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novembre 24, 2025

Anselme Bellegarrigue

Anselme Bellegarrigue

La plupart des révolutionnaires qui se sont tournés vers l'anarchisme après 1848 l'ont fait a posteriori, mais un homme au moins, indépendamment de Proudhon, a défendu l'attitude libertaire durant l'Année des Révolutions elle-même. « L'anarchie, c'est l'ordre ; le gouvernement, c'est la guerre civile. » C'est sous ce slogan, aussi volontairement paradoxal que ceux de Proudhon, qu'Anselme Bellegarrigue fit sa brève et obscure apparition dans l'histoire anarchiste. Bellegarrigue semble avoir reçu une certaine éducation, mais on sait peu de choses de sa vie avant la veille de 1848 ; il revint à Paris le 23 février d'un voyage aux États-Unis, où il avait rencontré le président Polk sur un bateau à vapeur du Mississippi et avait développé une admiration pour les aspects les plus individualistes de la démocratie américaine. Selon son propre témoignage, il fut aussi peu impressionné que Proudhon par la révolution qui éclata le matin de son retour à Paris. Un jeune garde national, posté devant l'Hôtel de Ville, se vanta auprès de Bellegarrigue que, cette fois, on ne volerait pas la victoire aux ouvriers. « On vous l'a déjà volée », répliqua Bellegarrigue. « N'avez-vous pas formé de gouvernement ? » 
 
 

 
Bellegarrigue semble avoir quitté Paris très peu de temps après, car, plus tard dans l'année, il publia à Toulouse la première de ses œuvres qui nous soit parvenue, une brochure intitulée Au Fait ! Au Fait ! Interprétation de l'Idée Démocratique ; l'épigraphe, en anglais, se lit comme suit : « Un peuple est toujours trop gouverné. » Durant l'année 1849, Bellegarrigue écrivait des articles attaquant la République dans le journal toulousain La Civilisation, mais, début 1850, il s'était installé dans le petit village de Mézy, près de Paris, où, avec quelques amis ayant formé une Association des Libres Penseurs, il tenta de fonder une communauté vouée à la propagande libertaire et au bio. Leurs activités, en apparence inoffensives, attirèrent bientôt l'attention de la police. L'un de leurs membres, Jules Cledat, fut arrêté, et la communauté se dispersa alors.
 
Bellegarrigue retourna à Paris, où il projeta de fonder une revue mensuelle consacrée à ses idées. Le premier numéro de L’Anarchie : Journal de l’Ordre parut en avril 1850 ; il s’agissait du premier périodique à adopter ouvertement l’étiquette anarchiste, et Bellegarrigue cumulait les fonctions de rédacteur en chef, de directeur et d’unique contributeur. Faute de moyens, L’Anarchie ne vit le jour que dans deux numéros, et bien que Bellegarrigue ait par la suite envisagé un Almanach de l’Anarchie, celui-ci ne semble pas avoir été publié. Peu après, cet insaisissable pionnier de la liberté disparut au fin fond de l’Amérique latine, où il aurait été enseignant au Honduras et même – brièvement – ​​fonctionnaire au Salvador, avant de mourir – comme il était né – à une date et un lieu inconnus. 
 

 
Bellegarrigue se situait, aux côtés de Stirner, à l’aile individualiste du courant anarchiste. Il se dissocia de tous les révolutionnaires politiques de 1848, et même de Proudhon, auquel il ressemblait par nombre de ses idées et dont il s'inspirait plus qu'il ne voulait l'admettre, il le traita avec peu de respect, concédant seulement qu'« il sort parfois de sa routine pour éclairer d'un jour nouveau les intérêts généraux ». 
 
 Parfois, Bellegarrigue s'exprimait en des termes d'égoïsme solipsiste. « Je nie tout ; je n'affirme que moi-même… Je suis, c'est un fait positif. Tout le reste est abstrait et relève du X mathématique, de l'inconnu… Il ne peut y avoir sur terre d'intérêt supérieur au mien, d'intérêt auquel je doive même le sacrifice partiel des miens. » Pourtant, en apparente contradiction, Bellegarrigue adhérait à la tradition anarchiste centrale dans son idée d'une société nécessaire et naturelle, dotée d'une « existence primordiale qui résiste à toutes les destructions et à toutes les désorganisations ». Bellegarrigue trouve l’expression de la société dans la commune, qui n’est pas une contrainte artificielle, mais un « organisme fondamental » et qui, pourvu que les dirigeants n’interviennent pas, est capable de concilier les intérêts des individus qui la composent. Il est dans l’intérêt de tous les hommes d’observer « les règles de l’harmonie providentielle », et c’est pourquoi tous les gouvernements, armées et bureaucraties doivent être supprimés. Cette tâche ne doit être accomplie ni par les partis politiques, qui chercheront toujours à dominer, ni par la révolution violente, qui a besoin de chefs comme toute autre opération militaire. Le peuple, une fois éclairé, doit agir par lui-même.
 
Elle fera sa propre révolution, par la seule force du droit, la force de l'inertie, le refus de coopérer. De ce refus découle l'abrogation des lois qui légalisent le meurtre et la proclamation de l'équité. 
 
Cette conception de la révolution par la désobéissance civile suggère qu'en Amérique, Bellegarrigue a pu entrer en contact avec au moins les idées de Thoreau*, et l'on retrouve chez lui, à travers l'accent mis sur la possession comme garantie de liberté, une conception qu'il partageait bien sûr avec Proudhon, une anticipation de l'anarchisme individualiste américain. Sa vision de la progression de l'individu libre le place clairement en marge du courant collectiviste ou communiste de l'anarchisme. 
 
 Il travaille et donc il spécule ; il spécule et donc il gagne ; il gagne et donc il possède ; il possède et donc il est libre. Par la possession, il s'oppose par principe à l'État, car la logique de ce dernier exclut rigoureusement la possession individuelle. 

George Woodcock (1912-1995) 
 

 Extrait de George Woodcock, Anarchisme : Histoire des idées et mouvements libertaires (New York : The World Publishing Company, 1962), p. 276-278. © 1962 par The World Publishing Company

 
 

 


 

Anselme Bellegarrigue

Anselme Bellegarrigue est né le 23 mars 1813 à Monfort, dans le Gers, et il est mort le 31 janvier 1869 à San Salvador, au Salvador. Ces dates encadrent la vie d'un homme qui allait devenir une figure marquante de l'anarchisme individualiste au cours du XIXe siècle, prenant même des positions proches de l'anarcho-capitalisme. En 1850, il publie en quelques exemplaires, L'Anarchie, journal de l'ordre, premier périodique explicitement anarchiste et y publie le premier manifeste anarchiste. Il est quelquefois identifié comme un anarchiste fédéraliste. Ce courant de pensée prône la décentralisation politique et économique, favorisant la création de petites communautés autonomes. L'anarchisme fédéraliste s'oppose aux structures hiérarchiques et centralisées, préconisant plutôt une organisation sociale basée sur la coopération volontaire et la solidarité. 

