Ce prophète de la liberté a un message à vous faire passer. (Entretien avec Stéphane Geyres)
Dans
un paysage politique dominé par les variantes d'étatismes, je suis allé
à la rencontre d'une personne qui a étudié un système alternatif
nécessitant la sortie de la démocratie.
Bonjour Stéphane Geyres,
Vous
avez un point de vue libertarien, vous estimez que l’on doit sortir de
la démocratie, supprimer l’État au profit d’une société de contrats,
d’entreprises et de propriété privée et avec un rapport aux autres qui
fonctionne sur le “consentement libre” et la “non-agression”. Vous
cherchez à diffuser ces idées depuis plusieurs années.
1. Est-ce bien résumé ?

Bonjour
à Vous, et merci pour cette proposition d’entretien. Je suis heureux
qu’un média s’affichant “L’humain” trouve un intérêt humain au
libertarianisme, qui selon moi en est la meilleure expression
philosophique. Oui, c’est assez bien résumé, merci et bravo pour la
synthèse. En effet, Libéralie est une société où absolument toute
l’organisation sociale repose sur le libre consentement de chacun,
matérialisé par des contrats et des entreprises en pleine concurrence.
Il
y a cependant trois mots dans votre résumé que je souhaite reprendre.
«Point de vue» : Les libertariens font une différence nette entre
théorie et opinion, ou ‘point de vue’. La doctrine libertarienne ne
repose en rien sur une opinion, mais sur des certitudes fondamentales.
Le Droit naturel est prouvé – je dis bien prouvé, comme en maths – la
théorie économique autrichienne l’est tout autant. Ces certitudes, mises
en musique sociale, permettent alors la pleine libre expression des
opinions ou préférences sociales de chacun.
Aucune autre
doctrine politique ne permet cette articulation. «l’on doit» : Je
n’impose rien à personne. Mais en effet, quiconque souhaite vraiment la
Liberté n’a pas d’autre choix logique que de se débarrasser de tout
monopole, donc de l’état. «supprimer» : Et pour compléter, je n’impose
pas aux autres de supprimer leur cher état, mais j’exige, je revendique
qu’on me laisse, qu’on nous laisse choisir de le quitter, totalement.
C’est strictement légitime.
2. Aviez-vous des prédispositions sociales qui vous ont mené vers une vision libertarienne ?
Pas
spécialement. Deux facteurs familiaux ont cependant pu jouer : Je suis
d’une famille d’entrepreneurs et d’artisans, et j’ai grandi à
l’étranger, donc loin de la propagande de l’Éducation nationale. Aussi,
un événement brutal – vivre en direct et sur place l’explosion de la
crise des subprimes en 2008 – m’a déclenché un besoin immense de
comprendre comment on avait pu en arriver là.
Pour mieux
vous répondre, je pense que nous sommes tous, absolument tous, des
libertariens naturels. On naît libertarien. Être libertarien, c’est être
humain, tout simplement. Et inversement. Par contre, c’est
l’endoctrinement massif subi par chacun durant ses jeunes années qui
finit par faire de nous des zombies étatistes – de droite comme de
gauche, peu importe, la différence entre les deux est infime.
3.
Dans les pays européens sociaux-démocrates, nous cherchons souvent où
placer la limite à la liberté et d’ailleurs rarement, voire jamais,
celle de l’égalité. De même, nous entendons les termes
“ultralibéralisme” mais jamais “ultracommunisme”, “ultraétatisme”,
“ultrasocialisme”,…
Est-ce à dire que les médias sous perfusion étatique jouent un rôle majeur dans notre imaginaire ?
C’est
une observation très juste. Je la généraliserai : personne ou presque
n’ose – car il s’agit bien d’oser – remettre en cause le socialisme, le
communisme, encore moins les versions politiques du communisme issues
des diverses religions, telle la sharia ou les kolkhozes. Le «Bien»
serait définitivement de leur côté. Donc plus on s’en éloignerait –
comme le préfixe «ultra» le suggère – plus on tendrait vers le «Mal»
absolu. Il n’y a rien de naturel à cette croyance. Sauf déficients
psychiques, les parents, sous toutes les latitudes, enseignent à leurs
enfants des valeurs qui sont à l’inverse du communisme.
