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novembre 19, 2025

Rhôooo, bah à chaque fois que le socialisme échoue, c'est que les libéraux complotent.

Complot libéral

Le discours antilibéral se réfère régulièrement à un supposé « complot libéral » ou « complot ultralibéral » qui dirigerait le monde et aurait pour objectif la destruction des « acquis sociaux » des travailleurs[1].

Cette désignation d'un ennemi inexistant permet aux antilibéraux de s'imaginer un ennemi contre lequel se battre, tout en reflétant la méconnaissance de concepts essentiels de la doctrine libérale tel l'ordre spontané. Ce complotisme est indissociable des doctrines collectivistes : à chaque fois que le socialisme échoue, c'est que les libéraux complotent. 

 


Illustrations

Lors de la directive Bolkenstein ou du référendum sur le traité européen de 2004, certains ont brocardé un soi-disant « complot libéral » voire « ultra-libéral » mené « contre les peuples » depuis Bruxelles. Ainsi, pour l'écrivain et journaliste Stéphane Denis, dans cette vision des choses, « l’Europe est le foyer d’un complot libéral »[2]. Plus généralement, selon le rédacteur en chef des Échos, les opposants aux réformes en France « restent persuadés qu'un grand complot libéral les menace »[3]. Des auteurs marqués à l'extrême gauche comme la militante altermondialiste canadienne Naomi Klein soutiennent quant à eux, au prix d'une déformation des idées d'auteurs comme Milton Friedman, que le libéralisme a besoin de chocs traumatisants sur la population pour être imposé contre son gré, et que les libéraux chercheraient guerres et conflits pour assurer leur domination. Théorie largement discréditée par les faits : bien loin de diminuer, le rôle de l'État s'accroît avec les crises et les guerres, y compris la guerre en Irak.

Chez les catholiques traditionalistes, dans la lignée de l'opposition catholique au libéralisme au XIXe siècle, un auteur comme Mgr Lefebvre voit un « complot libéral de Satan contre l’Église et la papauté »[4]. Des pamphlets comme Le libéralisme est un péché de Don Félix Sarda y Salvany (préfacé par Mgr Lefebvre) dénoncent davantage la franc-maçonnerie, la libre-pensée, l'athéisme, le rationalisme, le principe de souveraineté de l'individu, etc. que le libéralisme politique à proprement parler, car les gouvernements libéraux « peuvent être parfaitement et intégralement catholiques [...] s'ils reconnaissent comme base du droit public la suprématie morale de l'Église »...

Dans le milieu éducatif, habituellement très politisé, la baisse du niveau des élèves et tous les problèmes de l'Éducation nationale sont mis sur le compte, non pas de l'État et de l'administration publique, mais du néolibéralisme qui chercherait à transformer l'école en entreprise (voir par exemple J.-P. Brighelli, La fabrique du crétin).

On constate au final une entente entre extrême gauche et extrême droite pour critiquer le libéralisme. Ces deux collectivismes et constructivismes sont des protectionnismes étatistes et nationalistes, visant à l’assujettissement de l'individu sous la férule de l’État-Nation, et donc nient la liberté et la responsabilité des personnes.

Pour d'autres enfin, ce serait la Société du Mont-Pèlerin qui tirerait les ficelles dans les coulisses pour imposer le libéralisme. Un syndicat suisse la décrivait ainsi comme (sic) « une secte occulte de la mondialisation ultra-libérale [...] infiltrant la pensée unique auprès d'un maximum de chercheurs, penseurs, universitaires »[5]. Cette affirmation ne résiste pas à l'analyse : la Société du Mont-Pèlerin est une simple société de pensée, un lieu d'échanges et de débats. Le relatif secret de ce qui s'y dit exactement suffit cependant à nourrir les fantasmes les plus fous, malgré la publication de nombreuses contributions d'auteurs devant la Société et des études détaillées. En outre, si l'on imagine un instant la possibilité d'un complot, la très longue durée pendant laquelle les idées de la Société du Mont-Pèlerin ont été marginalisées montre bien l'inefficacité totale de ce supposé complot. Et peut-on sérieusement croire que Karl Popper et Ludwig von Mises ou Jacques Rueff, aux idées si différentes, puissent s'allier dans un complot secret démoniaque ?

La variante plus récente de ce complotisme antilibéral voit dans l'Atlas Economic Research Foundation la maison mère de la machination libérale visant à dominer le monde[6]. Illustration de la qualité toute relative de l'analyse, l'article confond l'IREF, un think tank libéral, et un autre IREF, réseau européen de la franchise.

Analyses du conspirationnisme

Ce genre de complots a été qualifié de « fantasme » par l'économiste Serge Schweitzer[7], tandis que le journaliste Jean Quatremer de Libération rend responsable des associations comme Acrimed de cette idée de complot[8].

Alain Wolfelsperger, professeur à Sciences Po Paris, voit plus généralement dans l'antilibéralisme une vision paranoïde qui procède de la théorie du complot[9]. Wolfelsperger qualifie d'« inusable et typiquement paranoïde » la mise en cause du libéralisme et de la démocratie libérale dans ce qui serait pour certains antilibéraux une « omnimarchandisation » du monde. L'économiste français Pierre Cahuc regrette pour sa part que « le complot libéral et anglo-saxon surdétermine toute prise de position », empêchant toute réflexion[10].

Quant à Naomi Klein, l'essayiste suédois Johan Norberg montre la déformation des faits orchestrée par l'auteur pour faire croire à des « catastrophes fabriquées de toutes pièces et appelées à consolider les pouvoirs et les réformes impopulaires ». Prenant l'exemple chinois, il écrit : « par exemple, Klein allègue que la répression de la Place Tiananmen a été destinée à écraser l'opposition aux réformes pro-marchés, quand en fait elle a ralenti la libéralisation pendant des années ».

