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décembre 31, 2025

Politique de concurrence, perspectives 2026 et enjeux géopolitiques

Politique de concurrence et Antitrust en Europe et aux États-Unis : Perspectives transatlantiques et enjeux géopolitiques


Une analyse académique en économie politique internationale, par François Souty

La régulation de la concurrence ne se limite plus à un instrument économique : elle est devenue un outil stratégique, industriel et géopolitique. Aux États-Unis comme en Europe, la protection des consommateurs, la promotion de l’innovation et le contrôle des grandes plateformes numériques sont des priorités, mais elles s’inscrivent dans des cadres institutionnels et politiques différents…

                              Réalisation Le Lab Le Diplo

Politique de concurrence et Antitrust en Europe et aux États-Unis : Perspectives transatlantiques et enjeux géopolitiques

Par François Souty, docteur en histoire économique, ancien haut fonctionnaire français, est notamment ancien chargé d’affaires internationales à la Direction générale de la concurrence de la Commission européenne (2021-2024). Il enseigne le droit de la concurrence à la Faculté de Droit de Nantes-Université et la géopolitique à Excelia Business School Group (la Rochelle-Paris Cachan). Il est membre du conseil scientifique de l’Institut Valmy.

Introduction

La régulation de la concurrence ne se limite plus à un instrument économique : elle est devenue un outil stratégique, industriel et géopolitique. Aux États-Unis comme en Europe, la protection des consommateurs, la promotion de l’innovation et le contrôle des grandes plateformes numériques sont des priorités, mais elles s’inscrivent dans des cadres institutionnels et politiques différents.

Cet article propose une analyse comparative des politiques de concurrence en Europe et aux États-Unis, avec un accent sur la dimension géopolitique transatlantique. Il examine les orientations stratégiques et priorités opérationnelles sous Teresa Ribera, nouvelle Vice-présidente exécutive de la Commission européenne, chargée notamment de la compétitivité et de la politique de la concurrence en Europe et la doctrine “America First Antitrust” sous Abigail Slater (nommée à l’américaine par le prénom diminutif Gail Slater), Assistant Attorney General chef de la Division Antitrust au Département fédéral de la Justice et W. Ferguson, président de la Federal Trade Commission aux États-Unis. L’objectif est de mettre en lumière les convergences et divergences, ainsi que les implications pour la compétitivité et la souveraineté technologique sur les deux rives de l’Atlantique.

I. L’évolution de la politique de concurrence européenne avec l’arrivée de Teresa Ribera

La politique de concurrence européenne a été profondément influencée par Margrethe Vestager, Commissaire à la Concurrence de 2014 à 2024, et se poursuit sous Teresa Ribera, Vice‑Présidente exécutive chargée de la transition propre et compétitive depuis décembre 2024. Sous Vestager, l’Europe a affirmé une approche normative forte, caractérisée par un enforcement numérique robuste. Les actions antitrust contre Google, Apple, Meta et Amazon, ainsi que la mise en œuvre du Digital Markets Act (DMA) et du Digital Services Act (DSA), ont marqué sa volonté de garantir une concurrence équitable dans les marchés numériques¹.

Depuis sa prise de fonction, Teresa Ribera a poursuivi et fait évoluer la politique de concurrence européenne (la notion de « politique de la concurrence » ne figure plus dans l’intitulé de son portefeuille indiquant une mutation relevant d’une politique plus industrielle influencée par le développement durable et la transition écologique, articulant vision stratégique et mise en œuvre concrète. Ses discours à la conférence CRA de Bruxelles, en décembre 2024 et début 2025, permettent de synthétiser quatre axes principaux.

Tout d’abord, la politique de concurrence est conçue comme un outil central pour renforcer la compétitivité européenne et anticiper l’innovation dans les secteurs critiques. Ribera insiste sur la nécessité d’aligner cette politique avec la transition énergétique, la numérisation et le marché unique, afin de favoriser investissement et innovation[1].

