Dans l'imaginaire universitaire courant, la doctrine de la lutte des classes semble indissociable de la version marxiste de cette idée.On reconnaît souvent, du bout des lèvres – notamment chez ceux qui s'empressent de minimiser l'originalité de Marx et Engels – que ces auteurs ont eu des précurseurs dans cette approche de la réalité sociale.
On fait fréquemment allusion à une certaine « école française », antérieure à Marx et Engels et ayant influencé leur pensée ;Guizot, Thierry, Saint-Simon et quelques autres sont parfois cités à ce sujet.Mais la nature de cette perspective antérieure, et ses différences avec le modèle marxiste plus connu, sont rarement, voire jamais, abordées.Or, cette conception antérieure est non seulement plus juste et plus fidèle à la réalité socio-économique que la version marxiste (un point qu'il faut tenir pour acquis, faute de place pour le démontrer), mais elle pourrait bien expliquer une divergence et une contradiction au sein du marxisme, divergences et commentaires certes, mais jamais explicitées.
Lorsque Marx affirme que la bourgeoisie est la principale classe exploiteuse et parasitaire de la société moderne, le terme « bourgeoisie » peut être compris de deux manières différentes.En Angleterre et aux États-Unis, il a généralement désigné la classe des capitalistes et des entrepreneurs qui gagnent leur vie en achetant et en vendant sur un marché (plus ou moins) libre.Le mécanisme de cette exploitation s'appuierait sur l'appareil conceptuel marxiste classique de la théorie de la valeur-travail, l'appropriation de la plus-value par l'employeur, etc.
Sur le continent européen, en revanche, le terme « bourgeoisie » n'est pas nécessairement lié au marché.Il peut tout aussi bien désigner la classe des fonctionnaires et des rentiers vivant de la dette publique que la classe des hommes d'affaires impliqués dans le processus de production sociale.1 L'idée que ces anciennes classes et leurs alliés se livrent à l'exploitation systématique de la société était un lieu commun de la pensée sociale du XIX ème siècle, un lieu étrangement oublié à mesure que ces mêmes classes ont acquis une plus grande importance dans les pays anglophones.
Tocqueville, par exemple, dans ses Souvenirs, déclare à propos de la « bourgeoisie », qui, selon les historiens, accéda au pouvoir en 1830 sous la « monarchie bourgeoise » de Louis-Philippe : « Elle s’installa dans chaque recoin vacant, augmenta prodigieusement le nombre de ses sièges et s’habitua à vivre presque autant des caisses de l’État que de son propre travail. »² On retrouve des propos similaires chez de nombreux auteurs postérieurs, tels que Gustave Le Bon et Hippolyte Taine.
Le lecteur est maintenant invité à considérer la citation suivante (qui décrit la France du troisième quart du XIXe siècle) :
Ce pouvoir exécutif, avec son immense bureaucratie et son organisation militaire, son ingénieux appareil d'État, qui embrasse de vastes strates sociales, une armée d'un demi-million de fonctionnaires et une autre armée d'un demi-million d'hommes, cet effroyable corps parasite qui enserre la société française comme un filet et l'étouffe, a surgi sous la monarchie absolue.La monarchie légitimiste et la monarchie de Juillet n'ont fait qu'accentuer la division du travail, laquelle, à mesure que la division du travail au sein de la société bourgeoise créait de nouveaux groupes d'intérêts, et donc de nouveaux sujets d'administration.Tout intérêt commun a été aussitôt détaché de la société, opposé à elle comme un intérêt général supérieur, arraché à l'activité des membres de la société eux-mêmes et transformé en objet de l'action gouvernementale, qu'il s'agisse d'un pont, d'une école, de la propriété communale d'un village, des chemins de fer, de la richesse nationale ou de l'université nationale de France… Toutes les révolutions ont perfectionné cette machine au lieu de la détruire.Les partis qui se disputaient la domination considéraient la possession de cet immense édifice étatique comme le principal butin du vainqueur… Sous le second Bonaparte [Napoléon III]… l’État [semble] s’être rendu totalement indépendant.Face à la société civile, la machine d’État a consolidé sa position… de manière définitive.3
Cette longue citation est extraite de la brochure de Marx, <i>Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte</i>, qui traite du coup d’État de Louis Napoléon en décembre 1851. Le contraste entre le point de vue présenté ici et la conception marxiste plus courante de l’État comme instrument d’exploitation économique extra-politique – l’État comme simple « comité exécutif de la classe dominante » – me semble évident.Cette affirmation est loin d'être isolée dans le corpus marxiste : dans La Guerre civile française, Marx aborde la même perspective lorsqu'il évoque, par exemple, la volonté de la Commune de Paris de rendre « au corps social toutes les forces jusqu'alors absorbées par l'État parasite qui se nourrit de la libre circulation de la société et l'entrave » 4Engels, dans sa préface de 1891 à La Guerre civile française, s'exprime quant à lui en des termes on ne peut plus clairs :
La société avait créé ses propres organes pour veiller à ses intérêts communs… Mais ces organes, placés sous l'autorité de l'État, s'étaient, au fil du temps, et dans la poursuite de leurs propres intérêts particuliers, transformés de serviteurs de la société en maîtres de la société… Nulle part ailleurs les « politiciens » ne forment une frange de la nation plus distincte et plus puissante qu'en Amérique du Nord [c'est-à-dire aux États-Unis].Là-bas, chacun des deux grands partis qui se succèdent au pouvoir est lui-même contrôlé, à son tour, par des individus qui font de la politique un commerce…C’est en Amérique que l’on observe le mieux ce processus d’indépendance du pouvoir d’État vis-à-vis de la société… On y trouve deux grandes bandes de spéculateurs politiques qui, tour à tour, s’emparent du pouvoir d’État et l’exploitent par les moyens les plus corrompus et à des fins tout aussi corrompues. La nation est impuissante face à ces deux grands cartels de politiciens qui, en apparence, sont à son service, mais qui, en réalité, la dominent et la pillent.⁵
Il convient de noter au passage l’ironie frappante du fait que, contrairement à une analyse libertarienne de la période de l’histoire américaine considérée, l’analyse d’Engels ignore ici complètement l’utilisation massive du pouvoir d’État par des segments de la classe capitaliste et se limite aux activités d’exploitation de ceux qui contrôlent directement l’appareil d’État.Pourquoi Engels s’attache-t-il à blanchir ainsi les capitalistes ? Je n’en ai aucune idée.
Il semble donc exister deux théories de l'État (et, par conséquent, deux théories de l'exploitation) au sein du marxisme.Il y a d'une part la théorie bien connue et communément admise, qui conçoit l'État comme instrument de la classe dominante (et la théorie concomitante qui situe l'exploitation au sein du processus de production).D'autre part, il y a la théorie de l'État qui l'oppose à la « société » et à la « nation » (deux termes surprenants et significatifs dans ce contexte, chez des auteurs pourtant profondément conscients des divisions de classes au sein de la société et de la nation).De plus, il est révélateur que ce soit la seconde théorie qui prédomine dans les écrits de Marx qui, grâce à leur analyse nuancée et sophistiquée de la réalité politique concrète et immédiate, sont considérés par de nombreux commentateurs comme les meilleures expositions de l'analyse historique marxiste.
Or, bien qu'il soit difficile de le démontrer, il paraît fort probable que la seconde théorie de l'État (qui l'associe au parasitisme et à l'exploitation) ait été influencée par les auteurs libéraux classiques.L'idée que l'exploitation et le parasitisme de la société étaient des attributs des classes non marchandes, des classes exclues du processus de production, était très répandue au début et au milieu du XIXe siècle.Elle est à la base de la célèbre Parabole de Saint-Simon (elle-même imprégnée des influences libérales antérieures de cet auteur).C'est, me semble-t-il, le véritable sens de la typologie bien connue des sociétés « militaires » et « industrielles » – une typologie fondée sur la distinction entre forces marchandes et non marchandes.(Cette dichotomie fut employée tant par Auguste Comte que par Herbert Spencer – souvent considérés comme les fondateurs de la sociologie – et, sous une autre forme et plus tôt encore, par Benjamin Constant.⁶)
La fréquence à laquelle on retrouve les concepts de classes et de lutte des classes employés en ce sens dans le libéralisme des XVIIIe et XIXe siècles, une fois qu'on les recherche, est étonnante.Pour ne citer que deux exemples : c'est clairement ce dont parle Tom Paine dans Les Droits de l'homme, lorsqu'il évoque les gouvernements qui font la guerre pour augmenter leurs dépenses ;C’est ce que William Cobbett sous-entend lorsqu’il qualifie l’or de monnaie du pauvre, l’inflation étant un instrument utilisé par certains cercles financiers influents et bien informés.
Ces concepts, en particulier, imprègnent les écrits de Richard Cobden et de John Bright, qui se percevaient comme les défenseurs des classes productrices britanniques face à l’aristocratie, partisane d’un État interventionniste.À propos de la contestation des Corn Laws, Bright déclara : « Je doute qu’elle puisse avoir une autre nature que celle d’une… guerre des classes. Je crois qu’il s’agit d’un mouvement des classes commerçantes et industrielles contre les lords et les grands propriétaires terriens. 7. L’opposition entre la classe « qui profite des impôts » et celle « qui les paie » était un contraste que Bright affectionnait particulièrement.Tous deux constataient des conflits de classes partout dans la Grande-Bretagne – et l’Irlande – de leur époque : dans le protectionnisme et la monopolisation des terres, bien sûr, mais aussi dans des politiques telles que les fortes taxes sur le papier journal, la dîme des églises et la restriction du droit de vote, et plus particulièrement dans les dépenses liées à la préparation de la guerre, ainsi que dans une politique étrangère belliqueuse et impérialiste.Comme l’a dit Bright :
Plus vous examinerez la question, plus vous arriverez à la même conclusion que moi : cette politique étrangère, ce respect des « libertés de l’Europe », cette sollicitude passée pour les « intérêts protestants », cet amour excessif pour l’« équilibre des puissances », ne sont rien de plus ni de moins qu’un gigantesque système de favoritisme au service de l’aristocratie britannique.8
Plus tard dans le siècle, Bright identifia d’autres classes comme les instigateurs de l’impérialisme. Dans le cas de l’occupation britannique de l’Égypte en 1882, Bright (qui démissionna du gouvernement à cause de cela) pensait que la City de Londres (c’est-à-dire les intérêts financiers) était à l’œuvre et, selon son biographe, « il ne pensait pas que nous devions nous engager dans une série de guerres pour recouvrer les créances des obligataires ou trouver de nouvelles terres à exploiter commercialement. 9 Il partageait l’avis de son ami Goldwin Smith, historien libéral classique et anti-impérialiste, qui lui écrivit qu’il s’agissait simplement d’une « guerre de spéculateurs boursiers ».10Bien longtemps après la mort de Cobden, ce dernier aurait sans doute été d'accord.Il a écrit un jour : « Nous ne présenterons aucune excuse pour avoir si souvent réduit les questions de politique d'État à de simples calculs pécuniaires. »« Presque toutes les révolutions et les grands bouleversements du monde moderne ont une origine financière. »¹¹
À la lecture de tels passages, on s'interroge sur la manière dont le sociologue contemporain – étranger à la théorie libertarienne de la lutte des classes – interpréterait de telles opinions. L'analyse serait sans doute celle de la présence d'« éléments marxistes inattendus » même dans la pensée des principaux libéraux. Ou, plus probablement, étant donné le scepticisme des membres de l'École de Manchester quant à l'influence des intérêts financiers sur la politique gouvernementale, l'analyse s'apparenterait à un « proto-fascisme petit-bourgeois primitif » !
