Sommaire:
A) - Alexis de Tocqueville – La réhabilitation des Français
B) - Alexis de Tocqueville
C) - Divers posts sur l'Université Liberté
D) - « Tocqueville est un penseur pour les temps difficiles comme les nôtres »
E) - Discours de M. Henri-Dominique Lacordaire, prononcé dans la séance
publique du 24 janvier 1861, en venant prendre séance à la place de M.
de Tocqueville
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| Henri Charles de Clérel, vicomte de Tocqueville |
A) - Alexis de Tocqueville – La réhabilitation des Français
Le Français qui a mieux compris l'Amérique que la plupart des Américains, et l'Europe mieux qu'elle ne s'est jamais comprise elle-même.
1. En 1831, un jeune aristocrate français traverse l'Atlantique, officiellement pour étudier le système pénitentiaire. En réalité, il franchit une frontière civilisationnelle et passe neuf mois à tenter de comprendre les ressorts du fonctionnement de l'Amérique. Il en résulte *De la démocratie en Amérique* : l'analyse la plus pénétrante jamais écrite sur la tradition anglo-saxonne, signée par un homme issu de la tradition opposée.
2. Ce qu'il observe en Amérique, c'est la mise en pratique des idées de Locke, Smith et Burke. Une société qui a bâti la liberté en partant de la base — communes, associations volontaires, institutions locales — plutôt que par le haut, via des décrets éclairés. Les Américains, note-t-il, s'associent constamment et spontanément, sans attendre d'être encadrés : pour construire une route, fonder une église ou résoudre un problème local. Cette auto-organisation horizontale constitue le système immunitaire d'une société libre. C'est précisément ce que les Lumières françaises ont systématiquement détruit en concentrant tous les pouvoirs entre les mains de l'État.
3. Mais Tocqueville perçoit le danger au cœur même de ce succès. La démocratie porte en elle sa propre pathologie — non pas la guillotine cette fois, mais quelque chose de plus discret et de plus difficile à contrer : la tyrannie de la majorité, le nivellement progressif de l'excellence vers la médiocrité, et cette pression au conformisme qui n'a nul besoin de police secrète, puisqu'elle opère par la seule désapprobation sociale, sans le moindre révolutionnaire. C'est le diagnostic que personne ne voulait entendre en 1835. C'est une description fidèle de l'année 2026.
4. La France continue de produire des esprits lucides. Montesquieu a observé l'Angleterre et a compris ce qui faisait défaut à la France. Bastiat a mieux compris les mécanismes du marché que la plupart des Anglais. Tocqueville a mieux compris l'Amérique que la plupart des Américains. Raymond Aron a compris la menace soviétique alors que Sartre en faisait encore l'éloge. Tous furent largement ignorés dans leur propre pays. Tous virent leurs analyses confirmées partout ailleurs.
5. Le schéma est constant : la France produit le génie capable d'établir un diagnostic, puis ignore ce diagnostic au profit de la prochaine belle abstraction. Des individus exceptionnels. Un système d'exploitation civilisationnel inadapté. L'attraction gravitationnelle platonicienne est trop puissante : la fascination pour l'idée élégante l'emporte sur l'évidence des résultats concrets. C’est pourquoi la tradition qui a sauvé le monde a continué de se bâtir à Édimbourg, à Londres et à Philadelphie, et non à Paris.
6. Le concept de société civile chez Tocqueville constitue sa contribution la plus concrète : ce réseau d’associations volontaires — Églises, clubs, collectivités locales, institutions indépendantes — qui s’interpose entre l’individu et l’État. C’est ce rempart qui prévient le despotisme doux. Détruisez-le — en rendant les gens dépendants de l’État pour tout, en atomisant les individus jusqu’à ce qu’ils ne nouent plus aucun lien horizontal — et le citoyen devient ce que l’État a toujours voulu qu’il soit : seul, dépendant et reconnaissant.
7. Le despotisme doux est le concept le plus prophétique de Tocqueville, ainsi que la description la plus précise de la situation actuelle de l’Occident. Il ne s’agit pas de la guillotine, mais de quelque chose de plus discret : un pouvoir qui n’exerce pas la tyrannie mais infantilise, qui recouvre la société d’un réseau de règles complexes et minutieuses, réduisant les citoyens à un troupeau d’animaux craintifs dont le gouvernement est le berger. Il ne brise pas votre volonté ; il la rend inutile. Tocqueville a écrit cela en 1835. Il décrivait alors l’Union européenne, l’État administratif, la culture thérapeutique et cet appareil réglementaire qui décide de ce que vous mangez, de ce que vous dites, de la manière dont vous chauffez votre foyer et de ce que vous pensez de l’éducation de vos enfants.
Le despotisme doux, c’est le visage que prend la pensée de Rousseau lorsqu’elle finit par l’emporter lentement — non par la révolution, mais par le remplissage de formulaires. Et l’avertissement de Tocqueville, celui que personne ne voulait entendre, était le suivant : ce despotisme perd de sa douceur avec le temps. Le citoyen infantilisé, privé de société civile et dépendant de l’État, ne sait plus résister. À ce stade, la douceur n’est plus nécessaire…
Krzysztof Szczawinski 🇵🇱
@Kristof_Poland
B) - Alexis de Tocqueville
Alexis de Tocqueville (Henri Charles de Clérel, vicomte de Tocqueville), né le 29 juin 1805 à Paris et mort le 16 avril 1859 à Cannes, est un penseur politique français et un historien. Ses œuvres comprennent :
- Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France (1833),
- Quinze Jours dans le désert (1840)
- De La Démocratie en Amérique (1835)
- L'Ancien Régime et la Révolution (1856).
Il est considéré comme l'un des défenseurs historiques de la liberté et de la démocratie, il fut anti-collectiviste et est l'une des références des libéraux. Il est également un théoricien du colonialisme, en légitimant par exemple l'expansion française d'Afrique du Nord. Il est élu dans le village normand dont il porte le nom en 1849 et dont il parle dans Souvenirs.
Son œuvre fondée sur ses voyages aux États-Unis est une base essentielle pour comprendre ce pays et en particulier lors du XIXe siècle.
Biographie courte d'Alexis de Tocqueville
Il est issu d’une famille légitimiste de la noblesse normande. Lamoignon de Malesherbes est l'un de ses arrière-grands-pères. Il est un neveu de Chateaubriand.
La chute de Robespierre mettant fin à la Terreur en l'an II (1794)
évita in extremis la guillotine à son père, Hervé de Tocqueville. Après
un exil en Angleterre, la famille rentre en France durant l'Empire, et Hervé de Tocqueville devient pair de France et préfet sous la Restauration.
Suivant l'enseignement de François Guizot, et licencié de droit, Alexis de Tocqueville est nommé juge auditeur en 1827
au tribunal de Versailles où il rencontre Gustave de Beaumont,
substitut, qui collaborera à plusieurs de ses ouvrages. Après avoir
prêté à contre-cœur serment à la Monarchie de Juillet, tous deux sont envoyés aux États-Unis (en 1831) pour y étudier le système pénitentiaire américain, d'où ils reviennent avec Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application (1832). Il s'inscrit ensuite comme avocat, et publie en 1835 le premier tome De la démocratie en Amérique (le deuxième en 1840), œuvre fondatrice de sa pensée politique. En 1840, il est reçu en Angleterre par son ami John Stuart Mill, et publie son essai L'État social et politique de la France avant et depuis 1789
qui formera ses grandes bases de réflexions sur l'Ancien Régime et la
révolution. Grâce à son succès, il est nommé chevalier de la légion
d'honneur (1837) et est élu à l'Académie des sciences morales et politiques (1838), puis à l'Académie française (1841).
À la même époque il entame une carrière politique, en devenant en 1839 député de la Manche (Valognes), siège qu'il conserve jusqu'en 1851. Il défend au Parlement ses positions abolitionnistes et libre-échangistes, et il devait défendre dans deux rapports officiels présentés à la Chambre des députés la colonisation de l'Algérie. En 1842, il est également élu conseiller général de la Manche par le canton de Sainte-Mère-Église, qu'il représente jusqu'en 1852. Le 6 août 1849, il est élu président du conseil générale au second tour de scrutin par 24 voix sur 44 votants, fonction qu'il occupe jusqu'en 1851.
Après la chute de la Monarchie de Juillet, il est élu à l'Assemblée constituante de 1848. Il est une personnalité éminente du parti de l'Ordre.
Il est membre de la Commission chargée de la rédaction de la Constitution de la Seconde République.
Il y défend surtout les institutions libérales, le bicamérisme,
l'élection du président de la République au suffrage universel, et la
décentralisation. Il est élu à l'Assemblée législative dont il devient
vice-président.
