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mai 02, 2021

Crise identitaire ! Identitarisme !

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Merci de vos lectures, et de vos analyses. Librement vôtre - Faisons ensemble la liberté, la Liberté fera le reste. N'omettez de lire par ailleurs un journal libéral complet tel que Contrepoints: https://www.contrepoints.org/ 

Al, 

 

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Merci

 


 

SOMMAIRE:

- A) «Les identitaristes ont fait voler en éclat le récit commun de l’humanité» avec Perrine Simon-       Nahum  de

- B) La Dérive identitariste avec Jean Bernabé;  de Jean Derive Paris, L’Harmattan, 2016, 201 p

- C)  « L'identitarisme condamne ses fidèles à une aliénation perpétuelle »de Laurent Dubreuil. Propos recueillis par Source Le Point

 


  A) «Les identitaristes ont fait voler en éclat le récit commun de l’humanité» avec Perrine Simon-       Nahum

Dans «  Les Déraisons modernes  », la philosophe Perrine Simon-Nahum s’élève contre les nouveaux mythes qui retirent à l’homme sa capacité à s’inscrire dans l’Histoire. Collapsologie, «  guerre des identités  », théories décoloniales enferment bien davantage qu’elles ne libèrent, analyse-t-elle, appelant ses concitoyens et, plus largement les démocraties, à «  se faire confiance  ».

«  Nous avons cessé de nous faire confiance  », regrettez-vous, en dénonçant une pseudo «  vision vertueuse du monde  », porteuse en fait d’«  un puissant nihilisme  ». Est-ce une dimension essentielle de l’époque actuelle ?

Essentielle car cette confiance est ce qui permet à l’individu de relier la vision qu’il a de lui-même, de ses relations aux autres, à ce que le monde peut lui apporter et à ce qu’il peut, lui, apporter en retour au monde. Plus largement, nos démocraties souffrent de ce manque de confiance, car elles ont cessé de reposer sur le partage d’éléments objectifs.

Autre idée-force de votre livre : l’importance de «  l’individu historique  ».

Nous sommes arrivés aujourd’hui, dans le domaine de la pensée, à l’épuisement des philosophies qui remettaient en cause l’idée de «  sujet  ». Il ne s’agit évidemment pas de revenir à l’idée d’un individu «  maître de la nature  » mais de considérer l’homme du point de vue de sa condition historique, comme à la fois héritier et acteur de sa propre histoire. Seul cela nous permettra de sortir de la mélancolie de notre époque, du sentiment que nous sommes les héritiers d’un monde qui a failli, face aux victimes de toutes sortes ou lors des massacres qui ont ponctué le XXe siècle.

Cette «  guerre des identités  », importée des Etats-Unis, a-t-elle gagné en France ?

Elle tend aujourd’hui à se diffuser aussi bien dans les médias que sur les bancs de l’université ou dans l’opinion. Son pouvoir de séduction est grand dans la mesure où d’une part, elle offre une vision du monde simpliste et d’autre part, elle s’impose à travers la violence des discours.

«  L’idée même selon laquelle on appartient à une identité, à un groupe est une idée réactionnaire dans la mesure où elle interdit le fait d’en sortir, voire de la subvertir de l’intérieur. Quand cette identité est érigée contre d’autres, elle devient xénophobe ou raciste  »

Ne participe-t-elle pas, au contraire, à la confrontation des idées ?

Je ne pense pas et ce, pour deux raisons. D’une part, parce qu’elle entretient une désorientation des individus qu’elle considère uniquement comme des victimes. C’est le cas des thèses décoloniales, des théories du genre ou du «  queer  » qui, à l’origine, se voulaient émancipatrices et sont aujourd’hui liberticides car elles enferment les gens dans une identité. En sortir revient à leurs yeux à trahir sa communauté d’origine. D’autre part, parce que les formes qu’elle emploie sont des formes violentes, guerrières qui dressent les gens les uns contre les autres.

Vous citez les propos de Houria Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, («  J’appartiens à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race…  ») et les rapprochez de ceux du Front national. Une illustration, selon vous, de «  la jonction inattendue entre les récits fondamentalistes et réactionnaires  » ?

L’idée même selon laquelle on appartient à une identité, à un groupe est une idée réactionnaire dans la mesure où elle interdit le fait d’en sortir, voire de la subvertir de l’intérieur. Quand cette identité est érigée contre d’autres, elle devient xénophobe ou raciste, comme dans le cas du racisme anti-blanc d’Houria Bouteldja.

Vous vous élevez contre les «  théories collapsologiques  ». Mais comment les jeunes générations ne seraient-elles pas sensibles au discours de Greta Thunberg demandant à leurs aînés de rendre des comptes sur l’état de la planète ?

Est-ce une analyse juste ? Pourquoi toujours être dans l’accusation ? On n’en finit pas de remonter la chaîne des responsabilités sans savoir d’ailleurs qui exactement incriminer. Pourquoi ne pas célébrer dans le même temps les progrès que nous accomplissons comme la découverte de vaccins anti-Covid en moins d’une année ? Chaque génération doit prendre sa part dans le monde à sa mesure. Aux jeunes de s’engager dans le sens qui leur paraîtra positif. Accuser les autres est une position facile. Elle évite de faire soi-même des choix.

