Affichage des articles dont le libellé est Jacques Garello. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Jacques Garello. Afficher tous les articles

novembre 21, 2025

La démocratie directe ?

Pour en finir avec la démocratie directe

Emmanuel Macron réfléchit à changer la Constitution afin d'élargir les possibilités de référendum. À cette occasion, Contrepoints republie trois articles qui proposent différentes réflexions libérales sur la thématique de la démocratie directe. Ici, une vision plutôt critique de la démocratie directe sous la plume de José Lopez-Martinez.

Il n’y a pas lieu de chercher à substituer à la démocratie représentative une forme de démocratie supposée supérieure que serait la démocratie directe. Il suffit de voir comment votent généralement la Suisse francophone ou la Californie pour comprendre que la démocratie directe en France se traduirait par un recul significatif de la liberté.

 


 

En contrepoint de l’article de Jacques Legrand : Français, savez-vous ce que vivre en démocratie directe voudrait dire ?

Régulièrement, aussi bien du côté de l’extrême gauche que de l’extrême droite qui s’imaginent toujours représenter le pays réel, et récemment de manière curieuse chez quelques libéraux, on voit resurgir ce serpent de mer qu’est la demande de l’instauration de la démocratie directe ou semi-directe dans le système politique français. Une manière de Graal électoral qui devrait permettre d’exaucer le vœu de Lincoln d’un gouvernement du peuple par le peuple pour le peuple.

Dans des articles parus dans Contrepoints, Jacques Legrand ainsi que Jacques Garello revenaient sur cette antienne et rompaient donc une lance en faveur de cette option qui rendrait au citoyen son pouvoir de décision et sa souveraineté. L’argumentaire est bien connu. Fondamentalement, il s’agit d’une critique frontale du système représentatif où le peuple délègue sa souveraineté au parlement, au gouvernement et à l’autorité judiciaire.

En décrivant l’expérience historique, nos zélotes montrent que les représentants élus ont tendance à s’émanciper de l’intérêt général pour ne servir que le leur. Une oligarchie détiendrait dès lors l’essentiel du pouvoir, en cheville avec différents groupes d’intérêts et de pression. Le tout au détriment du pouvoir législatif et même du pouvoir judiciaire. Car dans les faits, l’exécutif devient le seul auteur principal des lois et la séparation des pouvoirs n’existe plus guère.

Au final, le citoyen est cantonné au rang de spectateur de la vie politique, confisquée par les partis.

Dans son article, Jacques Legrand, à la suite d’Yvan Blot, d’Étienne Chouard, d’Antoine Chollet, d’Alain Cotta et bien d’autres en France, appelle donc à l’avènement d’une nouvelle société qui passerait par une réforme des institutions fondées sur une subsidiarité ascendante. Une société qui ferait appel à l’engagement des citoyens là où ils peuvent agir, et qui les doterait de droits supplémentaires afin d’augmenter leur participation politique, et de les mettre au même niveau décisionnel que les représentants élus. À l’instar de ce qui existe en Suisse et, dans une moindre mesure, dans les États qui ont introduit dans leur système politique des outils de la démocratie directe (référendum, plébiscite, initiative populaire, pétition, destitution de mandataires, etc.).

En temps de crise, le sujet revient à la mode.

Comme aujourd’hui en France, avec la gestion calamiteuse du gouvernement Hollande, un président « mal élu », choisi par une minorité de la population si l’on tient compte du nombre des abstentions. La question de l’introduction d’une simili initiative populaire est d’ailleurs à l’étude au Parlement.

C’est donc une bonne occasion de tordre le cou une fois pour toutes à cette vraie fausse bonne idée qu’est la démocratie directe. Même si certains libéraux, comme Pierre Chappaz, croient y trouver une voie d’avenir en faisant, par exemple, référence au scrutin du 24 novembre en Suisse.

 


 

Les failles de la démocratie directe

Commençons donc par l’expérience historique.

Généralement, les thuriféraires de la démocratie directe aiment s’étendre sur les cas qui fonctionnent ou semblent fonctionner relativement bien. Comme la Suisse. Cas emblématique, il est vrai. Ou les New England Town Meetings aux États-Unis, déjà vantés en son temps par Tocqueville. Ou quelques référendums en Italie, etc.

Malheureusement, l’expérience historique de la démocratie directe, c’est surtout l’histoire d’échecs répétés et souvent sanglants. À commencer par la Grèce antique où la démocratie directe, la seule forme démocratique connue alors, se solda plusieurs fois par des guerres sociales dans plusieurs cités. Ce qui donna matière à réflexion aux philosophes d’alors, qui forgèrent à ce propos le concept d’ochlocratie.

Plus près de nous, plusieurs autres expériences de démocratie directe furent tentées : la Commune de Paris en 1871, les soviets russes après la chute du régime tsariste, les conseils ouvriers en Allemagne et en Italie après la Première Guerre mondiale, les communautés anarchistes en Espagne durant la guerre civile, le Chiapas, au Mexique, contrôlé un temps par l’Armée zapatiste de libération nationale.

Certes, des événements extérieurs y mirent fin, mais la manière dont elles s’étaient déroulées laisse peu de place au regret. Et si l’on voulait faire preuve d’un peu de mauvaise foi, on citerait, comme autre exemple peu reluisant de la démocratie directe, la Jamahiriya, cet « État des masses » instauré par Kadhafi en Libye à partir de 1977.

Le second point mis en avant en faveur de la démocratie directe est sa représentativité, qui serait supérieure au système de la démocratie représentative et, partant, plus légitime. Ainsi, par exemple, face à un président comme Hollande choisi par moins de 40 % des électeurs inscrits, par défaut, pour faire sortir son rival politique, on oppose la légitimité du peuple qui voterait directement, donnant en masse son avis sur une question précise.

Sauf que, encore une fois, l’expérience montre que cette supposée représentativité supérieure est loin d’être acquise.

On sait déjà en effet qu’aux États-Unis, les taux de participations aux scrutins sont extrêmement faibles, comparés aux scores européens, là où règne la démocratie représentative. Mais également en Suisse – l’exemple canonique de la démocratie semi-directe – la participation des citoyens aux consultations populaires est des plus réduites : de près de 70 % au début du XXe siècle, elle est tombée à moins de 30 % à la fin du siècle.

Alors qu’est-ce qui serait le plus légitime d’un point de vue démocratique : l’élection d’un représentant avec 40 % des suffrages ou l’adoption d’une initiative populaire par 15 % du corps électoral ?

Autre exemple récent et médiatisé : quelles sont la représentativité et la légitimité démocratique du nouveau projet de constitution islandaise rédigé par 25 citoyens choisis au hasard, en collaboration avec la population via Internet, et approuvé en octobre 2012 par 66 % des suffrages exprimés, mais avec un taux d’abstention supérieur à 50 % et l’opposition de toute une partie du spectre politique ?

Il y a peu, les différentes « assemblées populaires » apparues au sein de mouvements « Occupy » qui ont vu le jour à travers le monde (New York, Madrid, etc.) nous ont également montré que la démocratie directe n’offre absolument aucune garantie de représentativité supérieure par rapport à la classique démocratie représentative et qu’elle est tout autant, sinon plus, sujette à la démagogie, au dérapage populiste et à la tyrannique confiscation du pouvoir par une minorité active et bruyante selon l’effet Olson.

Mais le grand argument avancé par les partisans de la démocratie directe, à tout le moins par ceux qui veulent vendre ce programme aux libéraux, c’est, comme le font Legrand ou Garello, de nous assurer que ce système politique permettrait de limiter la taille de l’État, et de mieux préserver nos droits et libertés. Et dans la foulée, de nous décrire comment la Suisse est le cinquième pays le plus libre économiquement au monde. Et comment, en 1980, le référendum initié par le major Jarvis, la célèbre Proposition 13, limita la croissance des dépenses publiques en Californie et conduisit Reagan à la Maison blanche.

Mais une fois de plus, une étude plus approfondie doit nous faire déchanter.

Alors, s’il est bien vrai que la Proposition 13 permit, très momentanément, de réduire un peu le train de vie de l’État de Californie, il ne faut pas oublier que la plupart du temps la démocratie directe a servi aux États-Unis à alourdir le poids et à renforcer l’interventionnisme de l’État (législation sur le travail dans l’Oregon, le Colorado, l’Arkansas, système public de retraites dans l’Arizona, prohibition de l’alcool dans plusieurs État avant le Volstead Act, instauration de mesures de discriminations positives, protection de l’environnement en Californie, etc.).

