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juillet 26, 2026

Ma découverte de *L'Action humaine* et de Mises en tant que philosophe Hans-Hermann Hoppe

« Aucune « expérience » ni aucune preuve dite empirique ne saurait jamais infirmer, supplanter ou l'emporter sur la praxéologie et la logique ; en revanche, la praxéologie et le raisonnement praxéologique peuvent révéler qu'il y a un défaut dans une expérience ou une preuve prétendue. » 

Ma découverte de *L'Action humaine* et de Mises en tant que philosophe 

Hans-Hermann Hoppe


 

J'ai commencé mon développement intellectuel en tant que gauchiste. ailier. J'ai raconté l'histoire à plusieurs reprises, de manière plus ou moins moins de détails. Je suis entré à l’université en 1968, au plus fort de la lutte anti– Manifestations contre la guerre du Vietnam et rébellions étudiantes généralisées partout les États-Unis et l’Europe. En tant que produit typique de l'air du temps, j'étais donc un de ces jeunes qui plus tard, et encore aujourd'hui, ont appelé en tant que membres de la génération 1968. On nous reproche les successions virage à gauche de l’Allemagne (et de l’Occident en général), à travers une « marche à travers les institutions » préconise le communiste italien Antonio Gramsci, cela continue encore aujourd'hui, mais avec un certain espoir des signes apparaissant à l’horizon indiquent que le bout de la corde est peut-être proche. Quoi qu’il en soit, mon gauchisme à l’époque n’était pas tant motivé par sentiments égalitaires comme par la croyance en une plus grande efficacité d'une certaine sorte de planification économique centrale (plutôt que « l’anarchie des marchés »). Mon principal domaine d'études universitaires était à l'origine la philosophie, et mon professeur principal à l'époque était Jürgen Habermas, vingt ans plus âgée que moi et à cette époque la jeune étoile montante du célèbre École de Francfort de la théorie dite critique. L'autre, plus grand et plus âgé Les noms de l'école étaient Max Horkheimer et Theodor Adorno, tous deux Juif, qui avait émigré aux États-Unis dans les années 1930 et y était revenu en Allemagne après la guerre, alors que le jeune Habermas était un habitant du pays  Gentile.

Ils étaient tous réunis à l'époque à l'université Goethe de Francfort, qui constituait alors, avec l'université libre de Berlin, le foyer de la pensée de gauche en Allemagne. Une autre figure majeure de l'École de Francfort — appartenant à l'ancienne génération et jouissant d'une influence considérable à l'époque — était Herbert Marcuse ; bien qu'il ne soit pas rentré en Allemagne après la guerre et soit resté aux États-Unis, il y intervenait fréquemment en tant que conférencier invité. 

J'ai assimilé la totalité ou la majeure partie de leurs travaux, et Habermas — qui, de ses débuts d'« enfant terrible », s'est hissé au rang des philosophes les plus célèbres et les plus honorés, non seulement en Allemagne mais dans le monde entier, devenant le grand prêtre du politiquement correct, de l'État-providence et de la centralisation politique sous l'égide des États-Unis — est devenu mon directeur de thèse (*Doktorvater*). 

C'était en 1974, il y a cinquante ans. À cette époque, j'étais encore de gauche, mais déjà beaucoup plus modéré, et ma thèse n'avait absolument rien à voir avec la philosophie politique. Il s'agissait d'une critique de l'empirisme, en particulier celui de David Hume, menée d'un point de vue rationaliste — une variante, si l'on veut, du débat (ou monologue) de longue date, toujours en cours, entre la tradition philosophique empiriste largement anglo-saxonne (représentée principalement par John Locke puis par Hume) et la tradition rationaliste continentale (représentée par des figures majeures telles que Gottfried Wilhelm Leibniz puis Immanuel Kant). 

Il n'y a pas grand-chose de plus à dire à ce sujet aujourd'hui, si ce n'est que cette étude a fait naître en moi une prédisposition intellectuelle fondamentale ; celle-ci m'a par la suite immédiatement attiré vers l'œuvre de Mises, exemple remarquable de pensée rationaliste, par opposition aux empiristes logiques réunis au sein et autour du célèbre « Cercle de Vienne » à l'époque de sa jeunesse. Je reviendrai plus en détail sur ce sujet un peu plus tard. 

Entre-temps, en élargissant successivement et systématiquement mes lectures au-delà de la littérature principalement de gauche, j'ai évolué de plus en plus vers la droite, le conservatisme et le soutien au libre marché.  

J’ai découvert Milton Friedman — souvent présenté à l’époque dans la presse allemande comme une figure intellectuelle majeure aux États-Unis et le plus célèbre défenseur du capitalisme américain — et je suis devenu un partisan du libre marché aux contours quelque peu flous. Toutefois, en tant que rationaliste sur le plan philosophique, j’ai aussi rapidement perçu les diverses incohérences et lacunes logiques de son argumentation.

De Friedman, je suis passé à Friedrich von Hayek (qui vivait et enseignait en Allemagne à l'époque, mais qui, si je me souviens bien, était moins souvent mentionné, malgré l'obtention récente du prix Nobel en 1974). Hayek a renforcé mes nouvelles convictions. Cependant, je le trouvais encore moins rigoureux et cohérent (ou plutôt plus confus) dans sa philosophie politique que Friedman (moins dans ses travaux économiques, que je n'ai découverts et lus que plus tard). Mais d'un autre côté, Hayek m'a paru bien plus impressionnant, avec ses connaissances vastes et interdisciplinaires, que Friedman, si spécialisé. 

 Puis, j'ai découvert Ludwig von Mises : bien sûr, j'avais déjà entendu parler de lui. Curieusement, alors qu'il n'était jamais mentionné dans les manuels d'économie ouest-allemands, son nom figurait en bonne place dans ceux de l'Allemagne de l'Est communiste. Comme la plupart de mes proches vivaient à l'Est (mes parents étaient des réfugiés), nous nous y rendions chaque année pour diverses visites. Pour cela, il fallait échanger une somme conséquente de marks occidentaux contre des marks orientaux, bien sûr à un taux de change fixé par le gouvernement. Mais comme nous logions toujours chez des proches, il fallait bien trouver quelque chose à acheter avec ces marks. Et il n'y avait pas grand-chose à acheter : les œuvres complètes de Marx et Engels et tous les autres héros du socialisme ; on pouvait se procurer quelques classiques de la littérature russe traduits en allemand, des disques de musique classique et, bien sûr, aussi quelques manuels d'économie politique en vigueur à l'Est. Et là, dans l'un de ces manuels, on trouvait également des critiques détaillées de l'économie occidentale, dite bourgeoise, et des économistes, parmi lesquels Friedman et Hayek, mais surtout Mises, considéré comme le plus obtus, le plus dangereux et le plus détestable de tous. 

Pourtant, jusqu'à la fin des années 1970, je n'avais encore rien lu de Mises. Cela n'a changé que lorsque j'ai commencé à travailler sérieusement sur ma thèse d'habilitation sur les méthodes et la méthodologie des sciences sociales. Dans le cadre de ce travail, j'ai examiné de plus près, en particulier, l'économie, en tant que domaine spécifique au sein des sciences sociales, et j'y ai également découvert des affirmations telles que la théorie quantitative de la monnaie (d'abord dans sa version quasi-mécanique – je n'apprendrais les effets Cantillon, etc., que plus tard), selon laquelle une augmentation de la masse monétaire entraîne une réduction du pouvoir d'achat par unité monétaire. Il me semblait évident que cette affirmation était logiquement une affirmation vraie qui ne peut être infirmée par aucune « donnée empirique », et qui renvoie pourtant clairement à la réalité et porte sur des choses réelles ; en tant que philosophe issu de la tradition rationaliste continentale, je ne trouvais rien d'étrange ni d'inhabituel dans l'idée de propositions logiquement vraies, ou « synthétiques *a priori* ». 

Mais où que je regarde dans la littérature contemporaine — que ce soit chez Paul Samuelson à gauche ou chez Milton Friedman à droite —, toute la corporation des économistes était, pour parler franchement, éprise de la philosophie viennoise du positivisme logique, ou du poppérisme, selon lesquels de telles affirmations réelles et apodictiquement vraies sont impossibles ou scientifiquement irrecevables. Pour eux, une telle affirmation n'était en réalité qu'une simple tautologie — une définition de mots composée d'autres mots (c'est-à-dire une convention linguistique sans aucun rapport avec la réalité) — ou bien une hypothèse nécessitant une vérification empirique, devant être testée et, en principe, réfutable par des données empiriques. 

J'en fus d'abord stupéfait, mais ensuite — je ne me souviens plus exactement où — je trouvai, dans une note de bas de page d'un ouvrage de Hayek, une référence à Mises ; Hayek le présentait comme son propre mentor, tout en soulignant qu'il incarnait un courant différent au sein de l'école autrichienne d'économie. Il citait notamment *L'Action humaine* (1998) de Mises comme l'exemple par excellence de ce courant — qualifié par Hayek d'« hyper- rationaliste » — qui concevait l'économie (ou ce qu'il nommait la « praxéologie », un terme que je n'avais jamais entendu auparavant) comme une discipline fondée sur des propositions « *a priori* » et constituée de celles-ci. Cela correspondait exactement à ce que je cherchais.  

À l'époque, je passais un semestre à l'université du Michigan, à Ann Arbor ; le lendemain, je me rendis à la bibliothèque universitaire pour me procurer un exemplaire de l'ouvrage. C'est ainsi que *L'Action humaine* fut le tout premier livre de Mises que je lus. Je dévorai le volume entier en deux ou trois jours à peine, puis je commandai immédiatement mon propre exemplaire à la librairie locale.  

C’était l’ouvrage de référence, à mon sens — et je le pense toujours aujourd’hui (à l’exception de quelques ajouts ultérieurs apportés par Murray Rothbard). Il se situait, selon moi, bien au-dessus de tout ce que proposaient Friedman et Hayek, et il a fait de moi un partisan radical du libre marché (sans pour autant faire de moi un anarchiste). Ce fut, en vérité, une double révélation : d’une part, il offrait une présentation systématique et exhaustive de l’ensemble de la science économique et, d’autre part, il confirmait ce que j’avais moi-même déjà conclu quant à la nature et à la statut épistémologique des propositions économiques : il s’agissait d’une présentation exhaustive de l’économie en tant que système de propositions qui n’étaient ni de simples conventions linguistiques, ni des propositions susceptibles d’être falsifiées ou nécessitant une vérification empirique par « collecte de données » — contrairement à ce qu’affirmaient pratiquement tous les autres membres de la profession d’économiste, pour qui de telles propositions étaient impossibles, ou plutôt scientifiquement illégitimes. 

Pour conclure mon exposé, je présenterai une brève série de ces propositions afin de vous en donner un aperçu. Mais auparavant, je souhaite revenir très brièvement sur le thème du rationalisme philosophique (par opposition à l’empirisme) que j’ai déjà évoqué : c’est-à-dire l’aspect « Mises philosophe » figurant dans le titre de mon essai. 

 C’est en particulier la première partie de *L’Action humaine* qui a suscité mon plus vif intérêt ; il s’agit précisément de la partie de l’ouvrage que l’on conseille aux « randiens » (ou « randroids ») de ne pas lire ou de sauter, et qui est souvent jugée quelque peu superflue, hors de propos, confuse, voire incompréhensible — cette partie, précisément, où Mises traite des « fondements ultimes » de la connaissance et de la « donnée ultime ».

La question de savoir comment aborder la philosophie et comment asseoir nos connaissances sur des bases solides est presque aussi ancienne que la philosophie elle-même. Mises y a apporté une contribution importante ; pour ma part, m'inspirant de mes travaux antérieurs sur divers philosophes rationalistes allemands (ceux de l'école de Francfort et de ce qu'on appelle l'école d'Erlangen-Constance-Marburg), j'ai tenté, ici et là, d'éclaircir sa « solution » et de l'enrichir. Je ne suis pas encore entièrement satisfait du résultat ; aussi, plutôt que de présenter un édifice achevé, je ne proposerai ici que quelques briques et procéderai par raccourcis — mais *inshallah*, si Dieu le veut, la suite viendra.2 

Soit dit en passant, les deux traditions intellectuelles que je tente d'intégrer semblent s'ignorer totalement, bien qu'elles se soient développées en grande partie parallèlement dans le temps (et, fait intéressant, elles sont politiquement très éloignées : les philosophes allemands, en particulier ceux de la seconde école mentionnée, sont pour la plupart des mathématiciens ou des scientifiques, essentiellement étrangers à l'économie et, typiquement, plutôt sociaux-démocrates). 