À ce propos, il convient d'examiner le passage de certains libéraux français – comme Charles Dunoyer – de l'anglomanie à l'anglophobie. Cette transformation, évoquée par le professeur Liggio, est particulièrement intéressante lorsqu'on la met en parallèle avec la perception qu'avait l'École de Manchester de la société britannique, de la politique étrangère et de l'impérialisme. Cobden et Bright étaient des critiques acerbes du statu quo en Grande-Bretagne et en Irlande, des détracteurs incessants, notamment à l'encontre des responsables de la politique étrangère du pays.(Bright a cette phrase percutante : « Que dire d’une nation qui vit dans l’illusion perpétuelle d’être sur le point d’être attaquée ? »¹²)
Les faux conservateurs d’aujourd’hui souscriraient sans aucun doute à l’avis de Benjamin Disraeli, fondateur de leur courant, selon lequel les hommes de Manchester n’étaient tout simplement pas des gens joyeux.Au contraire, ils étaient des râleurs incessants, incapables de se contenter de profiter des illusions et des symboles clinquants de la puissance mondiale britannique (la capacité à apprécier la société telle qu’elle est, nous apprend un célèbre publiciste conservateur américain, est une caractéristique essentielle de l’esprit conservateur).Cobden, Bright et leurs alliés, au contraire, menaient une critique radicale, constante et implacable de la société britannique et du rôle de la Grande-Bretagne dans le monde.Voici, par exemple, un exemple typique de l’attitude de Cobden à cet égard :
Le parti de la paix… ne parviendra jamais à éveiller la conscience du peuple tant qu’il se complaîtra dans l’illusion réconfortante d’avoir toujours été un peuple pacifique.Nous avons été la communauté la plus belliqueuse et agressive qui ait existé depuis l’époque romaine.Depuis la Révolution de 1688, nous avons dépensé plus de 1,5 milliard de dollars en guerres, dont aucune n'a eu lieu sur notre propre sol ni pour défendre nos foyers. 13
Cobden parle de « notre soif insatiable d'expansion territoriale », du fait que « dans l'insolence de notre puissance, et sans attendre les assauts d'ennemis envieux, nous nous sommes lancés à la conquête ou au pillage, et avons semé le sang aux quatre coins du globe. »14 Dans une brochure au titre éloquent, « Comment les guerres éclatent en Inde » (comme Paul Goodman l'a dit de <i>La Fonction de l'orgasme</i> de Wilhelm Reich, c'est un classique ne serait-ce que par son titre), Cobden avertit que l'Angleterre doit « expier et réparer ses torts sans tarder » et « mettre fin aux actes de violence et d'injustice qui ont marqué chaque étape de notre progression en Inde », sous peine de subir l'inévitable « châtiment providentiel pour nos ambitions impériales ».« Crimes. »¹⁵
On pourrait supposer que certains seraient tentés de parler d’un certain « masochisme » et d’une certaine « autoflagellation » dans ces descriptions des politiques menées par la classe dirigeante de son propre pays ; mais cela serait particulièrement déplacé chez une personnalité aussi vigoureuse et incroyablement dynamique que celle de Richard Cobden.
(Il existe, soit dit en passant, une analyse directe des méfaits et du caractère de classe de l'impérialisme, qui va de Cobden et Bright à Lénine, en passant par J.A. Hobson – qui a écrit une intéressante exposition des idées de Cobden en matière de politique étrangère, Richard Cobden : L'Homme international – et ce dernier, qui, comme chacun sait, fut fortement influencé par Hobson ; cette généalogie des idées mérite assurément d'être examinée de près par un chercheur libertarien.)
« Que dire d'une nation qui vit dans l'illusion perpétuelle d'être sur le point d'être attaquée ? »
– John Bright
Or, Hayek affirme quelque part que l'attitude d'un écrivain envers l'Angleterre est un bon indicateur de son libéralisme : s'il était pro-anglais, il est probable qu'il était favorable au libéralisme et à la société ouverte ;s'il était anti-anglais, c'est l'inverse.Mais compte tenu de l'attitude « anti-anglaise » des Mancuniens, il convient de nuancer ce propos sur un point important : l'« anglophobie » trouverait un fondement, non pas dans une opposition au libéralisme relatif de l'Angleterre, mais à la persistance d'un gouvernement aristocratique et impérialiste tout au long du XIXe siècle.
Ainsi, je pense que le professeur Liggio a rendu un service précieux en attirant l'attention sur un lieu et une période fondateurs de la théorie classique-libérale de l'exploitation : la France de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, et plus particulièrement sur la pensée de Charles Comte et de Dunoyer.(À propos de Charles Comte, un auteur aussi versé dans l'histoire de la sociologie que Stanislav Andreski a déclaré qu'il était « l'un des grands fondateurs de la sociologie, injustement éclipsé par son homonyme Auguste »16).
Cette période fut marquée par une grande richesse de réflexions politiques et sociologiques, comme en témoigne l'article que nous venons d'entendre.Les trois grands courants de la pensée politique moderne – les couleurs primaires à partir desquelles se compose pratiquement toute position politique ultérieure – sont déjà clairement délimités : le conservatisme et les diverses écoles socialistes, avec leurs critiques souvent convergentes de l'ordre capitaliste naissant, et le libéralisme individualiste, à égale distance des deux premiers.(L'influence des conservateurs théocratiques comme de Maistre sur la pensée de Saint-Simon, des saint-simoniens et d'Auguste Comte, est bien connue.)
Plusieurs points soulevés par le professeur Liggio concernant les interconnexions entre ces trois courants sont très éclairants et stimulants : par exemple, en ce qui concerne la signification politique profonde de la loi des marchés de Say, et l'importance du fait que le « pape » saint-simonien, Enfantin, ait soutenu Ricardo contre Say sur ce sujet.Ou encore l’attaque de Dunoyer contre l’autoritarisme intellectuel de Saint-Simon, fondée sur des arguments généralement associés à l’ouvrage de Mill, De la liberté, qui, bien entendu, est postérieur.Quelques remarques s’imposent sur un autre sujet : la controverse entre Dunoyer et Benjamin Constant concernant les effets « énervants » d’une civilisation en développement et de plus en plus sophistiquée.
La pensée de Constant met ici en lumière une confrontation entre les idées du libéralisme, du romantisme et de l’utilitarisme.En résumé, la position de Constant (non exclusive, mais la plus fréquente) est la suivante : la prédominance de l’esprit commercial ou industriel sur l’esprit militaire ou conquérant implique une société relativement prospère, c’est-à-dire une société où le plaisir et le confort matériel seront accrus et plus largement répartis que jamais auparavant.
Il s’agit là, en réalité, de l’idéal utilitariste.À long terme, un tel État tendra à s'opposer à la société libre, car la défense de la liberté exigera souvent des sacrifices de la part de l'individu, parfois même le risque de perdre la vie face à un tyran armé.Or, la volonté de sacrifier ses plaisirs ou de risquer sa vie pour une cause qui dépasse l'individu est un trait associé à des formes de société plus anciennes et plus primitives.Il existe donc une certaine contradiction interne à la société libre, qui ne peut être compensée que par la mise en œuvre de forces anti-utilitaristes, telles que la foi religieuse (ce fut pratiquement le sujet d'étude de toute une vie pour Constant).¹⁷
La « critique » de la civilisation par Constant comporte également un aspect apolitique : il avait tendance à identifier la civilisation à une intellectualité sophistiquée, à l'esprit du XVIIIᵉ siècle et des Lumières. C'était le milieu dans lequel il avait grandi, et comme nombre d'intellectuels, notamment ceux influencés par le romantisme de Rousseau, il en était lassé, ainsi que de la part de lui-même qui reflétait cet esprit. Il avait pour effet, pensait-il, d'exclure les sentiments spontanés, la véritable chaleur de l'affection et la proximité humaine, leur substituant une brillance superficielle et une perfection artificielle des convenances sociales. L'héroïsme et la poésie étaient anéantis par l'ironie et le scepticisme voltairiens, croyait-il, et étaient plus susceptibles de se trouver dans les sociétés anciennes et primitives – il était un grand admirateur de la Grèce antique – que dans les sociétés plus complexes.
Tocqueville, soit dit en passant, s'est appuyé sur ces deux notions de Constant — le problème de la compatibilité de l'utilitarisme et de la société libre, et la médiocrité de la vie moderne — et a contribué à leur diffusion.18 La seconde idée, en particulier, est aujourd'hui très largement répandue ;elle est, par exemple, au cœur du concept de Max Weber sur la routinisation et la bureaucratisation croissantes du monde moderne ;et Irving Kristol semble se faire un nom en actualisant quelque peu certaines idées de Constant et de Tocqueville et en les présentant à ceux qui n'ont jamais lu <i>De la démocratie en Amérique</i>.
Enfin, le professeur Liggio rend un grand service à la recherche en continuant d'explorer le riche filon de la théorie sociale libérale classique, si honteusement négligée à bien des égards par le monde universitaire traditionnel.Ayant nous-mêmes constaté le traitement indigne réservé au grand Mises — fondé sur la présomption quasi unanime qu'un Galbraith, un Harold Laski, voire un Walter Lippmann, aurait été un philosophe social plus important —, nous comprenons mieux pourquoi l'establishment semble croire que Saint-Simon ou Auguste Comte avaient infiniment plus à nous apprendre sur le fonctionnement de la société que Charles Comte, Benjamin Constant ou Jean-Baptiste Say.Le type de travaux présentés dans l'article du professeur Liggio contribuera à rétablir cet équilibre.
La
version originale de cet article a été présentée sous le titre «
Théorie libérale classique de l'exploitation : un commentaire sur
l'article du professeur Liggio », lors de la deuxième conférence
annuelle des chercheurs libertariens, à New York, le 26 octobre 1974.
Ralph Raico (1936–2016) was professor emeritus in European history at Buffalo State College and a senior fellow of the...
1Cf. Raymond Ruyer, Eloge de la société de consommation (Paris: Calmann-Levy, 1969), pp. 144–145.
2Alexis de Tocqueville, Recollections, trans. Alexander Teixeira de Mattos (New York: Meridian, 1959), pp. 2–3.
3Karl Marx and Frederick Engels. Selected Works (Moscow: Progress, 1968), pp. 170–171.
4Ibid,
p. 293. He adds: “The [Paris] Commune [of 1871] made that catchword of
bourgeois revolutions, cheap government, a reality, by destroying the
two greatest sources of expenditure — the standing army and State
functionarism.
6Cf. his De l’esprit de conquête et de l’usurpation, in Oeuvres, Alfred Roulin, ed. (Paris: Pleiade, 1957).
7George Macaulay Trevelyan. The Life of John Bright (London: Constable, 1913), p. 141.
8“Speech at Birmingham, 29 October 1858,” in Alan Bullock and Maurice Shock, eds., The Liberal Tradition: From Fox to Keynes (Oxford: Oxford University Press, 1967), pp. 88–89.
16Stanislav Andreski, Parasitism and Subversion: The Case of Latin America (New York: Schocken, 1969), pp. 12–13.
17Cf. Ralph Raico, The Place of Religion in the Liberal Philosophy of Constant, Tocqueville and Lord Acton (unpublished PhD thesis, Committee on Social Thought, University of Chicago), pp. 1–68.
L'Université Liberté, un site de réflexions, analyses et de débats avant tout, je m'engage a aucun jugement, bonne lecture, librement vôtre.
Je vous convie à lire ce nouveau message. Des commentaires seraient souhaitables, notamment sur les posts référencés: à débattre, réflexions...Merci de vos lectures, et de vos analyses.
Sommaire:
A) L’impossible monarchie libérale: La Restauration et la Monarchie de Juillet - Gérard-Michel Thermeau - Mélanges en l’honneur des deux républiques françaises via Contrepoints
B) Qui se souvient du 4 juin 1814 ? - Par PABerryer - Contrepoints
C) Charte constitutionnelle du 4 juin 1814 de Wikiberal
D) « Dessine-moi un roi » - Philippe Mesnard - journal L’Action Française
E) Monarchie de Wikiberal
F) Libéralisme : Histoire de l’école de Paris - Par Michel Leter - Institut Coppet
G) De la supériorité économique de la Monarchie - Hans-Hermann HOPPE - Lux de 33.royaliste
H) « Ils commencent à me gonfler tous avec la République » - Antonin Benoit - Rue 89
A) L’impossible monarchie libérale: La Restauration et la Monarchie de Juillet
Cette tentative de fonder une monarchie constitutionnelle à l’anglaise,
de faire un « 1688 » légitime n’a pas réussi à fonctionner correctement.
Comment terminer la Révolution française ? Telle est la question que se pose Guizot, la plus importante figure intellectuelle de cette période qui va de la chute de Napoléon à la fuite de Louis-Philippe.
Il ne s’agit pas de refaire 1789 : à ses yeux, l’égalité civile et la
société moderne relèvent de l’évolution historique de la civilisation en
Europe. Il s’agit de trouver un gouvernement politique stable et libre
accordé à cette société nouvelle. Comme le soulignait Royer-Collard dans un discours de janvier 18221 : « la
Révolution n’a laissé debout que les individus (…) de la société en
poussière est sortie la centralisation (…) En effet, là où il n’y a que
des individus, toutes les affaires qui ne sont pas les leurs sont des
affaires publiques, des affaires de l’État. » Dès lors, quels freins opposer à l’action de l’État et à l’obéissance des citoyens ?
Si les classes dirigeantes sont d’accord sur la nécessité d’avoir des
institutions à la fois monarchiques et libérales, elles ne partagent ni
les mêmes sentiments ni les mêmes idées. Les uns sont dominés par la
nostalgie de l’ancienne France et rejettent ce que les autres acceptent,
soucieux d’une synthèse entre le passé national et 1789. La Restauration et la Monarchie de Juillet
illustrent à leur façon ces deux visions irréconciliables. La monarchie
de propriétaires devait se révéler un rêve impossible. Loin de terminer
la Révolution, les tentatives de réussir un « 1688 » à la française
vont contribuer à la revitaliser.
