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juillet 14, 2026

14 Juillet 2026, un défilé Franco-Ukrainien !

 Sommaire:
 
A) - 14 Juillet 2026 : Que viennent faire les QR codes et les soldats ukrainiens dans le défilé de la fête nationale française ?
 
B) - Réformer nos jours fériés pour libérer le travail, sanctuariser le 14 juillet pour fédérer la Nation
 
C) - 14 Juillet 1789 : La Révolution française ou le suicide géopolitique du premier royaume d’Europe ? 
 
La première Fête nationale du 14 juillet (1880)
Le 14 juillet 1880 marque la première célébration officielle de la Fête nationale française. Quelques jours plus tôt, le 6 juillet 1880, une loi avait officiellement fait du 14 juillet la fête nationale de la République. Cette date évoque à la fois la prise de la Bastille du 14 juillet 1789, symbole de la Révolution française, et la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, qui célébrait l'unité et la réconciliation du peuple français.
Pour cette première Fête nationale, de nombreuses villes et villages organisèrent des cérémonies officielles, des défilés militaires, des discours patriotiques, des bals populaires, des illuminations et des feux d'artifice. Les bals populaires occupaient une place essentielle dans les festivités. Ils permettaient aux habitants de se retrouver, de danser et de partager un moment de joie dans une ambiance chaleureuse et conviviale.
En instituant cette fête, le gouvernement de la Troisième République souhaitait renforcer le sentiment d'unité nationale et rappeler les valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité. Cette première célébration de 1880 posa les bases d'une tradition qui perdure encore aujourd'hui.
Si les cérémonies officielles, le défilé militaire et les feux d'artifice demeurent les temps forts du 14 Juillet, les bals populaires ont, dans de nombreuses communes, peu à peu laissé place aux concerts et autres animations. Cette évolution a transformé la manière de célébrer cette journée, en faisant progressivement disparaître l'esprit des fêtes d'autrefois, où chacun était invité à participer en dansant et en partageant un moment de convivialité.

 
A) - 14 Juillet 2026 : Que viennent faire les QR codes et les soldats ukrainiens dans le défilé de la fête nationale française ?
 
Le défilé militaire du 14 Juillet 2026 s’annonce exceptionnel par son ampleur. Mais il sera également profondément politique. Environ 500 militaires représentant les pays de la « Coalition des volontaires », dont l’Ukraine, doivent ouvrir la parade sur les Champs-Élysées, tandis que cette édition sera placée sous le signe officiel du « réveil stratégique de l’Europe ». La présence de contingents étrangers lors de la fête nationale française n’a, en elle-même, rien d’inédit. Mais l’Ukraine n’est pas aujourd’hui un pays comme un autre : elle est une nation en guerre, au cœur d’un conflit majeur dans lequel la France n’est officiellement pas cobelligérante. Dès lors, une question mérite d’être posée sans caricature ni procès d’intention : le 14 Juillet reste-t-il d’abord la célébration de la France, de son armée et de son unité nationale, ou devient-il progressivement l’instrument symbolique d’une politique étrangère dont les choix et les risques n’ont jamais fait l’objet d’un véritable débat national ?
 

Le défilé militaire du 14 Juillet 2026 s’annonce exceptionnel par son ampleur. Mais il sera également profondément politique. Environ 500 militaires représentant les pays de la « Coalition des volontaires », dont l’Ukraine, doivent ouvrir la parade sur les Champs-Élysées, tandis que cette édition sera placée sous le signe officiel du « réveil stratégique de l’Europe ». La présence de contingents étrangers lors de la fête nationale française n’a, en elle-même, rien d’inédit. Mais l’Ukraine n’est pas aujourd’hui un pays comme un autre : elle est une nation en guerre, au cœur d’un conflit majeur dans lequel la France n’est officiellement pas cobelligérante. Dès lors, une question mérite d’être posée sans caricature ni procès d’intention : le 14 Juillet reste-t-il d’abord la célébration de la France, de son armée et de son unité nationale, ou devient-il progressivement l’instrument symbolique d’une politique étrangère dont les choix et les risques n’ont jamais fait l’objet d’un véritable débat national ?

Une fête nationale française qui a toujours parlé au monde

Il faut commencer par rappeler une évidence historique : la présence de militaires étrangers au défilé du 14 Juillet n’est nullement une innovation d’Emmanuel Macron. La France a régulièrement invité des contingents étrangers à participer à sa fête nationale, souvent afin de célébrer une alliance, une coopération militaire ou un anniversaire diplomatique. En 2023, des militaires indiens ouvraient ainsi la parade ; en 2025, l’Indonésie était à l’honneur. D’autres armées alliées ont participé au défilé au fil des décennies, et cette dimension internationale appartient désormais à la diplomatie militaire française.

Le 14 Juillet lui-même n’a d’ailleurs jamais été une cérémonie dépourvue de message politique. Institué comme fête nationale en 1880, dans une France encore profondément marquée par la défaite de 1870 et la perte de l’Alsace-Lorraine, le défilé militaire devait aussi manifester le redressement d’une nation qui reconstruisait son armée et entendait retrouver sa place parmi les grandes puissances. Depuis lors, les Champs-Élysées sont devenus chaque année une scène sur laquelle la France montre ses forces, honore ses soldats et adresse, qu’elle le veuille ou non, un message au reste du monde.

L’édition 2026 assume pleinement cette dimension. Le ministère des Armées la présente comme le reflet d’un environnement stratégique transformé et comme l’illustration du « réveil stratégique de l’Europe ». Environ 500 militaires issus des pays de la Coalition des volontaires doivent ouvrir le défilé, dans une parade qui comptera environ 6 800 militaires à pied. Le dispositif officiel présente cette coalition, portée notamment par la France et le Royaume-Uni, comme un instrument destiné à préparer des garanties de sécurité pour l’Ukraine dans la perspective d’un éventuel cessez-le-feu.

Tout cela est parfaitement assumé. Et c’est précisément pour cette raison que la question mérite d’être posée.

Car inviter l’armée d’un pays allié en temps de paix n’a pas exactement la même signification que mettre à l’honneur, au cœur de la fête nationale, les militaires d’un État actuellement engagé dans une guerre de haute intensité contre une puissance nucléaire avec laquelle la France n’est officiellement pas en guerre.

Soutenir l’Ukraine ne signifie pas abolir toute distinction entre solidarité et engagement

Depuis l’invasion russe de février 2022, la France soutient l’Ukraine politiquement, financièrement et militairement. Cette politique est celle de l’État français et s’inscrit dans un engagement plus large des puissances européennes. On peut en approuver les modalités ou les contester ; on ne peut nier sa réalité.

Mais la diplomatie et la stratégie reposent précisément sur des distinctions.

Soutenir un pays ne signifie pas devenir ce pays. Lui fournir des armes ne signifie pas partager automatiquement tous ses objectifs de guerre. Défendre son droit à l’existence ne signifie pas que ses intérêts nationaux se confondent nécessairement avec ceux de la France. Toute politique étrangère sérieuse commence par cette séparation entre l’émotion légitime suscitée par un conflit et la définition froide de l’intérêt national.

C’est précisément ici que le débat devient stratégique. Pour Roland Lombardi, géopolitologue et directeur du Diplomate média : « soutenir l’Ukraine est un choix politique et surtout idéologique ; glisser progressivement vers une situation de cobelligérance contre la Russie en est un autre, infiniment plus dangereux. Du point de vue strict de l’intérêt national français, l’Ukraine ne constitue pas un intérêt vital comparable à l’intégrité du territoire national ou à la protection de nos approches immédiates. Quant à la présentation d’une invasion prochaine de l’Europe occidentale par la Russie comme une quasi-certitude, elle mérite pour le moins d’être confrontée aux réalités militaires : après plus de quatre années d’une guerre extrêmement coûteuse, Moscou n’a conquis qu’une partie (moins de 20% !) du territoire ukrainien. Imaginer ses armées déferlant demain jusqu’à Paris relève donc davantage, en l’état du rapport de forces, du scénario mobilisateur que de l’analyse stratégique sérieuse ».

Il ajoute : « le véritable désastre européen pourrait précisément consister à transformer durablement la Russie en ennemi irréductible. Cette rupture a déjà un coût géopolitique, économique, énergétique et stratégique considérable et désastreux pour le continent. Elle rapproche mécaniquement Moscou de Pékin et renforce parallèlement la dépendance sécuritaire de l’Europe envers Washington. Pour une pensée authentiquement souverainiste européenne, l’objectif de long terme devrait au contraire être celui d’une Europe des nations forte et indépendante, capable d’établir avec la Russie un partenariat solide fondé sur la complémentarité entre la puissance économique et technologique européenne, les immenses ressources russes et la profondeur stratégique de l’espace eurasiatique. Un tel rapprochement, un bloc eurasiatique, constituerait naturellement un cauchemar géopolitique pour Washington comme pour Pékin. C’est précisément pourquoi l’Europe devrait peut-être commencer par se demander quels sont ses propres intérêts, plutôt que de raisonner éternellement à travers ceux des autres ».

Cette fuite en avant ne peut enfin être dissociée des intérêts économiques considérables qui accompagnent le réarmement européen. Dans son éditorial consacré au complexe militaro-industriel américain, publié également ce jour dans Le Diplomate média, Roland Lombardi défend l’idée que celui-ci exerce une influence considérable non seulement à Washington, mais aussi, directement ou indirectement, sur les choix stratégiques européens. « La permanence d’un « croquemitaine » russe contribue à entretenir une politique de confrontation et à légitimer durablement la hausse des dépenses militaires. Pour mesurer les conséquences industrielles de cette dépendance, il suffit d’observer le succès spectaculaire du F-35 américain auprès des chancelleries européennes.

Il suffit également de constater, parfois avec une certaine consternation, le ton adopté par une partie des dirigeants européens face à Moscou. Malgré le coût économique et géostratégique déjà considérable de la rupture avec la Russie, et alors même qu’une confrontation directe entre puissances nucléaires pourrait conduire au cataclysme, certains responsables européens semblent parfois plus belliqueux qu’Attila ». 

La formule est volontairement provocatrice, mais elle soulève une question sérieuse : l’Europe poursuit-elle encore une stratégie définie à partir de ses propres intérêts, ou s’enferme-t-elle dans une logique d’escalade dont d’autres puissances et d’autres industries pourraient finalement être les principales bénéficiaires ?

C’est pourquoi la présence ukrainienne au défilé de 2026 pose une question différente de celle des invitations étrangères habituelles. Le symbole intervient au moment où le pouvoir français a considérablement durci son discours envers Moscou et où la Coalition des volontaires travaille précisément à l’architecture militaire de l’après-cessez-le-feu en Ukraine. Le ministère des Armées ne dissimule d’ailleurs pas la portée du message : la présence de la coalition doit illustrer « la solidarité européenne » et « l’engagement de la France auprès de ses partenaires ». 

Le problème n’est donc pas la présence de quelques militaires ukrainiens en elle-même. Il réside dans la transformation possible du 14 Juillet en outil de légitimation symbolique d’une orientation géopolitique précise. Or la fête nationale n’appartient ni à un gouvernement ni à une majorité présidentielle. Elle appartient à la nation.