Descartes, comme vous le savez tous, présente son célèbre « *cogito ergo sum* » comme le fondement certain de la connaissance. Les empiristes, tels que Locke, soutiennent que ce sont les impressions sensorielles qui constituent le socle de nos connaissances ; Mises considère le fait que les êtres humains agissent de manière délibérée comme la « donnée ultime » ; quant à des penseurs comme Popper, ils nient l'existence d'un tel point de départ ultime et affirment que toute tentative de le trouver aboutira à une régression à l'infini. 

Une brève réflexion montre qu'aucune de ces approches ne convient tout à fait, car toutes ces propositions se présentent sous forme de mots, de langage et d'énoncés. Nous parlons ou écrivons, en utilisant des mots et des phrases porteurs de sens, de notre conscience de nous-mêmes, de nos impressions sensorielles, de nos actions ou de la régression à l'infini inhérente à la recherche d'un fondement ultime.

Ainsi, sans le savoir et de fait, ils ont tous affirmé l'existence d'un seul et même point de départ : à savoir, le langage (qu'il s'agisse d'anglais, d'allemand, de hopi, etc., n'importe quelle langue importe peu). Par souci de concision, je m'épargnerai un exposé détaillé des implications praxéologiques de cette intuition fondamentale. Mais, de manière tout à fait intuitive, une langue, quelle qu'elle soit, est une langue publique et commune (il n'existe pas de langue « privée », comme Ludwig Wittgenstein l'a démontré), parlée et comprise par autrui à des fins de communication, un outil public que certains maîtrisent bien et d'autres mal, nous permettant d'évoluer dans le monde social par la seule force des mots. De plus, toute langue s'apprend et s'acquiert dès le plus jeune âge au contact des adultes, et l'usage et la compréhension corrects des mots s'exercent, se testent, se corrigent et se démontrent par la réalisation d'actions (et de réactions) spécifiques dans le monde réel. (L'apprentissage et le perfectionnement des langues étrangères se produisent aussi dans des actions réelles et interpersonnelles.) 

Ce qui me ramène à Mises et à son affirmation selon laquelle l'action humaine est le fondement ultime et a priori de la connaissance. Parler, écrire et toute réflexion philosophique se font par le langage. Il n'y a pas d'autre commencement, et ces activités, en fait toute communication par des mots significatifs, sont elles-mêmes des actions. Mises a donc finalement raison. Mais ce sont les actions réelles, et le succès ou l'échec des actions réelles, qui précèdent et constituent le terrain d'expérimentation ultime pour toute simple discussion sur les actions. Les actions, en d'autres termes, parlent plus fort que les mots et servent de base pour vérifier ou réfuter les mots. Le travail manuel fournit la base et le terrain d'expérimentation du discours. Il n'y a pas de régression à l'infini en ce qui concerne notre connaissance de l'homme : tel n'est le cas que tant que l'on reste exclusivement dans le domaine des mots ; Mais une fois que vous reconnaissez le lien entre les mots et les objets et que vous atteignez le niveau des actions réelles, toutes les autres questions disparaissent. Vous êtes sur un terrain inébranlable. Vous ne pouvez pas demander de justification à une action, car cette question serait elle-même une action. 

Dans la tradition rationaliste (ou plutôt l'une d'entre elles), une proposition est considérée comme ultimement justifiée si l'on ne peut la remettre en question sans tomber dans ce que l'on appelle une contradiction performative (ou dialogique) — c'est-à-dire si le contenu de ce que vous dites contredit ce que vous faites ou prétendez faire. Ainsi, vous pouvez dire, bien sûr, que vous ne pouvez ni agir ni parler, mais cela serait contredit par le fait même que vous accomplissez ce que vous prétendez être incapable de faire. Vous pouvez affirmer que vous êtes capable d'être à deux endroits à la fois ou de monter et descendre les escaliers simultanément — cela ne constituerait pas une contradiction logique —, mais cela impliquerait une contradiction performative, car vous ne le faites pas et ne pouvez pas réellement le faire. Vous pouvez dire qu'un objet possède à la fois les propriétés A et non-A, mais lorsque vous avez affaire à cet objet, vous êtes contraint de le traiter soit comme un A, soit comme un non-A, et jamais simultanément comme les deux. Vous pouvez soutenir que les règles du raisonnement logique élémentaire (c'est-à-dire les règles d'usage de termes tels que « et », « ou », « un », « quelques-uns », « tous », etc.) ne sont que des conventions linguistiques, mais vous ne pouvez pas réellement les traiter comme telles (plutôt que comme des normes nécessaires ou valides *a priori*) sans échouer constamment à atteindre vos propres objectifs. De même, on peut certes affirmer que l'expérience de l'action découle d'impressions sensorielles, mais il est impossible de passer des impressions sensorielles à des mots et des phrases dotés de sens. Au contraire, l'acte de formuler et de rapporter des observations sensorielles constitue en soi une action et présuppose toutes les catégories ou tous les concepts impliqués dans la notion de poursuite délibérée d'une fin ou d'un objectif. 

Assez de cette digression ; revenons plus directement à Mises et à *L'Action humaine*. 

Quoi qu'il en soit, cette brève incursion dans le domaine de la philosophie du langage s'avère fort utile pour éclairer deux distinctions fondamentales établies par Mises dans son œuvre : sa double distinction — ou dualisme — entre les sciences de la nature, d'une part, et les sciences de l'homme agissant, d'autre part ; et, au sein de ce dernier domaine (celui des sciences sociales en général), la distinction entre la théorie (composée de propositions apodictiques, ou synthétiques *a priori*) et l'histoire (qui porte sur la reconstitution d'événements passés singuliers ou sur l'anticipation spéculative d'un événement futur spécifique). Pour le dire aussi brièvement que possible : la nature englobe tout — tous les objets — avec lesquels nous ne pouvons ni communiquer ni coordonner nos actions au moyen de mots et de phrases (ou alors seulement dans un sens métaphorique, comme lorsque nous « parlons » aux animaux).  

Quant à ces objets, nous ne pouvons savoir, ni jamais découvrir, pourquoi ils se comportent comme ils le font. Ils agissent tout simplement ainsi. Il n’y a ni raison, ni motif, ni finalité à l’œuvre ou à découvrir dans la nature ou l’évolution naturelle. Cela ne répond à aucune logique ni à aucun dessein. C’est ainsi, un point c’est tout. Tout ce que nous pouvons faire ici, c’est rechercher et découvrir des relations de causalité : comment produire un résultat spécifique A en disposant certains les causes X, Y, Z, etc., se produisent d'une manière spécifique. Dans ce domaine, le prétendu « grand problème » de la philosophie rationaliste – la régression infinie dans le processus de justification – semble intuitivement, dans un premier temps, assez logique : car on peut toujours et indéfiniment se demander : « Mais qu'en est-il de la cause de la cause ? » Quelle est la cause de la gravitation, ou du Big Bang ? Et quelle est la cause de cette cause ? Mais même ce problème s'avère, en pratique, sans importance : car, comme les philosophes constructivistes, d'Hugo Dingler à Paul Lorenzen, en particulier à Peter Janich, l'ont démontré, les sciences naturelles reposent toutes sur un « a priori technologique », sous la forme d'instruments de mesure construits à dessein, et ainsi toute régression trouve rapidement une fin pratique. 

Mais ce n'est pas mon sujet ici. La seconde distinction mentionnée par Mises s'explique également aisément. Chaque action, y compris toute communication, peut se solder par un succès ou un échec, et quels que soient les espoirs d'une personne, nul ne sait à l'avance ce qu'il adviendra. Ainsi, chaque action crée une nouvelle situation ; l'acteur a appris quelque chose de nouveau et se trouve confronté à une nouvelle situation. Par conséquent, il ne peut exister de loi générale et immuable régissant le comportement humain (c'est-à-dire, le contenu précis de leurs actions). En bref : nous ne pouvons jamais connaître à l'avance tous les types d'actions que les gens peuvent accomplir ou seront en mesure d'accomplir à l'avenir. Pouvez-vous prédire quels types de produits seront disponibles à la vente dans vingt ans, par exemple ? Ici, nous sommes respectivement réduits aux reconstitutions historiques et aux récits pour spéculer sur l'avenir. Mais ce dont nous sommes certains, c'est que, quelles que soient les actions spécifiques d'une personne dans telle ou telle situation, toute action aboutit, en toutes circonstances, à un succès ou à un échec.  

Et voici donc le statut épistémologique unique des lois praxéologiques : ce sont des propositions qui ne portent pas sur le contenu spécifique des actions d’acteurs spécifiques dans des situations spécifiques, mais sur la structure formelle de toute action – absolument chaque action – de chaque acteur et à tout moment, immuable et insensible à tout apprentissage futur de ses actions, ou à tout changement futur de circonstances. 

 Permettez-moi, à titre d’illustration, d’utiliser ici une analogie avec la philosophie du langage. Nous ne pouvons pas prédire tous les mots ou toutes les phrases que les gens prononceront ou écriront. En effet, il existe de nombreuses langues naturelles différentes, et les gens peuvent constamment inventer de nouveaux mots à cet égard, le langage peut être considéré comme une simple convention. Mais chaque langue, par exemple, doit utiliser des « identificateurs » (c’est-à-dire des noms propres tels que « Pierre » ou « Paul ») ou des mots tels que « ceci » ou « cela », et elle doit utiliser des « prédicateurs » (c’est-à-dire des mots affirmant ou niant certaines propriétés des objets identifiés). Autrement, nous ne pourrions même pas produire les propositions les plus élémentaires telles que « ceci est tel et tel » pour exprimer la moindre « expérience ». Sans l’utilisation de propositions élémentaires, aucune communication significative ne serait donc possible entre les personnes.  

Permettez-moi de citer Paul Lorenzen (1969, 14) à ce sujet : « la décision d’utiliser un langage élémentaire n’est pas une question d’argumentation. Il est inutile de demander une “explication” ou une “raison”. Car “demander” de telles choses exige un usage du langage bien plus complexe que l’usage même de phrases élémentaires. Si vous posez de telles questions, autrement dit, vous avez déjà accepté l’usage le plus élémentaire.» Et il explique plus loin : « Chaque nom propre est une convention (car je connais de nombreux sons que je pourrais utiliser à la place), mais l’utilisation même des noms propres n’est pas une convention : c’est un comportement linguistique unique. C’est pourquoi je vais le qualifier de “logique”. Il en va de même pour les prédicats. Chaque prédicat est une convention. L’existence de plusieurs langues naturelles le démontre. Or, toutes les langues utilisent des prédicats. C’est une caractéristique logique de notre comportement linguistique » (16). 

Je suis convaincu que vous percevez immédiatement le parallèle entre cette entreprise intellectuelle de reconstruction et de formulation d'une « logique » universelle de la parole et de la pensée en tant que telles (c'est-à-dire indépendamment et totalement abstraite de tout contenu spécifique de la parole ou de la pensée – et permettez-moi d'ajouter entre parenthèses que de grands progrès ont été réalisés entre-temps dans cette entreprise, allant bien au-delà du premier « commencement » que je viens de citer, par les différents tenants de cette tradition intellectuelle rationaliste) et l'entreprise de Mises de reconstruction et de formulation d'une « logique de l'action » universelle – ou ce qu'il appelait « praxéologie » – c'est-à-dire les lois de l'action en tant que telles, indépendamment du contenu spécifique d'une action. 

 Il est intéressant de noter, soit dit en passant, que les deux traditions intellectuelles — les représentants des rationalistes philosophiques allemands mentionnés, ainsi que Mises et les praticiens de sa méthode et de son analyse praxéologiques — sont aujourd'hui largement considérées comme des « outsiders » dans leurs domaines respectifs : de la philosophie des sciences d'une part, et de l'économie d'autre part les intellectuels qui soutiennent l'existence de vérités universelles et irréfutables dans les domaines de la pensée et de l'action sont considérés comme des « trouble-fête », pour ainsi dire, au sein d'un environnement intellectuel dominé par une forme d'empirisme et de relativisme presque puérile. 

