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avril 08, 2026

Stratégie; Diplomatie; Géopolitique, l'effet IRAN !

Sommaire: 

A) - "Ali Shariati, véritable cerveau de la Révolution islamique, ou le brillant théoricien d’un 'islamo-marxisme' "

B) - Le retour de la meute des ambassadeurs

C) - Ormuz, ou les limites de l’ultimatum

 


 

A) - "Ali Shariati, véritable cerveau de la Révolution islamique, ou le brillant théoricien d’un 'islamo-marxisme'  

Dans cette tribune, Michel Taubmann, journaliste, éditeur, écrivain et coauteur « Histoire secrète de la révolution iranienne » (Denoël), explique le rôle déterminant du philosophe iranien d'inspiration marxiste Ali Shariati dans la révolution islamique. 

Connaissez-vous Ali Shariati ? Dans les gigantesques manifestations qui, tout au long de l’année 1978, ont précipité le renversement du shah d’Iran, les portraits de ce séduisant quadragénaire vêtu à l’occidentale côtoyaient ceux du vieux mollah Khomeyni, coiffé de son turban traditionnel. Sa mort brutale en Grande-Bretagne en juin 1977 avait écarté Ali Shariati d’une révolution dans laquelle ce « socialiste de Dieu », formé à la Sorbonne, aurait pu disputer le leadership au représentant d’un clergé chiite qu’il jugeait « réactionnaire ». Ali Shariati, véritable cerveau de la Révolution islamique, a été le brillant théoricien d’un « islamo-marxisme » réconciliant l’islam et la lutte des classes, une théologie de la libération qui se développa parallèlement à celle dont se revendiquaient à la même époque des chrétiens de gauche, notamment en Amérique Latine.

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Né le 24 novembre 1933 dans un petit village au nord-est de l’Iran, où sa mère et les autres femmes ne montraient jamais leur visage, Ali Shariati a été confronté, dès l’enfance, au choc entre la vie religieuse ancestrale et la modernité. Dans un pays mené d’une main de fer par le roi Reza Shah, « l’Atatürk iranien », son père, Mohammad Taqi Shariati, fils, petit-fils de mollah et mollah lui-même a été contraint de troquer sa toge contre un costume à l’occidentale lorsque la monarchie, dans les années 1930, créa une Éducation nationale dépendant de l’État et non plus du clergé. En 1945, les troupes soviétiques occupant encore une partie du nord-est de l’Iran, le ministère de l’Éducation nationale est confié au dirigeant communiste Fereydoun Kechavarz. Comme beaucoup d’enseignants, le père de Shariati s’imprègne alors d’idées sociales et hostiles à « l’impérialisme » britannique, qu’il transmet à son fils Ali, militant dès l’âge de 15 ans dans les rangs des « socialistes pieux ».

Islam et marxisme au Quartier Latin

C’est à Paris, capitale mondiale des révolutions, que le jeune Shariati construira sa pensée « islamiste de gauche ». Il y arrive à vingt-six ans, en 1959, doté d’une bourse du gouvernement iranien, afin d’y compléter ses études doctorales. Obsédé par la « débauche » qui règne à ses yeux dans la « Ville lumière », Ali Shariati écrit à ses proches : « Ici, il n’y a rien d’autre que danse, cabaret, vin, casino et toutes sortes de recherches sur les différentes façons de copuler (…), dans cette ville du vin, de la concupiscence et du fric. (…) La plupart des femmes ressemblent à des oies plus belles que Brigitte Bardot mais moins chères qu’un paquet de cigarettes. Rien que concupiscence, rien que couleur et rien qu’infidélité […] que fausseté, que misère. » Ne trouvent grâce à ses yeux que les étudiants catholiques de l’Alliance française où il apprend la langue de Voltaire. Ali Shariati voit dans leur Église un antidote à « l’extinction certaine de la société française ».

Un chrétien pratiquant va alors jouer un rôle important dans son cheminement intellectuel : son directeur de thèse à la Sorbonne, Louis Massignon, professeur au Collège de France et fondateur des études « Islamisme et religions de l’Arabie » à l’École pratique des hautes études à Paris. Cette sommité universitaire, qui formera Henry Corbin et toute une génération d’orientalistes français, était réputée pour sa rigueur. Mais sa fascination à l’égard de l’islam, renforcée par son indignation envers le colonialisme, alors qu’il s’engageait lui-même contre la guerre d’Algérie, finit par obscurcir son jugement. Ordonné prêtre au Caire à 67 ans, ce mystique qu’on surnommait le « catholique musulman » développait l’idée d’une pureté originelle de l’islam servant de chemin vers la libération humaine, calquée sur la théologie de la libération défendue par des chrétiens. Entretenant une relation très étroite avec Ali Shariati, Louis Massignon cautionna, par son autorité morale, la passion anti-occidentale qui dévorait son élève.

Deuxième rencontre, déterminante. Et prestigieuse. Entre 1962 et 1964, dans un café du Quartier Latin, Ali Shariati et quelques autres doctorants iraniens discutent à plusieurs reprises au milieu des volutes de fumée avec le « maître à penser » de l’existentialisme : Jean-Paul Sartre. Le célèbre philosophe écoute le jeune Shariati expliquer que « l’islam est le meilleur moyen de communication en Iran » : « Si les gens de gauche se rendent dans les villages iraniens, en se réclamant de la “forteresse Marx”, ils seront éjectés sur-le-champ par les paysans. Tandis que moi, si je m’y rends en les invitant à venger le sang de Hossein (petit-fils du prophète Mahomet, considéré comme le troisième des douze imams, équivalent des saints pour la tradition chiite – N.D.L.R.), je serai immanquablement accueilli à bras ouverts. »

Autre figure de référence pour Ali Shariati : Frantz Fanon, psychiatre et philosophe martiniquais, qui éveilla à l’anticolonialisme toute une génération militante, en cette époque de guerre d’Algérie. Ali Shariati traduira en persan et fera publier en Iran le livre le plus fameux de Frantz Fanon, Les Damnés de la terre (1961). Les deux hommes, qui correspondent régulièrement pendant le séjour parisien de Shariati, s’accordent sur le « rôle de l’islam dans la guerre tous azimuts contre le colonialisme » et la nécessité de « créer un homme nouveau ».

La religion des déshérités

Shariati rentre en Iran en 1964, persuadé que la nouvelle pensée révolutionnaire résultera de la synthèse « du socialisme, de l’existentialisme et de l’islam ». Ses interlocuteurs de gauche, Sartre et Fanon, ou chrétien, comme Massignon, s’étaient montrés soucieux de prendre en compte l’apport intellectuel de leur ami musulman, représentant à leurs yeux la partie du monde, opprimée par « l’impérialisme ». Ils étaient cependant inconscients de l’immensité du malentendu.

Car Ali Shariati, lui, pensait l’islam comme source unique non seulement des autres religions, judaïsme et christianisme, mais de toute pensée positive. « Tout ce qui se trouve dans les idées progressistes des intellectuels occidentaux se trouvait bien avant dans l’islam », avait-il déclaré devant l’Association Iran-France. Dans son livre Chiisme rouge, Ali Shariati précise sa pensée en distinguant le bon grain chiite de l’ivraie sunnite. Islamisant la théorie marxiste de la lutte des classes, il érige en « moteur de l’histoire » l’opposition irréductible entre l’islam chiite, confession des « pauvres et de la révolte », identifié au prolétariat, et le sunnisme, défenseur de « l’aristocratie du califat », incarnant la bourgeoisie. Définissant aussi précisément le modèle de société islamique dont il rêve – et que Khomeyni imposera – il s’inspire de Lénine. Refusant le suffrage universel à un peuple supposé arriéré et conservateur, il prône le leadership d’une avant-garde éclairée – par Dieu – et guidée par un Imam.

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La pensée sophistiquée de Shariati contribua à populariser la révolution islamique parmi les intellectuels occidentaux. Michel Foucault, l’un des philosophes français les plus éclairés, qui tenait Shariati en haute estime, écrivait dans le Nouvel Observateur en octobre 1978, quatre mois avant la prise de pouvoir par Khomeyni : « Un fait doit être clair par "gouvernement islamique" personne en Iran n’entend un régime politique dans lequel le clergé jouerait un rôle de direction ou d’encadrement. » Influencé par les thèses de Shariati, Foucault voit en l’islam chiite une spiritualité quasi-libertaire : « Absence de hiérarchie dans le clergé, indépendance des religieux les uns par rapport aux autres, mais dépendance (même financière) à l’égard de ceux qui les écoutent (…) Revenir à ce que fut l’islam au temps du Prophète ; mais aussi avancer vers un point lumineux et lointain où il serait possible de renouer avec une fidélité plutôt que de maintenir une obéissance. » Michel Foucault eut le courage de reconnaître rapidement son erreur. Mais les illusions sur l’islam politique ont mis du temps à se dissiper. 

Michel Taubmann

l.marianne.net/SbT 

 


 B) - Le retour de la meute des ambassadeurs 

« Les diplomates ne sont utiles que par beau temps fixe. Dès qu’il pleut, ils se noient dans chaque goutte ». Manifestement, ce jugement du Général de Gaulle – qui a pu juger sur pièce du courage et de la clairvoyance de la cohorte des diplomates sous Vichy – n’a pas pris la moindre ride à lire la brillante tribune du quotidien de référence de l’intelligentsia parisienne dans son édition du 2 avril 2026. De quoi s’agit-il ? D’un collectif de vingt-huit ambassadeurs (dont quatre éminentes Dames) qui stigmatisent avec sévérité la guerre déclenchée par Américains et Israéliens contre l’Iran[1]. Ni plus, ni moins. C’est du sérieux. L’intention est noble, la défense de la veuve et de l’orphelin. Qui pourrait s’en plaindre et les en blâmer ? La bande des Vingt-huit n’en est pas à son coup d’essai, même si les signataires ne sont pas tous les mêmes. Rappelons qu’elle n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer la politique d’Israël vis-à-vis de Gaza en septembre 2025 ![2] Le moins que l’on soit autorisé à dire est que nos ambassadeurs ont le regard rivé vers cette zone inflammable au détriment de toutes les autres zones de conflit au monde. Et, elles ne manquent pas. Pourquoi ? Mystère et pomme d’arrosoir. Toujours est-il que cette dernière tribune offre un superbe exemple de diplomatie de la posture mais aussi un parfait exemple de diplomatie de l’imposture.

Un superbe exemple de diplomatie de la posture 

« La diplomatie a ses bizarreries et ses raccourcis » (John Kenneth Gabraith).

À découvrir cette nouvelle tribune joliment troussée par ces excellences au chapeau à plumes, le lecteur incrédule en est tout retourné tant les mots sont forts et les jugements acérés contre cette valetaille de Donald et de Benjamin.

Citons-en quelques-uns pour appréhender la profondeur de la pensée ! « Nous ambassadeurs français dénonçons la guerre désastreuse lancée les États-Unis contre l’Iran … » ; « L’Iran était une nuisance, pas une menace imminente, ni pour les États-Unis, ni pour Israël » ; « L’Europe reste muette ou résignée » ; « Nous apparaissons désemparés face à la montée des politiques qui sapent l’ordre international » ; « La France, qui dit non à la guerre d’Irak de 2003, renonce aujourd’hui à son indépendance diplomatique » ; « Aussi condamnables que soient le régime de Téhéran et les massacres perpétrés récemment contre sa population, la guerre … n’apportera de solution ni pour l’Iran, ni pour la région » ; « Mais nous savons aussi quel est le monde que nous voulons aux antipodes de la loi du plus fort et de l’impunité » ; « … nous devons reprendre la parole et agir pour réaffirmer ce qui fait notre identité européenne, : le respect du droit international, y compris le droit humanitaire, notre attachement au multilatéralisme, le recours prioritaire à la diplomatie » ; « Il convient de condamner sans ambiguïté la souveraineté des États, de même que les attaques menées contre des objectifs civils ». Et de conclure leur madrigal sur une note lyrique : « Dans l’immédiat, la priorité est d’arrêter le conflit en cours et d’amener les acteurs à la table des négociations ; et, en parallèle, de s’attaquer sérieusement au règlement de la question palestinienne, clé d’une coexistence, durable et apaisé entre Israël et les autres États de la région ».

On l’aura compris, nos diplomuches de haut vol ne badinent ni avec le droit international, y compris le droit humanitaire, ni avec l’attachement au multilatéralisme et au recours prioritaire à la diplomatie mai aussi à leur tropisme, la question palestinienne. Les mots sont forts. Mais, à y regarder de plus près, leur prêche pèche à divers titres

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Un parfait exemple de la diplomatie de l’imposture 

« Tout ce qui est excessif est insignifiant ».

Reprenons quelques arguments chocs développés dans cet opus magnum !