Les épisodes de 1814-1815 illustrent plus que tout long discours en
quoi le quart de siècle révolutionnaire et impérial est irréversible et
rend impossible tout espoir de « renouer avec la chaîne des temps ».
En 1814, les Bourbons ne bénéficient d’aucun appui populaire ou
politique. Les Cent Jours illustrent la fragilité du compromis et
laissent « voir la vigueur des enracinements idéologiques et politiques2 ».
Napoléon lui-même a contribué à consacrer le système représentatif par
son alliance avec les libéraux. La toute puissance momentanée de Fouché
lors de la seconde Restauration3 « atteste, bien au-delà de son caractère éphémère, à quel point le pouvoir royal est coupé du peuple ».
Les « purs » royalistes, ceux que leurs adversaires vont qualifier d’Ultras, partagent cependant l’illusion que la France était de nouveau royaliste : « les
eaux du cataclysme révolutionnaire maintenant retirées, la colère
divine apaisée, l’arc-en-ciel de la réconciliation entre le roi et ses
sujets va désormais éclairer les destinées du pays4 ».
Les Ultras souhaitent un ordre monarchique et religieux et refusent l’idée même de la Charte.
Ils disposent d’une majorité écrasante dans la Chambre dite Introuvable
élue en 1815. Cette noblesse de province qui n’a pas pardonné à la
grande noblesse d’avoir conduit la monarchie à sa perte en 1789 ne peut
accepter un compromis entre l’ancien régime et la révolution : peut-on
transiger avec le mal ? Surtout, le principe même d’une constitution
écrite, héritage du rationalisme et du volontarisme révolutionnaire,
leur fait horreur.
Contre le « régime arbitraire et abstrait » issu de 1789,
ils opposent l’expérience des siècles, la notion idéalisée d’une
évolution lente conformément aux lois naturelles. Pour eux, la
révolution n’a été qu’une parenthèse, un accident malheureux et il
s’agit de retrouver la monarchie d’avant l’absolutisme,
dans la redécouverte d’un Moyen-Âge idéalisé, âge d’or s’étendant de
Saint-Louis rendant la justice sous son chêne au bon roi Henri5.
Soucieux des anciennes libertés, ils rejettent sincèrement le
despotisme dont ils dénoncent les instruments : la conscription,
l’Université6 et la centralisation administrative.
Néanmoins, ils défendent un royalisme parlementaire, voire populaire.
En 1815, ils sont les premiers à soutenir que le roi est tenu de
prendre ses ministres dans la majorité. Selon La Bourdonnaye, « nier le prérogative de la Chambre, c’est nier le gouvernement représentatif lui-même ». Leurs grands écrivains sont Chateaubriand et surtout le vicomte de Bonald, leurs idées sont diffusées par les journaux : la Gazette de France, la Quotidienne, le Journal des Débats et le Drapeau blanc.
Le comte d’Artois, frère du roi, est le chef du parti qui se montre
très discipliné à la Chambre, sous l’influence de la société secrète des
Chevaliers de la Foi.
Au moment de la première abdication de Napoléon, le marquis de Maisonfort s’étant écrié joyeusement : « Sire ! Vous êtes roi de France », Louis XVIII avait répondu : « Est-ce que j’ai jamais cessé de l’être ? »7
La Restauration paraît renouer en apparence avec l’Ancien Régime,
dans le préambule de la Charte, le roi affirme être dans la
dix-neuvième année de son règne, revendique toute la légitimité dans la
continuité du droit divin, rappelle les « funestes écarts » de la Révolution et « octroie » à ses « sujets »
le texte constitutionnel. En réalité le texte est libéral,
reconnaissant les principes de 89 : égalité civile devant la loi, les
principales libertés et les acquis plus matériels de la période
révolutionnaire et impériale, des achats fonciers aux titres nobiliaires
récents. Le code civil, l’organisation administrative, le Concordat de
1801 sont maintenus à la grande indignation des Ultras. Loin de remettre
en cause l’œuvre de la Révolution, la Restauration contribue à
enraciner la centralisation voire la laïcisation de l’État tout en
permettant l’acculturation du régime représentatif et parlementaire.
En votant le bannissement des régicides, en célébrant le 21 janvier
la mort du « roi martyr » puis Madame Elisabeth, Marie-Antoinette et le
duc d’Enghien, les députés font revivre les malheurs de la monarchie,
inscrivant la royauté restaurée dans le calendrier de la Révolution
comme le note François Furet8 : « cette expiation collective ravive la mémoire de la Révolution plus que la tradition de la monarchie ».
Le décret du 5 septembre 1816 dissout la Chambre introuvable. La loi
électorale du 8 février 1817 prévoit des élections partielles pour
renouveler par cinquième la Chambre et surtout permet au gouvernement
d’agir sur les électeurs aux dépens des Ultras9. Louis XVIII justifie ainsi sa politique auprès de son frère10 :
« Le
système que j’ai adopté et que mes ministres suivent avec persévérance
est fondé sur cette maxime qu’il ne faut pas être le roi de deux
peuples, et tous les efforts de mon gouvernement tendent à faire que ces
deux peuples, qui n’existent que trop, finissent par en former un seul ».
Mais les Ultras reviennent au pouvoir après le départ de Richelieu en décembre 1821 avant de dominer la « Chambre retrouvée »
suite aux élections de 1824. La mort de Louis XVIII (16 septembre 1824)
amène sur le trône celui qui passe pour le chef du parti. Le sacre de
Charles X (28 mai 1825) achève de donner l’image d’une alliance trop
étroite entre politique et religion. L’opposition ne va cesser de jouer
sur le thème de l’anticléricalisme pour discréditer le règne, dénonçant
l’ultramontanisme, le jésuitisme et le règne de la Congrégation, vue
comme une société secrète visant à établir une théocratie. En août 1829,
Jules de Polignac devient le chef d’un gouvernement qui s’efforce de
rassembler toutes les nuances de la droite royaliste mais qui déchaîne
l’hostilité de l’opposition. Pour le Journal des Débats, « voilà encore la cour avec ses vieilles rancunes, l’émigration avec ses préjugés, le sacerdoce avec sa haine de la liberté ».
Pourtant, Charles X, présenté rituellement comme le « paladin infatigable de la Contre-Révolution depuis 178911 » estime l’Ancien régime « impossible, archi-impossible » confiant à son cousin Orléans, le 14 juin 183012 : « moi
qui suis plus vieux que vous, et qui ai mieux vu l’ancien régime que
vous, je vous dit que s’il était possible il ne serait pas désirable. » Pour le dernier roi Bourbon, « hors de la charte, point de salut ».
Les mesures maladroites de Charles X, brave homme mais médiocre
politique, donnent à ses opposants l’impression d’un retour à une
monarchie chrétienne et absolue. Surtout, l’alliance du Trône et de
l’Autel ressuscitait le spectre de la Contre-Révolution. Or, l’Église
catholique, au travers des missions, s’était lancée dans la reconquête
des esprits à travers un catholicisme de repentance politique condamnant
la Révolution française.
Les libéraux forment l’aile marchante de la critique du régime et
groupent tous les mécontents de cette politique cléricale et
réactionnaire. Sous le nom d’Indépendants, ils rassemblent républicains,
bonapartistes et orléanistes. La Maçonnerie les inspire. Le cerveau du
parti est Benjamin Constant, le drapeau, Lafayette et le bailleur de fond, Laffitte. Leurs journaux sont le Constitutionnel et le Journal du Commerce. Les romantiques, qui avaient d’abord célébré la catholicité et la monarchie, glissent peu à peu vers la gauche à l’image de Victor Hugo qui écrit dans la préface d’Hernani, dénonçant les « ultras de tout genre », que « le romantisme n’est à tout prendre que le libéralisme en littérature ».
Les Ultras ne sont pas les seuls à se tourner vers le passé : l’histoire est à la mode. En 1818, l’ouvrage posthume de Germaine de Staël, Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, qui vise à refaire une seule histoire en amont et en aval de 1789, autour d’une tradition de liberté13, connaît un grand retentissement et pour sa fille Albertine de Broglie, dans une lettre à son ami Barante en 1825, « l’histoire est la muse de notre temps ». En 1823 paraît le premier volume d’une Histoire de la Révolution, qui devait en compter dix, par Adolphe Thiers, où le ton objectif révèle néanmoins les sympathies de l’auteur pour la société nouvelle14.
C’est l’historien de la Révolution qui est élu à l’Académie française
en 1834 comme Thiers devait le dire dans son discours de réception15 :
« J’ai
consacré dix années de ma vie à écrire l’histoire de notre immense
révolution ; je l’ai écrite sans haine, sans passion, avec un vif amour
pour la grandeur de mon pays ».
Guizot reprenant
son cours à la faculté en 1820 expose l’histoire des origines du
gouvernement représentatif en Europe. C’était tirer les conséquences
politiques, sociales et morales de la Révolution française : la victoire
de la classe moyenne sur la noblesse et l’organisation du gouvernement
représentatif, mouvement de l’histoire irréversible. C’est bien ainsi
que l’entend Villèle qui suspend dès octobre 1822 ce cours d’histoire
moderne aux accents trop politiques. S’il n’écrit pas d’histoire de la
Révolution, Guizot ne cesse de revenir sur le sujet.
En 1816, il note dans la préface de sa traduction d’un ouvrage de Frédéric Ancillon16 : « Il
est impossible d’entendre sans effroi tant de gens répéter : « la
révolution est finie ». Comme si une révolution pouvait finir à jour
fixe et par l’effet magique d’un seul événement ! (…) nous avons déjà vu
finir trois ou quatre révolutions et nous en avons vu renaître de
nouvelles ». Dans sa brochure de 1820, Du gouvernement de la France depuis la Restauration, il revendique la révolution :
« la
révolution, amenée par le développement nécessaire d’une société en
progrès, fondée sur des principes moraux, entreprise dans le dessein du
bien général, a été la lutte terrible, mais légitime, du droit contre le
privilège, de la liberté contre l’arbitraire ».
La comparaison avec la révolution anglaise s’est imposée dès 1819 avec l’Histoire de Cromwell d’Abel Villemain tandis qu’en 1826 paraissent conjointement le premier volume de l’Histoire de la Révolution d’Angleterre de Guizot et l’essai de politique historique de Chateaubriand consacré aux Quatre Stuarts destiné à « faire
sentir les principales ressemblances et différences des deux
révolutions, de la révolution de 1640 et de 1688 et de la révolution de
1789 et de 1814 ». Les libéraux français sont fascinés par le
dénouement heureux d’une révolution marquée par le régicide, la
surenchère égalitaire, la dictature d’un homme et la restauration du
trône.
Au moment des Trois Glorieuses, le souvenir de l’été 1789 flotte et
permet de comprendre le comportement des uns et des autres. Charles X,
persuadé que seule la faiblesse a perdu Louis XVI,
refuse de céder. Les parlementaires, soucieux de ne pas être débordés
par la populace et d’éviter d’être dévorés par la révolution, ont
cherché jusqu’au bout le compromis avant d’adopter une solution de
rechange. Mais Charles X, en violant des articles de la Charte, devait
se jeter lui-même au bas du trône. L’insurrection, quoiqu’il en soit,
n’a pas été spontanée et le roi a le sentiment que « l’esprit de la révolution subsiste tout entier dans les hommes de la gauche » qui se dissimulent sous le paravent de la défense de la Charte.
Lors des journées de juillet, les trois couleurs qui flottent sur
l’Hôtel de ville et les tours de Notre-Dame déclenchent une intense
émotion dans la population.
Juillet 1830 rejoue juillet 1789 mais avec des acteurs qui souhaitent
éviter 93, haïssant l’aristocratie mais craignant les classes
populaires. Le 31 juillet, La Fayette,
éternel velléitaire, redoutant une république jacobine et terroriste,
embrasse sur le balcon de l’Hôtel de ville le duc d’Orléans, dans les
plis du drapeau tricolore, légitimant par ce « baiser républicain » la monarchie constitutionnelle.
Le mot prêté à La Fayette, « la meilleure des républiques », n’est pas seulement un slogan. Pour les orléanistes,
le roi n’est plus le roi, les institutions l’emportent sur la
dénomination du régime. La personne du roi et la Nation sont désormais
totalement dissociées. Avec Charles X quittant le pays par petites
étapes, recevant les hommages de ses fidèles sur sa route, disparaît
réellement et sans gloire le principe monarchique. Selon la formule
vigoureuse de Guy Antonetti17, « la
couronne, jetée aux pieds des barricades par les insurgés parisiens, a
été ramassée et emballée dans du papier journal par Thiers et ses amis ». Chateaubriand
dans son ultime discours à la Chambre des Pairs, le 7 août 1830, où il
refuse de voter en faveur du nouveau pouvoir, en tire la conclusion : « la monarchie n’est plus une religion. »
Dès sa proclamation du 31 juillet 1830, Louis-Philippe avait reconnu tenir sa lieutenance générale des « députés de la France ». Le Journal des Débats note avec satisfaction, le 10 août : « 1830 vient de couronner 1789 ». Le préambule de 1814 est supprimé de la Charte « comme blessant la dignité nationale ».