Les
enfants ont un sens instinctif de la propriété privée et du
développement personnel. Le rôle intemporel de tout parent est de se
transformer en une route de son enfant vers la prospérité, dans la
civilité et le respect d’autrui. Il faut donc bien que ce soit des
acteurs sociaux, disons, qui tordent cet ordre des choses en cet
imaginaire que vous évoquez à juste titre. Et ce qui importe à voir,
c’est que l’état ne peut agir autrement, car sans cela, il n’aurait
aucune place légitime aux yeux de l’Enfant sur son chemin vers l’Homme.
4. L’égalité, selon-vous, est-ce une valeur qui compte ?
Est-ce seulement une conviction d’ordre privée, qui serait secondaire ou
du même ordre qu’une conviction confessionnelle par exemple ?
Je
vous répondrai par une pirouette que je crois significative. Dans un
article sur Libéralie, et dans mon Liberté Manifeste, je propose
d’adopter la «devise nationale» suivante : Liberté, Inégalité,
Concurrence. C’est vous dire combien je vois une valeur dans l’égalité !
La Gauche – et la pseudo Droite ne fait que la suivre – commet,
volontairement, une erreur profonde dans sa confusion entre égalité et
Justice.
La Révolution est née de la volonté de détruire
les privilèges, donc d’aller vers «l’égalité devant la loi». Mais
l’égalité devant la loi, cela ne permettait pas de faire des lois contre
les «riches» et les «exploiteurs» que Marx est venu fantasmer depuis.
Il leur a donc fallu faire glisser l’égalité de la loi vers celle de la
richesse, ou plutôt vers la pauvreté égale pour tous. L’égalité rime
depuis avec légalité, mais c’est l’inégalité seule qui est restée
légitime. Pourquoi ? Juste un exemple : si nous étions tous en situation
d’égalité, pourquoi faire des échanges entre nous ? Pourquoi commercer ?
Tout échange vient de l’inégalité de ses acteurs et en crée une autre.
Comme valeur, l’égalité est donc celle d’un monde à la Matrix, où nous
sommes tous uniformes – sauf bien sûr les élus plus égaux que les
autres.
5. La liberté, vous dites,
c’est elle qui a façonné la civilisation et qu’elle n’est “guère à la
mode aujourd’hui”. En Europe, ou en Occident plus largement, on constate
sous certains aspects un effondrement civilisationnel. Et donc on a
tout un tas leaders d’opinion qui commencent à surfer sur la vague.
Chacun tente d’expliquer le déclin et on en a de toutes les couleurs !
Et vous, vous dites que c’est lié à la liberté.
Quand est-ce qu’on a eu assez de liberté pour pouvoir bâtir cette civilisation ?
C’est
une bonne question, merci. Dans une vidéo récente (#100) sur la chaîne
«Pour ainsi dire» de mon ami Laurent, je conclus que la civilisation se
fait «malgré la démocratie». Et je maintiens cette position ici. La
civilisation n’est pas, n’est jamais et n’a jamais été faite par le
pouvoir politique – ou religieux, qui n’en est qu’une variante – mais
par les gens, par les individus. Le pouvoir, bâti sur la force
arbitraire, la coercition, est le parfait contraire de la civilisation.
Ce n’est pas le roi qui imposa aux gens de se respecter et de préférer
le commerce à la guerre. Le roi dut respecter le commerce pour se faire
accepter des gens.
Ce n’est pas un dieu quelconque qui
inventa et imposa au monde les diverses formes du «Tu ne tueras point».
(C. S. Lewis vous expliquerait que l’adoption du Tao est un fait
universel.) Ce sont les «sages» des religions anciennes qui surent
intégrer le fait universel du Droit naturel dans leurs textes – pour, ce
faisant, en devenir les premiers transmetteurs. (Allez chercher par
exemple chez Hermann Hesse, ‘le Jeu des Perles de Verre’, pour sa vision
du transmetteur.) Les gens vivent et font donc la civilisation au jour
le jour. Leur capacité à la faire positivement exploser est déterminée
par le plus ou le moins d’oppression qu’ils subissent du pouvoir
politique et religieux.