Hostile à la candidature de Louis-Napoléon Bonaparte à la présidence, lui préférant Cavaignac, il accepte cependant le ministère des Affaires étrangères entre juin et octobre 1849 au sein du deuxième gouvernement Odilon Barrot. Opposé au Coup d'État du 2 décembre 1851, il fait partie des parlementaires qui se réunissent à la mairie du Xe arrondissement et votent la déchéance du président de la République.
Incarcéré à Vincennes puis relâché, il quitte la vie politique. Retiré en son château de Tocqueville, il entame l'écriture de L'Ancien Régime et la Révolution, paru en 1856. La seconde partie reste inachevée quand il meurt en convalescence à la Villa Montfleury de Cannes le 16 Avril 1859, où il s'était retiré six mois plus tôt avec sa femme, pour soigner sa tuberculose. Il est enterré au cimetière de Tocqueville.
Pensée d'Alexis de Tocqueville
La Démocratie pour Tocqueville
Durant son séjour aux États-Unis, Tocqueville s'interroge sur les fondements de la démocratie. Contrairement à Guizot,
qui voit l'histoire de France comme une longue émancipation des classes
moyennes, il pense que la tendance générale et inévitable des peuples
est la démocratie. Selon lui, celle-ci ne doit pas seulement être
entendue dans son sens étymologique et politique (pouvoir du peuple) mais aussi et surtout dans un sens social : elle correspond à un processus historique permettant l'égalisation des conditions qui se traduit par :
- l'instauration d'une égalité de droit.
Tous les citoyens sont soumis aux mêmes règles juridiques alors que sous l'Ancien Régime, la noblesse et le clergé bénéficiaient d'une législation spécifique (les nobles étaient par exemple affranchis du paiement de l'impôt).
- une mobilité sociale potentielle alors que la société d'Ordres de l'Ancien Régime impliquait une hérédité sociale quasi totale. Par exemple, les chefs militaires étaient nécessairement issus de la noblesse.
- une forte aspiration des individus à l'égalité.
Toutefois, l'égalisation des conditions n'implique pas pour autant la disparition de fait des différentes formes d'inégalités de nature économique ou sociale.
Selon Tocqueville, le principe démocratique entraîne chez les individus « une sorte d'égalité imaginaire en dépit de l'inégalité réelle de leur condition ».
La tendance à l'égalisation des conditions qu'il considère comme inéluctable présente à ses yeux un danger.
Il constate que ce processus s'accompagne d'une montée de l'individualisme (« repli sur soi ») ce qui contribue d'une part à affaiblir la cohésion sociale et d'autre part incite l'individu à se soumettre à la volonté du plus grand nombre.
À partir de ce constat, il se demande si ce progrès de l'égalité est compatible avec l'autre principe fondamental de la démocratie : l'exercice de la liberté, c'est-à-dire la capacité de résistance de l'individu à l'égard du pouvoir politique.
Égalité et liberté semblent en fait s'opposer puisque l'individu tend de plus en plus à déléguer son pouvoir souverain à une autorité despotique et par conséquent à ne plus user de sa liberté politique :
« l'individualisme est un sentiment réfléchi qui dispose chaque
citoyen à s'isoler de la masse de ses semblables de telle sorte que,
après s'être créé une petite société à son usage, il abandonne
volontiers la grande société à elle même ».
Selon Tocqueville, une des solutions pour dépasser ce paradoxe, tout en respectant ces deux principes fondateurs de la démocratie, réside dans la restauration des corps institutionnels intermédiaires qui occupaient une place centrale dans l'Ancien Régime (associationss politiques et civiles, corporations, etc.). Seules ces instances qui incitent à un renforcement des liens sociaux, peuvent permettre à l'individu isolé face au pouvoir d'État d'exprimer sa liberté et ainsi de résister à ce que Tocqueville nomme « l'empire moral des majorités ».
Révolution française : rupture ou continuité institutionnelle ?
Dans son ouvrage L'Ancien Régime et la Révolution, Tocqueville montre que la Révolution de 1789 ne constitue nullement une rupture dans l'Histoire de France.
Selon lui, l'Ancien Régime s'inscrit déjà dans le processus d'égalisation des conditions qui s'explique par deux évolutions complémentaires :
- d'une part, sur le plan institutionnel, la France pré-révolutionnaire est marquée par la remise en cause progressive du pouvoir de la noblesse par l'État
(on assiste par exemple à un accroissement du pouvoir des intendants
aux dépens des Seigneurs). Cependant, son étude sur les intendants ne se
base que sur la généralité de Tours, proche de Paris et fidèle au
pouvoir royal. Cette idée de centralisation avec l'intendance doit être
nuancée. (cf. travaux d'Emmanuelli notamment).
- d'autre part, sur le plan des valeurs, Tocqueville rend compte de la montée de l'individualisme sociologique qui place l'individu-citoyen et avec lui le concept d'égalité au centre des préoccupations morales et politiques (Jean-Jacques Rousseau : Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes).
Tocqueville soulève aussi le problème de la bourgeoisie
qui est devenue l'égale de la noblesse : aisée, cultivée et adulant les
mêmes auteurs, alors même que des institutions fondées sur une
tradition obsolète la maintiennent dans un statut inférieur. Tocqueville
observe ainsi que l'Ancien Régime au moment de sa chute est la société
la plus démocratique d'Europe, dans ce sens que c'est là que l'égalité
des conditions y est le plus atteinte, mais la moins libérée
politiquement : la France est le pays où les bourgeois sont le plus
semblables aux nobles et les plus séparés par des barrières politiques.
C'est la convergence de ces deux logiques qui rend de plus en plus inacceptable l'inégalité des conditions : « le désir d'égalité devient toujours plus insatiable à mesure que l'égalité est plus grande ».
Il en conclut que le progrès de l'égalité et non l'inverse a précédé la Révolution ;
il en est une des causes et non une de ces conséquences :
« tout ce que la Révolution a fait, se fût fait, je n'en doute pas, sans
elle ; elle n'a été qu'un procédé violent et rapide à l'aide duquel on a
adapté l'état politique à l'état social, les faits aux idées, les lois
aux mœurs ».
Il pense par un raisonnement similaire que c'est la prospérité
qui pave la route des grandes révolutions, les misères ne générant que
des émeutes.
L'État limité selon Tocqueville
Tout comme Benjamin Constant,
Tocqueville se préoccupe du cadre institutionnel capable de préserver
la liberté tout en assurant l'égalité en droit. Alors que Constant le
voit dans une constitution qui limite le pouvoir de l'État, Tocqueville le décrit comme quatre piliers :
- le fédéralisme au niveau régional ou communal ;
- l'indépendance de la justice : les juges (ou les jurys), garants de la liberté, doivent être au-dessus du pouvoir ;
- les associations, corps intermédiaires, propices à l'engagement individuel ;
- la religion, qui relève de la sphère privée.
Le changement social selon Tocqueville
Pour Tocqueville, le changement social résulte de l'aspiration à l'égalité des hommes.
Pour lui, si l'humanité doit choisir entre la liberté et l'égalité, elle tranchera toujours en faveur de la seconde, même au prix d'une certaine coercition, du moment que la puissance publique assure le minimum requis de niveau de vie et de sécurité.
L'enjeu, toujours d'actualité, est l'adéquation entre cette double revendication de liberté et d'égalité :
« les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les
conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d'elles que l'égalité
les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la
barbarie, à la prospérité ou aux misères ».
Pour Tocqueville, la société démocratique caractérisée par l'égalité des conditions est l'aboutissement du changement social.
L'effet Tocqueville
Tocqueville remarque que le fait de satisfaire à des besoins peut
engendrer de l'insatisfaction, car cela légitime des attentes encore
plus élevées. Les avantages acquis sont tenus pour allant de soi et
cessent d’être une source de satisfaction, tandis qu'apparaissent des
aspirations impossibles à satisfaire :
- Le mal qu'on souffrait patiemment comme inévitable semble
insupportable dès qu'on conçoit l'idée de s'y soustraire. Tout ce qu'on
ôte alors des abus semble mieux découvrir ce qui en reste et en rend le
sentiment plus cuisant : le mal est devenu moindre, il est vrai, mais la
sensibilité est plus vive. (Tocqueville, L'ancien régime)
A cette loi Tocqueville, portant sur le paradoxe des irruptions
révolutionnaires dans l'histoire, s'ajoute l'effet Tocqueville, qui sera
théorisé plus tard en sociologie avec la théorie de la frustration relative (theory of rising expectations).
