L'UNIVERSITÉ LIBERTÉ

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mars 25, 2017

Revue de presse Défense

Ce site n'est plus sur FB, alors n'hésitez pas à le diffuser au sein de différents groupes, comme sur vos propres murs respectifs. D'avance merci. L'Université Liberté, un site de réflexions, analyses et de débats avant tout, je m'engage a aucun jugement, bonne lecture. Je vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...Merci de vos lectures, et de vos analyses. 

Librement vôtre - Faisons ensemble la liberté, la Liberté fera le reste.




Sommaire:

A) ENJEUX DE LA DÉFENSE - DOCTRINE - CONCEPTS – MISSIONS 
 

   A1) Budget défense : ce que veut le général - Pierre de Villiers - La Tribune

  A2) Politique industrielle, souveraineté et contrôle des investissements étrangers - CCI France – lettre de l’IE - Jean-Baptiste Carpentier*

 
B) RELATIONS INTERNATIONALES - EUROPE DE LA DEFENSE - OTAN 

   B1) L’Union européenne a soixante ans : comment continuer à avancer ? - IRIS - interview de Olivier de France

   B2) L’appel de quatorze pays américains au Venezuela - Le Monde

   B3) Le cercle vicieux de la course aux armements - IRIS - Pascal Boniface
    
  B4) Moscou-Washington : une nouvelle course à l’arme nucléaire ? - Le Temps - Stéphane Bussard
  
  B5) Un retour des frontières ? - Sciences humaines - Philippe Moreau-Defarges
   

C) ARMEMENTS - INDUSTRIES – ECONOMIE 

    C1) La grève en Guyane coupe les ailes à Ariane 5 - La Tribune

    C2) Armement : la France supermarché de l’Arabie Saoudite - Le Point - Jean Guisnel

    C3)  Les ambitions chinoises - Portail de l’IE - Philippe Dion

    C4) Pourquoi SAFRAN est-il si zen - la Tribune - Michel Cabirol

   C5) Pour un rapport de l’Union européenne sur les exportations d’armement dans le monde - IRIS  - Jean-Pierre Maulny
 

D) RENSEIGNEMENTS ET MENACES 

    D1) « Entre 2013 et 2016,l’Europe a été le théâtre de 24 attentats et 64 projets d’attentats » - Le Figaro - Jean-Charles Brisard

   D2) Faut-il désormais s’attendre à une terrorisme « plus fluide » ? - L’Orient le Jour - Julie Debbi

    D3)  Le spectre d’une famine de masse fait son retour - Le Temps - Stéphane Bussard

    D4) Tsahal recrute des cyber-guerriers - TTU Online 


E) SECURITE INTERIEURE 

   E1) Terrorisme : avec le logiciel, le compte est bon sur Twitter - ZDnet - Christophe Auffray
 

F) ENERGIE - ENVIRONNEMENT – CLIMAT 

    F1) Des chiffres sur la filière des énergies marine en France - Le Marin - Loïc Fabrègues

   F2) Gaza : une île pour la paix ? - Le Point - Baudoin Eschapasse
 

G) GEOPOLITIQUE DE LA CULTURE 

   G1) « Trump a un pouvoir de nuisance plus qu’un pouvoir constructif » - La Croix - interview de Nicholas Dungan

   G2) Offensive médiatique russe  - Boulevard extérieur - Daniel Vernet
 





A) ENJEUX DE LA DÉFENSE - DOCTRINE - CONCEPTS – MISSIONS 


 A1) Budget défense : ce que veut le général
 
Le chef d'état-major des armées, le général Pierre de Villiers, vise un effort de défense à hauteur de 2% du PIB en 2022. Soit 42,5 milliards d'euros (en euro constant de 2017). (Crédits : Reuters) Le chef d'état-major des armées souhaite une hausse de près de trois milliards d'euros en 2018. Entre 2018 et 2022, il vise une augmentation de 10 milliard.s, pour parvenir à un effort de défense à hauteur de 2% du PIB C'est clair et net. C'est d'ailleurs clairement adressé "sans ambages" et avec "franchise" aux candidats participant à l'élection présidentielle. Le chef d'état- major des armées, le général Pierre de Villiers, a réaffirmé lors d'une conférence sur "les industries de défense, un atout pour l'économie ?" organisée mercredi par le Cercle des économistes, que les armées avaient besoin d'un effort de défense à hauteur de 2% du PIB en 2022. Soit 42,5 milliards d'euros (en euro constant de 2017, a-t-il précisé) contre 32,7 milliards en 2017 Le général Pierre de Villiers y inclut les surcoûts des opérations extérieures (en moyenne 1,3 milliard par an ces dernières années) et les pensions. Le chef d'état-major des armées veut également une loi de programmation militaire (LPM) votée très rapidement. Au plus tard au premier semestre 2018. Elle devra couvrir la période 2018-2023 pour coller au plus près du quinquennat du futur président. 

Quelles dépenses ?
Pourquoi une hausse de 10 milliards en cinq ans ? D'une part, la menace terroriste reste à un niveau très haut et la guerre sera longue, très longue pour vaincre cet ennemi. La réémergence des Etats puissances, comme la Russie, inquiète également. D'autre part, le modèle militaire français, qui est "complet" et "répond bien" actuellement, selon le chef d'état-major des armées, s'use plus vite que prévu. Car la multiplication des contrats opérationnels des armées "supérieurs de 30%" par rapport aux prévisions du livre blanc et le vieillissement accéléré des équipements en opération extérieures (OPEX) ne permettra pas à la France de tenir ses engagements. Le général de Villiers a rappelé que la France était la deuxième nation occidentale derrière les Etats-Unis à avoir le plus de militaires sur des théâtres extérieurs. "Il faut inscrire une hausse des contrats opérationnels des armées à la mesure de ce que nous faisons actuellement", a estimé le chef d'état-major des armées. En outre, la hausse du budget de la défense servira à combler les trous dans la raquette en termes de capacités (avions-ravitailleurs, avions de transports, moyens ISR...) et à moderniser la dissuasion française, clé de voute de la doctrine de défense française. Le renouvellement des deux composantes de la dissuasion exige de passer de 3,5 à 6 milliards par an à l'horizon 2020. Enfin, elle résoudra le problème des effectifs avec 2.500 militaires par an en plus sur la période. 

Hausse des dépenses militaires dans le monde
2018 est une année clé pour le chef d'état-major des armées (CEMA), qui travaille depuis plus de trois ans main dans la main avec le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Il souhaite une augmentation du budget de la défense d'un peu moins de trois milliards par rapport à 2017 (contre 800 millions prévus actuellement), dont un milliard pour les OPEX. Soit 35,5 milliards d'euros. Puis, il vise une croissance du budget de deux milliards par an jusqu'en 2021. Soit 39,5 milliards en 2020, et, enfin, 42,5 milliards en 2022. Il a confié que cette montée en puissance était en cours de chiffrage au ministère de la Défense. Une augmentation raisonnable par rapport à certaines hausses des dépenses militaires dans le monde. "Le monde réarme", a rappelé le général de Villiers. Ainsi, la Chine a fait croître son budget de 7% pour le porter à 143 milliards d'euros. Plus fort encore, les États-Unis de Donald Trump vont augmenter de 9% le budget de la défense en 2018 Soit la bagatelle de 54 milliards d'euros supplémentaires pour le Pentagone, dont le budget va culminer à 639 milliards de dollars. Plus près de la France, onze États de l'Union européenne ont déjà augmenté leur budget de défense, entre 2013 et 2014 (Autriche, Belgique, Danemark, Estonie, Lettonie, Luxembourg, Pays-Bas, Pologne, Roumanie, Slovaquie et Suède). L'Allemagne a promis d'aller vers des dépenses de défense à hauteur de 2% de son PIB. 

Un budget de défense allemand à 65 milliards 
D'ores et déjà, l'Allemagne a décidé faire bondir de 8% son budget de défense entre 2016 et 2017. Il va augmenter de plus de 2,7 milliards d'euros par rapport à celui de 2016, passant de 34,28 milliards l'an dernier à 37 milliards d'euros cette année. Sans avoir de surcoûts OPEX et sans dissuasion. Le ministre allemand des Finances, Wolfgang Schäuble, a annoncé que le budget allemand de la défense augmenterait de 1,4 milliard pour atteindre 38,5 milliards d'euros en 2018, soit 1,26% du produit intérieur brut. En 2016, ce pourcentage était de 1,18%. Durant sa visite à Washington, Angela Merkel a réitéré que l'objectif était bien d'atteindre 2% du PIB vers le milieu de la prochaine décennie. Ce qui ne passe pas inaperçu à la direction générale de l'armement (DGA). Le délégué général pour l'armement, Laurent Collet-Billon a estimé lors de cette conférence que ce réarmement allemand "mérite notre attention". Et d'indiquer qu'un effort de défense de 2% du PIB équivaut en Allemagne à 65 milliards d'euros. Loin, très loin des 42,5 milliards en France. "Il va falloir s'accrocher aux wagons allemands", a estimé Laurent Collet- Billon.

Pierre de Villiers
 

  A2) Politique industrielle, souveraineté et contrôle des investissements étrangers
  
Les annonces de passage sous pavillon étranger de certains de nos fleurons industriels sont des indices ressentis (à tort ou à raison) comme ceux d’un décrochage industriel de la France. Cette appréciation mériterait d’être nuancée car ce mouvement traduit aussi l’attractivité de notre économie et de nos entreprises. Néanmoins, face à une concurrence mondialisée et dans un contexte bouleversé par la révolution numérique, la multiplication de ces opérations doit nécessairement conduire l’Etat à réévaluer sa capacité à préserver en tant que de besoin les intérêts stratégiques de la Nation. Le temps où l’Etat pouvait s’appuyer sur des opérateurs publics pour mettre en œuvre sa politique industrielle et lui permettre d’exercer ses missions de souveraineté est révolu. Au fil des évolutions capitalistiques (notamment lorsque celles-ci concernent des entreprises du secteur public) et dans un contexte de libéralisation de la plupart des secteurs économiques, l’Etat doit s’assurer de ce que les conditions économiques de la souveraineté nationale restent satisfaites : d’une part, le maintien d’un écosystème permettant le développement de l’activité économique ; d’autre part, la préservation des acteurs économiques (y compris privés) dont l’activité participe aux besoins vitaux de la Nation (tels que l’approvisionnement en énergie ou en produits de santé) et aux missions de défense et de sécurité. Le dispositif de contrôle des investissements étrangers en France (IEF) fait partie des « outils » dont dispose la puissance publique à cette fin. Il permet d’avoir une connaissance des investissements effectués dans des secteurs considérés comme stratégiques et, le cas échéant, d’imposer les conditions nécessaires à ce que l’opération s’effectue en conformité avec les intérêts souverains français. Il est notable d’observer qu’après avoir été très contesté, ce dispositif a été au contraire renforcé en 2014 et que plusieurs pays occidentaux et particulièrement européens ont annoncé leur intention de renforcer leur propre cadre juridique en la matière. Quel que soit son intérêt, le dispositif de contrôle des IEF ne saurait résumer à lui seul le cadre d’intervention de l’Etat dans le domaine de la préservation des intérêts économiques essentiels de la Nation. Cette action en ce domaine doit en effet passer par une utilisation raisonnable et rationnelle de l’ensemble des outils, financiers, normatifs ou régaliens mis à la disposition de la puissance publique ainsi que par la recherche d’une meilleure interaction avec les acteurs privés concernés, et en particulier avec les entreprises, françaises et étrangères, dont l’activité participe à ces enjeux. Les dernières années ont mis à jour les imbrications entre les logiques de puissance économique et stratégique des Etats et elles ont vu émerger des acteurs privés dont la puissance, notamment financière, est susceptible de constituer une interférence, voire une menace, pour nos intérêts économiques. Des mesures ont été mises en place en France afin de faire face à cette nouvelle donne. Cette action est évidemment à poursuivre et certainement à prolonger au niveau européen, en respectant l’équilibre, souvent délicat, entre la nécessaire ouverture au marché et à la compétition internationale et l’indispensable préservation de nos intérêts souverains. 

Jean-Baptiste Carpentier
* Commissaire à l’information stratégique et à la sécurité économiques



B) RELATIONS INTERNATIONALES - EUROPE DE LA DEFENSE - OTAN 


   B1) L’Union européenne a soixante ans : comment continuer à avancer ?
 
Alors que l’Union européenne (UE) s’apprête à fêter les 60 ans du traité de Rome, le 6 mars dernier l’Allemagne, la France, l’Espagne et l’Italie s’étaient réunies à Versailles pour préparer cette échéance, ainsi que pour plaider l’idée d’une « Europe à plusieurs vitesses ». Le point de vue d’Olivier de France, directeur de recherche à l’IRIS 

Dans quel contexte se préparent les soixante ans du traité de Rome ?
Si l'on se place du point de vue d'un Européen qui observe la marche du monde, l'UE ne semble pas traverser sa meilleure passe, c'est le moins que l'on puisse dire. D’une part, pour la première fois depuis que le projet d’intégration a été lancé, un pays souhaite en sortir. D’autre part, d’un point de vue économique, l’UE n’est pas encore tout à fait sortie du marasme. L’impression qui ressort est donc que d'un côté les choses vont moins bien, et que de l’autre, il ne se dégage guère de perspective de mieux-aller. Outre-Atlantique, les Américains ont élu un président imprévisible qui tient des propos contradictoires et qui au mieux ne comprend rien à l'UE, au pire, lui semble ouvertement hostile. Les chocs se succèdent, de la crise de la dette souveraine à celle de la zone euro et de la crise grecque à celle des réfugiés : cette actualité néfaste paraît inextinguible à un Européen moyen et face aux deux ruptures stratégiques de 2016 que représentent le Brexit et l’élection de Trump, un citoyen se dit que l’UE ne peut que réagir. Or, jusqu’à présent, les dirigeants européens s’en étaient sortis par la voie du consensus. Ils utilisaient ce qu'on appelle « l'ambiguïté constructive » pour résorber les divisions à moyen- terme, en comptant sur une dynamique européenne de fond. Cette méthode prend du temps mais elle a au moins permis à l’UE de survivre et d’avancer. A court-terme, toutefois, les médias donnent toujours l’impression que l’UE est divisée, morcelée et qu'elle recule. Tout le monde déplore alors le manque de cohésion mais chacun en appelle à une unité qui réponde d’abord à ses propres préoccupations. La situation actuelle est un peu différente car pour la première fois, le statu quo à court terme fait surgir un risque de « détricotage » de l’UE. Les responsables politiques nationaux et européens ont commencé à prendre conscience de ce danger existentiel. On a pu observer avec la crise des réfugiés et la question de l’espace Schengen que certains principes fondamentaux européens sont reniés : le statu quo à court terme ne fonctionne donc plus car le contexte est trop défavorable et cela amène en réalité la communauté européenne à reculer progressivement. Comment, alors, aller de l’avant ? Deux manières sont possibles : soit avancer à 28, soit le faire par groupes de pays qui sont plus motivés que d’autres sur certains dossiers. Le problème de l’Europe à 28 est que dans un climat de défiance vis-à-vis de Bruxelles, ce système ne fonctionne que sur un nombre de plus en plus restreint de dossiers. Dans la plupart des cas, il se produit une forme de consensus mou qui préserve tout juste le statu quo mais qui ne permet pas d’avancer : cette posture est en train de tuer à feu doux l’UE aujourd'hui. 