Il existe une différence fondamentale entre utiliser le 14 Juillet pour honorer une alliance ancienne ou une coopération militaire et l’inscrire dans une séquence diplomatique destinée à afficher l’unité d’une coalition constituée autour d’une guerre toujours en cours. Dans le second cas, le symbole militaire peut devenir un acte politique. Et en géopolitique, les symboles sont rarement innocents.


Une contestation qui gagne aussi les milieux militaires

Cette interrogation n’est pas seulement portée par des responsables politiques d’opposition ou par les réseaux sociaux. Elle trouve également un écho dans certains milieux militaires et anciens combattants, même s’il convient de ne pas transformer des prises de position particulières en expression officielle de « l’armée française », la « grande muette »…

C’est notamment le cas de l’association Place d’Armes, qui rassemble principalement d’anciens militaires et qui a publié une tribune intitulée Le 14 juillet doit rester une fête nationale. Son existence témoigne d’un malaise réel dans une partie de la communauté militaire, sans permettre pour autant de prétendre que l’ensemble des armées françaises partagerait cette position. La nuance est essentielle : les militaires d’active sont soumis à un devoir de réserve et l’institution militaire, par définition, exécute les décisions du pouvoir civil.

Il n’en demeure pas moins qu’une colère plus sourde existe dans certains cercles militaires. Elle ne vise pas nécessairement les soldats ukrainiens eux-mêmes, dont le courage au combat est difficilement contestable, mais ce qui est perçu comme une instrumentalisation politique de l’armée française et de son rendez-vous le plus symbolique avec la nation.

Le général Loïc Mizon, gouverneur militaire de Paris, présente lui-même le défilé comme « l’expression ultime de notre cohésion nationale » et comme un moment de communion entre la nation et ses armées. C’est précisément cette définition qui nourrit le débat : si le 14 Juillet constitue l’un des rares moments où la France se rassemble autour de ses soldats, jusqu’où peut-on charger cette cérémonie d’un message diplomatique lié à un conflit extérieur qui divise une partie de l’opinion publique ?

Il serait évidemment excessif de prétendre que 500 militaires étrangers effacent les milliers de soldats français présents sur les Champs-Élysées. Le ministère prévoit une parade massive des forces françaises et rappelle que le défilé est d’abord celui des militaires servant leur pays. Mais le protocole possède sa propre grammaire. Ouvrir un défilé, placer une coalition à l’honneur et inscrire toute la cérémonie sous le signe du « réveil stratégique de l’Europe » ne relèvent pas de simples détails d’organisation.

C’est un message.

La seule question est de savoir si ce message correspond réellement à celui que la nation française souhaite adresser au monde.

Le 14 Juillet appartient-il encore à la nation ?

Le débat dépasse finalement largement la seule Ukraine.

Depuis plusieurs années, la politique étrangère française semble parfois hésiter entre la défense d’une autonomie stratégique nationale, héritée du gaullisme, et une européanisation croissante de ses choix de sécurité. La guerre en Ukraine a accéléré cette évolution, tandis que le discours officiel présente désormais régulièrement la sécurité ukrainienne comme indissociable de celle du continent européen.

Cette thèse peut être défendue. Elle peut également être discutée. Mais elle ne devrait pas être soustraite au débat démocratique par la puissance du symbole.

Le 14 Juillet n’est pas un sommet diplomatique. Ce n’est pas une réunion de l’OTAN, ni une conférence de la Coalition des volontaires. C’est la fête nationale française et, depuis 1880, le grand rendez-vous de la nation avec ses armées. 

Cette interrogation prend cette année une dimension supplémentaire avec la polémique provoquée par les nouvelles conditions d’accès au défilé. Pour la première fois, le grand public devra obligatoirement s’inscrire au préalable et présenter un QR code nominatif pour accéder aux Champs-Élysées. La mesure est officielle et justifiée par des impératifs de sécurité. Elle n’en produit pas moins un symbole pour le moins malheureux : après les QR codes du Covid pour entrer dans un restaurant, il faudra désormais en présenter un pour assister à la fête nationale. Dans le même temps, de nombreux Français verront leurs festivités locales soumises à diverses restrictions concernant l’alcool, les pétards ou certaines manifestations populaires. D’où ce sentiment, chez une partie de l’opinion, d’une fête nationale progressivement encadrée, filtrée et presque privatisée, tandis que des contingents étrangers seront, eux, placés à l’honneur sur les Champs-Élysées. Le raccourci est évidemment polémique ; le malaise symbolique, lui, mérite d’être entendu. L’obligation d’inscription préalable et de QR code est bien confirmée par la préfecture de police…

Comme l’écrit Roland Lombardi dans son éditorial dans Le Diplomate média cité plus haut : « Notre défilé du 14 Juillet n’échappe évidemment pas à cette logique. Cette année encore, les autorités ont mis en place un dispositif d’accès renforcé aux Champs-Élysées, notamment par un système d’inscription préalable et de QR codes. Officiellement, il s’agit de répondre aux impératifs de sécurité. Sans doute. Mais il est difficile de ne pas y voir également une manière de mieux maîtriser un événement public susceptible d’offrir une caisse de résonance aux contestations visant Emmanuel Macron, dont la popularité et surtout l’autorité figurent parmi les plus exécrables enregistrées sous la Ve République. Là encore, la communication officielle et la Realpolitik ne racontent pas toujours exactement la même histoire… »

La présence ponctuelle de contingents étrangers peut naturellement y avoir sa place lorsqu’elle célèbre une fraternité d’armes ou une alliance. Mais lorsque cette invitation devient le prolongement d’une idéologie plus qu’une stratégie diplomatique concernant une guerre en cours, la frontière entre célébration nationale et communication politique devient plus difficile à distinguer.

La France peut soutenir l’Ukraine sans ukrainiser sa fête nationale. Elle peut coopérer avec ses partenaires européens sans transformer le 14 Juillet en démonstration d’adhésion à une stratégie dont les conséquences peuvent engager durablement sa sécurité. Elle peut enfin honorer le courage des soldats étrangers tout en réservant le cœur symbolique de sa fête nationale à ceux qui servent sous son propre drapeau.

Car la véritable question n’est pas de savoir si les soldats ukrainiens méritent le respect. Ils le méritent.

Elle est de savoir ce que la France veut encore célébrer lorsqu’elle célèbre le 14 Juillet.

Dans une époque où les repères nationaux s’effacent, où la guerre revient aux frontières de l’Europe et où les choix stratégiques peuvent avoir des conséquences considérables, les symboles devraient être maniés avec davantage de prudence que jamais. Le défilé militaire n’est pas un décor offert à la diplomatie du moment. Il est l’expression d’une continuité historique qui dépasse les gouvernements, les présidents et les alliances circonstancielles.

Le 14 Juillet peut parler au monde. Mais il devrait d’abord parler à la France.

Le Diplomate 

https://lediplomate.media/decryptage-14-juillet-2026-viennent-faire-qrcodes-soldats-ukrainiens-defile-fete-nationale-francaise/

 

B) - Réformer nos jours fériés pour libérer le travail, sanctuariser le 14 juillet pour fédérer la Nation
 

Les questions du travail, de la productivité et de la retraite restent des sujets éminemment sensibles du débat social en France. Elles seront au cœur du débat présidentiel. Alors que notre pays fait face à une dette publique au sens de Maastricht qui s’établit à 3 536,1 milliards d’euros (soit 117,5 % du PIB au premier trimestre 2026) et des dépenses publiques culminant à 57,2 % du PIB, le débat sur le « travailler plus ou plus longtemps » se heurte trop souvent à des dogmes figés. Pourtant, face au blocage persistant sur l’évolution de l’âge de la retraite, persister dans le statu quo est une erreur stratégique. Le sujet n’est pas populaire mais il est grand temps de faire le tri dans nos jours fériés : sanctuariser ceux qui font sens, et assouplir les autres pour redonner de la liberté à l’économie réelle.

Le 14 juillet : le ciment de nos valeurs républicaines

S’il n’y avait qu’un seul jour férié à sanctuariser ce serait incontestablement le 14 juillet. Dans une société française en voie de communautarisation et profondément fracturée, cette date porte haut nos valeurs d’égalité citoyenne, laïques et républicaines.

Le 14 juillet ne doit pas être un simple jour de repos parmi d’autres ; il est l’expression d’une révolution populaire et le symbole d’une grande fête fédératrice. Dans un contexte marqué par une forme de « guerre civile permanente », un antisémitisme décomplexé et une absence de projet politique clair, cette date renforce notre sentiment d’appartenance à la Nation. Elle rappelle notre attachement viscéral au lien « État-Armée-Liberté-Nation », protecteur de notre souveraineté nationale, moteur de la reconnaissance des compétences, de la promotion par le mérite, et fondateur d’une égalité des droits et des devoirs. Le 14 juillet mérite plus d’attention que n’importe quelle autre date du calendrier.

Lever les tabous économiques

Cependant, sanctuariser pleinement le 14 juillet exige, en contrepartie, d’oser assouplir d’autres dates, à commencer par le 1er mai. Rappelons la réalité des chiffres : un seul jour de travail supplémentaire en semaine peut générer un gain de croissance d’environ 0,10 point de PIB, soit près de 3 milliards d’euros de richesse supplémentaire injectés dans l’économie nationale. À l’inverse, l’alignement de jours fériés chômés agit comme un frein direct sur notre productivité.

Célébrer la valeur du travail en se faisant un devoir absolu de l’interdire est devenu le paradoxe suprême de notre législation. La partition orchestrée à l’occasion du 1er mai 2026 a été une étonnante cacophonie politique. Cette « camisole administrative » sur le travail étouffe le bon sens et engendre des incohérences proprement hallucinantes sur le terrain (commerces de proximité) tandis que les grandes plateformes de e-commerce continuent de dominer les échanges sans contrainte.

Il ne faut plus de tabou sur le travail des jours fériés et du dimanche. Les Français veulent travailler mieux et être payés plus. La nouvelle relation au travail – portée par l’ubérisation, le télétravail ou la semaine des 4 jours – exige de la flexibilité.

Le pari du volontariat et du dialogue social de terrain

Les Français qui supportent de moins en moins les discours politiciens sont fortement attachés à leurs libertés. Empêcher les salariés volontaires de travailler pour doubler (et pourquoi pas tripler ?) leur rémunération alors que le pouvoir d’achat reste leur préoccupation numéro 1 face à l’inflation, est une faute économique et politique. La solution réside dans la confiance accordée au dialogue social de terrain. Il convient de libérer la possibilité de travailler les jours fériés, et le dimanche, en se basant strictement sur le volontariat. Transformer certains jours fériés en journées de solidarité basées sur le volontariat rapporterait, selon le Sénat, près de 4,8 milliards d’euros pour le financement de notre modèle social.