La violation du droit international. Rien ne nous est dit des multiples violations du droit international par le régime pacifique des Mollahs ! Menace permanente de détruire un État reconnu par l’ONU ; agression caractérisée d’États du Golfe qui n’ont jamais déclaré la guerre à l’Iran ; blocage du détroit d’Ormuz en violation du principe de la libre circulation dans des eaux qui ne sont pas iraniennes ; aide ostensible à des organisations terroristes qui déstabilisent toute la région (Hamas, Hezbollah, Houthis et autres groupes chiites en Irak, Syrie …) ; violation du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) depuis des décennies sans que Téhéran ne subisse les foudres de la fameuse communauté internationale, de l’AIEA, du Conseil de sécurité de l’ONU … Cette liste est loin d’être exhaustive.

La violation du droit humanitaire. Rien ne nous est dit, ou si peu, des assassinats de dizaines de milliers d’Iraniens et d’Iraniennes au cours des dernières décennies et, en particulier, au mois de janvier dernier sans que cela n’émeuve nos bons samaritains diplomates. Ces derniers ont-ils oublié l’existence d’une « responsabilité de protéger » qui succède au « droit d’ingérence », incrimination portée sur les fonts onusiens par un ancien ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner ? Ce droit ne s’appliquerait-il pas aux malheureuses victimes iraniennes ? Ne serions-nous face à un génocide, un crime contre l’humanité ? Ne devrions-nous pas traîner tous ces criminels devant la CPI (Cour pénale internationale) pour qu’ils y répondent de leurs forfaits ? Le silence de nos bonnes âmes est éloquent. Nous sommes en plein dans l’indignation à géométrie variable.

L’attachement au multilatéralisme. Rien ne nous est dit d’un système multilatéral moribond, en état de mort cérébrale qui se montre incapable d’apporter une quelconque solution aux différents conflits qui se déroulent aux quatre coins de la planète. Comment se fier à un outil qui ne fonctionne pas pour régler un problème qui nécessite plus que des paroles, d’improbables réunions internationales pour faire plier un régime qui ne comprend que le droit de la puissance, se moquant de la puissance du droit ? La démarche de ces diplomates de haut vol relève d’une candeur, d’un angélisme qui force le respect. Ont-ils oublié les conséquences de la conférence de Munich de 1938 ? Peut-être ont-ils la mémoire qui flanche ?

L’absence de menace iranienne. Elle ne serait pas imminente, nous assènent nos experts es-carabistouilles. Ce sont les mêmes pacifistes indécrottables qui nous expliquaient qu’Hitler ne représentait pas une menace après la remilitarisation de la Rhénanie en violation du Traité de Locarno de 1925. Nous en avons payé le résultat au prix fort pendant cinq ans. Ces bons apôtres ne nous disent rien de la portée des missiles iraniens, désormais de 4 000 kilomètres et, demain, peut-être plus avec des charges nucléaires. Tout ceci ne trouble pas cette brochette d’ambassadeurs au petit pied. Tout va très bien Madame la Marquise …

À trop vouloir s’en tenir à l’écume des jours et à une approche biaisée, idéologique, nos Ambassadeurs s’égarent en privilégiant une diplomatie du tape à l’œil à laquelle fait cruellement défaut un impératif de sagesse, de hauteur de vue, de profondeur de jugement, de clairvoyance élémentaire.  Ce qui est regrettable pour de si brillants esprits. Ils sont les modèles d’une diplomatie, liturgie désuète dans un sanctuaire de traditions compassées.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Le général invisible et la ligne rouge entre Washington et Téhéran

De la diplomatie spectacle ! 

« Vous avez déjà vu un grand pays s’engager à rester couillonné, sous prétexte qu’un traité n’a rien prévu pour le cas où il serait couillonné ?… Non. Quand on est couillonné, on dit : « Je suis couillonné. Eh bien, voilà, je fous le camp ! » Ce sont des histoires de juristes et de diplomates, tout ça » (Général de Gaulle). En définitive, Il s’agit purement et simplement d’un de ces « pétards diplomatiques » qui font beaucoup de bruit, mais qui sont totalement dépourvus d’efficacité pratique. « Encore des mots toujours des mots
Les mêmes mots
 », pour reprendre les paroles de la chanson de Dalida. Nous sommes au cœur de la diplomatie du Docteur Coué, du Docteur Knock[3]. Une diplomatie de l’insignifiance, qui peine à masquer l’impuissance de ces hauts fonctionnaires drapés dans leur vertu outragée. Comment penser guérir les maux de l’Orient compliqué avec des mots de l’Occident simpliste ? C’est mission impossible sauf à chevaucher des chimères, comme le font ces Vingt-huit héros du buzz médiatique. La seule certitude, c’est que nous devons agir dans l’incertitude d’un monde instable, imprévisible, dangereux qui met à mal les principes du monde d’hier. Qu’on le veuille ou non ! Nous sommes bien face à un nouveau monde qui en train de recréer un vieux monde, celui de la Realpolitik du XIXe siècle au sein duquel seule compte la puissance[4]. En dernière analyse, nous voilà pleinement rassurés avec ce retour en fanfare de la meute des ambassadeurs.

À lire aussi : Tribune – L’étrange conférence des Ambassadrices et des Ambassadeurs

Jean Daspry, 

 pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

[1] Collectif d’anciens ambassadeurs de France, La Guerre déclenchée par les Américains et les Israéliens n’apportera de solution ni pour l’Iran, ni pour la région, Le Monde, 2 avril 2026, p. 26.

[2] Jean Daspry, Gaza : la meute des 34 ambassadeurs, www.lediplomate.media , 25 août 2025.

[3] Jean Daspry, De la diplomatie de Pangloss, www.lediplomate.media , 13 mai 2025.

[4] Fareed Zakaria, Le système construit après 1945 peut survivre en dépit de la défection américaine, Le Monde, 1er mars 2025, p. 32.

https://lediplomate.media/tribune-retour-meute-ambassadeurs/

 


 

C) - Ormuz, ou les limites de l’ultimatum

Que le régime iranien doive tomber ne souffre d’aucune ambiguïté. Mais l’évidence de la fin n’autorise aucune négligence dans le choix des moyens ; elle oblige au contraire à les juger avec une sévérité accrue. Depuis les opérations militaires engagées contre l’Iran à la fin de février, la fermeture de fait du détroit d’Ormuz qui s’en est suivie, puis l’ultimatum public par lequel Donald Trump a donné à Téhéran jusqu’au 7 avril à 20 heures, heure de Washington, pour rouvrir le passage sous peine de frappes contre ses ponts et ses centrales électriques, la crise du Golfe a changé de nature. Elle ne met plus seulement aux prises deux volontés ennemies ; elle met à l’épreuve la faculté d’une grande puissance d’obtenir, par la menace, la révision effective de la conduite adverse sans restituer au régime qu’elle vise la nécessité politique que son propre discrédit intérieur avait commencé de lui retirer. L’enjeu n’est donc pas la violence promise en elle-même, mais l’effet politique qu’elle peut — ou non — produire.

Il est des moments où la force se laisse moins mesurer à l’étendue des destructions qu’elle rend possibles qu’au type d’obéissance qu’elle prétend obtenir avant même de s’exercer. L’ultimatum appartient à cette catégorie singulière d’actes stratégiques où la violence cesse d’être seulement un moyen de guerre pour devenir une manière d’agir sur la décision adverse. Ce qui se joue alors n’est pas encore la bataille, ni même la punition au sens strict ; c’est l’effort pour infléchir par avance le calcul de l’autre, pour l’amener à accomplir de lui-même ce qu’il refusait encore la veille. C’est là que se noue la crise d’Ormuz.

Qu’il faille en finir avec la République islamique ne dispense nullement de penser avec exactitude les moyens employés contre elle ; c’est même tout l’inverse. Plus la fin paraît moralement claire, plus le relâchement intellectuel sur les moyens devient dangereux. L’histoire stratégique est pleine de régimes discrédités que la pression extérieure n’a pas abattus, mais raidis ; de pouvoirs usés qui ont trouvé, dans la menace venue du dehors, non leur arrêt de mort, mais le principe de leur prolongation. Il ne suffit donc jamais qu’un régime soit odieux pour que tout ce qui le frappe travaille nécessairement à sa chute. Il faut encore se demander ce que chaque geste produit : s’il désagrège réellement l’adversaire, ou s’il lui restitue, par la violence même qu’il subit, une fonction politique que son propre épuisement intérieur avait commencé de lui retirer.

Dès lors, l’épisode actuel ne saurait être réduit ni à une fanfaronnade, ni au simple prélude d’une opération militaire. Mais l’essentiel est ailleurs : les États-Unis ne cherchent pas seulement à menacer l’Iran, mais à obtenir de lui un acte positif, visible et politiquement coûteux — la réouverture d’un passage que Téhéran a déjà décidé de fermer. Toute la différence est là. Empêcher est toujours plus simple qu’obtenir un recul. Interdire n’est pas faire marche arrière. C’est sur cette distinction que repose toute la suite de l’analyse.

C’est ici que Schelling devient décisif. Son apport n’est pas d’avoir rappelé, banalement, que la force compte ; il est d’avoir montré que, dans les conflits modernes, elle agit souvent moins par son emploi que par l’anticipation qu’elle suscite. La destruction cesse alors d’être seulement un terme ; elle devient un argument. La menace n’est plus l’ombre portée de l’action : elle est déjà une action sur le calcul de l’adversaire. D’où une proposition capitale : la réussite d’un ultimatum ne se mesure ni à la violence qu’il annonce ni à la résolution qu’il affiche, mais au comportement qu’il obtient sans avoir eu encore à déployer toute la violence dont il se réclame.

Il faut toutefois ajouter à cette mécanique un ressort plus troublant, que Schelling avait discerné avec justesse : dans certaines crises, la force ne tire pas seulement avantage de la netteté de sa menace, mais de l’incertitude qu’elle entretient sur le degré de maîtrise qu’elle conserve sur elle-même. Il peut être rationnel, pour un acteur, de laisser croire qu’il ne l’est pas tout à fait. Toute la politique du bord de l’abîme tient dans cette lisière. L’adversaire ne recule pas seulement parce qu’il redoute une décision hostile ; il recule aussi parce qu’il n’est plus certain que cette décision demeurera parfaitement gouvernée. Trump ne cherche donc pas seulement à être tenu pour résolu ; il tire également avantage de l’idée qu’il pourrait aller plus loin qu’un acteur pleinement prévisible. C’est ici que la pensée de Schelling rejoint ce que la littérature américaine a plus tard désigné, dans une formule au demeurant contestable, comme la “théorie du fou” : non la simulation grossière de la folie, mais l’usage calculé de l’imprévisibilité comme auxiliaire de la contrainte.

Mais c’est précisément là que commence la difficulté. Une menace n’est jamais efficace par elle-même. Elle ne le devient que si la concession qu’elle exige paraît, à celui qui la subit, préférable au maintien de la ligne qu’il s’est donnée. Autrement dit, il ne suffit pas que l’adversaire redoute le châtiment ; il faut encore qu’il voie un sens au recul qu’on lui demande. Toute contrainte digne de ce nom suppose donc une double crédibilité : celle de la punition à venir, et celle de l’horizon qui s’ouvrira si l’on cède. Or c’est sur ce second versant, plus encore peut-être que sur le premier, que se joue la crise d’Ormuz.

Le problème américain n’est donc pas d’inspirer la peur ; il est de rendre la concession intelligible. Téhéran peut juger vraisemblable la violence qui le menace et conclure néanmoins qu’il n’a aucun intérêt à obtempérer, non parce qu’il sous-estimerait la puissance américaine, mais parce qu’il estimerait qu’un recul ne lui apporterait ni sécurité durable, ni stabilisation réelle, ni même garantie minimale contre la répétition d’exigences nouvelles. Dès lors, l’ultimatum change de nature : il cesse d’être un simple instrument de coercition pour devenir une épreuve de vérité sur la capacité d’une grande puissance à transformer sa supériorité militaire en résultat politique.

C’est ici que la pensée schellingienne retrouve toute son actualité, mais aussi sa limite. Car la mécanique de la contrainte suppose un adversaire pour lequel la marche arrière demeure politiquement praticable. Or un régime comme celui de Téhéran ne reçoit pas la menace dans la nudité d’un calcul abstrait. Il la reçoit à travers une mémoire, une structure de pouvoir, une économie de l’honneur et une dramaturgie de la résistance. La pression extérieure ne pèse donc pas seulement sur ses capacités ; elle agit aussi sur le récit par lequel il se justifie. C’est ce qui interdit de réduire la situation à une simple confrontation entre une puissance supérieure et un régime affaibli. Une menace mal ordonnée peut accroître les coûts matériels de la résistance tout en augmentant, dans le même mouvement, les coûts politiques de la concession.