Mais venons-en maintenant, sans plus attendre et comme promis, à quelques exemples d'enseignements praxéologiques destinés à illustrer le propos et à conclure. 

Quoi que fasse un homme, nous savons avec certitude qu'il agit pour une raison et dans un but précis (c'est-à-dire en ayant à l'esprit un état de choses futur escompté) ; nous savons que, quelle que soit son action, il utilise des moyens jugés appropriés pour atteindre certaines fins ; et nous savons tout cela avec une certitude apodictique (ou *a priori*), dans la mesure où il est impossible de contester une telle connaissance sans en affirmer par là même la vérité (puisque sa négation constitue elle-même une action délibérée, orientée vers un but). 

Bien que nous ne puissions jamais prédire « scientifiquement » le contenu spécifique de nos actions futures ou de celles de nos semblables — c'est-à-dire nos choix précis de fins et de moyens dans un environnement en perpétuelle mutation —, nous pouvons, en nous fondant sur notre connaissance *a priori* de la structure formelle de toute action humaine, tirer un nombre impressionnant de conclusions tout aussi *a priori* (et universellement valides). Ces conclusions sont soit directement impliquées dans le concept même d'action, soit obtenues indirectement, en conjonction avec des conditions ou prémisses empiriques initiales explicitement énoncées (et vérifiables empiriquement) ; cela nous permet de formuler des prédictions apodictiques (irréfutables) d'une importance capitale concernant le monde social, à la seule condition que ces prémisses initiales soient effectivement réunies. Je présenterai ici quelques exemples de telles propositions afin d'illustrer leur statut épistémologique ainsi que leur portée pratique. 

Nous ne connaissons pas tous les buts potentiels de l'être humain, mais nous savons avec certitude que, quels qu'ils soient, ils sont censés améliorer le bien-être de l'acteur ; Et nous savons pertinemment que, quels que soient le lieu et le moment où une personne agit, elle le fait toujours parce qu'elle considère son action — dans sa situation donnée — comme l'objectif ou la fin qu'elle valorise le plus ou dont elle a le plus urgent besoin. 

Nous ne connaissons pas tous les moyens potentiels auxquels l'homme a recours dans ses activités, mais nous savons avec certitude que tout ce qu'un acteur utilise comme moyen tire sa valeur de « bien » — pour lui — de la valeur qu'il accorde à la fin ou à l'objectif même que ce moyen est censé contribuer à réaliser.

Par ailleurs, bien que nous ne puissions prédire les changements dans la valeur subjective accordée à diverses fins, nous pouvons prédire avec certitude qu'une valeur plus élevée (ou plus faible) attribuée à un objectif donné, quel qu'il soit, augmentera (ou réduira) également la valeur des moyens ou des biens utilisés pour atteindre cet objectif ; et que la découverte de l'adéquation de certains moyens à des fins supplémentaires, par exemple, accroîtra la valeur de ces moyens. 

De plus, bien que nous ne puissions savoir (ni prédire scientifiquement) quelle chose ou entité pourra un jour servir de moyen ou de bien à l'homme, nous savons pertinemment que, pour tout élément considéré comme un bien par un acteur, celui-ci préférera en posséder une plus grande quantité plutôt qu'une moindre. 

En outre, nous savons avec certitude qu'à mesure que des unités supplémentaires d'un bien donné s'ajoutent à notre stock, la valeur accordée à une unité de ce bien diminue, car cette unité ne peut être utilisée que pour satisfaire des fins ou des besoins dont l'importance est moindre (ou l'urgence moindre) : c'est la loi de l'utilité marginale décroissante. 

Nous ne pouvons prédire « scientifiquement » quels types de biens ou de produits l'homme produira ou consommera à l'avenir, mais nous savons pertinemment qu'il ne peut y avoir de consommation sans production préalable, et nous pouvons également affirmer que ce qui est consommé aujourd'hui ne pourra l'être à nouveau demain. 

De même, nous savons avec certitude que l'homme ne peut, sur une longue période, consommer plus de biens qu'il n'en produit (à moins de les voler à autrui) et que ce n'est qu'en épargnant — c'est-à-dire en consommant moins que ce qu'il produit — qu'il peut espérer accroître sa propre prospérité. 

Nous ne pouvons formuler de prédictions fiables et certaines quant au lieu, au moment et à la nature des échanges (qu'il s'agisse de biens matériels ou immatériels, comme des paroles ou des gestes) qui auront lieu entre diverses personnes ; toutefois, nous savons pertinemment que, pour qu'un échange volontaire se produise, il faut que les deux parties s'attendent à en tirer un avantage, qu'elles attribuent une valeur inégale aux biens échangés et qu'elles aient des préférences opposées à leur égard. 

Par ailleurs, dès l'aube de l'histoire humaine, il est impossible de savoir quelle chose est appelée à devenir une monnaie (c'est-à-dire un moyen d'échange commun), combien de temps elle conservera ce statut, ou quel autre élément pourrait lui succéder en tant que monnaie à l'avenir. Toutefois, pour toute société dépassant la taille d'un simple foyer et disposant d'un minimum vital de grâce à la division du travail, nous pouvons — en nous fondant sur notre connaissance *a priori* de la structure universelle de l'action — déduire et prédire avec certitude l'émergence d'un moyen d'échange commun. En effet, tout échange direct de biens ou de services exige une double coïncidence des besoins : je dois désirer ce que vous possédez, et vous devez désirer ce que je possède.  

Or, cet obstacle et cette limite de l'échange direct peuvent être surmontés — et la situation de l'acteur améliorée — grâce à l'échange indirect. Une personne qui ne parvient pas à obtenir ce qu'elle souhaite par l'échange direct peut accroître ses chances d'obtenir ce qu'elle désire finalement si elle réussit d'abord à acquérir un bien plus négociable que le sien, lequel pourra ensuite être vendu plus aisément contre le bien final recherché. Cette pratique renforce encore la négociabilité du bien en question et incite d'autres individus à suivre cet exemple. Ainsi, étape par étape, par le biais d'une imitation rationnellement motivée, un moyen d'échange commun finit par émerger : la monnaie (à l'origine une monnaie-marchandise), en tant que bien le plus aisément vendable et le plus largement accepté ; à ce titre, sa fonction se distingue clairement de celle des biens de production comme de celle des biens de consommation. 

L'apparition de la monnaie s'accompagne de prix monétaires, de comparaisons de prix et du calcul économique ; certes, rien ne peut être connu avec certitude quant aux futurs prix monétaires payés pour tel ou tel bien, aux futures comparaisons de prix ou aux futurs calculs d'entreprise. Toutefois, certaines choses sont connues avec certitude. Par exemple : si la quantité de monnaie augmente, le pouvoir d'achat par unité monétaire diminue par rapport à ce qu'il aurait été autrement. Une augmentation de la quantité de monnaie ne peut accroître la richesse sociale globale (comme le ferait une augmentation des biens de production et de consommation) ; elle ne peut conduire qu'à une redistribution de la richesse au profit du ou des producteurs de monnaie. 

Le calcul économique exige de pouvoir comparer les intrants de la production aux extrants afin de déterminer si des moyens de moindre valeur ont été transformés en moyens de plus grande valeur (conformément à l'objectif visé). Pour qu'une telle comparaison soit possible, il faut qu'il existe des prix monétaires pour tous les facteurs de production ainsi que pour tous les biens finaux. Dans le socialisme de type ancien, où tous les moyens de production sont détenus et contrôlés par un comité central, il n'existe pas de prix pour les facteurs de production ; par conséquent, le calcul économique en régime socialiste est impossible.

Nous pouvons également affirmer avec certitude (grâce à la loi de l'utilité marginale) que si le prix d'un bien augmente (ou diminue) — toutes choses égales par ailleurs (hypothèse *ceteris paribus*) —, alors la quantité achetée sera soit identique, soit inférieure (ou, dans le cas d'une baisse, identique ou supérieure). 

Nous savons tout aussi pertinemment que des prix fixés au-dessus du niveau du marché, tels que les salaires minimums, engendreront des excédents invendus (c'est-à-dire un chômage forcé), tandis que des prix fixés en dessous du niveau d'équilibre du marché, comme le plafonnement des loyers, provoqueront des pénuries (c'est-à-dire une pénurie persistante de logements locatifs). 

Nous savons également avec certitude que si l'une de ces prédictions venait à être démentie dans un cas particulier, cela ne tiendrait pas à une erreur dans notre conclusion logiquement déduite, mais au non-respect de l'hypothèse *ceteris paribus* dans la situation considérée ; il nous faudrait alors rechercher des changements significatifs dans les circonstances empiriques des acteurs pour expliquer l'anomalie observée. 

Aucune « expérience » ni aucune preuve dite empirique ne saurait jamais infirmer, contredire ou supplanter la praxéologie et la logique ; en revanche, la praxéologie et le raisonnement praxéologique peuvent révéler qu'une expérience ou une preuve alléguée est entachée d'erreur. Je pourrais multiplier les exemples de propositions apodictiques — c'est-à-dire de propositions susceptibles d'être *begriffen* (saisies conceptuellement). Toutefois, je suis convaincu que la courte liste d'exemples que j'ai fournie suffit à démontrer qu'elles possèdent un statut épistémologique radicalement différent de ce que l'on entend communément par « hypothèses empiriquement falsifiables ». 

Si l'on examine, d'un point de vue méthodologique, la situation actuelle des sciences sociales (y compris l'économie), on peut aisément identifier deux confusions majeures et interdépendantes, toutes deux trouvant leur origine dans l'acceptation — généralement acritique — d'une variante de la « philosophie empiriste » par la plupart des chercheurs en sciences sociales (et par la quasi-totalité des chercheurs en sciences naturelles). 

La ​​première confusion tient à la croyance largement répandue selon laquelle il serait possible, dans le domaine des sciences sociales, d'accomplir des choses qui sont, en réalité, tout simplement irréalisables. Contrairement à ce que croient de nombreux chercheurs en sciences sociales, il n’existe pas de « lois empiriques » — vérifiées, confirmées ou non encore réfutées par des données empiriques — à découvrir dans le domaine de l’action et de l’interaction humaines. Il peut y avoir des tendances ou des éléments quelque peu des modèles stables doivent être trouvés. Mais c'est tout. Ici, plus d'humilité est dans l'ordre. La recherche peut être encore intéressante et pertinente, mais elle l’est. pas ce qu'il prétend être. 

Et la deuxième confusion, répandue notamment parmi économistes, vient d’être abordée : c’est l’incapacité (ou le refus) ness) pour reconnaître la différence épistémologique catégorique entre apodictiques – ou dans le jargon kantien, « synthétiques a priori » – les propositions d'une part et des propositions empiriques, ou « a posteriori », d'autre part. autre. En tant que « bons » empiristes qui ne reconnaissent et ne connaissent que lois empiriques (en dehors des mathématiques), elles sont de plus en plus souvent occupées soumettre des propositions qui sont dérivées déductivement de certains a priori véritable point de départ pour des tests empiriques. Autrement dit, ils testent l'intestable, et ils essaient de falsifier ce qui n'est pas falsifiable, et quelle que soit la perspicacité qui résultent de telles tentatives malavisées est éclipsé par le dommage intellectuel causé (et la confusion répandue) par le flagrant erreur de catégorie sous-jacente et commise dans une telle recherche.