«  Que sont les relations humaines, sinon des relations où chacun se frotte aux autres pour le meilleur et pour le pire ? Les relations, nous le savons, ne vont jamais dans un sens. Nous aimons, nous nous séparons. Nous naissons, nous mourons. C’est le sens même de la vie​  »

Plus généralement, le politologue Jérôme Fourquet jugeait récemment dans l’Opinion que l’incompréhension entre les générations, phénomène connu, est accentuée aujourd’hui par le fait que les plus jeunes sont totalement sortis du «  référentiel judéo-chrétien  ». Une analyse que vous partagez ?

Les référentiels changent en fonction des générations. Mais là où son analyse se vérifie, c’est qu’en nous excluant de l’histoire comme elles le font depuis trente ans, les pensées effondristes ou les identitaristes ont fait voler en éclat le récit commun de l’humanité, celui qui permet à la fois de se reconnaître des héritages mais aussi de les critiquer et d’ouvrir sur un autre avenir.

Les attentats puis la Covid ont, dites-vous, développé la culture américaine du «  safety system  ». A défaut d’être à l’abri nulle part, il faudrait pouvoir se préserver de toute agression psychologique dans la vie quotidienne…

Cette tendance s’est radicalisée avec la culture «  woke  » où les individus sont mis dans des «  bulles  », en situation de quasi-isolement afin de ne pas se sentir «  agressés  ». C’est le comble des dérives identitaires. Que sont les relations humaines, sinon des relations où chacun se frotte aux autres pour le meilleur et pour le pire ? Les relations, nous le savons, ne vont jamais dans un sens. Nous aimons, nous nous séparons. Nous naissons, nous mourons. C’est le sens même de la vie.

Doit-on organiser un hommage aux victimes de la Covid ?

Il faudra du temps pour prendre la mesure de l’événement. Et si l’on décide de commémorer, que faudra-t-il commémorer ? Sous quel prétexte ? La dette d’une société qui n’aura pas su préserver ses citoyens d’une mort possible ? Cette commémoration sera-t-elle une forme de repentance, celle de gouvernements qui n’auront pas su prévoir la pandémie ? Mieux vaut en tirer des leçons pour l’avenir et comprendre l’importance qu’il y a à anticiper et, pour cela, à investir dans la matière grise, la recherche. Evitons le culte d’une mémoire mortifère, même si les morts ne doivent pas être oubliés.

«  Je comprends la colère de la communauté juive dans l’affaire Sarah Halimi mais elle s’exerce à mauvais escient (..). On confond justice, politique et opinion.  »

L’histoire, son enseignement, est au centre de controverses aujourd’hui. Faut-il revenir au «  roman national  » ? Au contraire, « d’une certaine manière déconstruire notre propre histoire », comme l’a dit récemment Emmanuel Macron à la chaîne américaine CBS ?

Revenir au roman national n’a pas de sens. Par ailleurs, si le président avait à l’esprit la possibilité pour les Français de se reconnaître dans un récit multiple et partageable, c’est une bonne chose. L’histoire n’est pas un récit mono causal du passé. Elle n’aboutit pas à l’expression d’une vérité unique mais elle n’est pas non plus relativiste. Comme le disait Raymond Aron, elle est plurielle et pluraliste. Tel est le but de ce qu’on a coutume d’appeler aujourd’hui « l’histoire globale » quand elle n’est pas idéologique.

Vous êtes l’auteure de «  Les Juifs et la modernité  » (Albin Michel, 2018). L’arrêt de la Cour de cassation dans l’affaire Sarah Halimi vous choque-t-il ?

Il ne me choque pas et ne doit pas le faire car comme citoyenne française et juive, et en dépit des leçons de l’histoire, je crois aux institutions. Je plaide même pour elles dans mon ouvrage. Il faut se garder en l’espèce de confondre la justice et le sentiment de justice. Je comprends la colère de la communauté juive, mais elle s’exerce à mauvais escient même si on doit bien entendu prendre en compte les sentiments de la famille de Sarah Halimi. On confond justice, politique et opinion. Si le pouvoir politique veut intervenir, c’est là qu’il doit le faire, en cessant d’euphémiser les discours, en appelant un « chat » un « chat ». Nos institutions meurent de la lâcheté des politiques qui rangent dans les tiroirs le rapport Obin (sur les atteintes à la laïcité à l’école) et désignent les immigrés comme des victimes au lieu de les intégrer dans le paysage national.

La «  Lettre des généraux  » qui appelle à une «  intervention de l’armée  » pour mettre fin au «  délitement  » du pays est approuvée par 58 % des Français (sondage Harris Interactive/LCI). Que cela vous inspire-t-il ?

Là encore, chaque institution doit rester à sa place et on ne peut que s’inquiéter, à l’horizon de la présidentielle de 2022, de voir les Français appeler de leurs vœux la venue au pouvoir d’un homme fort. Cela prouve qu’ils ont oublié l’histoire.

 

 Source: L'Opinion





B) La Dérive identitariste avec Jean Bernabé

Pour le linguiste cognitiviste qu’est Jean Bernabé, le langage n’est pas qu’un outil de communication qui sert à rendre compte d’un rapport cognitif au monde que nous aurions a priori et dont il ne serait qu’un effet actualisé. Il est, ainsi que l’ont montré par ailleurs les ethnolinguistes, le cadre transcendantal – au sens kantien du terme – à l’intérieur duquel s’inscrit nécessairement notre système cognitif façonné par sa structure même. Si bien que les dérives linguistiques sont toujours des dérives cognitives qui entretiennent entre elles un rapport dialectique, dans la mesure où l’être humain pense « tout en étant aussi “pensé” par son inconscient », selon un mécanisme de relations théorisé par Lacan sous le sigle RSI (réel/symbolique/imaginaire).