Le sujet été instrumentalisé à des fins partisanes. Pourtant cette approche pragmatique permettrait aux salariés de « choisir de travailler » pour gagner beaucoup plus ou de s’arrêter via leur compteur de durée annuelle ; aux PME de maintenir leur service client, de créer de la richesse et de faire face à la concurrence agressive des plateformes en ligne. C’est-à-dire : respecter la réalité économique tout en préservant les symboles des conquêtes sociales.

En dehors des dates clés religieuses ou historiques qu’il faut sanctuariser (comme Noël, la Saint-Sylvestre, le 15 août et le 14 juillet, le 8 mai), la liberté de travailler doit primer. Il est grand temps de déverrouiller notre économie figée, de remettre de la cohérence dans notre droit du travail et de la souplesse dans nos entreprises pour libérer ceux qui ont l’envie d’avancer.

Bernard Cohen-Hadad

Bernard Cohen-Hadad est entrepreneur et président du Think Tank Étienne Marcel. Membre de la Société d’économie politique, il est aussi président de la commission du développement économique du Conseil économique, social et environnemental régional en Île-de-France. Il est également membre de la Chambre de commerce et d’industrie de la Région de Paris-Île-de-France. Auteur de L'Avenir appartient aux PME paru chez Dunod, Bernard Cohen-Hadad est l’auteur de nombreuses tribunes publiées dans les médias. Il a été membre de l’Observatoire de l’épargne réglementée, de l’Observatoire du financement des entreprises, de l’Observatoire des PME et ETI par le marché et du Comité consultatif du secteur financier (CCSF). Il participe actuellement à l’Euro Retail Payment Board (ERPB) auprès de la Banque centrale européenne, au Comité national des moyens de paiements (CNMP) et au Comité pour l’éducation financière (EDUCFI). Il est membre du Conseil scientifique de l’École supérieure des métiers du droit.

https://nouvellerevuepolitique.fr/reformer-nos-jours-feries-pour-liberer-le-travail-sanctuariser-le-14-juillet-pour-federer-la-nation/

 

C) - 14 Juillet 1789 : La Révolution française ou le suicide géopolitique du premier royaume d’Europe ? 

Le titre est volontairement provocateur. Il ne s’agit ni de nier l’immense portée politique et universelle de la Révolution française, ni de réduire 1789 à une catastrophe dont il aurait suffi de tourner la page. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, l’égalité civile, la souveraineté nationale et la destruction de l’ancien ordre social ont profondément transformé la France avant de bouleverser le monde. Mais l’historien et le géopolitologue doivent aussi regarder ce que le roman national préfère parfois laisser dans l’ombre : en 1789, la France n’est pas un pays insignifiant qui accède soudainement à l’Histoire. Elle est le royaume le plus peuplé et la première puissance continentale d’Europe, le centre culturel du « Siècle français », la rivale principale de la Grande-Bretagne et une puissance militaire et maritime redevenue redoutable après avoir contribué à arracher les colonies américaines à Londres. Quelques années plus tard, l’État est ruiné, le pays déchiré par la guerre civile et l’Europe coalisée contre lui. Napoléon accomplira ensuite le formidable sursaut militaire d’une puissance qui tentera de récupérer en vingt ans ce qu’elle avait commencé à perdre en 1789, avant Waterloo et l’avènement du Siècle britannique. Dès lors, une question iconoclaste mérite d’être posée à l’approche du 14 Juillet : la Révolution fut-elle, parallèlement à son extraordinaire héritage politique, l’un des plus grands désastres géopolitiques de l’histoire de France ?


1789 : la Révolution éclate au sommet de la puissance française

L’image d’une France de 1789 moribonde, condamnée à s’effondrer sous le poids d’un Ancien Régime totalement pétrifié, mérite d’être sérieusement nuancée. Le royaume traverse une crise financière et politique profonde, mais demeure une puissance considérable. Avec environ 28 millions d’habitants, la France est alors le pays le plus peuplé d’Europe occidentale et probablement le plus puissant réservoir humain du continent. Sa population, jeune et majoritairement rurale, constitue une formidable réserve de travail, de production et bientôt de soldats. Cette masse démographique donnera d’ailleurs aux armées révolutionnaires puis napoléoniennes une profondeur humaine que peu d’adversaires pourront égaler. La levée en masse et la conscription transformeront cette jeunesse nombreuse, souvent paysanne, habituée à une existence physiquement rude, en une machine militaire capable de terroriser l’Europe pendant plus de vingt ans.

La puissance française est également culturelle et diplomatique. Le français est la langue des cours, des élites et de la diplomatie européenne. Paris rayonne sur les arts et les idées. La monarchie de Louis XVI vient surtout de remporter contre sa vieille rivale britannique une victoire géopolitique majeure en soutenant l’indépendance des États-Unis. Rochambeau, La Fayette, de Grasse et les forces françaises ont contribué de manière décisive à la défaite anglaise. Après les humiliations de la guerre de Sept Ans, Versailles a pris sa revanche.

Mais cette victoire a coûté extrêmement cher. L’aide française aux insurgés américains a aggravé une dette publique déjà considérable, tandis que le système fiscal de l’Ancien Régime demeure incapable de répartir efficacement l’effort entre les ordres et les territoires. Les tentatives de réforme conduites successivement par Turgot, Necker, Calonne ou Brienne se heurtent aux intérêts établis, aux résistances des privilégiés et à une crise d’autorité croissante. À cela s’ajoutent les mauvaises récoltes de 1787 et 1788, les tensions sur le prix des grains, le chômage et le terrible hiver 1788-1789. La Révolution n’a donc pas une cause unique : elle naît de la rencontre explosive entre une crise financière de l’État, un blocage institutionnel, des transformations sociales profondes et une crise de subsistance qui frappe directement le peuple. 

Il faut ici éviter deux caricatures symétriques. La première consisterait à raconter 1789 comme l’irruption miraculeuse de la liberté dans un pays qui n’aurait été jusque-là que ténèbres et oppression. La seconde serait de réduire la Révolution à une conspiration ayant détruit un royaume parfaitement gouverné. La France de Louis XVI avait besoin de réformes profondes. Le paradoxe est précisément que le roi et plusieurs de ses ministres en avaient conscience, mais que le système politique ne parvint pas à les mener à bien avant que la crise ne l’emporte.

C’est peut-être là que s’effondre l’idée confortable d’un prétendu « sens de l’Histoire ».

Pour Roland Lombardi, géopolitologue, historien et directeur du Diplomate média : « Rien n’était écrit. L’Histoire n’avance pas sur des rails et il suffit parfois d’une décision, d’un homme ou d’une hésitation pour modifier le cours des siècles. Si Louis XVI avait été fait du même bois que son illustre aïeul Louis XIV, il aurait peut-être ordonné aux troupes positionnées autour de Paris de réprimer brutalement les premiers troubles. La Bastille n’aurait peut-être jamais été prise et la Révolution aurait pu emprunter un tout autre chemin, voire ne pas avoir lieu sous la forme que nous lui connaissons. Le roi hésita notamment devant la perspective de faire couler le sang français. L’Histoire, avec son ironie habituelle, verra finalement couler le sien, celui de ses proches et, surtout, celui de centaines de milliers de Français sur le territoire national puis sur tous les champs de bataille d’Europe ».

Cela ne signifie évidemment pas qu’une répression aurait réglé les causes profondes de la crise. Elle aurait pu les différer, les déplacer ou provoquer une explosion plus violente encore. Mais elle rappelle une vérité essentielle : la Révolution française n’était pas davantage inévitable que ne le sont les grands événements que les historiens reconstruisent après coup comme s’ils avaient toujours dû se produire.

De la Bastille au chaos : quand la première puissance continentale se déchire

La prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, possède une puissance symbolique qui dépasse depuis longtemps la réalité militaire de l’événement. Elle devient le symbole de la chute de l’arbitraire et de l’entrée du peuple dans l’Histoire. Cette mémoire appartient légitimement au patrimoine politique français.

Mais la géopolitique ne s’arrête pas aux symboles.

À partir de 1789, la France entre dans une période de déstabilisation intérieure d’une violence exceptionnelle. L’autorité monarchique se désagrège, une partie des élites émigre, l’Église est fracturée par la Constitution civile du clergé, l’économie est profondément perturbée et la monnaie révolutionnaire, l’assignat, finit par sombrer dans l’inflation. La radicalisation politique conduit à la chute de la monarchie, aux massacres de Septembre puis à la Terreur. À partir de 1793, la guerre de Vendée et les insurrections fédéralistes transforment une partie du territoire en champ de bataille intérieur.

La Terreur constitue à cet égard l’un des moments les plus sombres et les plus complexes de la Révolution. Dans une République assiégée de l’extérieur, menacée par les insurrections intérieures et travaillée par les luttes entre factions, le gouvernement révolutionnaire érige progressivement l’exception en système de gouvernement. Maximilien Robespierre en demeure la figure la plus célèbre, au point d’avoir presque fini par incarner à lui seul une mécanique qui le dépassait pourtant largement. Il serait historiquement simpliste d’en faire l’unique architecte d’une Terreur née de la guerre, de la peur, des rivalités politiques et d’institutions révolutionnaires collectives. Mais il en fut incontestablement l’un des principaux dirigeants et théoriciens, notamment lorsqu’il associa la vertu révolutionnaire à la nécessité de la terreur, conçue comme un instrument de salut public. La logique est redoutable : lorsque le pouvoir prétend incarner la vertu et désigne ses adversaires comme des ennemis du peuple, la violence politique peut rapidement ne plus connaître de limites.

La guillotine devient alors le symbole d’une Révolution qui finit par dévorer ses propres enfants. Girondins, hébertistes, dantonistes et bientôt Robespierre lui-même disparaissent successivement dans une épuration permanente où l’accusateur du jour peut devenir le condamné du lendemain. La chute de Robespierre le 9 Thermidor an II — 27 juillet 1794 — puis son exécution le lendemain illustrent jusqu’à la caricature cette mécanique révolutionnaire : celui qui avait contribué à faire de la Terreur un mode de gouvernement finit à son tour sur l’échafaud. Au-delà du bilan humain, toujours discuté selon les périmètres retenus, cette période révèle surtout l’ampleur de l’effondrement politique traversé par la première puissance continentale européenne.

L’ampleur du désastre humain donne la mesure de cette rupture. Les chiffres demeurent discutés et varient selon que l’on comptabilise les morts au combat, les exécutions, les massacres, les décès en détention ou ceux provoqués par les maladies dans les armées, mais un ordre de grandeur peut être avancé : entre 1789 et 1799, les violences politiques, la répression et les guerres civiles auraient causé en France autour de 200 000 à 300 000 morts, tandis que les guerres révolutionnaires engagées à partir de 1792 auraient coûté la vie à plusieurs centaines de milliers de soldats français – probablement autour de 350 000 à 450 000 sur l’ensemble de la décennie révolutionnaire, maladies comprises.

À elle seule, la guerre de Vendée aurait fait environ 170 000 morts parmi les habitants de la « Vendée militaire », et près de 200 000 victimes au total selon certaines estimations. La qualification de « génocide vendéen », défendue notamment par Reynald Secher, demeure toutefois vivement contestée par une partie importante de l’historiographie, Jean-Clément Martin parlant de crimes de guerre et de violences de masse sans reconnaître l’existence d’un génocide au sens historique et juridique du terme.