Hans-Hermann Hoppe 

https://cdn.mises.org/files/2026-05/The%20Influence%20and%20Significance%20of%20Human%20Action%20After%2075%20Years%20rev.pdf#page=81


1 À ce stade, permettez-moi d'insérer quelques remarques brèves, informelles et quelque peu personnelles sur Ayn Rand et les « Randroids ». Rand n'a joué aucun rôle dans mon propre cheminement intellectuel. En fait, j'oserais dire qu'elle était pratiquement inconnue des personnes de ma génération, tant en Allemagne que dans le reste de l'Europe. Je ne connais aucune figure marquante de l'époque qui soit venue au libertarianisme (au sens large) par le biais de Rand. À l'époque, la porte d'entrée typique vers le libertarianisme passait plutôt par les « Autrichiens ». La situation a quelque peu évolué depuis, mais comparée à celle des États-Unis, l'influence de Rand sur la scène intellectuelle européenne est restée plutôt négligeable jusqu'à ce jour. Quant au dédain, à l'aversion, voire à l'hostilité des « randiens » à l'égard de la première partie de *L'Action humaine*, je suis réduit à quelques conjectures. Si Mises — comme le révèle cette partie de son traité — se révèle être kantien sur le plan épistémologique, Kant est considéré par les randiens comme une véritable bête noire. Or, ce jugement randien repose sur une méconnaissance quasi totale de la philosophie kantienne, comme l'illustre parfaitement l'ouvrage *The Ominous Parallels* de Leonard Peikoff, « héritier » officiel de Rand. Pour une critique dévastatrice de cet ouvrage, voir Gordon (2005). Une autre raison expliquant le dédain des randiens pour la première partie du traité de Mises réside probablement dans l'accent qu'il met sur le « subjectivisme » (c'est-à-dire le fait que les fins choisies par les acteurs humains sont toujours des choix personnels et subjectifs) ; ce « subjectivisme » semble entrer en conflit avec l'« objectivisme » — et la philosophie objectiviste — prônés par Rand et ses disciples. Pourtant, les choix humains sont objectivement subjectifs ; toute désapprobation à cet égard ne reposerait donc que sur un simple malentendu. À moins que la critique randienne du subjectivisme de Mises ne vise en réalité son utilitarisme. Et sur ce point, ils auraient effectivement raison. Il est vrai que l'utilitarisme de Mises ne saurait être qualifié d'éthique, et Mises ne prétend d'ailleurs pas qu'il en soit une. Cependant, cette lacune a été comblée par le principal disciple de Mises, Murray Rothbard (1998), avec son ouvrage *The Ethics of Liberty* (L'Éthique de la liberté), qui a complété et élargi l'édifice misésien pour en faire un système intégré et abouti d'« austro-libertarianisme ». En comparaison, l'éthique d'Ayn Rand, telle qu'elle est exposée par exemple dans *The Virtue of Selfishness* (Rand 1964) — bien qu'elle présente des points communs considérables avec l'éthique rothbardienne — laisse beaucoup à désirer en matière de rigueur analytique. Pire encore, un aspect du randianisme (y compris chez Rand elle-même) demeure ignoré ou méconnu de nombre de ses adeptes, voire de la plupart d'entre eux — à l'exception du cercle restreint aux allures de secte (les « Randroids », bien entendu) : il s'agit d'une facette plus sombre qui contredit une grande partie, voire la totalité, de cet « individualisme » pourtant hautement revendiqué, et qui révèle au contraire des partisans de la culpabilité et de la punition collectives, ainsi que les tenants d'un certain collectivisme génocidaire. Sur cet aspect de Rand et du randianisme, voir l'article important de Fernando Chiocca (2023). 

2 Pour ma contribution la plus récente en ce sens, voir Hoppe (2023).

References


Chiocca, Fernando. 2023. “Randians Are Genocidal Collectivists.” LewRockwell. com. December 8, 2023. https://www.lewrockwell.com/2023/12/fernando-chiocca/randians-are-genocidal-collectivists/.
Gordon, David. 2005. “Objectivism, Hitler, and Kant.” Review of The Ominous
Parallels: The End of Freedom in America, by Leonard Peikoff.
LewRockwell.com. November 5, 2005. https://www.lewrockwell.com
/2005/11/david-gordon/objectivism-hitler-and-kant/.
Hoppe, Hans-Hermann. 2023. “On the Proper Study of Man: Reflections on
Method.” Quarterly Journal of Austrian Economics 26, no. 4 (Winter):
325–55. https://doi.org/10.35297/qjae.010177.
Lorenzen, Paul. 1969. Normative Logic and Ethics. Mannheim, Ger.: Bibliographisches
Institut.
Mises, Ludwig von. 1998. Human Action: A Treatise on Economics. Scholar’s ed.
Auburn, Ala.: Ludwig von Mises Institute. https://mises.org/library/book
/human-action.
Rand, Ayn. 1964. The Virtue of Selfishness: A New Concept of Egoism. New York:
New American Library.
Rothbard, Murray N. 1998. The Ethics of Liberty. New York: New York University
Press. 

 

 

juillet 18, 2026

Dérive des finances publiques !!

Sommaire:

A) - Dérive des finances publiques : mais QUI paie vraiment la lâcheté budgétaire française in fine ?

B) - Le désendettement doit peser sur la dépense et non sur le contribuable

C) -  Ces politiques publiques qui tuent la protection sociale

D) -  L’insoutenable légèreté des finances et des politiques publiques

E) - Finances publiques

 

 


 

A) - Dérive des finances publiques : mais QUI paie vraiment la lâcheté budgétaire française in fine ?

Depuis trente ans, les gouvernements successifs ont multiplié les promesses de redressement des finances publiques sans engager de réforme structurelle durable. Si la dette n'a cessé de progresser, cela souligne surtout les difficultés à maîtriser la dépense et à concilier impératifs budgétaires et contraintes politiques.

Ce qu'il faut en retenir : 
  • Dette en hausse continue : aucun retour durable à l'équilibre budgétaire depuis près de vingt ans, malgré des engagements répétés.

  • Des dépenses jugées peu efficaces : plusieurs experts estiment que le problème tient davantage à l'efficacité de la dépense qu'à son niveau.

  • Des arbitrages reportés : chaque majorité a privilégié des ajustements ponctuels plutôt qu'une réforme d'ensemble des finances publiques.

  • Une facture différée : les déficits successifs alimentent une dette dont le coût pèsera principalement sur les finances publiques futures.

Atlantico -  La question de la dette et du redressement des finances publiques a occupé quasi toutes les campagnes présidentielles depuis 30 ans : mais concrètement, qu'ont fait les gouvernements successifs de tous ces débats d'une part, de toutes ces dépenses d'autre part ?
Jean-Sébastien Ferjou : La réponse tient en une phrase : on a beaucoup parlé, peu tranché. Depuis les années 1990, l'ajustement français n'a jamais pris la forme d'une révision structurelle des dépenses — la voie canadienne ou suédoise — mais celle d'un mélange permanent de hausses de prélèvements diffuses (CSG, cotisations, fiscalité locale) et de rabots de crédits mal ciblés, sans vision d'ensemble. Résultat : le taux de prélèvements obligatoires est resté sur le podium européen — 43,6 % du PIB en 2025 — sans que la dépense, elle, soit jamais réellement passée au crible. Le dernier rapport commandé par Bercy à quatre économistes (Jaravel, Ragot, Tavernier, Valla) documente noir sur blanc ce qui arrive quand cette politique de l'esquive se poursuit : 126 milliards d'euros d'effort à trouver d'ici 2032 simplement pour stabiliser la dette, pas pour la réduire. Le vrai diagnostic n'est donc pas qu'on a trop dépensé : c'est qu'on dépense mal. La Cour des comptes le répète depuis 2017 — le niveau de dépense publique, l'un des plus élevés de l'OCDE, ne produit pas des résultats à la hauteur des moyens engagés.

Pierre Bentata : Il faut partir d'un constat simple : si l'on s'en tient aux chiffres de l'INSEE, qui font consensus, la France n'a pas connu de budget à l'équilibre ni d'excédent public depuis la fin du mandat de Chirac. Un consensus s'est donc installé dans le pays, à gauche comme à droite, dans tous les partis de gouvernement : augmenter la dépense publique par la dette, c'est-à-dire reporter la charge sur les générations futures, plutôt que de chercher à la maîtriser réellement.

On pourrait dire que ce sont des politiques irresponsables, mais c'est un argument populiste. Des candidats se sont régulièrement présentés en proposant des réformes, et ont gagné. Le thème de la dette leur permet de monter dans les sondages — il y a une forme de prise de conscience collective, mais elle est très temporaire, et ces candidats ne la mettent finalement pas en œuvre. Il y a donc aussi une réponse de l'offre politique à une demande d'illusion, à une volonté de mettre un voile pudique sur la dépense publique.

Sur la mauvaise dépense publique plus précisément : on débat toujours de ce qu'on appelle ainsi — il y aura toujours des gens pour dire que la dépense crée de la dynamique. Selon moi, la bonne façon de la définir, c'est par comparaison. Quand on regarde ce que l'on dépense dans les grands secteurs — aussi bien régaliens que sociaux, éducation, santé — par rapport à d'autres pays, on peut dire qu'on a une mauvaise dépense, dans le sens où l'on est souvent parmi les pays les plus dépensiers tout en étant inefficaces au regard des résultats. On le voit dans l'éducation : la dépense par élève y est plus élevée que dans la majorité des pays européens, sans que les résultats des élèves suivent. On le voit dans la santé : les catégories de population les plus pauvres y sont globalement moins bien soignées que dans d'autres pays européens — je pense en particulier aux Pays-Bas — alors que ces pays dépensent moins. Le problème n'est donc pas le périmètre de l'État, qui n'est pas si différent de celui des autres démocraties libérales. Le problème, c'est qu'on le fait avec une relative inefficacité, et ce n'est absolument pas l'objet d'un débat chez nous.

Marc de Basquiat : La démocratie, c'est formidable, mais avec l'inconvénient notable que les responsables politiques souffrent du même défaut : se faire élire est leur premier métier. Ce n'est pas le plus grave. Le pire, c'est qu'une fois en responsabilité de la conduite des affaires, ils veulent encore se faire réélire ! Et il est impossible de concilier cette priorité personnelle impérieuse avec la poursuite d'un véritable plan de redressement des finances publiques. Qui pourrait se présenter devant les électeurs avec un discours du type : « j'ai diminué le budget de la Nation de 100 milliards d'euros, en baissant les retraites, les allocations, en privatisant à tour de bras et en supprimant une multitude de dépenses publiques… J'ai encore plein d'idées… Votez pour moi pour que je continue ! ». Donc la situation est simple : nous attendons que la situation soit tellement désespérée que nous ne puissions plus nous payer le luxe d'un gouvernement élu. Un gouvernement technique sera mis en place — il y a des précédents, en Grèce, en Italie — totalement dégagé de la nécessité de plaire à qui que ce soit, chargé seulement de rétablir l'équilibre budgétaire et de commencer à apurer la dette.

Atlantico -   Si on fait le bilan des mandats Chirac, Sarkozy, Hollande et Macron : qui a vraiment payé la note de cette dérive des finances publiques ? Et qui, à l'inverse, a plutôt bénéficié de la grande lâcheté budgétaire française ? Que disent les apparences, que montre une analyse rigoureuse ?

Jean-Sébastien Ferjou : Quinquennat par quinquennat, ce n'est jamais le même arbitrage — ni la même victime.

Chirac (1995-2007) : la dette grimpe de 9 points, mais c'est la conjoncture — des taux d'intérêt élevés, entre 4 et 6 % — qui en explique la quasi-totalité, pas un choix budgétaire délibéré. Personne n'a vraiment « payé » ce quinquennat au sens d'un sacrifice imposé : le pays a plutôt laissé filer le temps sans rien trancher, pendant que les 35 heures et l'absence de réforme structurelle des retraites préparaient la facture des mandats suivants.

Sarkozy (2007-2012) : +26 points de dette, dont la moitié imputable à un choix assumé — le paquet fiscal de 2007 et le bouclier fiscal, qui allègent d'abord la charge des plus hauts patrimoines — et l'autre moitié à la crise des subprimes. Ceux qui paient : les classes moyennes et les contribuables ordinaires, qui financent par le déficit une baisse d'impôt dont ils n'ont capté qu'une fraction marginale.

Hollande (2012-2017) : progression apparente la plus faible (+8 points), mais deux temps bien distincts et contradictoires — un matraquage fiscal sur les ménages en début de mandat (hausse de la CSG, création de tranches d'IR), suivi d'allègements aux entreprises via le CICE. Qui paie ici : les ménages, en particulier les classes moyennes supérieures, en première ligne dès 2012 ; les entreprises, elles, sont plutôt bénéficiaires nettes sur la seconde partie du quinquennat.