Le projet d’une « Europe à plusieurs vitesses » plaidé par les quatre pays du sommet de Versailles est-il la bonne solution ? Concrètement, en quoi consisterait-il ?
Les quatre pays de Versailles ont raison de se résoudre à cette approche pour une raison très simple : les citoyens ne comprendraient pas que l’UE n’arrive pas à réagir à des évènements aussi importants que le Brexit et l’élection de Donald Trump. Ne rien faire laisserait une impression presque définitive aux citoyens que, peu importe comment le monde change, l’UE est incapable d’évoluer. Le 60e anniversaire du traité de Rome est justement l’occasion d’envoyer un message fort aux citoyens pour leur montrer que l’Europe peut avancer. La proposition d’une Europe à plusieurs vitesses formulée par ces quatre pays est en fait la conclusion logique du diagnostic précédent. Elle consiste à dire que sur un certain nombre de dossiers, on peut avancer par petits groupes de pays, de manière à ce que ceux qui le souhaitent puissent progresser sans être entravés par les pays les plus réticents. François Hollande a pris l’exemple de l’Europe de la défense pour plaider pour une Europe à plusieurs vitesses car il s’agit, effectivement, de l’un des dossiers où il est le plus difficile d’avancer avec l’ensemble des pays membres. Il faudrait que des États motivés se dotent d’une feuille de route avec des critères à respecter et des exigences de transparence accrues en matière de planification et de dépenses de défense. Par exemple, la création de la CARD, une revue annuelle de défense coordonnée, a pour but d’accroître la transparence en matière de planification de défense. Les pays motivés pourraient utiliser un mécanisme du traité de Lisbonne (l’article 42.6) sur la coopération structurelle permanente, afin d’avancer en utilisant les outils que Bruxelles a mis sur la table fin 2016. La France et l’Allemagne pourraient également proposer la création d’un conseil européen de sécurité qui serait sanctuarisé dans l’agenda du Conseil européen : les chefs d’États seraient obligés de débattre de sécurité et de défense chaque année. Paris et Berlin pourraient d'ailleurs préparer ce débat par un conseil franco-allemand de défense en amont du Conseil européen, comme nous le suggérions dans la contribution « French and German Defence: The Opportunities of Transformation », et comme le propose d'ailleurs Emmanuel Macron dans son projet européen. Ce conseil de sécurité opèrerait avec l’ensemble des pays de l’Union européenne car il est important que chacun puisse dialoguer autour des questions de sécurité et de défense. Mais les projets avanceraient en comité restreint afin de pouvoir progresser sur des sujets concrets. Ce groupe restreint n’évoluerait cependant pas en vase clos : il devrait tenir informés le reste des pays européens, de manière à ce qu’ils puissent rejoindre le comité s’ils le souhaitent. 

Quels sont les risques liés à cette vision d’une Europe à géométrie variable ?
Trois contre-arguments s’opposent à cette vision d’Europe à plusieurs vitesses. Le premier consiste à dire que le Brexit renforce la nécessité que les 27 pays européens fassent preuve de cohésion car si l’on crée de nouveaux motifs de division, la machine européenne risque de se briser. Le deuxième contre-argument rejoint le premier : il se fonde sur le risque de créer des Etats européens de « seconde zone » sur certains dossiers. La perception pour ces pays de se sentir au deuxième, voire au troisième rang européen peut miner encore davantage l’unité de l’UE. Le troisième contre-argument pointe les dangers de l’émergence d’une « Europe à la carte ». Cette vision tuerait aussi à petit feu l’UE car elle ouvrirait la possibilité que certains Etats coopèrent là où ils voient des bénéfices mais ne collaborent pas lorsqu’ils n’en voient aucun. Cela remettrait en cause le principe même de l’UE, qui est de peser davantage à 27 que tout seul. L'Union risque de définitivement se couper de ses peuples si elle ne fait pas preuve d'une capacité tangible à réagir aux chocs qui la secouent. C'est pourquoi il est plus dangereux aujourd'hui de ne rien faire que d'avancer en petits groupes. Un dernier aspect politique doit également être pris en compte : rien ne bougera véritablement avant l’automne, pour la simple et bonne raison que la France est obnubilée par l’élection présidentielle et que l’Allemagne le sera bientôt également. Or, toutes ces propositions doivent être poussées par la dynamique du couple franco-allemand.


   B2) L’appel de quatorze pays américains au Venezuela
 
Dans une déclaration conjointe, quatorze pays du continent américain ont demandé, jeudi 23 mars, au Venezuela l’établissement d’« un calendrier électoral ». Le texte a été signé par l’Argentine, le Brésil, le Canada, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, les Etats-Unis, le Guatemala, le Honduras, le Mexique, le Panama, le Paraguay, le Pérou et l’Uruguay. « Nous jugeons urgent que soit traitée de manière prioritaire la libération des prisonniers politiques, que soit reconnue la légitimité des décisions de l’Assemblée nationale, conformément à la Constitution, et que soit établi un calendrier électoral incluant les élections qui ont été reportées. » La présidentielle vénézuélienne est prévue pour décembre 2018. Les élections des gouverneurs et des maires, qui devaient avoir lieu en décembre 2016, ont, elles, été reportées au courant de l’année 2017 et leur date n’a pas encore été fixée. La coalition de partis d’opposition de centre droit, la Table de l’unité démocratique (MUD – Mesa de la Unidad Democrática), avait gelé en décembre les négociations avec le gouvernement du président socialiste, Nicolas Maduro. Ces discussions avaient lieu depuis octobre sous l’égide du Vatican et de l’Union des nations sud-américaines (Unasur). La MUD, qui contrôle le Parlement depuis la fin de 2015, exige des élections anticipées. Elle accuse le chef de l’Etat d’avoir plongé le pays dans une grave crise politique et économique. 

« PROFONDÉMENT PRÉOCCUPÉS »
La semaine dernière, le secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), Luis Almagro, a publié un rapport de 75 pages sur la situation politique vénézuélienne. A ses yeux, le Venezuela actuel est«une dictature». Il a évoqué dans ce document la possibilité de suspendre le pays de l’OEA s’il n’organisait pas rapidement des élections générales. Le président Maduro a répliqué en accusant M.Almagro depromouvoir«une intervention internationale » contre son gouvernement. Les quatorze pays signataires de la déclaration se disent « profondément préoccupés » par la situation de crise politique, économique et sociale qui règne au Venezuela. Ils expliquent qu’ils vont examiner « avec attention » le rapport du secrétaire général de l’OEA, « dans le but de se mettre d’accord sur une stratégie d’action appropriée ». Ils appellent en outre Caracas à garantir la séparation effective des pouvoirs et le respect de l’Etat de droit et des institutions démocratiques. « La suspension d’un pays membre » de l’OEA est « l’ultime recours », font-ils valoir : le dialogue et la négociation sont « la voie appropriée pour parvenir à une résolution durable des problèmes » du Venezuela.


   B3) Le cercle vicieux de la course aux armements
  
Donald Trump vient d’annoncer l’augmentation des dépenses militaires, actuellement de 600 milliards de dollars, de 9%, soit 54 milliards de dollars supplémentaires. Dans son dernier discours sur l’état de l’Union en janvier 1961, le président et ex-général Eisenhower dénonçait l’importance du complexe militaro-industriel sur la détermination de la politique étrangère des États-Unis. Le débat de la campagne électorale entre Nixon et Kennedy portait en effet sur le fameux missil gap, fossé qui, selon Kennedy, donnait une avance à l’URSS en termes de nombre de missiles. C’est donc sur la base d’informations erronées que les États-Unis se sont lancés dans une course aux armements que les Soviétiques ont bien sûr suivie. On ne voit pas l’utilité de l’augmentation annoncée par le président actuel, Donald Trump, si elle n’est pas assortie d’une stratégie claire. De plus, elle a lieu parallèlement à une coupe de 37% des crédits destinés aux départements d’État. Les programmes d’aides dans le domaine civil vont être sabrés, alors qu’ils peuvent jouer un rôle important pour la sécurité sur le moyen et long-terme. Trump donne ainsi raison au complexe militaro-industriel, qui est certainement le lobby le plus puissant aux États-Unis : l’industrie de défense et les casernes de l’armées sont réparties sur la totalité du territoire américain. Personne ne veut s’y opposer - Démocrates comme Républicains – au nom de la sécurité du pays. Mais il n’est pas certain que l’augmentation sans fin des dépenses militaires américaines ait une réelle incidence sur la sécurité. Le budget militaire américain était de 280 milliards de dollars en 2001 lorsque les États-Unis ont été frappés par les attentats du 11 septembre. Même Barack Obama ne s’est pas opposé au complexe militaro-industriel, afin de ne pas être accusé de faiblesse. Malgré son désir d’appuyer sur le bouton reset dans les relations avec la Russie, il n’a pas remis en cause le principal programme qui envenime les relations Moscou/Washington : celui du système de défense anti-missile, qu’Obama avait pourtant qualifié de « système basé sur des technologies non prouvées, avec un financement inexistant pour une menace inconnue ». Aujourd’hui, on assiste au niveau mondial à une nouvelle course aux armements, en dehors de toute rationalité. Le niveau des dépenses militaires est supérieur à ce qu’il était du temps de la guerre froide. Or, en 1990, lors du démantèlement du monde bipolaire et de l’implosion de l’URSS, on annonçait pouvoir enfin toucher les dividendes de la paix. Ils n’ont en fait été touchés que très provisoirement et les dépenses sont reparties de plus belle. La « menace du désarmement », comme le disait un jour un général, a été durablement écartée. La course aux armements a également lieu en Asie qui connait une augmentation continue des dépenses militaires chinoises, suscitant par réaction une hausse de celles du Japon et des autres pays régionaux. Pendant très longtemps, le Japon a limité ses dépenses militaires à 1% du PIB, limitation aujourd’hui remise en cause. Les rentrées d’argent dues à l’augmentation des ressources pétrolières ont notamment permis d’augmenter les dépenses militaires des pays du Golfe. L’Arabie saoudite a un budget militaire de 80 milliards de dollars, soit 20 milliards de plus que la Russie, qui bénéficie pourtant d’une place stratégique plus importante. L’Iran va certainement également accroître ses propres dépenses. Donald Trump avait déclaré que l’OTAN était obsolète et avait menacé du retrait américain de l’organisation. Il n’en est finalement rien mais, de peur que les États-Unis s’en aillent, les pays européens risquent d’augmenter leurs dépenses militaires à hauteur de 2% du PIB, comme réclamé par Washington. Les Américains insistent en effet sur le burden sharing, le partage du fardeau des dépenses militaires. Par contre, ils restent muets sur le power sharing, alors que l’OTAN reste avant tout entre leurs mains. Conscients qu’une course incontrôlée aux armements pouvait entraîner les grandes puissances dans un gouffre financier et que son caractère imprévisible créait un climat de méfiance internationale, Nixon et Brejnev avait mis en place un système d’Arms Control. Durant la guerre froide, ce dernier avait contenu l’augmentation infinie des dépenses militaires. La course aux armements constituait un cercle vicieux où chacun augmentait ses propres dépenses, de peur que l’autre ne le fasse également. Finalement, ce phénomène stimulait les uns et les autres mais amenait de l’insécurité, de par l’imprévisibilité qu’il provoque. Or, la stabilité nécessite de la prévisibilité. Mais le système d’Arms Control n’est plus. Si du temps de la guerre froide, il suffisait que Moscou ou Washington s’entendent pour limiter leurs dépenses, dans un monde émietté, il n’y a ni centre de pouvoir ni organe collectif de sécurité : chacun se lance dans une course, justifiant l’augmentation de ses propres dépenses par l’augmentation des autres pays, qui eux-mêmes y participent. Malheureusement, on peut penser que cette course lancée ne sera pas rapidement stoppée et que les besoins civils importants, y compris en termes de sécurité, ne seront pas couverts. L’aspect militaire est bien sûr important mais la sécurité ne dépend pas que des facteurs militaires. Or, sous des prétextes divers et fallacieux, les pays donnent désormais la priorité à l’aspect militaire de la sécurité, ce qui va se traduire dans les faits par une plus grande insécurité.

Pascal Boniface

   B4) Moscou-Washington : une nouvelle course à l’arme nucléaire ?
  
Donald Trump menace de dénoncer le Traité Start sur l'armement nucléaire. Malgré les tensions entre Moscou et Washington, il demeure l’un de rares secteurs où les deux puissances collaborent bien afin d’assurer la stabilité stratégique de la planète 

Est-on à l’aube d’une nouvelle course aux armes nucléaires entre la Russie et les Etats-Unis? Plusieurs signaux font craindre un retour de l'équilibre de la terreur entre Washington et Moscou digne de la Guerre froide. Récemment, la Russie a commencé, à en croire le New York Times, à déployer sur son territoire des missiles de croisière de portée intermédiaire capables de frapper des villes européennes. Les Américains en sont convaincus. C’est une grave violation du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) conclu en 1987 par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev. 