À partir de ces prémisses, l’auteur, convoquant à la fois la linguistique, la philosophie et la psychanalyse, examine l’emploi qui est fait aujourd’hui du concept d’identité dans l’usage social courant, en particulier dans les médias, pour y relever une série de glissements dommageables susceptibles de conduire aux pires dérives identitaristes (idéologie revendiquant pour les peuples et communautés une identité supposée essentielle et immuable), avec ses corrélats bien connus que sont le chauvinisme, le racisme, le communautarisme, la xénophobie qui nourrissent la plupart des conflits dans le monde.

 Le premier chapitre de l’ouvrage pose les bases théoriques de la thèse défendue par Jean Bernabé. Constatant que l’identitarisme est généralement combattu à partir d’une posture moralisatrice peu efficace (idéologie contre idéologie), l’auteur entend se situer sur un autre plan, celui d’une analyse rationnelle des concepts véhiculés par la langue. Partant d’une démarche résolument étymologique, ce qui est logique de son point de vue puisque, dans une perspective cognitiviste, l’histoire de l’évolution des concepts ne peut être retracée qu’à partir d’une source linguistique, il s’appuie sur la distinction faite par Paul Ricœur dans Soi-même comme un autre1, entre les termes latins ipse et idem pour mieux définir les contours du concept d’identité qui, dans ses usages, peut renvoyer tantôt à l’un tantôt à l’autre avec toutes les ambiguïtés découlant de cette double valeur sémantique.

Une telle distinction a conduit le philosophe à créer deux néologismes discriminants, tous deux impliqués dans le concept d’identité, celui d’ipséité et celui de mêmeté, auxquels Jean Bernabé associe respectivement les propriétés d’évolution et d’impermanence, d’une part, et d’invariance et de permanence, d’autre part. Pour lui, le noyau même du concept d’identité ressortit à celui de mêmeté. Il ne saurait par conséquent s’appliquer à des entités collectives par nature plurielles et donc diverses au sein même de l’ensemble qui en réunit les unités individuelles au nom d’un certain nombre de propriétés communes. L’histoire nous montre en outre, de façon évidente, que les cultures de ces communautés ne sont pas des essences immuables et qu’elles sont soumises à évolution. Tout au plus, pour rendre compte de ce qu’elles peuvent avoir de particulier à un instant « t » de l’histoire, peut-on parler à leur propos de spécificité, état ethnoculturel qui est quant à lui variable en fonction des aléas de l’histoire. Dans la mesure où l’analyse de Jean Bernabé accorde une importance capitale à l’étymologie, le terme n’est pas choisi au hasard puisque ce substantif, de par son origine latine, renvoie au concept d’espèce et non à celui d’individu. 

À partir de cette distinction fondamentale entre ipséité et mêmeté, Jean Bernabé explore toute une série de paires oppositionnelles qui lui sont implicitement subordonnées, telles que virtuel/actuel, abstrait/concret, matériel/immatériel, idéalisme/matérialisme, intrinsèque/extrinsèque, transcendance/immanence, absolu/relatif, essentialisation/réification (…) dont les emplois pervertis ou la confusion dans les usages qui en sont faits viennent complexifier encore les amalgames inhérents au concept d’identité.

Après ces considérations théoriques, les chapitres suivants sont surtout des chapitres d’illustration. L’auteur commence par explorer tous les domaines de la vie sociale où, faute de la clarification conceptuelle exposée dans le chapitre I, l’utilisation abusive du terme identité appliqué à des collectivités favorise une dérive « essentialiste » laissant entendre que des communautés auraient de toute éternité une identité en soi, portée par leur langue, leur religion, leur régime politique, leurs coutumes, voire leur prétendu déterminisme racial…

Puis, il se fait un plaisir de recenser et d’analyser un grand nombre d’exemples médiatiques qui, en parlant d’identité collective à propos de groupes, déterminés par leur appartenance biologique (en particulier sexuelle), géoculturelle, religieuse etc., font le lit de l’identitarisme. Ces exemples concernent non seulement ceux qui sont en toute conscience d’idéologie « identitariste », dans le sens sectaire du terme, mais aussi – et c’est peut-être là le plus intéressant – les militants anti-identitaristes qui ont une conception ouverte et plurielle d’une identité conçue comme collective. En ayant recours en toute bonne foi à ce concept d’identité collective, utilisé de façon positive comme vecteur d’enrichissement entre les peuples, en lieu et place de celui de spécificité ethnoculturelle, ils n’en accréditent pas moins, selon Jean Bernabé, une interprétation de l’identité propice à une dérive essentialiste. En toute honnêteté, l’auteur ne néglige d’ailleurs pas de faire sa propre autocritique à propos de l’ouvrage dont il est le co-auteur (avec Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant) : Éloge de la créolité2. Il se fait à lui-même le reproche de ne pas avoir été assez vigilant à l’époque, tombant dans le travers qu’il dénonce aujourd’hui quant à l’usage du terme « identité ».