Macron (2017-2027) : +17 points et la pente la plus raide en cours. La suppression de l'ISF et l'instauration de la flat tax allègent d'emblée la fiscalité du capital, sans économie de dépense en contrepartie — le manque à gagner est absorbé par le déficit. Le choc Covid puis énergétique est ensuite légitime en tant que tel, mais le déficit ne s'est jamais résorbé une fois la crise passée (5,8 % en 2024, 5,1 % en 2025). Qui paie : à court terme, tous les contribuables via un déficit qui ne se referme plus ; à moyen terme, les actifs et les générations futures, qui hériteront d'une charge de la dette alourdie sans que les allègements d'hier aient été financés par une réforme de la dépense.

Le fil commun à ces quatre mandats : chacun a transmis la facture au suivant, majorée, sans jamais la solder lui-même. Et dans chaque cas, ceux qui ont capté le bénéfice immédiat d'un allègement fiscal ou d'une dépense non financée ne sont, sauf exception, pas ceux qui en règlent la facture différée.

Pierre Bentata : Si l'on compare uniquement les courbes — dépense publique, déficit — sur des périodes correspondant à des successions de mandats, on ne voit aucune transformation radicale. L'alternance politique n'a ni infléchi la dépense ni ralenti son rythme. Il y a eu une légère inflexion au début du mandat de Macron, mais le moment où tout effort a été abandonné, c'est le Covid — et on vit toujours dans son sillage. L'addition finira par être payée par les citoyens, d'abord via une tension très forte sur la dette publique : les taux à 30 ans sont aujourd'hui plus élevés qu'ils ne l'ont jamais été. Et ceux qui paieront sont nécessairement les citoyens — a fortiori ceux qui bénéficient le plus de la dépense publique.

Sur les annonces, on a eu un Sarkozy qui, au départ, a laissé penser qu'il allait comprimer la dépense, et la première campagne de Macron, avec là aussi une volonté plus affirmée. Mais dans les deux cas, cela ne s'est pas traduit dans les faits : on ne voit ni rupture ni effet de ciseau où les recettes augmenteraient fortement pendant que la dépense baisserait, seulement un écart croissant entre les deux courbes.

À l'inverse, qui a bénéficié de la grande lâcheté budgétaire ? D'abord les fonctionnaires entrés en poste pendant cette période. La grande différence avec les pays qui ont réussi à maîtriser leur dette dans des situations pourtant catastrophiques — l'Allemagne il y a une vingtaine d'années, la Suède et les Pays-Bas dans les années 1990, l'Irlande — c'est que ces pays sont tous passés, à un moment, par une politique de suppression de postes dans la fonction publique. Nous, jamais. Les retraités aussi en ont bénéficié : partout ailleurs, on a eu ce débat sur le gel des pensions, l'allongement de la durée de cotisation — chez nous, cela n'a pas eu lieu non plus. Nous sommes l'un des seuls pays au monde où le pouvoir d'achat des retraités est si élevé par rapport au reste de la population que cela devient un vrai sujet de tension. Ce n'est pas un hasard si la majorité des partis — à l'exception de LFI — ne ciblent électoralement que les retraités, et si personne n'ose réformer ce système.

Il y a là quelque chose d'assez tragique dans ce conflit générationnel : les plus jeunes se disent qu'on crée une dette catastrophique pour préserver le pouvoir d'achat d'aînés qui ont déjà bien vécu. Les plus âgés répondent, non sans une certaine justesse, qu'ils n'ont rien « triché » : les règles étaient biaisées dès le départ, et on a simplement laissé filer une situation qu'on faisait passer pour tenable. D'autres pays, confrontés à la même situation, ont réformé. Nous ne l'avons pas fait.

Marc de Basquiat : Le métier des politiques étant de se faire élire, puis réélire, les dérives constatées au fil du temps ont toujours été au bénéfice de l'électorat de prédilection de la majorité au pouvoir. L'élu soigne ses électeurs, c'est un juste retour des choses. Les retraités sont ainsi préservés depuis des décennies, voyant leur niveau de vie régulièrement consolidé, alors que les classes moyennes en activité forment une catégorie « par défaut », nombreuse, qui ne bénéficie d'aucune mesure spécifique.

Atlantico -   Quelle est la part de Français bénéficiaires nets de la dépense publique ? N'y a-t-il pas aussi un coût invisible du dérapage de nos finances publiques, même pour des gens qui reçoivent plus d'argent public qu'ils ne contribuent au financement des budgets publics ou sociaux ?

Jean-Sébastien Ferjou : Selon l'Insee (comptes nationaux distribués, données 2023), 56 % des Français sont bénéficiaires nets de la redistribution élargie — c'est-à-dire qu'en intégrant prestations monétaires, retraites et services publics en nature (santé, éducation), ils reçoivent plus qu'ils ne versent en impôts, cotisations et taxes. Le détail par catégorie est instructif et loin d'être uniforme : 99 % des 10 % les plus modestes sont bénéficiaires nets, contre seulement 18 % des 10 % les plus aisés ; 96 % des ménages dont l'âge moyen des adultes est de 65 ans ou plus, portés par la retraite et la consommation de soins ; les familles avec enfants et les ménages les moins diplômés sont également structurellement bénéficiaires. À l'inverse, cadres, travailleurs indépendants et chefs d'entreprise sont contributeurs nets, tandis que le bilan des ouvriers et employés est quasiment neutre — ni gagnants ni perdants du système.

Mais voici le point que les chiffres officiels eux-mêmes révèlent, et qu'on esquive trop vite dans le débat public : sur les 653 milliards d'euros transférés chaque année vers les bénéficiaires nets, seuls 586 milliards proviennent effectivement des contributeurs nets d'aujourd'hui. Les 66 milliards manquants — plus de 10 % du total transféré — correspondent exactement au déficit public, c'est-à-dire à de la dette. Une partie de ce que touche un bénéficiaire net n'est donc pas un transfert de solidarité entre Français d'aujourd'hui, mais une avance sur l'avenir — la sienne, celle de ses enfants, ou celle de ménages qui ne sont pas encore nés.

Le coût invisible pour ces bénéficiaires nets, y compris les plus légitimement protégés, se loge à trois endroits : la qualité du service qu'ils consomment, qui cède avant le montant nominal des prestations ; la soutenabilité de leurs droits futurs, un système déjà partiellement financé par la dette étant plus fragile face à une remontée des taux ; et l'exposition macroéconomique commune à tous, une perte de contrôle des finances publiques faisant monter les taux d'intérêt pour l'ensemble de l'économie, sans distinction entre contributeur net et bénéficiaire net.

Marc de Basquiat : Le taux de 56 % avancé par l'Insee pour évaluer le nombre de ménages qui gagnent au système redistributif français est trompeur. Alors que nous grillons collectivement plus de 70 milliards d'intérêts sur la dette — qui atteindront inexorablement 100 milliards dans quelques années —, les 56 % sont les privilégiés d'un Titanic encore à flot. Nous connaissons la suite du film : le sauvetage de la Grèce entre 2010 et 2015 nous donne une idée du cocktail désagréable qui sera proposé à la France d'ici peu, le taux de « gagnants » s'écroulant rapidement.

Atlantico -   Si on se projette avec les mêmes politiques budgétaires de tergiversations dans l'avenir, qui devra in fine payer face à l'insoutenabilité grandissante de la dette publique française ? Et qui peut raisonnablement se dire que ça ne le concerne pas ?

Jean-Sébastien Ferjou : À politique inchangée, le rapport Jaravel-Ragot-Tavernier-Valla est sans ambiguïté : le déficit public atteindrait 6,8 % du PIB en 2030, la dette dépasserait 130 % du PIB, et la charge d'intérêts, déjà passée de 78 à un rythme qui frôlera 124 milliards d'euros en 2030, capterait une part croissante et irréversible du budget — cinq fois plus vite que la croissance potentielle du pays. Ce mécanisme, une fois enclenché au-delà d'un certain seuil, s'auto-entretient : plus la dette s'accumule, plus les investisseurs exigent une prime de risque, plus le service de la dette augmente, plus l'espace pour financer autre chose se réduit à due proportion. C'est cette spirale précise que la Cour des comptes qualifie de risque de « perte de contrôle ».

Personne n'est structurellement à l'abri de ce scénario, quand bien même certains peuvent légitimement s'en croire protégés : ni les détenteurs de capital, dont les actifs domestiques se dégraderaient aussi en cas de crise de confiance ; ni les bénéficiaires nets actuels de la protection sociale, dont les droits ont déjà été révisés à plusieurs reprises sous la contrainte budgétaire ; ni les jeunes actifs, qui hériteront simultanément d'une dette alourdie, d'un marché du travail pénalisé et d'un ratio actifs/retraités dégradé. Le passif ne se transmet pas par choix : il se transmet par défaut, à quiconque est encore en activité quand la facture arrive à échéance.

Pierre Bentata : Ce seront, pour des raisons différentes, tous les Français d'ici une dizaine d'années. Il ne reste presque plus personne pour prétendre que la dette n'est pas un problème. Il suffit de prolonger les tendances : les réactualisations du Conseil d'orientation des retraites, toutes les simulations, qu'elles viennent de l'iFRAP ou de l'Institut Molinari, aboutissent au même résultat — la trajectoire n'est pas tenable. D'ici dix ans, la dépense publique sera majoritairement absorbée par le remboursement de la dette, ce qui signifie qu'elle ne bénéficiera plus à personne ; le deuxième poste sacrifié sera les retraites.

Dans ce contexte, si vous êtes actif demain, ou si vous appartenez aux populations les plus dépendantes de la dépense publique, vous serez mécaniquement confrontés à un problème — la situation que la Grèce a connue à la sortie de la crise des subprimes, ou le Portugal quelques années plus tard. Au pied du mur de la dette, tous ceux qui vivent de la dépense publique seront en situation dramatique si l'on ne redresse pas la barre rapidement. C'est la grande erreur des partis centristes, en particulier de centre-gauche : faire croire que rembourser la dette aujourd'hui serait un sacrifice, alors que le vrai sacrifice pour les populations les plus fragiles, c'est justement de ne pas le faire.

Atlantico -   Le vrai problème français est-il le montant de l'impôt, ou ce qu'il frappe ?

Jean-Sébastien Ferjou : Ce qu'il frappe, très largement. La France n'est pas isolée dans le peloton de tête européen des prélèvements obligatoires — le Danemark et la Belgique la talonnent ou la dépassent. Ce qui la distingue, c'est la structure : l'essentiel de l'ajustement budgétaire est passé, depuis les années 1990, par les cotisations sociales et la CSG plutôt que par une remise à plat de la dépense elle-même. Le coin fiscalo-social qui en résulte reste l'un des plus lourds d'Europe, avec un effet mesurable et documenté : un chômage des 15-24 ans structurellement bien plus élevé qu'en Allemagne — de l'ordre de 18 à 20 % contre 6 à 7 % selon les mois. Ce n'est pas une fatalité géographique ou culturelle — c'est le prix d'un choix reconduit d'année en année, celui de financer la dérive par ce qui pèse sur le travail plutôt que par une réforme sérieuse de ce que l'État dépense.

Pierre Bentata : Les deux. Au départ, on peut considérer que les impôts sont mal ciblés. Si l'on compare la fiscalité des entreprises en France et en Allemagne, on voit bien que les Allemands ont construit un avantage comparatif, une compétitivité qui tient en grande partie à leur fiscalité — les impôts de production y sont quasi nuls, alors qu'ils sont énormes chez nous. Bruno Le Maire avait tenté d'en réduire une partie, mais sur les 60 milliards d'écart, il n'en a résorbé qu'une dizaine.

Nos impôts sont donc mal conçus. On en a aussi beaucoup trop, avec beaucoup trop d'administrations derrière. On a des impôts qui ne rapportent rien : pensez à l'impôt sur les yachts — quand un impôt est très ciblé et son taux très élevé, l'assiette disparaît. Nos impôts vont à l'inverse de ce que recommandent les économistes, de gauche comme de droite : un taux faible et une assiette large, pour limiter l'illusion fiscale et minimiser les distorsions de comportement. Chez nous, c'est l'inverse. Et par-dessus tout cela, ils se sont multipliés au point que le budget est devenu incompréhensible : tant d'impôts qu'on ne sait plus à quoi ils servent, ce qui empêche toute évaluation d'efficacité et crée une situation très commode pour l'administration fiscale — à chaque problème, il suffit d'augmenter les impôts.