Et actuellement, malgré le fait que la Californie soit sans doute l’État américain où est le plus appliqué la démocratie directe, on a pu observer depuis des années un envahissement sans précédent de l’État dans tous les domaines de la vie et une multiplication des atteintes aux libertés individuelles.

Quant à la Suisse, s’il est vrai qu’elle se trouve, en compagnie des États-Unis, dans le top 10 des pays les plus libres économiquement, cela ne doit pas occulter le fait que les huit autres pays premiers du classement ne pratiquent pas ou de manière parfaitement anecdotique la démocratie directe. Le lien de causalité non seulement n’est pas prouvé, mais fortement contredit par la pratique référendaire suisse qui, comme aux États-Unis, a surtout été un facteur d’étatisation et d’interventionnisme plutôt que de protection des droits et libertés.

Ainsi, quand on passe en revue la liste des près de 200 initiatives populaires fédérales qui furent soumises à l’approbation des Suisses depuis 1891, on constate que deux tiers des propositions visaient à augmenter l’intervention de l’État ou à réduire la liberté (« droit au travail », impôt sur la fortune, « mesures contre la spéculation », protection des locataires, temps de travail, lutte contre l’alcoolisme, contre le tabagisme, lutte « contre l’emprise étrangère », expulsion d’étrangers, construction de logements sociaux, système de pension publique, limitation du secret bancaire, politique de transports publics, limitation de la vitesse, diminution du trafic routier, contrôle des prix, santé publique, etc.) Chose qui ne doit pas étonner outre mesure quand on sait que le champion toutes catégories des promoteurs d’initiatives populaires est le Parti socialiste suisse, qui devance de très loin tous les autres partis ou groupes d’intérêt ou ad hoc constitués à cet effet.

Et même si, au final, l’écrasante majorité de ces propositions fut rejetée par la population suisse, il n’en demeure pas moins vrai que sur les 20 initiatives populaires qui furent approuvées, douze se sont bien traduites par un accroissement du poids de l’État, et une diminution des droits et libertés suisses (prohibition de l’absinthe, interdiction des maisons de jeu, contrôle des prix, protection de l’environnement, interdiction des OGM, restriction dans la construction immobilière, limitation des « rémunérations abusives », violations de la liberté de culte et atteintes aux pratiques religieuses inspirées par l’antisémitisme et l’islamophobie, etc.)

Bref, si la Suisse est un pays bien plus libre que la moyenne, c’est plutôt malgré la démocratie directe que grâce à elle. Et l’explication de ce degré de liberté doit être recherché ailleurs, à commencer par son système de strict fédéralisme et de décentralisation extrêmement avancé.

Non, la démocratie directe n’est pas la panacée, même pas une amélioration, juste un dangereux pis-aller.

Non seulement elle n’apporte aucune solution plus satisfaisante que la classique démocratie représentative, mais elle peut se révéler plus redoutable encore.

Car fondée sur le même vice : la règle majoritaire.

Comme prévenait Ludwig von Mises :

« La résurgence moderne de l’idée de collectivisme, cause principale de tous les tourments et désastres de notre temps, a eu un succès si complet qu’elle a relégué dans l’oubli les idées essentielles de la philosophie sociale libérale. Aujourd’hui, même parmi les partisans des institutions démocratiques, nombreux sont ceux qui ignorent ces idées. Les arguments qu’ils invoquent pour justifier la liberté et la démocratie sont teintés d’erreurs collectivistes ; leurs doctrines sont plutôt une distorsion du libéralisme véritable qu’une adhésion. À leurs yeux les majorités ont toujours raison simplement parce qu’elles ont le pouvoir d’écraser toute opposition ; la règle majoritaire est le pouvoir dictatorial du parti le plus nombreux, et la majorité au pouvoir n’est pas tenue de se modérer elle-même dans l’exercice de sa puissance ni dans la conduite des affaires publiques. Dès qu’une faction est parvenue à s’assurer l’appui de la majorité des citoyens et ainsi la disposition de la machine gouvernementale, elle est libre de refuser à la minorité ces mêmes droits démocratiques à l’aide desquels elle-même a précédemment mené sa lutte pour accéder à la suprématie. »

 

La tyrannie de la majorité

Une analyse déjà faite il y a bien longtemps par les Pères Fondateurs américains qui s’opposaient autant à la monarchie qu’à la démocratie directe.

Comme John Adams :

« L’idée que le peuple est le meilleur gardien de sa liberté n’est pas vraie. Il est le pire envisageable, il n’est pas un gardien du tout. »

Ou James Madison :

« Une pure démocratie ne peut céder à aucune revendication de l’opposition. Lorsqu’une orientation ou un intérêt commun est ressenti par la majorité, il n’y a plus qu’à sacrifier la partie la plus faible. De là vient que les démocraties ont toujours été jugées incompatibles avec la sécurité des personnes ou avec le droit de propriété… »

De bien noires prédictions qui se sont révélées globalement exactes au regard de l’expérience historique.

Cependant, même si la démocratie directe n’est pas le remède souhaitable, le diagnostic n’en reste pas moins correct et la maladie, bien réelle : érosion grandissante des libertés, étouffement sous le poids de l’État ventripotent, hommes politiques déconnectés de la population, corruption généralisée du système, désaffection des gens de la chose publique, etc.

Mais si l’on veut résoudre ce problème du point de vue libéral, il faut bien se souvenir de ce qu’est le libéralisme : ce n’est pas un système de production de lois ou de normes de comportement ; non, il vise à la protection des droits naturels des individus. Et, comme Albert Camus, il faut se rappeler que la démocratie libérale, ce n’est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité. Or, la démocratie directe n’offre aucune garantie à ce sujet.

Quelles solutions, donc ? Pour protéger les droits naturels des individus et pour limiter la taille et l’action de l’État, on peut évoquer rapidement plusieurs pistes, qui demanderaient, bien sûr, de plus longs développements.

Tout d’abord, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, et conservons une modalité de la démocratie directe, la négative.

C’est-à-dire non pas celle qui permet aux électeurs de participer à la confection et/ou l’approbation de normes d’application obligatoire à l’ensemble de la population puisque cette voie conduit à plus d’étatisme et moins de liberté, mais celle qui leur permet de rejeter une législation ; historiquement, c’est d’ailleurs la première forme de la démocratie directe suisse, apparue dans le canton de Saint-Gall en 1831, et qui consistait seulement en une possibilité offerte à la population de rejeter une loi votée par le Parlement. On conserverait ainsi de la démocratie directe uniquement le veto de la population et la destitution de mandataires politiques (comme, par exemple, le recall aux États-Unis).

Ensuite, pour protéger plus efficacement les droits de la minorité et limiter l’invasion de l’État, on pourrait concevoir que si une loi, pour être adoptée par le Parlement, pourrait se contenter d’être approuvée par une majorité simple, ou même relative selon les cas, cette même loi pourrait être abrogée si une minorité significative (un tiers, par exemple) des parlementaires ou même de la population la rejetait. De fait, une norme repoussée par une minorité importante de la population ne peut être ni bonne ni légitime.

On pourrait également prendre le problème sous un autre angle, sans rapport aucun avec le vote démocratique.

Ainsi, afin d’éviter les collusions incestueuses des représentants du peuple avec l’État, les lobbys, etc. et pour favoriser leur zèle à contrôler de manière critique le gouvernement, on pourrait supprimer la rémunération publique des mandataires politiques (comme c’était inscrit dans la très libérale constitution belge de 1831).

Sans attache pécuniaire liant les représentants du peuple à l’État, on peut espérer de leur part un travail de contrôle plus rigoureux de l’action gouvernementale et une écoute plus attentive de leurs électeurs à qui ils devront leur salaire (via les cotisations des membres des partis politiques, de syndicats, de dons, etc.). Parallèlement, on peut miser sur une véritable décentralisation avancée et une réelle subsidiarité établie au niveau local le plus bas possible, afin de placer le centre de décision du pouvoir au plus près de la population et de ses préoccupations. Et si l’on opte pour la voie judiciaire, on pourrait instaurer une exception de contrôle de constitutionnalité des lois que pourrait soulever n’importe quel tribunal.

D’autres voies sont certainement possibles qui pourraient être envisagées dès lors qu’elles visent bien à la protection des droits et des libertés des individus et non pas à donner la possibilité à une partie de la population d’imposer ses vues à la minorité.

 

En conclusion

Comme le rappelait Raymond Boudon, il n’y a pas lieu de chercher à substituer à la démocratie représentative une forme de démocratie supposée supérieure que serait la démocratie directe.

Il suffit de voir comment votent généralement la Suisse francophone ou la Californie pour comprendre que la démocratie directe en France se traduirait par un recul significatif de la liberté (un avant-goût :  « 77 % des Français veulent une loi interdisant les retraites chapeau »).

