintégration a repris. Ce phénomène est manifestement illustré par le fait que nous n'avons plus de monnaie-marchandise internationale ; nous avons, à la place, une grande variété de monnaies fiduciaires nationales, à la valeur fluctuante, ce qui constitue une régression vers une situation que l'on pourrait qualifier de troc partiel. C'est une situation que nous avions déjà surmontée par le passé, et nous sommes revenus à un système que nous avions pourtant réussi à maîtriser. Et vous voyez, bien sûr, actuellement, dans le cadre d'un régime monétaire fiduciaire – qui requiert, évidemment, l'existence de gouvernements –, je dois anticiper un instant. Dans ce régime, on observe la même tendance à l'œuvre que celle que vous avez constatée comme une tendance naturelle avec la monnaie-marchandise : la volonté de créer une monnaie fiduciaire mondiale. On observe les tentatives d'intégration monétaire en Europe, par exemple, si bien qu'il ne reste actuellement que trois grandes zones monétaires : l'euro, le dollar et le yen. Toutes les autres monnaies ont peu d'importance, car très peu d'échanges commerciaux se font dans d'autres devises. Cela pourrait changer un jour, bien sûr, avec l'ouverture complète de la Chine, mais comme vous l'avez certainement entendu, de puissantes organisations internationales promeuvent l'idée d'une banque centrale mondiale, émettant une monnaie fiduciaire mondiale. L'argument qu'elles avancent, le fond de vérité de leur argument, est précisément celui que j'ai exposé ici. Il est tout simplement avantageux d'avoir une monnaie unique, car les échanges commerciaux sont facilités par une monnaie unique plutôt que par une multitude de monnaies fluctuantes. L'inconvénient, dans la situation actuelle, est bien sûr que cette monnaie fiduciaire mondiale sera produite et gérée par une institution monopolistique telle qu'une banque mondiale, et pourra être dévaluée à volonté. Et nous assisterions probablement, avec une telle institution en place, à une inflation plus importante que tout ce que l'histoire mondiale a connu jusqu'à présent.
     
    Permettez-moi une petite remarque en aparté. Si l'on a de la monnaie fiduciaire, il est en réalité avantageux d'avoir plusieurs monnaies en concurrence, car les velléités inflationnistes de chaque banque centrale sont limitées par la non-coopération des autres gouvernements. Si le pays A dévalue sa monnaie fiduciaire plus que le pays B, sa monnaie se dépréciera sur le marché des changes et les gens auront tendance à abandonner ce type de monnaie pour adopter des monnaies plus stables. Si l'on a de la monnaie fiduciaire, qui, comme je l'ai dit, est en quelque sorte dysfonctionnelle par rapport à la vocation même de la monnaie et représente une régression du développement humain, alors l'existence de monnaies fiduciaires concurrentes, fluctuant les unes par rapport aux autres, est un avantage par rapport à une monnaie fiduciaire émise à l'échelle mondiale. Mais il est également possible d'avoir une monnaie mondiale, émise de manière totalement indépendante des gouvernements, et c'est précisément ce que nous avions à la fin du XIXe siècle : un étalon-or international, qui aurait tout aussi bien pu être un étalon-argent. (La théorie économique ne prédit pas si ce sera l'or ou l'argent ; elle prédit seulement qu'il y aura une tendance à ce qu'un type de monnaie soit utilisé à l'échelle mondiale, car la fonction de la monnaie est de faciliter les échanges, et, bien sûr, nous pouvons reconnaître qu'une monnaie utilisée partout facilite davantage les échanges que toute autre monnaie possible qui n'existerait que dans diverses régions plus petites.)
     
    HANS-HERMAN HOPPE
     
    https://mises.org/online-book/economy-society-and-history/lecture-3-money-and-monetary-integration-growth-cities-and-globalization-trade
    • 1Ludwig von Mises, Human Action: A Treatise on Economics, scholar’s ed. (1949; Auburn, Ala.: Ludwig von Mises Institute, 1998), p. 160.
    • 2Ibid., p. 144.
    • 3Ibid., p. 167.
    • 4Ludwig von Mises, Socialism: An Economic and Sociological Analysis, trans. J. Kahane (1951; Auburn, Ala.: Ludwig von Mises Institute, 2009), p. 318.
    • 5Ibid.
     

     

     

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