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SOMMAIRE:
- A) «Les identitaristes ont fait voler en éclat le récit commun de l’humanité» avec Perrine Simon- Nahum de Marie-Amélie Lombard-Latune; source L'Opinion
- B) La Dérive identitariste avec Jean Bernabé; de Jean Derive Paris, L’Harmattan, 2016, 201 p
- C) « L'identitarisme condamne ses fidèles à une aliénation perpétuelle »de Laurent Dubreuil. Propos recueillis par Romain Brethes Source Le Point
A) «Les identitaristes ont fait voler en éclat le récit commun de l’humanité» avec Perrine Simon- Nahum
Dans « Les Déraisons modernes », la philosophe Perrine Simon-Nahum
s’élève contre les nouveaux mythes qui retirent à l’homme sa capacité à
s’inscrire dans l’Histoire. Collapsologie, « guerre des identités »,
théories décoloniales enferment bien davantage qu’elles ne libèrent,
analyse-t-elle, appelant ses concitoyens et, plus largement les
démocraties, à « se faire confiance ».
« Nous avons cessé de nous
faire confiance », regrettez-vous, en dénonçant une pseudo « vision
vertueuse du monde », porteuse en fait d’« un puissant nihilisme ».
Est-ce une dimension essentielle de l’époque actuelle ?
Essentielle car cette confiance est ce qui permet à l’individu de
relier la vision qu’il a de lui-même, de ses relations aux autres, à ce
que le monde peut lui apporter et à ce qu’il peut, lui, apporter en
retour au monde. Plus largement, nos démocraties souffrent de ce manque
de confiance, car elles ont cessé de reposer sur le partage d’éléments
objectifs.
Autre idée-force de votre livre : l’importance de « l’individu historique ».
Nous sommes arrivés aujourd’hui, dans le domaine de la pensée, à
l’épuisement des philosophies qui remettaient en cause l’idée de «
sujet ». Il ne s’agit évidemment pas de revenir à l’idée d’un individu
« maître de la nature » mais de considérer l’homme du point de vue de
sa condition historique, comme à la fois héritier et acteur de sa
propre histoire. Seul cela nous permettra de sortir de la mélancolie de
notre époque, du sentiment que nous sommes les héritiers d’un monde qui a
failli, face aux victimes de toutes sortes ou lors des massacres qui
ont ponctué le XXe siècle.
Cette « guerre des identités », importée des Etats-Unis, a-t-elle gagné en France ?
Elle tend aujourd’hui à se diffuser aussi bien dans les médias que
sur les bancs de l’université ou dans l’opinion. Son pouvoir de
séduction est grand dans la mesure où d’une part, elle offre une vision du monde simpliste et d’autre part, elle s’impose à travers la violence des discours.
« L’idée même selon laquelle on
appartient à une identité, à un groupe est une idée réactionnaire dans
la mesure où elle interdit le fait d’en sortir, voire de la subvertir de
l’intérieur. Quand cette identité est érigée contre d’autres, elle
devient xénophobe ou raciste »
Ne participe-t-elle pas, au contraire, à la confrontation des idées ?
Je ne pense pas et ce, pour deux raisons. D’une part, parce qu’elle
entretient une désorientation des individus qu’elle considère uniquement
comme des victimes. C’est le cas des thèses décoloniales, des théories
du genre ou du « queer » qui, à l’origine, se voulaient émancipatrices
et sont aujourd’hui liberticides car elles enferment les gens dans une
identité. En sortir revient à leurs yeux à trahir sa communauté
d’origine. D’autre part, parce que les formes qu’elle emploie sont des
formes violentes, guerrières qui dressent les gens les uns contre les
autres.
Vous citez les propos de Houria
Bouteldja, porte-parole des Indigènes de la République, (« J’appartiens
à ma famille, à mon clan, à mon quartier, à ma race… ») et les
rapprochez de ceux du Front national. Une illustration, selon vous, de «
la jonction inattendue entre les récits fondamentalistes et
réactionnaires » ?
L’idée même selon laquelle on appartient à une identité, à un groupe
est une idée réactionnaire dans la mesure où elle interdit le fait d’en
sortir, voire de la subvertir de l’intérieur. Quand cette identité est
érigée contre d’autres, elle devient xénophobe ou raciste, comme dans le
cas du racisme anti-blanc d’Houria Bouteldja.
Vous vous élevez contre les «
théories collapsologiques ». Mais comment les jeunes générations ne
seraient-elles pas sensibles au discours de Greta Thunberg demandant à
leurs aînés de rendre des comptes sur l’état de la planète ?
Est-ce une analyse juste ? Pourquoi toujours être dans l’accusation ?
On n’en finit pas de remonter la chaîne des responsabilités sans savoir
d’ailleurs qui exactement incriminer. Pourquoi ne pas célébrer dans le
même temps les progrès que nous accomplissons comme la découverte de
vaccins anti-Covid en moins d’une année ? Chaque génération doit prendre
sa part dans le monde à sa mesure. Aux jeunes de s’engager dans le sens
qui leur paraîtra positif. Accuser les autres est une position facile.
Elle évite de faire soi-même des choix.
« Que sont les relations humaines,
sinon des relations où chacun se frotte aux autres pour le meilleur et
pour le pire ? Les relations, nous le savons, ne vont jamais dans un
sens. Nous aimons, nous nous séparons. Nous naissons, nous mourons.