Ensuite, l’enforcement numérique constitue une priorité. Le Digital Markets Act (DMA) est appliqué pour encadrer les plateformes dominantes et garantir un accès équitable aux nouveaux entrants[2]. Ribera souligne l’importance de la transparence et de la prévisibilité juridique pour protéger à la fois l’innovation et les consommateurs.

Troisièmement, la politique de fusions et le contrôle des aides publiques étrangères via le Foreign Subsidies Regulation (FSRégalement conçu et adopté sous MmeVerstager) sont utilisés pour prévenir les distorsions de marché et protéger l’innovation[3]. La surveillance s’étend également aux marchés essentiels affectant directement la vie quotidienne, comme l’énergie, les médicaments et les biens de consommation.

Enfin, Mme Ribera intègre des objectifs sociétaux et environnementaux dans la régulation, en veillant à ce que la concurrence soutienne la transition écologique et l’équité sociale[4]. La mise en œuvre opérationnelle reflète ainsi une politique de concurrence qui s’affiche comme proactive, alliant « enforcement », compétitivité et durabilité.


Principales différences entre les deux approches de politique de la concurrence Verstager et Ribera

Critères                                     Vestager (2014-2024)                               Ribera (2025-…)
Orientation généraleDroit strict appliqué de manière indépendante et normativePolitique de concurrence intégrée à objectifs industriels et verts
Enforcement antitrust (art. 101-102 TFUE)Très ferme, nombreuses sanctionsToujours actif, mais parfois plus flexible (soft enforcement)
Régulation numériqueDMA central, focus puissant contre Big TechMaintien du focus mais intégré à une stratégie plus large
Aides                  d’ÉtatApplication stricte, même lors de transitions          Adaptation possible pour soutenir des     objectifs « stratégiques »
Contrôle des fusionsStrict, focalisé sur intégrité du marchéLégère ouverture pour permettre la croissance des acteurs européens + propositions Draghi de réformes du contrôle des fusions (réforme à venir en 2026 ?)
Liens avec autres politiquesPlutôt autonomeFortement lié à la compétitivité, transition écologique et industrielle

Les grandes affaires récentes illustrent cette approche : Google Shopping, Apple App Store et Amazon Marketplace[5], la conformité DMA de Microsoft et Meta[6], ainsi que plusieurs cas sous le FSR[7]. Cette combinaison de stratégie et d’action concrète illustre la volonté d’affirmation par la Présidente de la Commission Européenne, Ursula von der Leyen rôle central de l’Europe dans la régulation numérique et industrielle. Il est encore trop tôt pour se prononcer clairement sur l’impact des problématiques environnementales et de transition vers l’économie verte voulue par Mme Von der Leyen au cours de son premier mandat, dont Mme Verstager avait relativement protégé la politique européenne de la concurrence en la maintenant sur ses axes historiques augmentés d’une forte attention à l’économie digitale et à la mondialisation économique. 

II. Evolution signalée de la doctrine américaine en 2025 : “America First Antitrust

Aux États-Unis, la doctrine “America First Antitrust” adoptée par Gail Slater et William Ferguson met l’accent sur la protection des consommateurs et la compétitivité nationale. Elle repose sur une application stricte du droit et sur un enforcement ciblé des comportements anticoncurrentiels[8].

La doctrine est particulièrement bien développée dans le premier discours, prononcé le 28 avril 2025, par Abigail Slater, alors nouvellement nommée Assistant Attorney General à la tête de l’Antitrust Division du DOJ. Le texte a été prononcé à Notre-Dame University (Chicago). Il s’agit d’un discours inaugural majeur sur la vision de. Mme Slater sur l’antitrust, intitulé “The Conservative Roots of America First Antitrust Enforcement”.[9] Ce discours – très peu commenté en Europe hélas – a ainsi dessiné les contours des fondements idéologiques, les priorités de l’approche et dénommé la doctrine qu’elle entend suivre à la tête de la Division Antitrust durant la seconde Administration Trump. 