6. La Liberté, est-ce le seul sacré à sanctifier et dont on ne peut blasphémer ?
Je
ne vois pas la Liberté comme un sacré d’ordre religieux – même si les
diverses Écritures l’ont absorbée dans leurs propres sacrés. La Liberté
est plutôt un sacré d’ordre logique et d’ordre naturel. Encore une fois,
la Liberté est vécue spontanément par les hommes, chaque homme, tous
les hommes, si «on» (les loups parmi les hommes) les laisse faire.
La
Liberté est pour moi plutôt une valeur, sinon La Valeur, l’autre face
de la Justice, sa sœur jumelle. Une Valeur vitale et profonde de et pour
l’Humanité, qu’il s’agit d’affirmer, entretenir et transmettre, sauf à
voir l’Espèce finir comme dans Matrix et ses champs d’élevage...
7.
Historiquement, les révolutionnaires puis les républicains au pouvoir
ont eu peur du retour à l’Ancien Régime. Aujourd’hui, les royalistes ne
représentent globalement pas une menace. L’Action Française par exemple
ne fait que quasiment que donner des cours d’Histoire de France.
Ensuite,
il y a eu les nationaux/conservateurs/populistes. Eux ne menacent pas
forcément de danger de mort, mais comme ils veulent orienter l’État, il
est facile de jouer le “théâtre antifasciste”.
Par
contre, j’ai l’impression que l’État français a très peur des
libertariens. Il commence à les surveiller sur les réseaux sociaux.
C’est très compliqué de bâillonner ceux qui prônent la liberté maximale.
Le contraste est tellement visible que le récit ne fonctionnerait pas.
La liberté, c’est une idée qui se vend assez bien.
C’est
tout ce qu’il y a de logique que l’état nous surveille. Car il n’y a
dans l’espace politique que les libertariens (j’entends par là les
anarcho-capitalistes, les minarchistes ne sont pas des libertariens)
pour remettre totalement en cause sa légitimité et le prétendu besoin de
son existence. Toutes les autres lignes politiques ne sont que des
variantes de l’étatisme, selon l’une des couleurs de l’arc-en-ciel. Même
les anarchistes historiques, issus en France de la révolution de 1848,
conçoivent en fait une société qui reproduit une forme d’état
collectiviste, parce qu’ils ne font pas confiance au libre marché pour
remplacer l’état.
L’état sait très bien qu’Etienne de la
Boétie avait raison il y a déjà 500 ans, quand il le qualifiait de
«colosse aux pieds d’argile». Que les gens sortent de leur hypnose,
celle calquée par la propagande en continu, et la question de l’état
saura aussitôt réglée. Quant à savoir si la Liberté se vend bien, je ne
demande qu’à le croire. C’est bien parce que j’en suis convaincu que
j’avance chaque jour. Cependant, la foule des étatistes de tous bords
montre qu’il y a encore beaucoup à faire pour que la vente se fasse en
masse.

La liberté, c’est de pouvoir faire ce que l’on désire avec notre propriété privée. Ce droit se négocie entre les Hommes.
Stéphane Geyres
1.
Si l’on veut situer le libertarianisme dans un temps long. Peut-on dire
qu’il est issue d’autres courants de pensée ou tradition ? Aussi,
pourquoi le libertarianisme est-il plus répandu aux États-Unis plutôt
qu’en France ?
Je souhaite d’emblée faire
référence à un livre sorti récemment aux Editions John Galt, consacré
précisément à ‘Une Histoire du Libertarianisme’, par Romain Jégouic. Ce
livre montre justement que les origines sont lointaines, remontant
jusqu’en Chine, même si l’accélération est depuis venue de la période
des Lumières – dont il ne faut pas oublier la branche germanique,
l’Aufklärung.
Les thèses libertariennes sont vives en
Amérique, tout simplement parce que, par tradition depuis la découverte
du Continent, la Liberté demeure dans l’esprit de pionnier qui a fait
son histoire et sa population. Tout à l’opposé de la France, dont le
centralisme, le colbertisme, le jacobinisme, le bonapartisme marquent
les esprits depuis les Bourbons, voire plus tôt. Cinq siècles de
centralisme, qui ont en plus empreint le pays de mépris envers
l’initiative personnelle et l’entreprise, avant même l’arrivée de Marx.