Murray Rothbard distingue deux types de théories du complot[11] : les théories superficielles, qui cherchent les bénéficiaires directs des actions incriminées (à qui profite le crime ?), et les théories profondes, fondées sur le soupçon et la paranoïa, qui cherchent d'abord qui tire les ficelles et qui s'alimentent d'elles-mêmes par des analyses fouillées et la découverte incessante de preuves (syndrome du vrai croyant). 

 


 

Le conspirationnisme extrême

Poussée à l'extrême, la thèse du complot libéral rejoint un certain nombre de théories complotistes très en vogue sur Internet, bien qu'elles aient toujours existé auparavant. Ces théories expliquent toutes, à leur façon, que le monde est dominé par une cryptocratie, une petite élite de riches (the Cabal, the powers that be, etc.) :

  • la franc-maçonnerie, après avoir été accusée d'avoir favorisé au XVIIIe siècle les idées libérales et combattu la monarchie, puis promu les idées républicaines et la laïcité au cours des siècles suivants, reste soupçonnée, par son secret, d'alimenter la connivence entre le monde politique et le monde des affaires ;
  • les « Illuminati », organisation contrôlant prétendument les affaires du monde au travers des gouvernements et des grandes multinationales, visant à l'établissement d'un Nouvel ordre mondial ;
  • les diverses thèses liées à l'antisémitisme, théories du complot juif ou du complot sioniste, par exemple les « Protocoles des Sages de Sion », plan de conquête du monde établi par les Juifs et les francs-maçons ;
  • le groupe Bilderberg, élément supposé d'une conspiration mondiale visant à instaurer un gouvernement mondial dirigé par les États-Unis ;
  • la Commission Trilatérale, partisane d'une doctrine mondialiste, auquel certains attribuent l'orchestration de la mondialisation économique ;
  • de la même façon, le CFR (Council on Foreign Relations) serait contrôlé par un groupe de personnes issues de sociétés secrètes d'étudiants des universités Yale et Harvard, il œuvrerait à la formation d'un gouvernement mondial ;
  • impliquant à la fois la finance, la politique et la franc-maçonnerie, la Synarchie serait une élite mondiale agissant dans le secret pour imposer ses vues ;
  • en liaison possible avec ces groupes secrets, il y a plusieurs théories exposant l'influence supposée des Nazis après-guerre, tant d'un point de vue scientifique que financier (par exemple Joseph P. Farrell) ;
  • en ufologie, la principale thèse conspirationniste est celle du Majestic 12, ou MJ-12, groupe secret supposément établi en 1947 par Harry Truman, après l'incident de Roswell ; ce groupe aurait secrètement mené pour son propre bénéfice privé une rétro-ingénierie de la technologie extraterrestre, il garderait ses découvertes secrètes (ou à la disposition uniquement de l'armée US)[12] ; ces découvertes seraient tellement avancées qu'elles ne pourraient être divulguées de crainte d'une rupture civilisationnelle, elles doivent donc rester aux mains d'une élite compartimentée (breakaway civilization) ;
  • à la fois les Jésuites (ou les chevaliers de Malte) et des hominidés non sapiens (de type Homo Capensis, communément surnommés coneheads) sont mis en cause par une whistleblower de la World Bank, Karen Hudes, qui explique que d'énormes stocks d'or seraient délibérément soustraits de la circulation depuis des décennies par une élite cachée au Vatican. La Fed, la BRI, le FMI et d'autres entités internationales fausseraient les marchés et endetteraient délibérément les pays.

Plusieurs de ces théories du complot sont parfois défendues par des personnalités de premier plan, par exemple Paul T. Hellyer, ancien ministre de la Défense canadien, les soutient dans son livre The Money Mafia - A World in Crisis (2014), un mélange détonnant entre Bilderberg, Trilatérale, extraterrestres, etc. Il affirme que la mondialisation est un complot pour éliminer la classe moyenne au profit des multinationales.

On peut également rattacher à une forme de conspirationnisme les thèses modernes sur ce que Peter Dale Scott appelle « supramonde » ou « État profond » : un cercle informel et non hiérarchisé de contacts de haut niveau, souvent personnels, où le pouvoir politique est contrôlé par des gens très riches. En découle la « politique profonde », caractérisée par des événements non expliqués, tels que l'assassinat de Kennedy, le Watergate, les attentats du 11 septembre 2001.

Un autre type de théories du complot, entre économie et science, met en cause certaines sociétés multinationales (voire certains États) qui feraient obstacle par tous les moyens à la diffusion d'inventions révolutionnaires : moteur à eau, énergie libre ou énergie du vide, antigravité, traitements miracles contre le cancer ou le SIDA, etc.

Certaines thèses conspirationnistes ne sont pas nécessairement fausses, mais elles sont improuvables. Elles s'alimentent elles-mêmes sur le marché cognitif par mise en œuvre de divers procédés : méthode hypercritique, renversement de la charge de la preuve, biais de confirmation d'hypothèse, sources non vérifiables, hyper-rationalisation, importance du soupçon. Les différentes théories du complot se confirment entre elles (les unes exploitant ou rejoignant les hypothèses des autres) ou s'opposent entre elles (ainsi une théorie du complot explique que l'homme n'est jamais allé sur la Lune, une autre affirme qu'il y était déjà allé bien avant 1969).

Par ailleurs, même si certaines de ces théories étaient vraies, ce n'est pas du libéralisme qu'elles relèveraient, mais du capitalisme de connivence ou de la corruption.

Qu'est ce qui pousse vraiment à l'adoption de réformes libérales ?