C’est à partir de cette tension qu’il faut lire la séquence actuelle : non comme un épisode de plus dans la longue confrontation entre Washington et Téhéran, mais comme une mise à l’épreuve de la contrainte elle-même. La question n’est pas seulement de savoir si les États-Unis frapperont ; elle est de savoir s’ils peuvent encore faire de la menace autre chose qu’un geste de force, c’est-à-dire un instrument capable d’obtenir la révision effective de la conduite adverse sans rendre au régime qu’ils visent la nécessité politique que son propre discrédit intérieur lui avait en partie retirée.

Empêcher n’est pas obtenir un recul

La première erreur serait de traiter toutes les menaces comme si elles relevaient d’une seule et même logique. Il n’en est rien. Entre empêcher un adversaire d’agir et l’obliger à revenir sur une décision déjà prise, l’écart est considérable. Dans un cas, il s’agit de maintenir un état de choses ; dans l’autre, de l’arracher de nouveau à l’adversaire. Dans un cas, on interdit ; dans l’autre, on obtient une marche arrière. Cette différence est plus qu’une nuance de vocabulaire : elle commande la structure entière de la crise.

Schelling fut l’un des premiers à en tirer toutes les conséquences. La dissuasion vise à faire en sorte qu’un acte n’ait pas lieu. Son efficacité tient pour une part à sa discrétion même : lorsqu’elle réussit, rien ne se passe, et l’adversaire peut toujours soutenir qu’il n’avait, de toute manière, aucune intention d’aller plus loin. La contrainte obéit à une logique autrement plus exigeante. Elle suppose qu’un acte a déjà été engagé, qu’un rapport de force a déjà été modifié, et qu’il faut désormais obtenir de l’adversaire qu’il revienne publiquement sur ce qu’il a commencé de faire. C’est pourquoi elle est, par nature, plus difficile. On peut s’abstenir sans perdre la face ; on ne recule jamais sans coût.

Toute la situation d’Ormuz tient dans cette asymétrie. Ce que Washington demande à Téhéran n’est pas de s’interdire une initiative future ; c’est de défaire une initiative déjà prise. Il ne s’agit pas d’empêcher une fermeture éventuelle du détroit, mais d’obtenir la réouverture d’un passage dont l’Iran a déjà fait un instrument de pression. La différence est capitale. Car ce qui est demandé ici n’est pas une simple inaction, mais un geste positif, visible, et politiquement lourd : reconnaître que l’on renonce, sous menace étrangère, à l’avantage que l’on s’était donné.

Il faut mesurer tout ce que contient une telle demande. Dans l’abstrait, rouvrir un détroit peut sembler n’être qu’un acte technique. Dans la réalité stratégique, c’est tout autre chose. C’est restituer sous pression ce que l’on avait transformé en levier. C’est accepter que l’adversaire définisse à la fois le calendrier du recul et le langage dans lequel ce recul sera interprété. La contrainte n’est donc pas une simple menace plus forte que les autres ; elle est une entreprise plus ambitieuse et plus instable, puisqu’elle vise non à empêcher un comportement, mais à produire une révision de comportement que l’adversaire devra lui-même accomplir.

De cette logique découle une conséquence décisive : la contrainte est toujours une politique du temps. La dissuasion peut parfois tenir dans une ligne rouge. La contrainte, elle, exige une séquence : une pression, une échéance, un coût annoncé, un mécanisme d’aggravation progressive du choix adverse. Elle n’agit pas seulement sur la peur ; elle agit sur le rythme de la décision. L’ultimatum est la forme par excellence de cette compression du temps. Il s’agit de placer l’adversaire dans une situation telle que le maintien de sa position lui paraisse, à mesure que l’échéance approche, plus coûteux que son abandon. En ce sens, l’auteur de l’ultimatum ne dit pas seulement : si vous persistez, vous serez punis ; il dit aussi : le temps travaille désormais contre vous.

C’est alors qu’intervient ce que Schelling a décrit avec une lucidité singulière : la puissance d’une menace ne tient pas seulement à la destruction qu’elle annonce, mais à la manière dont elle réorganise l’économie de la décision adverse. La politique du bord de l’abîme n’est pas l’art de parler plus fort que l’autre ; elle est l’art de rendre la situation elle-même plus dangereuse à mesure qu’elle dure. L’objectif n’est pas simplement d’effrayer, mais de faire comprendre à l’adversaire que, s’il persiste, il entrera dans une zone où la maîtrise des conséquences diminuera pour tous. L’ultimatum ne menace donc pas seulement d’un acte ; il modifie la structure du choix.

C’est aussi pourquoi l’auteur de l’ultimatum cherche à déplacer sur l’autre la charge de la catastrophe. Il ne se présente pas comme celui qui veut le pire, mais comme celui qui laisse encore au pire une chance d’être évité. Toute la force de ce type de séquence réside dans ce renversement : si vous cédez, la crise s’arrête ; si vous ne cédez pas, ce qui suivra vous sera imputé. Il y a là une opération à la fois stratégique et morale : stratégique, parce qu’elle vise à faire supporter à l’adversaire le poids du prochain pas ; morale, parce qu’elle cherche à inscrire d’avance le récit de l’escalade, en donnant à l’auteur de la menace le rôle de celui qui a laissé une issue et à l’adversaire celui de celui qui l’a refusée.

Mais il faut ici se garder d’une illusion fréquente. On croit souvent que la réussite d’un ultimatum dépend avant tout de la crédibilité de la violence annoncée. Cette condition est évidemment nécessaire ; elle n’est pas suffisante. Une menace peut être parfaitement crédible et demeurer politiquement stérile. Car ce qui compte, en dernier ressort, n’est pas seulement que l’adversaire redoute le châtiment ; c’est qu’il juge le recul moins coûteux que la persistance. Autrement dit, la contrainte ne réussit pas lorsque l’autre a peur ; elle réussit lorsque l’autre conclut que céder lui coûte moins cher que tenir.

Or c’est précisément là que la difficulté se noue. Dans une séquence de contrainte, l’adversaire ne compare pas simplement une punition certaine à une sécurité retrouvée. Il compare deux coûts : celui de la résistance et celui du recul. Si le recul lui paraît n’être qu’une humiliation sans garantie, alors même une menace redoutable peut ne pas produire l’effet recherché. C’est ce que les lectures trop sommaires de la crise négligent. Elles raisonnent comme si la peur suffisait. Mais la peur n’est qu’une moitié de la mécanique ; l’autre tient à la signification politique de la concession demandée.

C’est pourquoi la crise d’Ormuz ne saurait être comprise comme une simple démonstration de force. Ce qui s’y joue n’est pas seulement la capacité américaine à frapper, mais sa capacité à faire apparaître le recul iranien comme une issue praticable. Toute la difficulté de la contrainte tient là : obtenir de l’adversaire non qu’il redoute la violence, mais qu’il choisisse lui-même de modifier sa conduite avant qu’elle ne s’abatte. On mesure alors ce qui fait la fragilité propre d’un ultimatum : il ne suffit pas qu’il fasse peur ; il faut encore qu’il rende le recul politiquement possible.

C’est précisément là que la séquence actuelle commence à se dérober. Car un recul n’est politiquement possible que s’il peut être intégré à un calcul intelligible, à une justification soutenable, à un après encore gouvernable. Or c’est cette condition — bien davantage que la seule capacité de punir — qui paraît aujourd’hui incertaine. La question décisive n’est donc pas de savoir si l’Iran croit à la menace américaine. Elle est de savoir s’il peut encore croire au sens du recul qu’on lui demande.

La faille de l’ultimatum est dans le lendemain

On se trompe presque toujours sur ce qui fait réellement la force d’un ultimatum. On croit que tout dépend de l’intensité de la menace, de la précision des cibles, de la résolution affichée par celui qui parle. Rien n’est plus incomplet. La menace n’est qu’une moitié du dispositif. L’autre, plus discrète et plus décisive, tient à la forme du lendemain qu’elle laisse entrevoir. Un ultimatum n’obtient pas un recul parce qu’il fait peur ; il l’obtient parce qu’il rend la concession pensable. C’est là le point décisif, et sans doute le plus mal compris de toute la crise.

Car on raisonne trop souvent comme si l’adversaire n’avait qu’un calcul à faire : céder ou être puni. C’est là une vision rudimentaire de la contrainte. En réalité, celui qui subit un ultimatum ne compare jamais simplement l’obéissance à la destruction ; il compare deux avenirs. D’un côté, l’avenir de la résistance, avec son coût matériel, militaire et politique ; de l’autre, l’avenir de la concession, avec ce qu’elle implique d’humiliation, de vulnérabilité et d’exposition à des exigences ultérieures. Tant que le second avenir demeure, malgré tout, moins coûteux que le premier, la contrainte peut réussir. Mais dès que la concession cesse d’apparaître comme une issue stabilisatrice, la mécanique s’enraye. La peur subsiste ; l’effet politique, lui, se dérobe.

La question essentielle n’est donc pas, ou pas seulement, de savoir si Téhéran croit à la violence américaine. Il est fort possible qu’il y croie. Le véritable problème est ailleurs : croit-il encore qu’un recul lui ouvrirait une situation préférable à celle qu’il endure déjà ? La différence est immense. Un adversaire peut juger vraisemblable la punition annoncée et conclure néanmoins qu’il n’a aucune raison suffisante de céder, non parce qu’il nierait le rapport de force, mais parce qu’il ne verrait dans l’obéissance demandée ni sécurité durable, ni équilibre restauré, ni même pause crédible dans l’accumulation des pressions. Dès lors, l’ultimatum perd sa fonction propre. Il demeure une menace ; il cesse d’être une voie de transformation de la conduite adverse.

C’est en ce point précis que la mémoire du JCPOA continue de peser sur la crise actuelle avec une force qu’on sous-estime souvent. Il ne s’agit pas ici de revenir indéfiniment sur les mérites ou les limites de l’accord. Il s’agit de comprendre ce qu’un épisode de ce type dépose durablement dans la perception stratégique d’un adversaire. Lorsqu’un compromis majeur a été conclu, appliqué, puis abandonné par la puissance même qui prétend désormais exiger une nouvelle concession, le problème posé n’est plus seulement celui de la confiance ; il est aussi celui du temps politique. Ce qui s’altère alors, ce n’est pas seulement la valeur d’une promesse ; c’est la possibilité même, pour l’adversaire, de croire que le recul d’aujourd’hui puisse encore ordonner un lendemain à peu près prévisible.

C’est là, si l’on veut, le nœud le plus profond de la séquence présente : la crise d’Ormuz est moins une crise de crédibilité militaire qu’une crise de crédibilité du lendemain. Personne, à Téhéran, n’a besoin qu’on lui démontre que les États-Unis peuvent frapper. La supériorité américaine n’est pas en litige. Ce qui l’est, c’est la signification du geste qu’on exige de l’Iran. Si rouvrir le détroit ne signifie pas entrer dans une séquence plus stable, mais simplement renoncer, sous pression, à un levier acquis, sans garantie contre la reprise de la pression quelques jours ou quelques semaines plus tard, alors la concession demandée change de statut : elle ne paraît plus être une solution, mais le premier moment d’une vulnérabilité prolongée.

Ici l’analyse classique de la coercition doit être poussée plus loin qu’on ne le fait d’ordinaire. On parle beaucoup de la crédibilité de la menace ; on parle trop peu de la crédibilité de la retenue à venir. Or, du point de vue de celui qui subit l’ultimatum, les deux sont inséparables. La question n’est pas seulement : frapperont-ils si je refuse ? Elle est aussi : s’arrêteront-ils si je cède ? Cette seconde interrogation est, dans certaines crises, la plus importante des deux. Car un pouvoir peut préférer l’épreuve immédiate à une obéissance qui ne lui garantirait rien et ne ferait peut-être que déplacer son désavantage dans le temps.

On touche ici à une vérité plus générale, qui vaut bien au-delà du cas iranien. Une grande puissance ne réussit pas à contraindre simplement parce qu’elle inspire la crainte ; elle y parvient lorsqu’elle fait apparaître l’obéissance comme l’option la moins périlleuse pour celui à qui elle s’adresse. Tant que l’adversaire peut interpréter la concession comme un simple désarmement unilatéral devant un interlocuteur dont il ne croit ni la constance ni la retenue, l’ultimatum est amputé de sa moitié essentielle. Il menace, mais n’oriente plus. Il comprime le temps, mais n’ordonne plus l’avenir. C’est précisément cette dissociation entre la peur et l’horizon qui donne à la crise d’Ormuz sa portée théorique.

Il faut mesurer ce que cela signifie pour l’administration américaine. Le problème n’est pas qu’elle manquerait de moyens ; il est qu’elle ne dispose plus, face à l’Iran, de ce supplément de crédibilité qui permet à la force d’agir sans avoir à s’employer jusqu’au bout. Une puissance parfaitement capable de détruire peut ainsi rencontrer une difficulté beaucoup plus redoutable : ne plus savoir produire, chez l’autre, l’assentiment contraint au recul. La contrainte ne consiste pas seulement à briser ; elle consiste à faire en sorte que l’adversaire conclue lui-même qu’il a intérêt à céder. Lorsqu’une puissance ne maîtrise plus cette conclusion, elle garde la violence ; elle perd une part de son efficacité politique.