La suprématie nucléaire en jeu
Et le 28 janvier dernier, lors d’une conversation d’une heure avec Vladimir Poutine, le nouveau président américain Donald Trump a laissé entendre qu’il pourrait dénoncer le nouveau traité Start de réduction des armes stratégiques conclu par l’administration de Barack Obama. Il a réitéré ses doutes dans une interview accordée la semaine dernière à Reuters: «Nous avons pris du retard par rapport à notre capacité nucléaire. Je suis le premier qui aimerait voir un monde sans arme nucléaire, mais nous n’allons jamais nous faire dépasser par quelque pays que ce soit, même un pays allié.» Insistant sur la nécessité pour les Etats-Unis de maintenir une suprématie nucléaire, Donald Trump s’est montré très critique de Start: «C’est un accord déséquilibré. Il accorde (aux Russes) des choses que nous n’aurions jamais dû céder. C’est un mauvais accord (conclu par les Etats-Unis) comme l’accord sur le nucléaire iranien.» L’ex-ambassadeur américain auprès de l’ONU à New York, le néoconservateur John Bolton, abonde dans le même sens: «D’un point de vue américain, le traité Start est exécrable, [...] un échec diplomatique.» Les déclarations intempestives de Trump ont produit l’effet d’une... bombe. La perspective d’une annulation du traité glace déjà le sang des experts militaires et de la sécurité à Washington et à travers le monde. Ce d’autant que Start n’était pas défavorable à l’Amérique. A en croire les câbles de WikiLeaks que Le Temps avait pu consulter en 2010, le chef négociateur russe déclarait un jour à Genève qu’il était hors de question que son pays «capitule» devant les exigences américaines. 

Expiration du traité en 2021
Négocié à Genève en pleine phase de remise des compteurs à zéro entre Russes et Américains (reset), signé en avril 2010 à Prague par les présidents Barack Obama et Dmitri Medvedev et ratifié par le Congrès et la Douma, Start est d’ailleurs le dernier traité auquel les spécialistes de la stabilité stratégique souhaiteraient toucher. Le document impose aux deux parties de réduire à 1550 têtes nucléaires déployées et à 700 les vecteurs (missiles et bombardiers) d’ici au 5 février 2018, soit sept ans après l’entrée en vigueur de l’accord. Cela équivaut à une réduction de 30% par rapport aux arsenaux existants en 2002. Mais le traité expire en 2021. Le maître du Kremlin a apparemment voulu anticiper en proposant à son homologue américain de prolonger le traité Start de cinq ans comme le leur autorise le document. Or aujourd’hui, après les déclarations de Donald Trump, tout semble incertain. 

Une transparence nécessaire
Dans une période où la non-prolifération nucléaire reste un édifice très fragile, le nouveau traité Start revêt une importance capitale. Même si le nombre de têtes déployées et de vecteurs fluctue tantôt vers le haut, tantôt vers le bas, il «n’y a pas lieu de s’inquiéter de cet effet de yo-yo», se confiait au Temps il y a quelque temps Rose Gottemoeller, ex-cheffe négociatrice du traité négocié à Genève et actuelle numéro deux de l’OTAN à Bruxelles, qui a bon espoir que les objectifs soient atteints tant par Moscou que par Washington. Au-delà des réductions de têtes nucléaires, le traité a une fonction plus importante encore: le contrôle mutuel des arsenaux nucléaires. Ce dispositif a commencé au lendemain de la fin de la Guerre froide quand Mikhaïl Gorbatchev et George Bush père conclurent le premier traité Start, lequel sera reconduit une première fois en 2002 avec le traité de Moscou. Le document autorise Américains et Russes à procéder à 18 inspections par an des sites recensant des missiles balistiques intercontinentaux ou des lanceurs à partir de sous-marins. Start permet aussi l’échange de données télémétriques sur des essais éventuels de missiles et offre un cadre clair pour la conversion des bombardiers stratégiques nucléaires en bombardiers conventionnels. Il précise aussi la relation complexe entre armes stratégiques offensives (têtes nucléaires par exemple) et défensives (bouclier antimissile, etc.). La transparence qu’il offre à la Russie et aux Etats-Unis est un facteur évident de stabilité. A Washington, sept anciens responsables de la US Strategic Air Command ont tous appuyé à l’époque le traité Start, soulignant qu’il permet de maintenir une force de frappe nucléaire substantielle. Les Etats-Unis peuvent ainsi encore déployer 240 missiles dotés chacun jusqu’à huit têtes nucléaires. Ils détiennent aussi quelque 400 missiles balistiques intercontinentaux et 60 bombardiers stratégiques capables de transporter jusqu’à 1150 armes nucléaires. Là où les Américains brouillent le message, c’est en matière de modernisation de leurs arsenaux chiffrée à près de 1000 milliards de dollars sur trente ans. Avec Start toutefois, les Etats-Unis ne sont pas contraints de dépenser des milliards pour tenter d’évaluer l’arsenal nucléaire russe. Ce sont autant de ressources qui peuvent être allouées à autre chose. «Dénoncer Start, c’est se tirer deux balles dans le pied» 

Andrew Weber a été le principal conseiller des secrétaires américains à la Défense Robert Gates, Leon Panetta et Chuck Hagel pour les programmes de défense nucléaires, chimiques et biologiques. Il a beaucoup négocié avec les Russes. Il livre son analyse.
Le Temps: Que vous inspire la menace proférée par Donald Trump de dénoncer le nouveau traité Start?
Andrew Weber: Si l’administration Trump devait décider de dénoncer le traité Start, ce serait se tirer deux balles dans le pied. Pour l’heure, il importe toutefois de rester prudent. Jusqu’ici, la politique nucléaire de la Maison-Blanche n’est pas claire. Le président américain a dit des choses très contradictoires. Et ce faisant, il a encouragé les milieux qui professent les idées les plus extrêmes en la matière, qui parlent de reprendre les tests nucléaires, de développer de nouvelles armes nucléaires et d’en accroître le nombre. Il prend le risque de remettre en question la politique nucléaire des cinq derniers présidents. A ce stade, difficile de savoir s’il va construire un argumentaire raisonnable ou s’il va écouter les faucons pour échafauder sa politique nucléaire. 

- Donald Trump laisse entendre que Start est un mauvais traité...
- C’est un très bon traité. Même ces dernières années où on a vu une recrudescence des tensions entre Moscou et Washington, le nouveau traité Start a été appliqué par les deux parties de façon très rigoureuse. Cela offre aux deux puissances davantage de transparence, de prévisibilité et de stabilité stratégique. L’accord est très favorable aux Américains. Mais Vladimir Poutine lui- même voit lui aussi un intérêt à demander une prolongation du traité au-delà de 2021. 

- Le traité Start a-t-il d’autres vertus?
- Il offre aux deux puissances une chance unique d’être pionnières dans l’élimination des armes nucléaires et des missiles de croisière. Sans le traité, les Etats-Unis perdent de vue l’état des arsenaux nucléaires russes. Actuellement, la Defense Threat Reduction Agency, une agence du Pentagone, obtient des accès réguliers aux sites nucléaires russes. Quand on pense par ailleurs que le Congrès mène une nouvelle initiative pour arrêter de financer le système de monitoring géré par l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires qui nous est par exemple très utile par contrôler les tests effectués par la Corée du Nord, il y a de quoi s’inquiéter.

Stéphane Bussard

  B5) Un retour des frontières ?

Des États-Unis de Donald Trump à la Chine de Xi Jinping, de nombreux États sont aujourd'hui tentés par la construction de nouveaux murs. Pourquoi ? Avec quels résultats?
La formidable poussée de mondialisation des dernières décennies du 20e siècle semble effacer les barrières entre États. Tout est fait pour faciliter les circulations de marchandises de capitaux, d'idées d'individus. Les accords de Schengen ne sont qu'une illustration parmi beaucoup d'autres de cette disparition - apparente - des frontières. En fait, les contrôles à des points établis ou officiels de passage laissent la place à des contrôles en continu. Les surveillances se font furtives tant pour freiner le moins possible l'augmentation spectaculaire des déplacements - notamment de personnes dans les gares et les aéroports - qu'en raison du développement d'outils plus discrets et plus efficaces de surveillance (caméras, échanges d'informations). Les frontières sont toujours là, prêtes à redevenir visibles, tangibles, si les circonstances l'exigent. Les frontières se multiplient même du fait de l'éclatement des « prisons de peuples » : Union soviétique, Yougoslavie, Tchécoslovaquie, Soudan... 

Les murs au cœur de la souveraineté étatique
Tout au long de l'histoire, les lignes de séparation entre sociétés, entre entités politiques ne cessent de se faire plus nettes, plus contraignantes. Chacun doit être chez soi et connaître exactement son espace. Ainsi en est-il de l'État souverain, maître absolu à l'intérieur de ses frontières, unité fondamentale du système international. L'une des tentations permanentes a été d'ériger des murs entre les États. 

· Les murs sont à la fois omniprésents et voués à être bousculés ou contournés
La Muraille de Chine demeure le plus impressionnant exemple de l'ambivalence des murs. En réalité, une succession de murailles constamment reconstruites, elle est une entreprise sans fin, jamais achevée, toujours reprise. Censée stopper les barbares, la Muraille n'empêche en rien la Chine d'être submergée par les Mongols, les Mandchous, et enfin, au 
19e siècle, par la modernité européenne, les envahisseurs britanniques et français surgissant de l'océan. Les murs auto-enferment les peuples, les installant dans l'illusion redoutable qu'ils sont le monde. La révolution maoïste peut être analysée comme une ultime tentative de clore la Chine, le successeur Deng Xiaoping, se rendant compte que la Chine ne décollera qu'en démantelant sa muraille. Un État ne peut exister sans son inscription dans un territoire reconnu par les autres pour être pleinement légitime. Selon le cours hasardeux de l'histoire, victoires et défaites déplacent les frontières. Ces dernières ne disparaissent pas pour autant. Elles s'ouvrent si la croissance encourage le développement des échanges (années 1850, trente glorieuses). Elles se ferment si, au contraire, des difficultés économiques (années 1930, années 2010) font craindre la fuite des richesses. Les États sont voués à chercher un équilibre toujours insatisfaisant entre l'impératif de sécurité (tout contrôler, donc paralyser les flux) et l'exigence de circulation (tout laisser passer, donc renoncer à tout ordre territorial). 
 
· Les murs sont des composantes de stratégies globales
La quasi-totalité des forteresses assiégées, de la Troie d'Homère au Paris de 1870, finissent par être prises. Quelques unes résistent et ne tombent pas. D'août 1941 à janvier 1944, Leningrad (Saint-Pétersbourg) subit un siège atroce de 900 jours mais ne se laisse pas prendre, tant parce que l'armée allemande a pour instruction d'affamer les habitants que parce qu'un approvisionnement de l'extérieur parvient à être rétabli. Les murs et leur défense ne sont jamais une solution en soi. L'autarcie ne peut être qu'une rhétorique : Cuba, en fait soutenu par l'Union soviétique, la Corée du Nord, bénéficiant de la bienveillance de son voisin, l'énorme Chine. Les enfermements (zones se voulant autosuffisantes dans les
années 1930-1945 - Europe allemande, Japon impérial..., - camp soviétique) obéissent à une logique de guerre, tenus par une puissance hégémonique lancée dans des conquêtes sans fin jusqu'à l'effondrement. 

Au-delà des murs ?
La mondialisation des dernières décennies du 20e siècle constitue la terre entière en un système économique unique, du fait à la fois d'une convergence d'innovations (par exemple, conteneurs, Internet) et d'un nomadisme accru, tant des entreprises (délocalisations) que des individus (migrations de toutes sortes). Que peut-être un retour des murs aujourd'hui ? Quelles significations ? Quelle efficacité ? 

· La compétition sans fin entre sédentaires et nomades
Dès que se précipitent les événements (depuis le début des années 2000, enchaînement de chocs, des attentats du 11 septembre 2001 à l'effondrement du marché immobilier américain
- subprimes - en 2007-2008), les demandes de contrôle, de protection prolifèrent. Mais, la prospérité ne se dissociant pas de l'échange, il est vital de préserver la fluidité, la rapidité des circulations. L'imagination des opérateurs, loin d'être entravée par les contrôles, est stimulée, excitée par eux. Ainsi, dans le domaine financier, l'alourdissement des réglementations conduit à l'invention d'instruments ou de structures les contournant (par exemple, shadow banking, la banque dans l'ombre). La mondialisation porte à l'incandescence les conflits entre sédentaires et nomades. Les premiers - les États -, soudés à leur territoire, n'ont que ce dernier à offrir; d'où une concurrence féroce entre États pour attirer touristes et investisseurs... Les nomades - individus, entreprises, groupes de toutes sortes - ont besoin de s'enraciner dans un ou des territoires, mais la mondialisation les met en mesure de se déplacer de l'un à l'autre, déjouer, d'arbitrer entre eux. La relation entre sédentaires et nomades devient moins inégale, les seconds - surtout s'ils disposent de ressources intellectuelles, financières ou autres - marchandant leur venue chez les premiers.

La quête aveugle d'une gouvernance dépassant les murs
Inexorablement, de manière anarchique, les flux, les réseaux se faufilent à l'intérieur des murs, les fendillent puis les disloquent. Les États - tant les États-Unis de Donald Trump que la Chine de Xi Jinping - sont tentés par des mesures de fermeture ou d'isolement. Le prix est lourd : contraction des échanges, appauvrissement, fuite des plus doués, méfiance des partenaires... Aucune région du monde ne peut aujourd'hui prétendre à l'autosuffisance. Toute économie, plus elle est vaste et diversifiée, doit se nourrir en permanence d'apports extérieurs (produits rares, techniques les plus récentes) et trouver ses niches dans cette terre mondialisée. À tâtons, prend forme une gouvernance au-delà des murs. Notre planète est un espace soumis à des défis globaux incontournables, écologiques mais aussi économiques, militaires, culturels, politiques... Là où les gouvernances en chantier bricolent des dispositifs voués à demeurer longtemps expérimentaux, de la lutte contre les pandémies à la normalisation des paradis fiscaux, du G20 aux accords sur le changement climatique. Les chantiers sont considérables, devant tenter de concilier d'innombrables intérêts en conflit. Les agences internationales ne peuvent rien imposer à des États prompts à mettre en avant leur souveraineté. Tout doit donc être négocié, personne ne pouvant prétendre détenir la solution.