C’est le sens même de la vie »
Plus généralement, le politologue
Jérôme Fourquet jugeait récemment dans l’Opinion que l’incompréhension
entre les générations, phénomène connu, est accentuée aujourd’hui par le
fait que les plus jeunes sont totalement sortis du « référentiel
judéo-chrétien ». Une analyse que vous partagez ?
Les référentiels changent en fonction des générations. Mais là où son
analyse se vérifie, c’est qu’en nous excluant de l’histoire comme elles
le font depuis trente ans, les pensées effondristes ou les
identitaristes ont fait voler en éclat le récit commun de l’humanité,
celui qui permet à la fois de se reconnaître des héritages mais aussi de
les critiquer et d’ouvrir sur un autre avenir.
Les attentats puis la Covid ont,
dites-vous, développé la culture américaine du « safety system ». A
défaut d’être à l’abri nulle part, il faudrait pouvoir se préserver de
toute agression psychologique dans la vie quotidienne…
Cette tendance s’est radicalisée avec la culture « woke »
où les individus sont mis dans des « bulles », en situation de
quasi-isolement afin de ne pas se sentir « agressés ». C’est le comble
des dérives identitaires. Que sont les relations humaines, sinon des
relations où chacun se frotte aux autres pour le meilleur et pour le
pire ? Les relations, nous le savons, ne vont jamais dans un sens. Nous
aimons, nous nous séparons. Nous naissons, nous mourons. C’est le sens
même de la vie.
Doit-on organiser un hommage aux victimes de la Covid ?
Il faudra du temps pour prendre la mesure de l’événement. Et si l’on
décide de commémorer, que faudra-t-il commémorer ? Sous quel prétexte ?
La dette d’une société qui n’aura pas su préserver ses citoyens d’une
mort possible ? Cette commémoration sera-t-elle une forme de repentance,
celle de gouvernements qui n’auront pas su prévoir la pandémie ? Mieux
vaut en tirer des leçons pour l’avenir et comprendre l’importance qu’il y
a à anticiper et, pour cela, à investir dans la matière grise, la
recherche. Evitons le culte d’une mémoire mortifère, même si les morts
ne doivent pas être oubliés.
« Je comprends la colère de la
communauté juive dans l’affaire Sarah Halimi mais elle s’exerce à
mauvais escient (..). On confond justice, politique et opinion. »
L’histoire, son enseignement, est au
centre de controverses aujourd’hui. Faut-il revenir au « roman
national » ? Au contraire, « d’une certaine manière déconstruire notre
propre histoire », comme l’a dit récemment Emmanuel Macron à la chaîne
américaine CBS ?
Revenir au roman national n’a pas de sens. Par ailleurs, si le président avait à l’esprit la possibilité pour les Français de se reconnaître dans un récit multiple
et partageable, c’est une bonne chose. L’histoire n’est pas un récit
mono causal du passé. Elle n’aboutit pas à l’expression d’une vérité
unique mais elle n’est pas non plus relativiste. Comme le disait Raymond
Aron, elle est plurielle et pluraliste. Tel est le but de ce qu’on a
coutume d’appeler aujourd’hui « l’histoire globale » quand elle n’est
pas idéologique.
Vous êtes l’auteure de « Les Juifs
et la modernité » (Albin Michel, 2018). L’arrêt de la Cour de cassation
dans l’affaire Sarah Halimi vous choque-t-il ?
Il ne me choque pas et ne doit pas le faire car comme citoyenne
française et juive, et en dépit des leçons de l’histoire, je crois aux
institutions. Je plaide même pour elles dans mon ouvrage. Il faut se
garder en l’espèce de confondre la justice et le sentiment de justice.
Je comprends la colère de la communauté juive, mais elle s’exerce à
mauvais escient même si on doit bien entendu prendre en compte les
sentiments de la famille de Sarah Halimi. On confond justice, politique
et opinion. Si le pouvoir politique veut intervenir, c’est là qu’il doit
le faire, en cessant d’euphémiser les discours, en appelant un « chat »
un « chat ». Nos institutions meurent de la lâcheté des politiques qui
rangent dans les tiroirs le rapport Obin (sur les atteintes à la laïcité
à l’école) et désignent les immigrés comme des victimes au lieu de les
intégrer dans le paysage national.
La « Lettre des généraux » qui
appelle à une « intervention de l’armée » pour mettre fin au «
délitement » du pays est approuvée par 58 % des Français (sondage
Harris Interactive/LCI). Que cela vous inspire-t-il ?
Là encore, chaque institution doit rester à sa place et on ne peut
que s’inquiéter, à l’horizon de la présidentielle de 2022, de voir les Français appeler de leurs vœux la venue au pouvoir d’un homme fort. Cela prouve qu’ils ont oublié l’histoire.
Marie-Amélie Lombard-Latune
Source: L'Opinion
B) La Dérive identitariste avec Jean Bernabé
Pour le linguiste cognitiviste qu’est Jean Bernabé, le langage n’est pas
qu’un outil de communication qui sert à rendre compte d’un rapport
cognitif au monde que nous aurions a priori et dont il ne serait qu’un effet actualisé. Il est, ainsi que l’ont montré par ailleurs les ethnolinguistes, le cadre transcendantal
– au sens kantien du terme – à l’intérieur duquel s’inscrit
nécessairement notre système cognitif façonné par sa structure même. Si
bien que les dérives linguistiques sont toujours des dérives cognitives
qui entretiennent entre elles un rapport dialectique, dans la mesure où
l’être humain pense « tout en étant aussi “pensé” par son inconscient »,
selon un mécanisme de relations théorisé par Lacan sous le sigle RSI
(réel/symbolique/imaginaire).