Tocqueville philosophe politique
Puisqu’il faut bien, dit Tocqueville, « que l’autorité se rencontre
quelque part » (postulat de base de toute la philosophie politique),
alors l’intérêt bien entendu (utilitarisme audible dans toute la pensée
politique moderne) et les lumières ou « bon sens de tous » (sens commun
adopté par la plupart des philosophes) s’accordent autour d’« idées
communes » ou « principales », baptisées « conviction commune » ou
« raison générale » par François Guizot. Cela constitue un corps social
(organisation ou morphologie politique) dont les membres acceptent des
croyances reçues et partagées sans examen (chose inévitable enseigne la
sociologie de la connaissance). Marc Crapez, 2010
Citations d'Alexis de Tocqueville
L'Amérique de son époque
- « Pour ma part, je ne saurais concevoir qu'une nation puisse
vivre ni surtout prospérer sans une forte centralisation
gouvernementale. Mais je pense que la centralisation administrative
n'est propre qu'à énerver les peuples qui s'y soumettent, parce qu'elle
tend sans cesse à diminuer parmi eux l'esprit de cité ». Extrait de La Démocratie en Amérique vol. I, Première partie
- « Au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire, qui
se charge seul d'assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il
est absolu, prévoyant, régulier et doux. Il ressemblerait à la
puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les
hommes à l'âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu'à les fixer
irrévocablement dans l'enfance; il aime que les citoyens se réjouissent
pourvu qu'ils ne songent qu'à se réjouir. Il travaille volontiers à leur
bonheur; mais il veut en être l'unique agent et le seul arbitre; il
pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite
leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur
industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne
peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de
vivre ? ». Extrait de La Démocratie en Amérique
- « Je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu'en matière
de gouvernement la majorité d'un peuple a le droit de tout faire, et
pourtant je place dans les volontés de la majorité l'origine de tous les
pouvoirs. (...) Ce que je reproche le plus au gouvernement
démocratique, tel qu'on l'a organise aux États-Unis, ce n'est pas, comme
beaucoup de gens le prétendent en Europe, sa faiblesse, mais au
contraire sa force irrésistible ». Extrait de La Démocratie en Amérique vol. I, Deuxième partie, chapitre VII ;
Le citoyen et le gouvernement
- « Démocratie et socialisme
n'ont rien en commun sauf un mot, l'égalité. Mais notez la différence :
pendant que la démocratie cherche l'égalité dans la liberté, le
socialisme cherche l'égalité dans la restriction et la servitude ».
- « Le plus grand soin d’un bon gouvernement devrait être d’habituer peu à peu les peuples à se passer de lui ».
- « Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions
ennemies : ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester
libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts
contraires, ils s’efforcent de le satisfaire à la fois tous les deux.
Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par
les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du
peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en
tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs ».
- « Je ne crains pas qu'ils rencontrent des tyrans, mais plutôt des tuteurs. »
- « Les hommes veulent l’égalité dans la liberté, et s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage ».
- « Je n'ai pas de traditions, je n'ai pas de parti, je n'ai point de
cause, si ce n'est celle de la liberté et de la dignité humaine. »
Guerres et conflits
- « J’ai souvent entendu en France des hommes que je respecte,
mais que je n’approuve pas, trouver mauvais qu’on brûlât les moissons,
qu’on vidât les silos et enfin qu’on s’emparât des hommes sans armes,
des femmes et des enfants. Ce sont là, suivant moi, des nécessités
fâcheuses, mais auxquelles tout peuple qui voudra faire la guerre aux
Arabes sera obligé de se soumettre » (...) « Je crois que le droit de la
guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit
en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les
temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui
ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux. » 1841 -
Extrait de Travail sur l’Algérie, in Œuvres complètes, Gallimard, Pléiade, 1991, p. 704 & 705.
- « L’expérience ne nous a pas seulement montré où était le théâtre
naturel de la guerre ; elle nous a appris à la faire. Elle nous a
découvert le fort et le faible de nos adversaires. Elle nous a fait
connaître les moyens de les vaincre et (...) d’en rester les maîtres.
Aujourd’hui on peut dire que la guerre d’Afrique est une science dont
tout le monde connaît les lois, et dont chacun peut faire l’application
presque à coup sûr. Un des plus grands services que M. le maréchal
Bugeaud ait rendus à son pays, c’est d’avoir étendu, perfectionné et
rendu sensible à tous cette science nouvelle. » 1847 - Extrait de Rapports sur l’Algérie, in Œuvres complètes, op. cit, p. 806
- « En conquérant l'Algérie, nous n'avons pas prétendu, comme les Barbares qui ont envahi l'empire romain,
nous mettre en possession de la terre des vaincus. Nous n'avons eu pour
but que de nous emparer du gouvernement. La capitulation d'Alger en
1830 a été rédigée d'après ce principe. On nous livrait la ville, et, en
retour, nous assurions à tous ses habitants le maintien de la religion
et de la propriété. C'est sur le même pied que nous avons traité depuis
avec toutes les tribus qui se sont soumises. S'ensuit-il que nous ne
puissions nous emparer des terres qui sont nécessaires à la colonisation
européenne ? Non sans doute ; mais cela nous oblige étroitement, en
justice et en bonne politique, à indemniser ceux qui les possèdent ou
qui en jouissent. » Extrait de Premier rapport sur l’Algérie (travaux parlementaires)
- « J'avais toujours cru qu'il ne fallait pas espérer de régler par
degrés et en paix le mouvement de la Révolution de Février et qu'il ne
serait arrêté que par une grande bataille livrée dans Paris. Je l'avais
dit dès le lendemain du 24 février ; ce que je vis alors persuada que
non seulement cette bataille était inévitable mais que le moment en
était proche et qu'il était à désirer qu'on saisit la première occasion
de la livrer. » (Cité par Sartre dans la Critique de la raison dialectique, p.708)
Publications
Pages correspondant à ce thème sur les projets liberaux.org :
- Une édition en 9 volumes des œuvres complètes de Tocqueville est
disponible numérisée sur le site Gallica] (bibliothèque numérique de la
Bibliothèque nationale de France) :
- Œuvres complètes d'Alexis de Tocqueville, publiées par Mme de Tocqueville et Gustave de Beaumont (1864)
- 1835, Alexis de Tocqueville, vol 1, De la démocratie en Amérique
- Traduction en anglais
- par Henry Reeve en 1945, "Democracy in America", New York: Knopf (révisé par Francis Bowen, coordonné par Phillips Bradley)
- par Henry Reeve en 1954, "Democracy in America", 2 vols. New York, Vintage Books
- par George Lawrence en 1966, Harper (coordination par J. P. Mayer, introduction de Max Lerner)
- édition paperback en 1961 par Vintage et par Schocken
- Traduction en 1969, "Democracy in America", New York: Harper and Row
- Traduction en anglais en 1990, Democracy in America, Vol. 1, New York: Vintage Books
- Traduction en espagnol en 1984, "La democracia en América", vol. 1. Madrid: Sarpe
- 1835, Memoir on Pauperism
- Traduction en anglais en 1997, Memoir on Pauperism, Chicago: Ivan Dee
- 1840, Alexis de Tocqueville, vol 2, De la démocratie en Amérique
- Traduction en anglais en 1990, Democracy in America, vol 2, New York: Vintage Books
- Traduction en espagnol en 1984, "La democracia en América", vol 2. Madrid: Sarpe
- 1856, "L'Ancien Régime et la Révolution", Paris, Garnier-Flammarion, n°500 (édition F. Mélonio)
- Traduit en anglais en 1959 par Stuart Gilbert, "The Old Régime and the French Revolution", Garden City, N.Y.: Doubleday
- Lettres Choisies et Souvenirs (1814-1859). Gallimard, collection Quarto (édition: Françoise Mélonio et Laurence Guellec). 2003.
- De la démocratie en Amérique, Souvenirs, l'Ancien Régime et la Révolution. Paris, Bouquins. Éditions Robert Laffont, 1986. 1 volume.
- Alexis de Tocqueville, Œuvres Complètes. Paris, Gallimard, 1951-2002 (29 volumes parus)
Littérature secondaire
Pour voir les publications qui ont un lien d'étude, d'analyse ou de
recherche avec les travaux et la pensée d'Alexis de Tocqueville : Alexis de Tocqueville (Littérature secondaire)
Voir aussi
Liens externes
https://www.wikiberal.org/wiki/Alexis_de_Tocqueville
C) - Divers posts sur l'Université Liberté
D) - « Tocqueville est un penseur pour les temps difficiles comme les nôtres »
Le
tempérament de Tocqueville est inséparable de l’œuvre qu’il nous a
laissée. Pouvez-vous revenir pour nos lecteurs sur ce tempérament ?