Dès lors, la crise prend un sens plus tranchant. Ce qui se joue n’est pas seulement la résistance iranienne à une menace américaine ; c’est la capacité des États-Unis à faire encore de leur force autre chose qu’une supériorité matérielle. Toute hégémonie véritable repose sur une économie plus subtile que la seule destruction : elle suppose que les autres jugent raisonnable de s’incliner avant l’épreuve, parce qu’ils pensent qu’un ordre, même défavorable, subsistera après leur recul. Si cette croyance se défait, c’est toute l’architecture de la contrainte qui se défait avec elle. La peur peut demeurer intacte ; la docilité stratégique, elle, se retire.

C’est pourquoi le point faible de l’ultimatum américain n’est pas, en dernière analyse, l’insuffisance d’une frappe possible, ni même la difficulté d’en soutenir le coût politique international. Il réside dans quelque chose de plus silencieux et de plus grave : l’incapacité croissante à donner à la concession demandée une forme d’avenir. Tant que ce défaut n’est pas corrigé, la menace la plus précise, la plus spectaculaire, la plus redoutée même, risque de produire moins qu’on ne l’imagine. Elle peut effrayer sans convaincre. Elle peut punir sans obtenir. Elle peut frapper sans arracher de recul.

C’est à partir de là que l’analyse doit encore se durcir. Si la concession n’apparaît plus comme un avenir supportable, alors la pression extérieure change de fonction. Elle ne travaille plus seulement contre le régime ; elle travaille aussi pour lui, en transformant le recul en humiliation et l’obéissance en perte de rang. Ce n’est plus alors le seul problème de la crédibilité de la menace qui se pose, mais celui de la conversion politique de la violence. La question n’est plus : l’Iran a-t-il peur ? Elle devient : a-t-il encore une raison de céder ?

Ce que l’ultimatum réveille : la ressource politique du siège

Il existe, dans l’histoire des crises, un paradoxe plus constant qu’on ne veut bien l’admettre : certains régimes commencent à se relever au moment même où l’on croit les acculer. Non, parce que la pression qui s’exerce sur eux serait illusoire. Non parce que la violence qui les vise manquerait d’efficacité matérielle. Mais parce qu’une menace extérieure d’une certaine nature peut leur rendre ce qu’ils avaient commencé à perdre au-dedans : une fonction politique, une nécessité historique, parfois même une forme de légitimité de combat.

C’est ce risque qu’il faut regarder en face dans le cas iranien. Que la République islamique soit un régime à abattre n’épuise pas la question ; c’en est le point de départ, non le terme. Toute la difficulté tient à ceci : il est parfaitement possible qu’une stratégie destinée à la faire plier contribue, par son mode d’action même, à la reconstituer comme pouvoir de résistance. La menace n’échoue pas alors faute de force ; elle échoue parce qu’elle travaille aussi pour l’adversaire.

Pourquoi ? Parce qu’un régime de cette nature ne se maintient pas seulement par la répression, l’appareil sécuritaire ou l’épuisement des oppositions. Il se maintient aussi par une dramaturgie. Il lui faut sans cesse prouver qu’il n’est pas seulement un pouvoir, mais un rempart. Tant que cette fiction se fissure, le régime s’use. Mais dès lors qu’une puissance étrangère lui offre la scène sur laquelle rejouer le récit du siège, cette fiction retrouve de la prise. L’ultimatum n’agit plus seulement sur les capacités matérielles du pouvoir ; il lui restitue une fonction symbolique. Il lui permet d’apparaître de nouveau non comme un appareil discrédité, mais comme l’organe d’une résistance imposée par les circonstances.

Ici, la nature des cibles importe autant que la nature de la menace. Menacer des ponts, des centrales électriques, bref des infrastructures dont la destruction atteindrait immédiatement la vie ordinaire, ce n’est pas seulement accroître la pression sur un État ; c’est déplacer le centre de gravité du conflit. On ne menace plus seulement un pouvoir ; on menace les conditions mêmes d’existence d’une société. Une telle stratégie peut produire de la peur, du désordre et de la fatigue. Mais elle peut aussi produire autre chose : la conviction qu’au-delà du régime, c’est le pays lui-même qui est sommé de plier.

C’est alors que surgit la véritable difficulté politique. Une population peut exécrer ses gouvernants et refuser pourtant qu’une puissance étrangère fixe les conditions de son humiliation. Elle peut souhaiter la chute du régime et rejeter en même temps la forme que prend la pression exercée contre lui. Elle peut même, dans certaines circonstances, transférer sur le pouvoir qu’elle déteste une part de l’énergie défensive qu’appelle la menace du dehors. Rien de tout cela n’a d’extraordinaire. C’est même l’un des ressorts les plus ordinaires de la vie historique des régimes assiégés : ils survivent moins par l’adhésion qu’ils suscitent que par l’humiliation qu’ils parviennent à monopoliser.

Il faut ici rompre avec une illusion profondément ancrée dans la pensée stratégique moderne : celle selon laquelle la souffrance sociale se traduirait mécaniquement en pression politique contre ceux qui gouvernent. Une telle hypothèse est déjà fragile dans les sociétés ordinaires ; elle l’est plus encore dans un système dont une part de la légitimation repose précisément sur l’idée que la nation n’existe qu’à travers l’épreuve qui lui est imposée. Plus la contrainte venue de l’extérieur est spectaculaire, plus elle tend à accroître le coût symbolique du recul. Plus l’ultimatum est public, plus la concession qu’il exige devient, pour celui qui la consentirait, une scène d’abaissement. Et plus le recul prend cette forme, moins il devient politiquement praticable.

L’Iran offre ici un cas presque exemplaire. Les renseignements américains eux-mêmes estimaient, il y a encore quelques jours, qu’un relâchement rapide de l’étreinte iranienne sur Ormuz était peu probable, tant ce levier constituait pour Téhéran son principal moyen de pression dans la crise en cours. Cette donnée compte moins pour ce qu’elle annonce que pour ce qu’elle révèle : du point de vue iranien, le détroit n’est pas seulement une arme économique ; il est devenu une épreuve de tenue politique. Dès lors qu’un pouvoir a investi sa propre résistance dans un geste de cette nature, lui demander d’y renoncer sous ultimatum revient à lui demander bien davantage qu’une mesure technique. On lui demande d’endosser publiquement la figure de celui qui cède.

C’est pourquoi la séquence actuelle ne doit pas être lue comme une simple confrontation entre une puissance supérieure et un régime affaibli. Elle est plus dangereuse que cela. Elle oppose une puissance qui entend transformer sa supériorité matérielle en résultat politique à un régime qui peut transformer la pression subie en preuve de sa propre nécessité. Plus Washington élève le coût matériel de la résistance, plus Téhéran peut espérer élever le coût symbolique de la concession. Dès lors, l’ultimatum change de fonction. Il ne travaille plus seulement à faire plier l’adversaire ; il contribue à modifier le terrain sur lequel celui-ci justifie sa propre survie.

Il faut mesurer ce renversement. Lorsqu’un régime ne tient plus que par inertie, corruption, peur ou lassitude sociale, il demeure vulnérable à l’usure intérieure. Mais dès qu’une menace extérieure lui permet de se présenter de nouveau comme la dernière forme disponible de la souveraineté, le rapport change. La violence venue du dehors ne dissout plus seulement le pouvoir ; elle l’ordonne à nouveau autour d’une mission. Ce n’est pas qu’elle le rende soudain juste ou populaire ; c’est qu’elle lui restitue la vieille ressource des régimes en difficulté : faire oublier ce qu’ils sont en rappelant ce qui les menace.

On touche ici au point le plus délicat de toute stratégie visant des régimes révolutionnaires tardifs ou des pouvoirs fondés sur la logique du siège. Leur point faible intérieur n’est pas toujours convertible en point faible extérieur ; il arrive même que l’un corrige l’autre. Ce que l’érosion interne leur retire, la pression internationale peut le leur rendre en partie. Ce qu’une société ne supporte plus au nom de la justice ou de la prospérité, elle peut le tolérer de nouveau au nom de la dignité, de la défense ou de la continuité nationale. Une menace mal ordonnée ne fait donc pas que manquer son but ; elle peut aider l’adversaire à recomposer le sens même de sa persistance.

Le paradoxe prend alors toute sa force. Un ultimatum conçu pour accélérer la chute d’un régime peut contribuer à prolonger sa fonction. Il peut renforcer ni son efficacité administrative, ni même son crédit moral, mais sa capacité à prétendre qu’en tombant il livrerait le pays à une humiliation plus grande encore. C’est ici que la logique de la contrainte rencontre sa frontière politique la plus sévère : elle ne suffit pas à défaire un pouvoir si l’acte même par lequel elle s’exerce lui permet de redevenir, aux yeux d’une partie de la société, autre chose qu’un simple oppresseur.

C’est pourquoi la crise d’Ormuz doit être lue à deux niveaux. Au premier, visible, elle oppose un ultimatum américain à un refus iranien. Au second, plus profond, elle détermine si la force exercée contre Téhéran travaille réellement à son isolement, ou si elle lui offre la possibilité de se reconstituer comme gardien d’une souveraineté menacée. La question n’est donc pas seulement : l’Iran peut-il tenir ? Elle est aussi : que devient politiquement le régime s’il tient sous la menace ? Car si la réponse est qu’il retrouve, par la pression même qu’il subit, une part de la nécessité historique que son propre discrédit lui avait ôtée, alors l’ultimatum aura produit bien davantage qu’une crise : il aura réanimé ce qu’il prétendait achever.

Le pire n’est pas de s’abstenir : c’est de frapper sans effet

Dans l’imaginaire stratégique ordinaire, ne pas frapper passe pour la forme suprême de la faiblesse, et frapper pour la preuve décisive de la résolution. C’est une représentation grossière, parce qu’elle confond l’acte avec son effet, la violence avec son rendement politique, l’emploi de la force avec la production d’un résultat. Or c’est précisément ce que la pensée de la contrainte oblige à dissocier. Une puissance peut renoncer à frapper et préserver encore, par l’ambiguïté, le report ou la reformulation de ses objectifs, une part de sa crédibilité. Elle peut, inversement, frapper avec une brutalité incontestable et sortir pourtant affaiblie de l’épreuve si la violence employée ne produit pas le comportement qu’elle exigeait. C’est pourquoi l’hypothèse la plus lourde de conséquences n’est pas celle d’un recul américain. Elle est celle d’une frappe américaine suivie d’une résistance iranienne suffisante pour que l’objet même de l’ultimatum — la réouverture du détroit — ne soit pas obtenu. C’est ce scénario, et non l’abstention, qui mettrait véritablement à l’épreuve la portée politique de la force américaine.

Une telle séquence aurait une portée qui dépasserait de très loin le théâtre du Golfe. Elle n’apprendrait pas seulement que l’Iran peut encaisser ; elle apprendrait que la punition américaine ne suffit plus, à elle seule, à obtenir le comportement qu’elle prescrit. C’est là une information stratégique de premier ordre. Car l’essentiel, dans les rapports de puissance, n’est jamais seulement de savoir qui peut détruire. Il s’agit de savoir si cette capacité de destruction demeure transformable en obéissance politique. Le jour où cette transformation se dérègle, la hiérarchie reste militaire ; elle devient moins assurée dans l’ordre stratégique.

Il faut ici mesurer le mécanisme exact de l’échec. Une frappe qui ne produit pas l’effet recherché n’est pas un demi-succès ; elle révèle quelque chose que tous les observateurs cherchent en permanence à établir : la limite opératoire d’une puissance. Tant que cette limite n’a pas été éprouvée, elle demeure matière à hypothèse. Dès qu’elle l’est, elle devient une donnée. La différence est immense. Entre une puissance dont on suppose qu’elle pourrait ne pas parvenir à faire plier un adversaire et une puissance dont on a vu qu’elle n’y est pas parvenue, le monde ne raisonne plus de la même manière. C’est ce qui donne à l’épisode d’Ormuz sa portée systémique. Une telle issue ne modifierait pas seulement le calcul iranien ; elle travaillerait, par ricochet, tous les calculs des acteurs qui observent le rapport entre puissance américaine, endurance adverse et durée de la contrainte. Les marchés l’enregistreraient d’abord sous forme de risque durable ; les alliés américains, sous forme d’incertitude accrue ; les puissances révisionnistes, sous forme d’enseignement.