La persécution religieuse alourdit encore ce bilan : prêtres réfractaires, religieux et fidèles furent exécutés, massacrés, emprisonnés ou déportés ; 223 ecclésiastiques furent notamment tués lors des massacres de Septembre et plus de 500 prêtres moururent dans les seules conditions effroyables des pontons de Rochefort. Faute de catégorie statistique homogène, il n’existe cependant aucun chiffre scientifique consensuel permettant d’isoler l’ensemble des chrétiens morts spécifiquement en raison de leur foi.

Au total, en croisant les estimations disponibles tout en évitant les doubles comptes entre catégories parfois imbriquées, on peut raisonnablement retenir un ordre de grandeur de 600 000 à 750 000 morts français directement ou indirectement liés aux violences intérieures et aux guerres de la décennie révolutionnaire. Ce bilan demeure nécessairement approximatif, d’autant que certaines évaluations portent sur l’ensemble des guerres révolutionnaires jusqu’en 1802, mais il suffit à mesurer l’ampleur du choc démographique, militaire et politique subi par la France en l’espace de quelques années.

Quelques années seulement après avoir contribué à vaincre la Grande-Bretagne en Amérique, la France mobilisait désormais une part considérable de son énergie à poursuivre ses ennemis extérieurs, à combattre ses adversaires intérieurs et à éliminer ses propres révolutionnaires.

Dans le même temps, la France entre en guerre contre l’Europe. Il serait toutefois historiquement faux de présenter cette guerre comme une simple agression des monarchies étrangères contre une Révolution pacifique : le 20 avril 1792, c’est bien la France révolutionnaire qui déclare la guerre au « roi de Bohême et de Hongrie », c’est-à-dire à l’Autriche. Les responsabilités de l’embrasement sont multiples, entre peur de la contagion révolutionnaire chez les monarchies européennes, ambitions françaises, calculs des Girondins et volonté de certains acteurs de résoudre la crise intérieure par la guerre extérieure.

Pour Londres, le spectacle est d’abord observé avec un mélange de fascination, d’inquiétude et bientôt d’opportunisme. Voir la principale rivale continentale et maritime de la Grande-Bretagne s’enfoncer dans la crise ne pouvait évidemment pas constituer une mauvaise nouvelle stratégique. La France qui avait contribué quelques années auparavant à arracher l’Amérique à la Couronne britannique mobilisait désormais son énergie contre elle-même. Pour un rival, il existe des victoires que l’on remporte sans avoir à tirer le premier coup de canon.

Il faut cependant être rigoureux sur un point qui nourrit depuis deux siècles une abondante littérature : même si des historiens sérieux l’affirment, aucune preuve historique solide ne permet d’affirmer que Londres, la City ou la franc-maçonnerie anglaise auraient organisé ou financé la Révolution française de 1789 comme une opération clandestine destinée à détruire la monarchie française. Les théories du complot maçonnique ont été largement contestées par l’historiographie. La franc-maçonnerie a certes participé à la circulation des idées des Lumières et nombre d’acteurs de l’époque fréquentaient les loges, mais cela ne démontre nullement l’existence d’un centre de commandement britannique de la Révolution.

En revanche, lorsque la guerre franco-britannique commence en 1793, les opérations clandestines deviennent une réalité documentée. Londres développe des réseaux d’espionnage, finance des opérations contre la République et soutient différentes forces contre-révolutionnaires susceptibles d’affaiblir la France de l’intérieur. Autrement dit, la thèse d’une Angleterre ayant fabriqué 1789 n’est pas établie ; celle d’une Grande-Bretagne exploitant ensuite méthodiquement le chaos français relève, elle, de la logique la plus élémentaire des puissances et de pratiques historiques bien réelles.

Les Britanniques ne seraient d’ailleurs pas les derniers à agir ainsi. Les grandes puissances n’ont jamais eu pour habitude d’observer passivement les crises de leurs adversaires lorsqu’elles peuvent les exploiter. Londres excellera bientôt dans l’art de financer les coalitions continentales contre la France, laissant souvent les autres fournir les soldats pendant qu’elle mobilise sa flotte, son crédit et ses ressources financières. En 1805 encore, la diplomatie britannique contribue puissamment à la formation de la Troisième Coalition et engage des sommes considérables pour soutenir l’effort militaire de ses alliés.

La Révolution a ainsi produit un paradoxe extraordinaire. En détruisant une partie de l’ancien ordre, elle affaiblit d’abord profondément l’État français. Mais en libérant des forces sociales et nationales nouvelles, elle lui donne bientôt les moyens de mobiliser la population à une échelle inconnue sous la monarchie. La France perd son ancien équilibre, mais découvre la guerre de masse. C’est cette énergie nouvelle que Bonaparte saura bientôt capter.

Napoléon : le formidable sursaut d’une puissance qui tente de récupérer en vingt ans ce qu’elle avait commencé à perdre en 1789

La Révolution aurait pu conduire à l’effacement durable de la France. Elle produit finalement Napoléon.

Le jeune général corse, issu lui-même de cette Révolution, hérite d’un pays épuisé, mais aussi d’une armée aguerrie par des années de guerre, d’une administration profondément transformée et d’une mobilisation nationale, voire d’un certain fanatisme, que l’Ancien Régime n’aurait probablement jamais pu obtenir à une telle échelle. Il comprend mieux que quiconque comment transformer l’énergie révolutionnaire en puissance étatique.

Le Consulat puis l’Empire restaurent l’autorité, réorganisent l’administration, stabilisent les finances et donnent à la France des institutions dont certaines structurent encore le pays. Sur le champ de bataille, Napoléon transforme la puissance démographique française en instrument militaire. Les soldats de la Grande Armée ne sont pas tous des fanatiques révolutionnaires, loin de là, mais beaucoup appartiennent à une génération née dans la rupture de 1789, nourrie par la promotion au mérite, la gloire militaire et l’idée que l’ordre ancien ne reviendra jamais tout à fait.

Pour Roland Lombardi : « Napoléon représente ainsi le formidable sursaut, comme les fins d’Empire en produisent toujours dans l’Histoire. Napoléon est un sursaut militaire fulgurant et flamboyant d’une puissance qui ne veut pas mourir et qui tente de récupérer en vingt ans ce qu’elle avait commencé à perdre en 1789 ».

Et, pendant un temps, il y parvient.

À la paix d’Amiens en 1802, la France retrouve une position exceptionnelle. Talleyrand pourra écrire qu’elle jouissait alors d’une puissance, d’une gloire et d’une influence auxquelles « l’esprit le plus ambitieux » n’aurait rien pu souhaiter de plus. Quelques années plus tard, après Austerlitz, Iéna et Friedland, Napoléon domine l’Europe continentale. 

Mais cette domination contient sa propre contradiction. La France triomphe sur terre tandis que la Grande-Bretagne conserve la maîtrise des mers. Trafalgar ferme durablement la perspective d’une domination maritime française. Le Blocus continental échoue à étouffer Londres et contribue à épuiser l’Empire. L’Espagne devient une plaie ouverte, la campagne de Russie une catastrophe et les coalitions successives finissent par accomplir ce qu’aucune puissance n’aurait pu réaliser seule.

En 1815, Waterloo clôt moins une bataille qu’une époque.

Talleyrand, personnage insaisissable que l’Histoire française a souvent présenté comme l’archétype du traître, accomplit alors l’un des plus remarquables tours de force de notre histoire diplomatique. Au Congrès de Vienne, il exploite les rivalités entre les vainqueurs, invoque le principe de légitimité et parvient à réintroduire la France vaincue dans le concert des grandes puissances. Il ne « sauve » pas seul le pays d’un découpage qui aurait été formellement arrêté, mais il contribue puissamment à empêcher son déclassement définitif et à restaurer sa capacité d’action diplomatique. La France peut même conclure, en janvier 1815, une alliance secrète avec la Grande-Bretagne et l’Autriche contre les ambitions russo-prussiennes : quelques mois seulement après la chute de Napoléon, le vaincu était déjà redevenu un acteur du jeu européen.

Ce prodige diplomatique ne doit cependant pas masquer la rupture fondamentale. Et Roland Lombardi d’ajouter : « après Napoléon, rien ne sera véritablement comme avant. La France restera une grande puissance et connaîtra encore plusieurs sursauts remarquables. Napoléon III tentera de lui rendre une politique mondiale et une influence décisive en Europe avant le désastre de 1870. De Gaulle, un siècle plus tard, restaurera dans des circonstances presque miraculeuses le rang d’une France vaincue en 1940, lui donnera l’arme nucléaire et cherchera à préserver son indépendance entre les deux blocs. Mais la prépondérance est définitivement perdue ».

Le XIXᵉ siècle sera britannique. Londres domine les mers, la finance mondiale et bientôt une part considérable du commerce international. La révolution industrielle renforce encore cette avance, tandis que la France, malgré sa puissance, ne retrouvera jamais la position relative qui était la sienne au cœur du XVIIIᵉ siècle.

La Révolution a-t-elle affaibli la France ou inventé le monde moderne ?

Réduire la Révolution française à un suicide géopolitique serait pourtant aussi faux que d’en faire une pure épopée lumineuse.

Car si la France perd progressivement sa prépondérance, elle impose au monde une partie de ses idées.

La Révolution puis les armées napoléoniennes diffusent ou accélèrent l’égalité civile, l’abolition de nombreux privilèges, la rationalisation administrative et de nouvelles conceptions de la souveraineté. Le Code civil survivra aux victoires comme aux défaites. Dans plusieurs territoires européens, les transformations institutionnelles imposées ou inspirées par la France auront des effets durables. 

Mais cette révolution politique porte également en elle une force qui bouleversera les XIXᵉ et XXᵉ siècles : le nationalisme.

La souveraineté cesse progressivement d’appartenir seulement au monarque pour être attribuée à la nation. Les peuples commencent à se penser comme des acteurs politiques. Les conquêtes napoléoniennes exportent les principes révolutionnaires, mais provoquent également, par réaction, l’éveil de nationalismes allemand, espagnol, italien et d’autres encore. La nation moderne devient à la fois un principe d’émancipation et une formidable machine de mobilisation politique et militaire. 

De cette matrice sortiront les mouvements nationaux du XIXᵉ siècle, les unifications italienne et allemande, les révolutions de 1830 et de 1848, puis, sous des formes radicalisées, certaines des grandes confrontations du XXᵉ siècle. Il serait absurde d’attribuer les guerres mondiales à la seule Révolution française ; il serait tout aussi absurde de nier que 1789 a profondément transformé la manière dont les peuples européens pensent l’État, la nation, la citoyenneté et la guerre.

C’est peut-être là le paradoxe ultime.

La France révolutionnaire puis napoléonienne a perdu la bataille de la puissance, mais elle a en partie gagné celle des idées. La Grande-Bretagne dominera le XIXᵉ siècle matériel ; une grande partie du monde continuera pourtant à parler le langage politique né de la rupture française.