Philippe Moreau-Defarges



C) ARMEMENTS - INDUSTRIES – ECONOMIE 

    C1) La grève en Guyane coupe les ailes à Ariane 5
 
EDF, le CMCK, les transporteurs routiers et même des agriculteurs ont lancé des mouvements de grève au même moment que les salariés de l'entreprise Endel, chargée de transporter le lanceur jusqu'à son pas de tir. Protester au moment du lancement est certainement un moyen de se faire mieux entendre. (Crédits : Laurent Van de Berg - RTBF) Si le mouvement prend de l'ampleur et unit la grogne de plusieurs entreprises, c'est bien celle du transporteur Endel, chargé de déplacer le lanceur sur le pas de tir, empêchant la mise en orbite de deux satellites, SGDC et Koreasat-7. Ce devait être un moment de joie partagée d'autant que l'événement devait se produire sous les yeux de Jean-Loïc Galle, le Pdg de Thales Alenia Space, de Stéphane Israël, celui d'Arianespace ou encore de Didier Faivre, le directeur du Centre Spatial Guyanais (CSG). Las, de lancement, il n'y aura pas. Et pour le coup, cela rappelle de mauvais souvenirs, celui de 2011, lorsque la grève de Telespazio avait empêché également le lancement. Aujourd'hui, c'est du côté d'Endel, chargé de transporter le lanceur jusqu'à son pas de tir, que ça bloque. Au propre comme au figuré. La pierre d'achoppement se situe au niveau des conditions salariales, les trois syndicats que sont FO, la CDTG et l'UTG demandant la réouverture des négociations annuelles obligatoires. Clairement, "on parle bien d'augmentation des salaires", dit FO dans France- Guyane. Et d'expliquer que la direction d'Endel souhaite serrer la vis en raison des renégociations avec le CNES. 

D'autres grèves déclenchées au même moment
Mais ce mouvement de colère n'est pas le seul à s'être déclenché au même moment. Chez EDF, ce sont les conditions de travail, la politique d'embauche et le manque estimé d'investissements sur le réseau qui a déclenché l'ire des salariés. Au même moment, ce sont ceux du Centre médico-chirurgical de Kourou (CMCK) qui ont cessé le travail, mécontents du projet de cession annoncé par la Croix Rouge (gestionnaire du CMCK) au groupe Rainbow Santé. Or, l'un des soutiens de la première heure de la structure, c'est le CNES-CSG qui a figuré à son conseil d'administration jusqu'en 2004. Autant dire que protester au moment du lancement est aussi un moyen de se faire mieux entendre. 

Lancement reporté de 24 heures
Autres mécontents, les transporteurs routiers qui bloquent le Grand Port maritime de Dégrad
des Cannes, inquiets de l'arrivée de camions toupies devant servir pour le chantier d'Ariane 6, dévolu à Eiffage et d'un montant de 600 millions d'euros. Une arrivée considérée comme de la concurrence frontale, l'Union des Transporteurs Guyanais ayant demandé au Centre spatial guyanais de ne pas faire venir de camions ayant les mêmes capacités que les leurs. Les agriculteurs, quant à eux, revendiquent notamment le paiement de l'ensemble des mesures du programme de développement rural de Guyane et le versement d'aides en retard... En attendant, les deux satellites et leur lanceur sont "mis en attente et en conditions de sécurité" dit Arianespace. Le lancement est programmé pour demain jeudi 23 mars. A condition que les négociations avec Endel évoluent positivement... 


    C2) Armement : la France supermarché de l’Arabie Saoudite
 
François Hollande a autorisé la vente à Riyad de 455 millions d'euros d'armes, dont une grande partie pourrait être destinée à la guerre au Yémen. Récit. 

Une autorisation administrative portant sur une vente considérable d'armements à l'Arabie saoudite a agité le microcosme ces dernières semaines. D'un côté, le ministère des Affaires étrangères et Matignon y étaient réticents, arguant que ces matériels étaient destinés à la guerre au Yémen. De l'autre, le ministère de la Défense estimait que l'allié saoudien devait être soutenu sans restriction. Il a finalement obtenu gain de cause. Quand la France annonce 20 milliards d'euros de prise de commandes d'armements pour l'année 2016, elle se flatte de monter sur le podium mondial des marchands d'armes. Elle est alors assez diserte sur ses clients respectables, comme l'Australie ou l'Inde, dont les intentions ne sont guère contestées. Il en va, en revanche, différemment des « transferts », c'est le terme consacré, à destination de pays critiqués pour leur utilisation de ces armements. 

Résolution 2216
C'est le cas de l'Arabie saoudite, dont de nombreuses organisations internationales et non gouvernementales contestent le rôle dans la guerre qui se déroule actuellement au Yémen. Depuis mars 2015, une coalition militaire de pays arabes sunnites, soutenue par les États-Unis et conduite par l'Arabie saoudite, est engagée dans une guerre contre les rebelles houtis appuyés par l'Iran. L'ONU estime qu'aucune des parties prenantes du conflit ne respecte les lois de la guerre en conduisant des attaques contre les populations civiles, sans épargner les écoles et les hôpitaux. Plusieurs organisations, dont Amnesty International, dénoncent les livraisons d'armes dans cette région du monde et accusent les États-Unis et le Royaume-Uni, et dans une moindre mesure la France, de fournir des armes à la coalition. Mais ces grands exportateurs d'armes agissent sous le couvert de la résolution 2216 du Conseil de sécurité de l'ONU, qui prévoit un embargo sur les armes destinées aux houtis, mais pas sur celles de la coalition. 

Le « Saudi-French Military Contract »
Rappelons qu'en France les exportations d'armements sont interdites. Pour qu'elles se produisent, une dérogation est nécessaire. Elle est accordée, ou pas, par le Premier ministre Bernard Cazeneuve après une étude au cas par cas conduite par une instance spécialisée, la CIEEMG (Commission interministérielle pour l'étude des exportations de matériels de guerre), que préside le SGDSN (secrétaire général de la défense et la sécurité nationale), le conseiller à la Cour des comptes Louis Gautier. En janvier 2017, une réunion de la CIEEMG doit évoquer selon nos informations une nouvelle vente d'armes à l'Arabie saoudite. Elle concerne une suite au contrat Donas de vente d'armes françaises au Liban, financées par l'Arabie saoudite. Ce pays a finalement récupéré ce contrat à son seul profit, pour un montant de 3 milliards d'euros, dont les modalités sont définies par trois avenants. Aujourd'hui, ce contrat Donas a changé de nom pour devenir SFMC (Saudi-French Military Contract). Et les Saoudiens demandent une rallonge, un quatrième avenant qui pourrait s'élever à terme à une somme estimée à entre 1,2 et 1,4 milliard d'euros. 

Grandes manœuvres
Pour l'heure, une première série de demandes saoudiennes a été présentée à Paris, pour une somme évaluée par certaines de nos sources à 455 millions d'euros. Et, parmi ces demandes, celles posant problème aux Français concernent pour l'essentiel deux entreprises, Nexter et Thales TDA Armements. Rien que de très classique, s'agissant de la nature des commandes, à savoir pour Nexter des munitions d'artillerie de 155 mm. La France a vendu à l'Arabie des quantités de matériels capables de tirer ces munitions, dont les très modernes Caesar, dont près de 200 exemplaires sont en cours d'acquisition, et le plus ancien, AMX 30 AUF1, est en cours de remplacement, entre autres. Et, pour TDA, des obus de mortier de 120 mm, qui équipent les Piranha de l'armée saoudienne. Ce qui a, en revanche, étonné la CIEEMG, ce sont les quantités réclamées par le client, très supérieures au train-train des commandes de routine. Il n'en a pas fallu davantage pour que Matignon lève un sourcil et fasse bloquer le processus. C'est alors que de grandes manœuvres ont commencé entre trois partenaires, puis quatre, qui ont chacun défendu leur point de vue. Choqué par l'utilisation probable de ces munitions par le corps expéditionnaire saoudien au Yémen, le Quai d'Orsay renâcle fermement. Deuxième acteur : le ministère des Finances, dont l'attitude ne surprend pas, dès lors qu'il ne va pas protester contre des ventes qui rapportent si gros. Troisième négociateur : la Défense. On connaît le point de vue de Jean-Yves Le Drian : l'Arabie saoudite est un allié dans la guerre contre le terrorisme. On ne lui refuse rien, ou presque. Le Premier ministre, dans ce cas précis, avait initialement pris le parti des opposants à la vente. 

Arbitrage de l'Élysée
Ces derniers avaient pris soin de découper le contrat en tranches. Les fournitures à la garde nationale (SANG, pour Saudi Arabia National Guard) ont été considérées comme conformes aux engagements de la France en matière de ventes d'armes. Le gouvernement français estime que la garde nationale n'intervient pas hors des frontières saoudiennes. Les ventes ne font donc pas débat. D'autres armements sont également concernés, qui ne sont pas directement utilisables au Yémen en raison des délais de mise en œuvre. Mais, pour les munitions destinées au Yémen, Paris a d'abord dit non. Puis, fin février et alors que nous commencions à interroger des personnes connaissant ce contrat, les choses ont évolué. Bernard Cazeneuve, qui suivait cette affaire de très près, a sollicité l'arbitrage de l'Élysée. Réponse de François Hollande : on autorise. Faut-il s'en étonner ? Pas vraiment... Depuis le début de la guerre, Paris appuie Riyad de toutes ses forces, y compris dans les domaines les plus sensibles comme la guerre électronique et le renseignement. Les affaires continuent donc et la balle est désormais dans le camp des Saoudiens, puisque Paris accepte de leur vendre la plupart des choses qu'ils demandent. Les Saoudiens doivent désormais confirmer leur commande et financer ce nouvel achat. Ils sollicitent toutes les banques mondiales pour obtenir un prêt, alors même que leurs réserves leur permettent de financer comptant leur commande, et que les prix du pétrole sont remontés. Quant aux ONG qui réclament le respect du traité sur le commerce des armes, ratifié par la France en avril 2014, elles font valoir que le texte prévoit qu'un État signataire « ne doit autoriser aucun transfert d'armes classiques (...) s'il a connaissance, lors de l'autorisation, que ces armes ou ces biens pourraient servir à commettre un génocide, des crimes contre l'humanité, des violations graves des conventions de Genève de 1949, des attaques dirigées contre des civils ou des biens de caractère civil et protégés comme tels, ou d'autres crimes de guerre tels que définis par des accords internationaux auxquels il est partie ». Ce texte n'est visiblement pas tombé dans l'oreille de François Hollande. Qu'en sera-t-il du prochain hôte de l'Élysée ?

Jean Guisnel

    C3)  Les ambitions chinoises
 
Alors que l’Europe a les yeux prioritairement tournés vers les Etats-Unis, la Chine souhaite jouer un rôle plus important sur la scène économique mondiale, prônant notamment l’inclusivité. Tout autant que le TTIP, le projet OBOR est un défi de taille, avec sa part d’opportunités. Au moment où l’Europe a le regard tourné vers les Etats-Unis et s’interroge sur la future présidence américaine, le forum de Davos accueillait en son sein le leader chinois Xi jin Ping. Les chantres de la mondialisation écoutait le discours du président asiatique appelant à l’ouverture, à la mondialisation et rappelant pour la circonstance le rôle de premier plan que joue et jouera demain son pays. Au cas où certains observateurs se seraient égarés dans leur analyse. Un rôle clé qui mènerait la Chine, deuxième puissance économique mondiale au rang de leader de la globalisation, tandis que les Etats-Unis se replierait sur un « nationalisme économique ». Une lourde responsabilité à endosser mais pourtant patiemment construite depuis Deng Xiaoping, depuis la conversion au capitalisme d’Etat. Un retour de premier plan pour la Chine depuis le ralentissement constaté de son économie dû entre autre à sa surcapacité industrielle. 

Le projet Obor
Pour parer à cette surchauffe, la Chine s’est lancée notamment dans le titanesque projet de la nouvelle route de la soie. En 2014, peu de temps après l’avènement de Xinjin Ping au pouvoir, l’agence gouvernementale Xinhua news agency, publia la carte de « la new silk road, new dreams », et révela ce projet et cette volonté d’investir l’espace eurasiatique. En cela, elle fait face à la Russie et son intégration de l’eurasie. Des projets concurrents dans un monde multipolaire mais avec des intérêts convergents entre les deux pays comme en témoigne le projet Force de la Sibérie, gazoduc géant. Une initiative russe à ce jour qui complète et s’insère dans le projet OBOR («one belt, one road»). Une volonté commune d’affirmer une prédominance régionale, d’affirmer une puissance sur un pré-carré régional. Une volonté mue, pour la Chine, par le constat de trop fortes inégalités à l’intérieur du pays (partie ouest côtière contrairement à la partie centrale et est) et par une réflexion sur un nouveau modèle de développement a définir au lendemain de la crise des subprimes. S’en ai suivie une volonté de la Chine d’internationaliser sa monnaie ; l’inclusion du Yuan dans le panier constitutif des Droits de tirages spéciaux du FMI démontre que la Chine souhaite faire de sa devise une monnaie de réserve internationale pour attirer les capitaux étrangers. La nouvelle route de la soie s’inscrit dans cette nécessité de rééquilibrage au plan interne de la consommation et de la production industrielle. La dimension géopolitique est également perceptible si on entrevoit l’influence que souhaite avoir de la Chine sur les pays concernés et traversés. Une façon de renouer avec « l’Empire du Milieu » et retrouver les échanges commerciaux et culturels d’antan. Cette ambition de créer de nouvelles opportunités pour les pays sur la voie de l’OBOR, ouvrirait un «espace de coopération économique» s'étendant du Pacifique occidental à la Mer Baltique. La vision d’une communauté économique et politique interdépendante s'étendant de l'Asie de l'Est à l'Europe occidentale. Dans sa forme terrestre, cela incluerait 65 pays et passerait par des points stratégiques sur tous les continents. Chaque zone peut être divisée en plus petits espaces (Asie Centrale, Russie, Europe, Asie de l’Ouest, Asie du Sud, Afrique du Sud, Pacifique Sud). Toutes ces zones ont un intérêt économique : une ressource rare, un nœud de communication, un port, des consommateurs finaux. 