Mais il faut aller plus loin. Ce qui serait alors atteint n’est pas la capacité américaine à punir ; elle demeurerait intacte. Ce qui serait atteint, c’est la croyance dans l’efficacité politique de cette punition. Or cette croyance vaut presque autant que les moyens eux-mêmes. Une puissance n’ordonne pas le monde par la seule accumulation de ses capacités ; elle l’ordonne parce que les autres concluent, avant l’épreuve, qu’il est plus raisonnable de céder que de vérifier jusqu’où elle ira. Si cette conclusion cesse d’aller de soi, toute la mécanique préventive de la puissance s’altère. La force demeure ; l’économie de son anticipation se défait.

C’est en ce sens qu’une frappe sans résultat serait plus grave qu’une abstention. L’abstention laisse subsister l’incertitude ; la frappe inefficace la dissipe au détriment de celui qui frappe. Elle établit, sous les yeux de tous, qu’une violence considérable peut ne pas suffire à produire la révision de conduite qu’elle exigeait. Elle montre qu’il est possible d’absorber, de tenir, de prolonger, de survivre politiquement à l’emploi de la force américaine sans céder sur l’essentiel. Pour les États-Unis, le dommage n’est alors pas seulement régional ; il acquiert une portée démonstrative. Le monde entier aurait été instruit des limites concrètes de sa propre coercition.

On comprend dès lors pourquoi il faut résister à la fascination primitive pour le passage à l’acte. Frapper n’est pas en soi un succès. Ce n’est qu’un moment de la séquence, et parfois le plus compromettant de tous. Tant que la violence reste annoncée, elle conserve la plasticité de l’éventuel ; une fois exercée, elle se laisse juger sur son effet. Si cet effet manque, la force n’apparaît plus comme réserve de puissance, mais comme dépense sans rendement politique suffisant. Elle ne fait plus seulement peur ; elle renseigne. Et ce qu’elle renseigne peut être précisément ce qu’une grande puissance a le plus intérêt à tenir dans l’indétermination : le seuil au-delà duquel sa supériorité ne produit plus d’obéissance.

La vraie question n’est donc pas : Washington ira-t-il jusqu’à la frappe ? Elle est : que démontrerait une frappe qui n’obtiendrait pas ce qu’elle exige ? La réponse est sévère. Elle démontrerait qu’il existe désormais, entre la capacité de punir et la capacité d’obtenir un recul, un écart assez grand pour que la première ne garantisse plus la seconde. Elle démontrerait qu’une puissance peut conserver toute sa force et voir pourtant se réduire l’espace dans lequel cette force produit encore un effet politique stable. Elle démontrerait enfin que la crise d’Ormuz ne concerne pas seulement l’Iran, ni même le Golfe : elle touche à la structure même de la crédibilité américaine dans l’ordre international.

C’est là que cette réflexion peut se refermer sur sa conclusion la plus dure. L’échec le plus grave, pour une grande puissance, n’est pas toujours de s’être retenue. Il est parfois d’avoir employé sa force sans parvenir à faire advenir le comportement au nom duquel elle l’avait menacée. Car une abstention ajourne le jugement ; une frappe sans effet le fixe.

La contrainte et l’après

Au fond, la crise d’Ormuz ne pose pas d’abord la question que l’on croit. Elle ne demande pas si les États-Unis peuvent frapper l’Iran. Nul ne l’ignore, nul ne le conteste. Elle demande quelque chose de plus grave : si cette capacité suffit encore à produire l’effet politique qu’elle prétend commander. Toute la difficulté de la contrainte est là. Une puissance ne s’éprouve pas seulement à l’étendue de la destruction qu’elle rend possible, mais à la faculté plus rare d’obtenir, sans aller jusqu’au terme de cette destruction, la révision effective de la conduite adverse.

C’est pourquoi l’ultimatum lancé par Donald Trump vaut moins comme épisode tactique que comme moment de vérité. Il met à l’épreuve non la réalité de la force américaine, mais la possibilité d’en tirer un résultat. Or cette transformation n’a rien d’automatique. Elle suppose que la menace inspire la crainte, certes, mais aussi que la concession exigée apparaisse comme une issue encore praticable. Elle suppose, autrement dit, qu’une grande puissance sache gouverner non seulement le présent de la peur, mais aussi l’idée du lendemain. C’est précisément sur ce second point que la crise actuelle révèle une fragilité croissante.

Le problème américain n’est pas d’être cru lorsqu’il promet le châtiment. Il est de l’être encore lorsqu’il laisse entendre qu’après la concession pourrait s’ouvrir autre chose qu’une vulnérabilité accrue, un rapport de force plus déséquilibré, ou la reprise d’exigences formulées depuis une position plus dominante encore. Là se situe le point de rupture. Quand la peur subsiste mais que la concession cesse d’apparaître comme une sortie intelligible, l’ultimatum perd sa moitié essentielle. Il peut menacer ; il peine à obtenir. Il peut frapper ; il ne commande plus nécessairement le recul.

À cette première limite s’en ajoute une autre, plus sévère encore. Une menace mal ordonnée ne se borne pas à échouer contre le régime qu’elle vise ; elle peut contribuer à le reconstituer. Tel est le paradoxe que l’analyse stratégique la plus sommaire refuse presque toujours de voir. Qu’un régime soit odieux ne signifie pas que tout ce qui le frappe l’affaiblisse. Certains pouvoirs, au contraire, retrouvent dans la violence venue du dehors la nécessité politique que leur discrédit intérieur leur avait retirée. Si la pression exercée contre Téhéran a pour effet de rendre à la République islamique la fonction de rempart qu’elle ne tenait plus qu’imparfaitement, alors la force ne travaillera pas seulement contre elle : elle travaillera aussi pour elle.

C’est pourquoi l’épisode d’Ormuz dépasse de loin la seule question iranienne. Ce qui s’y joue n’est pas seulement le sort d’un détroit, ni même l’équilibre immédiat du Golfe. Ce qui s’y joue est la forme contemporaine de la puissance américaine elle-même. Une grande puissance demeure grande tant qu’elle peut obtenir avant de détruire, tant qu’elle peut faire conclure aux autres qu’il est plus raisonnable de céder que d’éprouver jusqu’au bout ce dont elle est capable. Le jour où cette conclusion cesse d’aller de soi, la puissance ne disparaît pas ; elle change de nature. Elle reste redoutable, mais elle devient moins ordonnatrice. Elle conserve la force ; elle perd une part de son efficacité stratégique.

La leçon la plus dure est peut-être là. Que le régime iranien doive tomber ne dispense de rien ; surtout pas de penser. L’évidence morale d’une fin n’a jamais garanti l’intelligence des moyens employés pour y parvenir. Toute stratégie sérieuse commence au contraire par cette discipline élémentaire : distinguer ce qui abrège réellement la vie d’un régime de ce qui, sous couleur de le frapper, prolonge sa fonction. En ce sens, la crise d’Ormuz vaut comme une épreuve plus large que son objet apparent. Elle oblige à se demander si la force américaine sait encore produire autre chose qu’un choc, si elle sait encore arracher autre chose qu’un moment de sidération, si elle sait encore faire de la menace un principe d’ordre plutôt qu’un simple geste de domination.

Si la réponse est positive, alors l’ultimatum actuel aura confirmé qu’une vieille grammaire stratégique conserve sa validité, même dans un monde saturé de défiance. Si la réponse est négative, alors la crise d’Ormuz laissera une trace plus profonde qu’un simple épisode de coercition régionale. Elle aura montré, avec une netteté presque doctrinale, qu’une puissance peut conserver intacts ses moyens de destruction et voir pourtant se rétrécir l’espace dans lequel ces moyens produisent encore un effet politique stable. Elle aura montré, en d’autres termes, qu’il est une forme d’impuissance propre aux grandes puissances : non celle de ne plus pouvoir frapper, mais celle de ne plus savoir faire de la frappe autre chose qu’un aveu de limite.

Fundji Benedict

https://nouvellerevuepolitique.fr/fundji-benedict-ormuz-ou-les-limites-de-lultimatum/

 



 

 

 

avril 05, 2026

Nouvelles de l'Iran !

Sommaire:

A) - Douze ans pour mourir : la République islamique, les enfants-soldats et le nationalisme sacrificiel

B) - L’Iran et le détroit d’Ormuz : une offensive silencieuse contre le pétrodollar ?

C) - Iran : Douze ans et déjà la guerre

D) - Golfe–Yémen : l’ouverture du front Houthi ou la nouvelle carte maîtresse de Téhéran

E) - Le discours de guerre de Trump sur l’Iran : fanfaronnades, déconnexion de la réalité et fin annoncée de l’OTAN 

 


 

A) - Douze ans pour mourir : la République islamique, les enfants-soldats et le nationalisme sacrificiel

Un État qui recrute des enfants de douze ans et l’annonce à la télévision nationale ne manifeste pas seulement sa brutalité ; il expose une logique. Plus inquiétante encore que la violence immédiate des faits, c’est cette logique qu’il faut saisir. À la fin de mars 2026, un responsable des Gardiens de la révolution a annoncé sur la chaîne d’État iranienne l’abaissement à douze ans de l’âge minimal pour certains volontaires affectés à des checkpoints et à des patrouilles urbaines. Confirmé le même jour par Human Rights Watch (HRW) et par plusieurs médias internationaux, ce fait frappe moins par l’acte lui-même que par la publicité qui lui est donnée. Celle-ci n’est pas l’effet d’une imprudence ; elle procède d’une décision. Un régime qui cache ses crimes reconnaît encore, fût-ce négativement, qu’ils doivent demeurer cachés. Un régime qui les proclame à l’antenne les a déjà convertis en langage politique. L’ostentation n’a ici rien d’accidentel ; elle appartient à la stratégie.

Le recours de la République islamique à des enfants dans des fonctions de guerre et de contrôle intérieur n’obéit pas seulement à une logique de renfort sécuritaire ni à une pénurie de combattants. Il met en œuvre un mécanisme plus profond : la conversion de l’enfant en ressource stratégique –voulu instrument de présence, d’émotion et de légitimation, mais aussi d’immunité symbolique et d’inversion de l’accusation contre l’adversaire, à l’intérieur comme à l’extérieur. Un tel mécanisme n’a rien d’irrationnel. Il procède au contraire d’une lecture froide du champ international, de ses asymétries morales, de sa sensibilité aux images, de sa difficulté à tenir ensemble le droit, la guerre et la cohérence politique. Réduire cette décision à la seule barbarie, c’est ne pas voir qu’elle obéit à une logique ; la réduire au seul cynisme, c’est ne pas voir ce qu’elle cherche à produire. Dans les deux cas, on se rend aveugle à ce qui s’y joue.

La question n’est pas de savoir si la République islamique viole le droit international en recrutant des enfants de douze ans comme « combattants défendant leur patrie » ; sur ce point, il n’y a pas d’ambiguïté. L’essentiel n’est pas là. Il est dans la publicité même de l’acte : pourquoi le fait-elle publiquement, à la télévision d’État, dans la langue de la légitimité nationale, sans même chercher à le voiler ? C’est cette publicité qui doit retenir l’attention. Elle indique que nous n’avons pas affaire à une transgression subie, honteuse ou provisoire, mais à une transgression assumée, revendiquée, mise au service d’un calcul. Le régime n’a manifestement pas vu dans ce coût un obstacle ; il l’a jugé politiquement utile. Comprendre cette utilité — ses ressorts, ses effets, sa fonction dans la guerre des récits — est au cœur de la réflexion. Non pour atténuer la faute, mais pour éviter l’erreur de lecture : on se condamne à mal lire une stratégie lorsqu’on n’y voit qu’un accès de sauvagerie.

Sur ce point, le droit laisse peu de place à l’ambiguïté. Le recrutement, l’enrôlement ou l’utilisation d’enfants de moins de quinze ans en vue de leur participation active aux hostilités constituent un crime de guerre. La jurisprudence internationale, notamment dans l’affaire Lubanga, a d’ailleurs établi que cette participation ne se réduit pas au seul usage des armes : guet, liaison, surveillance, escorte, transport, patrouille ou renseignement suffisent à faire entrer un mineur dans l’économie militaire du conflit. Les fonctions aujourd’hui évoquées par les autorités iraniennes relèvent donc pleinement de cette qualification. Ce point de droit doit être tenu avec fermeté, car il interdit toute atténuation morale du problème. Il faut aussi examiner avec rigueur si certaines de ces pratiques s’inscrivent dans ce que le droit qualifie d’attaque généralisée ou systématique contre la population civile, tant la militarisation de l’espace urbain et l’usage du Basij contre la dissidence intérieure brouillent la frontière entre ordre public et appareil de guerre. Mais ce débat plus large ne doit pas obscurcir l’essentiel : le cœur de la qualification pénale est déjà établi. Autrement dit, les fonctions ici en cause — surveillance, patrouille, contrôle, présence à des points de passage ou à proximité d’installations militaires — ne relèvent pas d’une zone grise. Elles relèvent pleinement des pratiques que le droit international pénal prohibe.