Le 14 Juillet mérite donc mieux que les légendes, qu’elles soient révolutionnaires ou contre-révolutionnaires. La prise de la Bastille ne fut ni le commencement miraculeux de la liberté humaine, ni la seule cause du déclin français. Elle fut le symbole d’un basculement beaucoup plus vaste, dont les conséquences échappèrent rapidement à ceux qui l’avaient provoqué.

En 1789, la France était le premier royaume d’Europe continentale. En 1815, elle sortait de vingt-six années de révolution et de guerre, vaincue mais encore debout grâce à sa puissance profonde et au génie de quelques hommes. Entre les deux, elle avait changé le monde, terrorisé l’Europe, perdu un roi, dévoré plusieurs régimes, fait surgir Napoléon et contribué, presque malgré elle, à ouvrir le siècle britannique.

Et Roland Lombardi de conclure : « les révolutions ont cette particularité : ceux qui les commencent savent rarement où elles finiront. Celle de 1789 donna au monde une partie de son vocabulaire politique moderne. Mais pour la France, le prix géopolitique fut immense. Après Napoléon, elle connaîtra encore des heures de grandeur et quelques sursauts exceptionnels mais malheureusement éphémères. Et au final, elle ne redeviendra jamais, la puissance qu’elle avait été avant que l’Histoire ne bascule, un certain 14 juillet 1789… »

Le Diplomate

https://lediplomate.media/histoire-14-juillet-1789-revolution-francaise-suicide-geopolitique-premier-royaume-europe/

 

 

 

 

juillet 07, 2026

Nouvelles de Chine ( juillet 2026)

Sommaire:

A) - Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde

B) -  La Chine face au modèle japonais : ralentissement ou crise accélérée ?

C) - L'illusion de la souveraineté.

 

 


A) - Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde

Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde Alors que les équilibres internationaux connaissent une recomposition accélérée, la Chine apparaît plus que jamais comme l’un des acteurs centraux du nouvel ordre mondial en gestation. Rivalité stratégique avec les États-Unis, rapprochement renforcé avec la Russie, guerre au Moyen-Orient, tensions commerciales, ambitions technologiques et expansion diplomatique dans le monde arabe, en Afrique et en Europe : Pékin avance désormais sur tous les fronts avec une stratégie de long terme assumée. Les récentes rencontres entre Xi Jinping et Donald Trump puis entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ont confirmé la volonté chinoise de peser directement sur les grands équilibres internationaux, dans un contexte marqué par l’affaiblissement relatif de l’Occident et la montée d’un monde plus multipolaire. Pour analyser la vision chinoise des grands bouleversements géopolitiques actuels, Le Diplomate Média a interrogé Shanhui Zhang 张善辉, journaliste chinoise, présentatrice et chroniqueuse à CGTN et CGTN Français, spécialiste des questions économiques et internationales, chroniqueuse régulière sur CNews et devenue au fil des années l’une des voix chinoises les plus connues et suivies dans les médias français. 

Propos recueillis par Roland Lombardi

Alors que les équilibres internationaux connaissent une recomposition accélérée, la Chine apparaît plus que jamais comme l’un des acteurs centraux du nouvel ordre mondial en gestation. Rivalité stratégique avec les États-Unis, rapprochement renforcé avec la Russie, guerre au Moyen-Orient, tensions commerciales, ambitions technologiques et expansion diplomatique dans le monde arabe, en Afrique et en Europe : Pékin avance désormais sur tous les fronts avec une stratégie de long terme assumée.

Les récentes rencontres entre Xi Jinping et Donald Trump puis entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ont confirmé la volonté chinoise de peser directement sur les grands équilibres internationaux, dans un contexte marqué par l’affaiblissement relatif de l’Occident et la montée d’un monde plus multipolaire.

Pour analyser la vision chinoise des grands bouleversements géopolitiques actuels, Le Diplomate Média a interrogé Shanhui Zhang, journaliste chinoise, présentatrice et chroniqueuse à CGTN et CGTN Français, spécialiste des questions économiques et internationales, chroniqueuse régulière sur CNews et devenue au fil des années l’une des voix chinoises les plus connues et suivies dans les médias français.


Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Depuis plusieurs années, la Chine semble considérer que le monde entre dans une phase de transformation historique profonde. Comment Pékin analyse-t-il aujourd’hui les bouleversements géopolitiques mondiaux actuels ?

Shanhui Zhang : Il faut partir du concept matriciel qui structure la pensée stratégique chinoise depuis 2017 : celui de « changements inédits depuis un siècle ». La Chine le décline en trois strates. Un changement du monde d’abord : dans l’Occident développé, montée des populismes, polarisation, perte de maîtrise sur les affaires globales ; en face, des émergents qui affirment leur autonomie. D’où la thèse centrale : le rapport de forces reste « Ouest fort, Est faible », mais la tendance de fond est celle d’un « Est qui monte, Ouest qui décline ». Entre 2001 et 2021, la part des pays développés dans le PIB mondial est passée de près de 79 % à 59 %, celle des émergents de 21 % à 41 %, ces derniers assurant désormais l’essentiel de la croissance mondiale. Un changement d’époque ensuite. La mondialisation a tissé une interdépendance sans précédent, mais accumulé ses effets pervers : fragmentation, fossé Nord-Sud, et ces « quatre déficits » de paix, de développement, de sécurité et de gouvernance, sur fond d’une course technologique où l’Occident mobilise l’arme des contrôles, sur les semi-conducteurs notamment, pour préserver sa domination. Un changement historique enfin, plus idéologique : la Chine assume l’idée que son modèle de développement offre « une option nouvelle aux nations qui veulent se développer tout en préservant leur indépendance ». De ces trois changements superposés, Beijing tire une conviction : le monde est de nouveau à la croisée des chemins, et la Chine revendique avoir choisi le camp du rééquilibrage plutôt que de la rupture.

La séquence de ces derniers mois en offre une illustration : en l’espace de six mois, les dirigeants de quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité se sont succédé à Beijing. Emmanuel Macron en décembre, Keir Starmer en janvier, Donald Trump en mai, Vladimir Poutine quelques jours plus tard. Aucune autre capitale au monde ne pourrait aujourd’hui jouer ce rôle de carrefour diplomatique. Pour la Chine, c’est la confirmation empirique de la multipolarité.

Mais il faut bien comprendre la nuance : la lecture chinoise ne célèbre pas le chaos. La guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement — tout cela, la Chine le vit comme du désordre. Sa thèse est plutôt celle d’une recomposition : l’ordre ne s’effondre pas, il se rééquilibre — et il faut respecter l’ordre international établi après 1945. Et la Chine entend peser sur cette recomposition de l’intérieur des institutions, non en les renversant.

La récente rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping a été suivie avec énormément d’attention à travers le monde. Quel message principal la Chine souhaitait-elle envoyer aux États-Unis et à la communauté internationale à travers ce sommet ?

Le message tenait en un souhait, formulée par Xi dès l’ouverture des entretiens du 14 mai : les deux pays peuvent-ils échapper au « piège de Thucydide » et inaugurer un nouveau paradigme de relations entre grandes puissances ? La Chine a présenté cette question comme relevant à la fois de l’histoire, du monde et des peuples : une manière d’élever le sommet au-dessus du marchandage commercial et de signifier que la Chine se place, d’emblée, sur le pied de l’égalité stratégique.

Le cœur du message, c’est la formule retenue comme nouvelle définition de la relation : une « stabilité stratégique constructive ». Et il faut en lire les quatre couches, car la Chine les a explicitées. Une stabilité positive, axée d’abord sur la coopération ; une stabilité saine, où la compétition reste mesurée ; une stabilité normale, où les divergences demeurent gérables ; une stabilité durable, porteuse d’une paix prévisible. La Chine a insisté sur un point : c’est un engagement à « marcher l’un vers l’autre ». Autrement dit, un cadre qui devra se vérifier dans les actes. L’horizon fixé — les trois prochaines années, voire au-delà — trahit la véritable intention : verrouiller un mode d’emploi de la relation qui survive aux aléas politiques de Washington.

Sur le fond, deux signaux complémentaires. D’abord, l’économie : Beijing a martelé que la nature de la relation commerciale est le bénéfice mutuel, que la consultation d’égal à égal est la seule voie face aux frictions, et que « la porte de la Chine ne fera que s’ouvrir davantage ». C’est un appel direct aux entreprises américaines, dont une délégation de premier plan accompagnait Trump. Ensuite, la ligne rouge : Taiwan, présenté comme la question la plus importante de la relation. Le raisonnement chinois est explicite : bien gérée, elle préserve la stabilité d’ensemble ; mal gérée, elle précipite les deux pays vers la collision. Beijing a demandé aux États-Unis d’agir « avec la plus extrême prudence ».

À la communauté internationale, enfin, le message est celui de la responsabilité partagée : les deux premières puissances mondiales s’engagent à injecter de la stabilité dans un monde déréglé, d’où l’accord pour réussir ensemble les sommets de l’APEC et du G20 cette année. En clair : la Chine ne cherche pas l’affrontement, entend gérer la rivalité de façon prévisible, mais ne transigera pas sur ce qu’elle tient pour ses intérêts vitaux.

Les relations entre Pékin et Washington demeurent marquées par une forte rivalité stratégique, technologique et commerciale. Selon vous, la Chine considère-t-elle aujourd’hui les États-Unis de Donald Trump comme un adversaire systémique durable ou comme un partenaire avec lequel un nouvel équilibre reste possible ?

Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre — et c’est justement là que réside la subtilité de la position chinoise. La Chine refuse le cadre de l’« adversaire systémique », qu’il perçoit comme une construction occidentale auto-réalisatrice : à force de désigner l’autre comme ennemi structurel, on finit par le devenir. La Chine lui préfère le vocabulaire de la « coexistence » et de la compétition maîtrisée.

Cela ne relève pas de la naïveté. Sur les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les contrôles à l’exportation, la Chine sait que la rivalité est durable et n’entretient aucune illusion de réconciliation. La compétition stratégique est un fait de long terme. Et la réponse chinoise à ce défi tient en un mot : l’autonomie, stratégique et technologique. Face à l’arme des contrôles à l’exportation, la Chine a fait de l’autosuffisance et de la sécurité des chaînes d’approvisionnement un impératif national : monter en gamme dans les semi-conducteurs et réduire sa dépendance aux technologies américaines. La logique chinoise me paraît être la suivante : plus la relation est incertaine, plus il faut être maître de ses propres capacités, car c’est cette autonomie, et non la bonne volonté de Washington, qui garantit la marge de manœuvre.  Mais la Chine fait une distinction entre rivalité durable et inimitié inévitable. Et le Trump transactionnel lui offre paradoxalement une prise : un président qui préfère les deals à l’idéologie est, pour la Chine, un interlocuteur avec lequel on peut négocier des équilibres concrets. En somme : rivalité assumée, mais un nouvel équilibre reste non seulement possible, il constitue même l’objectif.

Dans le même temps, le rapprochement entre Xi Jinping et Vladimir Poutine semble se renforcer. La Chine voit-elle la Russie avant tout comme un allié stratégique face à l’Occident ou plutôt comme un partenaire circonstanciel dans un monde devenu multipolaire ?