Le nouveau roi ne sera pas Philippe VII mais Louis-Philippe, pour bien
marquer la rupture ; roi des Français comme Louis XVI en 1791 et non Roi
de France et de Navarre. « Le peuple paraît enchanté d’avoir un roi, et surtout de l’avoir fait lui-même » note finement Cuvilier-Fleury18.
Louis-Philippe devait être le seul monarque de son temps à vivre sans
cour avec ses services civils et militaires et ses charges
prestigieuses. Pour les salons du faubourg Saint-Germain, il n’est que
Fipp Ier roi des épiciers. Plus profondément, Bonald, dans Réflexions sur la Révolution de 1830,
se refuse à voir une monarchie dans un pouvoir né d’une révolution,
sans aristocratie, sans religion d’État, sans distinction d’ordres.
Tandis que Chateaubriand dans les Mémoires d’Outre-Tombe relevait : « Juillet portera son fruit naturel : ce fruit est la démocratie ».
En dépit de son orgueil, soigneusement dissimulé, Louis-Philippe se
présentait comme le fils de Philippe-Égalité, le conventionnel régicide
(« il a été fort calomnié, c’était un homme très respectable »).
Jeune prince, Louis-Philippe ne s’était-il pas battu à Valmy et
Jemmapes ? Avec lui, la monarchie cesse d’être sacrée pour devenir
laïque, le roi des Français, premier magistrat de la nation, prête
serment à la Charte révisée
en présence des pairs et des députés. Dans la salle des délibérations
du Palais-Bourbon, drapée de tricolore, aucun symbole religieux ne
figure. Le 15 août, dans l’esprit de 1789, le roi enlève au culte
l’église Sainte-Geneviève pour lui rendre sa destination de Panthéon
dédié aux « grands hommes » par la « Patrie reconnaissante ».
Devant la persistance de l’agitation entretenue par les clubs populaires, Guizot, ministre de l’Intérieur, exprime, six semaines seulement après les débuts du régime, une volonté de « résistance » au « mouvement ».
Les 17 et 18 octobre les émeutiers réclamant la tête des ministres de
Charles X envahissent le Palais Royal et marchent sur Vincennes. Faisant
mine de céder au mouvement pour mieux le discréditer, Louis-Philippe
appelle Laffite
à former un nouveau cabinet. À la fin du mois de décembre, les vieilles
reliques de l’époque révolutionnaire, La Fayette et Dupont de l’Eure,
sont cependant écartés. Les 14 et 15 février, l’émeute triomphe : un
service funèbre pour l’assassinat du duc de Berry à
Saint-Germain-l’Auxerrois apparaît comme une intolérable provocation aux
révolutionnaires de juillet qui saccagent l’église puis l’évêché avant
d’arracher dans tout Paris les croix fleurdelisés. Le président du
Conseil, qui ne veut pas d’ennemi à gauche, réclame alors la suppression
des fleurs de lys sur le sceau de l’État, les bâtiments officiels et
les carrosses. Le désordre va régner dans la rue en permanence jusqu’à
la chute de Laffite.
Dès mars 1831, la résistance l’emporte sur le mouvement et
le régime va prendre une coloration clairement conservatrice même si
cette conservation s’inscrit dans l’héritage de 1789. Comme le souligne
Guizot dans son grand discours du 5 mai 183719 :
« la
nation française n’a pas entendu vivre toujours en révolution comme
elle a vécu pendant vingt ans (…) J’accepte 1791 et 1792 ; les années
suivantes même, je les accepte dans l’histoire, mais je ne les veux pas
dans l’avenir ».
Les attentats contre le roi entrainent
l’annulation de la cérémonie prévue pour l’inauguration officielle de
l’arc de triomphe, le 29 juillet 1836, dont les hauts-reliefs célèbrent
les victoires de la Révolution et de l’Empire, notamment Jemmapes si
cher au cœur du roi20.
En revanche, le roi paraît lors de l’érection de l’obélisque de
Louqsor sur la place de la Concorde : installant ce monolithe inoffensif
pour tout le monde sur l’ancienne place de la Révolution où trônait le
rasoir républicain et où la duchesse d’Angoulême avait voulu
entreprendre un monument à la mémoire du roi-martyr, c’était l’occasion
d’exorciser les démons diviseurs qui risquaient de la hanter longtemps
encore 21.
L’inauguration du musée de Versailles (10 juin 1837) avec sa galerie
des Batailles, depuis Tolbiac en 496 jusqu’à Wagram en 1809, insère
ainsi la Révolution française dans l’évolution historique de la France, mettant « 1789 vis-à-vis de 1688 » pour reprendre le mot de Victor Hugo. Enfin, la translation des « cendres » de Napoléon, de Sainte-Hélène aux Invalides, est l’œuvre de Thiers qui voit l’occasion d’achever la réhabilitation de la Révolution et pour Louis-Philippe de montrer que c’est bien la « monarchie de 1830 » qui a « rallié toutes les forces et concilié tous les vœux de la Révolution française »22. Après avoir exproprié les légitimistes de Versailles, le tour est venu des napoléonistes.
Thibaudet a dit : « l’orléanisme, ce n’est pas un parti c’est un état d’esprit ». Le parlementarisme est cet état d’esprit : les articles 16 et 17 de la Charte révisée attribuent aux Chambres l’initiative des lois, jusqu’alors réservée au roi seul. Ses piliers sont la Sorbonne et le Journal des Débats. Son libéralisme est avant tout philosophique et politique23,
son rationalisme et son relativisme ne sont pas dénués
d’anticléricalisme mais sans sectarisme. Ce rationalisme éclairé
respecte infiniment les valeurs spirituelles. Le compromis est érigé en
règle de gouvernement.
Avec ce régime de « juste milieu », qui refuse les extrêmes, l’orléanisme vise à réconcilier les Français. Le suffrage censitaire,
même élargi en 1831, se réduit à une très faible minorité : 240 000 en
1846 pour un pays de 35 millions d’habitants, soit un électeur pour 150
habitants contre un électeur pour 30 habitants en Grande-Bretagne24. Passant en revue la Garde nationale de Paris, les contribuables en uniforme, Louis-Philippe dit à La Fayette : « cela vaut mieux pour moi que le sacre de Reims ! »
Tocqueville a exprimé avec un dégoût aristocratique cette vision du régime25 :
« la
classe moyenne qu’il faut appeler la classe gouvernementale, s’étant
cantonnée dans son pouvoir et, bientôt après, dans son égoïsme, le
gouvernement prit un air d’industrie privée ».
Loin de se cantonner à la grande bourgeoisie, le régime recrute dans la noblesse ancienne (Molé, Pasquier, Broglie) et nouvelle (Soult, Mortier)26
tout comme dans les talents issus de la presse ou de l’Université
(Thiers, Cousin, Guizot). En somme, c’est le gouvernement des élites, le
temps des notables.
Pour l’opposition parlementaire, la révolution est loin d’être
terminée. Un compte-rendu de réunion parlementaire rédigé chez Laffite
sous l’impulsion d’Odilon Barrot adopte des termes très durs le 28 mai 183227 :
« La Restauration et la Révolution sont en présence, la vieille lutte que nous avons crue terminée recommence ».
L’opposition prend aussi la forme d’une société secrète, la Société des droits de l’homme et du citoyen d’inspiration jacobine, certaines sections portant les noms évocateurs de Robespierre, Marat, 21 janvier, Guerre aux châteaux et Babeuf .
Elle joue son rôle dans l’insurrection des canuts lyonnais (les ordres
du jour sont datés du 22 germinal an XLII !) et l’émeute parisienne
d’avril 183428.
L’opposition républicaine revendique la souveraineté du peuple dans
l’héritage de la Révolution. Thiers la récuse le 16 mai 1840 :
« c’est le principe le plus dangereux et le plus funeste qu’on puisse alléguer en présence d’une société ».
Guizot la redoute également, lui qui affirmait dès 1820, dans sa brochure Du gouvernement de la France :
« Je ne crois ni au droit divin ni à la souveraineté du peuple (…) Je ne puis voir là que des usurpations de la force. » Pour lui, la raison s’incarne dans « une certaine situation sociale fondée sur la propriété industrielle et territoriale ».
Elle se manifeste aussi plus prosaïquement dans le corps des
fonctionnaires, qui fournit 40 % des députés, et qui, ne percevant pas
d’indemnité parlementaire, sont amenés à ménager le gouvernement29
tout comme dans la pratique ordinaire de la corruption, pour obtenir
des votes favorables des députés hésitants en octroyant places, bourses,
décorations, marchés de fourniture, etc. Le refus d’un élargissement du
suffrage censitaire s’explique en grande partie par la crainte de
favoriser ainsi les opposants légitimistes, républicains et
bonapartistes.
Cette Révolution, que le régime prétend réduire à 1789 en effaçant
autant que possible la souveraineté du peuple, revient en force dans sa
version maximaliste sous les plumes bonapartistes et jacobines. Pour le
cinquantenaire de 1789, le prétendant Louis-Napoléon, publie une brochure, les Idées napoléoniennes.
L’immobilisme guizotien favorise ensuite la surenchère révolutionnaire.
L’opposition révolutionnaire aux Orléans réclamant la république se
tourne vers 1793.
Ainsi, 1847 voit la sortie simultanée des premiers volumes de l’Histoire de la Révolution française de Louis Blanc et de Jules Michelet, de l’Histoire des Girondins de Lamartine et de l’Histoire des Montagnards
d’Esquiros. Le socialiste Blanc critique 89 et l’individualisme
bourgeois pour mieux glorifier la Montagne et la fraternité socialiste,
Lamartine fait l’apologie de la Révolution sainte et nécessaire jusqu’à
Thermidor, imposant pour la première fois l’idée d’un bloc, tandis que
Michelet attribue « l’époque humaine et bienveillante » de la Révolution au « peuple » infaillible et les « actes sanguinaires » à un « nombre infiniment petit ». En somme, il est moins question d’histoire que de polémique politique.
La dernière grande crise de subsistance que devait connaître le pays,
ultime témoignage de la persistance d’un Ancien Régime économique, avec
ses émeutes frumentaires, allait favoriser la radicalisation des mots
d’ordre et la mobilisation des foules. Le scandale éclaboussant deux
pairs de France, le général Cubières, condamné pour corruption, et le
duc de Choiseul-Praslin se suicidant en prison après avoir assassiné sa
femme, jette un voile d’infamie sur le régime.
Le 19 décembre 1847, lors de la campagne des banquets, à Chalon-sur-Saône, le député Ledru-Rollin porte un toast « À l’unité de la Révolution française, à l’indivisibilité de la Constituante, de la Législative, de la Convention ». Les références révolutionnaires se multiplient au Parlement. À Lamartine qui a dit : « nous ne voulons pas rouvrir le club des Jacobins », Montalembert réplique : « Il est trop tard, le club des Jacobins est déjà rouvert, non pas en fait et dans la rue, mais dans les esprits, dans les cœurs ». Tocqueville, député de la Manche, le 27 janvier 1848, essaie d’avertir le gouvernement, notamment sur les « passions » des « classes ouvrières » qui étaient politiques et sont devenues sociales30 : « est-ce que vous ne sentez pas… que dirais-je ?…un vent de révolution qui est dans l’air ? » Thiers, devenu opposant, croit bon d’annoncer : « je serai toujours du parti de la révolution ».
Le 11 février, prenant la défense de la campagne des banquets,
réclamant le vote du droit de réunion, Lamartine fait planer à son tour
l’ombre de la Grande Révolution en évoquant le Jeu de Paume, « lieu de réunion fermé par l’autorité et rouvert par la nation ».
Vieillissant, persuadé de son infaillibilité, Louis-Philippe n’écoute rien ni personne : « ce ne sont pas les banquets de veaux froids ni les Bonaparte qui me désarçonneront »
répond-il au prince de Ligne, ambassadeur de Belgique. Tandis que le
roi Léopold écrit à son neveu le duc de Saxe-Cobourg-Gotha : « Mon beau-père sera chassé sous peu, comme Charles X ».