2. Le consentement, qu’apporte-t-il, pourquoi est-il si important ?
Pourquoi on devrait baser nos relations économiques et politiques sur cette notion ?
La
réalité humaine fait que pour vivre, il faut se nourrir. Pour se
nourrir, il faut avoir produit, ou tout au moins cueillir. La survie de
l’Espèce repose sur sa capacité à produire. Le développement de l’Espèce
repose sur sa capacité à surproduire, afin de pouvoir capitaliser et
disposer de temps pour inventer et créer du loisir, de l’art ou des
outils pour… mieux et plus produire. Il y a deux façons de produire :
l’autarcie ou la division du travail. Nous sommes depuis toujours ou
presque dans un monde de division du travail, qui repose sur une forme
ou une autre de répartition des fruits de ce travail.
Il
y a deux formes de répartition de ces fruits : l’échange libre ou la
répartition par la force, càd le vol ou l’expropriation. La première
forme est celle du libre consentement. Elle est aussi culturellement,
profondément, intrinsèquement à l’Homme, celle de la Justice. La seconde
est celle de l’esclavage et de l’injustice. Toute démarche politique
qui sortirait de la stricte logique de l’échange libre – la base des
relations économiques naturelles – tombe donc aussitôt dans le champ de
l’esclavage. Or depuis les Lumières, si ce n’est bien avant, «on»
prétend être sortis de l’esclavage...
3.
Comment distingue-t-on un consentement libre d’un consentement
manipulé, ou énormément manipulé (ex : secte) ? Je précise ma question,
la vie quotidienne est déjà pleine de petites manipulations (ex : le
papier toilette se situe souvent au fond d’un supermarché et les chips
vers l’entrée et la sortie.). Étant donné que la notion de manipulation
est très difficile à prouver, et que s’il y a manipulation, la personne
peut être endoctrinée à croire qu’elle a été libre de son choix. Ne
pourrait-il pas y avoir une création massive de la part de personnes
(physiques ou morales) malintentionnées pour créer du consentement
non-libre ?
C’est une question
classique, mais qui en fait ne se pose pas vraiment, du moins pas en ces
termes. Je suggère de visionner la vidéo chez «Pour ainsi dire», ou
celle de la série AuCoeurDeLaLiberte.fr
pour approfondir le sujet, qui est celui du libre arbitre. En
substance, la confusion vient du manque de distinction entre ‘influence’
– un synonyme plus neutre de ‘manipulation’ – et ‘décision’. À moins de
vivre en ermite isolé, il n’y a pas de vie sociale sans influence
permanente des uns envers les autres, sur tous les sujets de la vie.
C’est une bonne chose, car c’est ainsi que la vie économique, et donc la
survie, s’organise. C’est aussi une mauvaise chose lorsque l’influence
devient manipulation et propagande, bien évidemment. Mais ces
considérations font partie de la vie, tout homme responsable et adulte
doit avoir appris à vivre avec elles, à faire le tri entre le côté clair
et le côté obscur de l’influence.
Dans tous les
cas, quelles que soient les influences qui l’ont affecté, il demeure
factuel, objectif, incontestablement observable qu’il finit par décider
de son action. Il ne peut pas ne pas agir et il est incontestable que
cette prise de décision nous semble, nous paraît libre – la seule
exception, c’est lorsqu’il subit objectivement une coercition de la part
d’autrui. Pourquoi est-ce incontestable ? Parce que prétendre le
contester, c’est décider d’agir soi-même : on ne peut pas contester ce
que l’on fait soi-même. En synthèse, l’individu est toujours,
objectivement, libre de son action, donc de son consentement, sauf
lorsque l’état lui impose son oppression, sa coercition.
4. Où met-on la limite entre “influence normale” et “manipulation qui rend un consentement invalide” ?
Pour
voir où se trouve la frontière, il faut revenir à ce qui caractérise
socialement la Liberté : On vient de le voir, il y a Liberté lorsqu’il y
a libre choix. Le libre choix se matérialise dans la concurrence,
réelle ou possible (légale), en toutes choses – ce qui renvoie à la
devise «Liberté, Inégalité, Concurrence», plus haut. Ainsi, une
entreprise, en concurrence sur son marché, peut tenter de me séduire,
càd de m’influencer à acheter ses produits. Tant que la concurrence me
permet de lui dire «non, merci», le libre consentement est préservé.