La formule chinoise officielle mérite qu’on la lise à la lettre : « partenariat sans limites », mais non-alliance, non-confrontation, ne visant aucune tierce partie. Ces trois négations sont essentielles. Lors de la visite d’État de Poutine, le 20 mai, sa vingt-cinquième en Chine, à l’occasion du trentième anniversaire du partenariat stratégique et du vingt-cinquième du Traité de bon voisinage, les deux dirigeants ont réaffirmé qu’il ne s’agissait pas d’un bloc militaire.

La relation dépasse donc de loin le simple partenariat de circonstance. Elle repose sur des fondations profondes : une frontière commune d’environ 4 300 kilomètres qui interdit toute hostilité durable, une opposition partagée à ce que Beijing et Moscou nomment l’« hégémonisme », une complémentarité énergétique et technologique réelle. C’est ce que Xi appelle un « nouveau type de relation entre grandes puissances ».

Mais réduire cette relation à la géopolitique serait passer à côté de l’une de ses dimensions les plus investies par la Chine : le lien entre les peuples. La Chine sait qu’un partenariat purement transactionnel demeure fragile ; elle cherche donc à lui donner des racines sociales et culturelles. Les deux capitales viennent précisément d’ouvrir, à l’occasion de la visite de Poutine, une « Année de l’éducation Chine-Russie », dans le prolongement des Années croisées de la culture, du tourisme, du sport et des médias qui rythment la relation depuis plus d’une décennie. Concrètement : multiplication des partenariats universitaires et des doubles diplômes, essor de l’apprentissage du russe en Chine et du chinois en Russie, coopération scientifique, échanges de jeunes, festivals de cinéma, tourisme croisé en forte hausse. La Chine y voit un investissement de long terme : former une génération qui se connaît et se comprend. C’est la traduction, au niveau des sociétés, de ce que les dirigeants nomment une « amitié transmise de génération en génération ». Et ce socle humain est précisément ce qui distingue un partenariat durable d’une simple convergence d’intérêts.

L’Inde apparaît désormais comme l’autre grande puissance émergente du XXIe siècle, à la fois partenaire économique, rival régional et acteur stratégique autonome. Comment la Chine perçoit-elle aujourd’hui la montée en puissance indienne et la relation parfois concurrentielle entre Pékin et New Delhi ?

La Chine voit en l’Inde ce qu’elle est : une civilisation-État, un géant démographique, un pôle du Sud global — et un partenaire ancien, avec qui elle a noué des liens dès 1950 et avec qui elle a cofondé les Cinq Principes de la coexistence pacifique : respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, non-agression, non-ingérence dans les affaires intérieures, égalité et bénéfice mutuel, et coexistence pacifique. Les deux pays ont célébré en 2025 le 75ᵉ anniversaire de ces relations.

Le dégel amorcé à Kazan en 2024 s’est consolidé à Tianjin en 2025, où Modi s’est rendu pour le sommet de l’OCS — sa première visite en Chine depuis sept ans. Reprise des navettes ministérielles, des vols directs, du pèlerinage au mont Kailash : c’est l’approche « à double voie », gérer la frontière d’un côté, faire avancer l’économie de l’autre.

L’accélérateur porte un nom : l’imprévisibilité de Washington. Face au choc tarifaire américain, New Delhi a rouvert la porte à Beijing comme couverture — l’ancien ambassadeur indien Vijay Gokhale y voit un « contrepoids au désordre trumpien », source de capitaux, de technologies et de coopération climatique. La Chine a répondu par un optimisme prudent. Mais c’est un calcul, non un revirement dans le même mouvement, l’Inde a signé fin janvier un accord de libre : échange avec l’Union européenne, puis désamorcé son contentieux tarifaire avec les États-Unis. Elle diversifie ses appuis, en puissance qui refuse tout alignement.

À Tianjin, Xi a invoqué les Cinq Principes de la coexistence pacifique, ainsi que l’appartenance commune au Sud global — une façon de rappeler que la Chine et l’Inde, comme le suggère la formule diplomatique de la « danse du dragon et de l’éléphant », ont tout à gagner à évoluer côte à côte sans se marcher sur les pieds.

Concernant la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis, Pékin a adopté une posture particulièrement prudente mais active diplomatiquement. Quelle est aujourd’hui la position réelle de la Chine sur ce conflit et quels sont ses intérêts stratégiques au Moyen-Orient, notamment au regard de sa forte dépendance aux approvisionnements énergétiques transitant par le détroit d’Ormuz ? La sécurisation des hydrocarbures est-elle devenue l’une des principales préoccupations géopolitiques chinoises ?

La position chinoise a été constante depuis le déclenchement des frappes américano-israéliennes du 28 février. La Chine les a condamnées comme une violation de la souveraineté iranienne et du droit international, a appelé sans relâche à la désescalade. Fin mars, Beijing a coparrainé avec Islamabad une initiative de paix en cinq points, avant de bloquer début avril, avec Moscou, le projet de résolution sur Ormuz. Ces prises de position s’inscrivent dans une même logique : la Chine ne soutient ni l’escalade ni les sanctions unilatérales, et privilégie une solution politique négociée entre les parties régionales — y compris sur le dossier nucléaire iranien et la sécurité des voies maritimes.

Il faut souligner ici un geste diplomatique chinois. Le 17 juin, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi s’est entretenu par téléphone avec son homologue iranien Abbas Araghchi ; le 22, à New Delhi, il recevait le numéro deux du Conseil suprême de sécurité nationale iranien. La Chine a salué la conclusion du mémorandum d’entente de première phase entre l’Iran et les États-Unis, et l’ouverture — avec l’appui du Pakistan et du Qatar — des consultations censées le prolonger. Le message est limpide : ni la force ni les rapports de puissance ne règlent quoi que ce soit ; le dialogue et la négociation, voilà la voie juste.

Rappelons ce que contient ce mémorandum : quatorze points, dont les principaux sont l’arrêt immédiat et permanent des hostilités, le renoncement à l’usage ou à la menace de la force, le respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, et la non-ingérence dans les affaires intérieures. Pour la Chine, ces principes sont conformes à la Charte des Nations unies, et il y voit surtout un moyen de consolider un cessez-le-feu encore fragile. Dans ce dossier, la Chine se présente en puissance d’équilibre et en partenaire stratégique global de l’Iran. La ligne de Wang Yi est constante : la Chine soutient les revendications légitimes et fondées de l’Iran, son droit à défendre sa souveraineté et sa sécurité, ainsi que les efforts de médiation du Pakistan et de la communauté internationale et n’a cessé, à sa manière, d’œuvrer pour faire taire les armes. On retrouve là des méthodes semblables à celles du rapprochement saoudo-iranien qu’elle avait parrainé en 2023. Reste la vraie question : ce texte sera-t-il appliqué ? Sa mise en œuvre dépendra des États-Unis et de l’Iran.

La Chine développe depuis plusieurs années une présence économique et diplomatique croissante dans le monde arabe et en Afrique. Quels sont selon vous les objectifs de long terme de Pékin dans ces régions devenues essentielles pour les nouvelles routes de la soie et l’influence chinoise ?

La Chine considère le Sud global, et particulièrement l’Afrique et le monde arabe, comme l’avenir démographique et développemental de la planète, et surtout comme le terrain où la multipolarité se construit concrètement. L’initiative « la Ceinture et la Route » en est la colonne vertébrale, désormais complétée par les quatre grandes initiatives de Xi Jinping : développement, sécurité, civilisation et gouvernance mondiale.

Les objectifs sont clairs et, à mon sens, il faut avoir l’honnêteté de les nommer. Premièrement, bâtir des coalitions diplomatiques. Dans un monde turbulent cette diplomatie de terrain pèse plus que jamais dans le dialogue et le règlement des différends. Ensuite, proposer un modèle de coexistence : celui du « développement d’abord », de la non-ingérence et du partenariat sans conditionnalités politiques, en contrepoint de l’approche occidentale.

Je connais l’objection : le récit du « piège de la dette ». Il faut le prendre au sérieux ; la réalité le nuance pourtant fortement. La part chinoise de la dette africaine reste minoritaire face aux créanciers multilatéraux et privés occidentaux, et la demande d’infrastructures, elle, demeure immense. Les prêts chinois, consentis à des conditions avantageuses, ont précisément accompagné l’industrialisation du continent.

Le fait le plus significatif est d’ailleurs passé relativement inaperçu en Europe : depuis mai, la Chine applique un droit de douane zéro à l’ensemble des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques, une ouverture sans précédent du marché chinois aux produits africains. Surtout, la coopération sino-africaine change de nature. Hier, la relation relevait largement du flux à sens unique : des entreprises chinoises qui s’implantaient pour commercer et écouler des produits finis. Aujourd’hui, l’enjeu est de produire en Afrique, c’est-à-dire nouer de véritables partenariats avec les entreprises locales, localiser la fabrication dans la santé, l’agriculture, l’industrie, mais aussi les télécommunications et les nouvelles technologies, et y transférer des technologies avancées applicables. Des circuits de vente, on passe aux chaînes de valeur partagées : le bénéfice n’est plus seulement commercial, il devient industriel. Et l’indicateur décisif, c’est l’emploi créé pour la jeunesse africaine ; c’est là que le « gagnant-gagnant » cesse d’être un slogan.

Pour l’Afrique francophone en particulier, un public qui m’est cher, l’offre chinoise résonne précisément parce qu’elle ne charrie pas d’héritage colonial. Le message émis par la Chine est celui du partenariat entre égaux et de la « communauté de destin ». On peut le discuter ; on ne peut pas l’ignorer.

Les relations entre la Chine et l’Europe semblent de plus en plus ambiguës, notamment avec la France, partagée entre coopération économique, dépendances stratégiques et inquiétudes géopolitiques. Comment Pékin perçoit-il aujourd’hui la France et l’Union européenne ?

À mes yeux, la Chine perçoit l’Europe comme un pôle à part entière du monde multipolaire et surtout comme un pôle qu’il souhaite maintenir autonome de Washington. La France y occupe une place singulière, en raison de sa tradition gaullienne d’indépendance stratégique, que Macron a reformulée en « souveraineté européenne ». 

La formule chinoise, que Xi a redite à Macron à l’orée d’un nouveau cycle de soixante ans des relations franco-chinoises, résume la posture : l’interdépendance n’est pas un risque, la convergence des intérêts n’est pas une menace. En creux, c’est une réponse directe au « de-risking » bruxellois.