La bataille du rail
L’exemple du ferroviaire illustre l’immensité du projet et les partenariats à mettre en place. Pour rallier l’Europe, la Chine envisage au moins sept parcours terrestres majeurs, sur lesquels elle intervient, qu’elle finance et subventionne. Leipzig, Hambourg, Anvers, Duisbourg, Lodz, Lyon et Madrid. A ce jour, huit terminus européen sur neuf de convois ferroviaires chinois de fret passent par la Russie, à travers le « New Eurasian Land Bridge Economic Corridor ». L’ampleur du projet incite la Chine à utiliser l’existant de manière optimum, au moins 80% des voies ferroviaires disponibles sont utilisées, notamment sur la ligne Centre-Nord. A ce stade, la profitabilité du projet est tournée vers la Chine. Mais l’ampleur du projet associe étroitement la Russie. Pas moins de 5000 trains mis en service d’ici 2020. La demande en transport ferroviaire de marchandises entre la Chine et l’Europe a augmenté ces dernières années, représentant une alternative au transport maritime plus lent et plus risqué et au transport aérien plus coûteux. Un délai réduit à quatre semaines par rapport au maritime. Selon le plan de développement, le système de trains de marchandises sera composé de trois routes : la route orientale, la route centrale et la route occidentale. Les routes relieront non seulement la Chine à l’Europe, mais aussi à l’Asie de l’Est et à l’Asie du Sud-Est. Une façon aussi de contourner la puissance navale américaine et de ne plus être dépendant d’un « blocus » éventuel mené par les Etats-Unis. Toujours à Davos, le président chinois en invoquant le piège de Thucydide à propos du président américain, se pose donc en rival des Etats-Unis souhaitant leur ravir leur puissance et influence. Mais la Chine en a-t-elle la capacité ? Certes, du côté européen, l’UE n’a pas accordé le statut d’économie de marché, risquant par là même des tensions entre les blocs. Désormais les échanges seront placés sous le signe de la réciprocité selon Federica Mogherini. 

Quelle réciprocité avec l’Europe ?
En effet, la Chine multiplie les investissements en Europe : depuis le rachat de près de 70% du port du Pirée, la Chine s’est lancée dans le rachat d’entreprises. Au premier semestre 2016, les acquéreurs chinois ont conclu la moitié des rachats étrangers sur le territoire européen, selon Thomson Reuters, contre 9% en 2015. Parmi les plus puissants fonds chinois on peut citer : HNA, Fosun ou Jinjiang. La réorientation du modèle de développement de l’économie chinoise vers plus de valeur ajoutée et de services et la recherche de savoir faire explique ce phénomène. Des rachats mais pas de gestion directe surtout depuis le cas de Plysorol en 2009 en France : Monsieur Zhang Guohua, un entrepreneur et repreneur, qui, peu de temps après la reprise licenciait 150 personnes du site français, attiré principalement par les forêts de l’Okoumé au Gabon. Cette réciprocité qu’appelle de ses vœux l’UE, pourrait peut être se concrétiser dans ces sept nouvelles zones franches (le Liaonang, le Zhejiang, le henan, le sichuan, le shaanxi, et chongking), zones ouvertes au libre échange, au commerce international et aux investissements étrangers. Si jusqu’à présent, elles se situaient sur les côtes orientales et méridionales, ce sont les territoires intérieurs et occidentaux qui sont à présent concernés. Attirer les capitaux et talents étrangers est une façon de répondre à l’UE mais aussi reprendre la main sur un avantage compétitif. Un gage de bonne volonté dans un pays qui compte près de 150 000 normes qu’il est difficile de se procurer et qui recèlent une part d’arbitraire, sept fois plus que l’UE. Dans cette guerre à l’hypercompétition, l’Europe se montre affaiblie et fragile mais peut être commence-t-elle à prendre conscience et s’interroge-t-elle sur les enjeux économiques dont elle doit se saisir urgemment.
Philippe Dion

    C4) Pourquoi SAFRAN est-il si zen

[En 2016, le groupe a atteint, voire dépassé, ses objectifs financiers, s'est félicité le directeur général Philippe Petitcolin.] 

Tous les voyants économiques et financiers de l'équipementier aéronautique sont au vert à l'exception du marché des hélicoptères. Ça plane vraiment pour le directeur général Philippe Petitcolin. Safran va faire des jaloux, notamment Airbus. Car l'équipementier aéronautique a porté en 2016 sa marge opérationnelle courante à 15,2% (contre 5,9% pour Airbus, qui vise 10%). Elle ressort à un niveau "jamais atteint", a d'ailleurs souligné le patron opérationnel de Safran Philippe Petitcolin. Au-delà de ce clin d'œil, tous les objectifs de Safran ont été atteints ou dépassés en 2016. Bref, Philippe Petitcolin, même s'il aurait aimé faire baisser encore plus la facture pour être à 50% dans Safran Airbus Safran Launchers (750 millions d'euros), peut être un directeur général heureux à la tête d'un groupe où tout va bien ou presque (déprime du marché des hélicoptères). Et ce en dépit des défis très ambitieux du groupe avec notamment la montée en cadence du moteur LEAP et des équipements aéronautiques sur les nouveaux avions (A320neo et 737 MAX). Car le chiffre d'affaires a été en 2016 en progression de près de 4%, à 15,78 milliards d'euros tandis que le résultat net ajusté a cru de 21,7%, à 1,8 milliard d'euros. 

Safran bien propulsé
Le nouveau moteur LEAP le programme clé pour le futur de Safran, a répondu présent en 2016 sur le plan opérationnel et en termes de production (108 moteurs produits, dont 77 livrés) conformément aux objectifs. CFM International, la société commune de Safran et General Electric (GE), produit 6 moteurs LEAP 1A par semaine pour l'A320neo d'Airbus. La société franco-américaine a par ailleurs battu un nouveau record de livraisons du CFM56 en fournissant 1.693 moteurs. Soit une hausse de 5% par rapport à 2015. Même les déboires du Silvercrest développé pour la motorisation des avions d'affaires dont le Falcon 5X de Dassault Aviation, semblent définitivement être derrière Safran. Il a passé un jalon important fin 2016 en présence des responsables de Dassault Aviation. La certification du Silvercrest, qui a été également choisi en octobre 2016 pour propulser le jet d'affaires Citation Hemisphere de Cessna, est attendue au printemps 2018. 

Les assurances de Safran pour intégrer Zodiac
L'activisme forcené du fonds The Children's Investment (TCI) ne semble pas inquiété excessivement Safran. Même si dans l'entourage du groupe, on estime que TCI peut fédérer d'autres fonds qui pourrait représenter 10% du capital de Safran. Le patron opérationnel de Safran fait front tout en dégageant un certaine sérénité. Il semble persuadé de la réussite de ce rapprochement sur le plan opérationnel et industriel tout en étant zen, très zen. Ainsi, sur le risque lié à l'intégration de Zodiac, Philippe Petitcolin s'est montré convaincu de la capacité de Safran à redresser la marge opérationnelle courante de sa cible aux environs de 14%, son niveau avant la crise entraînée par des retards de livraisons. "Même en excluant l'influence positive du dollar, on devrait les ramener à une rentabilité au minimum égale à celle qu'ils ont connue sous deux ans", a-t-il précisé lors de la publication des résultats 2016. "Je suis prêt à m'y engager", a-t-il affirmé. 

Des perspectives très encourageantes
Safran vise en 2017 une croissance de 2% à 3% du chiffre d'affaires ajusté avec un objectif de 500 moteurs LEAP produits. Hors effet de mise en équivalence d'Airbus Safran Launchers, la hausse des ventes devraient être comprise entre 2% et 4%. Le LEAP-1B, qui motorise le 737 MAX, va très prochainement entrer en service. Enfin, l'appareil de Comac le C919 chinois motorisé par le LEAP-1C, pourrait effectuer son premier vol en avril. Le résultat opérationnel courant ajusté sera "très proche de celui de 2016", a promis Philippe Petitcolin, qui devrait être renouvelé en avril 2018 à la tête de Safran.A plus long terme, le groupe a ajusté ses perspectives 2020 présentées en mars dernier, abaissant sa prévision de chiffre d'affaires à cette échéance de plus de 21 milliards d'euros à plus de 19 milliards, avec un objectif de marge opérationnelle courante relevé de plus de 15% à près de 16%, afin de prendre en compte la cession en cours de ses activités de sécurité et avant son rachat de Zodiac qu'il espère finaliser début 2018.

C5) Pour un rapport de l’Union européenne sur les exportations d’armement dans le monde

La publication du Sipri Yearbook 2016 en février 2016, le salon IDEX de l’armement aux Emirats arabes Unis qui s’est tenu du 19 au 23 février 2017, ainsi que les bons résultats de la France à l’exportation... Les occasions sont multiples pour parler des ventes d’armes dans le monde. Mais il n’est en réalité pas si simple d’en débattre, tant les chiffres sur lesquels sont basés les analyses sont sujets à caution. Il est difficile de ne pas être atteint de schizophrénie quand d’un côté, on se félicite du chiffre des exportations record de la France (20 milliards d’euros d’exportation en 2016 selon le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian), alors que de l'autre, on se lamente de la croissance de 8,4% des exportations d’armement dans le monde (selon l’Institut de recherche sur la paix - SIPRI)[1].Ce chiffre serait le reflet d’un monde où les crises se multiplient. Personne ne semble pourtant avoir relevé que selon le SIPRI, les exportations d’armement de la France, représentant 6% d’un peu plus de 30 milliards de TIV[2] représenteraient 1,5 milliards d’euros de ventes d’armes de la France, alors que le ministre de la Défense annonce 20 milliards d’euros. Vu de l’extérieur, une certaine confusion semble donc régner. Il faut féliciter le SIPRI de son travail car il s’agit du seul organisme qui mesure aujourd’hui les exportations d’armement dans le monde et qui communique sur le sujet. Moins connu mais méritant qu’on s’y attarde quand même, est le World Military Expenditures and Arms Transfers(WMEAT) publié par le département d’Etat américain. Or, si le SIPRI évoque un chiffre de 30 milliards de dollars, le WMEAT 2016 donne lui une moyenne de 150 milliards de dollars de ventes d’armes dans le monde par an sur la période 2004-2014, soit un rapport de 1 à 5[3] ! Quant au ministère de la Défense français, il semble avoir donné dans le rapport au Parlement sur les exportations d’armement une estimation moyenne des exportations d’armement dans le monde d’un montant annuel de 100 milliards d’euros[4]. Il apparait donc difficile à première vue de s’y retrouver dans tous ces chiffres contradictoires. Pour autant, on peut dégager deux tendances très nettes et émettre une recommandation. 

L’accroissement des exportations d’armement dans les zones de tension
La première tendance est qu’il existe effectivement un accroissement des exportations d’armement sur un rythme significatif, sans être exceptionnel, dans deux régions du monde : le Moyen-Orient et l’Asie. En Asie, le mouvement est tiré à la fois par la croissance économique qui est forte mais également par le clivage stratégique entre la Chine et un certain nombre de ses voisins, qui se traduit notamment par une augmentation des capacités navales. Ce phénomène est notamment lié aux revendications territoriales en mer de Chine. Au Moyen- Orient, le clivage entre l’Iran d’une part, et l’Arabie Saoudite et ses alliés d’autre part, crée une situation favorable à la course aux armements. Le conflit yéménite cristallise effectivement à la fois cette opposition mais il est aussi pour la première fois depuis longtemps « consommateur » d’armement, qu’il faut renouveler. Toutefois, la baisse prolongée des prix du pétrole a conduit depuis un an les Etats de la région à mettre un frein à leurs ambitions. Par ailleurs, il existe une constante à tous ces pays, en Asie et même désormais au Moyen-Orient : ils ne veulent plus uniquement être des consommateurs d’armement mais souhaitent désormais être aussi des producteurs, afin d’acquérir davantage d’autonomie stratégique. Ce qui était vrai depuis déjà plus de 10 ans pour l’Inde, la Corée du Sud ou la Turquie, est également vrai désormais pour des pays comme la Malaisie, Singapour ou l’Indonésie mais aussi et surtout pour les pays du Golfe. Les Emirats Arabes Unis, où s’est déroulé le salon IDEX, est l’un des premiers pays de la région à s’être doté d’une législation sur les offsets, qui prévoit des transferts de technologie et une fabrication locale en contrepartie des ventes d’armes à ce pays. Dans le cadre de son projet « vision 2030 », l’Arabie Saoudite a le même objectif : elle souhaite à la fois être plus autonome et également développer une industrie de défense grâce à ses achats d’armement. Cette tendance au développement des industries de défense devrait donc se traduire dans quelques années par une réduction des exportations d’armement, les capacités de production locales augmentant. 

Les Etats-Unis largement en tête du classement des exportateurs d’armement
La deuxième tendance est que les Etats-Unis restent, et de très loin, les plus grands exportateurs d’armement dans le monde. Le SIPRI estime que les Etats-Unis représentent un tiers des exportations mondiales, soit environ 10 milliards de TIV. Le Rapport au Parlement français sur les exportations d’armement chiffre pour sa part un montant d’environ près de la moitié des exportations mondiales, soit près de 50 milliards d’euros. Le WMEAT estime quant à lui à 79% la part des Etats-Unis dans les exportations d’armement mondiales, soit 120 milliards de dollars sur la période 2004-2014 et même 153 milliards de dollars pour la seule année 2014 ! On constate d’ailleurs dans le WMEAT une augmentation d’un tiers des exportations d’armement des Etats-Unis durant les deux mandats de Barack Obama : tout se passe comme si la baisse des budgets de défense des Etats-Unis avait été compensée durant cette période par une augmentation des exportations afin de soutenir l’industrie de défense des Etats-Unis. Or, les chiffres donnés par le WMEAT sur les exportations des Etats-Unis ne sont pas contestables. Ce sont des chiffres officiels qui résultent de l’addition des ventes commerciales, des ventes d’Etat à Etat dans le cadre des Foreign Military Sales (FMS), ainsi que des ventes dans le cadre du programme de coopération militaire géré par la DoD’s Defense Security Cooperation Agency (DSCA) et de deux programmes spécifiques portant sur l’exportation d’équipements militaires navals. Dans ce domaine, « America’s first » n’est pas un projet : c’est déjà une réalité 