Biographie

  • . Enfance et formation. Les détails sur l'enfance et l'éducation d'Anselme Bellegarrigue sont limités. Il est le fils de Jean Joseph Bellegarrigue, un négociant, et de Thérèse Goulard, mariés en 1796. Il a fréquenté le lycée d'Auch pendant un certain temps. Après ses études, il s'essaie à la poésie. Par la suite, il fonde à Toulouse La Mosaïque du Midi, une revue qui traite d'histoire avec plus de pittoresque que d'authenticité. Ce projet montre son intérêt pour la diffusion d'idées à travers la publication écrite, un thème qui se poursuivra tout au long de sa vie.
  • . Voyages et éducation autodidacte. Entre 1846 et 1848, Anselme Bellegarrigue entreprend un voyage en Amérique du Nord, visite New York, Boston, La Nouvelle-Orléans et les Antilles. Ce périple, bien que sans doute motivé par des intérêts personnels, ce périple contribue à fonder ses convictions démocratiques, comme en témoignent ses observations sur les bienfaits de la démocratie et de l'exercice des libertés individuelles. Ces expériences marquent son opposition à l'autorité excessive et au centralisme. Ces idées deviennent des éléments clés de sa pensée anarchiste.
  • . Retour en France et participation à la Révolution de 1848. Anselme Bellegarrigue revient en France le 21 février 1848, la veille des événements qui allaient déposer Louis-Philippe. Son retour coïncide avec une période cruciale de l'histoire française où les idées de changement et de réforme sociale étaient à leur apogée. Malgré sa participation à la révolte, il ne manque pas de critiquer la direction que prend le mouvement dès le lendemain du renversement de la Monarchie de Juillet. Sa position non conventionnelle et sa critique des partis politiques de la Seconde République reflètent sa vision radicale et antiautoritaire. Au cours de cette période, il fréquente la Société Républicaine Centrale, également connue sous le nom de Club Blanqui. Là, il accuse les partis politiques d'avoir détourné la révolte populaire vers plus d'autorité et de centralisme, exprimant ainsi son mécontentement envers la « vermine des nations ».
  • Révélation de sa pensée anarchiste. L'année 1848 marque un tournant dans la vie d'Anselme Bellegarrigue, alors qu'il participe activement à la Révolution française. Son engagement durant cette période tumultueuse le place au cœur des événements qui ont conduit au renversement de la Monarchie de Juillet. Cependant, ses positions critiques vis-à-vis de la direction prise par le mouvement révolutionnaire révèlent une perspective unique et non conformiste. En tant que penseur anarchiste, il est l'auteur de plusieurs écrits notables. Son journal, L'Anarchie, journal de l'ordre, est considéré comme le premier journal libertaire connu. Son pamphlet Au fait ! Au fait ! Interprétation de l'idée démocratique témoigne de ses réflexions profondes sur la démocratie et ses aspirations à un ordre social sans violence.

Idéologie et positions politiques anarchistes

  • . Défense de l'individu. Anselme Bellegarrigue se distingue par son ardente défense de l'individu. Sa vision anarchiste repose sur le principe fondamental de l'autonomie individuelle, considérant que l'émancipation de chaque personne est la clé de l'émancipation collective. Il rejette toute forme de coercition et d'autorité qui limiterait la liberté individuelle, affirmant que c'est dans l'autodétermination que l'individu trouve sa pleine réalisation.
  • . Promotion du municipalisme libertaire. Promoteur du municipalisme libertaire avant que Michael Brochkin ne théorise le concept, Anselme Bellegarrigue soutient la décentralisation politique et économique. Il prône la création de petites communautés autonomes, affirmant que la gouvernance locale permet une participation directe des citoyens aux décisions qui les concernent. Cette approche s'inscrit dans sa quête d'une société fondée sur la coopération volontaire et la solidarité, en opposition aux structures hiérarchiques centralisées.
  • . Opposition à la violence révolutionnaire. Contrairement à certaines tendances révolutionnaires de son époque, Anselme Bellegarrigue s'oppose fermement à la violence révolutionnaire. Il critique les mesures autoritaires prises pendant la Révolution de 1848, soulignant que toute mesure gouvernementale, même entreprise au nom du progrès social, conduit inévitablement à l'asservissement d'un groupe par un autre. Pour lui, l'anarchie représente l'ordre, tandis que l'État engendre la guerre civile.
  • . Critique des partis politiques de la Seconde République. Anselme Bellegarrigue manifeste une profonde méfiance à l'égard des partis politiques de la Seconde République. Il les accuse d'avoir détourné la révolte populaire vers plus d'autorité et de centralisme, les qualifiant de « vermine des nations ». Sa critique va au-delà de la simple opposition à un gouvernement en place, elle remet en question le concept même d'État, affirmant que toute révolution doit être la ruine, non pas d'un gouvernement particulier, mais de l'État en général.
  • . Concept d'anarchie comme ordre et rejet de l'État. Pour Anselme Bellegarrigue, l'anarchie n'est pas synonyme de chaos, mais plutôt d'ordre. Il voit dans l'autodétermination individuelle et la coopération volontaire la base d'une société harmonieuse. Son concept d'anarchie est profondément lié à la notion de refus de l'État, qu'il considère comme source de conflits et d'oppressions. Dans ses écrits, il exprime l'idée que là où personne n'obéit, personne ne commande, soulignant ainsi son rejet radical de l'autorité étatique.

L'ensemble de ces principes constitue la trame idéologique d'Anselme Bellegarrigue, caractérisée par un individualisme radical, un municipalisme libertaire décentralisateur, une aversion pour la violence révolutionnaire, une critique féroce des partis politiques conventionnels, et enfin, une conception particulière de l'anarchie en tant qu'ordre sans État. Ces convictions font de lui une figure emblématique du mouvement anarchiste du XIXe siècle.

Philosophie anarchiste d'Anselme Bellegarrigue

Ces éléments illustrent la singularité de la pensée anarchiste d'Anselme Bellegarrigue et sa contribution à l'évolution des idées individualistes au sein du mouvement anarchiste.

  • . Défense de l'individualisme et du subjectivisme moral. Anselme Bellegarrigue place l'individu au cœur de sa philosophie anarchiste, mettant en avant l'importance de l'autonomie et de la liberté individuelle. Son engagement en faveur de l'individualisme se traduit par une confiance profonde dans les capacités et les choix personnels de chacun. Contrairement à certaines figures majeures de l'anarchisme comme Proudhon et Stirner, Bellegarrigue s'aligne plutôt sur les idées de Gustave de Molinari. Son attachement à l'individualisme et son rejet des structures coercitives le rapprochent davantage de la pensée libérale classique de Molinari. Il se distingue en rejetant les idées de Pierre-Joseph Proudhon, notamment sur le sujet du droit de propriété.
  • . Parallèle avec Ayn Rand et son concept d'égoïsme vertueux. La pensée d'Anselme Bellegarrigue présente des similitudes avec le concept d'égoïsme vertueux d'Ayn Rand, une philosophe individualiste contemporaine. Il affirme l'égoïsme comme une vertu, position qui le place en marge des courants de pensée plus collectivistes au sein de l'anarchisme. L'idée selon laquelle l'égoïsme peut être une force positive, contribuant à la grandeur individuelle, émerge comme un point commun entre les deux penseurs.

Citation illustrant son rejet de l'abnégation et sa conception de l'individualisme. > « L'abnégation, c'est l'esclavage, l'avilissement, l'abjection ; c'est le roi, c'est le gouvernement, c'est la tyrannie, c'est la lutte, c'est la guerre civile. L'individualisme, au contraire, c'est l'affranchissement, la grandeur, la noblesse ; c'est l'homme, c'est le peuple, c'est la liberté, c'est la fraternité, c'est l'ordre. »

  • . Opposition à un État central et à toute autorité supérieure. Bellegarrigue se positionne résolument contre l'établissement d'un État centralisé et rejette toute forme d'autorité supérieure. Sa vision anarchiste prône une société où les individus jouissent d'une souveraineté maximale, libérés de l'entrave d'une autorité coercitive. Sa vision démocratique est singulière dans le sens où elle exclut tout gouvernement centralisé. Il imagine une démocratie où les individus participent de manière volontaire à l'administration locale, favorisant ainsi une souveraineté individuelle maximale.
  • . Concept d'intérêt général lié à la multiplication des intérêts individuels. Il développe l'idée que l'intérêt général ne peut être complet que si les intérêts individuels demeurent intacts. Pour lui, la société fonctionne de manière optimale lorsque chaque individu poursuit ses propres intérêts, créant ainsi une somme d'intérêts individuels contribuant à l'intérêt collectif.

Il emprunte sa conception de l'intérêt général à la pensée économique d'Adam Smith en soulignant que l'intérêt général est atteint lorsque les intérêts privés restent intacts. Cette conception se distingue des visions collectivistes qui considèrent souvent les intérêts individuels comme opposés à l'intérêt général. 