Par contre, il faut bien toujours chercher à améliorer la démocratie représentative et à lutter contre la tyrannie des groupes d’influence et la confiscation du pouvoir. Et ce travail consistera à appliquer de manière rigoureuse les principes fondamentaux du libéralisme politique, à commencer par le principe de la séparation des pouvoirs. Et non pas donner libre cours aux gens pour s’immiscer dans la vie de leurs voisins, même au travers d’un vote démocratique.


Article publié initialement le 2 décembre 2013.

Lire l’article de Hadrien Gournay : La démocratie représentative aujourd’hui

Lire l’article de Jacques Garello : Les bienfaits de la démocratie directe

José Lopez-Martinez

Ancien secrétaire de l'association Libéraux.org, José Lopez-Martinez a été tour à tour gestionnaire de contentieux dans une compagnie d'assurance, comptable d'une société métallurgique, statisticien, bibliothécaire, couteau suisse... Il est actuellement webmaster. 
 
 


Démocratie directe

Définition

En démocratie directe, le pouvoir provient également de tous et s'exerce également sur tous, on dit que le peuple est souverain, c'est-à-dire qu'il détient tous les pouvoirs (exécutif, législatif, judiciaire).
Il n'y a donc pas ou presque pas de représentants politiques (ministres, maires, parlementaires, etc).

On peut concevoir l'organisation des pouvoirs dans une hypothétique démocratie directe ainsi :

La nation est le pouvoir législatif :
En effet elle détient l’initiative législative par le droit de pétition et toutes les lois doivent être votées par un suffrage direct véritablement universel, c'est-à-dire qui nécessite l’existence d’un vote obligatoire.

La nation est le pouvoir judiciaire dans la limite de la raison et de l’instruction que possède chaque individu :
La justice doit être populaire dans le plus de domaines où cela est possible et obligatoirement dans les affaires de droit commun.
C'est-à-dire rendue par des gens choisis aléatoirement parmi les citoyens n’ayant jamais été reconnus coupables de crimes ou de délits. Ce système n’est garant de l’impartialité que si l’instruction du peuple, notamment en matière de droit, est la mission première de la communauté. Cependant cette mission de service public peut pour partie ou pour tout être déléguée à d’autres organismes dès lors que ceux-ci sont soumis à un strict contrôle par des commissions populaires.

La nation a un contrôle absolu sur le pouvoir exécutif :
D’une part pour que le gouvernement représente toujours la volonté du peuple tous les mandats doivent être courts et conférés au suffrage universel direct, ainsi à tout moment une motion de censure contre le gouvernement doit pouvoir être engagée. Il est impératif que si une large majorité du peuple considère qu’une faute grave (non-respect des principes fondateurs de la république, alliances diplomatiques inacceptables) a été commise, le gouvernement soit destitué dans les plus brefs délais.
D’autre part, pour empêcher tout abus de pouvoir, le cumul des mandats doit être impossible et l’initiative législative dont dispose le pouvoir exécutif ne peut se traduire que par des référendums. Pour permettre le bon déroulement de la vie des citoyens, le nombre de lois pouvant être instituées sur une certaine période de temps doit être limité (ex : maximum un référendum par semaine). Une telle mesure permet d’empêcher l’inflation législative, un des grands maux des « démocraties représentatives », par l’usage de décrets gouvernementaux (mesure de faible importance non soumis au vote populaire). Évidemment ces décrets peuvent être abrogés par pétition comme toutes les autres lois.

La démocratie directe est un processus collectif de décision qui se fonde sur une organisation horizontale, plutôt que hiérarchique, de la société humaine. Elle est, tout comme le régime représentatif, un concept. Théoriquement, elle peut-être appliquée au niveau du régime politique d'un pays comme au niveau des processus collectifs de décision de tous types d'associations locales ou virtuelles (via Internet).

Aspect historique et sémantique

La démocratie, au sens étymologique de pouvoir (kratos) du peuple (demos) ne peut être que directe. L'expression de « démocratie représentative » peut être considérée comme un leurre car c'est seulement dans une démocratie directe que le pouvoir est le reflet exact des aspirations du peuple. C'est à partir de la naissance de régimes représentatifs parlementaires à la fin du XVIIIe siècle que la classe politique, constituée presque exclusivement de personnes appartenant aux classes sociales aisées, a, pour justifier moralement sa fonction, détourné la définition sémantique du terme démocratie en l'assimilant au régime représentatif/parlementaire.

La démocratie directe, au sens d'un régime dans lequel la nation est souveraine, n'a réellement existé que dans l'Athènes du VIe siècle avant JC avec les réformes successives de Solon (-594) et Clisthène (-508) :
La nation était effectivement souveraine avec un vote des lois par tous les citoyens réunis, et le tirage au sort des magistrats (pouvoir exécutif) ainsi que des juges qui recevaient des mandats d'un an. Des indemnités journalières de présence étaient même octroyées aux plus pauvres pour leur permettre d'assurer leurs fonctions civiques.
Cependant les femmes étant considérées comme d'éternelles mineures et les esclaves comme des biens ils étaient exclus de la communauté civique. Le système athénien comportait donc des défauts inhérents à son époque et qui vont à l'encontre de notre conception moderne de la démocratie : religion officielle, avilissement de la femme, économie fondée sur l’esclavage.

Bien que la démocratie directe ne se concrétisa jamais par un système plus égalitaire dans l'histoire, si ce n'est dans l'esprit de Jean-Jacques Rousseau qui justifia sa nécessité dans Du Contrat Social (1762) et entama même une ébauche d'une Constitution de démocratie directe pour la Corse en 1764, l'utopie de l'instauration d'une démocratie directe moderne existe toujours.

Démocratie directe et services publics

La démocratie directe n'implique pas nécessairement la suppression de l'État on ne peut donc pas l'assimiler à une forme d'anarchisme. Les missions des services publics et leur fonctionnement sont collectivement décidés par la communauté civique.

Allocation du budget public

Des sondages ont montré que si le budget alloué aux services publics était déterminé collectivement, l'allocation de ce budget serait très différente de ce qu'elle est en régime représentatif. Par exemple, le budget de l'armée et des services secrets serait réduit au profit des budgets alloués à des services tels que les pensions ou les transports en commun.

Contrôle des services publics

Par exemple les attributions de contrats publics à des entreprises privées (source importante de détournements de fonds publics au profit d'intérêts privés, via des représentants politiques corrompus) pourraient être collectives, de la conception à l'octroi jusqu'au suivi de réalisation. La publication, entres autres sur Internet, de tous les documents relatifs aux contrats publics, permettrait théoriquement à chacun de procéder aux vérifications qui dans un régime représentatif sont opérées par des représentants politiques ou des agents de l'administration publique. Ce principe de contrôle de la corruption se retrouve dans la démocratie participative.

Justice

Comme dit plus haut, le principe de démocratie directe appliqué dans le domaine judiciaire correspond à l'instauration de tirages au sort pour former des jurys populaires. Un tel système suppose un encadrement strict pour empêcher un manque d'objectivité du jury du à une influence extérieure : médias, parcours personnel des jurés, etc. Il paraît difficilement concevable de déléguer intégralement le pouvoir judiciaire aux citoyens ordinaires à cause de la complexité de certaines affaires nécessitant des connaissances dans des domaines très précis : droit international, droit commercial, scandales médicaux et bioéthique.

Condition à l’application effective de la démocratie directe

Pour des considérations techniques évidentes un régime de démocratie directe ne peut être instauré dans des États tels que nous les connaissons. En effet leur trop grande taille empêche l’existence d’un débat réel entre chaque citoyen, et la mobilisation fréquente d’une importante population pour des votes générerait certainement des problèmes d’organisation en apparence insoluble. Certains considèrent aujourd’hui que le vote électronique à domicile pourrait supprimer cet empêchement. Cependant d'autres pensent qu’un tel système en banalisant le vote pourrait amener à l’instauration de lois liberticides, voire de dictatures sous l’influence de médias de propagande et de démagogues. C’est pourquoi la solution classique imaginée par de partisans de la démocratie directe, dont Rousseau, est toujours avancée :

Tout d’abord pour des considérations techniques un vote de toute la nation ne semble possible que dans un État à faible population, pourtant le modèle de la démocratie directe se veut universel.

Le problème n’est donc soluble que si l’on postule l’instauration de communautés démocratiques comprenant au maximum 500 000 habitants, mais pouvant être de taille beaucoup plus réduite (minimum 30 selon certains sociologues). De telles entités étatiques auraient l’avantage supplémentaire d’être au plus près des besoins du citoyen, notamment en termes d’aménagement du territoire et d’infrastructures.