Mais lorsque le message vient de Bercy, par exemple, ou d’un prétendu
«service public» sans concurrence, tel Radio France et la foule des
monopoles, où sont la Liberté de choix et le consentement ? Car ne nous y
trompons pas, si un service public est en monopole, quel besoin
aurait-il de nous influencer, nous séduire, puisque ses produits sont
sans concurrence ? Autrement dit, la différence est facile à faire :
s’il y a concurrence, on est dans la séduction, tout va bien ; s’il y a
monopole, on est dans la propagande et rien ne va plus.
5. Peut-on dire que faire Sécession, c’est une façon moderne et non-barbare de faire une révolution ?
D’une
certaine façon, oui, c’est une façon de le voir. Mais je pense que ce
n’est pas prendre la pleine mesure du concept. Faire la révolution,
c’est souvent une manifestation, une protestation comme disent les
anglophones, qui tourne mal, qui passe à la violence. Mais manifester,
ce n’est pas une démarche de sécession : celui qui manifeste n’agit pas
dans son coin, il agit envers «les autres» et en particulier envers le
pouvoir. Il fait jouer sa force politique pour obtenir quelque chose –
un privilège ou la fin d’une contrainte. Il s’adresse au pouvoir en
place pour obtenir plus de lui. Donc il se met implicitement en position
de reconnaissance et de soumission envers le pouvoir en place. La
révolution n’est donc pas une remise en cause du pouvoir politique, elle
n’est qu’une secousse qui prétend lui donner une autre forme, ou
d’autres oligarques. Mais ce n’est pas une rupture d’avec le système
politique, encore moins une rupture pacifique. La sécession est une
rupture pacifique ; sa seule revendication, c’est la reconnaissance du
droit difficilement contestable à l’autodétermination. Faites comme vous
voulez, mais acceptez de me laisser faire comme je veux. Faites, mais
sans moi.
6. Qui veut faire sécession à part les libertariens ? Une alliance négociée avec des séparatistes est-elle possible ?
Bonne
question. En effet, personne, aucun parti, que je sache, aucune ligne
politique ne propose la sécession, pas même les séparatistes. Pas même
le «Parti Libertarien»… Les séparatistes – ces dernières années, on
pense à la Catalogne, aux Basques de l’ETA, aux Savoyards – ne vont
jamais plus loin que d’ambitionner de reconstruire une démocratie – ou
autre forme de dictature – sur le territoire cher à leurs cœurs. Ils
n’ambitionnent que de passer d’un grand état à un état réduit en
proportion de leur territoire. Ils n’ambitionnent que le pouvoir, pas la
Liberté de leur «peuple». Les sécessionnistes catalans étaient mêmes de
véritables rouges, aspirant à une Catalogne digne de l’héritage
espagnol de la guerre civile de 1936. Pourtant, oui, je pense qu’il peut
y avoir des synergies à trouver avec ces mouvements, de même que
j’étais, à l’époque, un plein soutien au Brexit. Pourquoi ? Parce la
sécession sera de toute manière un lent processus, dont il faut soutenir
chaque étape, même les étapes laborieuses. Et parce que toute réduction
du territoire d’un état contribue à deux facteurs positifs : un état
plus petit en surface, c’est forcément des politiciens moins éloignés de
la population, donc moins libres de prendre les décisions les plus
délirantes – comme on l’observe actuellement à la lointaine Union
Européenne ; et un état qui se fragmente, un pays qui en devient deux,
c’est une concurrence plus forte entre les pays, c’est un contre-pouvoir
plus fort contre la dictature de l’un comme de l’autre.