À partir de ces prémisses, l’auteur, convoquant à la fois la
linguistique, la philosophie et la psychanalyse, examine l’emploi qui
est fait aujourd’hui du concept d’identité dans l’usage social
courant, en particulier dans les médias, pour y relever une série de
glissements dommageables susceptibles de conduire aux pires dérives
identitaristes (idéologie revendiquant pour les peuples et communautés
une identité supposée essentielle et immuable), avec ses corrélats bien
connus que sont le chauvinisme, le racisme, le communautarisme, la
xénophobie qui nourrissent la plupart des conflits dans le monde.
Le premier chapitre de l’ouvrage pose
les bases théoriques de la thèse défendue par Jean Bernabé. Constatant
que l’identitarisme est généralement combattu à partir d’une posture
moralisatrice peu efficace (idéologie contre idéologie), l’auteur entend
se situer sur un autre plan, celui d’une analyse rationnelle des
concepts véhiculés par la langue. Partant d’une démarche résolument
étymologique, ce qui est logique de son point de vue puisque, dans une
perspective cognitiviste, l’histoire de l’évolution des concepts ne peut
être retracée qu’à partir d’une source linguistique, il s’appuie sur la
distinction faite par Paul Ricœur dans Soi-même comme un autre1, entre les termes latins ipse et idem
pour mieux définir les contours du concept d’identité qui, dans ses
usages, peut renvoyer tantôt à l’un tantôt à l’autre avec toutes les
ambiguïtés découlant de cette double valeur sémantique.
Une telle distinction a conduit le philosophe à créer deux néologismes
discriminants, tous deux impliqués dans le concept d’identité, celui d’ipséité et celui de mêmeté,
auxquels Jean Bernabé associe respectivement les propriétés d’évolution
et d’impermanence, d’une part, et d’invariance et de permanence,
d’autre part. Pour lui, le noyau même du concept d’identité ressortit à celui de mêmeté. Il
ne saurait par conséquent s’appliquer à des entités collectives par
nature plurielles et donc diverses au sein même de l’ensemble qui en
réunit les unités individuelles au nom d’un certain nombre de propriétés
communes. L’histoire nous montre en outre, de façon évidente, que les
cultures de ces communautés ne sont pas des essences immuables et
qu’elles sont soumises à évolution. Tout au plus, pour rendre compte de
ce qu’elles peuvent avoir de particulier à un instant « t » de
l’histoire, peut-on parler à leur propos de spécificité, état ethnoculturel qui est quant
à lui variable en fonction des aléas de l’histoire. Dans la mesure où
l’analyse de Jean Bernabé accorde une importance capitale à
l’étymologie, le terme n’est pas choisi au hasard puisque ce substantif,
de par son origine latine, renvoie au concept d’espèce et non à celui
d’individu.
À partir de cette distinction fondamentale entre ipséité et mêmeté,
Jean Bernabé explore toute une série de paires oppositionnelles qui lui
sont implicitement subordonnées, telles que virtuel/actuel,
abstrait/concret, matériel/immatériel, idéalisme/matérialisme,
intrinsèque/extrinsèque, transcendance/immanence, absolu/relatif,
essentialisation/réification (…) dont les emplois pervertis ou la
confusion dans les usages qui en sont faits viennent complexifier encore
les amalgames inhérents au concept d’identité.
Après ces considérations théoriques, les chapitres suivants sont surtout
des chapitres d’illustration. L’auteur commence par explorer tous les
domaines de la vie sociale où, faute de la clarification conceptuelle
exposée dans le chapitre I, l’utilisation abusive du terme identité appliqué
à des collectivités favorise une dérive « essentialiste » laissant
entendre que des communautés auraient de toute éternité une identité en
soi, portée par leur langue, leur religion, leur régime politique, leurs
coutumes, voire leur prétendu déterminisme racial…
Puis, il se fait un plaisir de recenser et d’analyser un grand nombre
d’exemples médiatiques qui, en parlant d’identité collective à propos de
groupes, déterminés par leur appartenance biologique (en particulier
sexuelle), géoculturelle, religieuse etc., font le lit de
l’identitarisme. Ces exemples concernent non seulement ceux qui sont en
toute conscience d’idéologie « identitariste », dans le sens sectaire du
terme, mais aussi – et c’est peut-être là le plus intéressant – les
militants anti-identitaristes qui ont une conception ouverte et
plurielle d’une identité conçue comme collective. En ayant recours en
toute bonne foi à ce concept d’identité collective, utilisé de façon
positive comme vecteur d’enrichissement entre les peuples, en lieu et
place de celui de spécificité ethnoculturelle, ils n’en accréditent pas
moins, selon Jean Bernabé, une interprétation de l’identité propice à
une dérive essentialiste. En toute honnêteté, l’auteur ne néglige
d’ailleurs pas de faire sa propre autocritique à propos de l’ouvrage
dont il est le co-auteur (avec Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant) : Éloge de la créolité2.
Il se fait à lui-même le reproche de ne pas avoir été assez vigilant à
l’époque, tombant dans le travers qu’il dénonce aujourd’hui quant à
l’usage du terme « identité ».
Passant en revue les positions d’un certain nombre de journalistes,
d’hommes politiques, d’écrivains et d’intellectuels, il montre qu’avec
la meilleure volonté, la plupart adoptent sur cette question une
position qui est loin d’être totalement clarifiée. Deux exceptions
notables : le socio-anthropologue Edgar Morin3 et le philosophe Michel Serres4,
à propos desquels Jean Bernabé souligne, citations à l’appui, la
proximité de leurs thèses avec les siennes qu’il développe encore plus
radicalement.