A. Refondation idéologique : l’antitrust comme instrument des valeurs conservatrices avec trois principes directeurs

De manière très significative et documentée par une fort attrait pour la culture historique américaine, Mme Slater ancre l’antitrust dans la tradition conservatrice américaine, affirmant que son rôle est de défendre les principes fondateurs du pays — liberté individuelle, libre entreprise, et protection contre la tyrannie, qu’elle attribue non seulement à l’État mais aussi aux monopoles privés. Elle évoque le Sherman Act de 1890, signé à l’époque pour contrer les trusts dominants, et relie cette histoire à des mouvements populaires comme celui des « Grangers » dans le Midwest du XIXᵉ siècle. Pour elle, ces valeurs historiques légitiment une approche antitrust qui n’est pas seulement économique, mais aussi profondément ancrée dans la défense de la liberté individuelle face à la concentration de pouvoir économique. A cette occasion, Mme Slater a exposé les trois principes centraux qui guideront son action :

i) Protection de la liberté individuelle

L’antitrust doit protéger les libertés économiques des individus en empêchant que des monopoles abusifs ne restreignent les choix des consommateurs, des travailleurs et des petites entreprises. Elle fonde cette idée sur une lecture conservatrice des droits naturels garantis par la Constitution américaine. 

ii) Respect des textes originels et de la jurisprudence

Mme Slater met l’accent sur une interprétation du droit centrée sur les textes originels et le contexte historique des lois antitrust (Sherman ActClayton Act). Elle refuse que l’antitrust devienne un instrument normatif sans ancrage juridique ferme, insistant sur le rôle des lois telles qu’adoptées par le Congrès et déjà interprétées par les tribunaux. 

iii) Méfiance à l’égard de l’inflation réglementaire

Elle affirme qu’une régulation générale et ex ante risque d’“étouffer” l’innovation et de renforcer les positions des grandes entreprises plutôt que de les challenger. Selon elle, l’antitrust doit rester un outil judiciaire et ciblé, et non un ensemble de règles administratives appliquées à tous indistinctement. 

B. Antitrust au service de l’“American Dream” et de l’économie réelle et position de la Division Antitrust du Department of Justice

Mme Slater associe l’application de l’antitrust américain à la réalisation de l’“American Dream, définie comme la possibilité pour chaque individu de prospérer et de gravir les échelons économiques grâce à la concurrence. Elle affirme que des marchés réellement compétitifs permettent aux entrepreneurs, travailleurs et consommateurs d’atteindre sécurité et mobilité économique.  De manière fort intéressante et absolument mal comprise en europe – voire pas du tout -, elle critique par ailleurs les décennies de politiques néolibérales américaines (le « Washington Consensus ») qui, selon elle, ont favorisé la mondialisation, l’ouverture des marchés au commerce international notamment asiatique mais aussi européen et la sous‑application des lois antitrust, contribuant à l’érosion industrielle dans des régions comme le Midwest

Concernant son positionnement vis‑à‑vis de la régulation et le rôle du DOJ, Mme Slater exprime une grande défiance à l’inflation normative et oppose l’enforcement judiciaire du droit antitrust au cas par cas à la réglementation générale : « L’antitrust n’est pas une réglementation, mais une application du droit. » Elle présente l’antitrust comme un « outil de scalpel plutôt que de masse » (on dirait en Europe « par catégories »), capable de cibler des comportements anticoncurrentiels spécifiques plutôt que d’imposer des règles générales (comme c’est plus souvent le cas en Europe façonnée par le droit romain) ; selon Mme Slater, des séries de règles générales pourraient figer les marchés. Elle dénonce également le risque de « corporate capture », où des réglementations trop larges, trop génériques profiteraient aux grands acteurs qu’elles prétendent contrôler et étoufferaient les nouveaux entrants.

C.  Priorités concrètes, appels à l’action et tournant idéologique avec « l’America First Antitrust »

Dans son discours, Mme Slater appelle à une application vigoureuse des lois antitrust existantes pour s’attaquer aux « ill‑gotten monopolies » (littéralement monopoles mal acquis), pour défendre les consommateurs, les travailleurs et les petites entreprises, ce qu’elle décrit comme la mission centrale de l’“America First Antitrust”. Elle annonce également la création d’un Anticompetitive Regulations Task Force visant à repérer et éliminer des réglementations jugées anti‑concurrentielles (idée souvent développée depuis deux décennies à l’OCDE au sein du comité de la concurrence présidé jusqu’à 2025 par l’économiste français et ancien juge à la cour de Cassation, le professeur Frédéric Jenny). Elle souligne enfin que l’engagement des citoyens et des entreprises à signaler des pratiques anticoncurrentielles est essentiel pour l’efficacité de l’antitrust dans le contexte économique actuel. 