7. Est-ce que chaque libéralie peut définir sa propre vision du consentement libre ou de non-agression ?
Non,
prise au premier degré, cette question n’a aucun sens : le consentement
et la non-agression ne se définissent pas en fonction de préférences
personnelles, locales ou culturelles. Un individu, quel qu’il soit, où
qu’il soit, quelle que soit son époque, sa religion ou sa culture,
consent, ou ne consent pas. C’est l’individu qui fait le consentement,
ce n’est pas son contexte social, Ce n’est pas la société qui fait le
consentement, c’est le consentement qui fait la société. Par contre, et
je suppose que c’est plutôt le sens de la question, chaque Libéralie
(chaque territoire libre) pourra calquer des préférences locales,
culturelles et autres par-dessus le ‘NAP’ – Non-Aggression Principle,
Principe de Non-Agression. Le propre du libre consentement individuel,
c’est de permettre à toutes les formes de société, d’organisation
sociale, de voir librement le jour.

Pour contextualiser pour les lecteurs, il existe plusieurs
approches stratégiques qui peuvent causer des désaccords chez les
libertariens.
Certains veulent faire du
“rentre-dedans" en “s’infiltrant” dans les institutions démocratiques.
Le but est de promouvoir le libertarianisme, de tenter de rapetisser
l’État avec le pouvoir obtenu et enfin de faire autant que ce peut pour
décentraliser les centres de pouvoirs en petits morceaux, par exemple
territoriaux. Ce faisant, la concurrence et surtout la propriété privée
pourra retrouver plus de place et les gens auront tendance à défendre la
leur et l'e collectivisme/socialisme perdra de son ampleur. Dans ce
contexte, les gens seront plus aptes à aller vers une société
libertarienne et faire Sécession.
Après avoir
essayé la politique, votre point de vue a changé. Pour une question
d’efficacité, vous souhaitez plutôt changer l’opinion des gens par le
biais de centres de réflexions et les médias. Vous ne voulez pas rentrer
dans les règles politiques des institutions. Votre but étant de faire
d’un coup seul la Sécession. Vous craignez qu’avec la stratégie du
“rentre-dedans” la société reste seulement avec un État minimal, et
qu’il redevienne un jour maximal.
Votre approche
semble plus puritaine, ne serait-il pas plus judicieux de laisser les
différentes stratégies opérer et de voir quelle est la plus efficace
dans le temps long ? Peut-être que les deux stratégies vont coopérer.
Précisons
que la société libertarienne n’a jamais été expérimentée à grande
échelle, dans les sociétés modernes et complexes et dans un temps long.
Et donc sur le papier, ça peut être séduisant, mais en pratique — dans
le réel — on peut rencontrer des difficultés inattendues. Pensons
notamment au ravage de la révolution communiste russe qui a plongé la
tête première de la théorie à la pratique. Les marxistes avaient prévu
de supprimer l’État une fois la dictature du Prolétariat établie, et
d’avoir une société sans pauvre. Le réel a été autre.
1. Que diriez-vous aux sceptiques qui veulent y aller petit à petit ?
J’ai
fait de nombreux écrits, des heures de vidéo sur cette question, à
nouveau je renvoie donc à Liberté Manifeste ou à AuCoeurDeLaLiberte.fr
pour développer ma réponse qui sera forcément trop brève. Mais en
substance, en écho à votre préambule, les arguments sont de quatre
ordres :
1) Entrisme (jouer le jeu politique de l’intérieur)
: L’entrisme est voué à l’échec, on le sait à l’avance, et l’histoire
des Thatcher de ce monde nous l’illustre. L’échec est certain pour deux
raisons. L’ambition réductionniste (celle de Javier Milei, celle qui
imagine réduire l’état à un «état minimal» bien inoffensif), c’est une
ambition qui buttera sur la démocratie elle-même : quel est le mécanisme
qui permet à une démocratie minimale de s’auto-saborder en une
Libéralie ? Il n’y en a aucun, ce serait anticonstitutionnel. Libéralie
est donc inaccessible via l’entrisme, seule la sécession y conduit. La
seconde raison nous vient de Hans-Hermann Hoppe et son célèbre livre
‘Démocratie, le dieu qui a échoué’. Ce livre explique – je précise : il
démontre, comme en maths – que la démocratie, sur le long terme, ne peut
pas converger vers l’état minimal, car elle converge vers le
communisme. Toujours. Le meilleur des Javier Milei pourra bien crier
tous les «Afuera !» de la Terre, ses successeurs – sinon lui-même avant
eux – seront politiquement obligés de suivre la demande de la masse, et
la masse n’a pas d’incitation à renoncer à la redistribution de
l’état-providence.