L’œuvre est inséparable d’une mélancolie liée à la situation historique de Tocqueville. On a dit que La Recherche du temps perdu
était l’œuvre réussie d’une vie ratée. Les livres de Tocqueville sont
l’œuvre réussie d’une vie empêchée, par les turbulences de notre
histoire nationale. Né en 1805 dans une famille aristocratique décimée
par la Terreur, il se convainc très jeune que le temps des aristocraties
est passé. Il se rallie à la démocratie, mais sans en méconnaître les
potentialités despotiques. C’est, comme Musset, un « enfant du siècle ».
Il a la nostalgie de la culture raffinée des Lumières et des grands
héroïsmes de l’époque révolutionnaire, mais il est né trop tard, dans
une basse époque ; il craint le nivellement démocratique et
l’asservissement des individus. À cette position inconfortable
d’entre-deux, entre l’aristocratie et la démocratie, il doit à la fois
sa lucidité singulière et ses fréquents découragements. « Je me débats
tous les jours entre la faiblesse de mes moyens et l’immensité de mes
désirs », écrit-il. Son admirable correspondance est, comme les Essais de Montaigne, une exploration de ses contradictions.
De la démocratie en Amérique est un livre important. Avant même
cette biographie, vous étiez l’une des plus grandes spécialistes de
cette œuvre qui comprend en fait deux volumes très différents l’un de
l’autre et dont la réception n’a pas du tout été la même ni en leur
temps, ni aujourd’hui. Nous ne pouvions faire autrement que de vous
demander de nous en parler.
Le premier volume que Tocqueville publie en 1835 est consacré aux
institutions politiques des États-Unis. Il connaît un succès immédiat et
inattendu pour l’ouvrage d’un tout jeune auteur. En France, il est lu
aussi bien par Guizot et les ministériels que par des socialistes comme
Proudhon et Cabet, à l’étranger par Metternich, le roi de Suède ou
Quincy Adams, l’ancien président des États-Unis. Le deuxième volume
publié en 1840 est beaucoup plus ambitieux : Tocqueville y traite des
idées, des mœurs et des sentiments des démocraties occidentales. Les
contemporains jugèrent l’ouvrage trop abstrait ; c’est aujourd’hui le
chef-d’œuvre dont sociologues et politistes s’inspirent pour étudier les
sociétés égalitaires.
Dans ses Souvenirs, Tocqueville nous livre le témoignage, à
chaud, du rôle qu’il a joué sous la Deuxième République, de ses
désillusions, de ses erreurs, de ses échecs. C’est une lecture dont
devraient s’inspirer nos dirigeants politiques aujourd’hui. Pouvez-vous
nous en donner quelques éléments marquants ?
Tocqueville écrit les Souvenirs en 1850-1852 pour lui seul,
afin de comprendre les raisons de l’échec de la Deuxième République, et
de son propre échec comme ministre des Affaires étrangères en 1849. Il
analyse admirablement l’impuissance du gouvernement républicain à
répondre aux attentes populaires qu’avait exacerbées l’immobilisme de la
monarchie de Juillet. Très vite, derrière l’enthousiasme lyrique des
débuts, il perçoit la force des haines entre les classes qui va conduire
à la répression féroce de juin 1848. Chez les paysans et les bourgeois,
le socialisme a pris la place du diable dans les imaginations
médiévales, dit-il, et la majorité du pays rêve d’un pouvoir
autoritaire. Il en tire une leçon, toujours pertinente, sur le danger de
la séparation entre le peuple et les classes supérieures et sur les
conséquences néfastes de la concentration du pouvoir. Le radicalisme des
revendications socialistes tout comme le recours à un homme
providentiel illibéral ont pour origine l’accaparement du pouvoir par la
ploutocratie du régime de Juillet et l’inexpérience politique de la
masse des citoyens.
Ministre des Affaires étrangères, il nous donne aussi une leçon de
géopolitique : la France est en 1849 une puissance moyenne qui se
souvient d’avoir été grande. D’où une double nécessité : faire respecter
le droit des gens et les principes de liberté et d’égalité proclamés en
1789, mais éviter les gesticulations théâtrales dépourvues d’efficacité
face aux autocraties comme la Russie, dont il prophétise qu’elle
dominera l’Europe.
Moins connu du grand public que La Démocratie en Amérique, L’Ancien Régime et la Révolution
est un très grand livre, peut-être le plus grand de Tocqueville. Quelle
thèse y soutient-il ? En quoi ce livre, lui aussi, peut nous parler en
2026 ?
Pour moi L’Ancien Régime et la Révolution publié en 1856 est
le plus grand livre de Tocqueville, le livre de la maturité. C’est là
encore un livre politique qui part d’une interrogation sur le présent ;
en 1848/1851, les Français rejouent l’histoire de la Grande Révolution :
Marx dira qu’ils la rejouent en farce. Tocqueville s’interroge sur
cette étrange pente qui conduit en 1848 comme en 1789 les Français de
l’élan initial de liberté vers le despotisme. Il en découvre l’origine
dans la confiscation du pouvoir par l’administration royale au détriment
des paroisses, si bien que les sujets du royaume perdent toute habitude
de la gestion commune de leurs affaires. La France du XVIIIᵉ siècle est
un grand magasin de rancunes, une « cascade de mépris » comme disait
Mirabeau, où les classes ne sont plus rassemblées que dans les dossiers
d’appel à l’aide de l’État considéré comme une providence. D’où la
montée des revendications et l’explosion révolutionnaire malgré la bonne
volonté de Louis XVI. Il n’y a pas de moment plus dangereux, écrit
Tocqueville, pour un prince que celui où il entreprend de réformer son
royaume. La remarque a été proposée il y a quelques années à la
réflexion des dirigeants du Parti communiste chinois… Elle n’avait pas
pour objectif de mettre en garde contre tout effort de réforme mais
d’inciter à éduquer la démocratie avant qu’il ne soit trop tard.
Tocqueville nous incite donc à réfléchir sur notre culture politique
dans la longue durée et aussi dans sa dimension européenne. En 1854, il
complète son travail d’archives en France par un voyage d’étude à Bonn,
au motif que l’Allemagne, en retard sur la France, lui permet de toucher
l’ancien régime encore vivant. La France, les principautés germaniques
et la Russie partagent la même culture : sur le continent européen, les
peuples abdiquent leurs libertés au profit d’un État qui les surplombe,
c’est le terreau du socialisme. À cette tradition continentale,
Tocqueville oppose la tradition libérale anglo-américaine qui a préservé
les libertés communales du Moyen Âge. L’Ancien Régime a
inspiré Tolstoï et les réformateurs russes de la fin du XIXᵉ siècle, il a
été très lu aussi en Allemagne. C’est le livre noir d’une Europe
continentale dont l’éducation politique a été faite par des despotes.
Tant dans sa manière d’approcher les problèmes que dans sa méthode
de travail et dans son écriture, Tocqueville se singularise. Pouvez-vous
nous expliquer en quoi ?
La méthode de travail de Tocqueville est très innovante et ne change
pas d’un livre à l’autre, quoiqu’ils nous semblent aujourd’hui relever
de disciplines académiques différentes, la science politique, la
philosophie, l’histoire ou la sociologie. Il commence par une
interrogation. Par exemple, pour La Démocratie en Amérique : peut-il exister une grande république, dans une société égalitaire, qui ne soit pas sanglante comme la Terreur ? Pour L’Ancien Régime,
il se demande pourquoi la révolution a éclaté en France plutôt
qu’ailleurs. À partir de ces « idées-mères », il élabore un
questionnaire. Son histoire est une histoire philosophique comme celle
de Guizot, dont il était allé écouter les cours d’histoire de
civilisation à la Sorbonne en 1828-1829, et celle de Montesquieu dans L’Esprit des lois ou dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.
Après avoir mis au point ce questionnaire initial, il se livre à une
enquête. Il est contemporain des grands enquêteurs sociaux, qu’il
fréquente à l’Institut. La Démocratie en Amérique est construite à partir des carnets de voyage rédigés en Amérique et en Angleterre. Pour L’Ancien Régime,
Tocqueville se livre à une vaste enquête d’archives à Paris et dans la
généralité de Tours sur les mœurs administratives des Français. C’était
sans précédent, les archives à Paris comme ailleurs étaient alors en
cours d’inventaire. Tocqueville, qui se fait aider à Tours par un jeune
chartiste, sait s’orienter dans les liasses des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles
grâce à sa longue expérience de conseiller général, attentif aux
questions de voirie, de fiscalité locale, d’aide sociale, de rapports
entre le centre et la périphérie. Ce qui me fascine dans ces deux
ouvrages, c’est l’attention portée à la fois aux pratiques et à
l’opinion publique telle qu’on la saisit dans les pamphlets et les
écrits des philosophes ou des intendants. À l’archive, Tocqueville
ajoute l’enquête orale auprès de vieillards (dans les années 1850, la
mémoire de la Révolution restait vive) et le dialogue avec ses collègues
et amis. Puis vient la phase de la rédaction : Tocqueville
s’époussette, dit un critique du temps. Il cache l’échafaudage ; parfois
il mêle des sources diverses pour rendre l’exemple plus parlant,
rarement il cite ses sources (horribles choses à nos yeux d’historien,
mais Tocqueville ne visait pas une carrière dans l’université !)