Activités militantes et associatives

  • . Fondation de l'Association des libres penseurs. En 1849, Anselme Bellegarrigue fonde l'Association des libres penseurs à Mézy, près de Meulan. Cette organisation témoigne de son engagement militant en faveur de la liberté de pensée et d'expression. Aux côtés d'amis de sa région, dont Ulysse Pic (également connu sous le nom de Pic Dugers) et Joseph Noulens, il établit ce groupe dans le but de publier des pamphlets anarchistes. L'Association des libres penseurs incarnait son désir de créer un espace où les idées non conventionnelles pouvaient être partagées et discutées. Les activités de ce groupe ont été freinées par les arrestations de plusieurs de ses membres, ce qui a finalement conduit à la cessation de leurs activités.
  • . Activités à Mézy près de Meulan. La localité de Mézy, près de Meulan, devient un centre d'activités pour Bellegarrigue et ses compagnons. Là, ils se réunissent, partagent leurs idées, et élaborent des pamphlets anarchistes. Cette période reflète l'effervescence intellectuelle et l'engagement actif de Bellegarrigue dans la diffusion de ses idées anti-autoritaires. Le choix de Mézy comme lieu d'activité militante souligne peut-être également la volonté de s'éloigner des centres urbains où la répression gouvernementale était potentiellement plus intense. Cependant, malgré cette précaution, les autorités finissent par intervenir, entravant ainsi les activités du groupe.
  • . Arrestations et cessation des activités anarchistes. Les arrestations de plusieurs membres de l'Association marquent un tournant dans les activités anarchistes de Bellegarrigue. Les membres sont emprisonnés, ce qui entraîne progressivement la cessation de leurs activités. Cette période de répression et d'arrestations met en lumière les défis auxquels étaient confrontés les anarchistes du XIXe siècle en France. La réaction des autorités a non seulement mis fin à l'effervescence militante de Bellegarrigue à Mézy, mais a également souligné les obstacles rencontrés par ceux qui prônaient des idées radicales et anti-autoritaires.

Bien que brève, l'histoire de l'Association des libres penseurs illustre le climat politique tendu de l'époque et les difficultés rencontrées par les militants anarchistes pour faire entendre leurs voix dans un contexte répressif. Malgré la cessation des activités du groupe, l'héritage de Bellegarrigue a perduré à travers ses écrits et son impact sur le mouvement anarchiste.

Départ définitif de la France et installation au Salvador

À l'époque de l'établissement du Second Empire en France, Anselme Bellegarrigue a décidé de partir en Amérique. Ses voyages l'ont conduit d'abord au Honduras, où, selon Max Nettlau, il aurait enseigné. Par la suite, il a occupé des fonctions de ministre plénipotentiaire représentant le Salvador à Paris. Le départ définitif en Amérique reflète sa mobilité géographique et sa participation à des activités variées, même en dehors de la sphère éditoriale.

  • . Motifs du départ incertains. Vers 1859, Anselme Bellegarrigue quitte définitivement la France. Les raisons précises de son départ ne sont pas clairement établies, mais il est possible que des pressions politiques et les conséquences de son engagement anarchiste aient joué un rôle. La répression gouvernementale, les arrestations, et les difficultés rencontrées par les militants anarchistes de l'époque peuvent avoir poussé Bellegarrigue à chercher refuge ailleurs.
  • . Accueil au Salvador. Anselme Bellegarrigue trouve refuge et accueil au Salvador. Il y bénéficie d'une certaine tolérance politique qui lui permet d'échapper aux persécutions qu'il aurait pu subir en France. Le Salvador offre un nouvel environnement propice à la poursuite de ses idées et à la liberté d'expression qu'il a toujours défendue.
  • . Fondation d'une Faculté de droit à l'université nationale. Au Salvador, Bellegarrigue s'implique activement dans le domaine de l'éducation. Il fonde une faculté de droit au sein de l'université nationale du Salvador. Cette initiative témoigne de son engagement en faveur de la diffusion des connaissances et de son désir de contribuer à la formation intellectuelle dans son nouveau lieu de résidence. La création d'une faculté de droit peut également être interprétée comme une expression de sa vision politique. En promouvant l'éducation juridique, Bellegarrigue cherchait à renforcer les connaissances et la compréhension des principes juridiques dans la société salvadorienne, contribuant ainsi à la promotion de la justice et de la liberté individuelle.

Publications anarchistes d'Anselme Bellegarrigue

Ses publications et engagements témoignent de la vie active et polyvalente d'Anselme Bellegarrigue en tant qu'éditeur, écrivain, et penseur anarchiste au cours de la seconde moitié du XIXe siècle. Anselme Bellegarrigue s'est impliqué dans divers projets éditoriaux, collaborant avec des figures telles que Ulysse Pic et Jean Mouton. Ensemble, ils ont édité des publications engagées, notamment Le Dieu des riches et le Dieu des pauvres ainsi que Jean Mouton et le percepteur. Sa participation à La Civilisation, un quotidien édité à partir de mars 1849, reflète ses premiers engagements dans la diffusion de ses idées anarchistes.

  • . L'Anarchie, journal de l'ordre. En avril 1850, Anselme Bellegarrigue lance L'Anarchie, journal de l'ordre, un jalon important dans l'histoire du mouvement anarchiste. Le choix du titre, souvent perçu comme contradictoire à l'idée traditionnelle d'anarchie, reflète la vision particulière de Bellegarrigue, qui considère l'anarchie comme un ordre naturel et non comme le chaos. L'Anarchie est le premier journal libertaire et libertarien connu. Son objectif était de promouvoir les idées anarchistes, défendre la liberté individuelle et critiquer les structures gouvernementales. Sa ligne éditoriale était radicalement anti-autoritaire, s'opposant aux formes de coercition et d'oppression. Bellegarrigue y exprimait sa conviction que l'anarchie était l'ordre naturel de la société, rejetant ainsi les États et les institutions qui limitent la liberté individuelle. Au sein de l'Association des libres penseurs, Bellegarrigue a rédigé un article intitulé « L'anarchie, c'est l'ordre » pour le numéro du 3 avril 1850 de La Voix du Peuple. Malheureusement, cet exemplaire n'a pas été publié.
  • . Autres pamphlets anarchistes. Outre L'Anarchie, Anselme Bellegarrigue a contribué à d'autres publications. Ses écrits ont trouvé leur place dans des revues et journaux partageant des idées similaires, élargissant ainsi la portée de ses convictions anti-autoritaires. Les pamphlets et articles d'Anselme Bellegarrigue reflètent ses positions idéologiques profondes. Il y défendait la primauté de l'individu, prônait la décentralisation politique, critiquait la violence révolutionnaire et remettait en question la légitimité des États. Son langage incisif et sa rhétorique passionnée ont contribué à façonner le discours anarchiste de l'époque. La première œuvre notable d'Anselme Bellegarrigue,
  • . Au fait ! Au fait ! Interprétation de l'idée démocratique à Toulouse, a été publiée entre octobre et décembre 1848. Cette période coïncide avec les bouleversements politiques et sociaux qui ont marqué la Révolution de 1848 en France. Son ouvrage reflète les idées démocratiques de l'époque et établit les bases de sa pensée anarchiste émergente.
  • . Le Baron de Camebrac et Les Femmes d'Amérique. Dès 1851, Bellegarrigue a entrepris l'écriture de Le Baron de Camebrac, un roman publié sous forme d'extraits jusqu'en 1854. Parallèlement, il a rédigé Les Femmes d'Amérique, essai dans lequel il partage ses observations de la société américaine. Ces travaux témoignent de sa diversité littéraire et de son engagement à explorer des formes différentes pour communiquer ses idées.

En 1851, Bellegarrigue a contribué aussi à l'élaboration de 'L'Almanach de la Vile Multitude, démontrant son engagement continu dans la production intellectuelle et éditoriale. Malheureusement, son projet ultérieur, L'Almanach de l'Anarchisme pour 1852, n'a pas vu le jour en raison du coup d'État du 2 décembre 1851.

Anselme Bellegarrigue a abordé des notions avant-gardistes telles que la désobéissance civile et la servitude volontaire, jetant ainsi les bases de concepts qui allaient influencer d'autres penseurs anarchistes ultérieurs. Bien que parfois controversés, ses écrits ont laissé une empreinte sur le mouvement anarchiste du XIXe siècle, contribuant à la formulation et à la diffusion d'idées anti-autoritaires qui perdurent encore aujourd'hui. 