Mais le droit, à lui seul, ne dit pas encore tout ce qui se joue ici. Il qualifie l’acte ; il n’en épuise pas la portée. Car la publicité donnée au recrutement d’enfants ne se borne pas à signaler une transgression : elle en fait déjà un instrument. L’acte ne consiste pas seulement à mettre des enfants à disposition d’un appareil militaire ; il les inscrit dans une construction où la vulnérabilité de l’enfance, loin d’être un obstacle, devient une ressource politique. C’est à partir de là que la logique du régime apparaît dans toute sa netteté.

En annonçant publiquement l’enrôlement d’enfants de douze ans, la République islamique sait qu’elle s’expose. Si elle consent néanmoins à une telle exposition, c’est qu’elle en attend un profit politique supérieur au coût de la condamnation. Ce profit repose sur un mécanisme d’inversion accusatoire : le régime se sert de la condamnation qu’il suscite pour mettre en accusation ceux qui la portent. En désignant ces enfants comme des « combattants défendant la patrie », le régime accomplit deux opérations à la fois : il place leur enrôlement sous le signe de la défense légitime, et il donne à voir une nation si menacée qu’elle en viendrait à mobiliser jusqu’à ses enfants. L’enfant cesse alors d’être simplement mobilisé : il devient une preuve — preuve de l’urgence, preuve de la menace, preuve, surtout, de la violence première que le régime entend imputer à ses ennemis. Il ne s’agit pas d’un simple effet de langage. C’est la scène même de la condamnation qui se trouve déplacée. La présence d’enfants aux checkpoints, dans les patrouilles ou à proximité d’installations stratégiques n’apparaît plus alors comme le signe d’une illégalité, mais comme celui d’une nécessité. La transgression devient la preuve de ce qui la justifie ; et cette justification permet de renvoyer la faute vers ceux qui, selon le régime, auraient créé la situation. Le cercle se referme avec méthode : la transgression du droit n’y contredit pas la légitimité ; elle s’y donne au contraire comme la preuve extrême d’une légitimité blessée.

On manquerait l’essentiel si l’on ne voyait dans cette violence qu’une suite de contraintes, de blessures et de morts. Car elle consiste aussi à rendre certaines mises en scène vraisemblables, certaines pertes honorables, certaines morts dicibles. Un pouvoir de cette nature ne se borne pas à disposer des corps : il impose le langage dans lequel ces corps pourront être lus comme sacrifice, comme fidélité, comme dette acquittée envers la nation. L’efficacité stratégique du recrutement d’enfants ne tient donc pas seulement à l’usage matériel qui peut être fait d’eux ; elle tient à l’univers moral dans lequel cet usage devient visible, recevable et justifiable. Dans une telle configuration, la mort éventuelle de ces enfants — à un checkpoint, dans une caserne, aux abords d’un site militaire, ou dans tout autre lieu que le régime aura lui-même livré au risque — ne relève plus du seul dommage collatéral au sens ordinaire du terme. Cette mort-là appartient déjà au prévisible et, par là même, à l’exploitable. Il ne s’agit pas d’affirmer que chaque mort serait voulue pour elle-même ; il s’agit de constater qu’elle peut d’avance être intégrée à un récit, à une imagerie, à une économie de la preuve politique. L’enfant vivant sert à montrer la mobilisation ; l’enfant mort, à donner corps à l’accusation.

Ce renversement vise d’abord ceux qui, hors d’Iran, prétendent parler au nom du droit. Si la mort de ces enfants survient, elle n’est pas seulement destinée à être absorbée dans un récit intérieur ; elle doit aussi produire un effet sur les institutions et les États qui se réclament du droit international humanitaire tout en soutenant ailleurs des politiques ou des opérations dont la cohérence morale est contestée, parfois à juste titre. La République islamique n’a pas besoin d’inventer cette faille ; il lui suffit d’en tirer parti. Elle sait que l’autorité de ceux qui parlent au nom du droit se fragilise dès lors que leur propre conduite demeure exposée au soupçon de l’incohérence. Son calcul consiste alors à préparer une scène dans laquelle toute frappe américaine ou israélienne causant la mort de ces enfants pourra être convertie en grief juridique et politique contre ses auteurs, jusqu’à nourrir l’accusation de crimes de guerre portée contre eux. En exposant publiquement l’enrôlement de ses enfants-soldats, le régime suscite donc une condamnation dont il a déjà préparé le renversement. L’accusation ne disparaît pas ; elle se retourne. C’est dans ce retournement même que réside l’un des ressorts les plus redoutables de l’opération.

Ce qui se joue ici s’inscrit dans une histoire plus ancienne. Au fil du temps, la République islamique a appris à faire de la jeunesse sacrifiée non un scandale à dissimuler, mais un principe de légitimation. De la guerre Iran-Irak aux figures plus récentes des « défenseurs du sanctuaire », elle a constitué un répertoire dans lequel la mort du jeune cesse d’être une simple perte pour devenir image, dette, exemple, injonction adressée aux vivants. La nouveauté de la séquence actuelle ne tient donc pas à l’existence de ce langage, mais au degré de visibilité et de dureté qu’il atteint désormais. Un seuil est franchi : l’enfant n’est plus seulement recueilli après coup dans une liturgie du sacrifice ; il apparaît plus ouvertement comme une figure déjà appelée par elle. La transgression n’est plus seulement absorbée par le récit ; elle est préparée de manière à pouvoir y trouver sa place. Cette continuité ne se loge pas dans les mots seuls. Elle s’inscrit dans des formes, dans des images, dans des rites : dans les commémorations répétées, dans la présence durable des figures du martyr au cœur de l’espace urbain, dans la place faite aux récits de deuil élevés en exemples, dans la manière enfin dont la jeunesse sacrifiée est installée au centre de la mémoire politique du régime. L’opération présente relève de cet héritage : loin d’inventer ses propres formes, elle réactive et durcit un répertoire déjà constitué. Celui-ci ne sert pas seulement à donner sens après coup ; il prépare les esprits en amont. Il ne s’agit pas simplement de transmettre des slogans à des enfants, mais de faire advenir peu à peu un horizon moral dans lequel l’exposition de l’enfant à la violence peut cesser d’apparaître comme un scandale pour prendre le visage d’une grandeur, d’un devoir ou d’un honneur. Un tel horizon ne se décrète pas : il se forme dans la durée, par l’école, par les images, par les commémorations, par l’inscription des figures du martyr dans l’espace urbain, par les récits de deuil et par les formes imposées de l’honneur. C’est cette lente élaboration qui rend aujourd’hui recevable ce qui devrait demeurer inavouable.

C’est peut-être dans le sort fait aux enfants morts et blessés que ce mécanisme se laisse le plus nettement saisir. Funérailles ordonnées, portraits uniformisés, lexique du « martyr » imposé aux familles, cérémonies où l’enfant est élevé au rang d’offrande à la patrie : tout concourt à faire d’une disparition un message. La douleur privée y est reprise, infléchie, versée dans un récit public où le prestige du sacrifice vient consacrer l’autorité du régime. La séquence actuelle prolonge ce travail en amont : il ne s’agit plus seulement de capter symboliquement les morts, mais de placer des enfants au point même où la violence physique et son appropriation politique pourront, le moment venu, se confondre.

Le plus grave, ici, n’est pas seulement dans l’acte ; il est dans la forme politique qui lui est donnée. Recruter des enfants est un crime. Le proclamer à l’antenne nationale, dans la langue de la patrie et du devoir, est un acte d’une autre portée : c’est faire de la faute elle-même une ressource, de la transgression un grief retourné, de la condamnation attendue une pièce déjà intégrée au calcul. À ce niveau, la République islamique ne viole plus seulement une norme ; elle travaille à convertir cette violation en épreuve infligée à la cohérence de ses adversaires. Toute frappe américaine ou israélienne tuant ces enfants pourra dès lors être réinscrite, par avance, dans une accusation dirigée contre ses auteurs. C’est peut-être là le trait le plus sombre de cette séquence. Les pouvoirs les plus dangereux ne sont pas seulement ceux qui commettent l’inadmissible, mais ceux qui savent l’exposer de telle sorte que l’accusation se trouble, que l’indignation se divise et que la faute se déplace. Il ne suffit donc pas de condamner ; il faut encore refuser la scène qu’un tel pouvoir organise. Nommer le crime avec une rigueur sans faiblesse, et voir lucidement la logique politique qui le travaille : telle est l’exigence. Car ce qui se donne ici à voir n’est ni un dérapage ni un aveu d’impuissance. C’est une méthode.

Fundji Benedict

Dr. Fundji Benedict, Fondatrice et Présidente de Liberty Values & Strategy Foundation, est spécialisée en sciences politiques, anthropologie, droit international et études africaines. Sa triple identité – afrikaner, franco-éthiopienne et juive – nourrit une perspective unique sur les dynamiques géopolitiques et les questions identitaires contemporaines.

Polyglotte, elle a occupé des postes de direction dans des entreprises internationales aux États-Unis et au Canada avant de créer sa fondation. Ses recherches portent sur les conflits identitaires, les droits des minorités, la décolonisation et l’État de droit, avec un focus particulier sur le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.

Elle intervient régulièrement sur l’antisémitisme, le terrorisme et les réalités géopolitiques complexes qui façonnent notre époque. Son approche combine rigueur académique et engagement de terrain auprès des communautés concernées.

https://nouvellerevuepolitique.fr/fundji-benedict-douze-ans-pour-mourir-la-republique-islamique-les-enfants-soldats-et-le-nationalisme-sacrificiel/ 

 


 

B) - L’Iran et le détroit d’Ormuz : une offensive silencieuse contre le pétrodollar ?

Alors que la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran entre dans son deuxième mois, un nouveau front s’ouvre, discret mais potentiellement dévastateur pour l’hégémonie monétaire américaine. Le 2 avril 2026, Téhéran a officiellement proposé des accords bilatéraux sur le détroit d’Ormuz aux pays européens, asiatiques et arabes.

L’idée est simple, mais explosive : rouvrir le passage stratégique – par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial – en échange d’un paiement en euros ou en yuans, et non plus en dollars américains. 

Pour l’Iran, c’est une réponse pragmatique à la crise. Face aux frappes américaines et israéliennes, Téhéran transforme son contrôle géographique du détroit en levier économique et politique. En autorisant le passage des navires sous conditions, tout en excluant ou en pénalisant ceux liés aux États-Unis, l’Iran ne ferme pas totalement la voie maritime : il la monétise à son avantage. Les premiers signes sont déjà visibles : au moins deux tankers ont récemment transité après paiement en yuans chinois, selon des données de Lloyd’s List. 

Cette proposition n’est pas seulement une tactique de survie en temps de guerre. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de contournement du système pétrodollar, ce pilier invisible qui a permis aux États-Unis de dominer l’économie mondiale depuis un demi-siècle.

Le pétrodollar, pilier invisible de la puissance américaine

Depuis les années 1970, le commerce mondial du pétrole est presque entièrement libellé en dollars. Ce système, né d’un accord stratégique entre Washington et l’Arabie saoudite après la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971, impose à toutes les économies dépendantes du pétrole d’accumuler des dollars pour importer leur énergie. Les pays exportateurs, quant à eux, recyclent ces « pétrodollars » en achetant des obligations du Trésor américain, des actions de Wall Street ou de l’immobilier aux États-Unis. 

Ce cercle vertueux a offert à Washington des avantages colossaux : la capacité d’emprunter à des taux extrêmement bas malgré une dette publique qui dépasse aujourd’hui les 34.000 milliards de dollars, un financement illimité de son appareil militaire (avec près de 800 bases dans le monde), et un pouvoir de sanction sans précédent. Couper un pays du système bancaire en dollars revient souvent à le priver d’accès au pétrole, provoquant un effondrement économique rapide. 

Ce mécanisme a longtemps été perçu comme une règle naturelle du commerce international. Pourtant, il repose sur une confiance fragile dans le dollar comme monnaie de réserve mondiale. Toute tentative de vendre ou d’acheter du pétrole en dehors du dollar a historiquement été considérée comme une menace existentielle par Washington, entraînant parfois des réponses musclées.

La dédollarisation s’accélère

La proposition iranienne arrive à un moment où le mouvement de dédollarisation, déjà en cours depuis plusieurs années, prend une nouvelle ampleur. La Russie et la Chine ont multiplié les transactions pétrolières en yuans. L’Inde, le Brésil et d’autres membres des BRICS développent des mécanismes de paiement alternatifs. Même certains pays du Golfe commencent à explorer des options non-dollar pour une partie de leurs exportations. 

En offrant aux Européens et aux Asiatiques un accès au pétrole via Ormuz contre des paiements en euros ou en yuans, l’Iran accélère ce basculement.