Toutefois la naissance de ces communautés démocratiques semble impossible du fait qu’elle sous-entend la dissolution des États existants et va ainsi à l’encontre du droit fondamental des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cette condamnation hâtive provient d'une incompréhension de l’objectif de ces communautés, qui n’est pas de se substituer à l’identité nationale pour leurs théoriciens. La culture et la langue propre à chaque peuple n’est pas remise en cause dans cette nouvelle organisation, puisque rien n’empêche des coopérations renforcées entre différentes communautés démocratiques, dès lors que ces coopérations respectent les principes de la démocratie directe, c'est-à-dire ont été soumises à l’approbation des citoyens et sont — comme tout dispositif législatif — abrogeables par pétition.

La seconde attaque que subit ce modèle vise sa supposée faiblesse militaire auquel les partisans de la démocratie directe répondent par la création d’un fédéralisme souple entre les démocraties « classiques » et directes régi par les principes démocratiques les plus stricts (vote à la majorité simple requérant la représentation de toutes les nations membres). Cette structure se doit d’être à géométrie variable, fonction seulement de la volonté de chaque nation.

Limites

Le concept de démocratie a ses propres limites en matière morale puisqu'il revient aussi à l'oppression d'une partie de la population par une autre partie, la démocratie reconnaissant implicitement à une majorité de la population le droit d'imposer sa volonté à la minorité. Cette dictature démocratique fut notamment dénoncée par Emmanuel Kant (partisan du despotisme éclairé) et Jean-Jacques Rousseau (partisan de la démocratie directe) puis Alexis de Tocqueville (grand penseur libéral).

C'est parce que la démocratie repose sur le principe implicite d'oppression de la minorité par la majorité certains revendiquent moralement le droit à la désobéissance civile. Cependant d'autres considèrent qu'une liberté de circulation absolue des personnes permet à la minorité non représentée par le gouvernement démocratique en place de ne pas subir la dictature de la majorité en lui laissant la possibilité de quitter son pays.

La démocratie directe n'offre aucune garantie de sauvegarder les libertés, ni de protéger les minorités, car elle peut entraîner un accroissement du poids de l’État et une diminution des droits individuels. Elle offre seulement les avantages suivants :

  • possibilité de rejeter une loi votée par le parlement (droit de veto) ;
  • possibilité de destituer des mandataires politiques.

Voir aussi

Citations

  • La démocratie directe, qui amène l’électeur à se prononcer sur des thèmes économiques, conduit à des décisions très critiquables sous l’angle économique. Les économistes l’expliquent par ce qu’ils nomment « la recherche de rentes de la part des groupes d’intérêts ». (Emmanuel Garessus)
  • En tant que libéral, la démocratie directe comporte quantité d’avantages, mais elle ne protège pas l’individu. Il ne sert à rien d’en faire le critère ultime. A l’extrême, elle peut mener à une dictature de la majorité. (Emmanuel Garessus)
https://www.wikiberal.org/wiki/D%C3%A9mocratie_directe

 

 

octobre 17, 2023

L'IMPLOSION ÉTATIQUE ET L'AVENIR DU LIBÉRALISME EN FRANCE

Rappel et déjà 23 ans, et toujours la même idéologie aux conséquences toujours dès plus incroyables

Montréal, 1er avril 2000, entrevue avec Martin MASSE de QL

 

   Le « génie français » ne s'exprime plus depuis longtemps dans l'élégance, la subtilité et la profondeur philosophiques, mais plutôt, des deux côtés de l'Atlantique, dans la logomachie nationalo-étatiste. Tout comme le Québec en Amérique du Nord, la France est l'une des régions parmi les plus taxées et bureaucratisées en Europe, et l'un des pays au monde où les idées libérales sont le plus férocement combattues par une petite élite marxisante qui résiste encore et toujours à la soi-disant « dictature du marché » 
  
          Bertrand Lemennicier trace un tableau assez sombre de la situation dans l'Hexagone. Selon lui, les Français sont économiquement incultes et la pensée libérale n'arrive pas à percer les barrières des médias et des milieux académiques. Toutefois, les pressions venant de la Communauté européenne et de la concurrence internationale se font sentir et des factions de la nomenklatura socialiste au pouvoir perçoivent désormais la nécessité des réformes. Aussi, comme ailleurs, internet pourrait permettre aux libertariens de répandre leurs idées et de mieux s'organiser en contournant les réseaux fermés de l'establishment de gauche.  

          Bertrand Lemennicier, économiste et professeur à l'Université de Paris II, est l'une des figures importantes du courant intellectuel libertarien en France ces dernières décennies. Comme on peut le constater sur son site web, il n'a pas froid aux yeux lorsque vient le temps de défendre la liberté individuelle sous toutes ses formes: sur une page consacrée aux sujets et thèmes tabous, on conseille aux âmes sensibles de s'abstenir... Il était de passage au Québec il y a quelques semaines pour donner une conférence dans les cadre des séminaires Choix individuels et liberté organisés par les professeurs Alain Albert et Pierre Lemieux à l'Université du Québec à Hull. C'est là que le QL l'a rencontré. 

L'inculture économique française  Martin Masse: Vous dites qu'il y a en France une sorte de mouvement orchestré contre le libéralisme et les idées libérales. Mais n'est-ce pas étrange que les gauchistes en France dénoncent une soi-disant « pensée unique » libérale qui n'existe pratiquement pas? 
  
Bertrand Lemennicier: L'anomalie en France est simple, les économistes ne sont pas le « groupe d'experts » qui discutent d'économie. C'est sans doute une particularité du milieu médiatique français, on ne s'adresse pas aux économistes pour parler d'économie parce que l'on ne veut pas que les Français soient confrontés au principe de réalité. Le milieu intellectuel de gauche, qui contrôle en grande partie les médias, cherche à développer ou à entretenir dans l'opinion publique un sentiment anti-économie. Il le fait en usant de l'émotion. Pour cela on prend des gens qui savent manier l'émotion. Et les littéraires sont mieux placés que d'autres pour ça, d'où le phénomène surmédiatisé de Vivianne Forrester. C'est un des paradoxes, son succès vient d'abord de l'ignorance des Français sur ce qu'est le libéralisme d'une façon générale, il y a à propos de cette philosophie politique une inculture totale, et aussi sur ce qu'est la théorie économique. Il y a une double inculture en France, d'abord celle sur le libéralisme – ça, ça ne surprend pas trop – mais en même temps sur l'analyse économique élémentaire. 
  
MM: Plus qu'ailleurs? 
  
BL: Il paraît qu'aux États-Unis, c'est à peu près pareil. Mais je pense que les Français ont quand même une tradition étatique profonde et une ignorance des phénomènes économiques parce qu'on a été marxisés beaucoup plus qu'aux USA. Mais cette ignorance ne prend pas sa source après les années 1945 mais au 19e siècle. Il faut savoir qu'il y a un monopole de l'éducation nationale depuis le 19e siècle qui n'a pas évolué. À travers l'université, avec la marxisation des années 1968, l'ignorance du libéralisme comme de l'économie continue encore aujourd'hui – l'ouvrage de Viviane Forrester a pour fondation intellectuelle le marxisme. Il y a des générations d'étudiants qui sont dans des facs où l'enseignement de l' économie est tenu par des collègues qui sont d'anciens marxistes ou des gauchistes. Au mieux, ils se sont reconvertis en keynésiens, ils sont nécessairement interventionnistes. Même ceux qui sont néo-classiques, non marxistes, qui pratiquent souvent l'économie mathématique sont aussi des interventionnistes ou des étatistes etc. Les collègues de ma propre fac sont au moins pour un État minimal. La raison en est que ces économistes « mathématiciens » n'ont pas compris les mécanismes de marché. Ils en sont restés au modèle de Walras et à la méconnaissance des mécanismes de marché en termes de processus, ça c'est très clair. Leur vision de l'État reste influencée par les idées du Prix Nobel Samuelson: l'Etat doit intervenir pour pallier les soi-disant « faillites du marché ». Hélas mes collègues libéraux – il y en a quelques-uns – et moi nous exerçons notre profession dans cette ambiance-là.  

Glasnost made in France 
  
BL: À l'heure actuelle en France, il n'y a plus d'opposition, il n'y a plus de droite, il n'y a plus rien. Les hommes politiques de droite (qui sont dans leurs idéaux en fait de gauche) ne peuvent plus s'exprimer, on ne les entend pas à la radio, ni à la télévision. Tout est dominé par la gauche. D'où le sentiment de pensée unique chez des gens comme nous. Cependant à l'intérieur de la gauche, on a le phénomène de la nomenklatura des pays de l'Est. Il y a une fraction de la gauche qui est pour que l'on ouvre le pays, qu'on le pousse vers le libéralisme.  
  