Quelques jours plus tard, abasourdi, Louis-Philippe apprend la défection de la Garde nationale, « la colonne du trône », passée à l’ennemi. Il devait dire plus tard à Duchâtel : « Est-ce que je pouvais faire tirer sur mes électeurs ? » L’alliance de la bourgeoisie
et du peuple, comme en juillet 1789 et en 1830, assuraient le succès de
l’insurrection. Décidant de renvoyer Guizot, le 23 février, le vieux
roi, loin de désarmer les émeutiers, incitait les républicains à
déclencher l’assaut final. La fusillade du boulevard des Capucines, sous
les fenêtres du ministère des Affaires étrangères, leur fournit
l’incident sanglant qui leur était nécessaire. Louis-Philippe, refusant
d’assumer le coût humain exigé par l’écrasement de l’insurrection,
démoralisé, abdique avant de fuir les Tuileries en redingote et chapeau
rond. Le 2 mars, traversant l’estuaire de la Seine, de Honfleur au Havre,
sous un déguisement de bourgeois normand nanti d’un passeport anglais,
le dernier roi a la douleur d’entendre des chanteurs en tournée
interpréter l’air de Blondel extrait du Richard Cœur de Lion de Grétry : Ô Richard, ô mon roi, l’univers t’abandonne, celui-là même que les officiers du régiment de Flandre avaient chanté à Louis XVI et Marie-Antoinette le 1er octobre 1789 en foulant aux pieds la cocarde tricolore.
Par Gérard-Michel Thermeau est historien, enseignant dans un lycée de Saint-Etienne et membre du bureau de liberaux.org.
Note:
François Furet, La Révolution 1770-1880 in Histoire de France, 4, Hachette 1988, p. 294. ↩
Jean-Clément Martin in S. Bernstein & Michel Winock, L’Invention de la démocratie 1789-1914, Histoire de la France politique, 3, Points Histoire, Le Seuil 2002, p. 105. ↩
Son ami Mignet compose une Histoire de la Révolution française beaucoup plus brève parue en 1824. ↩
Pierre Guiral, Adolphe Thiers, Fayard 1986, p. 42. ↩
Laurent Theis, François Guizot, Fayard 2008, p. 307. ↩
17. Guy Antonetti, Louis-Philippe, p. 612. 18. Guy Antonetti, op. cit., p. 607. ↩ 19. Laurent Theis, François Guizot, p. 307. 20. Guy Antonetti, op. cit., p. 761. 21. Guy Antonetti, op. cit., p. 768. 22. Guy Antonetti, op. cit., p. 816, selon les mots de Rémusat, ministre de l’Intérieur, le 12 mai 1840. 23. En économie, le protectionnisme triomphe. 24. Néanmoins, les électeurs municipaux sont dix fois
plus nombreux, grâce à la loi du 21 mars 1831 qui met fin au long règne
de la nomination des conseillers municipaux par les représentants de
l’État. 25. Alexis de Tocqueville, Souvenirs in Œuvres,
III, La Pléiade, Gallimard 2004, p. 729. Ces lignes fameuses ne doivent
pas faire illusion : ce n’est pas la bourgeoisie d’affaires qui domine
le régime, Guizot est plus représentatif que Laffite, vite passé dans
l’opposition. 26. Guy Antonetti note que la moitié des ministres de
Louis-Philippe et près de la moitié des députés de la majorité en 1846
étaient nobles. 27. A. Jardin & A.J. Tudesq, La France des notables, p. 134. 28. A. Jardin & A.J. Tudesq, p. 139-140. 29. Michel Winock in S. Bernstein & Michel Winock, L’Invention de la démocratie 1789-1914…, p. 138. 30. Alexis de Tocqueville, Souvenirs, p. 736-737. ↩
Ce texte
a laissé assez peu de souvenirs dans la mémoire des Français, encore
moins dans celle des libéraux, c’est un tort, tant il fût essentiel à la
construction de la modernité politique ; voici pourquoi.
Contrairement à ce que l’on imagine souvent, c’est sous l’empire de
cette Charte qu’est né le parlementarisme en France. Cela n’est pas
expressément prévu par le texte à l’origine. En effet, même s’il met en
place le régime le plus libéral du continent pour l’époque (plus que
l’Angleterre notamment du fait d’un corps électoral plus important), la
notion de gouvernement parlementaire n’est pas encore pleinement
dégagée. C’est sa mise en pratique, notamment sous la pression du Parti
Ultra, qui réclamait un suffrage quasi universel et la liberté de la
presse, qui donnera naissance au parlementarisme en France. Naissance
non prévue mais quel beau bébé.
Autre apport majeur, la protection des libertés. Contrairement aux
textes qui l’ont précédé, à commencer par la Déclaration des Droits de
l’Homme et du Citoyen de 1789 et la Constitution de 1791, pour la
première fois depuis 25 ans les libertés vont être effectivement
protégées. Certes, cela apparaît davantage comme un sacrifice à l’air du
temps que comme un engagement de conviction, il n’empêche que le
développement des libertés que connaît la Restauration ne sera plus
bridé. Quelles sont ces libertés qu’il protège ? La liberté de
conscience, d’opinion, la protection de la propriété, l’égalité devant
la loi, bref, ce qui permet de fonder un régime moderne. Cette Charte
servira d’étendard à ceux qui défendent ces libertés.
Enfin ce texte à un mérite immense, il procède d’une volonté de
réconcilier les deux France, l’ancienne et la nouvelle. Les opinions
passées ne peuvent porter préjudice et les biens nationaux (dont
l’origine relève du vol pur et simple) sont garantis. La paix civile et
la concorde sont l’objet même de ce texte. La Restauration est le seul
régime que nous avons connu qui a cherché à embrasser la France et tout
son passé. Ainsi, de toutes les épurations administratives ayant été
ordonnées depuis les débuts de la Révolution jusqu’en 1944, elle a été
la moins forte. La plupart des cadres administratifs du régime précédent
ont été maintenus en place.
En conclusion, modernité politique, protection des libertés et
réconciliation sont l’héritage de la Charte de 1814. Personne ne l’a
commémorée. Pas une gerbe de fleur n’a été déposée sur la tombe de
Louis, Dix-huitième du nom, qui, en la dix-neuvième année de son règne1, octroya à ses sujets ce texte qui firent d’eux le peuple le plus libre d’Europe.
Conformément aux Lois Fondamentales du Royaume,
Louis XVIII est devenu Roi le 8 Juin 1795 après le décès de son neveu,
Louis XVII, à la Tour du Temple du fait des mauvais traitements subis
tout au long de son incarcération. ↩
C) Charte constitutionnelle du 4 juin 1814 de Wikiberal
La Charte constitutionnelle du 4 juin 1814 va tenir lieu de constitution à la Restauration. Renouant avec les usages de l'Ancien Régime, Louis XVIII décide d'octroyer une Charte à ses sujets. C'est un texte très court avec 76 articles.
Une élaboration en deux temps
Après l'abdication (6 avril 1814) de Napoléon,
la France est occupée par les armées étrangères : or les Anglais et le
Tsar souhaitent voir s’établir une monarchie constitutionnelle. Le Tsar
était à l’origine hostile aux Bourbons.Une commission sénatoriale
s'était, entre temps, réuni pour élaborer un texte s'inspirant du modèle
britannique
mais en prévoyant le maintien des sénateurs dans la future Chambre
Haute. Le texte est adopté par sénatus-consulte le jour même de
l'abdication. Cette constitution appelait au trône Louis-Stanislas
Xavier de France tout en soumettant le texte à l'approbation du peuple
français.
Louis XVIII
ne pouvait accepter ce pacte avec la nation. Affirmant être rappelé par
« l'amour de son peuple au trône de ses pères », il se déclare
néanmoins résolu à adopter une Constitutionlibérale.
Le 29 avril 1814, le roi repousse le projet sénatorial tout en
acceptant l’idée d’un régime constitutionnel. Il désigne donc une
commission dite commission des 21 : 9 sénateurs, 9 députés et 3
commissaires représentant le roi. Le travail est achevé le 28 mai et le
texte approuvé par le roi le 4 juin 1814.
Un texte de compromis
L’autorité monarchique reste fondée sur le droit divin. Le début du
préambule invoque « la divine providence ». On fait comme si la Révolution française
n’avait été qu’une parenthèse : le mot Charte est ancien et le
Préambule dans son intégralité évoque des actes de divers rois de Louis
le Gros à Louis XIV. La charte elle-même est datée de la 19e année du
règne !
L'article 13 souligne que le roi est inviolable et sacré mais
aussi que l’autorité toute entière réside dans la personne du Roi. Il
est donc bien le souverain : il est irresponsable
même si Louis XVIII prétextant ses problèmes de santé (il est
presqu’infirme) ne se fera jamais sacrer à Reims. Enfin, l'article 6
fait de la religioncatholique la religion de l’État.
Néanmoins, la Restauration du Roi et des Bourbons n'est pas une restauration de l’absolutisme.
La Charte est une constitution qui n’ose pas dire son nom même si le
mot apparaît dans le préambule : « constitution libre et monarchique… ».
Le texte se montre désireux de rétablir la paix « paix si nécessaire à
la France comme au reste de l’Europe ». Par l'article 12, la
conscription est abolie mais il est nécessaire aussi de réconcilier
aussi les Français d’où l'article 11 qui réclame l'oubli des opinions
qui ont divisé les Français (royalistes, républicains, bonapartistes).
La Charte accepte les acquis révolutionnaires : l'égalité en droit
(articles 1 à 3) et les libertés fondamentales (articles 4-5-8). La
rédaction des articles est éloquente, les articles 1, 2, 3, 4, 5, 8, 9,
10 recopient presque mot pour mot la Déclaration des droits de l'Homme d’août 1789. Le Concordat est maintenu : les ministres des cultes chrétiens reçoivent des traitements du Trésor royal.
Les articles 9 et 10 suscitent l'hostilité des royalistes car ils légalisent la nationalisation
des biens du clergé et des émigrés pendant la révolution (les biens
nationaux). L’idée d’une indemnité permet cependant de faire espérer des
compensations aux émigrés qui ont été lésés.
Sources
Claude Emeri, Christian Bidégaray, La Constitution en France de 1789 à nos jours, A. Colin 1997, 301 p.
Les constitutions de la France depuis 1789 présentées par Jacques Godechot, Garnier-Flammarion 1970, 508 p.
Le journal L’Action Française
a organisé, le 9 mai, un colloque de réflexion politique :
« Dessine-moi un roi ». Il a réuni de nombreux intervenants parmi
lesquels Hilaire de Crémiers, Gérard Leclerc, Frédéric Rouvillois.
Philippe Mesnard, son rédacteur en chef, revient sur cet événement.
La monarchie en France en 2015 : une nostalgie, une utopie ou une espérance ?
Je ne pense pas qu’aujourd’hui la monarchie soit une nostalgie :
c’est une possibilité. Il y a évidemment une dimension historique,
fondamentale, dans l’analyse que les royalistes font de l’état actuel du
pays et du recours au système monarchique comme solution pour la
France. Mais l’analyse historique est une pure évidence, au niveau des
régions comme au niveau du monde. Pour tenter un parallèle, Emmanuel
Todd et Barack Obama sont eux aussi dans l’analyse historique, le
premier avec ses catholiques zombifiés, le second avec sa géopolitique
aberrante. Recourir à l’histoire, ce n’est pas se vautrer complaisamment
dans un passé fantasmé, c’est tenir compte de ce qui a structuré
l’espace physique et social, et qui le structure encore suffisamment
pour que beaucoup veuillent en détruire ce qui en reste. Sinon, bien
sûr, c’est une espérance : quel Français, inquiet du sort de sa patrie
et blessé par ce que vivent ses concitoyens, n’espèrerait pas que son
pays sorte du régime qui le détruit ? Et quant à notre colloque,
« Dessine-moi un Roi », il a une dimension utopique, ou plutôt
uchronique : imaginer quelles seraient les conditions et règles
d’exercice d’une monarchie, en France, aujourd’hui, dans le monde tel
qu’il est. On voit bien, d’ailleurs, qu’il ne s’agit pas de nostalgie :
nous ne cherchons pas à ressusciter un décor, nous cherchons à
déterminer les formes actuelles d’un bien commun délivré de la dictature
des partis et de l’idéologie républicaine. C’est sans doute son
originalité, et je suis très heureux qu’il y ait des représentants de la
plupart des mouvements royalistes dans les intervenants pour partager
ces réflexions.
La chauve-souris un marqueur du libéralisme, lol
En quoi pour vous, notre république est-elle finissante ?
La république est perpétuellement finissante, abattue, dissoute par
ses propres fervents. Quand elle ne verse pas dans le césarisme, elle
pourrit dans le parlementarisme et doit sans cesse être refondée,
réinventée : aujourd’hui, les partis les plus divers réclament une VIe !