Marc de Basquiat : Il semble difficile de partager un consensus permettant de supprimer les prélèvements les plus nocifs pour le développement économique du pays, tout en renforçant ceux — ils existent ! — dont les effets pervers sont plus limités. La TVA est un impôt efficace et non distorsif, décrié à gauche au prétexte qu'il frappe plus ceux qui consomment l'ensemble de leurs revenus. Passer son taux à 25 %, en supprimant autant que possible les taux réduits, financerait la suppression des « impôts de production » qui alourdissent stupidement le coût du travail en France. La fiscalité sur le patrimoine réel — l'immobilier en premier lieu — est également un gisement qui mériterait d'être mieux exploité, en contrepartie de l'élimination des droits de mutation et des prélèvements sur les loyers qui nuisent gravement à l'efficacité du marché. De manière générale, un gouvernement de droite aura à cœur de réformer la fiscalité afin de privilégier la rentabilité des investissements et du travail. Mais la diminution des dépenses publiques est clairement la priorité.

Atlantico -   Dominique de Villepin a déclaré le 16 juillet, lors d'une conférence de presse, que « tous ceux qui seront élus [augmenteront les impôts], c'est aussi simple que ça. Donc il y a des menteurs, et puis il y a des gens qui essaient d'anticiper la vérité. » A-t-il raison de poser le débat en ces termes ? Augmenter les impôts est-il vraiment inévitable, ou est-ce déjà, en soi, une façon d'esquiver la vraie question — celle de la dépense ?

Pierre Bentata : Il a raison, à condition d'accepter une hypothèse implicite : celle d'un périmètre de dépense constant, voire en augmentation. Mais dans ce cas, Villepin devrait logiquement rejoindre LFI, puisque c'est exactement leur projet : il n'y aurait plus d'autre choix que de nationaliser, avec les conséquences que l'on connaît partout où les héritiers de cette politique ont exercé le pouvoir.

Si l'on ne touche pas à la dépense, la seule option qui reste est d'augmenter encore les impôts — jusqu'au moment où, dans un monde ouvert et un État de droit, les gens partent, travaillent moins, ou où un marché noir se développe. Le vrai problème reste ce tabou français : on ne peut pas réfléchir au périmètre d'action de l'État ni à son efficacité. Avoir un État efficace n'a rien à voir avec le libéralisme — c'est une question pragmatique, pas idéologique. Un État efficace est un État plus protecteur : face à une canicule ou à une crise pétrolière, un État qui a maîtrisé ses dépenses a les moyens d'accompagner l'activité économique. Mais si l'on est déjà en situation de surendettement à ce moment-là, on ne peut plus rien faire. La vraie question qu'on ne pose jamais dans le débat politique, c'est : qui crée la richesse que l'État va pouvoir dépenser ? Pour créer cette richesse, il faut des impôts faibles — il n'y a pas d'autre solution.

Atlantico -  Y a-t-il des pays qui ont réussi à redresser sereinement leurs finances publiques sans « casse » politique ?

Jean-Sébastien Ferjou : Oui, et leurs exemples sont connus depuis trente ans sans jamais avoir été suivis en France. Le Canada des années Chrétien-Martin a fait passer sa dette de 100 à 80 % du PIB par une révision systématique des dépenses (« Program Review »), mais pas sans effet distributif : les inégalités de revenu après impôt, restées stables depuis les années 1970 grâce à la redistribution, ont recommencé à augmenter à partir du milieu des années 1990, la baisse de la dépense sociale ayant alors pesé plus lourd que ne l'a rapporté le désendettement. La Suède, confrontée dans les années 1990 à une crise bancaire et immobilière sévère, a réduit ses dépenses publiques d'une dizaine de points de PIB — d'un pic d'environ 61 % du PIB à un niveau aujourd'hui proche de 48-50 % — tout en préservant l'essentiel de son modèle social, congé parental compris, grâce à une maximisation de l'efficacité de la dépense plutôt qu'à des coupes aveugles. Le point commun de ces redressements réussis : un ajustement porté d'abord par la dépense, mené tôt, avec constance, et une franchise politique sur l'ampleur de l'effort — l'exact inverse de la méthode française. Le contre-exemple, la Grèce, montre ce qui se passe quand l'ajustement arrive trop tard et sans crédibilité : la spirale récessive, elle, se paie en vraie casse sociale et politique. La France a le choix de la méthode qu'elle veut suivre. Elle ne l'a simplement, depuis trente ans, jamais fait.

Pierre Bentata : Il ne faut pas se flageller : il existe une tendance de fond dans les démocraties libérales, qui tient à la mécanique démocratique elle-même — il est très difficile d'engager des réformes de grande ampleur avant d'être au pied du mur, parce que mécaniquement, les citoyens ne votent pas contre leurs propres intérêts immédiats. Sauf en Suisse, où cela arrive régulièrement. Mais dans la plupart des démocraties, on l'a vu : en Grèce, il a fallu, d'une certaine manière, court-circuiter la démocratie via la troïka. Le Portugal a dû frôler la faillite. L'Espagne aussi. Les démocraties se réforment et se pilotent donc mieux au bord du gouffre.

Cela dit, certains pays ont réussi à agir avant d'y être contraints. L'Allemagne s'est réformée alors qu'elle traversait, dans les années 1990-2000, une situation comparable à la nôtre aujourd'hui. Les Pays-Bas dans les années 1990. L'Irlande, avec une stratégie différente. La Suède aussi — et ce ne sont pas des pays qu'on peut taxer de libéralisme échevelé : quiconque a vécu en Suède sait que l'État y est très protecteur. Ce sont pourtant des pays qui se sont réformés, chacun à sa manière. Certaines approches reviennent partout : supprimer des postes dans la fonction publique, rationaliser la dépense par référendum ou par des programmes clairs, donner plus d'autonomie aux collectivités locales — une forme de fédéralisme économique qu'on retrouve dans presque tous ces pays qui fonctionnent.

Peut-être que la vraie question qui devrait être au cœur de notre débat, c'est : quelle image voulons-nous avoir de l'État français aujourd'hui ? Nous sommes sans doute le pays où la représentation de l'État est la plus « sacrée ». Un exemple pour illustrer cela : nous sommes le seul pays où existent des « journées du patrimoine » — le seul jour de l'année où les lieux que les contribuables financent leur sont ouverts. Tant qu'on continuera de considérer l'État comme une forme de noblesse avec un statut à part, on ne pourra jamais lui demander de comptes — et on restera condamnés à la dérive qu'on connaît.

Marc de Basquiat : Les pays nordiques sont depuis longtemps des références pour les politiques sociales. Ils ont connu des situations budgétaires difficiles, mais ont su réagir, en particulier par la privatisation de pans entiers de leurs services publics tout en améliorant la satisfaction des utilisateurs. La France pourrait certainement s'en inspirer.

Jean-Sébastien Ferjou est l'un des fondateurs d'Atlantico dont il est aussi le directeur de la publication. Il a notamment travaillé à LCI, pour TF1 et fait de la production télévisuelle.

Pierre Bentata  Marc de Basquiat 

https://atlantico.fr/article/decryptage/derive-des-finances-publiques-mais-qui-paie-vraiment-la-lachete-budgetaire-francaise-in-fine-reforme-durable-dette-depenses-politiques



B) - Le désendettement doit peser sur la dépense et non sur le contribuable

La Cour des comptes nous offre un dernier rapport qui résonne un peu comme un aveu. Sobrement intitulé « La situation des finances publiques début 2026 », il nous révèle en termes élégants que s’il n’est peut-être pas encore trop tard, il faut en tout état de cause siffler la fin de la récréation. Le contribuable ne doit plus être un punching-ball.

Les chiffres et les avertissements se suivent dans un document dont la forme, adoucie par le choix des termes, ne saurait éluder la gravité du fond.

La Cour des comptes nous demande de tirer trois leçons de ses travaux :

  • Les efforts sont jusqu’à présent restés insuffisants pour redresser les comptes publics.
  • Il faudra très longtemps pour seulement rattraper les dérives des dernières années.
  • Il est temps de cesser, par une hausse sans fin des impôts, de faire porter la charge des efforts sur les contribuables et d’enclencher enfin la baisse des dépenses.

Contrairement à toutes les promesses des derniers gouvernements à répétition, le déficit public de la France a encore connu une nette aggravation en 2023 et 2024 pour atteindre 5,8 % du PIB, rendant illusoire tout redressement à court terme. L’objectif dressé par la Cour des comptes est pourtant raisonnable puisqu’il n’est même pas question de revenir à un déficit nul mais juste au chiffre totémique d’un déficit limité à 3 % du PIB, comme s’il était possible pour un État de vivre éternellement à découvert. Quoi qu’il en soit, trois gouvernements se sont succédé pour proposer aux Français un projet 2025 de budget de rigueur (relative…) avec un déficit ramené à 5 % du PIB. Promesse, bien entendu, non tenue, puisque la loi de finances a finalement retenu un déficit cible de 5,4 % du PIB que le gouvernement actuel se targue d’avoir respecté. Dommage qu’il n’ait pas le triomphe aussi modeste que ses ambitions.

Le pire dans l’affaire est toutefois que l’on promettait un effort portant aux deux tiers sur la dépense (avec un ralentissement de la hausse et non une baisse…), soit 40 Md€, et pour un tiers sur une hausse (une vraie…) des impôts, soit 20 Md€. À l’arrivée, la hausse des dépenses n’a pas ralenti et l’effort n’a donc porté que sur les impôts, avec en plus une hausse finale majorée à 23 Md€. Il est décidément plus facile en France d’augmenter les impôts que de baisser les dépenses, comme le reconnaît d’ailleurs elle-même la Cour des comptes, pour qui la hausse d’impôt constitue « l’ajustement le plus abordable », et ce d’autant plus que cette hausse qui devait être temporaire s’est pérennisée comme à chaque fois…

Mais la Cour des comptes alerte : « Le plus difficile reste à accomplir pour assurer la soutenabilité de la dette publique ». Ce n’est donc plus un avertissement, c’est un cri d’alarme. Et si la mission est aussi difficile à accomplir, c’est parce qu’il ne s’agit plus cette fois-ci de continuer à augmenter les impôts mais d’enclencher concrètement la baisse des dépenses. Les magistrats de la rue Cambon reconnaissent en effet qu’une nouvelle hausse de nos prélèvements obligatoires, déjà les plus élevés d’Europe, comporterait un risque en termes d’acceptabilité sociale, voire de remise en cause du sacro-saint principe du consentement à l’impôt. L’effort doit donc maintenant reposer avant tout sur la dépense, même s’il n’est finalement demandé qu’une pudique « hausse ralentie » des dépenses…

Malgré la gravité des chiffres, le ton de la Cour des comptes dans son discours laisse pourtant pointer un doute quant à ses chances d’être entendue. Tirant le bilan des dernières années, les magistrats déplorent à mots à peine couverts que les concessions accordées à la gauche pour faire voter la loi de financement de la sécurité sociale, avec 6,8 Md€ de dépenses sociales en plus, ont réduit à néant l’espoir d’un déficit réduit en 2026 à 4,7 % du PIB. L’objectif le plus optimiste est aujourd’hui ramené à 5 % avec évidemment des prélèvements obligatoires toujours en hausse, les concessions à ladite gauche ayant même fait passer cette hausse de 10 à 12 Md€ en cours de débat budgétaire. Autrement dit, on offre aux citoyens des dépenses sociales payées par le contribuable qui n’en a pourtant plus les moyens. D’autant que le citoyen est rarement le contribuable qui sortirait de sa poche droite ce qui rentrerait dans sa poche gauche. Le plus souvent, le citoyen (ou plutôt l’allocataire…) dans la poche de qui l’argent rentre n’a que très peu à voir avec le contribuable dont on continue de vider les poches.

Si la Cour des comptes demande à demi-mots que l’on arrête de presser le contribuable, ce n’est pas seulement parce qu’il a atteint le seuil limite d’acceptation et de consentement. C’est aussi parce que seule la dépense constitue désormais un levier d’action. Les intérêts de la dette publique ont coûté 65 Md€ en 2025 et coûteront en 2029 plus de 100 Md€. En effet, si l’État français a pu profiter ces dernières années de l’argent presque gratuit offert par des taux d’intérêt quasiment nuls, il doit aujourd’hui revenir à de meilleures habitudes. À force de trop emprunter, la qualité de sa dette a diminué et l’État se retrouve donc contraint de refinancer sa dette à des taux beaucoup plus élevés. L’augmentation de sa charge est donc inéluctable et ne pourra être assumée que par une baisse drastique des autres dépenses s’il veut sortir de ce cercle vicieux.