Informations complémentaires

Publications

  • 1853, "Les Femmes d’Amérique", Paris: Blanchard

Littérature secondaire

  • 2012, Michel Perraudeau, "Anselme Bellegarrigue - Le premier des libertaires", Éditions Libertaires

Citations

  • Vous avez cru jusqu’à ce jour qu’il y avait des tyrans ? Eh bien ! vous vous êtes trompés, il n’y a que des esclaves : là où nul n’obéit, personne ne commande.
  • Qui dit gouvernement, dit négation du peuple
Qui dit négation du peuple, dit affirmation de l'autorité politique
Qui dit affirmation de l'autorité politique, dit dépendance individuelle
Oui dit dépendance individuelle, dit suprématie de caste
Qui dit suprématie de caste, dit inégalité
Qui dit inégalité, dit antagonisme
Qui dit antagonisme, dit guerre civile
Donc qui dit gouvernement, dit guerre civile
[…] Oui, l'anarchie c'est l'ordre ; car le gouvernement, c'est la guerre civile.
  • Quand vous demandez la liberté au gouvernement, la niaiserie de votre demande lui apprend aussitôt que vous n'avez aucune notion de votre droit ; votre pétition est le fait d'un subalterne, vous avouez votre infériorité ; vous constatez sa suprématie et le gouvernement profite de votre ignorance et il se conduit à votre égard comme on doit se conduire à l'égard des aveugles, car vous êtes des aveugles.
  • Les partis sont la vermine des nations, et il importe de ne pas oublier que c'est aux prétentions diverses de ces religionnaires politiques que nous devons de marcher par saccades de révolutions en insurrections, et d'insurrections en état de siège, pour aboutir périodiquement à l'inhumation des morts, et au paiement des factures révolutionnaires qui sont les primes accordées par l'imbécillité de tous à l'audace de quelques-uns.
  • Convaincu comme nous le sommes et comme l’expérience et la succession des temps nous ont forcé de l’être, que la politique, théologie nouvelle, est une basse intrigue, un art de roués, une stratégie de caverne, une école de vol et d’assassinat ; persuadé que tout homme qui fait métier de politique, à titre offensif ou défensif, c’est-à-dire comme gouvernant ou opposant, en qualité de directeur ou de critique, n’a pour objet que de s’emparer du bien d’autrui par l’impôt ou la confiscation et se trouve prêt à descendre dans la rue, d’une part avec ses soldats, de l’autre avec ses fanatiques, pour assassiner quiconque voudra lui disputer le butin ; parvenu à savoir, par conséquent, que tout homme politique est, à son insu, sans doute, mais effectivement, un voleur et un assassin ; sûr comme du jour qui nous éclaire que toute question politique est une question abstraite, tout aussi insoluble et, partant, non moins oiseuse et non moins stupide qu’une question de théologie, nous nous séparons de la politique avec le même empressement que nous mettrions à nous affranchir de la solidarité d’un méfait.
  • Mais quand bien même tout le peuple français consentirait à vouloir être gouverné dans son instruction, dans son culte, dans son crédit, dans son industrie, dans son art, dans son travail, dans ses affections, dans ses goûts, dans ses habitudes, dans ses mouvements, et jusque dans son alimentation, je déclare qu’en droit, son esclavage volontaire n’engage pas plus ma responsabilité que sa bêtise ne compromet mon intelligence. Et si, en fait, sa servitude s’étend sur moi sans qu’il me soit possible de m’y soustraire, s’il est notoire, comme je n’en saurais douter, que la soumission de six, sept ou huit millions d’individus à un ou plusieurs hommes entraîne ma soumission propre à ce même ou à ces mêmes hommes, je défie qui que ce soit de trouver dans cet acte autre chose qu’un guet-apens, et j’affirme que, dans aucun temps, la barbarie d’aucun peuple n’a exercé sur la terre un brigandage mieux caractérisé. Voir, en effet, une coalition morale de huit millions de valets contre un homme libre est un spectacle de lâcheté contre la sauvagerie de laquelle on ne saurait invoquer la civilisation sans la ridiculiser ou la rendre odieuse aux yeux du monde.
  • Séparez-vous de la politique qui mange les peuples et appliquez votre activité aux affaires qui les nourrissent et les enrichissent. Souvenez-vous que la richesse et la liberté sont solidaires comme sont solidaires la servitude et l’indigence. Tournez le dos au gouvernement, le dédain tue les gouvernements, car la lutte seule les fait vivre.

Liens externes

https://www.wikiberal.org/wiki/Anselme_Bellegarrigue

 

 

septembre 07, 2025

Dans national-socialisme, il y a socialisme par François Guillaumat

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La Route de la Servitude par Friedrich Hayek

par François Guillaumat

Alors même qu’il y a dix ans tout le monde était pour le socialisme, on imagine mal aujourd’hui l’extraordinaire domination de cette chimère sur le monde intellectuel dans les années quarante. C’est vraiment à ce moment-là que le socialisme fut au plus haut, et l’humanité semblait devoir se résigner à le subir soit par voie de nationalisation - la méthode marxiste - soit par voie de réglementation : la méthode allemande. 

 

Les pays autrefois libéraux ne l’étaient plus: en Grande-Bretagne, les privilèges syndicaux de 1906 avaient rendu l’économie ingérable et provoqué intervention après intervention ; la guerre servait de prétexte pour habituer les citoyens à l’économie de contrainte et de pénurie. Aux Etats-Unis Roosevelt avait pu, en double violation de la Constitution, imposer l’Etat-Providence et se faire réélire une deuxième fois.

Le socialisme léniniste avait conquis la Russie, et le socialisme hitlérien l’Allemagne. Leurs idées contaminaient le monde entier : aux Etats-Unis, le monde intellectuel était depuis le début du siècle sous l’influence de la philosophie allemande et du pragmatisme, son avatar local. L’interventionnisme keynésien n’y avait rencontré aucune résistance intellectuelle alors que Ludwig von Mises, le seul économiste alors capable de le réfuter, était opportunément réduit au silence par la persécution hitlérienne.

Les quelques intellectuels libéraux dans le monde avaient essayé de se regrouper avant la guerre, qui les avait dispersés. Ils étaient cependant d’une qualité exceptionnelle, et il suffit de circonstances favorables pour qu’ils se fissent de nouveau entendre. Le succès de son premier roman We the Living avait permis à Ayn Rand de mettre en avant ses idées dans son deuxième roman The Fountainhead en 1943 ; Mises, grâce au soutien de Henry Hazlitt et à l’admiration d’un éditeur, pourra publier Le gouvernement omnipotent, La bureaucratie et L’action humaine assez peu de temps après son arrivée aux Etats-Unis. C’est ce genre d’occasion qui a permis à Hayek d’écrire La route de la servitude.

Hayek avait beau s’être installé à Londres depuis 1931, il était malgré tout d’origine autrichienne, et ne pouvait participer, comme la plupart des économistes britanniques, à la planification de l’effort de guerre de Sa Majesté. La London School of Economics, où il occupait la chaire Tooke de théorie économique, avait dû s’installer à Cambridge pour éviter les bombardements de Londres. Keynes, quoiqu’intellectuellement malhonnête, était en bons termes avec ce rival et lui trouva une petite maison ; Hayek avait encore à cette époque l’intention de réfuter la prétendue Théorie générale à l’occasion d’une véritable théorie générale du capital, mais ne jugeait pas opportun de s’opposer à lui à ce moment ; il avait donc le temps pour d’autres recherches.

Disciple de Mises en économie après avoir été social-démocrate, Hayek est Docteur en Droit et en Sciences Politiques de l’Université de Vienne. Il s’était déjà essayé à la philosophie du Droit en publiant au Caire en 1935 The Political Ideal of the Rule of Law ; on le connaissait cependant surtout pour ses travaux dans le domaine où il est meilleur, la théorie économique. Son livre le plus important de méthodologie économique, The Counter-Revolution of Science et ses autres contributions théoriques vraiment personnelles, le reste étant dû à von Mises (« The Use of Knowledge in Society » et autres articles parus dans Individualism and Economic Order en 1948) paraissent d’ailleurs en même temps. L’économie politique et la philosophie politique sont évidemment liées, et la participation de Hayek au débat des années 30 sur la possibilité du calcul économique rationnel dans un cadre de centralisation autoritaire l’avait rendu particulièrement à même de discuter des effets de l’ambition socialiste sur l’organisation sociale.

The Road to Serfdom, paru en 1944, fut immédiatement un succès de librairie ; on en discuta même pendant l’élection de 1945, qui vit la victoire des travaillistes. Hayek fut invité à organiser une série de conférences à propos de son livre ; il put ainsi rencontrer un peu partout des penseurs libéraux qui devaient, en avril 1947, constituer la Société du Mont-Pèlerin. La route de la servitude devait changer la carrière de Hayek puisqu’elle l’amena à enseigner la philosophie morale à l’université de Chicago entre 1950 et 1956. Elle préfigure The Constitution of Liberty, son meilleur livre de philosophie politique, paru en 1960, et ses quatre derniers ouvrages : les trois tomes de Droit, législation et liberté (1978) et The Fatal Conceit, paru cette année [1988].