L’auteur étant antillais, rien d’étonnant à ce que son dernier chapitre,
sous le titre « Les avatars de la domination coloniale et la formation
des spécificités guadeloupéenne, guyanaise et martiniquaise », traite le
sujet abordé tout au long de l’ouvrage en se focalisant sur cet
ensemble géopolitique où l’histoire a rendu cette question
particulièrement brûlante et complexe.
Dans sa conclusion, Jean Bernabé propose logiquement, compte tenu de ses
analyses précédentes, de remplacer l’expression « identité des
peuples », qui fait aujourd’hui florès mais dont il a démontré
l’ambiguïté dangereuse, par celles, à ses yeux plus adéquates, de
« spécificité ethnoculturelle » ou de « singularité des peuples ». Cette
modification linguistique, pour ne pas rester une question de mots sans
incidence sociopolitique, devra s’appuyer sur une conscience historique
qui, des pérégrinations de l’Homo sapiens aux migrations
contemporaines consécutives aux impérialismes et néocolonialismes de
tout poil, questionne en permanence ces spécificités et met en lumière
la relativité, à l’inverse exact d’une catégorie essentielle. L’auteur
avance l’hypothèse que cette illusion de l’essentialité identitaire des
peuples, entraînant une confusion entre « identité », qualité propre à
un individu, et « spécificité », propriété des groupes humains,
remonterait probablement à une époque où, la mondialisation des échanges
étant moins répandue et moins rapide qu’aujourd’hui, une relative
autarcie des sociétés rendait leur évolution peu perceptible. Ce n’est
évidemment plus le cas de nos jours où la confrontation brutale de
cultures très différentes favorise la méfiance de l’Autre et les replis
communautaires. L’éducation doit jouer un rôle capital pour combattre ce
phénomène, non pas seulement au nom d’une posture moralisatrice, mais
par un cheminement « vers une meilleure compréhension du Réel, de
l’Imaginaire et du Symbolique [la trilogie lacanienne], registres
constituant l’ontologie au niveau de la vie quotidienne des peuples »
(p. 173).
L’ouvrage est précédé d’une préface de Jean-Rémi Lapaire, professeur de
linguistique cognitive à l’Université Bordeaux-Montaigne, qui montre la
pertinence d’une approche de la question sous l’angle de la linguistique
cognitive. Il est également enrichi de trois textes en appendice qui
font chacun écho aux réflexions de Jean Bernabé. Dans les deux premiers,
Robert Saé et Maurice Laouchez, tous deux membres du collectif Kolétetkolézépol, examinent
la portée des thèses avancées à la lumière du combat pour
l’émancipation des peuples colonisés, notamment dans le monde caraïbe.
Jean-Luc Bonniol, anthropologue et historien, professeur émérite de
l’Université d’Aix-Marseille, signe le troisième, dans lequel il propose
quelques réflexions pour éclairer la naissance de l’illusion
essentialiste associée au terme d’identité, concomitante de sa récente
fortune dans le langage politique. Cette analyse est particulièrement
intéressante car elle ne se contente pas de valider les propositions de
l’auteur de l’ouvrage, elle les complète par une réflexion personnelle,
nourrie de celle d’autres anthropologues et sociologues, sur la
polysémie du terme « identité » envisagée sous un angle relativement peu
développé par Jean Bernabé.
Au terme de la lecture de cet ouvrage, se posent deux questions, celle
de la cohérence de la démarche et celle de son efficacité sociale dans
la mesure où il se veut militant.
Pour ce qui est du premier point, on ne peut que constater la cohérence
interne de la démonstration à partir du moment où l’on accepte les
prémisses du raisonnement : si l’on admet avec l’auteur que le terme identité formé sur le mot latin idem
auquel il doit sa morphologie, relève de la catégorie ontologique de
l’« essentiel » et désigne une propriété immuable de l’individu qui
demeure quels que soient les changements que son histoire peut lui faire
subir (la mêmeté de Ricœur), il est certain que son usage ne
peut effectivement s’appliquer qu’à des entités individuelles et est à
bannir pour ce qui est des groupes aux individualités diverses, soumis
aux aléas de l’histoire et à propos desquels l’idée de conscience
collective n’est qu’une métaphore. Parler à leur propos d’identité
collective est un abus de langage conduisant aux dérives essentialistes
de l’identitarisme.
Un tel positionnement fait toutefois bon marché des différents emplois du mot idem
en latin. Celui-ci ne sert pas seulement en effet à désigner la
permanence de telle ou telle propriété d’une entité individuelle sur un
axe diachronique où l’idée de similitude ne porte que sur une succession
d’instants « identiques » les uns aux autres. Il s’emploie aussi au
premier chef pour exprimer la similitude d’une entité par rapport à une
autre. En ce sens, en reconnaissant différents objets comme
« identiques », il renvoie à la notion d’homologie qui fonctionne bien en anthropologie en créant des typologies modales de civilisation5,
ou en ayant parfois recours à la notion d’universaux de culture. Il est
peut-être dommage que, dans un ouvrage dont l’objectif affiché est de
traiter d’anthropologie culturelle et politique, cette voie sémantique
de l’homologie véhiculée par le terme idem et son corrélat identique n’ait pas été davantage explorée à propos des contacts de culture. De son côté, le concept porté par le terme latin ipse est
sans doute capable de transcender davantage l’histoire de l’individu
que ne le suggère l’auteur. Ne peut-on faire l’hypothèse que ce concept
est capable d’exprimer une certaine permanence dans la conscience qu’on a
de soi (le self anglais), ce qui ne saurait être totalement étranger au concept d’identité vécue comme un état subjectif ?