Après quoi, à partir de ses liasses de notes, il rédige dans le style
classique appris au Collège, celui des grands prosateurs des XVIIᵉ et
XVIIIᵉ siècles ; il a ses maîtres en écriture. Pascal, Rousseau,
Montesquieu, les moralistes comme La Bruyère, les sermonnaires comme
Bossuet, Rousseau… D’où son génie de la formule, le déploiement d’une
prose qui suit les méandres de la pensée. Cette prose nous paraît
limpide ; elle ne l’est qu’au terme d’un épuisant travail de réécriture.
Pour la démocratie comme pour L’Ancien Régime, on possède plusieurs manuscrits successifs, et sur épreuves encore Tocqueville multipliait les corrections.
Le deuxième volume de La Démocratie publié en 1840 a une
genèse un peu différente quoique la démarche soit là encore déductive à
partir de quelques idées mères. Tocqueville, qui pensait rédiger une
continuation de son premier volume, prend progressivement conscience de
passer d’un objet trouvé (l’Amérique) à un objet construit, les
démocraties. « Tant que l’ouvrage n’est pas terminé, je ne sais
précisément où je vais », avoue-t-il. Il se lance dans un océan de
lectures : Montaigne, Bossuet, La Bruyère, Saint-Évremond, Mme de
Sévigné, Pascal mais aussi Montesquieu, Rousseau, les contemporains
Chateaubriand, Lamennais, Lacordaire, Lamartine, les historiens Guizot,
Thiers, Mignet… mais aussi Plutarque, le Coran, Cervantès, Machiavel… et
Platon qu’il juge trop antique. Ce nouvel ouvrage doit aussi beaucoup à
l’expérience politique que Tocqueville acquiert comme candidat à la
députation, battu en 1837 et élu en 1839 dans le Cotentin ; il découvre
alors la difficulté à implanter en France les institutions libres de
l’Amérique et la force de l’individualisme. De cette navigation
erratique, il tire son admirable tableau de l’individualisme et des
effets généraux de l’égalité. Admirable par l’ampleur et par la
subtilité dont Sainte-Beuve s’est moqué : « Tous les mais, tous les si et les car,
qui peuvent entrer dans une tête réfléchie, il les agitait et les
pesait avec soin dans sa balance. » Le style de Tocqueville doit son
charme au refus des conclusions précipitées.
Si Tocqueville a eu plusieurs biographes avant vous, jamais le lien
entre l’homme privé, le penseur et l’acteur politique n’avait été autant
mis en avant. Pourquoi était-ce si important de le faire ?
Nous considérons Tocqueville comme un grand penseur, lui voulait
d’abord être un grand homme d’État. Sa carrière, quoique honorable,
n’offre pas de succès éclatants. Député dans l’opposition de gauche sous
la monarchie, républicain conservateur en 1848, il est respecté mais
pas chef de parti. Il s’en sent du reste vite incapable faute de talent
oratoire et de sens des compromissions. Et il est ministre des Affaires
étrangères au pire moment, en 1849, quand partout triomphent les
autocraties qu’il appelle les « vieilles choses ». Mais à défaut d’être
brillante, sa carrière politique nourrit son œuvre qui est tout entière
un plaidoyer pour que les Français se réforment. Pas de neutralité
axiologique chez Tocqueville ; il faut, écrit-il, ne dire que la vérité
utile. D’où l’importance pour le biographe de saisir ce que l’œuvre doit
à cette volonté d’agir qui l’inscrit dans un temps et un lieu.
La vie privée importe aussi beaucoup à mes yeux pour l’intelligence
de l’œuvre. N’en donnons qu’un exemple : Tocqueville épouse ce qu’on
appelait au XIXᵉ siècle une « vieille maîtresse » : âgée de plus de
trente ans, elle est anglaise et pas fortunée, même pas jolie, disent
les mauvaises langues. C’est un mariage d’amour – quoique le mari soit
volage – et c’est assurément une mésalliance. Tocqueville, par son
mariage, choisit la démocratie. Mais il souffre de la persistance des
préjugés aristocratiques parmi ses proches, et cette expérience
douloureuse nourrit sa perception de la difficulté de la transition
démocratique.
Il y a chez Tocqueville une hantise du déclin de la France qui court
tout au long de sa vie et tout au fil de son œuvre. Pouvez-vous nous en
parler ?
Tocqueville ne se console pas de la perte du Canada français et de la
Louisiane et il n’oublie pas qu’en 1814 les cosaques ont occupé Paris. «
Il n’y a pas de pire malheur pour un peuple que d’être conquis » ni
pire politique que de se résigner au déclin quand les autres peuples
s’étendent. Ainsi s’explique son impérialisme qui choque aujourd’hui. Il
est partisan, après hésitation, de la colonisation en Algérie en
déplorant mais sans les écarter les « nécessités » fâcheuses de la
conquête (entendons par là les violences de Bugeaud). Contre Guizot, il
envisage une guerre avec l’Angleterre. Ministre, il renoue avec la
politique de Périclès selon Thucydide. Une nation qui a été grande est
en danger lorsqu’elle se montre faible dans un monde hostile.
En quoi la lecture de son œuvre peut-elle nous être utile pour notre temps ?
Tocqueville se méfiait des historiens entrés en politique comme
Guizot qui, se trompant d’époque, tuent leur patient avec érudition.
Évitons donc les anachronismes. Mais si l’histoire ne se répète pas,
elle nous instruit. Tocqueville est un penseur pour les temps difficiles
comme les nôtres. Il nous alerte sur la vulnérabilité des démocraties,
il nous incite à éduquer les citoyens à la liberté par plus de « self
gouvernement », plus de souci des garanties institutionnelles, plus de
démocratie délibérative, plus de contrepoids à l’abus de pouvoir par une
presse libre, un enseignement diversifié, des Églises respectueuses de
l’état de droit. Il ne nous lègue pas une doctrine clé en main. « Il
faut une science politique nouvelle à un monde tout nouveau. »
Une interview de Françoise Melonio par Éric Anceau
Professeure émérite de littérature française à Sorbonne Université
et ancienne directrice pédagogique de l’École normale supérieure-Ulm et
de Sciences-Po Paris, Françoise Melonio est la grande spécialiste de
Tocqueville, sur lequel elle vient de publier la biographie de référence
(Gallimard, 2025). Éric Anceau l’a interrogée pour la NRP.
Éric Anceau
Éric
Anceau est professeur d’histoire contemporaine à l’université de
Lorraine où il enseigne l’histoire politique et sociale de la France et
de l’Europe contemporaine. Ses recherches portent principalement sur
l’histoire de l’État, des pouvoirs, de l’expertise appliquée au
politique et des rapports entre les élites et le peuple et de la
laïcité. Directeur de collection chez Tallandier, co-directeur d’HES,
membre du comité de rédaction de plusieurs autres revues scientifiques
et de plusieurs conseils et comités scientifiques dont le Comité
d’histoire du Conseil d’État et de la Juridiction administrative, il a
publié une quarantaine d’ouvrages dont plusieurs ont été couronnés par
des prix. Parmi ses publications les plus récentes, on citera Les Élites
françaises des Lumières au grand confinement (Passés Composés, 2020 et
Alpha 2022), Laïcité, un principe. De l’Antiquité au temps présent
(Passés Composés, 2022 et Alpha 2024), Histoire mondiale des impôts de
l’Antiquité à nos jours (Passés Composés, 2023), Histoire de la nation
française du mythe des origines à nos jours (Tallandier), Gambetta,
fondateur de la République (PUF) et Nouvelle Histoire de France,
collectif de 100 autrices et auteurs (Passés Composés).

E) - Discours de M. Henri-Dominique Lacordaire, prononcé dans la séance
publique du 24 janvier 1861, en venant prendre séance à la place de M.
de Tocqueville
Messieurs,
J’ai à remercier l’Académie de deux choses : la
première de m’avoir appelé dans son sein, la seconde de m’avoir donné
pour successeur à M. de Tocqueville.
M. de Tocqueville est mort jeune. Il n’a pas eu le
temps pour complice de sa gloire, et, soit qu’on regarde en lui
l’écrivain, l’orateur ou l’homme d’État, il apparaît, à ne consulter que
l’âge et l’œuvre, comme un édifice inachevé. Et cependant, si l’on
s’élève pour écouter le bruit de sa mémoire, il monte de lui vers l’âme
une voix à qui rien ne manque en éclat, en plénitude, en profondeur, une
voix qui a déjà du souffle de la postérité, et qui fait à M. de
Tocqueville un de ces noms souverains dont le règne ne doit pas périr.