L’Europe, déjà frappée de plein fouet par l’explosion des prix de l’énergie (+60 % pour le pétrole et +100 % pour le gaz en un mois selon certaines estimations), se trouve face à un choix cornélien : continuer à dépendre du dollar et des routes maritimes contrôlées par les États-Unis, ou accepter un système parallèle qui contourne Washington. 

Fabio Panetta, membre du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, l’a reconnu sans détour le 2 avril : « Même si la guerre avec l’Iran se termine, le mal est déjà fait. » Les perturbations actuelles sur les marchés énergétiques risquent d’avoir des effets durables sur la structure même du commerce international.

Conséquences géopolitiques et économiques

Pour les États-Unis, les enjeux sont majeurs. Le pétrodollar n’est pas seulement un outil économique : c’est le fondement de leur suprématie.

Une réduction significative de la demande mondiale en dollars affaiblirait la capacité de Washington à financer sa dette à bas coût et limiterait son pouvoir de sanction. Les marchés financiers américains, pourtant les plus profonds et liquides du monde, pourraient voir leur attractivité diminuer si les excédents pétroliers ne reviennent plus systématiquement aux États-Unis. 

L’Europe, quant à elle, se retrouve prise entre deux feux. D’un côté, la pression américaine pour qu’elle « fasse sa part » dans la crise du détroit d’Ormuz ; de l’autre, la nécessité urgente de sécuriser ses approvisionnements énergétiques à un coût supportable. Accepter des paiements en euros pourrait sembler une solution rationnelle à court terme, mais elle signerait un alignement progressif sur un ordre multipolaire. 

Pour la Chine et la Russie, c’est une opportunité historique. Pékin renforce son influence au Moyen-Orient, tandis que Moscou apparaît comme un acteur stable offrant une alternative raisonnable au chaos provoqué par le conflit. Les BRICS, déjà en pleine expansion, pourraient voir leur projet de dédollarisation passer d’une ambition théorique à une réalité concrète.

Un tournant irréversible ?

L’offensive iranienne sur Ormuz n’est pas seulement militaire ou diplomatique : elle est monétaire. En transformant un goulet d’étranglement géographique en outil de dédollarisation, Téhéran frappe au cœur du système qui a structuré la géopolitique mondiale depuis cinquante ans. 

Bien sûr, remplacer complètement le dollar reste complexe.

Les marchés financiers américains restent dominants et la transition vers d’autres devises demandera du temps et de la coordination internationale.

Pourtant, chaque tanker qui traverse Ormuz contre des euros ou des yuans représente une petite fissure supplémentaire dans l’édifice du pétrodollar. 

À l’heure où le président Trump martèle que « d’autres doivent faire leur part » dans le détroit, l’Iran répond en proposant un nouveau jeu : un jeu où le dollar n’est plus la seule règle. Si cette initiative se concrétise, elle pourrait marquer non seulement un tournant dans la guerre en cours, mais aussi un accélérateur décisif de la dédollarisation mondiale. 

L’avenir du système monétaire international se joue peut-être aujourd’hui, entre les eaux chaudes du golfe Persique et les salles de marché de Londres, Francfort et Pékin.

https://multipol360.com/liran-et-le-detroit-dormuz-une-offensive-silencieuse-contre-le-petrodollar/

 


C) - Iran : Douze ans et déjà la guerre

À douze ans, on compte encore sur ses doigts. C’est l’âge des jeux, des cahiers froissés, des genoux écorchés. Pas celui des armes et des milices. Sauf en Iran. Crime de guerre ?

Rahim Nadali est un responsable des Gardiens de la révolution islamique. On imagine très bien que dans sa tête de gradé de la branche armée du régime, tout est bien rangé, tout s’aligne sans état d’âme ni frémissement de conscience. Si la cause est juste – et elle l’est forcément, car chez ces gens-là le doute est blasphématoire –, tout est permis.

Il y a quelques jours, il a annoncé l’enrôlement d’enfants de douze ans dans les milices bassidj, cette force paramilitaire en partie responsable des massacres de janvier dernier. Leur mission consistera à collecter des données de sécurité et à assurer des patrouilles opérationnelles, notamment de surveillance des quartiers. À douze ans !

Douze ans, c’est parfait. À cet âge-là, on n’est pas encore abîmé par le doute, pas encore contaminé par la nuance. À douze ans, c’est de la bonne graine à faire pousser droit !

Rahim Nadali pense certainement que c’est une chance qu’il donne à ces gamins : la milice, c’est un bon moyen de les former, de les éduquer, de les dresser et de leur donner une mission. Une enfance utile pour le régime, en quelque sorte, où l’on apprend à surveiller, à regarder l’autre comme une menace, à désigner l’ennemi. L’enfant ne discute pas. Il apprend vite quand on lui donne des mots simples : ami, ennemi, Dieu, Satan. On lui met des slogans dans la tête à la place de la pensée. Il fait et devient ce qu’on lui dit de faire et d’être. Bien dressé, avec une cause bien nette, bien simple, il ne conteste pas le pouvoir : il le prolonge.

Les autorités de Téhéran parlent évidemment de “participation” et d’”engagement” de la jeunesse. Mais derrière ces mots propres et bien repassés, il y a une enfance volée.

La place d’un garçon de douze ans n’est pas en premières lignes, pas dans une milice, ni sur un checkpoint ou derrière la mitrailleuse d’un véhicule de patrouille. Jamais. Le rôle d’un gouvernement est de protéger les enfants. Toujours. Pas de les sacrifier.

On peut tortiller, tourner autour, changer les mots, adoucir les phrases et trouver des nuances, il reste une chose simple : un régime qui tombe si bas qu’il en est à recruter des enfants, à les habiller en héros pour mieux les utiliser, c’est un régime sans humanité et sans avenir. C’est un régime qui n’a plus assez d’adultes pour le croire.

Et c’est un régime qui piétine, une fois de plus, le Droit international pourtant très clair : envoyer ou recruter des enfants dans des activités militaires est interdit. Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale considère même comme “crime de guerre” le fait d’enrôler des enfants de moins de quinze ans, ou de les faire participer activement à des hostilités. Lorsque le droit parle de “participation directe” et d’”hostilités”, les autorités de Téhéran parlent de “surveillance”, de “maintien de l’ordre », de “volontariat”. Des mots ! Du maquillage, de la propagande et du mensonge ! Ces enfants, quoi qu’en disent les mollahs, sont intégrés à une structure armée. Ils agissent sous commandement et sont forcément exposés à la violence. Recruter des enfants de douze ans dans une milice armée de la dictature n’est pas seulement une atteinte aux droits fondamentaux de l’enfant : ça pourrait parfaitement être lié à un crime de guerre.

Un gouvernement digne de ce nom doit protéger les enfants de la guerre, pas les enrôler et les intégrer dans les forces armées, même s’ils restent à la périphérie des combats. C’est une ligne qui ne devrait jamais être franchie.

Ça ne gêne pas la République islamique d’Iran. Pendant la guerre Iran-Irak, les mollahs envoyaient déjà leurs enfants au front, en cohorte de petits sacrifiés. Avec parfois autour du cou, une clé en plastique – dorée –, pour ouvrir les portes du paradis. Avance, petit ! Marche ! Et si tu sautes, tant mieux, c’est la promesse de la vie éternelle. Ils appelaient ça “sacrifice”, au nom de la “foi”. Mais c’étaient juste des gamins qu’on envoyait mourir avant même qu’ils aient compris pourquoi.

Toutes les dictatures vacillantes finissent par regarder du côté des enfants. L’Histoire, et pas seulement celle de l’Iran, est pleine de gosses en uniforme La Jeunesse hitlérienne, dressée pour un Reich déjà en train de s’effondrer. Les Khmers rouges qui ont fait de leurs enfants des soldats, des gardiens de camps, parfois des bourreaux. Les seigneurs de guerre en Afrique qui envoient l’enfance face à la mort. Les chemises noires, les chemises rouges, les chemises brunes, le bandeau du martyr autour du front ou la clé du paradis autour du cou : les tyrans ont tous cette obsession de prendre l’humanité avant qu’elle ne devienne libre. La république islamique d’Iran ne fait pas exception : elle patauge dans le sang de ses enfants.

Cela n’a pas l’air de beaucoup secouer nos belles consciences.

Jean-Marie Montali

Jean-Marie Montali est journaliste, auteur et réalisateur. Il débute sa carrière de journaliste aux DNA à Colmar dans les années 80. Il intègre le Groupe Le Figaro en 1991 et occupera le poste de Grand Reporter jusqu’en 2000. Il est nommé Rédacteur en chef au Figaro Régions pour assurer la relance du Figaro Méditerranée et du Figaro Rhône Alpes, fonction qu’il occupera jusqu’en 2002.  De 2002 à 2004, il est Directeur adjoint de la rédaction du Figaro Magazine aux côtés de Patrick de Carolis et de Joseph Mace-Scaron. Dès 2005, il est nommé Directeur exécutif de la rédaction du Figaro Magazine. En 2010, il rejoint France Soir comme Directeur adjoint de la rédaction. En février 2013, Jean-Marie Mointali rejoint l’équipe de Rédaction en chef du Parisien – Aujourd’hui en France. Il a aussi réalisé une dizaine de documentaires pour la télévision et est auteur de plusieurs ouvrages.  

https://nouvellerevuepolitique.fr/jean-marie-montali-iran-douze-ans-et-deja-la-guerre/ 

 


 

D) - Golfe–Yémen : l’ouverture du front Houthi ou la nouvelle carte maîtresse de Téhéran

Ce matin, les Houthis ont revendiqué le tir d’un premier missile en direction du sud d’Israël. Un signal clair après un mois de discrétion de leur part au Yémen. Un mois jour pour jour après le déclenchement, le 28 février, de l’offensive américaine et israélienne contre l’Iran, le conflit change de nature depuis plusieurs jours. Ce qui devait être une campagne rapide de frappes ciblées pour affaiblir durablement Téhéran s’installe désormais dans une logique d’extension et d’usure à moins que Trump ne conclue rapidement un accord.

L’ouverture d’un nouveau front au Yémen confirme ce que beaucoup ont peut-être sous-estimé au déclenchement de la guerre : l’Iran n’est pas seulement un acteur militaire direct, c’est une architecture régionale de guerre, patiemment construite, capable d’activer plusieurs théâtres simultanément. Même affaiblis, les proxies sèment toujours la zizanie dans tout le Moyen-Orient.

Depuis un mois, la riposte iranienne ne s’est pas limitée à un face-à-face classique et conventionnel. Elle a pris des formes multiples : drones, missiles balistiques de longue portée comme les Sejjil, pressions sur le détroit d’Ormuz, cyberattaques contre des intérêts occidentaux. À cela s’est ajoutée une montée en puissance coordonnée de ses relais régionaux qu’on croyait à l’arrêt : le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza qui reprend pied, et désormais les Houthis au Yémen. L’ouverture de ce nouveau front n’est pas un épiphénomène. Elle marque une étape supplémentaire dans une stratégie de saturation, pensée pour diluer la puissance de frappe américaine et israélienne et rendre toute victoire militaire décisive de plus en plus illusoire.

Une stratégie iranienne de démultiplication des fronts

L’erreur d’analyse initiale a été de croire que l’Iran répondrait de manière symétrique et qu’il s’essoufflerait rapidement. Ça a été le cas sur le plan de l’armée conventionnelle, certes. Or, Téhéran ne joue pas sur le même registre militaire que ses adversaires. Là où Washington et Tel-Aviv privilégient la supériorité technologique et les frappes ciblées, l’Iran mise sur la profondeur stratégique et la multiplication des foyers de tension. En activant plusieurs fronts à la fois, il transforme un conflit localisé en crise régionale diffuse.

Cette stratégie complique considérablement la tâche des États-Unis et d’Israël. Chaque nouveau théâtre impose des arbitrages militaires, logistiques et politiques. Peut-on frapper partout en même temps sans s’enliser ? Peut-on contenir une guerre qui se déplace en permanence ? À mesure que les fronts se multiplient, le coût de la guerre augmente, et la perspective d’un contrôle rapide s’éloigne.

Dans ce contexte, la position de Donald Trump apparaît de plus en plus contrainte. Après avoir revendiqué un affaiblissement significatif de l’Iran, il cherche désormais une porte de sortie politique, entre désengagement progressif et ouverture de négociations. Mais cette volonté se heurte à une réalité stratégique : l’Iran n’a pas été neutralisé, il a simplement changé de tempo et d’espace et continue à résister.

Les Houthis, le proxy que personne n’a réussi à vaincre

L’activation du front yéménite n’est pas anodine. Les Houthis constituent un cas à part dans l’écosystème des proxies iraniens. Depuis plus d’une décennie, ils ont résisté à une coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, pourtant dotée de moyens militaires considérables. Malgré les bombardements intensifs, les opérations terrestres et le soutien occidental, ils n’ont jamais été éradiqués depuis 2014.