À ce propos, on peut se demander si la proposition de Jean Bernabé de
remplacer l’expression « identité des peuples » par « spécificité
ethnoculturelle » relève d’une équation sémantique dont le deuxième
terme correspond simplement à une façon plus juste de désigner un même
référent. Pour moi, l’une et l’autre expression ne renvoient pas à la
même chose. L’expression « spécificité ethnoculturelle » correspond à un
point de vue de l’extérieur qui recherche l’objectivité, même si l’on
sait bien que cet horizon ne peut être atteint. C’est le point de vue du
scientifique, sociologue, anthropologue (etc.) qui étudie une société.
La notion d’« identité culturelle des peuples », pour fantasmatique
qu’elle soit, correspond en revanche à un point de vue subjectif vécu de
l’intérieur : peu importe qu’il coïncide ou non avec la réalité ; on
sait depuis longtemps que ce que les sociologues relèvent des
comportements objectifs des groupes ne correspond que rarement au
stéréotype idéel que s’en font les membres qui les composent. Il
n’empêche que les deux points de vue existent et ne sont pas
superposables. Parler de « spécificité ethnoculturelle » pour désigner
la conscience stéréotypée et commune de leur singularité en tant que
groupe qu’ont une partie significative des membres d’une communauté,
n’est-ce pas justement mal nommer les choses et trahir quelque peu la
citation de Camus que Jean Bernabé a mise en exergue de son chapitre I :
« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » ?
Si des communautés pensent avoir une identité collective faut-il, au
prétexte qu’il s’agit d’une illusion dangereuse, occulter cette réalité
idéelle en la bannissant du langage et en remplaçant les termes et
expressions qui en rendent compte par d’autres expressions qui renvoient
en fait à une autre réalité ? N’est-il pas plus salutaire d’acter le
fait que ce point de vue illusoire existe et de travailler à montrer ce
qu’il a de fallacieux dans sa vision essentialiste, ainsi que Jean
Bernabé le fait justement très bien et utilement dans son livre,
arguments linguistiques et philosophiques à l’appui. C’est pourquoi,
pour ma part, plutôt que de préconiser le bannissement du mot
« identité » lorsqu’il est appliqué à des groupes, je recommanderais un
encadrement systématique de son emploi de la part des intellectuels et
acteurs médiatiques à qui Jean Bernabé s’adresse dans son ouvrage. À eux
la charge de faire comprendre, dans le sillage de Lévi-Straussque
l’identité est « une sorte de foyer virtuel auquel on [peut] se référer
pour expliquer certaines choses, mais qui n’a pas d’existence réelle »6 et que ce concept ne peut qu’être métaphorique lorsqu’il renvoie à des groupes.
Ces considérations n’invalident pas le principe du combat militant pour
ne pas se laisser piéger par les mots et leurs dérives sémantiques
entraînant des confusions cognitives. On sait qu’il s’agit d’un combat
long et difficile car l’usage, surtout à notre époque de médiatisation à
outrance, est souvent plus puissant que les intellectuels (linguistes,
philosophes) qui entendent légiférer en la matière pour plus de
cohérence. On a cependant des exemples d’actions militantes qui ont eu
quelques incidences sur l’usage de certains termes, au moins dans leur
emploi officiel : ainsi en va-t-il de mots comme « race » ou
« schizophrène ». Cependant, la voie est étroite entre l’exigence de
vérité de la démarche philosophique et les vertueuses postures du
« politiquement correct ». Puisse le livre de Jean Bernabé, par la
richesse et la profondeur des analyses qu’il propose, contribuer à
combattre la dérive identitariste par un usage plus juste du mot
« identité ».
Notes
Paris, Le Seuil, 1990 (« Points Essais »).
Paris, Gallimard, 1993 [1988].
Cf. Edgar Morin, La Méthode, 5. L’humanité de l’humanité : l’identité humaine, Paris, Le Seuil, 2001.
Cf. Michel Serres, L’Incandescent, Paris, Le Pommier, 2003 (« Essais »).
Cf., par exemple, Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005 (« Bibliothèque des sciences humaines »).
Cf. Claude Lévi-Strauss, ed., L’Identité. Séminaire interdisciplinaire, Paris, Grasset, 1977 : 322.
Pour citer ce document
Référence papier
Jean Derive, « Jean Bernabé, La Dérive identitariste », L’Homme, 222 | 2017, 159-162.
Référence électronique
Jean Derive, « Jean Bernabé, La Dérive identitariste », L’Homme
[En ligne], 222 | 2017, mis en ligne le 01 juin 2017, consulté le 02
mai 2021. URL : http://journals.openedition.org/lhomme/30439 ; DOI :
https://doi.org/10.4000/lhomme.30439
Auteur
Du même auteur
- C) « L'identitarisme condamne ses fidèles à une aliénation perpétuelle »
Dans « La Dictature des identités », Laurent
Dubreuil pointe la dérive identitariste qui s'empare des universités
américaines et gagne désormais la France.