Homme singulier entre tous ceux que nous avons vus, il ne dut sa
renommée à aucun parti, il n’en servit aucun. Les fautes de son siècle
lui furent étrangères. Tout tomba plusieurs fois autour de lui, sans
qu’on pût le mêler aux chutes ou lui faire honneur des victoires ;
ouvrier actif pourtant, soldat plein de courage, citoyen ardent jusqu’à
son dernier jour, mais qui avait pris dans le combat une place d’où il
voyait plus de choses, et où la passion du bien et du juste le couvrait
d’un invulnérable bouclier.
Si je regarde mes contemporains, je dirai de l’un
qu’il fut l’ami constant et généreux de la monarchie, une âme antique
par la fidélité, se contentant d’elle-même contre les flots du malheur
et de l’opinion. Je dirai de l’autre qu’il aimait le droit des peuples à
se gouverner par eux-mêmes, et qu’on l’eût pris pour un Gracque
transformant l’univers en une seconde Rome et appelant tout le genre
humain au droit de cité. Je dirai de celui-là que, dévoué surtout à la
liberté de la pensée, de la parole et de la conscience, il avait vu dans
la tribune d’un parlement le dernier terme de la grandeur humaine et de
la félicité des nations. Je dirai de tous, enfin qu’ils servirent une
cause victorieuse ou vaincue, aidée des sympathies générales ou victime
des aversions populaires, quelques-uns supérieurs à leur parti, et
pourtant hommes de leur parti ; et, même en admirant leur génie, leur
sincérité, leur foi, leur part dans la défaite, ou dans le succès, je me
réserverai de croire que leur vue était trop bornée à l’horizon de leur
temps et n’en avait pas connu tout le mystère ni pressenti tout le
péril. Seul peut-être entre tous, M. de Tocqueville échappa à ces
limites où s’arrêtent ses contemporains, et c’est vainement que l’esprit
voudrait lui créer parmi eux une place semblable à la leur.
Dirai-je qu’il fut un serviteur des vieilles
monarchies de l’Europe, et que l’hérédité inaliénable du pouvoir était
pour lui une affaire de cœur en même temps qu’un dogme de raison ? Je ne
le pourrais. L’antiquité sans doute, la tradition, les ancêtres, la
majesté des siècles, tout cela lui était grand et vénérable, et il
n’insulta jamais aux trônes tombés, si méritée que lui semblât leur
chute. Il s’en attristait plutôt comme d’un naufrage où disparaissait
quelque chose de saint, comme d’une ruine où il lisait avec regret la
caducité de l’homme et de ses œuvres. C’était une âme à qui la
destruction pesait, et il ne vit jamais rien périr de ce qui avait été
séculaire et glorieux sans l’honorer en lui-même d’un soupir éloquent.
Mais, cette dette payée à sa généreuse nature, il regardait le droit et
l’avenir d’un œil ferme ; il cherchait dans ce qui était vivant le
successeur de ce qui était mort, et l’illusion d’une immutabilité
chevaleresque ne pouvait lui cacher le devoir de semer dans le sillon
qui restait ouvert. II eût aimé les serments qui ne s’oublient jamais ;
il aimait mieux l’action qui espère toujours, ne sauvât-elle qu’une
fois.
Dirai-je qu’il appartenait tout entier à cette
opinion libérale née du dix-huitième siècle, grandie dans les premiers
enivrements de nos assemblées nationales, éteinte ou plutôt endormie au
souffle oppresseur de nos immortelles victoires, et qui, réveillée tout à
coup à la parole d’un roi revenu de l’exil, remplit la France d’une
lutte où tous les dévouements eurent leur vie, tous les talents leur
liberté, tous les partis leurs jours de grandeur, et tous aussi leurs
jours d’expiation ? Je ne le pourrais pas davantage ; car il y avait
dans cette opinion, si populaire qu’elle fût, des côtés faibles trop
visibles à l’œil pénétrant de M. de Tocqueville, et même des côtés
injustes qui affligeaient sa droiture en effrayant sa perspicacité. À
cause de son origine même au sein d’un âge sceptique, l’opinion libérale
avait conservé une inclination de jeunesse contraire aux idées et aux
choses religieuses ; or rien n’était moins sympathique à M. de
Tocqueville que ce peu de goût à l’endroit de ce qui s’approche de Dieu.
Quand Montesquieu, devenu homme, avait voulu traiter, pour
l’instruction de son siècle, des lois civiles et politiques, il avait
tout à coup, par le seul effet de son application d’esprit aux
fondements et aux besoins de la société humaine, brisé les liens qui le
rattachaient à son temps, et, de cette même plume qui s’était jouée
autrefois dans les Lettres persanes, il avait écrit ce vingt-quatrième
livre de son Esprit des lois, la plus belle apologie du christianisme au
XVIIIe siècle, et le plus haut témoignage de ce que peut la
vérité sur une grande âme qui a mis sincèrement sa pensée au service des
hommes. Plus heureux que Montesquieu, M. de Tocqueville n’avait point
eu à regretter de Lettres persanes ; son mâle esprit n’avait pas connu
les défaillances du scepticisme, et, s’il y avait eu dans sa foi des
jours d’interstice, il n’y avait jamais eu dans son cœur une impiété, ni
sur ses lèvres un blasphème. Il aimait Dieu naturellement, ne l’eût-il
pas aimé chrétiennement, il l’aimait en homme de génie, qui se sent
porté vers le père des esprits comme vers sa source. Et lorsque, plus
mûr et plus fort, il se fut pris à juger son époque, il avait ressenti
une douleur de rencontrer la cause libérale si loin du Dieu qui a fait
l’homme libre. Il ne comprenait pas que la liberté de conscience pût
être une arme contre le christianisme, et que l’Évangile fût persécuté
ou enchaîné par le sentiment qui délivrait Mahomet. Il ne comprenait pas
non plus qu’il y eût rien de solide sans un fondement religieux, et, en
voyant la liberté séparer son nom d’un nom plus haut encore que le
sien, il craignait qu’un jour elle ne fût durement avertie d’avoir trop
compté sur elle-même et trop peu sur le secours de l’éternité.
Par un autre point, l’opinion libérale blessait
encore M. de Tocqueville. Il lui semblait qu’elle s’adressait trop à une
seule classe d’hommes, à cette classe riche d’esprit, d’industrie et de
fortune, qui avait conquis le pouvoir en l’arrachant à la noblesse et
au clergé, au trône lui-même, et qui, héritière unique de tant de
grandeurs, oubliait trop peut-être qu’il restait au-dessous d’elle un
immense peuple, affranchi de bien des maux, il est vrai, mais souffrant
encore pourtant dans les besoins de son âme et dans ceux de son corps.
N’y avait-il plus rien à faire pour ce peuple ? Lui suffisait-il de
n’être plus ni esclave ni serf, gouverné, j’en conviens, par des lois
égales pour tous, mais privé de droits politiques, serviteur plutôt que
concitoyen, déchaîné plutôt que libre ? Pouvait-on croire qu’il y eût
entre lui et la classe régnante une sympathie véritable, et la division
profonde qui mettait autrefois un abîme entre la noblesse de naissance
et tout le reste du pays, n’existait-elle pas, sous une autre forme,
entre le nouveau peuple et ses nouveaux maîtres ? L’unité morale de la
France était-elle réellement fondée ? M. de Tocqueville ne pouvait
bannir de son esprit ces graves préoccupations. Il ne voyait pas dans le
triomphe éclatant de la bourgeoisie française le dernier mot de
l’avenir ; ou du moins il regardait au-dessous d’elle avec inquiétude,
et dans les rangs pressés de la foule il interrogeait avec anxiété sa
conscience et celle de tous.