Cette idée d'un complot libéral étant fausse, qu'est ce qui pousse vraiment tant de pays à travers le monde sur la voie de la libéralisation ? Norberg nous fournit la réponse : ces réformes d'inspiration libérale fonctionnent au profit de chacun, à l'opposé des mesures planificatrices qui appauvrissent la situation de tous. Ce qui explique, à rebours du présupposé conspirationniste de Naomi Klein sur la nécessité de complots secrets pour imposer le libéralisme, la popularité de l'économie de marché, qu'elle se manifeste par des sondages[13] ou quand les individus votent avec leurs pieds.

Un fantasme révélateur

Searchtool-80%.png Article connexe : ordre spontané.

Ce fantasme, contemporain ou plus ancien, d'un complot libéral, permet de réaliser la difficulté de certains à saisir la spécificité d'un ordre libéral ou ordre spontané.

De nombreux penseurs ont développé cette notion d'un ordre spontané d'une société fondée sur la liberté, fruit de l'interaction des hommes et non d'un dessein planificateur visible ou invisible (le fameux complot). Parmi ceux-ci, Zhuangzi au IIIe siècle avant J.C., Bernard Mandeville au XVIIIe siècle avec La Fable des abeilles, suivi par les philosophes des Lumières écossaises, David Hume, Adam Ferguson et Adam Smith (avec l'image souvent caricaturée de la main invisible) puis Frédéric Bastiat avec ses Harmonies économiques au début du XIXe siècle, c'est avec Friedrich Hayek qu'il trouve son exposé le plus complet.

Tous insistent sur cet ordre qui naît spontanément, sans dessein mais de la libre interaction entre les individus. Vouloir plaquer dessus un complot est donc une absurdité complète. Absurdité qui a cependant l'avantage pour ses tenants de permettre la désignation d'un bouc émissaire plus facile à combattre. 


Complot antilibéral

De même que les antilibéraux affirment l'existence d'un complot libéral, les libertariens pourraient affirmer l'existence d'un complot antilibéral, qui tente de répandre la fiction selon laquelle l'action politique serait utile et indispensable. Ce complot antilibéral repose sur :

  • les médias subventionnés, qui évoquent constamment les réalisations, voire les succès politiques des uns et des autres, droite comme gauche, et attire l'attention sur la politique politicienne plutôt que sur l'échec permanent de l'action politique coercitive ;
  • le corporatisme syndical qui prétend promouvoir les acquis sociaux existants ou futurs ;
  • le capitalisme de connivence, qui prétend que l'intérêt du pays passe par les grandes entreprises et grandes banques, qui à ce titre doivent bénéficier de privilèges, du protectionnisme ou d'un planisme étatique.

 

Bibliographie

Voir aussi

Liens externes

 https://www.wikiberal.org/wiki/Complot_lib%C3%A9ral

 


Le fantasme du complot libéral


Les pourfendeurs de la pensée unique ne se rendent-ils pas compte qu'ils sont précisément les agents et les promoteurs de ladite pensée unique ? Qu'ils soient chroniqueurs, humoristes, journalistes, politologues, experts officiels, ils sont partout, sur tous les plateaux de télévision, sur les ondes radios et distillent en permanence la pensée convenue et conformiste qui consiste à réciter tous les couplets de l'antilibéralisme. Se croyant originaux et impertinents, ils se conforment en fait tous au même moule. Ils croient dépasser les bornes et jouent à merveille le rôle de gardien de la pensée conforme. Car le conformiste est antilibéral.

Dans le milieu académique, c'est encore plus flagrant. Il existe notamment un débat récurrent consistant à dénoncer la formalisation outrancière de la science économique en y voyant le signe de l'hégémonie de la "pensée ultralibérale". C'est un des traits singuliers de la pensée conformiste que de voir un " complot libéral " partout, notamment camouflé dans les équations des modèles macroéconomiques.

Les mathématiques seraient le cheval de Troie du grand satan libéral. Pourtant, le besoin de mesure, de formalisation et d'abstraction de la science économique est en grande partie le résultat de la volonté de planification et d'expérimentation de politiques économiques et de réglementations.
Pour prévoir et évaluer les rentrées fiscales liées à l'adoption d'un nouvel impôt, encore faut-il disposer d'un modèle macroéconomique fondé sur des hypothèses très précises. Ceux qui modélisent ont toujours la prétention, pour ne pas dire la vanité, de contrôler les phénomènes économiques et sociaux. Et ils iront jusqu'à s'en prendre aux individus réels si ces derniers ne se comportent pas comme leurs équations l'auraient prévu.
Voyez comment le pouvoir politique s'en prend aux restaurateurs qui n'ont pas joué le jeu de la répercussion de la baisse de la TVA dans le prix des menus parce que les modèles avaient sans doute prévu un tel effet.

Quand un acteur de l'économie ne se comporte pas comme les équations l'avaient prévu, ne faut-il pas revoir les équations plutôt que de contraindre les acteurs ? Un chercheur ne construit pas un modèle en fonction des résultats qu'il désire ; il se doit de formaliser une réalité qui lui est extérieure et qui échappe à sa volonté.

Tout le programme de recherche actuel de la "nouvelle micro-économie" est d'établir qu'il n'est pas optimal de laisser des individus libres de prendre des décisions en fonction de leurs intérêts privés. Et toute la formalisation est orientée en ce sens. Un chercheur qui tenterait de prendre une direction opposée ne trouverait plus de financement ni de laboratoire d'accueil. Pourtant, nous sommes à la limite du scientisme car l'intention est contenue dans les hypothèses : exit la main invisible. D'ailleurs, pour le prix Nobel Joseph Stiglitz, si elle est invisible cette fameuse main, c'est probablement qu'elle n'existe pas ! Si les physiciens raisonnaient ainsi, alors les ondes ou les trous noirs n'existeraient pas. Les manuels modernes d'économie présentent " les défaillances du marché " comme des postulats que l'on ne saurait remettre en question, et qui rendent l'action publique autant indispensable que providentielle. Car c'est bien connu que l'action publique n'est frappée d'aucune de ces défaillances inhérentes à l'action privée… Et l'économiste qui prendrait le risque de prétendre le contraire ne peut plus prétendre faire carrière.