Le thème de la route de la servitude est que les traits déplaisants du national-socialisme et du fascisme sont communs à tous les régimes qui veulent réaliser le socialisme, c’est-à-dire soumettre la production à la violence politique pour réaliser une redistribution particulière des revenus. En somme, dans « national-socialisme », il y a « socialisme » et tous les traits déplaisants du nazisme, y compris l’extermination des minorités, se retrouveront dans toute société politique qui prend au sérieux l’ambition de réaliser la « justice sociale ».

Dans une succession de chapitres organisés par thèmes, Hayek démolit un certain nombre des illusions que se faisaient les intellectuels socialistes de son temps sur la société qu’ils appelaient de leurs vœux.

Le socialisme est né de l’abondance créée par le capitalisme, et de l’incapacité des intellectuels à la comprendre. Si l’on a cru, à partir de John Stuart Mill, qu’on pouvait redistribuer les richesses sans se soucier des effets de cette prédation sur la production, c’est d’abord parce qu’il y avait des richesses. La planification centrale, c’est-à-dire la confiscation par l’autorité centrale de tout contrôle sur les moyens de produire, est nécessaire dès que l’on cherche à réaliser une distribution des revenus déterminée à l’avance. C’est cette ambition qui explique l’accroissement du contrôle politique de la société et non une prétendue « nécessité technique », car la complexité est précisément ce qui condamne la centralisation.

Pour « planifier » à la mode socialiste, il faut imposer la volonté des hommes de l’Etat à un degré tel, et à un tel niveau de détail, que la démocratie est vidée de sa substance. Quand le vote subsiste, il permet de choisir le gouvernement, mais le peuple ne contrôle pas les lois, pas plus que les dépenses publiques. En effet la législation ne se borne plus à énoncer les règles que chacun doit suivre y compris les hommes de l’Etat. Elle consiste uniquement, comme le dit François Lefebvre, à « énoncer en quelles circonstances, et par quels moyens les hommes de l’Etat interviennent arbitrairement dans l’économie ».

Cette intervention affecte nécessairement tous les aspects de la vie, puisque toute action est productive de valeur pour celui qui l’accomplit. L’« économique » n’est pas un domaine particulier de l’action humaine, mais un des ses aspects universels. La liberté d’expression, la liberté personnelle ne se conçoivent pas là où les Droits de contrôler les moyens de l’action ont été confisqués. L’inconséquence des auteurs qui, comme George Orwell, veulent à la fois la démocratie et le socialisme, ou le socialisme et les droits de l’homme, est ainsi tragiquement démontrée. De même, la distinction entre le socialisme allemand (celui du parti ouvrier allemand national-socialiste) et le socialisme soviétique est de pure forme car la réglementation ou la nationalisation sont synonymes : les hommes de l’Etat s’y emparent tout autant par la force du contrôle des choses qu’ils n’ont pas produites.

La question essentielle, comme le disait Lénine, est de savoir qui a le pouvoir de décision. Or le pouvoir politique ne remplace pas le pouvoir économique. Il commence là où finit le premier, et tout accroissement du pouvoir politique accroît le pouvoir tout court. Evidemment, il n’existe pas de moyen de déterminer rationnellement à quoi doit servir ce pouvoir. Le concept de « bien-être social » ou d’« intérêt général » ne sont pas plus objectivement définissables que celui de « justice sociale ». Trente ans plus tard, Hayek, dans Le mirage de la justice sociale, s’avisera qu’il est intellectuellement honteux de se servir, pour faire violence à autrui, de prétextes auxquels on ne peut même pas donner de sens intelligible.

Comme il y a autant de pommes de discorde que de formes de redistribution, la paix sociale est inévitablement détruite à mesure que le socialisme progresse : des bandes armées, syndicalistes, puis loubards, puis groupes paramilitaires, se partagent la rue, et imposent leur loi. Pour rétablir un semblant d’ordre, les gens sont alors prêts à supporter un gouvernement autoritaire. Comme il faut bien donner des rationalisations à toutes ces violences, on impose le mensonge : mensonge du socialisme lui-même, et mensonge sur les « réalisations » du socialisme, dont il est interdit de contester la réalité. Soljénitsyne rappelle que l’aspect le plus pénible du socialisme léniniste est le mensonge obligatoire ; mais il caractérisait aussi le socialisme hitlérien.

Comme il est impossible que le socialisme, qui est un vol, profite à tout le monde, il ne peut bénéficier qu’à une caste de privilégiés. A ce titre, le fascisme et le nazisme sont bien des réactions contre les mouvements socialistes, mais non contre le principe socialiste lui-même : ils voulaient le socialisme, c’est-à-dire la spoliation légale, mais un socialisme qui leur aurait profité à eux, et pas à la bande de leurs rivaux. C’est le socialisme « de gauche » qui a inventé l’embrigadement des enfants, la constitution d’une contre-société, et les méthodes politiques violentes comme la police politique et les camps d’extermination. De ce point de vue Hitler n’est qu’un pâle imitateur de Lénine, pour lequel il affichait son admiration.

De même, le socialisme au pouvoir est inévitablement nationaliste, puisque la clique de ses profiteurs est issue de la société politique nationale et qu’une fois atteintes les limites de ce qu’elle peut voler à la population, ils devront chercher leurs victimes ailleurs. Il est aussi inévitablement corrompu : il s’agit de voler les autres, et de disposer arbitrairement du butin, en l’absence de tout principe et de toute règle identifiable, et l’enjeu est formidable, puisqu’il s’agit de faire partie des maîtres ou de devenir esclave. Ceux qui se retrouvent au pouvoir sous le socialisme sont ceux qui ont accepté l’abolition de tout Droit qu’il implique, et qui ont été les plus malins ou les plus brutaux dans l’élimination des autres bandes.

On parle aujourd’hui (éventuellement comme « révisionnistes ») d’historiens allemands qui font remarquer le grand nombre d’anciens dirigeants socialistes parmi les dignitaires nazis ; c’est aussi un fait avéré que les communistes ont tout fait en Allemagne pour y aider les nazis à détruire ce qui restait de régime représentatif. Mussolini était lui-même un haut dirigeant du parti socialiste italien. Mais ce qui est moins connu, parce que les intellectuels socialistes qui ont fui le nazisme ont propagé les interprétations qui leur convenaient, c’est que l’Allemagne de Weimar elle-même avait pratiquement mis en place tous les instruments de la Zwangswirtschaft, le socialisme réglementaire, dont Hitler n’a eu qu’à se servir sans devoir les créer.

Par ailleurs, les courants de pensée de la gauche dans l’Allemagne de Weimar étaient tout aussi irrationalistes, antilibéraux et antidémocrates que ceux de la droite nationaliste. Hayek rappelle leurs références intellectuelles communes : Rodbertus et Lassalle étaient cités par Hitler comme des précurseurs. A l’irrationalisme ouvert des réactionnaires, correspond le polylogisme marxiste ; l’apologie de la violence est la même, souvent inspirée par les mêmes auteurs (Georges Sorel,).

La Route de la servitude est écrite pour faire comprendre aux intellectuels socialistes anglo-saxons que, les mêmes causes conduisant aux mêmes effets, les mêmes idées conduiront au même type de société. L’Allemagne, pour n’avoir été touchée que tardivement par les libéralismes démocratiques, était simplement en avance sur un chemin que tout le monde était en train de parcourir.

A quoi peut servir aujourd’hui La Route de la servitude? Ce livre fut en son temps le point de départ d’une reconquête des esprits par le mouvement libéral, d’une organisation systématique des réfutations du socialisme par des institutions et des groupes dans le monde entier. Inspiré par une connaissance alors unique des raisons pour lesquelles la décision économique rationnelle est impossible dans une organisation étatique, le livre décrit précisément les caractéristiques de toute société socialiste.

Pour qui n’est pas encore convaincu que toute ambition de réaliser une forme quelconque de « justice sociale » doit conduire à une organisation politique semblable à celle des nazis, et que sous ses accidents singuliers (Staline, Pol Pot, Hitler, etc.) le socialisme reste toujours essentiellement le même, lire La Route de la servitude est une obligation. De même, pour ceux qui veulent connaître les origines intellectuelles du nazisme, c’est un livre intéressant, quoique The Ominous Parallels de Leonard Peikoff soit plus profond.