L’Union européenne devrait être à l’initiative d’un outil de transparence sur les exportations d’armement
En matière de transparence sur les ventes d’armes, il existe depuis la première guerre du Golfe le registre des armes classiques des Nations unies. Cet outil est un réel progrès en matière de transparence mais il a pour double limite le peu de publicité et l’absence de mesure de la valeur financière des exportations. Or, cette mesure financière est importante car c’est aujourd’hui le
seul indicateur objectif des capacités réelles d’un matériel militaire : plus un armement est technologiquement en pointe, plus il est cher, mais plus il est aussi performant. On l’a bien vu durant la première guerre du Golfe en 1991, où les 5000 chars de l’armée irakienne ont pesé de peu de poids face aux armées de la coalition conduite par les Etats-Unis. Les pays de l’Union européenne (UE) disposent tous également depuis 15 ans de rapports nationaux sur les exportations d’armement pour rendre cette transparence dans les ventes d’armes. Même si la présentation de ces rapports nationaux n’est pas harmonisée, ils chiffrent les exportations d’armement de chaque pays à partir de données officielles et sont donc censés être fiables. Mais il faudrait aujourd’hui que l’Union européenne fasse plus... La compilation de ces rapports nationaux doit permettre de créer un rapport européen sur les exportations d’armement. Une fois ce rapport complété par les données recueillies sur les exportations des pays non membres de l’UE, il permettrait à cette dernière de publier un rapport sur les exportations d’armement dans le monde. Ce rapport, au moment où commence à être mis en œuvre le Traité sur le commerce des armes, permettrait, en accroissant la transparence, de mieux légitimer les ventes d’armes des pays de l’UE qui respectent les traités internationaux réglementant les exportations d’armement. Il permettrait également de mesurer sans contestation le poids réel de l’Union européenne en matière de ventes d’armes dans le monde. Comme on l’a vu, même quand la France exporte beaucoup d’armes pour soutenir son industrie et donc son indépendance nationale, cela reste une goutte d’eau par rapport aux exportations américaines. Ce rapport devrait faire l’objet d’une large communication. Il devrait être conçu comme un instrument d’influence destiné à promouvoir la transparence sur les exportations d’armement. Pour élaborer un tel rapport, l’Union européenne dispose de tous les outils nécessaires. Il y a déjà le rapport annuel sur les exportations d’armement, réalisé par le groupe COARM au sein du Service européen d’action extérieure (SEAE) dans le cadre de la position commune 2008/944 de l’UE sur les exportations d’armement. Ce rapport est publié au Journal Officiel de l’Union européenne[5] mais il présente le double handicap, alors même que toutes les données y sont disponibles, de ne pas donner une vision globale des exportations de l’UE, ni de remettre en perspective la compilation de toutes les données qui y figurent. Or, des think tanks travaillent dans chacun des pays membres sur les questions d’armement et d’exportations d’armement, à l’image des chercheurs qui collaborent au réseau ARES piloté par l’IRIS. Ces derniers peuvent mettre en perspective le rapport du SEAE et le compléter par les données mondiales. Il existe enfin un institut de recherche rattaché à l’Union européenne, l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne (EUISS), qui pourrait fédérer les travaux des institutions officielles et des think tanks européens afin de produire cette publication de référence sur les exportations d’armement dans le monde. 

Jean-Pierre Maulny

[1] Très exactement entre les périodes 2007-2011 et 2012-2016,
[2] Le SIPRI Trend Indicator Value (SIPRI TIV) est basé sur la valeur capacitaire supposée d’un matériel et n’est donc pas censé représenter le montant des exportations d’armement. Toutefois le TIV est référencé par rapport au coût connu de certains matériels. On peut donc considérer que le montant du SIPRI TIV est bien un montant financier même si le SIPRI indique, à juste titre, que les chiffres qu’ils donnent ne peuvent scientifiquement représenter la réalité.
[3] World Military Expenditures and Arms Transfers 2016, décembre 2016, https://www.state.gov/t/avc/rls/rpt/wmeat/2016/index.htm
[4] Rapport au Parlement sur les exportations d’armement 2016, ministère de la défense, 1 juin 2016, http://www.defense.gouv.fr/actualites/articles/rapport-au-parlement-sur-les- exportations-d-armement-2016
[5] Rapport annuel sur les exportations
d’armement
: https://eeas.europa.eu/headquarters/headquarters- homepage_en/8472/Annual%20reports%20on%20arms%20exports

 D) RENSEIGNEMENTS ET MENACES

    D1) « Entre 2013 et 2016,l’Europe a été le théâtre de 24 attentats et 64 projets d’attentats »

Jean-Charles Brisard revient sur l'attentat de Londres. Pour lui, malgré l'affaiblissement de l'État islamique, rien ne permet de penser que la menace terroriste qui pèse sur l'Europe baissera en intensité.
Jean-Charles Brisard est président du Centre d'Analyse du Terrorisme (CAT) 

Un an jour pour jour après les attentats de Belgique, Londres est victime d'une nouvelle attaque terroriste? Que cela vous inspire-t-il? Cette date a-t-elle, selon vous, été choisie au hasard?
Aucun élément ne permet de dire à ce stade s'il existe une symbolique de cette date. Les djihadistes ont leur propre agenda et n'attachent pas nécessairement d'importance aux dates qui sont symboliques pour les pays occidentaux. Ce type d'attaques, c'est d'abord une question d'opportunité. 

En juillet 2005, un attentat à la bombe dans le métro londonien, avait déjà fait 56 morts. L'Angleterre et, en particulier Londres, sont-ils particulièrement visés par les terroristes islamistes? Cela a-t-il un lien avec la population qui vit dans la capitale?
L'absence d'attentat meurtrier depuis 2013 sur le sol britannique ne doit pas nous faire oublier que le Royaume-Uni est, à l'instar des États-Unis, l'une des principales cibles des menaces des groupes djihadistes. 13 attentats ont été déjoués par les autorités depuis 2013, et une attaque à l'arme blanche conduite par un sympathisant de l'État Islamique a fait 3 blessés en 2015. Au moment des attentats de Bruxelles en mars 2016, les terroristes envisageaient différentes cibles, dont la Grande-Bretagne, avant d'y renoncer. Outre des projets déjoués ou avortés, ce pays est très régulièrement visé par la propagande de ces groupes, dans leur littérature, ainsi que par de nombreux djihadistes appelant à frapper ce pays. Ces groupes, l'État Islamique en particulier, ont tenté à de très nombreuses reprises, et sans succès, d'organiser des attentats sur le sol britannique. D'après plusieurs témoignages, s'ils ne sont pas parvenus à mener une opération de grande ampleur, c'est notamment en raison d'une attrition des volontaires djihadistes pour participer à une opération sur leur territoire national, alors que les Britanniques constituent le second contingent de djihadistes européens après les Français, avec près de 600 combattants sur place. Une situation qui illustre sans doute une dimension plus internationaliste chez les djihadistes britanniques que chez les djihadistes français ou belges, plus enclins à frapper leur pays d'origine. Ce qui a dominé, en termes de projets, ce sont des actions téléguidées depuis la Syrie et l'Irak par des djihadistes anglo-saxons. Il existe en Grande-Bretagne de nombreux sympathisants et soutiens des groupes djihadistes comme l'a montré la préparation des attentats de Paris et Bruxelles, lorsque Mohamed Abrini, l'un des logisticiens de ces attentats, s'était rendu à Birmingham au mois de juillet de 2015 à la demande d'Abdelhamid Abaaoud pour récupérer de l'argent mis à disposition par des sympathisants. 

Après la France, la Belgique et l'Allemagne, c'est désormais la Grande-Bretagne qui est visée. Les terroristes islamistes ont-ils déclaré la guerre à l'Europe entière?
Dans une étude qui sera rendue publique la semaine prochaine, nous montrons qu'entre 2013 et 2016, l'Europe a été le théâtre de 64 projets d'attentats, 24 attentats et 6 tentatives en lien avec le contexte syro-irakien, un bilan très supérieur à celui observé dans d'autres pays occidentaux comme les États-Unis, l'Australie ou le Canada. Ces actions visaient plusieurs pays européens, la France, la Belgique, l'Allemagne, le Royaume-Uni, mais également la Suède, le Danemark, l'Espagne, l'Italie et l'Autriche. Frapper l'Europe est devenu une priorité pour l'État Islamique essentiellement pour trois raisons: la participation de plusieurs pays européens à la coalition militaire internationale contre ce groupe, la présence d'un très grand nombre de djihadistes européens sur le théâtre des opérations syro-irakien, plus de 2.800 selon nos dernières estimations, et enfin la proximité de l'Europe avec le théâtre des opérations terroristes en Syrie et en Irak. 

Dimanche à Orly, un assaillant a tenté de tuer un militaire avant d'être lui-même abattu. La violence djihadiste se banalise-t-elle? Va-t-on devoir vivre avec au quotidien durant les prochaines décennies?
Nous sommes aujourd'hui confrontés à 3 types de schémas opérationnels de la part des groupes djihadistes: une menace directe, organisée, à l'instar des attentats des Paris et Bruxelles ; une menace téléguidée qui est le fait de djihadistes présents sur le théâtre des opérations qui communiquent avec des sympathisants via les réseaux sociaux et les messageries chiffrées en leur prodiguant des recommandations de cibles et des conseils opérationnels (représentant la majorité des projets d'attentats en France en 2016 - 9 sur 17 -) ; enfin une menace inspirée par la propagande de ces groupes, celle qui demeure la plus insaisissable. Les assaillants menant ce type d'attaques utilisent généralement des moyens rudimentaires (arme blanche, véhicules...) dont l'issue est aléatoire mais qui peuvent s'avérer aussi meurtriers que des bombes ou des armes de guerre (Attentat de Nice le 14 juillet 2016). La menace est amenée à évoluer vers plus d'attaques inspirées, d'abord parce que les pertes territoriales et humaines subies par le groupe État Islamique affaiblissent et désorganisent sa capacité à planifier des attentats en Europe et à projeter des combattants pour y commettre des attentats. Ensuite, les services de renseignement occidentaux ont progressivement acquis une connaissance plus précise des réseaux constituant la menace actuelle, et peuvent donc être plus proactifs qu'ils ne l'étaient il y a encore 2 ans. Cependant, compte tenu du nombre de djihadistes européens aujourd'hui impliqués en Syrie et en Irak, il convient également de tenir compte du fait que les conséquences de leur engagement seront durables, comme nous l'avons déjà observé dans l'histoire du djihad moderne, non seulement en termes de menaces directes, mais également en termes de radicalisation. Ces combattants sont susceptibles, à leur retour, de mener des actions de propagande, de prosélytisme et de recrutement. Au-delà des seuls combattants, l'emprise et l'enracinement à long terme, par capillarité, du phénomène salafiste djihadiste et de ses soutiens, sont une cause de préoccupation majeure, amplifiée par une propagande qui demeure massive et aisément accessible. 

Pourtant l'État islamique semble affaibli. Cela explique-t-il la multiplication des attaques? S'agit-il d'un baroud d'honneur?
Dans le contexte actuel d'affaiblissement général de l'État Islamique sur le plan militaire, ces attaques sont devenues vitales pour le groupe, afin de ne pas enrayer la dynamique créée il y plus de 3 ans avec la proclamation d'un Califat. Pour autant, les attaques de l'État Islamique contre les pays occidentaux s'inscrivent dans un continuum, elles ont commencé bien avant l'offensive actuelle à Mossoul. Il convient d'analyser ce mode opératoire sur le long terme plutôt que comme un phénomène conjoncturel. Je l'ai souvent rappelé, la menace globale de l'État Islamique est inhérente, consubstantielle à son existence en tant que groupe djihadiste, et ce dès sa création. À cet égard, le premier appel d'un djihadiste français à perpétrer des attentats en France précède l'annonce du Califat en Juin 2014, et même la création de l'État Islamique en Irak et au Levant en Avril 2013, et date du 22 janvier 2013. C'est donc une menace ancienne qui est amenée à durer longtemps. 

La destruction de Daech suffira-t-elle à enrayer le phénomène djihadiste et islamiste?
L'État Islamique sera défait militairement dans sa forme actuelle, c'est une évidence. Il perd progressivement ses principaux bastions en Irak et en Syrie. Le groupe enchaîne les défaites et ne peut plus compter sur sa force d'attraction qui constituait son principal moteur. Pour autant, détruire ce groupe dans sa forme actuelle ne mettra pas fin à la menace terroriste qu'il véhicule. Ce groupe va se transformer, retournant sans doute à la clandestinité, mais en tout état de cause il sera toujours présent dans la région et poursuivra ses efforts de propagande et d'incitation. Quant au phénomène djihadiste, il ne sera pas enrayé par ces victoires militaires. Il a montré une forte capacité de résilience depuis 30 ans qui le conduira à évoluer.


    D2) Faut-il désormais s’attendre à une terrorisme « plus fluide » ?

L'EI multiplie les attaques à mesure que les jihadistes reculent sur le terrain.
L'attentat de Londres perpétré mercredi et revendiqué hier par l'organisation État islamique a secoué à nouveau la communauté internationale. Perpétré un an jour pour jour après les attaques de Bruxelles et près de trois mois après l'attentat d'Istanbul qui a fait 39 morts lors du Nouvel An, cette agression s'ajoute à la longue liste d'attaques meurtrières de l'organisation radicale. Et se déroule alors que sur le terrain, en Irak et en Syrie, l'EI recule. « Le projet est peut-être territorialement compromis mais le projet idéologique, lui, n'est pas mort et continue de mobiliser », explique Myriam Benraad, maître de conférences en sciences politiques à l'Université de Limerick et auteure de l'ouvrage L'État islamique pris aux mots (Armand Colin, à paraître en mai 2017). Par conséquent, puissance militaire et puissance idéologique ne vont pas forcément de pair. Malgré la perte de près d'un quart de son territoire en 2016 selon une étude du cabinet d'analyse IHS Markit, le message de l'organisation terroriste continue de séduire spécialement par le biais des réseaux sociaux. Arme favorite de l'organisation, internet permet d'atteindre instantanément un large public. Avec des personnes plus ou moins sensibles aux propos des jihadistes, le message de vengeance et les appels aux représailles à l'encontre des États membres de la coalition poussent certains à passer à l'acte sans pour autant avoir prêté allégeance au chef de l'EI. Cela permet de « revendiquer de manière opportuniste » différentes attaques terroristes qui n'étaient pas pour autant directement préméditées par l'organisation, souligne Myriam Benraad. 