La "nouvelle théorie du commerce international s'inscrit dans cet élan similaire pour démontrer que l'on ne saurait faire confiance au libre-échange pour obtenir des échanges internationaux harmonieux. Il n'aura en effet échappé à personne que les négociations collectives organisées sous l'égide de l'O.M.C., qui voient s'affronter les corporatismes nationaux au risque de dégénérer en guerre économique larvée, constituent un modèle d'harmonie internationale.
Rappelons que l'OMC est issue d'une transformation du G.A.T.T. Mais les missions du GATT étaient claires : il s'agissait d'abaisser les tarifs douaniers - ce qui a été accompli essentiellement dans l'industrie - en vue de fluidifier le commerce international. L'OMC prétend " réguler " le commerce entre les nations en imposant des normes qualitatives (environnementales, sociales, sanitaires) qui font ressurgir les tentations protectionnistes. Mais la définition de pareilles normes est bien plus problématique et leur généralisation est perçue par les pays moins avancés comme un protectionnisme déguisé mis en œuvre par les pays développés.

Pareillement, la "nouvelle économie du travail" montre que le chômage n'est pas le résultat d'entrave au libre fonctionnement du marché. Les théoriciens ont alors inventé le concept de "chômage d'équilibre" selon lequel le chômage résulte du jeu des décisions d'agents rationnels. Il en découle qu'il n'est pas " optimal " pour la collectivité de laisser des individus rationnels s'entendre autour d'un contrat de travail librement négocié en vertu de ces imperfections concurrentielles qui aboutissent à générer du chômage structurel. Là aussi, les négociations collectives encadrées par les partenaires sociaux - qui n'ont qu'un seul leitmotiv : la grève générale - constituent sans doute un modèle qui nous permet d'éviter ce chômage imputable aux forces du marché et il n'aura échappé à personne que le " dialogue social " à la française est un modèle d'harmonie collective.

Enfin, la "nouvelle théorie de la croissance" repose sur des modèles dynamiques dits de " croissance endogène " qui font de l'Etat un "planificateur bienveillant" indispensable à la régulation d'ensemble. Ces quelques exemples montrent que, loin d'assister à une hégémonie de la pensée libérale dans les milieux académiques, c'est à un retour en force des conceptions interventionnistes - relookées sous le vernis de fondements microéconomiques savants et de bons sentiments - que nous assistons depuis plus de 25 ans. Et les derniers prix Nobel d'économie (Stiglitz, Krugman, Williamson et Ostrom) confirment cette tendance lourde. Dans ce contexte, il est pour le moins cocasse de parler de libéralisme triomphant. Le libéralisme recule - et ses ennemis s'en réjouissent - sans doute parce que les hommes ne sont plus à la hauteur des valeurs exigeantes qu'il implique. Les " idiots utiles " nous racontent que le capitalisme n'obéit à aucune valeur ni morale. En fait, l'économie ne fonctionne plus quand les hommes oublient les valeurs hautement morales qu'une économie de liberté et de responsabilité implique.

Jean-Louis Caccomo, Perpignan, le 28 octobre 2009

http://libertariens.chez.com/fantasme.htm

 

Radio libre Rothbard ( https://cdn.mises.org/20_2_2.pdf )

Dans presque tous les débats concernant la FCC en particulier, ou la politique américaine du spectre en général, quelqu'un affirme que le spectre radioélectrique est une ressource unique appartenant au public. Cette affirmation est présentée comme une évidence, un point de départ plutôt que la conséquence historique de groupes d'intérêts particuliers feignant de méconnaître les lois de l'économie.  

On a causé plus de tort au public au nom de « l'intérêt général » que les intérêts privés n'auraient jamais pu en causer dans un marché libre. Pourtant, le public a tendance à réclamer davantage d'intervention, et non moins. Le cas de la radio en est un exemple typique. Je me propose d'examiner, dans une perspective rothbardienne, l'histoire, l'économie et l'avenir potentiel des technologies sans fil américaines.

B.K. Marcus

https://mises.org/journal-libertarian-studies/radio-free-rothbard?d7_alias_migrate=1 

 

novembre 16, 2025

L'incohérence intellectuelle du conservatisme par Hans-Hermann Hoppe

L'incohérence intellectuelle du conservatisme

Le conservatisme moderne, aux États-Unis et en Europe, est confus et déformé. Sous l'influence de la démocratie représentative et avec la transformation des États-Unis et de l'Europe en démocraties de masse après la Première Guerre mondiale, le conservatisme, autrefois force idéologique anti-égalitaire, aristocratique et anti-étatique, s'est mué en un mouvement d'étatistes culturellement conservateurs : l'aile droite des socialistes et des sociaux-démocrates. 
 

 
 La plupart des conservateurs contemporains autoproclamés s'inquiètent, à juste titre, du déclin de la famille, du divorce, des naissances hors mariage, de la perte d'autorité, du multiculturalisme, de la désintégration sociale, du libertinage sexuel et de la criminalité. Ils perçoivent tous ces phénomènes comme des anomalies et des déviations de l'ordre naturel, ou de ce que l'on pourrait appeler la normalité. 
 
Cependant, la plupart des conservateurs contemporains (du moins la plupart des porte-parole de l'establishment conservateur) soit ne reconnaissent pas que leur objectif de rétablissement de la normalité exige les changements sociaux anti-étatiques les plus drastiques, voire révolutionnaires, soit (s'ils en sont conscients) ils trahissent de l'intérieur le programme culturel du conservatisme afin de promouvoir un programme entièrement différent.