On pourra aussi s’en servir pour identifier les effets du socialisme installé dans nos pays. La corruption, la censure, la bassesse des hommes politiques résultent bel et bien de l’ambition redistributrice, même si elle en rabat quelque peu sur ses prétentions moralisantes. Si elle a battu en retraite, c’est d’ailleurs largement parce qu’on a popularisé les idées contenues dans La Route de la servitude ; on peut mentionner Socialisme et fascisme : une même famille ? où le Club de l’Horloge montre bien que le fascisme est une variante du socialisme, plus précisément la version autoritaire du corporatisme social-démocrate.

Sur deux points cependant, on peut dire que le livre a mal vieilli, ou plutôt qu’il n’a jamais été l’un des meilleurs. C’est tout ce qui touche à la théorie économique et à la philosophie libérale. Si Hayek a mis les socialistes français dans l’embarras, ce n’est pas seulement parce qu’ils n’avaient aucune pensée valable à lui opposer. C’est aussi parce que c’est à partir de leurs propres prémisses collectivistes qu’il réfute le socialisme. Comme Adam Smith, Hayek démontre l’excellence du libéralisme à partir de ce qu’Ayn Rand appelle la prémisse tribale, pour laquelle il irait de soi que la société politique a le droit de disposer de ses membres comme elle l’entend. Ce qui le rend si convaincant pour des socialistes, c’est donc que son discours est proche de leurs conceptions. A ce jeu, il leur fait des concessions de principe majeures, ce qui donne l’impression agaçante d’une réflexion insuffisamment rigoureuse.

On peut dire que comme tous les savants qui se sont interdit d’examiner l’essence des phénomènes et des actes (il prendra de plus en plus ce chemin sous l’influence de son ami Karl Popper), Hayek se prive d’une connaissance générale et concise et ne cesse de tourner autour du pot. Au lieu de mettre l’esprit humain au centre des phénomènes économiques et sociaux, d’élucider la nature des rapports entre cet esprit et ses productions, et d’en déduire que toute interférence violente avec le contrôle de l’esprit sur ses produits engendre destruction et irrationalité, et qu’elle est par conséquent objectivement mauvaise, il ne fait que décrire pragmatiquement, quoi qu’exhaustivement, les effets des formes les plus extrêmes de cette intervention.

Cela fait que son libéralisme, tant économiquement que philosophiquement, est très en retard. Alors que la nature du laissez-faire avait été élucidée dès le début du siècle dernier par les économistes libéraux français : Destutt de Tracy, Jean-Baptiste Say, Charles Comte et Charles Dunoyer, on peut dire que Hayek n’a jamais compris le laissez-faire. Tout en minimisant leur validité mais sans voir qu’il adhère par là à l’utilitarisme qu’il dénonce par ailleurs, il reprend à son compte les rationalisations de l’intervention de l’État les plus traditionnelles: les soi-disant « biens publics », les prétendues « externalités », les « monopoles » imaginaires sur un marché libre, et même (il changera d’avis par la suite) la production de l’information (!) et de la monnaie. Il croit même que la redistribution « sociale » est compatible avec un état de Droit!

A force de parler le langage de ses adversaires, qui sont des irrationalistes vrais, et de développer des argumentaires qui mettent en cause la capacité rationnelle de l’homme alors que ce qu’il fallait, c’était persuader les hommes de l’État qu’il n’existe pas de norme objective par quoi la violation du consentement d’autrui puisse être guidée (Ayn Rand), Hayek finit aujourd’hui dans la peau d’un ennemi de la raison. Ce qu’il appellera plus tard le constructivisme, et dont il décrira exactement les effets, n’est pas un rationalisme : il consiste tout simplement à nier a priori la rationalité d’autrui.

Une immense faille traverse l’œuvre de Hayek, et ce n’est donc certainement pas lui qui peut servir de référence à la pensée libérale. Cette faille résulte de l’influence de la philosophie moderne, qui refuse de croire au pouvoir de la raison en matière d’éthique et de Droit. Paradoxalement, alors que le premier message qu’on peut tirer de son œuvre, c’est qu’un discours rationnel est possible en philosophie politique (ce pourquoi il avait d’ailleurs été comparé à un « dinosaure » en 1960), il refuse de tirer les conséquences de ce fait, et de reconnaître qu’on peut déduire rationnellement une définition objective du Bien et du Juste à partir de l’observation des lois de la nature. Ses normes d’« efficacité » sociale ou même de « sélection naturelles des institutions » ne sont pas davantage fondées que la « justice sociale » qu’il a excellemment dénoncée et ses normes ne reposent sur rien. Après tout, est-ce un hasard s’il lui a fallu soixante-dix ans pour se rendre compte qu’un mot qui ne voulait rien dire détruisait toute forme de pensée qui en ferait usage?

Il n’y a donc pas de philosophie politique libérale hayékienne. Sa définition du Droit ne va pas jusqu’au bout parce qu’elle repose sur ce qu’Ayn Rand appelle des « concepts volés », c’est-à-dire des mots dont il se sert sans être capable de rendre compte de leur validité logique et épistémologique. Sa théorie économique s’en ressent aussi. Aujourd’hui, aucun des économistes qui l’admirent comme tel ne croit que les hommes de l’Etat ne puissent jamais, par leurs interventions, améliorer l’efficacité productive. Le fait est que de meilleurs logiciens sont passés par là, notamment Murray Rothbard, qui a réfuté tout cela dès 1962 (dans Man, Economy and State) et Ayn Rand qui, en dépit des pétitions de principe de sa métaphysique, est de très loin la meilleure philosophe libérale. (Cf. notamment Capitalism: The Unknown Ideal, où l’on trouve la meilleure théorie de la valeur avec celle de Mises.) C’est à partir de ces auteurs, qui prennent vraiment la logique au sérieux, qu’on peut établir une théorie sans faille. 

https://fr.liberpedia.org/Dans_national-socialisme,_il_y_a_socialisme

 Voir lectures ici: https://fr.liberpedia.org/National-socialisme

février 16, 2025

Vers une société sans État

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Ouvrage de David Friedman (1971), traduit en français sous le titre Vers une société sans Etat (1992), son titre original est The Machinery of Freedom.
 
 



 
 
Ce livre milite pour une privatisation de toutes les fonctions gouvernementales, à l'aide de nombreux exemples, et explore ainsi les conséquences de la pensée libertarienne, telles que l'histoire de l'Islande, et explique les raisons personnelles de l'auteur visant à défendre la pensée libertarienne. Friedman reconnaît que ce livre lui a été inspiré par le roman Révolte sur la Lune d'Heinlein, qui décrit une société où toutes les fonctions gouvernementales sont privées.
Des chapitres portent sur la privatisation de la loi et de la police, et sur la fourniture de biens publics (tels que la défense nationale ou les routes) en société libertarienne. L'approche de Friedman est typiquement anarcho-capitaliste.
 
Alors que la plupart des libertariens adoptent un point de vue déontologique en termes de droit naturel, Friedman est utilitariste et s'attache à montrer les conséquences bénéfiques de l'anarcho-capitalisme pour tout le monde, y compris les pauvres. Sa vision du passage à une société anarcho-capitaliste est pragmatique et graduelle : par exemple, il préconise les bons scolaires (education vouchers) comme un prélude à la privatisation du système éducatif, et la décentralisation de la police comme une étape vers une défense totalement privée.
Des chapitres sont accessibles en lecture sur le site de David Friedman.
 
 

 
 
La loi de Friedman
Dans cet ouvrage, Friedman énonce une loi selon laquelle tout ce que fait le gouvernement coûte au moins deux fois plus cher que ce que coûterait l'équivalent dans le privé. Il illustre cette loi par plusieurs exemples, tels que le service des Postes. Voir aussi loi de Savas.
Extrait : Police, justice et lois fournis par le marché
(traduction Dilbert à partir de Police, Courts, and Laws - on the market - copyright 1973 et 1978 David Friedman, 1989 Open Court Publishing Company)
Comment, sans gouvernement, pourrions-nous régler les conflits actuellement réglés dans les tribunaux ? Comment pourrions-nous alors nous protéger contre les criminels ?
 
Considérons d'abord le cas le plus facile, la résolution des conflits impliquant des contrats entre des sociétés bien établies. Une grande partie de tels litiges est maintenant réglée, non pas par des tribunaux d'État mais par l'arbitrage privé (comme décrit au chapitre 18). Quand elles élaborent un contrat, les sociétés indiquent la procédure d'arbitrage pour n'importe quel conflit pouvant surgir. Ainsi elles évitent les dépenses et les délais de la justice.
 