Passant en revue les positions d’un certain nombre de journalistes, d’hommes politiques, d’écrivains et d’intellectuels, il montre qu’avec la meilleure volonté, la plupart adoptent sur cette question une position qui est loin d’être totalement clarifiée. Deux exceptions notables : le socio-anthropologue Edgar Morin3 et le philosophe Michel Serres4, à propos desquels Jean Bernabé souligne, citations à l’appui, la proximité de leurs thèses avec les siennes qu’il développe encore plus radicalement.

L’auteur étant antillais, rien d’étonnant à ce que son dernier chapitre, sous le titre « Les avatars de la domination coloniale et la formation des spécificités guadeloupéenne, guyanaise et martiniquaise », traite le sujet abordé tout au long de l’ouvrage en se focalisant sur cet ensemble géopolitique où l’histoire a rendu cette question particulièrement brûlante et complexe.

Dans sa conclusion, Jean Bernabé propose logiquement, compte tenu de ses analyses précédentes, de remplacer l’expression « identité des peuples », qui fait aujourd’hui florès mais dont il a démontré l’ambiguïté dangereuse, par celles, à ses yeux plus adéquates, de « spécificité ethnoculturelle » ou de « singularité des peuples ». Cette modification linguistique, pour ne pas rester une question de mots sans incidence sociopolitique, devra s’appuyer sur une conscience historique qui, des pérégrinations de l’Homo sapiens aux migrations contemporaines consécutives aux impérialismes et néocolonialismes de tout poil, questionne en permanence ces spécificités et met en lumière la relativité, à l’inverse exact d’une catégorie essentielle. L’auteur avance l’hypothèse que cette illusion de l’essentialité identitaire des peuples, entraînant une confusion entre « identité », qualité propre à un individu, et « spécificité », propriété des groupes humains, remonterait probablement à une époque où, la mondialisation des échanges étant moins répandue et moins rapide qu’aujourd’hui, une relative autarcie des sociétés rendait leur évolution peu perceptible. Ce n’est évidemment plus le cas de nos jours où la confrontation brutale de cultures très différentes favorise la méfiance de l’Autre et les replis communautaires. L’éducation doit jouer un rôle capital pour combattre ce phénomène, non pas seulement au nom d’une posture moralisatrice, mais par un cheminement « vers une meilleure compréhension du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique [la trilogie lacanienne], registres constituant l’ontologie au niveau de la vie quotidienne des peuples » (p. 173).

L’ouvrage est précédé d’une préface de Jean-Rémi Lapaire, professeur de linguistique cognitive à l’Université Bordeaux-Montaigne, qui montre la pertinence d’une approche de la question sous l’angle de la linguistique cognitive. Il est également enrichi de trois textes en appendice qui font chacun écho aux réflexions de Jean Bernabé. Dans les deux premiers, Robert Saé et Maurice Laouchez, tous deux membres du collectif Kolétetkolézépol, examinent la portée des thèses avancées à la lumière du combat pour l’émancipation des peuples colonisés, notamment dans le monde caraïbe. Jean-Luc Bonniol, anthropologue et historien, professeur émérite de l’Université d’Aix-Marseille, signe le troisième, dans lequel il propose quelques réflexions pour éclairer la naissance de l’illusion essentialiste associée au terme d’identité, concomitante de sa récente fortune dans le langage politique. Cette analyse est particulièrement intéressante car elle ne se contente pas de valider les propositions de l’auteur de l’ouvrage, elle les complète par une réflexion personnelle, nourrie de celle d’autres anthropologues et sociologues, sur la polysémie du terme « identité » envisagée sous un angle relativement peu développé par Jean Bernabé.

Au terme de la lecture de cet ouvrage, se posent deux questions, celle de la cohérence de la démarche et celle de son efficacité sociale dans la mesure où il se veut militant.

Pour ce qui est du premier point, on ne peut que constater la cohérence interne de la démonstration à partir du moment où l’on accepte les prémisses du raisonnement : si l’on admet avec l’auteur que le terme identité formé sur le mot latin idem auquel il doit sa morphologie, relève de la catégorie ontologique de l’« essentiel » et désigne une propriété immuable de l’individu qui demeure quels que soient les changements que son histoire peut lui faire subir (la mêmeté de Ricœur), il est certain que son usage ne peut effectivement s’appliquer qu’à des entités individuelles et est à bannir pour ce qui est des groupes aux individualités diverses, soumis aux aléas de l’histoire et à propos desquels l’idée de conscience collective n’est qu’une métaphore. Parler à leur propos d’identité collective est un abus de langage conduisant aux dérives essentialistes de l’identitarisme.

Un tel positionnement fait toutefois bon marché des différents emplois du mot idem en latin. Celui-ci ne sert pas seulement en effet à désigner la permanence de telle ou telle propriété d’une entité individuelle sur un axe diachronique où l’idée de similitude ne porte que sur une succession d’instants « identiques » les uns aux autres. Il s’emploie aussi au premier chef pour exprimer la similitude d’une entité par rapport à une autre. En ce sens, en reconnaissant différents objets comme « identiques », il renvoie à la notion d’homologie qui fonctionne bien en anthropologie en créant des typologies modales de civilisation5, ou en ayant parfois recours à la notion d’universaux de culture. Il est peut-être dommage que, dans un ouvrage dont l’objectif affiché est de traiter d’anthropologie culturelle et politique, cette voie sémantique de l’homologie véhiculée par le terme idem et son corrélat identique n’ait pas été davantage explorée à propos des contacts de culture. De son côté, le concept porté par le terme latin ipse est sans doute capable de transcender davantage l’histoire de l’individu que ne le suggère l’auteur. Ne peut-on faire l’hypothèse que ce concept est capable d’exprimer une certaine permanence dans la conscience qu’on a de soi (le self anglais), ce qui ne saurait être totalement étranger au concept d’identité vécue comme un état subjectif ?