Que cela soit largement vrai pour les soi-disant néoconservateurs ne nécessite pas d'explications supplémentaires. En effet, en ce qui concerne leurs dirigeants, on peut supposer que la plupart appartiennent à cette dernière catégorie. Ils ne se soucient guère des questions culturelles, mais reconnaissent devoir jouer la carte du conservatisme culturel pour ne pas perdre le pouvoir et promouvoir leur objectif, tout autre, de social-démocratie mondiale.<sup>1</sup> Le caractère fondamentalement étatiste du néoconservatisme américain se résume parfaitement dans une déclaration d'Irving Kristol, l'un de ses principaux défenseurs intellectuels : 
 
« Le principe fondamental d'un État-providence conservateur devrait être simple : dans la mesure du possible, les individus devraient pouvoir conserver leur propre argent – ​​plutôt que de le voir transféré (par le biais des impôts) à l'État – à condition qu'ils l'utilisent à des fins bien définies.» (<i>Two Cheers for Capitalism</i> [New York : Basic Books, 1978], p. 119) 
 
Ce point de vue est essentiellement identique à celui des sociaux-démocrates européens modernes, post-marxistes. Ainsi, le Parti social-démocrate allemand (SPD), par exemple, adopta dans son programme de Godesberg de 1959 la devise « autant de marché que possible, autant d’État que nécessaire ». 
 
Une seconde branche, plus ancienne mais aujourd’hui presque indiscernable de la précédente, du conservatisme américain contemporain est représentée par le nouveau conservatisme (d’après-guerre) lancé et promu, avec l’aide de la CIA, par William Buckley et sa revue National Review. Alors que l’ancien conservatisme américain (d’avant-guerre) se caractérisait par des positions résolument anti-interventionnistes en matière de politique étrangère, le nouveau conservatisme de Buckley se distingue par son militarisme exacerbé et sa politique étrangère interventionniste.
 
Dans un article intitulé « Le point de vue d'un jeune républicain », publié dans Commonweal le 25 janvier 1952, trois ans avant le lancement de sa National Review, Buckley résumait ainsi ce qui allait devenir le nouveau credo conservateur : face à la menace soviétique, « nous [les nouveaux conservateurs] devons accepter un État omniprésent pour la durée du conflit, car aucune guerre offensive ni défensive ne peut être menée… autrement que par le biais d'une bureaucratie totalitaire sur notre territoire.» 
 
Les conservateurs, écrivait Buckley, avaient le devoir de promouvoir « les lois fiscales étendues et productives nécessaires au soutien d'une politique étrangère anticommuniste vigoureuse », ainsi que « les armées et les forces aériennes importantes, l'énergie atomique, les services de renseignement centraux, les commissions de production de guerre et la centralisation du pouvoir à Washington qui en découle.» 
 
 Sans surprise, depuis l'effondrement de l'Union soviétique à la fin des années 1980, cette philosophie est restée fondamentalement inchangée. Aujourd'hui, le maintien et la préservation de l'État-providence et de l'État-militant américain sont tout simplement justifiés et encouragés par les néoconservateurs et les nouveaux conservateurs, qui invoquent d'autres ennemis et dangers étrangers : la Chine, le fondamentalisme islamique, Saddam Hussein, les « États voyous » et la menace du « terrorisme mondial ». 
 
Cependant, il est également vrai que de nombreux conservateurs sont sincèrement préoccupés par la désintégration ou le dysfonctionnement de la famille et le déclin culturel. Je pense ici en particulier au conservatisme représenté par Patrick Buchanan et son mouvement. Le conservatisme de Buchanan n'est en rien aussi différent de celui de l'establishment du Parti républicain conservateur que lui et ses partisans le croient. Sur un point décisif, leur conception du conservatisme rejoint pleinement celle de l'establishment conservateur : tous deux sont étatistes. Ils divergent quant aux mesures à prendre pour rétablir la normalité aux États-Unis, mais ils s'accordent sur le fait que cela doit être fait par l'État. On ne trouve chez aucun des deux la moindre trace d'anti-étatisme de principe.
 
Permettez-moi d'illustrer mon propos en citant Samuel Francis, l'un des principaux théoriciens et stratèges du mouvement buchananiste. Après avoir déploré la propagande « anti-blanche » et « anti-occidentale », le « laïcisme militant, l'égoïsme avide de profit, le mondialisme économique et politique, la croissance démographique et le centralisme étatique débridé », il expose un nouvel esprit, celui de « l'Amérique d'abord », qui « implique non seulement de privilégier les intérêts nationaux à ceux des autres nations et à des abstractions telles que le "leadership mondial", l'"harmonie mondiale" et le "Nouvel Ordre Mondial", mais aussi de donner la priorité à la nation sur la satisfaction des intérêts individuels et infranationaux ». 
 
Comment propose-t-il de remédier au problème de la dégénérescence morale et du déclin culturel ? Il ne reconnaît pas que, par nature, l'éducation ne relève pas de l'État. L'éducation est pour lui une affaire entièrement familiale et devrait être produite et diffusée dans le cadre d'accords coopératifs, au sein de l'économie de marché. 
 
De plus, on ne reconnaît pas que la dégénérescence morale et le déclin culturel ont des causes plus profondes et ne peuvent être guéris par de simples changements de programmes scolaires imposés par l'État, ni par des exhortations et des discours. Au contraire, François propose que le redressement culturel – le retour à la normale – puisse être réalisé sans changement fondamental de la structure de l'État-providence moderne. En effet, Buchanan et ses idéologues défendent explicitement les trois institutions centrales de l'État-providence : la sécurité sociale, l'assurance maladie et les allocations chômage. Ils souhaitent même étendre les responsabilités « sociales » de l'État en lui confiant la tâche de « protéger », par le biais de restrictions nationales à l'importation et à l'exportation, les emplois américains, notamment dans les secteurs d'intérêt national, et de « protéger les salaires des travailleurs américains de la main-d'œuvre étrangère qui doit travailler pour un dollar de l'heure ou moins ».
 