Ce grand discours comporte donc une dimension politique affirmée, encore une fois peu voire pas remarquée en Europe : il ancre l’antitrust non seulement dans le droit positif mais aussi dans une vision conservatrice du rôle de l’État fédéral, rejetant les approches technocratiques et prônant une participation active des citoyens à la défense de marchés compétitifs. Cette tonalité contribue à définir l’antitrust comme un élément clé de l’agenda économique transatlantique actuel. En résumé, cette prise de parole d’Abigail Slater souligne la vivacité de l’antitrust durant la Présidence Trump, marque un tournant idéologique pour l’antitrust américain, fondé sur des valeurs conservatrices, met l’accent sur la protection de la liberté individuelle, le respect du texte des lois, la méfiance envers la régulation expansive et le renforcement de l’application judiciaire des règles antitrust pour favoriser une concurrence dynamique servant les consommateurs, les travailleurs et les petites entreprises. 

La priorité américaine est d’assurer une concurrence libre et équitable, en particulier dans les secteurs numériques, où Amazon, Google et Meta sont régulièrement surveillés[10]. La politique de fusions se concentre sur des cas spécifiques, comme ceux de Microsoft et Nvidia, pour limiter la concentration et préserver l’innovation[11]. Les secteurs stratégiques tels que le cloud et les app stores font également l’objet d’une attention particulière[12]. Contrairement à l’approche européenne, l’antitrust américain est donc très nettement moins prescriptif sur les objectifs sociaux ou environnementaux (voire pas du tout), privilégiant un enforcement judiciaire ciblé et une protection de la compétitivité nationale, avec une dimension géopolitique implicite face à la compétition mondiale dans la tech mais aussi vis-à-vis de l’Union Européenne.

III. Convergences, divergences et implications transatlantiques

Une comparaison des deux approches révèle des convergences : protection de l’innovation, régulation des plateformes numériques, et mise en œuvre concrète de l’enforcement. A l’opposé, les divergences résident surtout dans la méthode et les objectifs : l’Europe adopte une approche proactive et normative, intégrant politique industrielle et transition écologique, tandis que les États-Unis privilégient l’enforcement ciblé sur l’antitrust (sur l’efficacité économique et la lutte contre les monopoles ou pratiques abusives de positions dominantes), centré sur les consommateurs et la compétitivité nationale. Enfin, les enjeux géopolitiques sont devenus majeurs. L’UE vise par une politique de la concurrence reprofilée à protéger sa souveraineté numérique et industrielle, tandis que les États-Unis cherchent à sécuriser les chaînes de valeurs technologiques et maintenir leur leadership. Une coordination transatlantique, même partielle, pourrait influencer la standardisation des règles numériques et la gouvernance des marchés mondiaux, avec des répercussions directes sur l’innovation et la compétitivité globale. Un groupe de travail transatlantique entre les Etats-Unis et l’Union Européenne existe mais ne semble pas produire de résultats concrets depuis le début de cette année 2025 : c’est à suivre néanmoins car le Rapport Draghi sur la compétitivité européenne a mentionné la nécessité d’évolutions de cette politique européenne de la concurrence dans le domaine du contrôle des concentrations[13].

a.  L’analyse comparée des politiques de concurrence en Europe et aux États-Unis révèle des convergences importantes sur plusieurs points. Les deux approches visent à protéger l’innovation, assurer un accès équitable aux marchés et encadrer les grandes plateformes numériques afin de prévenir les comportements anticoncurrentiels à tendance monopolistiques privées (appelées abusives en Europe). Dans les deux juridictions, l’accent est mis sur l’enforcement opérationnel : les affaires récentes contre Google, Apple, Amazon, Microsoft ou Meta montrent que tant la Commission européenne que le DOJ et la FTC n’hésitent pas à poursuivre, sanctionner ou à imposer des mesures correctives aux acteurs dominants.