Les Métamorphoses du poète latin Ovide
interdites d'enseignement car menaçant « l'espace sécurisé » de
certains étudiants ? Un plat vietnamien servi dans une cantine
universitaire débouchant sur une accusation d'« appropriation
culturelle » ? Des remises de diplômes en marge des cérémonies
officielles et destinées aux « lavandes » (lesbiennes, gays,
transgenres…) ? Bienvenue dans le joyeux monde de l'identitarisme
triomphant ! Avec La Dictature des identités, Laurent Dubreuil,
professeur à l'université de Cornell, revient avec humour et férocité
sur les multiples revendications identitaires qui débordent les limites
des seuls campus américains et sont, selon lui, autant de
micro-totalitarismes en devenir. Entretien.
Le Point :
Vous dénoncez dans votre ouvrage la mise en place d'un « despotisme
démocratisé », qui serait désormais exercé par des minorités se
réclamant d'identités multiples. N'est-ce pas un terme trop fort ?
Les Métamorphoses du poète latin Ovide
interdites d'enseignement car menaçant « l'espace sécurisé » de
certains étudiants ? Un plat vietnamien servi dans une cantine
universitaire débouchant sur une accusation d'« appropriation
culturelle » ? Des remises de diplômes en marge des cérémonies
officielles et destinées aux « lavandes » (lesbiennes, gays,
transgenres…) ? Bienvenue dans le joyeux monde de l'identitarisme
triomphant ! Avec La Dictature des identités, Laurent Dubreuil,
professeur à l'université de Cornell, revient avec humour et férocité
sur les multiples revendications identitaires qui débordent les limites
des seuls campus américains et sont, selon lui, autant de
micro-totalitarismes en devenir. Entretien.
Le Point :
Vous dénoncez dans votre ouvrage la mise en place d'un « despotisme
démocratisé », qui serait désormais exercé par des minorités se
réclamant d'identités multiples. N'est-ce pas un terme trop fort ?
Laurent Dubreuil :
Le terme de « despotisme démocratisé » est sans doute fort. Vu les
circonstances actuelles, il ne l'est hélas pas trop. Je vois dans le
despotisme une pratique politique organisée qui, reposant sur
l'arbitraire, la violence, l'exclusion et la censure, ne saurait
remettre en cause sa propre légitimité. Le despotisme est
traditionnellement le fait d'un souverain ou d'un parti. L'actuelle
forme identitaire, que je dénonce, « démocratise » la dictature en la
mettant au niveau de tout le monde. Dans ce régime en formation, chaque
identité se fonde d'elle-même, elle se connaît et se reconnaît à des
traits qui lui seraient « propres », elle ne saurait être discutée, elle
jouit de droits exclusifs, y compris celui de réduire au silence celles
et ceux qui ne se conforment pas à sa petite dictature. Les « réseaux
sociaux », avec leurs oukases, leurs manifestations de groupe et leur
verbiage soliloquant, offrent l'idéale plateforme pour l'expression
coordonnée de ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari nommaient des « micro-fascismes ».
Pour vous, la logique de victimisation et la souffrance comme
marque identitaire emprisonneraient ceux qui s'en réclament. Mais un
mouvement comme #MeToo a surtout eu de nombreuses vertus, non ?
Partout
dans l'expérience humaine se trouvent de la souffrance et des victimes.
Je n'appelle pas à faire comme s'il n'était rien de négatif. Ce que je
dénonce, c'est le piège de l'identité politique contemporaine, qui finit
par installer chacune et chacun dans une douleur devenant l'alpha et
l'oméga de son existence. À force de définir chaque identité par une
victimisation sans cesse renouvelée, on ne peut plus séparer
l'oppression de ce que l'on est : renoncer à la souffrance reviendrait à
se trahir. Ainsi, l'identitarisme condamne ses fidèles à une aliénation
perpétuelle, éventuellement agrémentée de menus moments de vengeance,
et à une reconduction d'ensemble de la domination politique, sous le
couvert de « rééquilibrages ».
Il n'est pas étonnant que règne l'hypocrisie.
Le mouvement #MeToo était beaucoup de choses à la fois. Une prise de
parole à l'encontre des violences sexuelles a plus d'une « vertu » (pour
employer votre mot). Mais une telle parole peut être proférée sans
ratifier pour autant le mythe d'une identité masculine ou l'équation
entre l'expérience féminine et celle du viol. On peut en outre
s'interroger sur la fausse spontanéité de la parlure électronique qui
passe pour le synonyme d'un mouvement sociétal. Il est quand même
intéressant que le hashtag #MeToo dise, dans l'ordre : 1) l'inscription
du marquage électronique (le signe dièse) en ouverture de phrase ; 2)
l'expression du moi ; 3) la redéfinition de ce moi en fonction d'une
donnée qui lui préexiste et qu'il répète (« moi aussi »). La juste
dénonciation de la « domination masculine » prend ainsi, via Twitter,
un tout autre aspect et sert à résumer la production informatique de
sujets psychiques déjà configurés selon des situations jugées cruciales.
Vous
soulignez l'hypocrisie de certains théoriciens, comme Judith Butler,
qui, tout en défendant une identité fluide, avec laquelle on pourrait
jouer, appuient également les revendications de ceux qui se réclament
d'une identité naturalisée, voire racialisée.
Si nous sommes bien face à une dictature en voie de cristallisation, il
n'est pas étonnant que règne l'hypocrisie. J'ai de nombreux collègues en
ce moment qui – me témoignent-ils en privé – rejoignent mes analyses.