Car l’ambiguïté, vous avez raison, est réelle, et Beijing ne se la cache pas. Les tarifs sur les véhicules électriques, le contentieux des terres rares, les exclusions au nom de la cybersécurité qui visent les onduleurs photovoltaïques chinois, la pression de Macron sur le déséquilibre commercial : autant de points de friction. Mais l’analyse chinoise est que l’Europe est profondément divisée, tiraillée entre l’accès au marché chinois et l’alignement transatlantique, et que Washington lui-même — par ses coups de force, du Groenland aux tarifs — fragilise cet alignement. La stratégie de Beijing, à mon sens, est donc patiente et constante : offrir marché et investissements, se poser en multilatéraliste face à un partenaire américain erratique, et courtiser la France comme la puissance-pivot la plus susceptible de plaider l’autonomie. Plutôt que de chercher à éviter la Chine, l’Europe aurait intérêt à réfléchir à la manière de tirer parti de son marché de 1,4 milliard de consommateurs et de grandir avec elle. Ces frictions, aussi réelles soient-elles, ne sauraient condamner cinquante ans d’une relation qui demeure un partenariat stratégique global.

Enfin, beaucoup d’Occidentaux considèrent désormais que la Chine ambitionne de devenir (ou sera) la première puissance mondiale au XXIe siècle. Pékin cherche-t-il réellement à remodeler l’ordre international ou souhaite-t-il avant tout imposer un monde plus équilibré et multipolaire ?

Permettez-moi de commencer par un fait historique, et non une simple conviction : à la différence de toutes les puissances qui se sont hissées au sommet par la conquête, la Chine n’a ni histoire d’expansion coloniale, ni guerres de conquête à son actif. Même au XVe siècle, quand la flotte de Zheng He, la plus puissante du monde, sillonnait l’océan Indien jusqu’aux côtes africaines, elle n’a établi ni colonie, ni comptoir armé, ni traite. Quelle puissance occidentale peut en dire autant ? De la Route de la soie à aujourd’hui, la Chine s’est toujours pensée à travers le commerce et la connexion, et la paix figure au cœur de son héritage civilisationnel le plus profond.

La question mérite ensuite d’être retournée : qui, au juste, cherche à « remodeler » l’ordre international ? Ce n’est pas la Chine qui s’est retirée de l’Accord de Paris, de l’UNESCO ou du Conseil des droits de l’homme ; ce n’est pas elle qui a paralysé l’Organe d’appel de l’OMC, ni imposé des tarifs unilatéraux à ses propres alliés. La Chine est membre permanent du Conseil de sécurité, principal vainqueur de la guerre mondiale antifasciste, défenseur constant du système onusien : elle est aujourd’hui, paradoxalement, l’un des piliers les plus stables de l’ordre issu de 1945 que l’Occident dit vouloir protéger. Ce qu’elle demande, Xi Jinping le formule invariablement : un ordre « plus juste et plus raisonnable », davantage de voix pour le Sud global, une réforme du FMI et de la Banque mondiale, une gouvernance mondiale démocratisée. Est-il illégitime que des institutions dessinées en 1944, quand la majorité de l’humanité vivait sous tutelle coloniale, reflètent enfin le monde réel ?

Je connais l’inquiétude occidentale : le soupçon que « réforme » cache un ordre sinocentré. Mais interrogeons ce soupçon lui-même. Il projette sur la Chine la logique des puissances occidentales, celle du « piège de Thucydide » où toute puissance montante reproduirait nécessairement l’hégémonie de la précédente.

C’est précisément ce déterminisme que la Chine récuse. Elle n’a pas de bases militaires encerclant l’Amérique ;elle n’exporte pas son modèle politique ; elle ne conditionne ni ses prêts ni ses partenariats à des réformes institutionnelles. Son bilan, sur quarante ans d’ascension, est celui d’une puissance qui n’a mené aucune guerre. Le monde multipolaire n’est pas seulement le slogan de la Chine : c’en est le projet, et l’histoire dira qu’il fut aussi celui de la majorité de l’humanité.

Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.

Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.

Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.

Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).


 


 

B) -  La Chine face au modèle japonais : ralentissement ou crise accélérée ?

Alors qu’une énième révolution de palais se déroule à Pékin, touchant à la fois l’armée populaire de Chine et l’autorité de Xi Jinping et que Donald Trump initie un jeu de go diplomatique, il est peut-être opportun de s’interroger sur l’avenir de la Chine. Rejetant toute idée de conflit, qui pourrait prendre une direction que les pires va-t’en guerre ne semblent pas imaginer, il convient d’initier un regard géopolitique décentré. Et si le Japon des années 1980 s’avérait une référence historique pour comprendre l’Asie : croissance spectaculaire portée par l’industrie, bulle financière et immobilière, vieillissement démographique croissant, et exposition aux tensions commerciales avec les États-Unis ? Pour la Chine post-2000, cette trajectoire présente des similitudes frappantes avec sa situation présente, avec une croissance rapide, un rôle central dans les chaînes globales de production. Évidemment, la Chine présente aussi de profondes différences, tant un État fortement impliqué dans l’économie, qu’une population plus nombreuse, et surtout un contexte géopolitique bien plus chargé. Dans ce nouveau paysage, où la peur américaine du déclassement économique et stratégique se manifeste jusque dans des interventions directes (Venezuela) et des ambitions territoriales (Groenland), la Chine risque-t-elle un atterrissage calme à la « japonaise » ou une crise accélérée par des facteurs externes ?

Le modèle japonais des années 1980 : croissance puis stagnation

À la fin des années 1980, l’économie japonaise tournait à plein régime, présentant une croissance régulière, des innovations majeures, des secteurs exportateurs dominants. Mais cette réussite masquait des fragilités profondes, tenant à un marché immobilier surévalué alimentant une bulle, un endettement élevé des banques et des entreprises, et un vieillissement rapide de la population. Lorsque cette bulle immobilière éclata au début des années 1990, l’économie n’implosa pas soudainement, mais entra dans une longue période de stagnation et de faible croissance. Les Japonais appellent cette époque la « décennie perdue ».

L’histoire montre également le rôle d’une peur américaine face à la montée japonaise, qui n’est pas sans se rapprocher de celle qui agite le président Trump à propos de la Chine.  À l’époque, les États-Unis exercèrent une pression sur le yen, notamment au moyen des accords du Plaza (22 septembre 1985), où les quatre premières économies mondiales (États-Unis, Allemagne fédérale, Royaume-Uni et France) obligèrent la cinquième, le Japon, à réévaluer sa monnaie. L’appréciation du yen ralentit les exportations et aggrava les tensions sur les marchés financiers et immobiliers, contribuant à transformer un ralentissement progressif en stagnation prolongée. Même dans ce contexte, le Japon ne connut pas d’effondrement brutal, mais un atterrissage prolongé, résultant de la combinaison de facteurs internes et de pressions externes.

La Chine post-2000 : similitudes et singularités

Depuis les années 2000, la Chine a connu une pareille transformation fulgurante, reposant sur une urbanisation massive, une explosion des exportations et des investissements publics colossaux dans les infrastructures. Cette croissance s’appuya sur une accumulation de capital élevée, une intégration profonde dans l’économie mondiale et un rôle clé dans les chaînes de valeur globales.  Mais ces succès masquaient des vulnérabilités analogues à celles du Japon des années 1980 : dette élevée, bulle immobilière persistante et vieillissement démographique accéléré, aggravé par la politique de l’enfant unique. Ces facteurs structuraux posent la question d’un ralentissement durable de la croissance dans les années 2030. Cependant, la Chine n’est pas un Japon en miniature. Elle reste un acteur mondial majeur et tente aujourd’hui de rééquilibrer son économie vers la consommation interne et l’innovation.

La peur américaine comme catalyseur externe : Japon, Chine et le spectre des années 1930

Toutefois, un autre élément remontant des années 1980 peut avoir un effet correcteur. En effet, la peur américaine face à une puissance montante peut avoir des effets à la fois économiques et militaires. Dans les années 1930, les États-Unis redoutaient le Japon, dont la montée industrielle et militaire menaçait leur position stratégique dans le Pacifique.  Longtemps contenue dans le domaine économique et diplomatique, cette peur s’est finalement traduite par une entrée en guerre après l’attaque préventive japonaise de Pearl Harbor. Cette crainte prolongée d’être dépassé peut pousser une puissance à des décisions extrêmes et préventives.  Et les États-Unis n’ont plus jamais laissé l’initiative à la puissance montante.  Depuis, cette peur américaine se traduit par des actions ciblées pour préserver un avantage stratégique, qu’il soit économique, technologique ou militaire.

Aujourd’hui, cette dynamique est en train de se remettre en place. La peur américaine d’un déclassement économique, technologique et militaire se manifeste par des restrictions sur les semiconducteurs, l’intelligence artificielle et les télécommunications, ainsi que par des interventions géopolitiques visant à limiter l’accès de Pékin aux ressources stratégiques, comme le pétrole du Venezuela ou les routes et minerais du Groenland.  Comme dans les années 1930, Washington cherche aussi à gérer ses priorités. Les accommodements avec la Russie sous l’administration Trump visent à réduire les tensions sur le front européen, permettant aux États-Unis de concentrer leur attention sur l’Indo-Pacifique et la Chine. Cette approche crée des frictions avec l’Europe, reléguée au second plan face à l’urgence perçue de contenir Pékin.

Ces exemples montrent combien la peur américaine n’est pas purement rhétorique. Au contraire, elle agit comme un catalyseur externe, capable d’amplifier les déséquilibres internes d’une puissance émergente et de transformer un simple ralentissement économique en crise ponctuelle ou prolongée. La comparaison avec le Japon, et la réédition partielle de la peur américaine des années 1930 comme 1980, suggèrent que la Chine pourrait être l’objet d’une vigilance extrême, voire d’actions préventives, si les États-Unis perçoivent un risque irréversible pour leur supériorité. Dans ce contexte, la montée de Pékin ne dépend pas seulement de ses déséquilibres internes, mais aussi de la manière dont un acteur dominant réagit à cette ascension.

Projection prospective : scénario chinois 2030-2050

Dans un développement géopolitique, on peut être tenté de s’interroger sur l’avenir. Démarche qui peut paraître étrange, sinon périlleuse, pour un historien, mais des économistes ne se piquent-ils pas déjà de réviser l’histoire ?  À l’horizon 2030, c’est-à-dire demain, la Chine devrait entrer dans une phase de ralentissement modéré. Il s’agit d’une conséquence de cette croissance actuelle qui reste positive, mais qui ne peut plus soutenir les niveaux spectaculaires des deux dernières décennies. Le marché immobilier, longtemps moteur de l’investissement, commence à corriger ses excès, et les entreprises fortement endettées doivent ajuster leurs bilans. Cette période voit également un renforcement des tensions sociales vingtenaires, liées au vieillissement démographique et à l’augmentation des inégalités, qui pèsent de plus en plus sur la consommation intérieure.

Entre 2035 et 2040, cette situation devrait s’intensifier : des crises ponctuelles apparaitront, marquées par des corrections plus profondes dans le secteur immobilier, des difficultés financières dans certaines entreprises publiques et privées, et des turbulences sur le marché bancaire. Les pressions extérieures s’accentueront, aux moyens de sanctions technologiques, d’une concurrence accrue pour les ressources critiques, et de stratégies américaines visant à limiter l’accès de la Chine aux flux du commerce mondial.  À terme, ces chocs externes aggraveront les déséquilibres internes et pourraient provoquer des ralentissements brutaux dans certaines régions ou secteurs chinois, transformant un simple ralentissement en crises cycliques et localisées.