Notons en conclusion que la Cour des comptes a calculé qu’une réduction du déficit public de 0,6 point par an permettrait tout juste de revenir en 2035 au ratio de dette de 2025. Sachant que seul 0,4 point a été atteint en 2025 et est encore attendu pour 2026, le chemin vers l’équilibre sera long. Soyons donc attentifs à décourager les gouvernements de faire payer les indemnités kilométriques au contribuable…

Benoît Perrin

Benoît Perrin est titulaire d’un master I en droit public à l’université Bordeaux IV, d’un master II à l’Institut Français de Presse délivré par l’université Panthéon-Assas, ainsi que d’un master en Management des Hommes et des organisations suivi à l’ESCP. Son parcours professionnel est à la fois ancré dans l’univers économique et dans l’engagement associatif. Consultant en organisation de 2006 à 2016 dans différents cabinets de conseil (Sia Partners, Accenture, Ayming), il met ses compétences au service des collectivités locales, des ministères et des hôpitaux pour améliorer la gestion des finances et des service publics. Désireux de participer au redressement de son pays, il s’engage fin 2016 comme directeur opérationnel de l’IFP, école de l’engagement civique où il accompagne les jeunes désireux de défendre les libertés dans les associations, la politique et les médias. En décembre 2022, il prend la direction de Contribuables Associés, première association de contribuables de France avec 350 000 membres. Apolitique, non partisane et non subventionnée, Contribuables Associés milite activement pour une gestion saine des deniers publics et lutte contre les gaspillages (rendez-vous auprès des décideurs, publication d’études, passages médiatiques, campagnes dans la presse, sur les réseaux sociaux, pétitions…). https://nouvellerevuepolitique.fr/le-desendettement-doit-peser-sur-la-depense-et-non-sur-le-contribuable/

 


 C) -  Ces politiques publiques qui tuent la protection sociale

En 1981, le rapport « L’État-protecteur en crise » de l’OCDE alertait sur la crise de l’État-providence. Nous n’avons pas compris que la crise de l’État-protecteur était la conséquence de celle de l’Économie. À la suite de la première crise du pétrole, à la suite des restructurations « sociales » de la sidérurgie, nous n’avons pas vu qu’en ce début des années 80, pour sauver le modèle social, il fallait commencer par sauver le modèle de production. Des politiques de redéveloppement économique insuffisantes ont fait privilégier des politiques d’accompagnement social des restructurations qui n’auront été que des déstructurations Du FNE – Fonds national pour l’emploi, qui visait à l’origine à « faciliter aux travailleurs salariés la continuité de leur activité à travers les transformations qu’implique le développement économique… », on ne retenait que le dispositif des préretraites. Le traitement social de la crise ne suffisant pas, il fallait soutenir le moral collectif par de nouveaux acquis sociaux avec, dans un premier temps, la cinquième semaine de congés payés, l’augmentation du SMIC, la retraite à 60 ans, les 39 heures.

Ces acquis sociaux ont anticipé sur les gains de productivité. Ils ont été autant de mauvais coups portés à l’outil de production d’abord, au modèle de protection sociale ensuite. Les économistes s’inquiétaient de l’essoufflement de la croissance, les comptables publics, eux, de l’essoufflement des recettes publiques et succombaient à l’illusion budgétaire de l’endettement. L’action publique a eu sur le malade le même effet que les saignées que pratiquaient les médecins de Molière, les exécutifs successifs et les docteurs de Bercy (qui logeaient encore à Rivoli) ont saigné encore davantage l’outil de production. L’aggravation du mal justifiait l’intervention renouvelée de l’État.

Des politiques publiques déconnectées de l’économie

En subsidiarisant les politiques de soutien et de développement de l’outil de production, la redistribution était privilégiée au détriment de la distribution primaire à la production. Le cercle vicieux s’est mis en branle jusqu’à asphyxier l’économie. À défaut de volontarisme économique, l’État a inventé un keynésianisme social dont le seul multiplicateur observable affecte les prélèvements obligatoires, les aides et subventions publiques et la dette.

Tout se passe comme si la finance publique était un « outil » autonome, déconnecté de l’activité économique qui l’alimente, comme si les prélèvements obligatoires étaient sans effets sur la capacité de l’économie à produire. Tout se passe, ensuite, comme si la dépense sociale était étanche aux politiques publiques malthusiennes qui entretiennent le besoin de protection sociale. Le système de protection sociale n’est pas un « objet » autonome et neutre. Encastré dans un système politique court-termiste qui s’illusionne sur son affranchissement de l’économie, il « encaisse » les conséquences sociales des politiques publiques, sociales ou non.

Le social, placebo et bouc émissaire des politiques économiques malthusiennes

La protection sociale est devenue ce système de protection économique « qui se propose de protéger des individus ou des groupes contre la diminution de leurs revenus » (Friedrich Hayek). L’État est devenu cette grande fiction qui, au motif de la sécurité économique des individus, s’exonère, et nous exonère aussi, de la contrainte de l’économie. Cette grande fiction fait prendre la conséquence pour la cause et fait de la dette sociale le secret de famille que nous révèle « La dette sociale de la France, 1974-2024 » (Nicolas Dufourcq) : c’est elle qui explique les deux tiers de la dette publique.

Le comptable public a comptablement raison, il y a corrélation entre l’évolution de la dette publique et celle de la dépense sociale, mais, a-t-il économiquement raison ? Si les comptes publics donnent une image fidèle (certifiée avec réserves par la Cour des comptes) des recettes et dépenses publiques, donnent-ils une image fidèle de l’action publique, disent-ils la part des politiques publiques malthusiennes pour l’économie qui pèse sur les budgets sociaux ?

La politique d’aides à l’emploi et la microentreprise donnent une idée de ce que sont les conséquences, pour la dépense sociale, de l’action publique dans le champ de l’économie.

Les allègements et exonérations de cotisations sociales. Ces mesures de soutien à l’emploi ont eu des effets positifs de création ou de préservation d’emplois peu qualifiés. En 2024, le rapport Bozio-Wasmer (Les politiques d’exonérations de cotisations sociales : une inflexion nécessaire) observe que ces mesures ont accompagné une hausse du taux d’emploi et que leur efficacité diminue sur la longue période. Ces mesures d’allégement des cotisations sociales ciblées sur le bas de la distribution salariale ont démontré que l’élasticité de l’emploi au coût du travail est forte pour les plus bas revenus. En faisant jouer cette surélasticté favorable à la création et à la préservation d’emplois peu qualifiés, ces mesures ont aggravé le risque de piège à bas salaire et favorisé la smicardisation du salariat à laquelle ont participé le passage aux 35 heures et les coups de pouce au SMIC (Bozio-Wasmer).

Le coût pour les finances publiques, de l’ordre de 75 à 90 mds €, résulte, en premier niveau, des moindres recettes sur les emplois existants préservés (moindre recette sociale compensée par plus d’impôt) et, en deuxième niveau, de la création d’emplois peu ou pas contributifs au financement des budgets sociaux. Au troisième niveau, le coût de ces dispositifs, c’est celui des aides aux bas revenus qui résultent des aides aux emplois peu qualifiés. Le cercle est, vraiment, vicieux : la politique pour l’emploi conduit à une surdépense sociale.

Le cercle n’en a pas fini d’être vicieux, le mal métastase. En compensant la moindre recette sociale par l’impôt (les ITAf, impôts et taxes affectées à la Sécurité sociale), l’État pénètre un peu plus encore le champ de la protection sociale en modifiant la source de son financement par la substitution de la fiscalité aux cotisations sociales. Pour le comptable public qui raisonne en taux de prélèvements obligatoires, ce mouvement est neutre : moins de cotisations sociales et plus d’impôts, c’est, pour lui, « toutes choses égales par ailleurs ». Ce raisonnement alimente le débat sur la dépense sociale, dont le niveau oblige à recourir à l’impôt et grossit ainsi la dette publique, jusqu’à la voir comme sa principale cause. Le piège se referme sur la dépense sociale dont on ne voit plus que son augmentation résulte des subventions et aides aux emplois peu qualifiés.

La micro-entreprise. Créé par la loi de modernisation de l’économie du 4 août 2008, le statut du micro-entrepreneur visait l’objectif de simplifier l’accès à l’entrepreneuriat et, selon les mots de son créateur Hervé Novelli, allait réconcilier patrons et salariés et faire se retourner Karl Marx dans sa tombe. Cette réforme de modernisation de l’économie a des conséquences sur les budgets sociaux en recette, c’est heureux, et en dépense, ça l’est moins.

L’effet positif de la micro-entreprise est d’inciter à la déclaration d’activités jusqu’alors dissimulées. Ces activités déclarées élargissent l’assiette fiscalo-sociale. L’incitation à déclarer résulte des plus faibles taux de cotisation et d’imposition que ceux appliqués au salariat et à l’entreprise. Ces faibles taux, c’est le prix (la dépense fiscalo-sociale) qu’il faut payer pour socialiser le travail non déclaré. S’il y a élargissement de l’assiette fiscale et sociale, chaque emploi de micro-entrepreneur génère d’abord un manque à gagner pour l’État puis, à terme, un coût. Le manque à gagner, ce sont les moindres recettes fiscales et sociales par emploi. Le coût à terme, c’est celui des aides à l’individu (RSA, indemnité chômage, prime d’activité, retraite…), qui compensent la faible rémunération de la micro-activité.

Le succès du statut de micro-entrepreneur a été dopé par l’émergence des « plateformes ». Si Marx se retourne dans sa tombe, peut-être est-ce parce que le statut du micro-entrepreneur est, souvent, le retour à celui du « journalier » ou du « manouvrier » qui se loue à la journée. Une fois encore, la sur-élasticité des bas revenus aux incitations fiscalo-sociales joue pleinement !

Le vrai « secret de famille », c’est l’échec des politiques économiques

Les allègements de cotisations sociales et le statut de micro-entrepreneur, les politiques pour l’emploi et la modernisation de l’économie, en facilitant la création d’emplois faiblement rémunérés et bénéficiant d’une couverture sociale réduite, ont ajouté au besoin de protection économique et sociale « ex post ». L’amélioration du marché du travail qui en a résulté n’a pas profité aux moins qualifiés (Bozio-Wasmer). Le ministère du Travail et des Solidarités le formule sans nuance en présentant la réforme de la prime d’activité comme « un effort inédit pour le pouvoir d’achat de ceux qui travaillent ». Quand le ministère est en même temps celui du Travail et des Solidarités, les solidarités semblent primer sur le travail et ce ministère se fait le champion de la dépense publique pour soutenir le pouvoir d’achat de ceux qui travaillent !

Quand la dépense sociale compte pour un tiers du PIB, elle devient effectivement insoutenable. Pour la rendre soutenable, il n’y a que deux solutions : celle malthusiano-comptable et « paramétrique » de la réduction des prestations, et celle d’un volontarisme économique qui favorise la création d’emplois qualifiés, rémunérateurs et contributeurs aux charges publiques. Il faut craindre que la rigueur comptable et ses résultats immédiats ne l’emportent sur l’ambition économique.

 

D) -  L’insoutenable légèreté des finances et des politiques publiques

L’insoutenable légèreté des finances et politiques publiques c’est d’avoir, depuis une cinquantaine d’années, redistribué de la dette au prétexte de redistribuer du revenu. C’est l’extension continue du champ de l’action publique au motif d’un État toujours plus providence qui se révèle État édredon, confortable mais qui finit par nous étouffer aussi. À défaut d’être stratège, l’action publique a transformé la protection sociale en un système d’assistance économique.