Cette résilience tient à plusieurs facteurs : une implantation locale forte, une capacité d’adaptation militaire, et un soutien iranien calibré mais constant. Les Houthis ne sont pas une simple milice. Ils sont devenus un acteur politico-militaire structuré, capable de mener des opérations complexes, y compris contre des cibles stratégiques.

Leur retour au premier plan dans le conflit actuel illustre la profondeur du dispositif iranien. Là où certains voyaient des groupes dispersés et affaiblis, Téhéran dispose en réalité de relais opérationnels prêts à être activés en fonction des besoins. Le Yémen n’est donc pas un front secondaire mais bien un levier stratégique majeur.

Bab el-Mandeb : vers une nouvelle asphyxie énergétique ?

L’implication accrue des Houthis fait peser une menace directe sur le détroit de Bab el-Mandeb, point de passage essentiel entre la mer Rouge et l’océan Indien. Après les tensions sur le détroit d’Ormuz, c’est l’autre verrou maritime de la région qui se retrouve sous pression.

Les conséquences potentielles sont considérables. Une perturbation durable de Bab el-Mandeb affecterait immédiatement les flux énergétiques à destination de l’Europe, via le canal de Suez. Pétrole, gaz naturel liquéfié, commerce maritime global : tout serait impacté. L’effet serait cumulatif avec les tensions déjà existantes, créant un choc énergétique et logistique majeur.

Pour les Occidentaux, le risque est double. D’un côté, une hausse des prix de l’énergie et une désorganisation des chaînes d’approvisionnement. De l’autre, une extension du conflit à des zones maritimes vitales, difficilement sécurisables sur la durée. La guerre sort du champ militaire classique pour devenir un conflit systémique, touchant directement les économies.

Une guerre préparée de longue date, une sortie incertaine

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une improvisation iranienne. C’est l’activation progressive d’un dispositif construit sur le temps long, dans l’anticipation d’une confrontation avec Israël et les États-Unis. L’Iran n’avait sans doute pas les moyens d’une guerre frontale. Il a donc préparé une guerre fragmentée, indirecte, capable de durer.

Mais cette stratégie a un coût. Elle expose d’abord les populations de la région, à commencer par les Iraniens eux-mêmes, pris dans une logique d’escalade dont ils paient le prix économique et humain. Elle fragilise également l’ensemble du Moyen-Orient, déjà marqué par des années de conflits. Et elle finit par toucher les Occidentaux, à travers l’énergie, le commerce et la sécurité globale.

Une chose apparaît désormais clairement : le régime iranien est loin de s’effondrer. La perspective d’une transition démocratique reste, à court terme, hors de portée. Et plus la guerre s’installe dans la durée, plus elle risque de se transformer en conflit d’usure généralisé.

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, chercheur associé à l’ULB (Belgique) et l’UQAM (Canada). Il a publié récemment, Pays du Golfe, les dessous d’une crise mondiale (Armand Colin).

https://nouvellerevuepolitique.fr/sebastien-boussois-golfe-yemen-louverture-du-front-houthi-ou-la-nouvelle-carte-maitresse-de-teheran/

 


 


 

E) - Le discours de guerre de Trump sur l’Iran : fanfaronnades, déconnexion de la réalité et fin annoncée de l’OTAN  

Le 1er avril 2026, le président Donald Trump s’est adressé à la nation américaine dans un discours très attendu sur l’évolution de la guerre contre l’Iran. Annoncé à l’avance, ce discours était censé apporter des clarifications décisives sur une opération militaire qui entre dans son deuxième mois. Pourtant, pour le lieutenant-colonel Daniel Davis, vétéran de combat à quatre reprises et animateur de la chaîne Daniel Davis Deep Dive, l’allocution n’a rien apporté de nouveau.

Au contraire, elle a révélé une profonde déconnexion entre la rhétorique triomphante de la Maison-Blanche et une réalité militaire et géopolitique de plus en plus préoccupante.

Dans une interview accordée à Glenn Diesen le 2 avril 2026, Daniel Davis décortique avec une franchise rare les contradictions du discours, les échecs stratégiques américains et les risques d’une escalade incontrôlable.

Un discours répétitif et contradictoire

Dès les premières minutes de son intervention, Trump a martelé un message ambivalent : l’Iran serait « vaincu », mais refuserait de capituler. Si Téhéran ne cède pas, les États-Unis le ramèneraient « à l’âge de pierre ». Concernant le détroit d’Ormuz, vital pour le commerce mondial du pétrole, Trump a affirmé qu’il devait être rouvert, tout en déclarant que ce n’était pas vraiment le problème des États-Unis et que d’autres nations devraient s’en charger. Quant à l’OTAN, l’administration a alterné entre reproches (« ils ne veulent pas aider ») et indifférence (« nous n’avons pas besoin d’eux »). Pour Davis, ce discours n’est qu’une répétition des déclarations faites la veille sur Truth Social. « Nous n’avons rien entendu de nouveau », constate-t-il. Pire, ces déclarations masquent une incertitude croissante derrière des fanfaronnades qui ne correspondent plus à la réalité du terrain.

Les retombées économiques immédiates

Le vétéran pointe immédiatement les conséquences économiques immédiates. Contrairement aux précédentes interventions qui avaient calmé les marchés, celle-ci a eu l’effet inverse : les cours du pétrole ont bondi tandis que les bourses mondiales ont chuté. « Les gens du monde entier comprennent désormais ce qui se passe avec le pétrole », explique Daniel Davis. Le détroit d’Ormuz reste fermé, et aucune force navale, même conjointe avec l’OTAN, ne peut le rouvrir par la seule puissance de feu. Toute tentative transformerait le passage en « champ de tir » pour les navires.

L’échec des objectifs militaires face à une Iran résiliente

Les frappes américaines et israéliennes n’ont pas non plus atteint leurs objectifs stratégiques. Le gouvernement iranien demeure solidement en place malgré l’assassinat de plusieurs dirigeants. Les missiles balistiques conservent leur capacité opérationnelle, comme l’ont démontré les tirs récents sur Israël. La marine iranienne, composée essentiellement de vedettes rapides, de drones de surface et de sous-marins, est largement intacte. Davis rappelle que des milliers d’embarcations légères cachées dans des tunnels et des abris pourraient être déployées à tout moment. 

Surtout, les groupes proxies – Hezbollah libanais, Kata’ib Hezbollah irakien et autres milices – ont intensifié leurs actions. « Ils participent tous désormais à un degré ou à un autre », note l’analyste.

La destruction du pont civil : un glissement vers les cibles non militaires

Face à cette résilience, Donald Trump a brandi la menace de bombardements massifs. Mais Daniel Davis juge cette rhétorique irréaliste. L’Iran est un pays quatre fois plus grand que l’Irak, avec 93 millions d’habitants dispersés sur un terrain accidenté. Les États-Unis manquent déjà de munitions pour une telle campagne. Pire, bombarder massivement ne ferait que durcir la détermination du peuple iranien. 

L’exemple récent d’un grand pont civil iranien détruit – présenté par Donald Trump comme une victoire – illustre ce glissement dangereux. Pour Daniel Davis, il s’agit d’une cible non militaire, donc potentiellement d’un crime de guerre. Un ami iranien expatrié, farouchement opposé au régime, a réagi avec colère : « C’est un crime de guerre. » Loin d’intimider, ces frappes renforcent la cohésion nationale et ferment les portes à toute négociation.

Vers une opération terrestre risquée ?

Donald Trump semble désormais dos au mur. Faute de cibles militaires significatives restantes, la stratégie se recentre sur la souffrance civile pour forcer un accord. Daniel Davis y voit le dernier recours d’une guerre de choix mal engagée. 

Ces dernières semaines, les États-Unis ont déployé environ 20.000 soldats supplémentaires : avions d’attaque A-10 pour l’appui aérien rapproché, hélicoptères d’assaut, éléments de la 82e division aéroportée, unités expéditionnaires de Marines, Rangers et forces spéciales.

Pour Daniel Davis, cette concentration de forces au sol révèle une conviction désespérée : puisque l’aviation, la marine et les missiles n’ont pas suffi, peut-être qu’une opération terrestre changera la donne.

Pourtant, il compare cette décision à une partie de poker à très haut risque jouée contre un adversaire expérimenté sur son propre terrain. Les Iraniens ont mobilisé leurs réserves, disposent de volontaires nombreux et connaissent parfaitement leur territoire. « C’est comme miser la ferme avec un 2 et un 6 contre quelqu’un qui a des figures », ironise-t-il. Tactiquement, une telle opération serait déjà extrêmement risquée ; stratégiquement, elle frôle l’impossible.

La mort annoncée de l’OTAN

Le discours de Trump a également révélé une fracture profonde avec les alliés européens. Il a reproché à l’OTAN son manque de soutien, soulignant que les Européens ont fermé leur espace aérien et refusé d’envoyer des systèmes Patriot.

Daniel Davis va plus loin : pour lui, l’OTAN est déjà morte.

Il rappelle que l’expansion de l’Alliance après la Guerre froide était militairement irrationnelle et perçue comme une provocation par la Russie. Donald Trump, lui, considère l’OTAN non comme une alliance de sécurité collective (article 5), mais comme un « jouet » américain : les Européens doivent payer davantage et obéir aux ordres, même pour une guerre de choix à laquelle ils n’ont pas été consultés. « Cela montre clairement que l’OTAN n’est qu’une extension des forces armées américaines », estime Daniel Davis. Même si la guerre en Iran s’achevait rapidement, les dommages sont irréversibles. L’Europe devra trouver une nouvelle architecture de sécurité. L’Ukraine, déjà en difficulté, paiera le prix fort de cette rupture.

Les vrais vainqueurs géopolitiques : Russie et Chine

Sur le plan géopolitique, les grands gagnants de ce conflit sont la Russie et la Chine. Moscou apparaît comme un acteur raisonnable, offrant de la stabilité énergétique au milieu du chaos moyen-oriental. Pékin renforce discrètement son influence. Quant à l’Iran, son ministre des Affaires étrangères maintient une porte ouverte aux négociations, mais à ses conditions : réouverture contrôlée du détroit d’Ormuz en échange de garanties de sécurité. Donald Trump, cependant, semble prisonnier d’un raisonnement analogique simpliste, inspiré de la situation vénézuélienne : imposer une reddition totale et installer un gouvernement favorable pour contrôler le pétrole. Daniel Davis juge cette vision « complètement infondée et déconnectée ».

Les risques d’escalade extrême

Le risque le plus inquiétant reste l’escalade.

Si une opération terrestre tourne au désastre – pertes massives ou captures –, Trump ou Netanyahu pourraient envisager l’utilisation d’armes nucléaires « tactiques ».

Daniel Davis rappelle que, rhétoriquement, les menaces de « retour à l’âge de pierre » et les tweets de Pete Hegseth vont dans ce sens. Il craint que la stratégie américaine ne soit pas pensée plusieurs coups à l’avance, mais réactive et impulsive. « Il lance quelque chose contre le mur pour voir si ça tient », résume-t-il. Israël, de son côté, ne montre aucun signe de doute. Malgré les dommages subis,

Tel-Aviv semble convaincu de pouvoir l’emporter dans une guerre d’usure contre un pays de 93 millions d’habitants.

Daniel Davis juge cette posture irrationnelle, mais elle pousse Trump à maintenir la pression.

Le lieutenant-colonel Daniel Davis est un vétéran de combat à quatre reprises, lauréat du prix Ridenhour pour la recherche de la vérité, et animateur de la chaîne YouTube *Daniel Davis Deep Dive*. Le lieutenant-colonel Davis aborde l’escalade continue et le vide stratégique dans la guerre en Iran, ainsi que la probable disparition de l’OTAN. Enregistré le 2 avril 2026.
 

Un retrait urgent recommandé

Au terme de l’entretien, Daniel Davis livre un conseil clair :

mieux vaut se retirer maintenant plutôt que de sacrifier des vies américaines dans une opération terrestre vouée à l’échec.

« Peu importe ce qu’il a fait, il ne faut pas sacrifier un tas d’Américains pour des morts inutiles. » Le discours de Donald Trump, loin d’annoncer une victoire imminente, révèle surtout une stratégie en bout de course, portée par l’espoir plutôt que par une analyse réaliste. À l’heure où le pétrole flambe et où les alliances se fissurent, l’administration américaine semble jouer son va-tout dans une guerre dont les contours militaires restent flous et les conséquences géopolitiques potentiellement catastrophiques. L’avenir proche dira si la raison l’emportera ou si l’escalade, comme le craint Daniel Davis, conduira à un point de non-retour.

https://multipol360.com/le-discours-de-guerre-de-trump-sur-liran-fanfaronnades-deconnexion-de-la-realite-et-fin-annoncee-de-lotan/

 

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