Quoi donc ! Dirons-nous qu’il avait donné son âme au
flot montant de la démocratie, et que là, au sein des ébranlements
populaires, lui, fils d’une noble maison, intelligence plus haute encore
que sa race, il avait descendu tous les degrés du monde pour chercher
le plus proche possible de la terre le berceau sacré des destinées
futures ? Est-ce là que vivait M. de Tocqueville, là qu’étaient ses
espérances et son cœur ? Le peuple était-il pour lui le souverain
naturel de l’humanité, le plus parfait législateur, le meilleur
magistrat, l’honnête homme par excellence, le maître et le père le plus
humain, capitaine dans les combats, conseiller dans les bons et mauvais
jours, la tête enfin de ce grand corps qui roule autour de Dieu depuis
tant de siècles en cherchant et faisant son sort comme il le peut ? Le
croirai-je et le dirai-je ? Certainement M. de. Tocqueville, comme tout
vrai chrétien, aimait le peuple ; il respectait en lui la présence de
l’homme, et dans l’homme la présence de Dieu. Nul ne fut plus cher à ce
qui l’entourait, serviteurs, colons, ouvriers, paysans, pauvres ou
malheureux de tout noM. À le voir sur ses terres, au sortir de ce
cabinet laborieux où il gagnait le pain quotidien de sa gloire, on l’eût
pris pour un patriarche des temps de la Bible, alors que l’idée de la
première et unique famille était vivante encore, et que les distinctions
de la société n’étaient autres que celles de la nature, toutes se
réduisant à la beauté de l’âge et de la paternité. M. de Tocqueville
pratiquait à la lettre, dans ses domaines, la parole de l’Évangile : Que
celui de vous qui veut être le premier soit le serviteur de tous. Il
servait par l’affable et généreuse communication de lui-même à tout ce
qui était au-dessous de lui, par la simplicité de ses mœurs qui
n’offensait la médiocrité de personne, par le charme vrai d’un caractère
qui ne manquait pas de fierté, mais qui savait descendre sans qu’il le
remarquât lui-même, tant il lui était naturel d’être homme envers les
hommes. « Le peuple aime beaucoup M. de Tocqueville, disait un homme du
peuple à un étranger, mais il faut convenir qu’il en est bien
reconnaissant. »
Cet amour, si singulièrement exprimé, eut enfin
l’occasion de se produire. Lorsque 1848 inaugura le suffrage universel
et direct, M. de Tocqueville obtint, dans son canton, le suffrage
unanime des électeurs, et il entra dans l’Assemblée constituante par la
porte sans tache de la plus évidente et de la plus légitime popularité.
Il ne la devait ni à l’excès des doctrines, ni aux efforts d’un parti
puissant, ni à l’ascendant d’une grande fortune ; il la devait à ses
vertus. Heureux le citoyen qui est élu ainsi au milieu des discordes
civiles ! Plus heureux le peuple qui reconnaît et élit de tels citoyens
sans se tromper d’une seule voix ! Mais oublierai-je un trait de cette
élection ? Le jour où elle se fit, M. de Tocqueville s’était rendu à
pied au chef-lieu de son canton avec le curé, le maire et tous les
électeurs de sa commune ; accablé de fatigue, il se tenait appuyé contre
un des piliers de la halle où le scrutin était ouvert ; un paysan,
qu’il ne connaissait pas, s’approcha de lui avec une familiarité
cordiale et lui dit : « Cela m’étonne bien, Monsieur de Tocqueville, que
vous soyez fatigué, car nous vous avons tous porté dans notre poche. »
M. de Tocqueville aimait donc le peuple et il en
était aimé. Mais des rois ont eu le même sort, et l’on n’en peut en
conclure à l’égard des doctrines du publiciste. Quelles étaient-elles ?
Tout jeune encore, entre vingt-cinq et trente ans, et
lorsque déjà la révolution de 1830 avait ébranlé en France les bases du
gouvernement monarchique et parlementaire, M. de Tocqueville avait
obtenu la mission d’aller étudier aux États-Unis d’Amérique les systèmes
pénitentiaires qu’on y avait inaugurés. Mais cette mission, utile et
bornée, cachait un piége de la Providence. Il était impossible que M. de
Tocqueville touchât la terre d’Amérique sans être frappé de ce monde
nouveau, si différent de celui où il était né. Partout ailleurs, dans
l’ancien monde, qu’il eût visité l’Angleterre, la Russie, la Chine ou le
Japon, il eût rencontré ce qu’il connaissait déjà, des peuples
gouvernés. Pour la première fois un peuple se montrait à lui,
florissant, pacifique, industrieux, riche, puissant, respecté au dehors,
épanchant chaque jour dans de vastes solitudes le flot tranquille de sa
population, et cependant n’ayant d’autre maître que lui, ne subissant
aucune distinction de naissance, élisant ses magistrats à tous les
degrés de la hiérarchie civile et politique, libre comme l’Indien,
civilisé comme l’homme d’Europe, religieux sans donner à aucun culte ni
l’exclusion ni la prépondérance, et présentant enfin au monde étonné le
drame vivant de la liberté la plus absolue dans l’égalité la plus
entière. M. de Tocqueville avait bien entendu dans sa patrie ces deux
mots : liberté, égalité ! Il avait même vu des révolutions accomplies
pour en établir le règne ; mais ce règne sincère, ce règne assis, ce
règne qui vit de soi-même sans le secours de personne, parce que c’est
la chose de tous, il ne l’avait encore rencontré nulle part, pas même
chez ces peuples de l’antiquité qui avaient un forum et des lois
publiquement délibérées, mais dont le bienfait n’appartenait qu’à de
rares citoyens dans les murs étroits d’une ville. Société sans exemple,
fondée par des proscrits et émancipée par des colons, les États-Unis
d’Amérique avaient réalisé sur un immense territoire ce que n’avaient pu
faire Athènes ni Rome, et ce que l’Europe semblait chercher en vain
dans de laborieuses et sanglantes révolutions. Quelle en était la cause ?
Quels les ressorts ? Était-ce un accident éphémère, ou la révélation
des siècles à venir ?
M. de Tocqueville étudia ces questions en sage jeune
encore, mais éclairé par l’indépendance d’un esprit qui ne cherchait que
le bien et la vérité. Il n’admira point l’Amérique sans restriction ;
il ne crut pas toutes ses lois applicables à tous les peuples ; il sut
distinguer les formes variables des gouvernements du fond sacré qui
appartient au genre humain. Il s’éleva au-dessus même de son admiration
pour dire à l’Amérique les périls qui la menacent, pour flétrir
l’esclavage, ce fléau inhumain et impie, auquel quinze États sont prêts à
sacrifier la gloire et l’existence même de leur patrie ; et, enfin, de
cette vue impartiale et profonde, où il avait évité tout ensemble
l’adulation, le paradoxe et l’utopie, il ramena sur l’Europe un regard
mûri, mais ému, qui le remplit, selon sa propre expression, d’une sorte
de terreur religieuse. Il crut voir que l’Europe, et la France en
particulier, s’avançait à grands pas vers l’égalité absolue des
conditions, et que l’Amérique était la prophétie et comme l’avant-garde
de l’état futur des nations chrétiennes. Je dis des nations chrétiennes,
car il rattachait à l’Évangile ce mouvement progressif du genre humain
vers l’égalité ; il pensait que l’égalité devant Dieu, proclamée par
l’Évangile, était le principe d’où était descendue l’égalité devant la
loi, et que l’une et l’autre, l’égalité divine et l’égalité civile,
avaient ouvert devant les âmes l’horizon indéfini où disparaissent
toutes les distinctions arbitraires, pour ne laisser debout, au milieu
des hommes, que la gloire laborieuse du mérite personnel. Mais, malgré
cette origine sacrée qu’il attribuait à l’égalité, malgré le spectacle
étonnant dont il avait joui par elle en Amérique, malgré sa conviction
que c’était là un fait universel, irrésistible et voulu de Dieu, il
n’envisageait qu’avec une sainte épouvante l’avenir que préparait au
monde un si grand changement dans les rapports sociaux. Il avait vu chez
les Américains l’égalité agir naturellement comme une vertu héréditaire
: il la retrouvait trop souvent en Europe sous la forme d’une passion,
passion envieuse, ennemie de la supériorité en autrui, mais la
convoitant pour soi, mélange d’orgueil et d’hypocrisie, capable de se
donner à tout prix le spectacle de l’abaissement universel, et de se
faire de l’humiliation même un Capitole et un Panthéon. Il avait vu
l’ordre naître en Amérique d’une égalité acceptée de tous, entrée dans
les mœurs comme dans les lois, vraie, sincère, cordiale, rapprochant
tous les citoyens dans les mêmes devoirs et les mêmes droits ; il la
retrouvait en Europe inquiète, menaçante, impie, s’attaquant à Dieu
même, et sa victoire, inévitable pourtant, lui causait tout ensemble le
vertige de la crainte et le calme de la certitude.
Je remarque une autre vue qui l’accablait plus que
toutes les autres, et qui jusqu’à son dernier jour fut l’objet de ses
poignantes préoccupations.