MM: Pourquoi est-ce qu'ils se définissent à gauche ces gens-là, alors? 
  
BL: Il y a deux gauches, sinon trois. L'ensemble des gauchistes de 68 qui ne sont pas ouvriers mais étudiants, fils de riches, plus riches que moi, qui ont viré à gauche pour x nombre de raisons, soit par intérêt personnel, soit parce qu'ils croyaient que l'avenir était au socialisme. Une fraction d'entre eux sont pour une forme de libéralisme, d'ouverture du pays. En revanche une autre fraction est contre. Donc il y a un conflit qui est très typé, qu'on a retrouvé au moment de Gorbatchev, entre une nomenklatura qui voit bien qu'il faut ouvrir le pays parce qu'on ne peut pas continuer plus loin, et puis une autre qui veut exactement l'inverse. On est dans cette phase, me semble-t-il, dans le milieu politique de gauche. Avec le fractionnement et la montée des extrêmes, avec Krivine et puis Arlette Laguillier qui gagnent des votes à gauche contre le PC ou le PS. Les écologistes entre eux subissent la même fracture: c'est la compétition entre Cohn-Bendit et puis Voynet. Et ce qui me paraît particulièrement intéressant, en France, c'est l'arrivée au pouvoir de la génération gauchiste et trotskyste de 1968. Jospin est un ancien trotskyste. Un clan de 68 applique ses idées d'autrefois, avec certains qui sont plus ou moins évolués, des gens qui sont restés strictement marxistes, Krivine et d'autres, et avec un Cohn-Bendit qu'on va critiquer comme étant libéral à gauche, mais qui va rejoindre un Fabius qui lui aussi tourne un peu libéral.  
  
Donc, il y a une gauche libérale, une gauche gorbatchévienne, et puis une gauche communiste ultra-gauche qui veut faire le chemin exactement inverse. D'où la contradiction, mais enfin, c'est une contradiction qui est strictement interne, qui ne porte pas nécessairement à conséquence, parce que la France est gouvernée par la Commission européenne. Toutes les grandes décisions ne sont plus prises en France, mais prises à travers la constitution de l'Europe, à travers la Commission européenne. Le pouvoir monétaire a disparu en France, puisque maintenant c'est le « machin » européen comme aurait pu dire de Gaulle, le droit français n'existe plus puisque ce sont les conventions européennes qui dominent le droit français, et les Français ne peuvent plus faire autrement. Petit à petit même la France est obligée de réformer sa bureaucratie, d'où les grèves des fonctionnaires. Les privatisations nous sont imposées, si on ne les fait pas, on est sanctionné par la CE. 
  
D'où le climat politique. En fait il n'y en a presque plus. Je pense que très rapidement on va voir ce qui est apparu dans les pays de l'Est, un divorce extrêmement profond entre les opinions publiques affichées et médiatiques d'un petit microcosme, assez parisien, et le reste de la population. On le voit, à chaque élection, le taux d'abstention et de votes blancs ou nuls monte constamment. Il monte d'autant plus que l'on est jeune. Et ça, c'est les prémisses d'une révolution au sens des pays de l'Est.  

Libéraux ostracisés  
  
MM: Pour revenir à la campagne contre les vrais libéraux, comment est-ce qu'on ostracise tous ceux qui pensent différemment? Madelin est quand même là, il doit bien y avoir des gens, la France c'est quand même gros, c'est 60 millions d'habitants, il y a quand même des places où s'exprimer.  
  
BL: Oui et non. Madelin ne peut pas dire ce qu'il pense, il affiche de temps en temps des opinions publiques qui divergent de ses croyances privées. 
  
MM: Pour ne pas se faire ostraciser? 
  
BL: Oui, pour ne pas se faire ostraciser, et c'est comme ça que ça fonctionne. La droite n'a jamais détenu le pouvoir médiatique. Elle ne le détient pas à cause des événements de 44-45. La presse française avait choisi le camp de Vichy. À l'épuration, les communistes ont pris le contrôle de la presse à travers des journaux et le contrôle de l'imprimerie. Tout le développement du futur, jusqu'à maintenant, est inscrit dans ce point de départ, la sécurité sociale, la mainmise du PC et de la CGT [syndicat communiste] sur le ministère des Transports, etc. Même dans le sport. Il suffit de regarder quels sont les ministères qu'ont les communistes pour voir qu'ils ont redemandé leurs bastions. Alors en 83 c'était pareil, et en 97 aussi. En 44, ils avaient demandé le ministère de l'Intérieur, le ministère des Armées, etc. De Gaulle a dit non pour le ministère de l'Intérieur et le ministère des Armées, mais il a donné le Transport, il a donné le ministère de la Sécurité sociale et je ne sais plus quoi d'autres, deux ou trois autres, et ils ont fait passer toutes leurs réformes qui ont figé la France, pratiquement, qui figent la France jusqu'à maintenant.  
  
D'autres facteurs jouent: la manipulation de l'électorat à travers les permis de construire, la politique de HLM et le découpage des circonscriptions, et aussi à travers le contrôle de la télévision. Sans parler des effets de stigmatisation de l'alliance entre communistes et socialistes dénoncée par les gaullistes jusqu'en 1981, l'alliance entre l'extrême-droite et la droite dénoncée par les socialistes que le contrôle de la télévision favorise. 
  
MM: Est-ce que vous diriez que ça a marché tellement bien qu'aujourd'hui parmi la population, il n'y a même pas de libéraux qui s'ignorent ou de libéraux cachés? 
  
BL: Non, il y en a. 
  
MM: Pourquoi est-ce qu'ils n'émergent pas ces libéraux-là?   

BL: L'expérience montre qu'il y a une fraction de la population française qui est libérale, j'allais dire spontanément libérale, mais on ne peut coaliser ces gens-là parce que l'on ne peut pas, au niveau des médias, atteindre un seuil suffisant de libéraux pour générer une cascade libérale. Soit la taille du groupe des libéraux est trop petite, ce qui est vrai, soit parce que le nombre d'activistes libéraux est trop faible. On est obligé de tout faire et on ne peut profiter de la spécialisation que l'on observerait si la taille du « marché » des idées libérales était plus grande.   
  
La science économique sous tutelle de l'État 
  
MM: Qu'est-ce qui manque pour que ça marche? 
  
BL: Il manque une chose relativement simple: des enseignants libéraux en France, et des économistes libéraux en particulier. Ils ont été en fait éliminés de l'enseignement en 1880...  
  
MM: Ça fait 120 ans! 
  
BL: Oui, parce que l'enseignement de l'économie a été interdit et a été mis chez les juristes. Avant, il y avait des chaires d'économie. Jules Ferry a collé l'économie dans les facultés de Droit. Même son ami Walras, il ne lui a pas offert une possibilité d'enseigner à Paris ce qu'il réclamait. Les socialistes de l'époque redoutaient comme aujourd'hui cet enseignement-là. Mais dans les facs de droit, avant de devenir économiste, il fallait faire son doctorat, enfin presque, c'est au niveau du doctorat qu'on se spécialisait en économie. Donc, c'était des juristes. Et vous avez simultanément la montée du droit positif. Cela va durer pratiquement jusqu'en 1964-65. À cette date, on va se séparer des juristes. Il va se créer un enseignement de l'économie dans l'université. Le seul enseignement qui restait de l'économie était à travers les écoles d'ingénieurs. Il y a eu quelques grands libéraux, comme Rueff, Allais... on ne sait pas trop s'il est libéral, il est plus gâteux qu'autre chose. Il y en a eu quelques-uns à travers Polytechnique, mais pas beaucoup. Alors, en 1964, la science économique devient autonome et qu'est-ce que vous avez? Eh bien, vous avez tout le travail des gens de gauche, de l'intelligentsia de gauche dans l'enseignement – l'école normale étant dans les mains du PC – une grande partie des élites sont à gauche, deviennent marxistes, et 68, eh bien, c'est la génération des marxistes qui envahit l'enseignement. Donc, avec le phénomène de la généraiton de 68 qui a contrôlé l'enseignement unversitaire et secondaire, je constate que c'est tout à fait normal de ne pas trouver de libéraux. 
  
MM: Donc, en ce moment, les gauchistes dominent tout, dans l'éducation, dans les médias... 
  
BL: Oui, dans l'éducation, oui, dans les médias, etc.   