À ce propos, on peut se demander si la proposition de Jean Bernabé de remplacer l’expression « identité des peuples » par « spécificité ethnoculturelle » relève d’une équation sémantique dont le deuxième terme correspond simplement à une façon plus juste de désigner un même référent. Pour moi, l’une et l’autre expression ne renvoient pas à la même chose. L’expression « spécificité ethnoculturelle » correspond à un point de vue de l’extérieur qui recherche l’objectivité, même si l’on sait bien que cet horizon ne peut être atteint. C’est le point de vue du scientifique, sociologue, anthropologue (etc.) qui étudie une société. La notion d’« identité culturelle des peuples », pour fantasmatique qu’elle soit, correspond en revanche à un point de vue subjectif vécu de l’intérieur : peu importe qu’il coïncide ou non avec la réalité ; on sait depuis longtemps que ce que les sociologues relèvent des comportements objectifs des groupes ne correspond que rarement au stéréotype idéel que s’en font les membres qui les composent. Il n’empêche que les deux points de vue existent et ne sont pas superposables. Parler de « spécificité ethnoculturelle » pour désigner la conscience stéréotypée et commune de leur singularité en tant que groupe qu’ont une partie significative des membres d’une communauté, n’est-ce pas justement mal nommer les choses et trahir quelque peu la citation de Camus que Jean Bernabé a mise en exergue de son chapitre I : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » ?

Si des communautés pensent avoir une identité collective faut-il, au prétexte qu’il s’agit d’une illusion dangereuse, occulter cette réalité idéelle en la bannissant du langage et en remplaçant les termes et expressions qui en rendent compte par d’autres expressions qui renvoient en fait à une autre réalité ? N’est-il pas plus salutaire d’acter le fait que ce point de vue illusoire existe et de travailler à montrer ce qu’il a de fallacieux dans sa vision essentialiste, ainsi que Jean Bernabé le fait justement très bien et utilement dans son livre, arguments linguistiques et philosophiques à l’appui. C’est pourquoi, pour ma part, plutôt que de préconiser le bannissement du mot « identité » lorsqu’il est appliqué à des groupes, je recommanderais un encadrement systématique de son emploi de la part des intellectuels et acteurs médiatiques à qui Jean Bernabé s’adresse dans son ouvrage. À eux la charge de faire comprendre, dans le sillage de Lévi-Straussque l’identité est « une sorte de foyer virtuel auquel on [peut] se référer pour expliquer certaines choses, mais qui n’a pas d’existence réelle »6 et que ce concept ne peut qu’être métaphorique lorsqu’il renvoie à des groupes.

Ces considérations n’invalident pas le principe du combat militant pour ne pas se laisser piéger par les mots et leurs dérives sémantiques entraînant des confusions cognitives. On sait qu’il s’agit d’un combat long et difficile car l’usage, surtout à notre époque de médiatisation à outrance, est souvent plus puissant que les intellectuels (linguistes, philosophes) qui entendent légiférer en la matière pour plus de cohérence. On a cependant des exemples d’actions militantes qui ont eu quelques incidences sur l’usage de certains termes, au moins dans leur emploi officiel : ainsi en va-t-il de mots comme « race » ou « schizophrène ». Cependant, la voie est étroite entre l’exigence de vérité de la démarche philosophique et les vertueuses postures du « politiquement correct ». Puisse le livre de Jean Bernabé, par la richesse et la profondeur des analyses qu’il propose, contribuer à combattre la dérive identitariste par un usage plus juste du mot « identité ».

Notes

1 Paris, Le Seuil, 1990 (« Points Essais »).

2 Paris, Gallimard, 1993 [1988].

3 Cf. Edgar Morin, La Méthode, 5. L’humanité de l’humanité : l’identité humaine, Paris, Le Seuil, 2001.

4 Cf. Michel Serres, L’Incandescent, Paris, Le Pommier, 2003 (« Essais »).

5 Cf., par exemple, Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005 (« Bibliothèque des sciences humaines »).

6 Cf. Claude Lévi-Strauss, ed., L’Identité. Séminaire interdisciplinaire, Paris, Grasset, 1977 : 322.

Pour citer ce document

Référence papier

Jean Derive, « Jean Bernabé, La Dérive identitariste », L’Homme, 222 | 2017, 159-162.

Référence électronique

Jean Derive, « Jean Bernabé, La Dérive identitariste », L’Homme [En ligne], 222 | 2017, mis en ligne le 01 juin 2017, consulté le 02 mai 2021. URL : http://journals.openedition.org/lhomme/30439 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lhomme.30439 

Auteur

Jean Derive

Du même auteur

 



 

- C)  « L'identitarisme condamne ses fidèles à une aliénation perpétuelle »

Dans « La Dictature des identités », Laurent Dubreuil pointe la dérive identitariste qui s'empare des universités américaines et gagne désormais la France.