Le secret de famille de l’inévitable insoutenabilité du système a été bien gardé, dissimulé sous une offre de prestations sociales constamment enrichie. Les faux fuyants n’ont pas manqué pour nous rassurer d’une trajectoire maîtrisée des finances publiques. La maîtrise de la dépense publique et des prélèvements obligatoires était garantie par la diminution de l’augmentation tendancielle de la dépense publique. Les plus grands experts des comptes publics ont expliqué la surélasticté de la dépense publique au PIB par la loi dite de Wagner selon laquelle la part des dépenses publiques dans le produit intérieur brut augmente tendanciellement avec le niveau de vie. Un masque a été mis sur le dérapage continu de la dépense publique. La faible augmentation du poids des prélèvements obligatoires par rapport au PIB cachait un dérapage incontrôlé. Le déficit du budget de l’État s’il est de 5 % rapporté au PIB est de 36,8 % rapporté aux recettes de l’État ! De ce fol endettement, il est difficile de voir quels investissements d’avenir il a financés.

Une « touche finale » a été mise aux artifices comptables quand, en 2024, la Commission européenne mettait la France sous procédure pour déficit excessif. Les responsables des comptes publics nous ont expliqué que la cause n’en était pas le niveau de la dépense mais l’insuffisance des recettes fiscales. Le déficit n’est pas uniquement celui des comptes publics, c’est aussi un déficit de crédibilité des comptables publics.

L’exemple des dividendes de la paix illustre cette insoutenable légèreté des finances publiques. La moindre dépense de Défense n’a été ni « capitalisée », ni ne s’est traduite par une baisse de la dépense publique. Elle s’est perdue dans la diminution de l’augmentation tendancielle de la dépense publique. La baisse des effectifs militaires a permis de recruter des effectifs civils : les effectifs de l’État s’affichent ainsi stabilisés et toujours plus fonctionnarisés.

L’exemple des déremboursements opérés par la branche maladie, transférés sur les mutuelles (dont on critique ensuite les coûts de gestion), participe de cet habillage de la maîtrise de la dépense publique.

Les réformes de l’indemnisation du chômage sont, elles aussi, à ranger avec les illusions de maîtrise de la dépense publique. Les économies qu’elles génèrent ne sont pas traduites dans une baisse du coût du chômage pour la collectivité : elles sont « captées » par l’État qui les affecte à d’autres dépenses. Ni le coût du travail, ni la dette publique, ni la dette sociale n’en bénéficient.

À ce stade, proche de celui du « défaut », l’argumentation évolue. La cause de tous nos maux, c’est, à l’évidence, la dépense sociale. Son poids rapporté au PIB, le vieillissement de la population et la générosité du système[1] en font le bouc émissaire. Les experts disent de façon savante ce que les « Nicolas » disent à leur façon : le modèle social n’est plus soutenable ni en dépense ni en financement. Mais les experts ont tort. En faisant de la dette sociale la cause première de notre endettement, ils considèrent la protection sociale comme cause alors qu’elle est conséquence de l’échec des politiques publiques. La dette sociale devient ce chiffon rouge qui fait éviter le débat sur l’échec des politiques publiques et sur l’illusion de la maîtrise de la dépense publique. Ils ont tort parce que le système social n’est pas étanche aux politiques publiques dont il subit les effets négatifs. Les politiques d’aide aux emplois les moins qualifiés, qui sont des politiques d’allègements ou d’exonération de cotisations sociales, dont les économistes ont du mal à évaluer les effets sur l’emploi, ont pour effets immédiats de priver la « Sécu » de ressources, de créer des « pièges à bas salaires » et de participer à la « smicardisation » du salariat. L’inefficacité de ces aides ouvre alors un cercle vicieux : l’insuffisant revenu du travail fait inventer des « primes à l’emploi » et un dispositif de « dépense fiscale » s’ajoute ainsi au transfert de cotisations sociales sur l’impôt. Les experts ont tort parce que les impôts et taxes affectés, par l’État, au financement de la Sécurité sociale ne couvrent que de façon résiduelle le déficit social : ils compensent d’abord les moindres ressources sociales résultant d’exonérations et allègements et financent les prestations de solidarité.

Ces mouvements de transferts, simples transferts techniques pour les comptables publics, qui les comptabilisent à bilan nul en termes de niveau de prélèvements obligatoires, sont d’abord un changement de nature des prestations sociales et ajoutent à l’amalgame qui est fait de la fiscalité et des cotisations sociales. La nature des prestations servies change : d’assurantielles, elles deviennent de solidarité. La substitution d’une part de CSG à la cotisation salariée à l’assurance chômage illustre ce changement de nature : l’allocation de chômage n’est plus une prestation d’assurance mais de solidarité et son financement fiscalisé légitime des indemnisations différenciées selon le niveau du revenu.

Au niveau de prélèvements obligatoires aujourd’hui atteints, l’entier système de l’action publique et de la protection est socialisé. C’est le résultat d’une politique de l’offre de prestations sociales censées pallier l’insuffisance de revenu primaire. C’est le résultat de l’aveuglement d’un appareil d’État dont la raison d’être est celle de percepteur-redistributeur. Le coût du social est la conséquence de notre déclassement économique : sixième ou septième économie mondiale, nous sommes au vingt-cinquième rang en PIB par habitant. Le déficit et la dette du social ne résultent pas de politiques publiques qui privilégient la redistribution à la distribution primaire à la production.

Avec notre suradministration, nous ne sortirons de l’incurable débat sur le trou de la Sécu que par l’entière fiscalisation du système. La dépense sociale sera variable d’ajustement budgétaire et la réforme de l’action publique continuera d’être une Arlésienne. Dans cette perspective, l’Allocation sociale unifiée, qui vise l’objectif de simplification pour les bénéficiaires et de meilleure gestion pour l’appareil de l’État, peut aussi être vue comme les prémices d’un revenu universel, ce nouvel horizon de l’État providence. Le prélèvement de l’impôt à la source a, déjà, ajouté à la socialisation du travail. Le salaire net est « super net » de la charge de solidarité qui pèse sur les « Nicolas », qui ne savent plus s’ils payent de l’impôt ou des assurances sociales.

Le point où nous en sommes rendu était prévisible. Un État centralisé, et toujours centralisateur (cf. suppression de la taxe d’habitation qui fait compenser la perte de ressource des collectivités locales par l’État), ne pouvait pas laisser prospérer les assurances sociales issues des accords des partenaires sociaux. Le point où nous sommes rendus était prévisible et annoncé dès 1850 par Frédéric Bastiat (in Harmonies économiques) qui, observant la gestion et la surveillance des sociétés de secours mutuel, alertait : « Supposez que le gouvernement intervienne. Il est aisé de deviner le rôle qu’il s’attribuera. Son premier soin sera de s’emparer de toutes ces caisses sous prétexte de les centraliser ; et pour colorer cette entreprise, il promettra de les grossir avec des ressources prises sur le contribuable. Ensuite, sous prétexte d’unité, de solidarité (que sais-je ?), il s’avisera de fondre toutes les associations en une seule soumise à un règlement uniforme : « Nul, si ce n’est quelque bureaucrate, n’aura intérêt à défendre le fonds commun ». Bastiat concluait que « L’État se verra contraint de demander sans cesse des subventions au budget », il serait aujourd’hui, à coup sûr, un commentateur expert sur les plateaux télé !

L’insoutenable légèreté des finances publiques aura été un tour de magie comme les réussissent les illusionnistes. Ils sortent du chapeau la dette sociale, avatar malheureux de politiques publiques économiquement malthusiennes. Pour nombre d’entre elles, les analyses de la dette sociale restent dans le registre de l’illusion. La nécessaire refondation du modèle social ne suffira pas à maîtriser la dépense publique si l’État ne réforme pas ses politiques d’intervention économiques et sociales. Le totem du modèle du CNR ne tient plus, celui de l’omni-intervention de l’État ne tient pas davantage.

Michel Monier

Pour C: https://nouvellerevuepolitique.fr/michel-monier-ces-politiques-publiques-qui-tuent-la-protection-sociale/

Pour D: https://nouvellerevuepolitique.fr/michel-monier-linsoutenable-legerete-des-finances-et-des-politiques-publiques/

[1] La référence aux pensions de retraites d’un moindre niveau en Allemagne est souvent présentée comme argument de la générosité du système français. Ce que l’on discute moins, c’est qu’une part seulement des pensions de retraites allemandes est soumise à l’impôt sur le revenu. C’est à l’horizon de… 2058 que les pensions de retraite seront imposées en totalité. Sauf à comparer l’entier système socio-fiscal, comparaison n’est pas raison.

 


 E) - Finances publiques

Les finances publiques, discipline essentielle du droit public financier, jouent un rôle crucial dans la gestion des ressources financières d'un État et de ses entités territoriales. Cette discipline repose sur plusieurs branches fondamentales qui structurent la gestion des ressources et des dépenses publiques : le droit fiscal public, le droit de la comptabilité publique, le droit budgétaire et les finances sociales. 

Les fondements des finances publiques

Le droit fiscal public : gestion des revenus de l'État

Le droit fiscal public constitue la première branche des finances publiques. Il s'agit de l'ensemble des règles et des régulations qui régissent la collecte des revenus de l'État et des entités publiques. Les impôts, les taxes et les contributions sont les principaux instruments utilisés pour générer ces revenus. Le droit fiscal public détermine les modalités de perception, les taux d'imposition, les déductions fiscales et les régimes spéciaux, le tout dans le but d'assurer un financement adéquat des activités et des projets publics.

Le droit de la comptabilité publique : transparence et gestion des dépenses

La deuxième branche majeure des finances publiques est le droit de la comptabilité publique. Cette branche est chargée de garantir la transparence et la traçabilité des dépenses publiques. Elle établit les règles comptables spécifiques aux entités publiques, fixe les procédures de contrôle des dépenses et assure la reddition des comptes envers les citoyens. Le droit de la comptabilité publique joue un rôle essentiel dans la prévention de la mauvaise gestion financière et dans la lutte contre la corruption.

Le droit budgétaire : planification et contrôle des finances

La troisième branche des finances publiques est le droit budgétaire. Cette branche se concentre sur la planification et le contrôle des finances de l'État et des collectivités territoriales. Elle régit la manière dont les budgets sont élaborés, examinés, adoptés et exécutés. Le droit budgétaire vise à assurer une allocation efficace et équilibrée des ressources financières pour les différents secteurs de l'administration publique. Il favorise également la responsabilisation en définissant les règles de suivi et d'évaluation des dépenses publiques.

Évolutions récentes : finances sociales comme expansion du champ des finances publiques

Traditionnellement centrées sur les ressources de l'État et des collectivités territoriales, les finances publiques ont évolué pour inclure de nouveaux domaines. Par exemple, les lois de financement de la sécurité sociale ont élargi le champ des finances publiques aux finances sociales. Cela implique que les ressources et les dépenses liées à la sécurité sociale sont désormais régies par les principes et les mécanismes des finances publiques.

Cadre européen : surveillance budgétaire et coopération

Le contexte européen joue également un rôle majeur dans les finances publiques françaises. Les mécanismes européens de surveillance budgétaire sont en place pour encadrer les politiques financières des États membres, y compris la France. Ces mécanismes visent à garantir la stabilité économique et budgétaire de la zone euro, en surveillant les niveaux d'endettement, les déficits budgétaires et les réformes structurelles.

Influence sur le budget de l'Union européenne

Les règles régissant le budget de l'Union européenne sont étroitement inspirées des pratiques en vigueur dans les États membres, y compris le droit français. Les principes de responsabilité budgétaire, de transparence et de maîtrise des dépenses sont des éléments essentiels qui influencent la manière dont le budget de l'Union européenne est élaboré et exécuté.

En somme, les finances publiques constituent un pilier central de la gestion financière des États et des entités publiques. Elles englobent le droit fiscal public, le droit de la comptabilité publique et le droit budgétaire, et leur champ d'application s'est élargi pour inclure les finances sociales. L'influence européenne et les mécanismes de surveillance jouent également un rôle crucial dans la manière dont les finances publiques sont gérées en France et au sein de l'Union européenne.

Informations complémentaires

Bibliographie

  • 1979, Domenico Da Empoli, dir., "Finanza pubblica e Contabilita nazionale su base trimestrale [1954-1975]" ("Finances publiques et comptabilité nationale fondée sur une base trimestrielle [1954-1975]"), Cedam
  • 2003, Domenicantonio Fausto, "An Outline of the Main Italian Contributions to the Theory of Public Finance", Pensiero Economico Italiano, Vol 11, n°1, pp11–41

 

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