« Attaquer l'EI sur le plan physique n'est pas suffisant »
Ainsi, l'EI multiplie les attaques tandis que les jihadistes perdent de leur influence sur le terrain. Selon le quatrième rapport du secrétaire général de l'ONU sur la question, présenté au Conseil de sécurité le 6 février, l'EI est affaibli militairement depuis le début de l'année sur ses territoires au Moyen-Orient et en Afrique. Les ressources financières de l'EI sont également en baisse ainsi que le nombre d'étrangers qui se rendent en Syrie et en Irak dû au « renforcement des mesures de surveillance », déclare le rapport de l'ONU. « La capacité de l'EI à attirer de nouvelles recrues est en train de diminuer et les combattants abandonnent de plus en plus les champs de bataille », expliquait Antonio Guterres, secrétaire général de l'ONU. Pour autant, « attaquer l'EI sur le plan physique n'est pas suffisant, insiste la chercheuse. Le projet de l'EI existait déjà du temps d'el-Qaëda ». Suite à leur perte de territoires en Irak et en Syrie, les jihadistes se sont adaptés, revenant à des actions clandestines et à des attentats, modes d'action privilégiés entre 2006 et 2012. « Il faut désormais s'attendre à un terrorisme qui sera plus fluide », plus dispersé, note Myriam Benraad. Sombre constat pour l'avenir. Les attaques ne devraient pas cesser dans l'immédiat, outils cruciaux pour faire des démonstrations de force. À cet égard, la chercheuse met l'accent sur la nécessité de revoir les moyens mis en œuvre pour lutter contre l'EI. « Les mesures prises par la coalition internationale s'étendent sur le court terme. Le gouvernement irakien n'a pas non plus de projet de stabilisation sur le long terme, ce qui est inquiétant », déplore la chercheuse.

Julie Debbi


     D3)  Le spectre d’une famine de masse fait son retour

Près de vingt millions de personnes sont menacées par la famine qui sévit violemment au Yémen, en Somalie, au Nigeria et au Soudan du Sud. Le CICR estime qu’il faut agir dans les trois mois pour éviter le pire 

«Les mots manquent pour décrire la souffrance des habitants du Yémen. Leur résilience a atteint un point de rupture.» Directeur régional du Comité international de la Croix-Rouge pour le Moyen-Orient, Robert Mardini a dressé mercredi, au siège du CICR à Genève, un portrait extrêmement préoccupant de la situation dans ce pays considéré comme le plus pauvre de la péninsule Arabique. «Vingt personnes, ajoute-t-il, meurent en moyenne chaque jour» en raison de la famine et de problèmes sanitaires découlant de la persistance du conflit qui ravage le pays depuis deux ans. Avec le Yémen, trois autres pays sont particulièrement touchés par une combinaison de sécheresses extraordinaires et de conflits qui exacerbent les conséquences du manque d’eau: la Somalie, le nord du Nigeria et le Soudan du Sud. Au total, 20 millions de personnes sont menacées de famine. Du jamais-vu depuis des décennies. 

La pire crise depuis septante ans
Directeur des opérations au CICR, Dominik Stillhart le souligne: «Nous sommes face à une crise humanitaire massive.» Il y a quelques jours, devant le Conseil de sécurité, le secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires de l’ONU, Stephen O’Brien, était encore plus alarmiste: «C’est la pire crise humanitaire depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.» En Somalie, des habitants de la capitale Mogadiscio se réunissent et prient pour qu’il pleuve. L’Ethiopie et le Kenya ne sont pas épargnés. La première subit encore les effets dévastateurs du phénomène climatique «El Niño» de 2015 et 2016. Près de 5,6 millions de personnes ont besoin d'une aide au plus vite. 

Trois mois pour agir
Il y a effectivement urgence. Les humanitaires ont tous en mémoire la famine de 2011 qui avait coûté la vie à 260 000 personnes en Somalie. A commencer par Dominik Stillhart: «La réaction internationale à l’époque fut clairement trop lente.» Quelques experts avaient pourtant tiré la sonnette d’alarme en mai 2010, mais ce n’est qu’à partir de juillet 2011 que la mobilisation avait réellement commencé. «Aujourd’hui, nous avons encore la possibilité d’éviter le pire», poursuit le directeur des opérations de l’organisation qui estime à quelque trois mois le temps imparti aux humanitaires pour éviter une des pires tragédies du XXIe siècle. 

Guerre et famine au Yémen
Pays damné qui échappe en grande partie aux radars de la communauté internationale, le Yémen connaît une situation particulièrement dramatique. «L’écart entre les besoins et l’aide humanitaire ne pourrait pas être plus grand», relate Robert Mardini. Mais le CICR n’en reste pas moins lucide. Tant que le conflit perdurera et que les politiques feront tout pour bloquer l’accès de l’aide humanitaire, il sera difficile de changer fondamentalement la donne. Les belligérants s’en prennent systématiquement aux infrastructures sanitaires, violant gravement les normes de droit humanitaire. Seuls 45% des hôpitaux du pays fonctionnent. Le nombre d’enfants souffrant de malnutrition a bondi de 150%. 

Aide bloquée
Taiz, ville assiégée de quelque 400 000 habitants, est dévastée. 90% des centres de soins sont inopérants. Seuls quatorze puits sont utilisables. Les ordures s’accumulent dans les rues. Six organisations internationales, dont Médecins du monde, Action contre la faim et Handicap International, dénoncent avec véhémence le blocus humanitaire imposé par la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite qui combat les rebelles houthis et leurs alliés. Le cynisme de Riyad a des conséquences. Depuis janvier, un bateau plein de denrées alimentaires de l’ONG Première Urgence internationale reste bloqué au large du principal port de Hodaida. Action contre la faim se bat aussi pour faire entrer 250 tonnes de denrées dans le pays. Cette dernière le dit sans ambages: «L’embargo sur les armes [imposé par l’ONU en 2015] est devenu de fait un blocus humanitaire.» 

Insécurité et sécheresse en Somalie
La Somalie, qui reste minée par l’insécurité depuis des années, est confrontée à la troisième famine en vingt-cinq ans. Le sud du pays n’a enregistré qu’un tiers des précipitations habituelles. Or c’est une région contrôlée par les Shebab, les militants islamistes affiliés à Al- Qaida qui refusent l’accès de tout convoi humanitaire. Les populations quittent massivement les zones rurales pour se rendre vers les centres urbains. Le bétail est décimé et l’eau disponible n’est bien souvent pas potable. Les cas de choléra se multiplient. Au Nigeria, 300 000 enfants pourraient être affectés par des problèmes de malnutrition sévère au cours de l’année à venir. Le défi pour les humanitaires est de se rapprocher des zones où s’affrontent les islamistes radicaux de Boko Haram et les forces gouvernementales. Si les appels à l’action se multiplient, l’argent manque encore cruellement pour répondre aux besoins humanitaires. Le CICR a bien lancé un appel pour obtenir des fonds à hauteur de 400 millions de dollars. Pour l’heure, seul un quart de la somme est garanti par des donateurs. L’ONU devrait engager quelque 5,6 milliards de dollars. 

Coupes dans les aides des Etats-Unis
Reste une hypothèque: l’administration américaine de Donald Trump a prévu de fortes coupes budgétaires dans l’aide internationale. Mardi, le directeur général du CICR Yves Daccord était auditionné par la Commission des affaires extérieures du Sénat. Or les Etats-Unis financent le budget «terrain» du CICR à hauteur de 25%, soit en moyenne 100 millions par an. Président de l’International Rescue Committee, l’ex-ministre des Affaires étrangères britannique David Miliband est pourtant catégorique: «C’est le pire moment pour procéder à des coupes budgétaires.» Une telle décision de l’administration Trump pourrait avoir, prévient-il, un effet domino très néfaste sur l’action humanitaire. 

Au Soudan du Sud, le cynisme du gouvernement
Le gouvernement de Juba consacre la moitié de son budget à l’achat d’armes et à la défense alors que près de 100 000 personnes sont sur le point de mourir dans le nord de cet Etat créé en 2011.
Plus jeune pays du monde créé en 2011, le Soudan du Sud traverse une crise humanitaire d’une rare acuité. Environ 100 000 personnes sont en train de mourir de faim dans l’Etat d’Unité au nord et un million d’autres sont menacées de famine. Si la situation perdure, ce sont 5,5 millions de Sud-Soudanais qui pourraient se trouver entre la vie et la mort en juillet prochain au cœur de la saison sèche. «Nous n’avons plus assisté à une telle situation depuis longtemps», constate Dominik Stillhart, directeur des opérations au CICR. Les raisons du drame qui se joue au Soudan du Sud sont multiples, mais la principale est «la persistance d’un conflit armé», ajoute- t-il. 

Des armes plutôt que de la nourriture
Face à une crise humanitaire de cette ampleur, le gouvernement sud-soudanais continue de consacrer près de la moitié de son budget voire davantage à la défense et à l’achat d’armes. C’est le constat que dresse un récent rapport de l’ONU destiné au Conseil de sécurité. Le gouvernement du président Savla Kiir tire près de 250 millions de dollars des ventes de pétrole qui représentent 97% de ses revenus de l’Etat. Ces armes sont importées des pays voisins, dont l’Ouganda et la République démocratique du Congo. Elles alimentent une guerre civile de trois ans qui a déjà fait plusieurs dizaines de milliers de victimes et qui a ravagé de vastes champs de culture. L’économie sud-soudanaise est en train de s’écrouler bien que le taux d’inflation ait chuté de 479% en décembre à 370% en janvier de cette année. De l’avis des auteurs du rapport de l’ONU, le «Soudan du Sud abrite désormais la plus grande crise de réfugiés d’Afrique et la troisième plus importante dans le monde après la Syrie et l’Afghanistan». Plus de 60% des réfugiés sont des enfants souffrant pour la plupart de malnutrition. 

Accès interdit aux humanitaires
Aujourd’hui, le gouvernement de Juba bloque l’accès des travailleurs humanitaires. Pour relever les défis posés par cette tragédie, le CICR dispose d’un millier de collaborateurs sur place, dont des équipes chirurgicales mobiles. Des largages de denrées alimentaires seront effectués et celles-ci distribuées grâce à des équipes au sol. 

Action internationale bloquée
Les autorités de Juba ont catégoriquement refusé les conclusions du rapport onusien, qui fera pourtant l’objet d’une réunion spéciale du Conseil de sécurité aujourd’hui à New York présidée par le ministre britannique des Affaires étrangères Boris Johnson. Le rapport appelle à un embargo sur les armes imposé au Soudan du Sud. Mais la mesure, approuvée par les Etats-Unis, a déjà été rejetée par un vote du Conseil de sécurité en décembre.

Stéphane Bussard
 
    D4) Tsahal recrute des cyber-guerriers
  
La cyber-sécurité est devenue une telle priorité pour les militaires israéliens, que l’armée va lancer une opération «séduction» sans précédent pour recruter des jeunes juifs dans le monde au sein du Directorat spécialisé dans les services informatiques de Tsahal. Un programme va être lancé dans un premier temps à Los Angeles, New-York et Miami au mois de mai, où les candidats subiront un premier test d’aptitude. Ceux qui seront sélectionnés participeront ensuite à un cours de six mois en Israël, organisé par le Directorat, avant d’être officiellement recrutés en mars 2018 dans une unité correspondant à leurs capacités. La plupart seront actifs dans le domaine de la cyber-sécurité. Dans un premier temps, une trentaine de recrues seront intégrées, quitte ensuite à accroître ce chiffre et à étendre éventuellement le programme à l’Europe.



 
E) SECURITE INTERIEURE 


   E1) Terrorisme : avec le logiciel, le compte est bon sur Twitter
 
Les réseaux sociaux en font-ils suffisamment pour lutter sur leurs plateformes contre les discours haineux et notamment l'apologie du terrorisme ? Selon plusieurs organisations et la Commission européennes, la réponse est non. Mais ces services s'efforcent, naturellement, de démontrer le contraire, tout en renforçant leurs moyens. Twitter a fait ses comptes à ce sujet. Il précise ainsi avoir suspendu très précisément 376.890 comptes au cours du second semestre de 2016. Le motif : apologie du terrorisme. 

63.000 suspensions par mois en moyenne
Et pour illustrer la montée en puissance de ces moyens de détection, Twitter signale que le total est porté à 636.248 comptes depuis le 1er août 2015 - dont plus de 50% donc en l'espace de seulement six moi Comment expliquer l'efficacité, a priori, accrue des processus de lutte contre ces contenus sur le service (63.000 suspensions par mois, contre 24.000 un an plus tôt) ? Le nombre de signalements des internautes et des Etats n'est pas le premier levier selon Twitter. Le site s'est doté en interne d'outils permettant d'automatiser la détection. Sur le dernier semestre de 2016, Twitter attribue ainsi trois-quarts des suspensions de comptes à ses logiciels. La plateforme devrait donc continuer à monter en puissance dans ce secteu Et espérer ainsi s'attirer les bonnes grâces des autorités européennes ? En décembre 2016, six mois après s’être engagés à supprimer les contenus haineux en moins de vingt-quatre heures, les géants du Web ont été tancés par la Commission européenne pour leur manque de réactivité. Twitter était même épinglé comme le mauvais élève. 

Facebook, YouTube, Twitter et Microsoft rappelés à l'ordre
"Si Facebook, YouTube, Twitter et Microsoft veulent nous convaincre, moi et les ministres, que l’approche non législative peut fonctionner, il va falloir qu’ils agissent vite pour faire un sérieux effort dans les prochains mois" prévenait la commissaire Věra Jourová. Pour les plateformes, il est d'autant plus nécessaire pour elles de montrer patte blanche dans ce secteur qu'elles sont attaquées sur d'autres sujets, et en particulier leurs conditions d'utilisation. Selon Reuters, les réseaux sociaux devraient même être mis en demeure prochainement en raison de nombreuses clauses abusive En France, blocages et retraits sont encadrés par la loi. Les demandes des autorités vis-à-vis des contenus liés au terrorisme sont-elles proportionnées ? D'après le premier rapport d'Alexandre Linden, chargé pour le Cnil, de contrôler ce dispositif, aucune dérive ni surblocage n'était à déplorer en avril dernier. L'expert rappelait à cette occasion que pour les demandes de retrait pour terrorisme, "une majorité" visait les réseaux sociaux, "Twitter, Facebook, beaucoup". Une photo du Bataclan avait ainsi largement circulé sur ces services en ligne.