Les Métamorphoses du poète latin Ovide interdites d'enseignement car menaçant « l'espace sécurisé » de certains étudiants ? Un plat vietnamien servi dans une cantine universitaire débouchant sur une accusation d'« appropriation culturelle » ? Des remises de diplômes en marge des cérémonies officielles et destinées aux « lavandes » (lesbiennes, gays, transgenres…) ? Bienvenue dans le joyeux monde de l'identitarisme triomphant ! Avec La Dictature des identités, Laurent Dubreuil, professeur à l'université de Cornell, revient avec humour et férocité sur les multiples revendications identitaires qui débordent les limites des seuls campus américains et sont, selon lui, autant de micro-totalitarismes en devenir. Entretien.

Le Point : Vous dénoncez dans votre ouvrage la mise en place d'un « despotisme démocratisé », qui serait désormais exercé par des minorités se réclamant d'identités multiples. N'est-ce pas un terme trop fort ?

Les Métamorphoses du poète latin Ovide interdites d'enseignement car menaçant « l'espace sécurisé » de certains étudiants ? Un plat vietnamien servi dans une cantine universitaire débouchant sur une accusation d'« appropriation culturelle » ? Des remises de diplômes en marge des cérémonies officielles et destinées aux « lavandes » (lesbiennes, gays, transgenres…) ? Bienvenue dans le joyeux monde de l'identitarisme triomphant ! Avec La Dictature des identités, Laurent Dubreuil, professeur à l'université de Cornell, revient avec humour et férocité sur les multiples revendications identitaires qui débordent les limites des seuls campus américains et sont, selon lui, autant de micro-totalitarismes en devenir. Entretien.

Le Point : Vous dénoncez dans votre ouvrage la mise en place d'un « despotisme démocratisé », qui serait désormais exercé par des minorités se réclamant d'identités multiples. N'est-ce pas un terme trop fort ?

Laurent Dubreuil : Le terme de « despotisme démocratisé » est sans doute fort. Vu les circonstances actuelles, il ne l'est hélas pas trop. Je vois dans le despotisme une pratique politique organisée qui, reposant sur l'arbitraire, la violence, l'exclusion et la censure, ne saurait remettre en cause sa propre légitimité. Le despotisme est traditionnellement le fait d'un souverain ou d'un parti. L'actuelle forme identitaire, que je dénonce, « démocratise » la dictature en la mettant au niveau de tout le monde. Dans ce régime en formation, chaque identité se fonde d'elle-même, elle se connaît et se reconnaît à des traits qui lui seraient « propres », elle ne saurait être discutée, elle jouit de droits exclusifs, y compris celui de réduire au silence celles et ceux qui ne se conforment pas à sa petite dictature. Les « réseaux sociaux », avec leurs oukases, leurs manifestations de groupe et leur verbiage soliloquant, offrent l'idéale plateforme pour l'expression coordonnée de ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari nommaient des « micro-fascismes ».

Pour vous, la logique de victimisation et la souffrance comme marque identitaire emprisonneraient ceux qui s'en réclament. Mais un mouvement comme #MeToo a surtout eu de nombreuses vertus, non ?

Partout dans l'expérience humaine se trouvent de la souffrance et des victimes. Je n'appelle pas à faire comme s'il n'était rien de négatif. Ce que je dénonce, c'est le piège de l'identité politique contemporaine, qui finit par installer chacune et chacun dans une douleur devenant l'alpha et l'oméga de son existence. À force de définir chaque identité par une victimisation sans cesse renouvelée, on ne peut plus séparer l'oppression de ce que l'on est : renoncer à la souffrance reviendrait à se trahir. Ainsi, l'identitarisme condamne ses fidèles à une aliénation perpétuelle, éventuellement agrémentée de menus moments de vengeance, et à une reconduction d'ensemble de la domination politique, sous le couvert de « rééquilibrages ».

Il n'est pas étonnant que règne l'hypocrisie.

Le mouvement #MeToo était beaucoup de choses à la fois. Une prise de parole à l'encontre des violences sexuelles a plus d'une « vertu » (pour employer votre mot). Mais une telle parole peut être proférée sans ratifier pour autant le mythe d'une identité masculine ou l'équation entre l'expérience féminine et celle du viol. On peut en outre s'interroger sur la fausse spontanéité de la parlure électronique qui passe pour le synonyme d'un mouvement sociétal. Il est quand même intéressant que le hashtag #MeToo dise, dans l'ordre : 1) l'inscription du marquage électronique (le signe dièse) en ouverture de phrase ; 2) l'expression du moi ; 3) la redéfinition de ce moi en fonction d'une donnée qui lui préexiste et qu'il répète (« moi aussi »). La juste dénonciation de la « domination masculine » prend ainsi, via Twitter, un tout autre aspect et sert à résumer la production informatique de sujets psychiques déjà configurés selon des situations jugées cruciales.

Vous soulignez l'hypocrisie de certains théoriciens, comme Judith Butler, qui, tout en défendant une identité fluide, avec laquelle on pourrait jouer, appuient également les revendications de ceux qui se réclament d'une identité naturalisée, voire racialisée. 