Mais surtout, la république se meurt de son propre mouvement, en se
coupant du peuple qui est sa seule légitimité théorique (et le déluge
ahurissant de critiques contre le populisme est symptomatique, ainsi que
l’absence complète de démocratie directe), et se meurt en se fondant
dans l’Europe : la république règne sur un territoire au frontières
floues, aux peuples mouvants, aux lois étrangères, sans monnaie, sans
souveraineté, sans identité. C’est un cénotaphe, un sépulcre blanchi. La
seule chose qui est vivace, c’est le féroce appétit de ses élites.
La laïcité à la française est elle compatible avec votre conception de la monarchie ?
Si la laïcité consiste à séparer la spirituel du temporel, oui :
c’est d’ailleurs une invention médiévale, qui a répondu aux vœux tout à
la fois semblables et antagonistes de l’Église et des états, désireux
d’indépendance mutuelle. Si la laïcité à la française consiste à nier
que le fait religieux existe, et plus encore à lui nier toute existence
politique et donc toute capacité sociale, non : il faut être un
idéologue aveugle, un pur produit de l’anticléricalisme républicain
français, pour croire que l’humanité puisse se passer de religion – et
surtout pour continuer à le proclamer aujourd’hui, avec ce que nous
vivons. La monarchie française intègrera bien sûr le fait religieux dans
sa gouvernance, ce qui ne signifie pas avoir une religion d’état.
Un mot sur le Prince ?
Le colloque a plus été l’occasion de parler du cadre du gouvernement
que de la personne même du Prince ou de son arrivée au pouvoir, même si
l’AF a théorisé à plusieurs reprises, de Maurras à Michel Michel, les
conditions d’accession – théories très théoriques ! Un pouvoir réel doit
être un pouvoir incarné, c’est certain, et une continuité historique
est un symbole fort. Cela dit, si le symbole est nécessaire, c’est la
capacité à gouverner qui est cruciale, une capacité fondée sur la
personne du Prince et presque plus sur les institutions. Ce sont
celles-ci qui seront l’objet de notre attention. Je ne doute pas que
lorsque le moment sera venu, le choix d’un prince revêtira ce caractère
d’évidence qu’il a toujours eu.
E) Monarchie de Wikiberal
La monarchie (du grec mono « seul », archein « pouvoir » : « pouvoir non d'un seul, mais en un seul ») est un système politique où l'unité du pouvoir
est symbolisée par une seule personne, appelée monarque. Elle n'est ni
nécessairement une royauté, ni nécessairement héréditaire : il a
toujours existé des monarchies électives, par exemple chez les Gaulois.
Selon la définition de Montesquieu, une monarchie se définit par le gouvernement absolu d'un seul, mais ce pouvoir est limité par des lois.
La monarchie est dite constitutionnelle lorsque les pouvoirs du monarque sont définis par une constitution qui fixe par écrit des lois fondamentales prévoyant une séparation des pouvoirs.
La monarchie est dite parlementaire lorsque le chef du gouvernement, nommé par le roi lorsqu'il y en a un, est responsable devant le Parlement. Dans ce cas, le monarque est le représentant de l'État
au titre de Chef de l'État, un arbitre, et le garant de la continuité
des institutions (exemple : Grande-Bretagne, Espagne, Belgique).
La monarchie est dite absolue lorsque le monarque détient tous les pouvoirs.
Hans-Hermann Hoppe, en absence d'idéal anarcho-capitaliste, accepte comme moindre mal la monarchie. Il soutient que celle-ci est supérieure à la démocratie
parce que le Roi, comme propriétaire ultime du royaume, est plus incité
à protéger le territoire et ses habitants que le président d'une République, dont les incitants s'achèvent à la fin de son mandat:
L’exploitation du pays par le gérant démocratiquement élu est
moins consciencieuse, moins rationnelle qu’en régime monarchique, car le
chef de l’Etat n’a aucune incitation à entretenir le capital du pays.
Il l’exploite à court terme, et donc à courte vue, consommant le capital
du pays au lieu de le préserver et de le faire fructifier.
Pour des raisons similaires, Arthur Schopenhauer était partisan d'une monarchie héréditaire.
Pour François Guillaumat[1], les sociétés monarchiques d'Ancien Régime étaient proches de la minarchie
et de l'état minimum ; elles se "contentaient" de voler à hauteur de 10
à 15% du produit intérieur, alors que les sociétés "démocratiques"
d'aujourd'hui volent à hauteur de plus de 50%. Les sociétés d'Ancien
Régime étaient donc des sociétés libérales au sens de Milton Friedman, qui définissait comme libérale une société où les dépenses publiques, toutes collectivités confondues, ne dépassent pas 10 à 15 % du produit national.
Ce point de vue est contesté, car il est difficile aujourd'hui
d'évaluer vraiment la fiscalité d'Ancien Régime ainsi que le "produit
intérieur"[2].
Pour Mencius Moldbug, la monarchie est une garantie de stabilité, au contraire de la dictature :
au contraire d'un dictateur, un roi est remplacé par son héritier. Il
n'y a jamais eu d'attentat contre Frédéric le Grand, alors qu'il y en a
eu plusieurs contre Hitler. La souveraineté du dictateur, toujours
précaire, dépend de sa popularité : "Staline avait le pouvoir des tsars,
mais pas la sécurité des tsars".
Otto de Habsbourg-Lorraine présente le risque dans son article écrit en 1958
(la monarchie ou la république) qu'un roi incompétent puisse occuper le
trône selon le principe d'un légitimisme inflexible. Il pourrait,
malheureusement, déplacer les garanties de liberté de ses sujets,
garanties que l'on trouve dans la plupart des monarchies classiques.
Aussi, il recommande que le roi soit assisté par un organisme
représentant la plus haute autorité judiciaire, un organisme qui
pourrait éventuellement remplacer l'héritier présomptif dans la lignée
de la succession dynastique.
Citations
Tous les princes ont évidemment été à l'origine des chefs
victorieux, et pendant longtemps c'est à ce titre seul qu'ils ont régné.
Après l'établissement des armées permanentes, ils considérèrent le
peuple comme destiné à les nourrir, eux et leurs soldats, c'est-à-dire
comme un troupeau sur lequel on veille, afin qu'il vous donne laine,
lait et viande. Ceci résulte, ainsi que je l'expliquerai plus loin, de
ce qu'en vertu de la nature, c'est-à-dire originellement, ce n'est pas
le droit, mais la violence, qui domine sur la terre; celle-ci a sur
celui-là l'avantage primi occupantis. Aussi ne se laisse-t-elle pas
abolir et s'obstine-t-elle à ne pas disparaître complètement; toujours
elle revendique sa place. Ce qu'on peut simplement désirer et réclamer,
c'est qu'elle soit du côté du droit et associée avec lui. En
conséquence, le prince dit à ses sujets : « Je règne sur vous par la
force. Ma force en exclut donc toute autre. Je n'en souffrirai en effet
aucune autre auprès de la mienne, ni une force extérieure, ni, à
l'intérieur, celle de l'un contre l'autre. Ainsi vous voilà protégés ».
Cet arrangement s'étant produit, la royauté s'est, avec les progrès du
temps, développée tout autrement, et a rejeté l'idée antérieure dans
l'arrière-fond, où on la voit encore de temps en temps flotter à l'état
de spectre. Cette idée a été remplacée par celle du roi père de son
peuple, et le roi est devenu le pilier ferme et inébranlable sur lequel
seul reposent l'ordre légal tout entier, par conséquent les droits de
tous, qui n'existent que de cette façon. Mais un roi ne peut remplir ce
rôle qu'en vertu de sa prérogative innée, qui lui donne, et à lui seul,
une autorité que n'égale aucune autre, qui ne peut être ni contestée ni
combattue, à laquelle chacun obéit comme par instinct. Aussi dit-on avec
raison qu'il règne « par la grâce de Dieu ». Il est toujours la
personne la plus utile de l’État, et ses services ne sont jamais trop
chèrement payés par sa liste civile, si élevée qu'elle soit. (Arthur Schopenhauer, Parerga et Paralipomena)
Si nous avions conservé les monarchies du type que nous avons connu au XIXe et au XVIIIe siècles, nous serions beaucoup plus riches que nous le sommes actuellement sous des conditions de démocratie. (Hans-Hermann Hoppe)
La monarchie c'est l'anarchie plus un. (Charles Maurras)
Sur le plan des idées l’école de Paris est le chaînon essentiel
entre les économistes du XVIIIe siècle et le « néo-libéralisme » du XXe.
Engagés en politique, ses membres ont combattu à la fois le
conservatisme de la monarchie de Juillet et le socialisme d’État
qu’inaugure la Deuxième République.
Cet article entend souligner l’importance dans l’histoire du libéralisme français de ce que je propose d’appeler l’« École de Paris » (1803-1852). Cette famille intellectuelle s’inscrit dans l’héritage révolutionnaire du parti constitutionnel incarné par Benjamin Constant, « libéral en tout », et dont l’un des principaux précurseurs fut Jean-Baptiste Say.
Héritière indirecte, par les Idéologues, de l’école des « économistes » (dite « physiocratique ») du XVIIIe siècle, l’école de Paris a rassemblé les publicistes qui, sous la monarchie de Juillet,
sont restés fidèles à la philosophie libérale alors que triomphait la
lecture doctrinaire de la Charte de 1830 et que les ministères
orléanistes, portés au pouvoir par une révolution libérale, s’étaient
figés peu à peu dans les camps conservateur en politique et
protectionniste en économie.
L’école de Paris va se cristalliser, hors de l’Université, autour du Journal des économistes, fondé en 1841, et de la Société d’économie politique,
fondée en 1842. À compter de cette dernière date, elle sera le fer de
lance de l’opposition libérale, essentiellement républicaine, qui
grandira face au conservatisme institutionnel désormais incarné par Guizot – et luttera contre le lobby protectionniste, dont Thiers
prend la tête à la Chambre dans les années 1840, et également contre le
prétendu intérêt national de la colonisation de l’Algérie défendue par Tocqueville.
Elle sera la seule force intellectuelle à combattre rationnellement les
doctrines qui, après l’impensable effondrement de février 1848,
alimenteront pour la première fois un socialisme d’État. Ainsi,
soixante-dix ans avant von Mises et l’école autrichienne,
l’école de Paris sera la première communauté de savoir qui étudiera in
vivo l’expérimentation socialiste qui allait conduire aux tragédies
totalitaires du XXe siècle.
Engagés en politique, par vocation ou par devoir, les membres de
l’école ont exercé pleinement les mandats qui leur ont été confiés par
le peuple au sein des premières Assemblées des IIe et IIIe Républiques.
Dans l’intervalle entre les deux Républiques, grâce au magistère moral
que leur avaient acquis tant leurs travaux scientifiques que leur action
civique, ils auront infléchi le cours de l’Empire, puisque c’est
largement à eux qu’est dû l’infléchissement de la politique impériale au
tournant de 1860 (même si les membres n’ont jamais partagé à ce sujet
les illusions d’un Prévost-Paradol sur l’«Empire libéral», illusions qui conduiront cette personnalité à se suicider).
Une fois la République restaurée, les dernières grandes figures du libéralisme parlementaire et gouvernemental, Michel Chevalier, Louis Wolowski, Édouard Laboulaye, Léon Say ou Yves Guyot,
trouveront encore le moyen de retarder l’inéluctable domination des
démagogues du courant nationaliste et colonialiste qui, sous couleur de «
laïcité républicaine », et cultivant dans le domaine économique un
esprit de monopole et de protection, conduiront le pays à la « Revanche »
de 1914.
Ce qui légitime le recours à la notion d’« école de Paris »
L’apport analytique considérable de l’école de Paris – qui en fait un
chaînon essentiel entre les économistes du XVIIIe siècle et les
courants néolibéraux du XXe, école autrichienne, école de Chicago, Public Choice theory,
etc. – repose sur une théorie individualiste de la connaissance. On
peut à bon droit poser celle-ci comme le critère permettant de
distinguer entre libéraux, conservateurs et socialistes. L’emblématique
ouvrage de Gustave de Molinari, Les Soirées de la rue Saint-Lazare, en donne une synthèse à la fois vivante et rigoureuse.
On pourra légitimement s’étonner de l’emploi du terme d’« école »
pour désigner une telle constellation de publicistes. De fait, parmi les
grands historiens de la pensée économique, ni Schumpeter, ni Charles Gide, ni a fortiori Mac Culloch ou Adolphe Blanqui
– ce dernier étant une figure majeure de l’école de Paris, et le
premier historien de la pensée économique – n’utilisent ce concept. Il
suffit pourtant de comparer l’école de Paris à d’autres phénomènes
collectifs reconnus par les historiens des idées pour admettre que l’on
enregistre bien à Paris, entre 1842 et 1928, l’activité d’une communauté
de savoir qui répond aux critères constitutifs d’une « école », à
l’instar de ce que nous appelons l’école de Chicago, par exemple.