Les fondations sous tutelle de l'État 
  
MM: Un journal comme Le Figaro, est-ce qu'il n'y a pas de la place là-dedans? 
  
BL: Un petit peu de place, mais sur les pages d'économie, une fois par semaine, et encore... Jean-Jacques Rosa, on ne peut pas dire que ce soit un hyper libertarien. Il est pour un plus petit État mais c'est un souverainiste, alors il est pour la nation contre l'État européen. Je comprends qu'on ne veuille pas de l'État européen, mais il n'y a pas de raison qu'on veuille aussi de l'État français, qui ne me paraît pas meilleur que l'État européen sous cet angle-là! Donc, il y a une difficulté à franchir ce cap des médias, et il y a une difficulté profonde de financement des activités libérales. Les groupes d'activistes qu'on voit à gauche sont financés d'une manière importante par l'État au travers des associations, de la capture des mutuelles. Les gens à droite, ou les libéraux, n'ont jamais été financés. Les entreprises ne financent pas, il n'y a pas de système de fondation qui permet justement la création de think tanks à l'anglaise ou à l'américaine... 
  
MM: Parce que la loi empêche les fondations? 
  
BL: Il y a un monopole de la Fondation de France, c'est-à-dire que c'est l'État qui décide si vous avez le droit d'avoir le statut de fondation, il faut que ce soit d'« utilité publique », et vous pensez bien que c'est pas le libéralisme qui va être reconnu d'utilité publique par les étatistes! Toute fondation qui est créée en France doit déposer ses fonds à la Fondation de France, c'est elle qui gère. 
  
MM: Les fonds qu'elle lève elle-même?  
  
BL: Si par exemple vous voulez lever des fonds pour soigner des handicapés, vous levez vos fonds, vous créez votre fondation, vous demandez à être reconnu d'utilité publique, alors vos fonds ne sont pas gérés par votre fondation, ils sont gérés par Fondation de France.  
  
MM: Mais les fonds, vous les obtenez du public, et les gens ont des reçus pour fin d'impôt, pour déductions fiscales? 
  
BL: Ah oui, tout à fait.  
  
MM: Mais ça veut dire que la Fondation de France décide où vous pouvez dépenser votre argent? 
  
BL: Oui, c'est le gouvernement, c'est eux qui gèrent au sens où ils vont contrôler étroitement l'utilisation des fonds...  
  
MM: Mais c'est ridicule! 
  
BL: Bien non, c'est le monopole! C'est le monopole de la charité dans les mains de l'État! D'ailleurs, l'histoire de la création de la fondation de France confirme cet argument, le juriste ou conseiller d'État qui a fait le projet écrit clairement dans son rapport qu'il faut un tel monopole. 
  
MM: Quand on contrôle l'argent, on contrôle tout.  
  
BL: Oui les hommes de l'État veulent contrôler les dons. Cependant on peut créer des fondations d'entreprises à condition que la fondation ne recouvre pas les intérêts de l'entreprise de près ou de loin. Mais les fondations d'entreprises sont antilibérales parce que les entreprises en France le sont. 
  
MM: Parce qu'elles sont subventionnées? 
  
BL: Parce qu'elles ont trop de liens avec l'État, elles sont d'abord soumises au diktat de l'État, elles ont toujours misé sur l'État, jamais sur la société civile.  
  
MM: C'est une grosse différence avec les États-Unis. 
  
BL: Oui, avec les États-Unis. Alors ça, c'est essentiel, parce que vous ne voyez pas émerger en France de think tanks qui pourraient rentrer en compétition avec la recherche publique ou avec l'éducation publique, vous ne les voyez pas émerger en France.   

MM: Et Euro 92, ce n'est pas une fondation? 
  
BL: Non, c'est un institut, ça n'a rien à voir. Un moment donné ça a servi plus pour Madelin, c'était lié à Idées Actions, ça l'est peut-être moins maintenant, encore que, bon... Et puis il n'y a pas de moyens, en fait, le problème est celui-là, l'institut Euro 92, ça fonctionne avec Henri [Lepage] et un site internet aujourd'hui. Il n'y a même pas de personnel, pas de secrétaire. Fort heureusement Internet nous permet de faire des choses qu'on ne pouvait pas faire autrefois.  Le monolithe universitaire 
  
MM: Donc, pour renverser la vague gauchiste, il y a différentes stratégies, on peut regarder ça sous l'angle de la stratégie. Par exemple, essayer d'établir une sorte de respectabilité académique avec des fondations, ça c'est impossible.  
  
BL: Ça, c'est impossible, y compris à l'université. C'est-à-dire que le système de cooptation est tel qu'on n'a jamais pu se regrouper entre libéraux par exemple pour détenir ou contrôler un département d'économie – excepté à Aix-en-Provence, et encore, ils ne sont pas dominants dans leur propre université, et pour moi c'est un accident historique. L'implantation d'un petit groupe de libéraux très actifs à Aix sous l'impulsion de Jacques Garello dépend d'une conjoncture des votes dans les commissions de spécialistes qui recrutent les enseignants. De temps en temps ils ont la majorité dans leur département.  
  
MM: Et est-ce qu'ils sont aussi ostracisés, les professeurs libéraux?  
  
BL: Ah mais oui, la plupart d'entre nous, bien entendu, nous avons été ostracisés, ou nous le sommes encore oui.  
  
MM: Dans quel sens, qu'est-ce qui se passe? 
  
BL: L'ostracisme opère à tous les niveaux, soit au travers des cours, suppression de cours sans que l'on vous préviennent, non-renouvellement de cours (on a connu cet épisode à Dauphine), empêchement d'avoir des positions de contrôle dans l'université, censure sur la publication de livres, etc.  
  
MM: Vous n'avez pas une espèce de garantie, une permanence? 
  
BL: On l'a puisqu'on est des employés de l'État et on a un statut très protégé en tant que professeur, moi j'ai un statut d'indépendance de la pensée, c'est un des aspects intéressants du statut lui-même, c'est la liberté de pensée, etc. Mais ça ne suffit pas. 
  
MM: Dans les faits si on vous coupe des cours, si on vous enlève des tribunes, ça ne donne rien.  
  
BL: Voilà, exactement, c'est ça, c'est ce qui se passe! On va vous supprimer des cours ou l'accès à des fonds de la recherche  
  
MM: Et ça, c'est fait systématiquement selon vous? Dans toute la France, il n'y a pas d'endroit où les libéraux peuvent vraiment enseigner normalement? 
  
BL: Ah non, on le sait que trop, puisqu'ils n'ont jamais réussi à se regrouper. Bon, est-ce qu'il fallait le faire, c'est un point qu'on discute, mais ils n'ont jamais eu un point fort en dehors d'Aix-en-Provence, il n'y a pas eu d'autre pôle. À Paris on n'a jamais pu le faire, c'est le système qui veut ça parce que, c'est ce que je pense, on n'avait pas le seuil critique de profs libéraux en France pour réussir. En Science Po, ils ont essayé de se regrouper, mais ça n'a pas marché. Ils ont un petit noyau, mais ça n'a pas réussi, même en Science Po, on n'a pas réussi à avoir un groupe de libéraux. Et Science Po, c'est quoi, c'est un bastion à domination socialiste. 
  
MM: Donc, dans le milieu académique, c'est fermé. Et c'est fermé à long terme, là, il n'y aura pas de changement... 
  
BL: Oui, tout à fait.  
  
MM: Et aussi longtemps qu'ils contrôlent ça, finalement, la légitimité académique du libéralisme n'a pas de chance.  
  
BL: N'a pas de chance, hélas c'est un fait. Il y a eu des erreurs de la part des aînés, soit liées à l'action collective soit en négligeant de passer le flambeau à des générations plus jeunes. La solution adoptée par exemple par les Aixois est de développer des institutions privées. La création d'IHS Europe, une filiale de IHS États-Unis [Institute for Human Studies], qui s'appelle aujourd'hui IES Europe, et de l'université d'été (c'est par cette université d'été que j'ai été mis en contact avec le groupe des libéraux en France) est un exemple rare de réussite. Jacques Garello est l'entrepreneur en libéralisme en France au travers de différentes associations, ALEPS, le site Libres, Génération libérale. Au niveau des fonds, il a pu convaincre des entreprises d'investir dans les idées libérales. Parce qu'il y a quand même des entreprises qui aident, qui donnent, mais ça ne suffit pas pour créer un réel pôle, et physiquement on n'a jamais créé un think tank. Il y a eu des essais mais qui ont toujours été ratés faute de fonds. Je dois cependant mentionner la montée en puissance de l'IFRAP (Institut Français pour la Recherche sur les Administrations Publiques) qui fait un travail remarquable avec de petits moyens. Donc, c'est le point important de l'échec du libéralisme en France   

La télé des petits copains 
  
MM: Si on regarde d'autres stratégies, dans les médias c'est quoi la situation? Le gouvernement ne contrôle tout de même plus les médias, Mitterrand avait libéralisé la télé et la radio, non? 
  