Si nous sommes bien face à une dictature en voie de cristallisation, il n'est pas étonnant que règne l'hypocrisie. J'ai de nombreux collègues en ce moment qui – me témoignent-ils en privé – rejoignent mes analyses. Pourtant, ils ne seraient pas vus en public en train de critiquer le moindre aspect du dogme identitaire. Quand Judith Butler signe un texte qui condamne une jeune enseignante voulant prendre la défense des « transraces », l'auteure de Trouble dans le genre est prise la main dans le sac. Butler, qui, officiellement, présentait le queer comme alternatif à la politique d'identité, ne semble guère gênée par les idées que véhicule la pétition, et qui voudrait qu'on naisse plus ou moins transgenre, que la race (voire l'affiliation religieuse) s'hérite, etc. Le problème supplémentaire, à mon sens, tient au fait que Butler n'a en réalité jamais été aussi critique de l'identité que ce qu'elle prétendait, ainsi que je le montre dans mon livre. Je sais que ce dernier propos peut surprendre en France, où le mariage et la manif dits « pour tous » ont provoqué des querelles illusoires pour ou contre la prétendue « théorie du genre » et où Judith Butler est l'héroïne du progressisme genré. Mais je renvoie à la lecture que je livre dans La Dictature des identités et j'ajoute qu'une des causes de la difficulté présente tient à tout un ensemble de faiblesses et de complicités conceptuelles dans le système d'intellectuels comme Judith Butler.

D'après votre analyse, cette montée des revendications identitaires est indissociable de la révolution numérique et du développement des réseaux sociaux.

La politique d'identité n'a pas attendu les réseaux sociaux pour advenir. À certains égards, l'identitarisme se contente de faire revenir le pire de la politique ordinaire. Mais l'enrégimentement électronique des esprits et des discours est un phénomène qui change la donne. Le capitalisme est désormais technologique, communicationnel et mondialisé. À ce titre, ce qui passe « aux États-Unis » est instantanément transféré et multiplié sur le réseau et il n'appartient, dès lors, plus à tel ou tel pays. Bien que l'identitarisme conserve ses foyers localisés (comme le campus américain), il circule à la surface du globe, il se dissémine, il essaime. Fondamentalement, ramener la vie au connu, catégoriser les personnes, réduire le champ des possibles à des choix donnés, restreindre la création sont autant de projets en phase avec le dessein de commerce et de contrôle des technologies dominant Internet. On y utilise des algorithmes assez sales et assez frustes, qui ont besoin de schématiser toute chose : l'identitarisme est parfaitement adapté à une pareille tâche.

Trigger warnings (« avertissements »), safe space (« espace sécurisé »), cultural appropriation (« appropriation culturelle »)… Cette novlangue au service de l'identitarisme accrédite-t-elle la montée d'un despotisme d'un genre nouveau ?

La novlangue a, en effet, son côté 1984. On pourrait également citer la modification de l'allemand sous le nazisme, que le philologue Victor Klemperer avait étudiée sous l'appellation de Lingua Tertii Imperii. L'origine de nombreux termes comme safe space, micro-agression, trigger warning est à puiser dans un dialecte de l'anglais (le « globish ») qui situe assez Internet comme le lieu de provenance de la phraséologie nouvelle. Avec ces termes qui prolifèrent, on a peut-être moins affaire à un langage qu'à un codage, qu'à un cryptage : au lien de faire sens, le lexique devient une série de mots d'ordre, de commandements en vue de la production de tel ou tel comportement. Je parle dans mon livre de « sociodrones » pour toutes ces pratiques automatiques de dénonciations, d'éloges, de prohibitions en régime identitaire. La novlangue en question serait en ce sens un index d'attitudes et de discours tout faits.

Rejoindriez-vous l'analyse de votre collègue de l'université de Columbia Mark Lilla qui a reproché à cet identitarisme de fragmenter les luttes et de renoncer à des revendications communes, ce qui aurait notamment facilité la victoire de Donald Trump face aux démocrates ?

La critique de l'identitarisme comme obstacle à la « convergence des luttes » est une idée ancienne, et toujours valide. Dans le tract de 1977, qui, semble-t-il, est le plus ancien emploi écrit de l'expression identity politics, les militantes afro-américaines du groupe Combahee River mettent déjà en garde contre le risque d'une méprise et le virage vers ce qu'elles nomment le « séparatisme ». En d'autres termes, dès le début de la politique d'identité, y compris parmi les personnes qui promouvaient cette position, le péril d'une fragmentation était repéré. Dans les années 1990, lors du deuxième essor américain de la politique d'identité, la critique est formulée de nouveau, cette fois de manière extraordinairement développée. Ce débat, à l'intérieur de la gauche et de l'extrême gauche, est une raison pour laquelle on assistera à un net reflux de l'identitarisme aux États-Unis un peu avant les années 2000.

La victoire « idéologique » de Trump résulte aussi du triomphe d'une logique identitaire.