En réalité, les partisans de Buchanan admettent volontiers être étatistes. Ils abhorrent et ridiculisent le capitalisme, le laissez-faire, le libre marché et le commerce, la richesse, les élites et la noblesse ; et ils prônent un nouveau conservatisme populiste – voire prolétarien – qui amalgame conservatisme social et culturel et économie socialiste. Ainsi, poursuit Francis:
 
si la gauche a pu séduire les Américains moyens par ses mesures économiques, elle les a perdus par son radicalisme social et culturel, et si la droite a pu attirer les Américains moyens en invoquant l’ordre public et la défense de la normalité sexuelle, des mœurs et de la religion traditionnelles, des institutions sociales traditionnelles et en faisant appel au nationalisme et au patriotisme, elle les a perdus en ressortant ses vieilles recettes économiques bourgeoises. 
 
Il est donc nécessaire de combiner les politiques économiques de la gauche et le nationalisme et le conservatisme culturel de la droite, afin de créer « une nouvelle identité synthétisant à la fois les intérêts économiques et les loyautés culturelles et nationales de la classe moyenne prolétarisée dans un mouvement politique séparé et unifié ».2 Pour des raisons évidentes, cette doctrine n’est pas ainsi nommée, mais il existe un terme pour ce type de conservatisme : il s’agit du nationalisme social ou du national-socialisme.
 
Quant à la plupart des dirigeants de la soi-disant Droite chrétienne et de la « majorité morale », ils souhaitent simplement remplacer l'élite libérale de gauche actuelle, chargée de l'éducation nationale, par une autre, à savoir eux-mêmes. « Depuis Burke », a critiqué Robert Nisbet, « il est devenu un précepte conservateur et un principe sociologique, depuis Auguste Comte, que le moyen le plus sûr d'affaiblir la famille, ou tout groupe social vital, est que l'État s'approprie, puis monopolise, les fonctions historiques de la famille. » À l'inverse, une grande partie de la droite américaine contemporaine « s'intéresse moins aux immunités burkéennes face au pouvoir gouvernemental qu'à la concentration maximale du pouvoir gouvernemental entre les mains de ceux en qui l'on peut avoir confiance. C'est le contrôle du pouvoir, et non sa réduction, qui prime. » 
 
 Je ne m'attarderai pas ici sur la question de savoir si le conservatisme de Buchanan jouit d'une popularité importante ni si son analyse de la politique américaine est sociologiquement juste. Je doute que ce soit le cas, et le sort de Buchanan lors des primaires présidentielles républicaines de 1995 et 2000 ne semble pas le contredire. Je souhaite plutôt aborder des questions plus fondamentales : à supposer que cette approche exerce un tel attrait, c’est-à-dire à supposer que le conservatisme culturel et l’économie socialiste puissent être psychologiquement compatibles (en d’autres termes, que l’on puisse adhérer simultanément à ces deux idées sans dissonance cognitive), peuvent-ils également être combinés efficacement et concrètement (économiquement et praxéologiquement) ? Est-il possible de maintenir le niveau actuel de socialisme économique (sécurité sociale, etc.) et d’atteindre l’objectif de restaurer la normalité culturelle (familles traditionnelles et règles de conduite normales) ? 
 
Buchanan et ses théoriciens n’éprouvent pas le besoin de soulever cette question, car ils considèrent la politique comme une simple affaire de volonté et de pouvoir. Ils ne croient pas à l’existence de lois économiques. Si les gens désirent quelque chose suffisamment et qu’on leur donne le pouvoir de le faire, tout est possible. L’« économiste autrichien décédé » Ludwig von Mises, auquel Buchanan faisait référence avec mépris lors de ses campagnes présidentielles, qualifiait cette croyance d’« historicisme », la posture intellectuelle des Kathedersozialisten allemands, les socialistes universitaires de la Chaire, qui justifiaient toutes les mesures étatiques.
 
Mais le mépris historiciste et l'ignorance de l'économie ne changent rien à l'existence inéluctable des lois économiques. On ne peut avoir le beurre et l'argent du beurre, par exemple. Ce que l'on consomme aujourd'hui ne pourra plus être consommé demain. Produire davantage d'un bien implique nécessairement de produire moins d'un autre. Nul ne saurait faire disparaître ces lois. Croire le contraire ne peut mener qu'à l'échec. « En réalité », notait Mises, « l'histoire économique est un long récit de politiques gouvernementales qui ont échoué parce qu'elles ont été conçues au mépris des lois de l'économie. »³ 
 
À la lumière de ces lois économiques élémentaires et immuables, le programme de nationalisme social prôné par Buchanan n'est qu'un rêve audacieux, mais irréalisable. Nul ne saurait nier que le maintien des institutions fondamentales de l'État-providence actuel et le désir de revenir aux familles, aux normes, aux comportements et à la culture traditionnels sont des objectifs incompatibles. On peut avoir l'un – le socialisme (l'État-providence) – ou l'autre – la morale traditionnelle – mais pas les deux, car l'économie social-nationaliste, pilier du système actuel d'État-providence que Buchanan souhaite préserver, est précisément la cause des anomalies culturelles et sociales. 
 