BL: Ah non, non non, ça, ça a empiré! Ce qu'il a libéré, c'est la radio.  
  
MM: La radio seulement. C'est-à-dire qu'avant il n'y a avait que des radios d'État, et là il y a des radios privées.  
  
BL: Oui, oui, locales ou autres, ça, ça a été libéralisé.  
  
MM: Et la télé? 
  
BL: La télé, c'est entièrement contrôlé, et puis on a fait le partage. FR3, c'est dans les mains des communistes, la Deux c'est dans d'autres mains, la Une a été privatisée, ça a été la grande erreur d'ailleurs d'une certaine manière. 
  
MM: Pourquoi? 
  
BL: Parce que TF1 a un monopole de fiat par son réseau hertzien (sa part de marché en audience dépasse 50 %). Il y a un contrôle de la télé par le CSA. Ce sont de fausses privatisations, en fait il s'agit de concession temporaire des ondes, il faut remplir un cahier des charges, etc. La seule chaîne privée et payante est Canal +. Cette chaîne privée a été donnée aux copains de Mitterrand. 
  
MM: Donc, même privatisée, c'est des socialistes qui contrôlent ça, on parle de l'information là-dessus, des émissions d'affaires publiques, ce sont des socialistes ou des communistes qui contrôlent? 
  
BL: Ah oui, qui contrôlent. Et c'est frappant quand vous regardez Canal +. Vous regardez tout ce qui est politique, en dehors des films et du sport, tout ce qui est information, etc., c'est même pas... c'est gauchiste. Les guignols [émission satirique mettant en vedette des marionnettes], si vous regardez les guignols, le débat, c'est très clair.  
  
MM: Et là, toutes les télévisions, mêmes les privées, il n'y a pas d'espace... 
  
BL: Alors, la Cinq, c'est une chaîne publique. Arte, un mélange avec les Allemands qui est pas toujours mauvais, les choses ont évolué avec le satellite et le câble. Maintenant, je peux avoir accès, ce que je ne pouvais pas avoir auparavant, accès soit à CNN ou simplement aux Anglais, soit à Sky News... 
  
MM: Mais les Français ne passent pas là-dessus! Si vous voulez passer votre message à la télé, est-ce qu'on vous interview à la télé? 
  
BL: Ah non non non, on ne va pas nous interviewer à la télé.  
  
MM: Jamais? À la télé française? 
  
BL: Il y a eu, il y a eu... épisodiquement, moi je suis passé une fois à LCI [canal d'information continue]... 
  
MM: Garello, des gens connus comme ça, est-ce qu'ils passent...?  
  
BL: Garello est passé une fois, invité par P. Manière, moi je suis passé plusieurs fois et à chaque fois, les émissions ont été fermées.  
  
MM: Hein! 
  
BL: Je porte la poisse à la télé! Je suis passé deux fois à FR3 dans l'émission de Berckoff, la première pour le livre fendre les indéfendables de Walter Block et la seconde sur le droit de porter les armes. L'émission a été supprimée après.  

MM: On ne vous invite jamais quand il y a des débats, un pour et un contre sur quelque chose, il n'y a jamais de libéraux qui sont invités? 
  
BL: Ah non, non non, surtout pas! 
  
MM: Qui est invité? C'est un communiste versus un gaulliste? 
  
BL: Oui! Ou Viviane Forrester!  
  
MM: Mais il n'y a pas de débat alors! 
  
BL: Ah ah! Non mais, c'est un des problèmes. De temps en temps à LCI, Henri Lepage est passé une ou deux fois en débat, Pascal Salin aussi est passé... 
  
MM: Mais vous comptez ça sur les doigts de la main, là, des libéraux qui passent à la télé. 
  
BL: Oui, de toute façon. Et moi je suis passé aussi sur l'immigration, je me rappelle, avec Philippe Simonot, à LCI, quand il avait son truc. Et peu de temps après, Philippe Simonot, on a supprimé son émission. Donc, on voit bien le contrôle, on ne peut pas s'exprimer. J'ai même été, moi, à des émissions de radio à France Culture, eh bien, supprimées! Le seul truc où on peut s'exprimer régulièrement, c'est Radio Courtoisie. Mais Radio Courtoisie, c'est vraiment la droite, l'extrême-droite, c'est toutes les droites d'une certaine manière, et c'est local. C'est-à-dire que ça ne frappe qu'une faible partie de la France – quoique depuis peu ils sont sur le satellite TPS donc l'audience est sur l'ensemble de la France et de l'Afrique du Nord. 
  
Le Monde de l'unanimisme gauchiste 
  
MM: Les journaux? Les magazines? 
  
BL: Les journaux, c'est réglé. Pas moyen d'écrire dans Le Monde non plus. Les seuls qui y arrivent, c'est de temps en temps Pascal Salin, compte tenu sans doute de son réseau de relations, de temps en temps, soit dans Le Monde, soit dans Le Figaro. Il avait une rubrique de conjoncture sur FR3 un moment donné, sous un autre gouvernement plutôt de droite à l'époque, mais il a dû laisser tomber ce genre de chose. On a réellement cette difficulté. Alors qu'est-ce qui reste? Il nous reste l'accès Internet. 
  
MM: Le magazine de Guy Sorman, il n'avait pas fondé un magazine, lui? 
  
BL: Non, ça a disparu, il est fermé. 
  
MM: Déjà? 
  
BL: Oui. C'est intéressant parce qu'il y a eu plusieurs magazines, Euro 92 avait voulu fonder un magazine, mais ça a fermé.  
  
MM: Pourquoi ça a fermé? Parce que ça ne se vendait pas? Parce qu'il y a eu des pressions politiques? 
  
BL: Non, parce que ça ne se vend pas. Il y a Valeurs actuelles, qui est quand même assez libéral, peut-être Le Point un peu plus. Alors il y a eu un effort, il y a eu une relève quand même dans le monde journalistique, des gens qui ont une position plus grande dans le milieu journalistique, mais des journalistes économiques, pas des journalistes d'une manière générale. Donc, ça existe, on ne peut pas être négatif à ce point-là. Il n'empêche que les idées quand même évoluent, si je regarde vingt ans avant, je pense qu'il y a quand même un progrès. Il y a même des socialistes qui disent quand même qu'il faut que ce soit plus libéral. 
  
MM: Plus libéral dans le sens de moins interventionniste, moins autoritaire, mais ils le sont tout de même encore.  
  
BL: Moins de fiscalité, plus de marché, plus de privatisations.  
  
MM: Mais c'est juste sur une échelle où, par rapport à d'autres qui le sont beaucoup, eux le sont un peu moins. Ils ne sont pas des libertariens, d'aucune façon.  
  
BL: Ah non, non, on le saurait, sans quoi, ils ont le pouvoir, hein! 
  
Une révolution silencieuse 
  
MM: Ces gens-là ne sont pas de vrais libéraux, ils sont amenés par la force des choses à aller dans cette direction. La Communauté européenne, est-ce que ça va forcer à changer les choses suffisamment pour que ça dégèle? Parce que privatiser deux ou trois sociétés, ça change pas grand-chose. 
  
BL: Bon, ça change pas grand-chose, mais ils sont obligés de privatiser les assurances, ils sont obligés de privatiser Air France, ils sont obligés de privatiser la SNCF [société des chemins de fer], ils sont obligés de privatiser le système d'entreprises publiques, et en fait, sans doute aussi la sécurité sociale, à travers le problème des mutuelles et des assurances. Tout le système élaboré en 44, 45, 47, qui va façonner l'État français saute avec la CE. C'est une révolution silencieuse parce qu'en France, on nous le cache, sauf qu'on voit les conflits. L'impact de la CE est sans doute puissant... 
  
MM: Mais est-ce que c'est la seule voie de changement que vous voyez? Si on continue dans les stratégies, est-ce qu'il y en a d'autres? Il y a l'Internet, parce que c'est la seule façon de briser le monopole des médias de l'establishment, pour le moment. 
  
BL: Oui, mais à condition que vous montiez, que les gens montent sur Internet. Vous savez, en France, les gens montent sur Internet pour aller voir du sexe. 
  
MM: Et ça se développe moins vite qu'ici.  
  