L'arbitre n'a aucune force de police. Sa fonction est de rendre des décisions, pas de les faire respecter. Actuellement, les décisions arbitrées sont habituellement exécutoires, mais c'est un développement récent ; historiquement, l'exécution venait du désir d'une entreprise de maintenir sa réputation. Si on refuse le jugement d'un arbitre, il est difficile de persuader quelqu'un de signer un contrat qui indique un arbitrage ; personne ne veut jouer au jeu de « pile tu gagnes, face je perds ».
 
Les arrangements d'arbitrage sont déjà répandus. Tant que les tribunaux continueront à se détériorer, l'arbitrage continuera à se développer. Mais il prévoit seulement la résolution de conflits sur des contrats préexistants. L'arbitrage par lui-même ne fournit aucune solution pour la personne dont la voiture est détériorée par un conducteur négligent, encore moins pour la victime d'un vol ; dans les deux cas, le plaignant et le défendeur (defendant), ayant des intérêts différents et aucun accord préalable, sont peu susceptibles de trouver un arbitre qui leur convienne mutuellement. En effet, le défendeur n'a aucune raison d'accepter un arbitrage quel qu'il soit ; il a tout à y perdre - ce qui nous amène au problème d'empêcher la coercition.
 
La protection contre la coercition est un bien économique. Elle est actuellement vendue dans une variété de formes - gardiennage, serrures, alarmes. Pendant que l'efficacité de la police étatique diminue, le marché fournit des produits de remplacement pour la police, comme pour les tribunaux.
Supposez qu'un jour il n'y ait plus aucune police étatique, mais des agences privées de protection. Ces agences vendent un service qui consiste à protéger leurs clients contre le crime. Peut-être vont-elles jusqu'à offrir une garantie de résultats en assurant leurs clients contre des pertes résultant d'actes criminels ?
Comment de telles agences de protection pourraient-elles vous protéger ? Ce serait sur la base d'une décision économique, selon les coûts et l'efficacité des différentes solutions possibles. À une extrémité, elles pourraient se limiter à la défense passive, installant des serrures et des alarmes sophistiquées. Ou bien elles ne prendraient aucune mesure préventive mais feraient de grands efforts pour retrouver les criminels coupables de délits contre leurs clients. Elles pourraient maintenir des patrouilles ou les voitures en faction, comme la police étatique actuelle, ou elles pourraient se reposer sur des substituts électroniques. De toute façon, elles vendraient un service à leurs clients et auraient une incitation véritable à fournir une qualité de service aussi élevée que possible, au coût le plus bas. Il est raisonnable de supposer que la qualité de service serait plus élevée et le coût plus bas qu'avec le système étatique actuel.
Inévitablement, des conflits surgiraient entre les agences de protection. Comment pourraient-ils être résolus ?
 
Je reviens chez moi un soir et je m'aperçois que mon téléviseur a disparu. J'appelle immédiatement mon agence de protection, Tannahelp Inc., pour signaler le vol. Elle envoie un agent qui vérifie la caméra automatique que Tannahelp, en tant qu'élément de son service, a installée dans mon séjour et découvre la photo de Joe Bock passant la porte avec mon téléviseur. L'agent de Tannahelp contacte Joe, l'informe que Tannahelp a des raisons de le croire en possession de mon téléviseur, et suggère qu'il le rende, avec dix dollars supplémentaires pour le temps et l'effort que Tannahelp a consacrés à le localiser. Joe répond qu'il n'a jamais vu mon téléviseur de sa vie et dit à l'agent de Tannahelp d'aller au diable.
L'agent lui indique que jusqu'à ce que Tannahelp soit convaincu qu'il y a eu une erreur, il doit procéder sur la présomption que le téléviseur est ma propriété. Six employés de Tannahelp viendront donc chez Joe demain matin pour récupérer l'objet. Joe répond qu'il a également une agence de protection, Dawn Defense, et que son contrat leur impose de le protéger si six crétins essayent de pénétrer par effraction dans sa maison et de voler son téléviseur.
 
À ce stade, il semblerait que nous sommes partis pour une aimable petite guerre entre Tannahelp et Dawn Defense. C'est précisément une telle possibilité qui a conduit quelques libertariens non anarchistes, notamment Ayn Rand, à rejeter la possibilité d'agences de protection en concurrence sur un marché libre.
Mais les guerres sont très chères, et Tannahelp et Dawn Defense sont deux sociétés à la recherche de profits, davantage intéressées à économiser de l'argent qu'à jouer les bravaches. Je pense que la suite de l'histoire sera moins violente que ce que Rand a pu supposer.
 
L'agent de Tannahelp appelle son correspondant chez Dawn Defense. « Nous avons un problème. … » ; après avoir expliqué la situation, il précise que si Tannahelp envoie six hommes et Dawn Defense huit, il y aura combat. Quelqu'un pourrait même être blessé. Quel que soit le gagnant, au bout du compte le conflit coûtera cher des deux côtés, qui pourraient même devoir augmenter les salaires de leurs employés pour compenser le risque. Alors, les deux sociétés seront forcées d'augmenter leurs prix. S'ils le font, Murbard Ltd, une nouvelle société commercialement agressive qui essaie de s'établir dans le secteur, baissera ses tarifs et leur volera de la clientèle. Il doit y avoir une meilleure solution.
 
L'homme de Tannahelp présente l'arbitrage comme la meilleure solution possible. Ils porteront le conflit au sujet de mon téléviseur à une société locale d'arbitrage honorablement connue. Si l'arbitre décide que Joe est innocent, Tannahelp accepte de payer à Joe et à Dawn Defense une indemnité pour compenser le dérangement. S'il est estimé coupable, Dawn Defense acceptera le verdict ; puisque le téléviseur n'est pas à Joe, ils n'ont aucune obligation de le protéger quand les hommes de Tannahelp viendront pour le reprendre.
 
Ce que j'ai décrit ici était un arrangement très improvisé. Dans la pratique, une fois que les établissements anarcho-capitalistes seront bien établis, les agences de protection prévoiront de telles difficultés et arrangeront des contrats à l'avance, avant que les conflits spécifiques se soient produits, en indiquant l'arbitre qui les règlera.
Dans une telle société anarchiste, qui ferait les lois ? Sur quelle base l'arbitre privé déciderait-il quels actes sont criminels et comment ils devraient être punis ? La réponse est que des systèmes juridiques seraient produits dans le commerce sur le marché libre, exactement comme des livres et des soutiens-gorge sont produits aujourd'hui. Il pourrait y avoir concurrence parmi différentes marques juridiques, juste comme il y a concurrence entre différentes marques de voitures.





Dans une telle société il pourrait y avoir beaucoup de tribunaux et même beaucoup de systèmes légaux. Chaque paire d'agences de protection convient à l'avance quel tribunal elle invoquera en cas de conflit. Ainsi, les lois en vertu desquelles sera traité un cas particulier seront déterminées implicitement par l'accord anticipé entre les agences de protection des clients concernés. En principe, il pourrait y avoir un tribunal différent et un système de lois différent pour chaque paire d'agences de protection. Dans la pratique, beaucoup d'agences trouveront probablement commode de traiter avec les mêmes tribunaux, et beaucoup de tribunaux pourraient trouver commode d'adopter des législations identiques ou presque identiques, afin de simplifier les affaires avec leurs clients.
Avant de qualifier d'injuste ou de chaotique une société dans laquelle différentes personnes sont régies par différentes lois, rappelez-vous que dans notre société la loi en vertu de laquelle vous êtes jugés dépend du pays, de l'État, et même de la ville dans laquelle vous vous trouvez. Dans le cadre des arrangements que je décris, elle dépend de votre agence de protection et de l'agence de la personne que vous accusez ou qui vous accuse.
 
Dans une société anarcho-capitaliste, la loi est un produit du marché. Un tribunal vit de la facturation des services d'arbitrage qu'il rend. Son succès dépendra de la réputation qu'il obtiendra du point de vue de l'honnêteté, de la fiabilité, de la promptitude et de l'attrait auprès des clients potentiels de l'ensemble des lois qu'il applique. Les clients immédiats sont les agences de protection. Mais une agence de protection elle-même vend un produit à ses clients. Dans ce produit entrera le ou les systèmes juridiques des tribunaux dont elle est cliente, et sous lesquels ses clients seront par conséquent jugés. Chaque agence de protection essayera d'entrer en affaires avec les tribunaux dont le système juridique plaira le plus à ses clients.
 