Pour clarifier ce point, il suffit de rappeler l'une des lois fondamentales de l'économie : toute redistribution obligatoire des richesses ou des revenus, quels que soient les critères sur lesquels elle repose, implique de prendre à certains – ceux qui possèdent quelque chose – pour le donner à d'autres – ceux qui ne possèdent rien. De ce fait, l'incitation à posséder diminue, et celle à ne pas posséder augmente. Ce que possède le premier est généralement considéré comme « bon », et ce qui manque au second est perçu comme « mauvais » ou comme une carence. C'est d'ailleurs l'idée même qui sous-tend toute redistribution : certains ont trop de biens et d'autres pas assez. Toute redistribution a pour conséquence de produire moins de bien et de plus en plus de mal, moins de perfection et plus d'imperfections. Subventionner les pauvres par l'impôt (argent prélevé sur les autres) ne fera qu'accroître la pauvreté (ce qui est néfaste). Subventionner les chômeurs ne fera qu'augmenter le chômage (ce qui est néfaste). Subventionner les mères célibataires ne fera qu'accroître le nombre de mères célibataires et de naissances hors mariage (ce qui est néfaste), etc.
 
De toute évidence, cette observation fondamentale s'applique à l'ensemble du système de prétendue sécurité sociale mis en place en Europe occidentale (à partir des années 1880) et aux États-Unis (depuis les années 1930) : une « assurance » publique obligatoire contre la vieillesse, la maladie, les accidents du travail, le chômage, l'indigence, etc. Conjuguée au système encore plus ancien d'enseignement public obligatoire, cette institution et ces pratiques constituent une attaque massive contre la famille et la responsabilité individuelle. 
 
En dispensant les individus de l'obligation de subvenir à leurs propres besoins (revenus, santé, sécurité, vieillesse et éducation des enfants), on réduit la portée et l'horizon temporel de l'autonomie financière, et on dévalorise le mariage, la famille, les enfants et les liens de parenté. L'irresponsabilité, le manque de clairvoyance, la négligence, la maladie et même le destructivisme (les méfaits) sont encouragés, tandis que la responsabilité, la prévoyance, la diligence, la santé et la prudence (les biens) sont sanctionnées. 
 
Le système d'assurance vieillesse obligatoire, qui subventionne les retraités grâce aux impôts prélevés sur les jeunes actifs, a systématiquement affaibli le lien intergénérationnel naturel entre parents, grands-parents et enfants. Les personnes âgées n'ont plus besoin de compter sur l'aide de leurs enfants si elles n'ont pas prévu leur propre retraite ; et les jeunes (généralement moins fortunés) doivent subvenir aux besoins des personnes âgées (généralement plus aisées), et non l'inverse, comme c'est souvent le cas au sein des familles. 
 
Par conséquent, non seulement les gens souhaitent avoir moins d'enfants – et de fait, le taux de natalité a diminué de moitié depuis la mise en place des politiques modernes de protection sociale –, mais le respect que les jeunes portaient traditionnellement aux aînés s'est également amoindri, et tous les indicateurs de désintégration et de dysfonctionnement familial, tels que les taux de divorce, de naissances hors mariage, de maltraitance infantile, de violence parentale, de violence conjugale, de familles monoparentales, de célibat, de modes de vie alternatifs et d'avortement, ont augmenté.
 
De plus, la socialisation du système de santé par le biais d'institutions telles que Medicaid et Medicare, ainsi que la réglementation du secteur des assurances (en limitant le droit de refus des assureurs – c'est-à-dire leur capacité à exclure tout risque individuel comme non assurable et à discriminer librement, selon des méthodes actuarielles, entre différents groupes de risques), ont mis en branle un mécanisme monstrueux de redistribution des richesses et des revenus. Ce mécanisme se fait au détriment des individus responsables et des groupes à faible risque, au profit des acteurs irresponsables et des groupes à haut risque. Les subventions accordées aux malades, aux personnes en mauvaise santé et aux personnes handicapées engendrent la maladie et l'invalidité, et affaiblissent la motivation à travailler pour gagner sa vie et à mener une vie saine. On ne saurait mieux faire que de citer à nouveau l'économiste autrichien Ludwig von Mises : 
 
 « Être malade n'est pas un phénomène indépendant de la volonté consciente… L'efficacité d'un homme ne résulte pas uniquement de sa condition physique ; elle dépend largement de son esprit et de sa volonté… » L’aspect destructeur de l’assurance accident et maladie réside avant tout dans le fait que ces institutions favorisent les accidents et les maladies, entravent la guérison et, très souvent, créent, ou du moins intensifient et prolongent, les troubles fonctionnels consécutifs à une maladie ou un accident… Se sentir en bonne santé est bien différent d’être en bonne santé au sens médical du terme… En affaiblissant, voire en détruisant complètement, la volonté d’être en bonne santé et apte au travail, l’assurance sociale engendre la maladie et l’incapacité de travail ; elle produit l’habitude de se plaindre – ce qui est en soi une névrose – et d’autres névroses… En tant qu’institution sociale, elle rend une population malade physiquement et mentalement, ou du moins contribue à multiplier, prolonger et intensifier la maladie… L’assurance sociale a ainsi fait de la névrose de l’assuré une dangereuse maladie publique. Si l’institution est étendue et développée, la maladie se propagera. Aucune réforme ne peut y remédier. On ne peut affaiblir ou détruire la volonté de rester en bonne santé sans engendrer la maladie.⁴ 
 
Je ne souhaite pas exposer ici l’absurdité économique de l’idée, encore plus radicale, de Buchanan et de ses théoriciens, de politiques protectionnistes (visant à protéger les salaires américains). S'ils avaient raison, leur argument en faveur du protectionnisme économique reviendrait à condamner tout commerce et à défendre l'idée que chaque famille serait mieux lotie si elle ne commerçait jamais avec personne. Dans ce cas, personne ne risquerait de perdre son emploi et le chômage dû à une concurrence « déloyale » serait ramené à zéro.
 