2) Sécession ou pas
: De toute évidence, je n’ai pas et n’aurai jamais les moyens de
réaligner tous ceux qui se disent libertariens sur la ligne
sécessionniste. Ce qui ne m’empêche pas de le tenter. Il est donc
évident que certains tentent et tenteront encore la voie de l’entrisme,
bien malheureusement. Ce n’est pas bien grave ; dans l’absolu : ils sont
autant de freins à la chute dans le trou noir communiste. En vision
positive, ces gens finiront par entendre raison et rejoindre les
réalistes que nous sommes. En vision négative par contre, à défendre de
facto la démocratie, chacun devient le pire adversaire de la Liberté.
3) Temps long & Expérimenter
: La pensée libertarienne a un gros avantage sur les autres. Son
raisonnement aprioriste lui permet de décrire les phénomènes avant
qu’ils se produisent. Ce n’est pas de l’arrogance, ni du fantasme, mais
de la pure logique. Ainsi, les auteurs libertariens ont déjà largement
écrit et décrit le mécanisme de la conservation ou de la perte de la
Liberté à long terme. Et à cet égard, ce n’est certainement pas un
Robert Nozick qui décrit le véritable processus. Il vaut mieux lire
Frank Chodorov, ‘Essor et Chute de la Société’. En substance, il dit une
chose simple : pour perdre la Liberté à terme, il faut ni plus ni moins
qu’y renoncer. Sinon, rien ne peut la mettre à sa loi, et certainement
pas les lois de l’économie.
4) Communisme
: La comparaison avec le communisme témoigne d’une autre de ces
confusions quant à la source de la doctrine libertarienne. Les
communistes se trompent, parce qu’ils partent d’une fausse description
du monde, d’une fausse théorie économique. Ils ne décrivent pas la
réalité, donc leurs projets ne peuvent s’inscrire dans la réalité. C’est
exactement le contraire s’agissant de la doctrine libertarienne. Aucune
– I repeat, aucune – doctrine n’est plus solidement ancrée dans le réel
de l’Homme. De ce fait, il est très rare que ce que décrivent ou
annoncent les libertariens soit du pur fantasme...
2. Si une entreprise devient gigantesque… Il peut commencer à y avoir les défauts d’un État ? Si oui, à partir de quand ?
Non,
comment cela serait-il possible ? Le raisonnement est simple. Dans ma
Libéralie, le régalien est apporté par tout un complexe d’entreprises.
Une en particulier, une compagnie d’assurance, possède une dimension
internationale qui en fait un mastodonte à notre petite échelle. Bien
sûr, sa tentation pourrait être grande d’en abuser. Mais la concurrence
veille. Il n’y a pas de pouvoir politique pour lui accorder privilèges
ou monopoles. Ainsi, quiconque se sentirait menacé par cette puissance
apparente peut à tout moment simplement aller voir ailleurs et à la fois
ne plus en dépendre et réduire d’autant sa puissance. Tant qu’il y a
concurrence, et tant qu’il n’y a pas d’état pour forcer, imposer un
monopole, la menace posée par mon assureur ne demeure qu’une hypothèse
de salon... Ou un choix des clients.
1. Vous achetez du BTC ?
Non, je préfère acheter des «assets» ayant une valeur commerciale.
2. Qu’est-ce qui vous motive au quotidien ?
La
curiosité, le besoin de comprendre, mes enfants, mes petits-enfants,
les jeunes de ce pays, l’espoir d’une vague utilité sociale...
3. Une passion insoupçonnée ?
J’en
ai deux. La première est un peu connue : le risque dans le domaine
informatique et la théorie mathématique de l’informatique en général.
L’autre,
ce sont les traces géologiques universelles de très anciennes
civilisations, dont je suis convaincu qu’elles nous ont transmis le
Droit.
4. Un livre ou une musique ?
Gödel, Escher et Bach, de Douglas Hofstadter.
„Invisible Limits“, Stratosfear, par Tangerine Dream.
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