De 2040 à 2045, la Chine pourrait connaître une stagnation prolongée, caractérisée par une croissance structurellement faible, une consommation intérieure atone et un marché du travail sous pression. Le vieillissement de la population sera alors le facteur central, réduisant la dynamique économique et accentuant les tensions sociales. C’est une phase où le pays se rapproche de ce que le Japon a vécu lors de sa « décennie perdue », mais avec des variables externes beaucoup plus fortes et potentiellement déstabilisantes.

Enfin, entre 2045 et 2050, la Chine pourrait amorcer des ajustements institutionnels et économiques. Une réforme du système financier permettra de stabiliser le marché immobilier et de renforcer les mécanismes de redistribution sociale. Cette phase pourrait permettre une stabilisation lente, offrant un potentiel de redressement partiel et une sortie progressive de la stagnation.

Cette projection illustre la complexité de l’atterrissage chinois. Il ne s’agit pas seulement d’un ralentissement économique classique à la japonaise. La trajectoire présente porte des facteurs internes et des pressions géopolitiques qui peuvent interagir pour créer des crises ponctuelles et prolonger une stagnation avant que des réformes institutionnelles ne tentent de stabiliser la situation.

L’analogie avec le Japon des années 1980 et, plus en amont, avec les peurs américaines des années 1930 éclaire utilement la situation chinoise actuelle sans pour autant en fixer l’issue. Elle montre que la peur américaine du déclassement n’est ni nouvelle ni exceptionnelle : elle constitue une constante de l’histoire des relations internationales, activée à chaque fois qu’une puissance montante semble menacer un ordre établi. Cette peur a parfois conduit à des stratégies de pression économique, parfois à des accommodements tactiques, et plus rarement à des confrontations ouvertes.

Dans le cas chinois, cette peur agit aujourd’hui comme une variable d’environnement, non comme un déterminisme. Les restrictions technologiques, les manœuvres autour des ressources énergétiques ou des routes stratégiques, et le recentrage américain vers l’Indo-Pacifique peuvent freiner, détourner ou renchérir la trajectoire de développement chinoise. Mais elles ne suffisent pas à en expliquer la dynamique profonde. Les facteurs internes démographie, dette, immobilier, transformation du modèle productif, capacité de l’État à réformer demeurent centraux et pourraient, selon les choix opérés à Pékin, conduire soit à une stagnation prolongée, soit à une adaptation progressive.

L’histoire invite également à la prudence dans les parallèles guerriers. Si les années 1930 rappellent que la peur peut déboucher sur des ruptures majeures, elles montrent aussi que ces ruptures ne sont jamais mécaniques. Aujourd’hui, l’interdépendance économique, la dissuasion nucléaire et la fragmentation du système international rendent une répétition pure et simple de Pearl Harbor improbable, sans l’exclure totalement. Le risque réside moins dans une guerre inévitable que dans une accumulation de malentendus stratégiques, de gestes coercitifs et de calculs erronés.

Dans ce contexte, les tentatives américaines d’accommodement avec la Russie (au prix de tensions avec l’Europe) apparaissent comme l’un des premiers ajustements possibles d’une puissance cherchant à hiérarchiser ses priorités. Elles ne préjugent pas d’un affrontement direct, mais traduisent une incertitude croissante quant à la configuration future de l’ordre mondial.

En définitive, l’avenir de la Chine ne se jouera ni uniquement à Washington, ni exclusivement à Pékin, mais dans l’interaction mouvante entre peurs, perceptions et capacités réelles. La peur américaine peut accélérer, contraindre ou détourner la trajectoire chinoise ; elle ne peut la déterminer entièrement. C’est dans cette zone grise, entre adaptation, ralentissement et recomposition stratégique, que se dessineront, demain comme aujourd’hui, les équilibres du XXIᵉ siècle à venir.

Gérald Arboit

https://nouvellerevuepolitique.fr/gerald-arboit-la-chine-face-au-modele-japonais-ralentissement-ou-crise-acceleree/



 

 C) - L'illusion de la souveraineté.

Il existe une tentation aussi vieille que les nations elles-mêmes : celle de ne rien devoir à personne, de fermer ses frontières pour créer un territoire autosuffisant, à l’abri des alliances changeantes et du chantage des fournisseurs. Cette tentation a ressurgi avec force depuis la pandémie de 2020 et la guerre en Ukraine, suivies de la fermeture du détroit d’Ormuz. 

 Les États-Unis ont conclu que leur souveraineté civile et militaire reposait sur des composants fabriqués à Taïwan. La Chine, de son côté, sait qu’elle dépend des semi-conducteurs de Taïwan et de la Corée du Sud, du soja du Brésil et des États-Unis, ainsi que du gaz naturel liquéfié provenant d’Australie, du Qatar et des États-Unis. Les Européens ont pris conscience de leur dépendance envers la Chine pour leurs panneaux solaires et leurs batteries de voitures électriques ; envers les États-Unis pour leurs armements, leurs systèmes financiers, leurs réseaux de communication et les logiciels faisant fonctionner leurs hôpitaux ; envers quelques mines africaines et russes pour le combustible alimentant leurs centrales nucléaires ; et envers l’Inde pour les principes actifs de la plupart de leurs médicaments. Enfin, le monde entier a découvert que la production agricole et industrielle de chacun dépendait de l’acide sulfurique et de l’hélium, dont l’approvisionnement a été interrompu par la fermeture du détroit d’Ormuz. 

 Chacun a également compris que ce qui constituait une vulnérabilité vis-à-vis d’autrui pouvait devenir une arme redoutable : Pékin a réalisé que ses aimants — uniques au monde — constituaient un moyen de dissuasion plus puissant que ses armées ; Washington a découvert que l’accès à ses réseaux de communication et à ses applications d’intelligence artificielle pouvait contraindre une puissance rivale à céder. 

Cette forme de chantage économique n’a rien de nouveau. Les Britanniques y ont eu recours pendant deux siècles. Dès 1940, les États-Unis ont fait de l’accès à leurs armes et au dollar des instruments de coercition, non seulement contre leurs ennemis, mais aussi contre leurs alliés les plus proches. De même, les Chinois ont compris que le meilleur moyen de ramener le président Trump à la raison (alors qu’il se vantait de pouvoir leur imposer des droits de douane exorbitants) consistait à suspendre, sans un mot, leurs exportations d’aimants, de gallium et de germanium — des ressources sans lesquelles l’ensemble du secteur industriel occidental se retrouverait rapidement paralysé. Les deux camps ont pris conscience qu’ils possédaient de nombreuses entreprises détenant des monopoles mondiaux, capables d’exercer un chantage sur l’ensemble de leurs clients. Les Européens, pour leur part, ont reconnu ne disposer que d’une seule entreprise de ce type (ASML, une société néerlandaise au capital majoritairement américain), ce qui ne leur offrait aucun levier crédible de représailles. 

Face à cette situation, un vent de panique a soufflé, et l’on a commencé à évoquer la nécessité d’une « souveraineté économique » — autrement dit, la production de tout sur le territoire national. 

Les États-Unis ont commencé par rapatrier la production de véhicules électriques et accordent désormais des subventions massives aux modèles contenant au moins 50 % de composants fabriqués sur le sol américain, un taux appelé à atteindre 80 % d’ici à 2027. 

 La Russie, la Chine et l’Inde ont agi de même, et l’Union européenne s’apprête à leur emboîter le pas. La France relocalise sa production pharmaceutique. L’Inde impose des droits de douane exorbitants sur les smartphones étrangers pour contraindre Apple et Samsung à les fabriquer sur son sol. L’Indonésie a interdit l’exportation de nickel brut afin d’obliger les industriels étrangers à le raffiner sur place. La Côte d’Ivoire tente d’adopter une stratégie similaire pour le café et les noix de cajou. Enfin, la Chine, en passe d’atteindre l’autosuffisance énergétique, a lancé de vastes programmes de recherche en biotechnologie visant à produire artificiellement, sur son propre territoire, toutes les protéines nécessaires à l’alimentation de sa population, afin de pouvoir se passer des États-Unis, de l’Afrique et du Brésil.

Chacune de ces décisions a sa propre logique ; leur apparition simultanée est absurde : si tout le monde essaie de produire localement tout ce qu’il consomme et pénalise ou interdit les importations, de nombreux produits seront bientôt indisponibles ou deviendront très chers, et tout le monde deviendra plus pauvre. Déjà, aux États-Unis, les véhicules électriques conformes aux normes de souveraineté coûtent 20 % de plus que leurs équivalents importés, pénalisant justement les ménages à faibles revenus qui ont besoin d’être accompagnés pendant la transition énergétique. De même, reconstruire toute une industrie chimique sur le sol européen pour produire tous les médicaments vitaux – comme cela vient d’être décidé – prendra des décennies et nécessitera des investissements colossaux, au détriment des investissements nécessaires dans de nombreux autres domaines de la santé et du développement durable. 

 Dans l’ensemble, cette obsession de la souveraineté économique alimente l’inflation, conduit à la récession et favorise la méfiance, les conflits d’intérêts et le nationalisme. La guerre suivra si nous continuons dans cette voie. 

Si la souveraineté est une illusion, que devons-nous faire ? La réponse est simple. Cela peut se résumer en une phrase : au lieu de rechercher la souveraineté, chaque pays devrait adopter la règle d’avoir au moins quatre fournisseurs dans chaque secteur. 

Un pays qui achète ses batteries auprès de quatre fournisseurs différents ne peut être pris en otage par aucun d’entre eux. Un pays qui répartit ses sources d’approvisionnement en gaz naturel entre quatre producteurs bénéficie d’une réelle liberté d’action. 

Cette diversification ne remet pas en cause l’obligation d’investir dans des domaines où la dépendance extérieure poserait un risque stratégique inacceptable : énergie durable, agriculture et alimentation, médicaments et fournitures médicales essentiels, semi-conducteurs les plus critiques, centres de données, défense et sécurité, communications sécurisées. 

 La véritable souveraineté – celle qui assure une protection durable aux peuples – n’est donc pas celle qui rêve de frontières hermétiques et de production entièrement nationale. C’est celui qui reconnaît que la force d’une nation réside dans la création d’une ou plusieurs entreprises mondialement irremplaçables, dans la qualité de ses alliances et dans la diversité de ses partenaires. L’Union européenne, par exemple, manque encore cruellement de quelques entreprises mondialement irremplaçables, et ses partenaires sont loin d’être suffisamment diversifiés. 

Aujourd’hui, le véritable pouvoir appartient à ceux dont personne ne peut se passer – et qui, à leur tour, peuvent se passer de personne.

Jacques Attali

Titulaire d'un doctorat en économie, Jacques Attali est diplômé de l'École polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il a fondé quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à l'analyse de l'avenir), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les journaux financiers *Les Échos* et *Nikkei*, après avoir également collaboré avec *L’Express*. Jacques Attali dirige aussi régulièrement des orchestres à travers le monde.

https://www.attali.com/en/positive-economy/the-illusion-of-sovereignty/

 

 

 

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