Pourtant, une telle société de plein emploi ne serait ni prospère ni forte ; elle serait composée de personnes (de familles) qui, malgré un travail acharné du matin au soir, seraient condamnées à la pauvreté et à la famine. Le protectionnisme international de Buchanan, bien que moins destructeur qu'une politique de protectionnisme interpersonnel ou interrégional, aboutirait exactement au même résultat. Il ne s'agit pas de conservatisme (les conservateurs souhaitent que les familles soient prospères et fortes), mais de destructionnisme économique. 
 
Quoi qu'il en soit, il devrait désormais être clair que la plupart, sinon la totalité, de la dégénérescence morale et du déclin culturel – signes de décivilisation – qui nous entourent sont les conséquences inéluctables de l'État-providence et de ses institutions fondamentales. Les conservateurs classiques, à l'ancienne, le savaient et s'opposaient farouchement à l'instruction publique et à la sécurité sociale. Ils savaient que les États, partout dans le monde, cherchaient à démanteler, voire à détruire, les familles, les institutions, les strates et les hiérarchies d'autorité qui découlent naturellement des communautés familiales, afin d'accroître et de renforcer leur propre pouvoir. Ils savaient que, pour ce faire, les États devraient exploiter la rébellion naturelle des adolescents contre l'autorité parentale. Et ils savaient que l'éducation et la responsabilisation socialisées étaient les moyens d'atteindre cet objectif. 
 
L'éducation et la sécurité sociales offrent aux jeunes rebelles la possibilité d'échapper à l'autorité parentale (et de persister dans leurs écarts de conduite). Les conservateurs de la vieille école savaient que ces politiques émanciperaient l'individu de la discipline familiale et communautaire pour le soumettre au contrôle direct et immédiat de l'État. 
 
De plus, ils savaient, ou du moins pressentaient, que cela conduirait à une infantilisation systématique de la société – une régression émotionnelle et mentale de l'âge adulte à l'adolescence, voire à l'enfance.
 
À l'inverse, le conservatisme populiste-prolétarien de Buchanan – le nationalisme social – témoigne d'une ignorance totale de ces enjeux. Concilier conservatisme culturel et État-providence est impossible, et donc économiquement absurde. L'État-providence – la sécurité sociale sous toutes ses formes – engendre le déclin et la dégénérescence morale et culturelle. Par conséquent, si l'on se préoccupe réellement de la décadence morale de l'Amérique et que l'on souhaite restaurer la normalité au sein de la société et de la culture, il faut s'opposer à tous les aspects de l'État-providence moderne. Un retour à la normale exige ni plus ni moins que la suppression pure et simple du système actuel de sécurité sociale : assurance chômage, sécurité sociale, Medicare, Medicaid, éducation publique, etc. – et donc la dissolution et la déconstruction quasi complètes de l'appareil d'État et du pouvoir gouvernemental. Si l'on veut un jour rétablir la normalité, les fonds et le pouvoir de l'État doivent diminuer jusqu'à atteindre, voire diminuer, leur niveau du XIXe siècle. Dès lors, les véritables conservateurs doivent être des libertariens intransigeants (anti-étatiques). Le conservatisme de Buchanan est fallacieux : il prône un retour à la morale traditionnelle tout en défendant le maintien des institutions mêmes qui sont responsables de sa destruction. 
 
La plupart des conservateurs contemporains, notamment les chouchous des médias, ne sont donc pas des conservateurs, mais des socialistes – soit internationalistes (les néoconservateurs, partisans d’un État interventionniste et social-démocrate mondialiste), soit nationalistes (les populistes buchananiens). Les véritables conservateurs doivent s’opposer aux deux. Pour restaurer les normes sociales et culturelles, les vrais conservateurs ne peuvent être que des libertariens radicaux, et ils doivent exiger la démolition – en tant que perversion morale et économique – de toute la structure de l’État interventionniste. 
 
Publié initialement en mars 2005.
 

 
1. Sur le conservatisme américain contemporain, voir notamment Paul Gottfried, <i>The Conservative Movement</i>, éd. rév. (New York : Twayne Publishers, 1993) ; George H. Nash, <i>The Conservative Intellectual Movement in America</i> (New York : Basic Books, 1976) ; Justin Raimondo, <i>Reclaiming the American Right: The Lost Legacy of the Conservative Movement</i> (Burlingame, Californie : Center for Libertarian Studies, 1993) ; voir également le chapitre 11. 
 
2. Samuel T. Francis, « From Household to Nation: The Middle American populism of Pat Buchanan », <i>Chronicles</i> (mars 1996) : 12-16 ; voir aussi <i>Beautiful Losers: Essays on the Failure of American Conservatism</i> (Columbia : University of Missouri Press, 1993) ; <i>Revolution from the Middle</i> (Raleigh, Caroline du Nord : Middle American Press, 1997).  
 
3Ludwig von Mises, L’action humaine : Traité d’économie, édition pour chercheurs (Auburn, Alabama : Ludwig von Mises Institute, 1998), p. 67. « Les princes et les majorités démocratiques », écrit Mises, « sont ivres de pouvoir. Ils doivent admettre à contrecœur qu’ils sont soumis aux lois de la nature. Mais ils rejettent la notion même de loi économique. Ne sont-ils pas les législateurs suprêmes ? N’ont-ils pas le pouvoir d’écraser tout opposant ? Aucun chef de guerre n’est enclin à reconnaître d’autres limites que celles que lui impose une force armée supérieure. Les scribouillards serviles sont toujours prêts à encourager cette suffisance en exposant les doctrines appropriées. Ils appellent leurs présomptions confuses « économie historique ». » 
 
4Ludwig von Mises, Le socialisme : Analyse économique et sociologique (Indianapolis, Indiana : Liberty Fund, 1981), p. 43, 1-32.
 

 

 

 

 

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