Pourtant, ils ne seraient pas vus en public en train de critiquer le
moindre aspect du dogme identitaire. Quand Judith Butler signe un texte
qui condamne une jeune enseignante voulant prendre la défense des
« transraces », l'auteure de Trouble dans le genre est prise la
main dans le sac. Butler, qui, officiellement, présentait le queer
comme alternatif à la politique d'identité, ne semble guère gênée par
les idées que véhicule la pétition, et qui voudrait qu'on naisse plus ou
moins transgenre, que la race (voire l'affiliation religieuse)
s'hérite, etc. Le problème supplémentaire, à mon sens, tient au fait que
Butler n'a en réalité jamais été aussi critique de l'identité que ce
qu'elle prétendait, ainsi que je le montre dans mon livre. Je sais que
ce dernier propos peut surprendre en France, où le mariage et la manif
dits « pour tous » ont provoqué des querelles illusoires pour ou contre
la prétendue « théorie du genre » et où Judith Butler est l'héroïne du
progressisme genré. Mais je renvoie à la lecture que je livre dans La Dictature des identités et j'ajoute qu'une des causes de la difficulté présente tient à tout un ensemble de faiblesses et de complicités conceptuelles dans le système d'intellectuels comme Judith Butler.
D'après votre analyse, cette montée des revendications
identitaires est indissociable de la révolution numérique et du
développement des réseaux sociaux.
La politique
d'identité n'a pas attendu les réseaux sociaux pour advenir. À certains
égards, l'identitarisme se contente de faire revenir le pire de la
politique ordinaire. Mais l'enrégimentement électronique des esprits et
des discours est un phénomène qui change la donne. Le capitalisme est
désormais technologique, communicationnel et mondialisé. À ce titre, ce
qui passe « aux États-Unis » est instantanément transféré et multiplié
sur le réseau et il n'appartient, dès lors, plus à tel ou tel pays. Bien
que l'identitarisme conserve ses foyers localisés (comme le campus
américain), il circule à la surface du globe, il se dissémine, il
essaime. Fondamentalement, ramener la vie au connu, catégoriser les
personnes, réduire le champ des possibles à des choix donnés,
restreindre la création sont autant de projets en phase avec le dessein
de commerce et de contrôle des technologies dominant Internet. On y
utilise des algorithmes assez sales et assez frustes, qui ont besoin de
schématiser toute chose : l'identitarisme est parfaitement adapté à une
pareille tâche.
Trigger warnings (« avertissements »), safe space (« espace
sécurisé »), cultural appropriation (« appropriation culturelle »)…
Cette novlangue au service de l'identitarisme accrédite-t-elle la montée
d'un despotisme d'un genre nouveau ?
La novlangue a, en effet, son côté 1984.
On pourrait également citer la modification de l'allemand sous le
nazisme, que le philologue Victor Klemperer avait étudiée sous
l'appellation de Lingua Tertii Imperii. L'origine de nombreux termes
comme safe space, micro-agression, trigger warning est à puiser dans un
dialecte de l'anglais (le « globish ») qui situe assez Internet comme le
lieu de provenance de la phraséologie nouvelle. Avec ces termes qui
prolifèrent, on a peut-être moins affaire à un langage qu'à un codage,
qu'à un cryptage : au lien de faire sens, le lexique devient une série
de mots d'ordre, de commandements en vue de la production de tel ou tel
comportement. Je parle dans mon livre de « sociodrones » pour toutes ces
pratiques automatiques de dénonciations, d'éloges, de prohibitions en
régime identitaire. La novlangue en question serait en ce sens un index
d'attitudes et de discours tout faits.
Rejoindriez-vous l'analyse de votre collègue de l'université
de Columbia Mark Lilla qui a reproché à cet identitarisme de fragmenter
les luttes et de renoncer à des revendications communes, ce qui aurait
notamment facilité la victoire de Donald Trump face aux démocrates ?
La
critique de l'identitarisme comme obstacle à la « convergence des
luttes » est une idée ancienne, et toujours valide. Dans le tract de
1977, qui, semble-t-il, est le plus ancien emploi écrit de l'expression
identity politics, les militantes afro-américaines du groupe Combahee
River mettent déjà en garde contre le risque d'une méprise et le virage
vers ce qu'elles nomment le « séparatisme ». En d'autres termes, dès le
début de la politique d'identité, y compris parmi les personnes qui
promouvaient cette position, le péril d'une fragmentation était repéré.
Dans les années 1990, lors du deuxième essor américain de la politique
d'identité, la critique est formulée de nouveau, cette fois de manière
extraordinairement développée. Ce débat, à l'intérieur de la gauche et
de l'extrême gauche, est une raison pour laquelle on assistera à un net
reflux de l'identitarisme aux États-Unis un peu avant les années 2000.
La victoire « idéologique » de Trump résulte aussi du triomphe d'une logique identitaire.
Les autres causes du ressac sont, à la même époque, l'attaque
(généralement de droite) contre le « politiquement correct » et aussi
cette tendance, proprement américaine, à aller si loin dans une pratique
collective destructrice qu'un sentiment d'erreur s'impose. Il suffit de
songer ici aux procès de Salem au XVIIe siècle, aux excès du
maccarthysme, à la quasi-unanimité pour la seconde guerre en Irak, etc.,
qui, tous, seront ensuite reniés par la majorité, naguère enthousiaste.
Cette dernière tendance sociale est l'une des rares sources d'espoir
pour un avenir non identitaire, d'ailleurs. Pour en revenir à
l'argumentation de Mark Lilla, elle est donc assez « habituelle ».