Ajoutons que l’on doit parler d’école « de Paris » et non d’école
«française». En effet, durant la période où l’Université de France resta
hermétique à l’enseignement de l’économie politique, les seules chaires
d’économie sont à Paris, jusqu’à l’ouverture de chaires d’économie
politique dans toutes les facultés de droit en 1877.
Pourquoi il convient de parler d’école de Paris et non d’école libérale de Paris
Certes, l’école de Paris est définie par la présence exclusive
d’économistes, de juristes, d’historiens et de sociologues libéraux,
pour qui une économie non libérale ne relève pas de l’économique mais
d’une « organisation artificielle » qui perturbe les lois de l’économie
conçues comme naturelles. À cette époque, l’expression « économiste
libéral » que nous employons aujourd’hui aurait donc été perçue comme
une tautologie. Si l’économie politique avait gagné en rigueur
scientifique du XVIIIe au XIXe siècle, le qualificatif « économiste »
continuait sémantiquement d’impliquer l’appartenance à la « secte des
économistes » au sens de Quesnay, c’est-à-dire au cercle des libéraux.
Bien que l’économie politique soit largement une invention française,
le Journal des économistes devait se résoudre à constater qu’en 1853
l’économie politique, après avoir traversé deux restaurations, deux
révolutions et un coup d’État, était toujours interdite à l’Université :
« En Allemagne comme en Angleterre,
partout, dans les foyers du haut enseignement, qui portent le nom
d’universités, on trouve au moins une chaire d’économie politique.
L’empereur de Russie fait enseigner l’économie politique dans ses
universités. L’Espagne possède bon nombre de cours d’économie politique.
En Italie l’économie politique a jeté un vif éclat. En France, il
n’existe, à vrai dire, qu’une chaire, celle du Collège de France; car
l’enseignement du Conservatoire des arts et métiers a pour objet, aux
termes de la fondation, l’économie industrielle, ce qui est moins
étendu. Le cours de l’École des ponts et chaussées est spécial et
restreint à un tout petit nombre d’auditeurs. »
L’économie politique est en effet conçue en grande partie comme
subversive par le pouvoir depuis la suppression de la classe des
Sciences morales et politiques de l’Institut, tandis que l’Université,
où règnent de fait les partisans du monopole, tant en philosophie avec Royer-Collard et son élève Cousin, qu’en histoire avec Guizot, se coupe des sources philosophiques du libéralisme français.
Ce conflit entre l’économie politique et la philosophie officielle du
temps est attesté par une passe d’arme exemplaire qui eut lieu entre
Victor Cousin et Adolphe Blanqui, en prélude aux affrontements entre
protectionnistes et libre-échangistes qui devaient marquer l’année 1846.
Il s’agissait de mesurer quelle dose d’économie politique l’Université
allait pouvoir tolérer – l’Université disposait, depuis sa fondation par
Napoléon, du monopole de l’enseignement, monopole que les régimes ayant
succédé à l’Empire n’avaient abrogé qu’en matière d’enseignement
primaire. La base de la discussion était les travaux de La Farelle, qui
avait présenté un mémoire sur la nécessité de fonder en France un
enseignement de l’économie politique. Voici comment la Revue mensuelle des travaux de l’Académie des sciences morales et politiques présente ce débat :
« M. de La Farelle a rappelé que
depuis la révolution de 1830, au sein de l’ancien Conseil royal de
l’instruction publique, il avait pris l’initiative de la demande de la
création de deux nouvelles chaires dans la Faculté de Paris, l’une de
droit public français, et l’autre d’économie politique ; mais en même
temps, M. Cousin s’est opposé à ce que ce même enseignement descendît
jusqu’aux collèges et prit une place parmi les sciences dont les
éléments sont démontrés aux jeunes élèves. Un membre ayant contesté
l’utilité des notions philosophiques qui absorbent une année entière des
études classiques, M. Cousin a défendu de sa parole et de ses vœux les
plus ardents la science qui a fait la gloire et la préoccupation de sa
vie. M. Blanqui a répondu à M. Cousin en demandant pour l’enseignement
de l’économie politique une part beaucoup plus large que celle qui lui
était octroyée par son contradicteur. Par sa vivacité, le débat a
rappelé celui qui s’était élevé quelques semaines auparavant à la suite
de la lecture du Mémoire de M. Blanqui sur le désaccord de
l’enseignement public et les besoins publics.
« Dans la seconde partie des
observations qu’il a présentées, M. Cousin s’était appuyé sur
l’ancienneté de l’enseignement de la philosophie pour en relever
l’importance. […] M. Passy lui a répondu : « L’antiquité d’un
enseignement n’est pas la mesure nécessaire de son degré d’utilité ». »
Non seulement l’économie politique ne sera pas vulgarisée comme dans
d’autres pays d’Europe, mais encore, nous le verrons, son enseignement
dans la seule niche institutionnelle qu’elle avait pu conquérir, le
Collège de France, sera interrompu en 1848.
Les trois générations
On peut structurer l’école de Paris, sous réserve d’un inventaire plus poussé, en trois « générations » de publicistes.
Parmi les 13 publicistes que nous classons parmi les précurseurs de
l’école (nés sous l’Ancien Régime) et les 24 qui composent sa première
génération (nés sous la Révolution et l’Empire), on compte :
3 ministres (Victor Destutt de Tracy, Léon Faucher et Hippolyte Passy) ;
5 pairs de France (Antoine-Louis Claude Destutt de Tracy, François
d’Harcourt, Hippolyte Passy, Charles Renouard, Pellegrino Rossi) ;
17 députés (Alexandre Annisson-Dupéron, Frédéric Bastiat, Adolphe
Blanqui, Charles Comte, Condorcet, Benjamin Constant, Daunou,
Antoine-Louis Destutt de Tracy, Victor Destutt de Tracy, Léon Faucher,
Henri Fonfrède, François d’Harcourt, Édouard Laboulaye, Hippolyte Passy,
Charles Renouard, Louis Reybaud et Louis Wolowski) ;
Docteur en lettres, Michel Leter est un universitaire, spécialiste du
libéralisme français du XIXe siècle et de l'école de Paris en
particulier.
G) De la supériorité économique de la Monarchie Du point de vue de la science économique, une monarchie est un régime où le pouvoir politique est privatisé dans les mains d'une dynastie. Une démocratie est un régime où le pouvoir politique est collectivisé,
et remis aux mains du peuple. Les conséquences sont les mêmes que pour
une entreprise privée. Dès qu'elle est nationalisée, l'entreprise
rentable se met à avoir des déficits. Le roi, parce qu'il est
propriétaire, a le souci, non seulement des revenus du pouvoir mais
aussi du capital. Il va donc faire des choix rationnels de bon père de
famille, en ayant en vue l'intérêt à long terme de la dynastie, et du
pays. Le chef démocratique élu, en revanche, n'est pas propriétaire. Il
n'est que gérant ici pour cinq ans, soumis à réélection. Son intérêt est
de maximiser les revenus du pouvoir à court terme, pour plaire aux
catégories qui vont le réélire. Il n'a aucun souci du capital à
maintenir ou à accroître. Pire encore, si ce chef démocratique a des
scrupules et ne joue pas le jeu politique par souci du pays en longue
période, il sera sans doute battu par un démagogue sans scrupules à la
prochaine élection. Le système est pervers.
En effet, que
le pouvoir soit ouvert à tous, n'est pas nécessairement un avantage. La
compétition n'est pas toujours un bien. La compétition pour produire des
biens est une bonne chose. Or, la compétition électorale démocratique,
qui consiste à exploiter l'envie des plus nombreux contre les plus
riches, est moralement dégradante. Pour Hoppe, la démocratie élève la préférence pour l'immédiat.
Or, une forte préférence pour l'immédiat caractérise les êtres peu
civilisés. La civilisation suppose une discipline pour préférer un bien
durable à long terme à une jouissance fugitive à court terme. Or, seule
la monarchie privilégie le long terme.
La monarchie est
restée le régime dominant en Europe jusqu'à la guerre de 1914. Depuis
que la démocratie s'est installée en Occident, les signes de décadence
liés à la préférence pour l'immédiat, se sont accrus. La sécurité
sociale au sens large a déresponsabilisé les individus. La famille a
perdu sa valeur économique et la natalité s'est effondrée pour des
raisons liées d’abord à la mise en productivité des mères. Les moeurs se
sont dégradées pour capter des voix dans toutes les chapelles, même les
moins recommandables, et une sous-culture de masse vulgaire a envahi
les esprits. La démocratie favorise l'égalitarisme par la
modélisation simplifiée des comportements et des opinions qui sont ainsi
plus facilement « accédés » par le pouvoir manipulateur. Même
l'immigration de mauvaise qualité est favorisée au motif de la
standardisation du consommateur électeur, alors que les monarques, comme
Frédéric II de Prusse ou Marie-Thérèse d'Autriche favorisaient une
immigration de qualité. Ainsi vaut-il mieux aujourd’hui naturaliser un
immigré qui vit de l'aide sociale et qui vote pour les distributeurs de
cette aide, plutôt qu'un immigré génial vite pressuré par le fisc qui
votera mal parce d’esprit supérieur et libre.
Quel avenir ?
Pour Hoppe, la démocratie occidentale va s'effondrer un jour comme
l'URSS l'a fait en 1989. Car elle mange le capital accumulé dans le
passé. La dette publique s'accroît sans cesse et les régimes sociaux
sont menacés de faillite. La démographie, minée par la politique
anti-familiale des classes politiques qui diminuent la population active
contributaire, empêchera de financer les régimes sociaux. Cela détruira
la réputation de la démocratie et fera voir son vrai visage.
Comment la remplacer ?
Hoppe, en bon libertarien, rêve d'un monde sans État, composé de
propriétaires associés. Mais à cette utopie il préfère la monarchie. Il
préfère aussi les petits États, comme le Liechtenstein, Monaco ou le
Luxembourg, qui font moins de mal que les grands ! Il lui semble que
tout tourne autour d’un principe qui se manifeste à travers la propriété
privée. La préférence pour l’immédiat est mauvaise : elle caractérise
l’attitude des adolescents pour qui un besoin, ou prétendu tel, doit
être, sans attendre le résultat d’un effort, satisfait au plus vite :
impulsivité, imprévoyance et désintérêt pour ce qui n’est pas eux.
En revanche, la propriété privée, qui suppose épargne et
investissement, est bonne, car elle implique une vision à long terme. Et
Hoppe, de définir la monarchie comme un gouvernement basé sur la
propriété privée où le roi, développant cette vision à long terme de ses
intérêts, s’efforce de ne pas taxer ses sujets inutilement et de ne pas
agir avec excès pour maintenir sa légitimité. Le roi, en tant que
propriétaire privé, ne peut détruire sans danger pour lui-même la
propriété des autres ; il y a solidarité. En contraste avec la
modération interne et externe de la monarchie, le gouvernement
nationalisé de la propriété "publique", ou démocratie, est porté aux
excès. Le président d'une démocratie se sert de l'appareil d’état à son
avantage, mais il n'en est pas le propriétaire, il n’en est que le
gérant provisoire. Il possède l'usage des recettes de l'État, mais non
pas son capital. Il va donc maximiser le revenu courant en ignorant la
détérioration du capital. Il utilisera les ressources le plus vite
possible pour consommer tout de suite. De plus, en république, les
gouvernés se croient gouvernants et sont donc moins vigilants. La
démocratisation n'est donc pas un progrès pas plus que la
nationalisation l'est pour une entreprise. L'État taxe, s'endette et
exproprie. L'endettement, notamment, est préféré car il frappera plutôt
le gouvernement futur, peut-être même celui des adversaires du
gouvernement présent : il n'y a pas de solidarité entre les gouvernants
successifs.
En résumé, la monarchie est un gouvernement
privatisé, où l'intérêt du roi propriétaire est basé sur le long terme,
dans le respect du capital national.
Les rois de
jadis ne purent gouverner que parce que l'opinion publique trouvait cela
légitime ; de même, le gouvernement démocratique dépend de l'opinion
publique. Il faut donc que cette opinion change, si l'on veut arrêter ce
processus de déclin de la civilisation. L'idée du gouvernement
démocratique sera un jour considérée comme immorale et politiquement
impensable quand il sera patent que la démocratie républicaine a conduit
à l'accroissement permanent des impôts, de l'endettement public et du
nombre des fonctionnaires, en dévorant le capital. Cette délégitimation
est nécessaire pour empêcher la catastrophe sociale qui s'annonce. La
dette qui court détruira l'assurance-maladie avant dix ans ; et les
pensions de retraite ne seront plus servies aux taux actuels à la même
époque.