Les autres causes du ressac sont, à la même époque, l'attaque (généralement de droite) contre le « politiquement correct » et aussi cette tendance, proprement américaine, à aller si loin dans une pratique collective destructrice qu'un sentiment d'erreur s'impose. Il suffit de songer ici aux procès de Salem au XVIIe siècle, aux excès du maccarthysme, à la quasi-unanimité pour la seconde guerre en Irak, etc., qui, tous, seront ensuite reniés par la majorité, naguère enthousiaste. Cette dernière tendance sociale est l'une des rares sources d'espoir pour un avenir non identitaire, d'ailleurs. Pour en revenir à l'argumentation de Mark Lilla, elle est donc assez « habituelle ». Seulement, regardez combien elle est désormais isolée : la gauche américaine a largement abandonné la critique de l'identitarisme. En parallèle – et c'est l'une des nouveautés de la configuration présente –, la droite, à commencer par Trump, a soudain embrassé le verbiage des identités navrées. L'homme blanc hétéro, nous dit-on, est une minorité (ce qui, numériquement, est vrai), une victime, qui a des caractères inchangeables, etc. L'action politique est alors reconfigurée au nom de ces attributs, qu'un mur doit « protéger » dare-dare. La victoire « idéologique » de Trump ne résulte donc pas seulement de la « fragmentation des luttes », mais aussi, voire d'abord, du triomphe d'une logique identitaire d'un bout à l'autre de l'échiquier politique.

Vous montrez que les premières victimes de l'identitarisme sont les œuvres d'art. La récente tentative de censure des Suppliantes d'Eschyle à la Sorbonne par des organisations accusant la mise en scène de « racialisme » est-elle la preuve que cet identitarisme a déjà atteint la France ?

Les œuvres d'art sont surtout la cible ultime de l'identitarisme qui, s'il veut tuer en nous toute possibilité de penser et sentir autrement, doit s'empresser d'empêcher l'événement vital que peuvent être un film, un tableau, une sculpture, un poème. Comme je l'ai dit avec insistance, dans mon livre et dans cet entretien même, le milieu idoine de l'identitarisme est électronique et connecté. Il ne saurait donc faire de doute que la dictature dont je parle est à même de déferler partout. Eh oui, la France ne dispose d'aucune immunité contre ces idées. Par ailleurs, l'éloge de « l'identité nationale » dans la politique hexagonale est tout autant identitaire que la volonté d'empêcher les représentations des Suppliantes à cause du crime de blackface...

Là-dessus, la triste ironie de la situation du théâtre de la Sorbonne est que le metteur en scène n'aurait probablement pas été inquiété si, comme tant d'autres avant lui, il avait « blanchi » la pièce d'Eschyle en oubliant que les héroïnes sont décrites comme ayant la peau sombre et l'air « barbare ». La censure agitée au nom de la protection de l'identité noire devient une sorte d'incitation à faire comme si « les Grecs » avaient été sans relation avec les civilisations africaines. Drôle d'antiracisme.

Quels arguments opposer à cet identitarisme qui s'appuie souvent sur des expériences incontestables de violence subie ou de discrimination de tout ordre (racial, sexuel…) ?

La « discrimination de tout ordre » est en effet incontestable. Mais, aux États-Unis où l'identitarisme se porte à merveille, on assiste plutôt en ce moment à certaines régressions évidentes (avec les violences policières à l'encontre les personnes de couleur, par exemple). En réalité, l'identitarisme n'est pas la suite naturelle ou logique de la lutte contre la ségrégation raciale, du féminisme, de l'anticolonialisme, etc. Ce qui se passe est, au contraire, un maintien des discriminations usuelles (voire un renforcement par réaction) qui s'ajoute à l'arrivée de pratiques despotiques identitaires. Assurément, la mise en place contemporaine de l'identitarisme aboutit à une restriction des libertés pour chacune et chacun, un statu quo ou une aggravation des inégalités pour la plupart, et, certes, quelques prébendes pour quelques-uns. Le premier argument à opposer est donc que, si la promotion politique de l'identité a une visée émancipatrice, ce but est manqué. Ensuite, quand un tort est dénoncé, la solution ne saurait jamais être un renversement de la structure d'oppression, mais un refus radical de la situation de domination elle-même. Le corps social en son entier ne gagne rien à ce que soient inversées les injustices (même si d'aucuns préfèrent être « du côté du manche »). Enfin, si nous prétendons vivre en démocratie, le pouvoir ne saurait être morcelé entre divers sous-groupes – quels qu'ils soient – mais doit appartenir au peuple, qui, lui, n'est  pas une identité, mais une entité politique, nécessairement changeante.

Vous enseignez dans une prestigieuse université américaine. Ceux qui se sont élevés contre l'identitarisme dans ce milieu ont souvent été l'objet de violentes attaques, ou ont pu voir leur carrière compromise. Ne craignez-vous pas les conséquences de la parution d'un tel ouvrage ?

Pour l'instant, je suis sans doute relativement à l'abri parce que l'ouvrage n'est disponible qu'en français : en général, le souci identitaire des différences ne va pas jusqu'à la connaissance d'autres langues que l'anglais. En 2017, la publication dans la Los Angeles Review of Books d'un article qui préfigurait ma thèse n'a toutefois pas suscité de réaction bien nette. On va donc dire qu'au mieux ce que je raconte est négligeable puisque sans aucune importance. Au pire, évidemment, on peut s'attendre à des attaques : que je sois empêché d'enseigner par des manifestations devant, ou dans, ma salle de cours ; que je sois relégué symboliquement ; que je n'aie plus d'augmentation de salaire ; que je sois dénoncé publiquement, et ainsi de suite. Nous verrons. Si la crainte (même justifiée) de la censure et de la condamnation fait taire d'avance, la partie est perdue. Je ne me résous pas à ce lâche attentisme.

Laurent Dubreuil, « La Dictature des identités » (Gallimard), 128 pages, 14,50 euros

Source Le Point

 

 

 

 

 





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