Seulement, regardez combien elle est désormais isolée : la gauche
américaine a largement abandonné la critique de l'identitarisme. En
parallèle – et c'est l'une des nouveautés de la configuration présente
–, la droite, à commencer par Trump, a soudain embrassé le verbiage des
identités navrées. L'homme blanc hétéro, nous dit-on, est une minorité
(ce qui, numériquement, est vrai), une victime, qui a des caractères
inchangeables, etc. L'action politique est alors reconfigurée au nom de
ces attributs, qu'un mur doit « protéger » dare-dare. La victoire
« idéologique » de Trump ne résulte donc pas seulement de la
« fragmentation des luttes », mais aussi, voire d'abord, du triomphe
d'une logique identitaire d'un bout à l'autre de l'échiquier politique.
Vous montrez que les premières victimes de l'identitarisme sont les œuvres d'art. La récente tentative de censure des Suppliantes d'Eschyle
à la Sorbonne par des organisations accusant la mise en scène de
« racialisme » est-elle la preuve que cet identitarisme a déjà atteint
la France ?
Les œuvres d'art sont surtout la cible
ultime de l'identitarisme qui, s'il veut tuer en nous toute possibilité
de penser et sentir autrement, doit s'empresser d'empêcher l'événement
vital que peuvent être un film, un tableau, une sculpture, un poème.
Comme je l'ai dit avec insistance, dans mon livre et dans cet entretien
même, le milieu idoine de l'identitarisme est électronique et connecté.
Il ne saurait donc faire de doute que la dictature dont je parle est à
même de déferler partout. Eh oui, la France ne dispose d'aucune immunité
contre ces idées. Par ailleurs, l'éloge de « l'identité nationale »
dans la politique hexagonale est tout autant identitaire que la volonté
d'empêcher les représentations des Suppliantes à cause du crime de blackface...
Là-dessus, la triste ironie de la situation du théâtre de la Sorbonne
est que le metteur en scène n'aurait probablement pas été inquiété si,
comme tant d'autres avant lui, il avait « blanchi » la pièce d'Eschyle
en oubliant que les héroïnes sont décrites comme ayant la peau sombre
et l'air « barbare ». La censure agitée au nom de la protection de
l'identité noire devient une sorte d'incitation à faire comme si « les
Grecs » avaient été sans relation avec les civilisations africaines.
Drôle d'antiracisme.
Quels arguments opposer à cet
identitarisme qui s'appuie souvent sur des expériences incontestables de
violence subie ou de discrimination de tout ordre (racial, sexuel…) ?
La « discrimination de tout ordre » est en effet incontestable. Mais,
aux États-Unis où l'identitarisme se porte à merveille, on assiste
plutôt en ce moment à certaines régressions évidentes (avec les
violences policières à l'encontre les personnes de couleur, par
exemple). En réalité, l'identitarisme n'est pas la suite naturelle ou
logique de la lutte contre la ségrégation raciale, du féminisme, de
l'anticolonialisme, etc. Ce qui se passe est, au contraire, un maintien
des discriminations usuelles (voire un renforcement par réaction) qui
s'ajoute à l'arrivée de pratiques despotiques identitaires. Assurément,
la mise en place contemporaine de l'identitarisme aboutit à une
restriction des libertés pour chacune et chacun, un statu quo ou une
aggravation des inégalités pour la plupart, et, certes, quelques
prébendes pour quelques-uns. Le premier argument à opposer est donc que,
si la promotion politique de l'identité a une visée émancipatrice, ce
but est manqué. Ensuite, quand un tort est dénoncé, la solution ne
saurait jamais être un renversement de la structure d'oppression, mais
un refus radical de la situation de domination elle-même. Le corps
social en son entier ne gagne rien à ce que soient inversées les
injustices (même si d'aucuns préfèrent être « du côté du manche »).
Enfin, si nous prétendons vivre en démocratie, le pouvoir ne saurait
être morcelé entre divers sous-groupes – quels qu'ils soient – mais doit
appartenir au peuple, qui, lui, n'est pas une identité, mais une entité politique, nécessairement changeante.
Vous
enseignez dans une prestigieuse université américaine. Ceux qui se sont
élevés contre l'identitarisme dans ce milieu ont souvent été l'objet de
violentes attaques, ou ont pu voir leur carrière compromise. Ne
craignez-vous pas les conséquences de la parution d'un tel ouvrage ?
Pour
l'instant, je suis sans doute relativement à l'abri parce que l'ouvrage
n'est disponible qu'en français : en général, le souci identitaire des
différences ne va pas jusqu'à la connaissance d'autres langues que
l'anglais. En 2017, la publication dans la Los Angeles Review of Books
d'un article qui préfigurait ma thèse n'a toutefois pas suscité de
réaction bien nette. On va donc dire qu'au mieux ce que je raconte est
négligeable puisque sans aucune importance. Au pire, évidemment, on peut
s'attendre à des attaques : que je sois empêché d'enseigner par des
manifestations devant, ou dans, ma salle de cours ; que je sois relégué
symboliquement ; que je n'aie plus d'augmentation de salaire ; que je
sois dénoncé publiquement, et ainsi de suite. Nous verrons. Si la
crainte (même justifiée) de la censure et de la condamnation fait taire
d'avance, la partie est perdue. Je ne me résous pas à ce lâche
attentisme.
Laurent Dubreuil, « La Dictature des identités » (Gallimard), 128 pages, 14,50 euros
Source Le Point