b.   Cependant, des divergences significatives apparaissent dans la méthode et la philosophie sous-jacente. L’Europe, sous Ribera et Vestager, adopte une approche préventive et normative, intégrant la politique industrielle, la transition écologique et la protection des marchés stratégiques au sein d’un cadre cohérent. Les instruments tels que le DMA et le FSR illustrent cette volonté d’encadrer les comportements à long terme et de préserver la souveraineté économique et technologique européenne. En revanche, la doctrine américaine “America First Antitrust” se concentre sur un enforcement ciblé et réactif, centré sur la protection des consommateurs et la compétitivité nationale, avec moins de préoccupation directe pour la coordination avec les objectifs industriels ou environnementaux. Cette approche est plus juridico-réglementaire, privilégiant l’action sur des comportements anticoncurrentiels précis et des transactions concrètes plutôt qu’une régulation systémique.

 c. D’un point de vue géopolitique, cette comparaison permet de dégager plusieurs leçons transatlantiques:

  1. Une complémentarité des approches: l’approche proactive européenne peut servir d’exemple pour anticiper les risques structurels et protéger les marchés stratégiques, tandis que l’approche américaine offre un modèle efficace de sanction ciblée et rapide. Les deux approches peuvent se nourrir mutuellement : l’Europe pourrait s’inspirer d’un enforcement judiciaire plus ciblé pour certaines infractions, tandis que les États-Unis pourraient intégrer des dimensions industrielles et stratégiques plus larges.
  2. Des implications pour la gouvernance numérique mondiale : les différences de méthode influencent la standardisation internationale des règles numériques. L’Europe tend à imposer des obligations structurelles (interopérabilité, neutralité de classement), tandis que les États-Unis privilégient la correction des abus avérés. Cette dualité crée un espace où les entreprises doivent naviguer entre deux régimes, mais offre aussi l’opportunité d’élaborer des normes globales harmonisées, par exemple via l’OCDE, la CNUCED, l’International Competition Network (ICN) ou le G7/G20, chacune de ces organisations internationales ou groupement d’Etats possédant un comité d’experts développant – ou susceptible de développer – une activité de nature normative internationale en matière de concurrence.
  3. Une importante dimension géopolitique et d’exercice de souveraineté: l’antitrust n’est plus seulement un instrument économique ; il devient un levier de souveraineté technologique et industrielle. L’UE tente d’utiliser sa politique de concurrence extensive pour protéger ses champions technologiques et industriels en leur permettant de se développer face aux « gatekeepers » définis ou identifiés à l’aide du nouvel outil que constitue le DMA et limiter l’influence des acteurs étrangers subventionnés, tandis que les États-Unis cherchent à sécuriser leur leadership mondial dans les secteurs stratégiques. La coordination transatlantique, même partielle, pourrait renforcer la position des démocraties occidentales face à la concurrence globale, notamment asiatique.
  4. L’innovation et la transition écologique durable: la politique européenne intègre explicitement des objectifs environnementaux et sociaux dans le cadre concurrentiel, ce qui pourrait servir de modèle pour des approches plus larges de l’antitrust, tandis que l’approche américaine montre la force d’un enforcement ciblé capable de sanctionner rapidement les comportements abusifs. Une combinaison de ces deux logiques pourrait maximiser à la fois innovation, durabilité et justice économique.

En résumé, l’analyse comparative révèle que, malgré des priorités et méthodes différentes, l’UE et les États-Unis partagent des objectifs communs de protection de la concurrence et de stimulation de l’innovation, tout en développant des instruments distincts adaptés à leurs contextes institutionnels et stratégiques. Cette dualité constitue une opportunité d’apprentissage réciproque et souligne l’importance de la coordination transatlantique dans un monde numérique et industriel de plus en plus interconnecté, même si le modèle américain entend laisser le marché plus libre de ses évolutions que dans une Union Européenne où les institutions affichent beaucoup plus d’interventionnisme.