Depuis 1918, le processus de collectivisation s'est
généralisé, tous les indicateurs d'exploitation du peuple par l'État
sont en hausse : - Pression fiscale : de 8 % en moyenne durant huit siècles jusqu’en 1900, elle atteint plus de 50 % aujourd’hui. - Endettement : Il a tué la monarchie française, elle s'en souvient. La République pas, ou trop tard. - Famille
: la cellule de base naturelle est attaquée de toute part en république
parce qu'elle peut constituer in mini contre-pouvoir. Il faut laminer
les idées et donc individualiser les comportements. - Droit : en monarchie, le gouvernement ne crée pas la loi. Le
droit privé général s'applique à tous. Le roi, comme un juge, applique
la loi préexistante. Ayant lui-même des droits subjectifs, il respecte
ceux des autres, même antérieurs à son autorité. Si un roi violait une
propriété privée, il remettrait en cause le titre qui le fait roi. Dès
lors, on ne change pas les droits des sujets sans leur consentement. Le
droit privé s'impose au roi. S'il transgresse, il y a crise grave. Au
contraire, un gouvernement public fait émerger un droit public orienté
vers la redistribution. Son gérant se moque que la redistribution
réduise la productivité dans le futur, confronté qu’il est au présent
électoral et à la concurrence. Le droit privé est perverti de façon
totalitaire par une réglementation galopante. La démocratie collectivise
ou mutualise la responsabilité individuelle. - Démographie
: Le déclin massif des taux de la natalité en Occident correspond à la
période démocratique d’après 1918, avec une chute plus grande dans les
années soixante, les plus " démocratiques " et égalitaires dans la
mentalité. L'héritage biologique et juridique préservé, le choix
sélectif du conjoint et le mariage renforcent l'autorité naturelle de
certaines familles dont les membres, de conduite exemplaire, sont bien
placés pour jouer le rôle d'arbitre et de juge. De là, naît la monarchie
de façon endogène. Si le monopole du pouvoir doit être surveillé, la
production naturelle d'une aristocratie est à favoriser, pour obtenir littéralement le gouvernement des meilleurs.
Selon Hoppe, aucune société libre ne peut éviter de dégénérer en
société de masse vulgaire si elle se prive d’une aristocratie naturelle
dirigée par des ascètes de la civilisation. La survie du monde libre
dépendra de notre capacité à produire un nombre suffisant d'aristocrates
dévoués au sens de l'Etat.
En monarchie, c'est le prince qui décide si vous pouvez participer au pouvoir. En démocratie, tout le monde peut,
en théorie, participer : on élit n’importe qui. Il n'y a pas de
privilèges attachés à la personne, mais des privilèges attachés aux
fonctions publiques. Les privilèges, la discrimination et le
corporatisme ne disparaissent pas et peuvent être exercés par n'importe
qui. Le suffrage universel combiné à la loi de majorité, organise une
compétition entre gérants qui vont faire des promesses de type
égalitariste à divers groupes sociaux pour se faire élire. Il faudra
payer d'autant. La qualité des hommes baisse, comme la vie qui perd en
agrément. La sélection de l'homme politique par voie électorale exclut
presque qu'un homme honnête ou neutre parvienne au sommet. Seul le
démagogue sans inhibitions morales arrive à se faire élire président. Et
la corruption le dispute vite à l'arrogance d’un pouvoir éphémère ! C'est une escroquerie.
En revanche, si la sélection d'un prince n'est pas parfaite, il est
quand même éduqué dans la préservation de la dynastie. S’il est très
mauvais, la famille interviendra et l'entourage immédiat prendra soin de
l'État. C'est pourquoi un roi n'est jamais un Hitler ou un Staline
mais, ou bien un homme de qualité, ou bien au pire un charmant
dilettante comme Louis II de Bavière.
Hans-Hermann HOPPE est un allemand,
professeur d'économie, docteur de l'Université de Francfort sur le Main.
Pour l'instant, il enseigne aux États-Unis, à Las Vegas, à l'Université
du Névada ; et a écrit un livre (1) qui fit grand bruit
outre-atlantique. Le présent digest vient d'un vieux "Politique Magazine" que nous avons rechargé et accéléré.
Note : (1) Democracy, the god that failed Hans-Hermann HOPPE. Transaction publishers New Brunswick. New Jersey. USA 2002
H) « Ils commencent à me gonfler tous avec la République »
Le truc avec les gros concepts que tout le monde est censé approuver,
c’est que tout le monde s’en sert à tour de bras, et qu’ils ne sont pas
là pour se défendre.
Alors, certes, faire de la politique consiste dans une assez large mesure à raconter à peu près n’importe quoi avec un ton de certitude,
et certains concepts se font passer dessus comme ça avec une belle
régularité (coucou « démocratie », « identité », « nation »), mais en ce
moment et depuis le changement de nom annoncé de l’UMP, « République »
et « Républicains » commencent à avoir un sort vraiment peu enviable.
Au point qu’on en serait presque reconnaissant aux cadors de l’UMP de mettre le sujet comme ça sur la table, parce que cela permet de s’apercevoir
que ça fait un beau bout de temps que tout le monde se fait plaisir
avec, et que dès qu’il s’agit d’appuyer un truc discutable, le label
« République » sort du tiroir.
Dans la catégorie emplois douteux...
Dans le grand best of des emplois douteux, plein de mentions spéciales :
le grand classique « République-laïcité »,
notamment appuyé par le champion toutes catégories Nicolas Sarkozy, qui
récidive dans sa lettre ouverte aux militants UMP avec un joli « la
République, c’est le mérite et l’excellence » (sorti de nulle part) ;
le très WTF « République ou burqa », qui apparaît chez Sarkozy aussi mais qui a aussi de réels théoriciens ;
l’ultra-courant « République contre FN », notamment réapparu récemment chez Manuel Valls en pleine Assemblée nationale ;
le plus barré « fête du cochon-République », qui nous vient lui tout droit du FN lui-même.
On en serait presque d’accord avec une citation récente
du vieux Le Pen, qui a au moins un certain don pour saisir l’esprit du
temps : « Ils commencent à me gonfler tous avec la République » (après
il part dans un délire douteux sur la nation, mais bon, c’est déjà ça).
On a donc compris que dans le contexte actuel, la République c’est ce
qui est bien, et ce qui est contre la République, c’est ce qui est
mauvais. Chouette. Mais si on pouvait juste faire un tout petit peu
d’efforts avec le terme, on réussirait peut-être à recentrer un poil le
débat.
Un mot qui ne veut rien dire de particulier
Si l’on prend par exemple l’étymologie, surprise, « res publica »
désigne littéralement la chose publique – ce qui ne veut très exactement
rien dire en soi, si ce n’est que tout le monde en parle – et est
globalement utilisée par Cicéron comme traduction du terme grec de
politeia (qui est tout aussi large, mais désigne globalement la forme de
gouvernement). Rien de spécifique donc, et le mot n’existe même pas en
tant que tel avant la Renaissance, où des auteurs italiens commencent à
souder les deux mots pour désigner leurs gouvernements urbains.
Cela dit, il est vrai qu’on oppose aujourd’hui la période
républicaine à la royauté (avant le renversement des Tarquin) et à
l’Empire après le principat de César puis d’Auguste (donc avant -52,
globalement), mais la désignation est entièrement postérieure, et tout
régime politique était une res publica à Rome (la monarchie comprise).
La naissance d’une référence
L’apparition de la définition de République qu’on emploie à la louche
aujourd’hui (en gros un régime dont la légitimité vient du peuple)
apparaît globalement au XVIIIe siècle, notamment chez
Montesquieu dès les premières lignes du deuxième livre de « L’Esprit des
Lois », avant de se perpétuer au long du XVIIIe siècle, notamment à travers l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert :
« Il y a trois espèces de gouvernements : le républicain, le monarchique et le despotique. »
On pourrait détailler la chose, mais on voit assez bien l’idée,
d’association entre souveraineté populaire, relative liberté et
République ; tout en remarquant que cela reste très vague, mais positif.
Mais ce n’est pas la seule définition possible, et le terme se définit de manière très lâche tout au long du XVIIIe
siècle, plus ou moins en lien avec l’idée d’un gouvernement libre (ce
qui n’est d’ailleurs pas nécessairement contradictoire avec une
monarchie, par exemple « éclairée »), comme le montre parfaitement une
citation célèbre du Contrat social de Rousseau :
« Tout gouvernement légitime est républicain. »
La Révolution Française
C’est d’ailleurs pleinement comme cela que le mot entre dans
l’univers de la Révolution française, comme un synonyme du bon
gouvernement et de la démocratie en s’appuyant sur les principes de la
Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : d’abord contre
le régime censitaire et le pouvoir économique et politique des
propriétaires, puis seulement dans un deuxième temps contre la
monarchie, à la suite de la fuite du roi et de son arrestation à
Varennes en 1791.
C’est alors que la République apparaît progressivement comme un
remplacement possible de la monarchie, et en devient de facto l’antonyme
lorsqu’en septembre 1792 la monarchie est abolie et que l’an I de la
République est proclamé, mais le mot n’a toujours pas de contenu plus
détaillé que le « bon gouvernement » – ce qui donne d’ailleurs lieu à
des débats sans fin à la Convention entre ceux qui mettent au premier
plan de la République la liberté (des propriétaires essentiellement), et
ceux qui mettent en avant le bien-être (du peuple).
Le processus se finalise du coup à travers l’exécution de Louis XVI
le 21 janvier 1793, où l’incompatibilité de la République et de la
monarchie s’établit définitivement (et fait un peu disparaître la
complexité de la notion), en affichant aux yeux de toute l’Europe qu’il
serait difficile de revenir en arrière désormais, et en posant la
République française comme un symbole de l’opposition à la monarchie.
Pas clair pour autant
Cela ne lève pas pour autant les ambiguïtés, et le mot ne cesse de prendre des sens différents tout au long des XIXe et XXe
siècles, tant tout le monde ne cesse de se réclamer de la République,
spécialement depuis 1871 qu’elle est le seul régime en France : quel
rapport entre les républicains conservateurs du début de la IIIe République, l’extrême droite de Maurice Barrès et de l’Action française des années 30 et les partisans de la VIe
République aujourd’hui, qui se revendiquent tous autant de la
République et de la Révolution ? Comme le formule parfaitement
l’historien Claude Nicolet dans « L’Idée républicaine en France » :
« Pour s’entendre, il faut
prêter à la République un nombre presque infini d’épithètes,
d’attributs, ou de génitifs possessifs. Petit jeu dont peuvent s’égayer
ou s’attrister, selon l’humeur, l’historien et le citoyen. Nous avons eu
des Républiques girondine, montagnarde, thermidorienne, directoriale,
césarienne, impériale. Une République des ducs, mais aussi (pour égrener
les titres de livres célèbres) une République des camarades, des
comités, des professeurs, des députés ; nous avons la République au
village, la République rurale, celle de la Commune de Paris ; des
Républiques conservatrices, opportunistes, libérales, radicales,
démocratiques ; une République bourgeoise, mais aussi d’autres, sociales
ou socialistes : la mariée est vraiment trop belle. »
Ainsi, « l’imprécision redoutable » de la notion n’est pas nouvelle,
et c’est un sport assez établi que de se réclamer de la République tout
en racontant n’importe quoi ; mais il est assez nouveau de se réclamer
de la République pour raconter n’importe quoi, et l’on pouvait compter
jusqu’à présent sur une certaine sobriété, voire une certaine décence
dans l’emploi, qui permettait à la notion de garder sa force et sa
religiosité même, comme le relevait encore C. Nicolet au début des
années 80 :
« Il est remarquable que ce mot, apparemment si galvaudé
en France, garde malgré tout intactes certaines capacités émotionnelles
qui font que, dès qu’il est prononcé d’une certaine manière, chacun
devient attentif, et dresse l’oreille : on n’invoque guère la
République, dans le discours politique français, que lorsque sont en
cause, derrière l’agitation ou les prétextes, les choses vraiment
fondamentales. »
Comparez la citation à l’emploi frénétique et très WTF du terme (cf.
plus haut), qui tourne en boucle dans les discours et les interventions
politiques, sur les chaînes infos et les réseaux sociaux, désormais dans
le prochain nom même d’un parti (et donc de ses représentants) en
France, et vous conclurez sans doute qu’on a changé d’époque.
C’est-à-dire qu’on passe clairement de la captation d’héritage
classique à l’OPA sur la définition de la République – dont on peut
parier qu’elle donnera lieu à tellement de bêtises différentes qu’elle
finira par démonétiser complètement le mot (« liberté » est passée par
là, elle peut en parler aussi).
C’est dommage, le concept n’était pas dégueu, il aurait pu encore servir.