Christophe Auffray



F) ENERGIE - ENVIRONNEMENT – CLIMAT


    F1) Des chiffres sur la filière des énergies marine en France
 
La France n’a toujours pas d’éoliennes le long de ses côtes mais elle a créé de l’emploi dans les énergies marines renouvelables : 2 086 équivalents temps plein (ETP) exactement. Ce chiffre fait partie des données collectées auprès de la filière et dévoilées lors de Seanergy par l’observatoire des énergies de la mer. Ces emplois se répartissent entre les structures de formation et de R&D, les énergéticiens et les fabricants d’éoliennes, d’hydroliennes ou des pièces et composants de ces machines, de très loin les principaux employeurs. Les Pays de la Loire avec 874 ETP est la région qui concentre le plus d’emplois devant l’Île-de-France et la région Paca. Avec 57 % des ETP, l’éolien posé est la technologie qui emploie le plus de personnel. L’éolien flottant pèse pour 18 % de ces emplois et l’hydrolien pour 14 %. Des chiffres qui « démontrent que les technologies émergentes sont déjà parvenues à un bon niveau de maturité en France », a souligné Christophe Clergeau, rapporteur de l’étude de l’observatoire. Depuis le démarrage de la filière française, les investissements cumulés réalisés par les acteurs de la filière s’élèvent à 1,3 milliard d’euros. Leur chiffre d’affaires, réalisé à 75 % à l’export, n’excède pas, quant à lui, les 600 millions d’euros en 2016. Un rapport investissements sur chiffres d’affaires qui devrait s’inverser avec la mise en service des futurs parcs éoliens en mer.

Loïc Fabrègues

   F2) Gaza : une île pour la paix ?

Le projet peut paraître fou : des experts prônent la construction d'un îlot pour tenter de trouver une issue au conflit israélo-palestinien.
À terme, l'îlot de Gaza pourrait ressembler à celui édifié en 1987 au large d'Osaka, au Japon, pour accueillir l'aéroport international de Kansai. 

Une île artificielle pour désenclaver (et désengorger) la bande de Gaza, mais aussi et surtout pour sortir de la crise le processus de paix israélo-palestinien ? L'idée n'est pas nouvelle. Ce projet avait été discuté dans le cadre des accords d'Oslo, il y a plus de vingt ans. Le mémorandum de Charm el-Cheikh de 1999 prévoyait même que son chantier pourrait débuter avant le début du nouveau millénaire. Réactivé à intervalles réguliers depuis lors, le projet est au point mort depuis la prise de contrôle de l'enclave palestinienne par le Hamas en juin 2007. Cela fera bientôt dix ans. La construction de cet îlot verra-t-elle finalement le jour ? Diverses études ont démontré que sa faisabilité technique et son coût (de l'ordre de 5 à 10 milliards de dollars) ne semblent pas irréalistes. 

Développement d'activités industrielles
Le ministre israélien des Transports Yisrael Katz a réactivé l'idée en 2011 puis, une nouvelle fois, en juin 2016. Neuf mois plus tard, rien n'a avancé. Les autorités palestiniennes refusent, de fait, que ce projet soit conduit par le gouvernement israélien. Plusieurs associations de protection de l'environnement sont, par ailleurs, hostiles au lancement de ces travaux pour des motifs écologiques. La publication, fin février 2017, d'un rapport très sévère du contrôleur de l'action gouvernementale sur la politique mise en place par Benjamin Netanyahu vis-à-vis des populations palestiniennes pourrait cependant donner un coup de fouet au projet. La bande de Gaza est aujourd'hui surpeuplée : plus de 1,8 million d'habitants (estimation 2014) vivent sur ce territoire de 365 kilomètres carrés. Elle est confrontée à une crise économique provoquée par le blocus qu'imposentIsraëlet l'Égypteafin d'empêcher l'acheminement d'armes aux mouvements armés locaux, mais aussi par l'absence de projets de développement économique des autorités locales. Comme le révèlent les associations humanitaires qui œuvrent sur place : les quelque huit cents camions qui entrent quotidiennement à Gaza pour apporter nourriture et vivres ne suffisent pas à répondre à tous les besoins de la population locale. La création d'une île artificielle de 6 kilomètres carrés, reliée par un pont de 3 kilomètres, outre le fait qu'elle donnerait du travail à une population où le taux de chômage bat tous les records, flirtant avec les 45 %, pourrait permettre le désenclavement et le développement d'activités maritimes mais aussi industrielles, que ce soit dans l'énergie ou pour dessaler l'eau de mer. Le tissu économique local "est incapable de fournir des emplois en l'état actuel des choses, d'où l'importance de projets extérieurs", exposait Steen Lau Jorgensen, directeur de la Banque mondiale pour la région, dans un rapport, en 2015. 

"Bombe à retardement"
C'est pourquoi bien que le Premier ministre de l'État hébreu ait manifesté son hostilité au projet, plusieurs personnalités continuent de militer en faveur de cet îlot. À commencer par une frange importante de l'état-major israélien, qui répète depuis plusieurs mois que le désespoir dans lequel est plongée la jeunesse gazaouie peut conduire, à court terme, à un retour des violences. "Si nous ne faisons rien, Gaza explosera à nouveau. C'est une bombe à retardement", soulignait ainsi le chef du renseignement militaire, le général Hertzi Halevy, dans un récent échange avec des autorités civiles.

Baudoin Eschapasse


 

G) GEOPOLITIQUE DE LA CULTURE 

   G1) « Trump a un pouvoir de nuisance plus qu’un pouvoir constructif »

« Je crois que Donald Trump n’a pas bien apprécié le mode de fonctionnement des rouages américains. Depuis son arrivée en politique, il a fait figure de rouleau compresseur, écrasant tout sur son passage, depuis les primaires républicaines jusqu’à l’élection générale. Alors, pourquoi s’arrêter ? Barack Obama avant lui avait commis une erreur du même ordre : élu pour son charisme, il croyait pouvoir gouverner par son charisme. Mais faire campagne et gagner, c’est une chose ; gouverner en est une autre. Or il est évident depuis le 20 janvier, date de l’investiture de Donald Trump, que la capacité du nouveau président à mettre des choses en œuvre est très limitée. D’abord parce qu’il a besoin du Congrès. Sur tous les éléments de la politique interne et économique, ce sont les députés et les sénateurs qui ont le dernier mot. Pour taxer les biens mexicains, par exemple, il ne peut pas décider il doit convaincre le Congrès. Or, traditionnellement, les républicains sont favorables au libre-échange. Il n’est donc pas certains que ses alliés, majoritaires dans les deux chambres, approuvent son agenda protectionniste. Il faut rappeler, en outre, qu’aux États-Unis le président n’a pas beaucoup de pouvoir de proposition. Ce n’est pas lui qui propose généralement la législation, contrairement aux pays avec des gouvernements issus de majorité parlementaire. Ensuite, on ne sait pas ce que veut vraiment Donald Trump en matière de commerce international. Sur ce sujet comme dans d’autres domaines, on sait ce qu’il veut supprimer... mais on ne voit rien venir comme solutions alternatives ! C’est vrai sur les thèmes de politique intérieure, mais aussi en matière de protectionnisme. Il dit vouloir renégocier l’Alena, l’accord de libre-échange nord- américain... mais pour faire quoi ? Et pour obtenir quoi ? Il est resté très évasif jusqu’à ce jour. On peut donc dire que Donald Trump possède un pouvoir de nuisance plus qu’un pouvoir constructif. Mais ce pouvoir de nuisance peut avoir de lourdes conséquences. Il sera par exemple très difficile de revenir sur sa décision de retirer les États-Unis de l’accord de partenariat transpacifique (TPP), accord négocié par Barack Obama. Par ailleurs, ne pas participer à des négociations est, déjà, une manière négative de peser sur la marche du monde. L’omission, l’absence sont des armes politiques. Le secrétaire au Trésor américain, Steve Mnuchin, au G20 de Baden-Baden, n’a pas poussé à une réorientation de la politique internationale. Il s’est contenté de peser pour que l’environnement et le libre-échange soient oubliés, sans proposer autre chose. C’est une très bonne illustration du pouvoir négatif de Donald Trump. »

Nicholas Dungan

   G2) Offensive médiatique russe
 
La Russie amplifie son offensive médiatique en direction des pays européens, en particulier la France. Avec trois objectifs : d’abord, proposer une vision autorisée de la politique intérieure du pays et une conception russe de la vie internationale, ensuite soutenir les intérêts stratégiques de la Russie comme grande puissance renaissante, enfin saper les valeurs occidentales au nom d’un nouveau conservatisme global. Dans cette offensive médiatique, la dernière initiative concerne la création, annoncée le 22 février par le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, d’une nouvelle force militaire chargée de mener des « opérations d’information » contre les ennemis de la Russie. « La propagande doit être intelligente, compétente et efficace », a déclaré le ministre, sans préciser si cette nouvelle force sera placée sous son autorité ou si elle sera indépendante. Les autorités militaires sont devenues particulièrement actives depuis l’intervention russe en Syrie en septembre 2015, en multipliant les comptes-rendus sur Facebook et twitter. Elles ont mis en ligne des vidéos sur les attaques par les chasseurs russes des places fortes des djihadistes pour contrecarrer les affirmations occidentales selon lesquelles la Russie ne s’en prenait pas à l’Etat islamique mais aux groupes d’opposition. 

S’attaquer aux "fausses nouvelles"
Une semaine auparavant, le ministère des Affaires étrangères avait annoncé le lancement d’un site internet destiné à « s’attaquer aux fausses nouvelles ». L’initiative du ministère de la Défense dépasse la simple guerre de l’information. Dotée d’un budget annuel de 300 millions d’euros et employant jusqu’à un millier de personnes, la nouvelle division « opérations d’information » devrait être aussi chargée de mener des attaques cybernétiques sur des sites occidentaux, officiels ou privés. Des centaines de « trolls », payés par le Kremlin, sont déjà actifs depuis Saint-Pétersbourg et d’autres villes de province, pour saturer les réseaux sociaux en Europe et aux Etats-Unis avec des « informations, des commentaires ou des dénonciations ». Ils sont intervenus dans la campagne présidentielle américaine, au-delà de l’intrusion dans les réseaux informatiques de la candidate démocrate. Des craintes du même ordre existent pour les élections françaises du printemps et les élections allemandes de l’automne. La guerre de l’information utilise aussi les nouveaux medias pour atteindre les publics européens. En 2013 déjà, un décret présidentiel a créé l’agence de presse Rossia Segodnya (La Russie d’aujourd’hui), dirigée par un journaliste vedette de la télévision russe, Dmitri Kisseliev, un ancien libéral devenu nationaliste et conservateur par la grâce de Vladimir Poutine. Cette agence, dotée d’un budget de 300 millions d’euros, gère un site internet, Spoutnik, qui se propose de « dire ce qui est tu », sous-entendu par les médias « mainstream ». Rossia Segodnya et la chaîne de télévision Russia Today (RT) sont officiellement deux entités indépendantes mais partagent la même rédactrice en chef, Margarita Simonyan. Un comité "d’éthique" En France, RT est actuellement disponible sur le web mais le Conseil supérieur de l’audiovisuel a donné son accord pour que cette chaîne d’informations en continu soit diffusée sur le câble dans le courant de cette année. 20 millions d’euros ont été mis à sa disposition par le gouvernement russe. Dans le « comité d’éthique » de RT France se retrouvent notamment Hélène Carrère d’Encausse, Jacques Sapir et Thierry Mariani, député (LR) des Français de l’étranger qui a fait plusieurs voyages en Crimée depuis l’annexion de 2014, proche du pouvoir russe et hôte régulier de Bachar el-Assad. Tous ces « amis de la Russie » ne manqueront pas de travail si l’on en juge par quelques dérapages « éthiques » dont RT s’est rendue coupable. Deux exemples : après les attentats du 13 décembre 2015, RT a laissé entendre que ces actes terroristes auraient été préparés par des services secrets, en interrogeant un « expert » totalement inconnu. On pense au soi-disant expert suédois interrogé récemment par la chaine américaine Fox News dans le but de voler au secours de Donald Trump qui avait évoqué un faux attentat terroriste en Suède pour justifier sa politique anti-immigrés. Autre exemple : c’est Spoutnik qui a relayé les insinuations du député (LR), Nicolas Dhuicq, un autre visiteur régulier d’Assad, sur les liens supposés d’Emmanuel Macron avec le « riche lobby gay ». Plus généralement, RT et Spoutnik sont appréciés des sites complotistes et des bloggeurs d’extrême-droite. 

Campagne de désinformation en Allemagne
Il serait erroné de penser que ces activités médiatiques restent marginales. Elles peuvent être les prémices de campagnes politiques massives et officielles comme on l’a vue en Allemagne, voilà un an. En janvier 2016, la disparition d’une jeune fille de 13 ans était signalée par sa famille dans le quartier populaire de Marzahn à Berlin. Comme il s’agissait de ce qu’on appelle une « Russlanddeutsche » (une famille russe d’origine allemande émigrée après la chute de l’URSS), les médias russes se sont emparé de l’affaire, d’autant plus qu’après un mois de « captivité » la jeune fille avait expliqué qu’elle avait été enlevée et violée par des « hommes d’apparence méditerranéenne ». L’ambassadeur russe à Berlin est intervenu auprès du ministère des Affaires étrangères, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, a officiellement critiqué les enquêteurs et les hommes politiques allemands qui, adeptes du politiquement correct, auraient sciemment freiné les investigations pour ne pas mettre en cause des réfugiés. Des associations de Russlanddeutsche ont manifesté devant la chancellerie fédérale, soutenues par les sites néonazis se déchainant contre la « presse mensongère » et les élites cosmopolites. L’enquête a finalement montré que la jeune fille s’était enfuie de chez ses parents à cause de problèmes à l’école, qu’elle s’était réfugiée chez son ami allemand, âgé de 19 ans, et qu’elle avait tout inventé de l’histoire du kidnapping. En attendant la tension était montée entre Moscou et Berlin, la défiance vis-à-vis du monde politique et de la presse, qui est un des moteurs de la droite populiste représentée par le parti AfD (Alternative pour l’Allemagne) avait été entretenue, et la politique d’ouverture d’Angela Merkel en direction des réfugiés mise en cause. Trois ingrédients propices à une déstabilisation de la vie politique ainsi qu’à la contestation des valeurs libérales et démocratiques. Cet objectif idéologique s’appuie sur un réseau d’institutions créées sur le modèle des think tanks américains, qui se développe en Europe. A Berlin, la Russie a ouvert un centre pour le « dialogue des civilisations », présidé par Vladimir Iakounine, ancien collègue de Vladimir Poutine au KGB et ancien président des chemins de fer russes. A Paris, le Centre spirituel et culturel orthodoxe et l’Institut de la démocratie et de la coopération, dirigée par une ancienne députée à la Douma du parti nationaliste Rodina (la patrie) jouent le même rôle, avec l’aide intéressée ou inconsciente de ceux que Lénine appelait « les idiots utiles »

Daniel Vernet





 

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