Considérez, par exemple, la question de la peine capitale. Certains pourraient estimer que le risque d'être eux-mêmes condamnés, à tort ou à raison, et exécutés pour un crime, serait supérieur à tous les avantages de la peine capitale. Ils préféreraient, dans la mesure du possible, faire affaire avec des agences de protection elles-mêmes en affaire avec des tribunaux n'appliquant pas la peine capitale. D'autres citoyens pourraient estimer qu'ils seraient mieux protégés de meurtriers potentiels si on savait que leur assassin potentiel finirait sur la chaise électrique. Ils pourraient considérer cette sécurité comme plus importante que le risque de finir eux-mêmes sur la chaise électrique ou d'être responsables de la mort d'un innocent accusé de meurtre. Ils feraient affaire, si possible, avec des agences liées à des tribunaux appliquant la peine capitale.
 
Si une position ou l'autre est prédominante, il est payant pour toutes les agences de protection d'utiliser les tribunaux de l'une ou de l'autre sorte. Si certaines personnes pensent dans un sens et d'autres dans un autre sens, et si leurs convictions sont assez fortes pour affecter leur choix d'une agence de protection, il est payant pour quelques agences de garantir, autant que possible, de n'utiliser que des tribunaux qui n'adoptent pas la peine capitale. Elles peuvent alors attirer des clients qui sont contre la peine capitale. D'autres agences feront le raisonnement inverse.
 
Les conflits entre deux agences anti-peine capitale, naturellement, iront devant une cour anti-peine capitale ; les conflits entre deux agences en faveur de la peine capitale iront devant une cour en faveur de la peine capitale. 
Que se produirait-il lors d'un conflit entre une agence anti-peine capitale et une agence en faveur de la peine capitale ? 
Évidemment il est impossible que si je vous tue le cas aille devant un tribunal, mais que si vous êtes tué par moi il aille devant un autre. Nous ne pouvons pas tous les deux obtenir exactement la loi qui nous arrange.
 
Nos préférences se reflètent dans les prétentions de nos agences respectives. Si les adversaires de la peine capitale sont plus déterminés que les partisans, les agences seront d'accord pour n'appliquer aucune peine capitale ; les agences qui veulent la peine capitale obtiendront autre chose en contrepartie. Peut-être conviendra-t-on qu'elles ne payeront pas les coûts du procès ou qu'on ira dans leur sens sur un autre point contesté.
 
On peut imaginer un processus de négociation idéalisé, pour ce conflit et pour tout autre. Deux agences négocient le fait de reconnaître un tribunal pro- ou anti-peine capitale. L'agence favorable calcule qu'adhérer à un tribunal en faveur de la peine capitale lui apporte un chiffre d'affaires de 20 000 dollars par an ; c'est la somme additionnelle qu'elle peut obtenir en échange de ses services s'ils incluent une garantie de peine capitale en cas de conflits avec l'autre agence. De la même façon, l'agence anti-peine capitale calcule un chiffre correspondant de 40 000 dollars. Elle offre à l'agence pro peine de mort 30 000 dollars par an en échange de l'acceptation d'un tribunal anti-peine capitale. L'agence pro accepte. Maintenant, l'agence anti-peine capitale peut relever ses tarifs suffisamment pour engranger 35 000 dollars supplémentaires. Ses clients sont satisfaits, puisque la garantie de n'avoir pas de peine capitale vaut plus que cela. L'agence est satisfaite, elle obtient 5000 dollars de bénéfice supplémentaire par année. L'agence pro peine capitale baisse ses tarifs d'un montant qui représente 25 000 dollars par an. Ceci lui permet de garder ses clients et d'obtenir même davantage, puisque l'économie est plus que suffisante pour compenser le fait qu'ils ne puissent obtenir le tribunal de leur choix. Elle gagne donc aussi 5000 dollars par an sur cette transaction. Comme dans tout bon commerce, chacun y gagne.
Si vous trouvez cela un peu confus, cela peut valoir la peine d'y revenir à nouveau ; le principe de base d'une telle négociation deviendra important plus loin quand je discuterai quelle sorte de loi une société anarcho-capitaliste est susceptible d'avoir.
 
S'il advient que les clients des deux agences sont aussi acharnés les uns que les autres, peut-être deux tribunaux seront choisis, un de chaque sorte, et les procès assignés aléatoirement entre eux. De toute façon, la préférence juridique du client, son avis quant au type de loi auquel il entend se soumettre, aura été un facteur important pour déterminer le type de loi qui le régit. Cela ne peut complètement contribuer à le déterminer, puisque accusé et accusateur doivent avoir la même loi.
 
Dans le cas de la peine capitale, les deux positions sont directement opposées. Une autre possibilité est que certains clients veuillent des lois spécifiques, adaptées à des circonstances spéciales. Les habitants de zones désertiques pourraient vouloir un système juridique qui définit très précisément des droits de propriété pour l'eau. Ceux qui vivent ailleurs trouveraient un tel traitement de la question au mieux superflu. Au pire, ce pourrait être une source de procès ennuyeux. Ainsi, les personnes vivant dans le désert pourraient adhérer à une agence de protection qui aurait comme politique d'aller toujours devant un tribunal pourvu d'une loi sur l'eau bien développée. D'autres agences agréeraient l'utilisation de ce tribunal dans les conflits avec cette agence, mais emploieraient d'autres tribunaux entre elles.
 
Les différences entre les tribunaux seraient probablement plus subtiles. Les gens constateraient que les décisions d'un tribunal sont plus promptes ou plus prévisibles que celles des autres, ou que les clients d'une agence de protection sont mieux protégés que ceux des autres. Les agences de protection, essayant d'établir leur propre réputation, rechercheraient les « meilleurs » tribunaux.
 
Plusieurs objections peuvent être formulées contre un tel marché libre de la justice. La première est que les tribunaux rendraient la justice en étant favorable à celui qui paie le plus. Ce serait suicidaire car sans une réputation d'honnêteté, ils n'auraient aucun client - à la différence de nos tribunaux actuels.
Une autre objection est que c'est aux tribunaux et à la législation de découvrir les lois, pas de les créer ; il ne peut pas y avoir en concurrence deux lois de la pesanteur, aussi pourquoi devrait-il y avoir en concurrence deux lois sur la propriété ? Mais il peut y avoir deux théories en concurrence au sujet de la loi de la pesanteur ou de la définition des droits de propriété. La découverte est une activité aussi productive que la création. S'il est évident de déterminer une législation correcte, ou quelles règles sociales découlent de la nature de l'homme, alors tous les tribunaux s'entendront, de même que tous les architectes s'accordent quant aux lois de la physique. Si ce n'est pas évident, le marché engendrera la recherche destinée à découvrir des législations correctes.
 

 
 
Une autre objection est que dans une société avec beaucoup de systèmes juridiques on ne s'y retrouverait plus. Si cela se révèle être un problème sérieux, les tribunaux auront une incitation économique à adopter une législation uniforme, exactement comme les papeteries ont une incitation à produire du papier aux tailles normalisées. Une nouvelle législation sera présentée seulement quand l'innovateur croira que ses avantages sont supérieurs à ceux de l'uniformité.
 
L'objection la plus sérieuse à la législation de libre marché est que le plaignant et le défendeur peuvent ne pas se mettre d'accord sur un tribunal commun. Évidemment, un meurtrier préférera un juge clément. Si le tribunal était choisi réellement par les parties après que le crime s'est produit, cela pourrait constituer une difficulté insurmontable. Dans le cadre des arrangements que j'ai décrits, le tribunal est choisi à l'avance par les agences de protection. On aurait du mal à trouver à un instant donné un nombre de meurtriers suffisant pour faire vivre leur propre agence de protection, une qui serait affiliée à des tribunaux qui ne considéreraient pas le meurtre comme un crime. Et même si c’était le cas, aucune autre agence n'accepterait de tels tribunaux. L'agence des meurtriers accepterait un tribunal raisonnable ou bien serait engagée dans une guerre désespérée contre le reste de la société.
 
Jusqu'à ce qu'il soit réellement accusé d'un crime, chacun veut des lois qui le protègent contre le crime et le laissent interagir paisiblement et productivement avec autrui. Même les criminels sont ainsi. Peu de meurtriers souhaiteraient vivre sous une législation qui leur permettrait de tuer - et aussi d’être tué.

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