BL: Ça se développe moins vite. Même mes propres étudiants, ça vient petit à petit, mais c'est pas évident.  
  
Il y a aussi le problème démographique de la retraite dans sept ans. La France ne peut pas faire de transition vers la capitalisation des pensions à cause du corporatisme et du financement des syndicats et des partis politiques. Nos retraités sont les plus riches d'Europe pratiquement et dans sept ans, le ratio des retraités versus les cotisants va devenir insoutenable. On ne pourra pas payer. Ils vont être obligés de sanctionner ou ma génération, ou la génération suivante. C'est eux qui vont encaisser le choc. Alors, mes étudiants, comment ils vont payer?    

MM: Et qu'est-ce qui va se passer? Les gens vont réagir contre l'État? 
  
BL: Ah mais, c'est l'implosion! C'est le choc objectif que je vois, de l'incapacité de l'État français local – puisque pour le reste, c'est la CE – à faire face à ses promesses. 
  
MM: Et vous pensez que ce sera une opportunité pour les libéraux de montrer que l'État est en faillite?

 
BL: Oui. C'est l'implosion de l'URSS, ça s'effondre. Le système soviétique en France, à travers la Sécu, à travers l'éducation nationale, va s'effondrer tout seul. Alors, c'est une hypothèse, ça peut d'ailleurs être plus rapide, on ne sait pas qu'est-ce qui peut mettre l'étincelle. Publiquement, les opinions ont dû être déjà divorcées des croyances privées, des actes privés aussi, et ça, ça va aller en s'écartant, et puis il y a un moment donné où ça ne peut plus tenir. 
  
MM: Mais les gens vont peut-être réagir en se disant qu'il faut plus de contrôle. Pourquoi est-ce qu'ils réagiraient dans un sens plus libéral? 
  
BL: Parce qu'il y a une contrainte fiscale. Vous ne pouvez plus prendre votre retraite au même âge que les anciennes générations. Il faut rajouter cinq ans. Si vous la prenez plus tôt, vos revenus seront divisés par deux. Le gouvernement va augmenter toute la fiscalité, y compris celle sur les pensions de retraite, s'il peut le faire sans affronter les groupes de pression (il y a 9 millions de retraités aujourd'hui, demain ils seront 15 millions). Qu'est-ce que ça veut dire? Ma génération n'aura pas de retraite! Qu'est-ce que je fais? Je vais à l'étranger? Je dis à mes enfants de partir? C'est le risque majeur qui se rapproche rapidement. L'effet de boule de neige peut être plus rapide et arriver avant le phénomène démographique qui nous laisse encore une dizaine d'années. On ne sait pas.  
  
Il y aussi le choc de l'euro. Le choc de l'euro, ça veut dire que la politique fiscale, comment vous la contrôler?, ce n'est plus dans nos mains. Le budget, comment vous allez faire vos déficits budgétaires? La banque centrale européenne vous dira que vous n'avez pas le droit de faire plus de ceci ou plus de cela.  
  
Les contraintes de la concurrence 
  
MM: Ici, le débat là-dessus, sur comment forcer les gouvernements à privatiser, à couper, à réduire leur déficit et à l'éliminer, à réduire l'interventionnisme, ce n'est pas quelque chose d'imposé d'en haut, mais c'est l'idée de la concurrence. Est-ce que c'est aussi fort en Europe qu'ici? En Amérique du Nord, la concurrence est très forte entre les cinquante États et les dix provinces. Si une province baisse les impôts comme en Alberta et en Ontario, ici, on le sent tout de suite, les entreprises investissent ailleurs, les gens déménagent, etc.  
  
BL: C'est le bon côté du fédéralisme, mais en Europe, la concurrence des États n'est pas aussi forte que ça. D'abord, parce que les gouvernements en place ne la veulent pas, ils veulent une Europe harmonisée vers le haut.  
  
MM: Mais la concurrence internationale, est-ce qu'elle se fait sentir? Est-ce qu'elle fait partie du débat?                  
  
BL: Ça, la concurrence internationale, elle se fait sentir, oui. C'est Viviane Forrester et consort, elle ne veut pas de la dictature des marchés mondiaux. Les fonds de pension américains, quand ils viennent en France – parce que nous, on n'a pas le droit d'avoir des fonds de pension – c'est eux qui prennent nos entreprises et puis ils s'en vont. 
  
MM: Est-ce que les gouvernements se servent de cet argument-là pour dire: il faut baisser les taxes? Parce qu'ici ils le font. 
  
BL: Non. Ici, ils le font parce qu'il y a une concurrence directe. Mais justement, en France, c'est la gauche libérale qui dit ça, qu'il faut prendre le train en marche et ne pas se laisser faire battre par ça. Mais nous, ce qu'on voit, c'est surtout la montée des impôts, la machine continue. J'hyper-réglemente, la fiscalité monte, le machin monte, tout monte.  
  
MM: Mais les impôts n'ont pas baissé récemment, avec Jospin? 
  
BL: Mais non, non. C'est l'année d'ailleurs où on a été le plus taxé. C'est pas parce que les mecs ils annoncent que, o.k., on va faire une réforme, qu'en réalité elle se passe! Et que ce soit droite ou gauche, parce que Juppé, il y a mis du sien dans cette histoire-là.  
  
L'espoir des nouvelles générations 
  
MM: Si on revient à nos stratégies pour libéraliser la France, donc, est-ce qu'il y en a d'autres? Peut-être que ces mouvements-là, la mondialisation, l'euro, la CE, les pensions, ça pourrait aider en forçant les gouvernements à être plus réalistes. Mais qu'est-ce que vous voyez d'autre d'un point de vue plus optimiste? 
  
BL: Bon, il y a eu un progrès, malgré tout, dans la transmission des générations. Moi, quand je regarde les jeunes libertariens en France, on a transmis à des plus jeunes, et ils sont plus activistes dans le sens des libertariens américains. Nous, on est trop académiques. Alors, ce qui nous manque, c'est ça. On n'a pas encore les activistes élémentaires mais ça va peut-être venir.  
  
MM: Vous les voyez émerger.  
  
BL: Par rapport à il y a dix ans, oui. Les seuls libertariens il y a dix ans, c'était nous, les professeurs, les gens qui ont autre chose à faire, les intellectuels. Tandis que là, c'est des intellectuels, mais qui sont un petit peu comme les socialistes et qui ont bien compris qu'il faut faire de l'activisme politique – enfin, pas nécessairement politique, parce qu'on ne veut pas forcément créer de parti – mais Internet permet justement de repérer ces gens-là. Au niveau européen, ce n'est pas plus fort mais ça existe. Donc, je ne suis pas, moi, pessimiste, si on regarde, il y a quand même une évolution des idées. Nous, on n'écrit plus, mais par exemple les journalistes écrivent des bouquins. Les jeunes, il y a quand même plus de libertariens qu'il y en avait, même si nous, on a même plus de contact avec eux nécessairement. Donc, il y a une forme d'autonomie du mouvement. La génération académique, on n'a pas réussi réellement à la faire, mais bon, il y a quand même un travail, il y a des étudiants qui sont libéraux, on influence quand même quelques étudiants de temps en temps. 
  
MM: Donc, c'est une question de générations, vous êtes optimistes pour les cinquante prochaines années, mais à court terme... 
  
BL: Ah mais, cinquante ans, c'est beaucoup parce qu'à cette date-là je serai dans un trou depuis longtemps, sauf progrès biotechnologique inespéré! J'espère donc que cela sera plus proche. Mais à court terme on peut être découragé. 

Bertrand Lemennicier:avec Martin Masse:sur QL

Bertrand Lemennicier


Bertrand Lemennicier est économiste, professeur émérite à l'Université Paris Sorbonne et auteur du livre La morale face à l'économie (Éditions d'Organisation), notamment. On peut consulter ses autres textes sur Bertrand Lemennicier.

   

Affaire Depardieu: ce que leur rhétorique dévoile de la véritable nature de nos hommes politiques  (no 307 – 15 jan. 2013)
Les manifestations étudiantes contre le CPE  (no 171 – 19 mars 2006)
La morale face à l'économie  (no 161 – 15 décembre 2005)
Les bienfaits des violences urbaines  (no 160 – 15 novembre 2005)
La notion de guerre juste, revue et corrigée par le libéralisme  (no 123 – 12 avril 2003)
World Trade Center: La faillite de l'État dans toute son ampleur  (no 90 – 13 octobre 2001)
L'implosion étatique et l'avenir du libéralisme en France - Entrevue  (no 59 – 13 octobre 2001)


 

 

Source:QL

 

Powered By Blogger