IV. Conclusion

La comparaison des politiques de concurrence en Europe et aux États-Unis montre que, malgré des méthodes différentes, les deux approches convergent vers la protection de l’innovation et la régulation des grandes plateformes numériques.

Sous Teresa Ribera, l’Europe tente de redéployer la politique européenne de la concurrence – sans amendement à ce stade des sources de droit originaires (les articles 101 à 106). Elle procède en revanche d’un enrichissement ou d’un renforcement des sources de droit dérivé (Règlement 1/2003 en cours de révision, Règlement FSR ou Foreign Subsidies Regulation adopté en 2023, appliqué pour les premières fois en 2024 et 2025) ou avec la création d’une nouvelle source réglementaire de droit dérivé concernant les marchés digitaux, source complémentaire au droit de la concurrence (DMA, DSA, texte réglementaires sectoriels distincts du droit de la concurrence) – vers une politique intégrée combinant enforcement, compétitivité industrielle, objectifs sociaux et environnementaux. Aux États-Unis, la doctrine “America First Antitrust” privilégie un enforcement ciblé, centré sur la protection des consommateurs et le renforcement de la compétitivité nationale. Cette différenciation ne remet pas fondamentalement en cause la matrice individuelle de développement de ces droits de part et d’autre de l’Atlantique depuis les années 1950.[14]

Au-delà des différences, l’antitrust s’affirme comme un important levier géopolitique, effectif ou potentiel, un instrument de souveraineté industrielle et technologique. La coordination transatlantique ou la simple compréhension mutuelle des stratégies de régulation est désormais essentielle pour participer à un véritable réveil industriel et technologique (digital) européen et – si une coopération internationale peut être redéployée pour garantir un marché mondial concurrentiel, innovant et durable. Ceci ne va hélas pas de soi, après la mise en sommeil du groupe de travail sur commerce international et concurrence à l’OMC depuis vingt ans.

 
François Souty est Président exécutif du Cabinet LRACG Conseil en stratégies européennes et droit de la concurrence, enseignant à Excelia Business School (La Rochelle-Tours-Cachan), à l'Université Catholique de l'Ouest (Niort) et chargé d'enseignements à la Faculté de Droit de l'Université de Nantes.

[1] Teresa Ribera, Discours à la CRA Brussels Conference, 10 décembre 2024, ieu-monitoring.com.

[2] Teresa Ribera, Discours à la CRA Brussels Conference, début 2025, linkedin.com.

[3] Ibid.

[4] Ibid

[5] Commission européenne, Google Shopping, Apple App Store and Amazon Marketplace enforcement, 2024‑2025.

[6] Commission européenne, DMA compliance actions for Microsoft and Meta, 2025.

[7] Commission européenne, Foreign Subsidies Regulation enforcement cases, 2025.

[8] Abigail Slater et Andrew Ferguson, America First Antitrust: DOJ and FTC priorities in the Biden administration, 2025.

[9] Discours d’Abigail Slater à Notre Dame Law School, 28 avril 2025 : “The Conservative Roots of America First Antitrust Enforcement”U.S. Department of Justice

[10] DOJ & FTC, Enforcement actions in digital platforms, 2024‑2025.

[11] Ibid.

[12] DOJ & FTC, Contested mergers and acquisitions: Microsoft and Nvidia, 2025.

[13] Voir notre précédent article, « Rapport Draghi : futurs défis pour la compétitivité. L’Union Européenne, le rapport Draghi sur l’avenir de la compétitivité européenne : quelles conséquences  stratégiques inspirantes pour la France ? », Le Diplomate média, 9 décembre 2025.  

[14] Voir notamment nos deux ouvrages, F. Souty, La politique de la concurrence aux Etats-Unis, Paris, PUF, 1995, coll. Que-sais-je ? n°, 128 p. et Le droit et la politique de la concurrence de l’Union européenne, Paris, Montchrestien, 2013, 4e édition, coll. Clefs, 160 p.

 

 

 

 

 

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