Aux États-Unis, l’égalité n’est pas seule ; elle
s’allie constamment à la liberté civile, politique et religieuse la plus
complète. Ces deux sentiments sont inséparables dans le cœur de
l’Américain, et il ne conçoit pas plus l’égalité sans la liberté que la
liberté sans l’égalité. Mais, quand on vient à considérer les choses
dans l’histoire et proche de nous, on s’aperçoit que la démocratie,
lorsqu’elle n’est plus contenue que par elle-même, tombe aisément dans
un excès qui est sa corruption, et qui appelle, pour la sauver, le
contre-poids d’un despotisme à qui tout est permis, parce qu’il fait
tout au nom du peuple, idole où la multitude se recherche encore et
croit retrouver tout ce qu’elle a perdu. Or M. de Tocqueville voyait en
France et en Europe la démocratie, toute jeune encore, pencher déjà vers
sa décadence et revêtir ce caractère sans frein qui ne lui laisse plus
d’autre remède que de subir un maître tout-puissant. Il pressentait que
la démagogie porterait à la liberté naissante un coup mortel, et que,
chez les nations chrétiennes plus encore que dans l’antiquité, la
licence armerait le pouvoir au nom de la sécurité commune, mais au
préjudice de la liberté de tous.
Ce pressentiment, que nul n’éprouvait alors, M. de
Tocqueville l’eut et l’avoua. Dès 1835, à la première apparition de son
livre sur la Démocratie en Amérique, il annonça que la liberté courait
en France et en Europe des périls imminents. Il déclara que l’esprit
d’égalité l’emportait chez nous sur l’esprit de liberté, et que cette
disposition, jointe à d’autres causes, nous menaçait de défaillances et
de catastrophes qui étonneraient le siècle présent. Ce siècle ne le crut
pas. Il marchait plein de confiance en lui-même, sûr de son triomphe,
dédaignant les conseils autant que les prophéties, convaincu comme
Pompée, l’avant-veille de Pharsale, qu’il n’aurait qu’à frapper du pied
pour donner à Rome, au sénat, à la république, d’invincibles légions.
Mais M. de Tocqueville ne devait pas mourir sans avoir vu ses prévisions
justifiées, ni sans avoir préparé à son temps des leçons dignes de ses
malheurs.
« Instruire la démocratie, écrivait-il, ranimer s’il
se peut ses croyances, purifier ses mœurs, régler ses mouvements,
substituer peu à peu la science des affaires à son inexpérience, la
connaissance de ses vrais intérêts à ses aveugles instincts ; adapter
son gouvernement aux temps et aux lieux ; le modifier suivant les
circonstances et les hommes : tel est le premier des devoirs imposés de
nos jours à ceux qui dirigent la société. Il faut une science politique
nouvelle à un monde tout nouveau (De la Démocratie en Amérique,
introduction). »
Cette science nouvelle, M. de Tocqueville croyait
l’avoir découverte dans les institutions, l’histoire et les mœurs du
premier peuple qui eût vécu sous une parfaite démocratie. Incapable de
voir en simple spectateur un si grand phénomène, il avait voulu en
pénétrer les causes, en connaître les lois, et, certain d’instruire sa
patrie, peut-être même l’Europe, il avait écrit de l’Amérique avec la
sagacité d’un philosophe et l’âme d’un citoyen. Son livre fut illustre
en un instant, comme l’éclair. Traduit dans toutes les langues
civilisées, on eût dit que le genre humain l’attendait, et cependant, de
ce côté-ci de l’Atlantique, il ne répondait à aucune passion, à aucun
parti, à aucune école, à aucun peuple. Il venait seul avec le génie de
l’écrivain, la pureté de son cœur et la volonté de Dieu. Il apportait à
tous les esprits sensés, au milieu du chaos des doctrines et des
événements, une lumière qu’on pouvait ne pas goûter, mais qui différait
de tout, une lumière qui tenait de l’avenir sans accabler le présent.
Rien de pareil ne s’était vu depuis le jour où Montesquieu avait publié
son Esprit des lois, livre sans modèle aussi, supérieur à son siècle par
la religion et la gravité, et qui, malgré sa nature si profondément
sérieuse, eut l’art de réduire et demeure encore populaire aujourd’hui
qu’il est trop peu lu.
Votre voix, Messieurs, s’unit aux suffrages des deux
hémisphères. Vous n’attendîtes pas que l’âge eût mûri la gloire du jeune
publiciste, et vous le fîtes asseoir près de vous, sur ce siége où vous
l’a enlevé une mort aussi prématurée que l’avait été son illustration.
Mais je me reproche d’aller moi-même trop vite et d’ouvrir un tombeau
quand je ne suis encore qu’au seuil d’une immortalité.
Il y avait dans l’ouvrage de M. de Tocqueville plus
d’un genre d’attrait. L’Amérique était mal connue ; aucun esprit
supérieur ne l’avait encore étudiée. Les uns n’y voyaient de loin qu’une
démagogie grossière et importune ; les autres y applaudissaient
d’avance le succès de leurs utopies personnelles. M. de Tocqueville mit
la vérité à la place de la fable, et sa plume sévère répandit sur un
tableau tout neuf le charme infini de la sincère clarté. Mœurs,
histoire, législation, caractère des hommes et du pays, causes et
conséquences, tout prit sous son burin la puissance de l’investigateur
qui découvre et de l’écrivain qui grave pour les absents ses propres
visions. Mais ce qui frappe et entraîne surtout, c’est le souffle même
d’un livre, une ardeur généreuse qui meut l’auteur et fait sentir en lui
l’homme préoccupé du sort de ses semblables dans le temps et dans
l’avenir. Il remue parce qu’il est remué, et son austérité même ajoute à
l’émotion par l’éloquence du contraste. Tandis que Montesquieu met de
l’art dans son esprit tout en croyant à une cause et en voulant la
servir, M. de Tocqueville s’abandonne au cours irrésistible de ses
tristes pressentiments. Il voit la vérité et il la craint, il la craint
et il la dit, soutenu par cette pensée qu’il y a un remède, qu’il le
connaît, et que peut-être ses contemporains ou la postérité le recevront
de lui. Tantôt l’espérance prend le pas sur l’inquiétude, tantôt
l’inquiétude assombrit l’espérance, et, de ce conflit qui passe sans
cesse de l’auteur au livre et du livre au lecteur, jaillit un intérêt
qui attache, élève et émeut.
Mais quel était donc ce remède où M. de Tocqueville
tranquillisait sa pensée, et d’où il attendait le salut des générations ?
Ce n’était pas, vous le pensez bien, dans l’imitation puérile des
institutions américaines qu’il le trouvait, mais dans l’esprit qui anime
ce peuple et qui a fondé ses lois. Car c’est l’esprit qui fait la vie
des institutions, comme c’est l’âme qui fait la vie des corps. Or
l’esprit américain, tel qu’il apparaissait à M. de Tocqueville, se
résume dans les qualités ou plutôt dans les vertus que je vais dire.
L’esprit américain est religieux ;
Il a le respect inné de la loi ;
Il estime la liberté aussi chèrement que l’égalité ;
Il place dans la liberté civile le fondement premier de la liberté politique.
C’est juste le contre-pied de l’esprit qui entraîne
plutôt qu’il ne guide une grande partie de la démocratie européenne.
Tandis que l’Américain croit à son âme, à Dieu qui l’a faite, à
Jésus-Christ qui l’a sauvée, à l’Évangile qui est le livre commun de
l’âme et de Dieu, le démocrate européen, sauf de nobles exceptions, ne
croit qu’à l’humanité, et encore à une humanité fictive qu’il a créée
dans un rêve. Ce rêve est à la fois son âme, son Dieu, son Christ, son
Évangile, et il ne pense à aucune autre religion, si ancienne et si
révérée soit-elle, que pour la persécuter et l’anéantir, s’il le peut.
L’Américain a eu des pères qui portaient la foi jusqu’à l’intolérance ;
il a oublié leur intolérance et n’a gardé que leur foi. Le démocrate
européen a eu des pères qui n’avaient point de foi, mais qui prêchaient
la tolérance ; il a oublié leur tolérance et ne s’est souvenu que de
leur incrédulité. L’Américain ne comprend pas un homme sans une religion
intime, et un citoyen sans une religion publique. Le démocrate européen
ne comprend pas un homme qui prie dans son cœur, et encore moins un
citoyen qui prie en face du peuple.
La même différence se retrouve en ce qui concerne la
loi. L’Américain, qui respecte la loi de Dieu, respecte aussi la loi de
l’homme, et, s’il la croit injuste, il se réserve d’en obtenir un jour
l’abrogation, non par la violence, mais en se faisant une arme pacifique
et sûre de tous les moyens de persuasion que l’homme porte avec lui
dans son intelligence, et des moyens plus puissants encore qu’il peut
tenir d’un dévouement éprouvé à la cause de la justice. Pour le
démocrate européen, et je le dis toujours avec les exceptions
nécessaires, la loi n’est qu’un arrêt rendu par la force et que la force
a le droit de renverser. Fût-ce tout un peuple qui lui eut donné son
assentiment et sa sanction, il professe qu’une minorité, ou même un seul
homme, a le droit de lui opposer la protestation du glaive et de
déchirer dans le sang un papier qui n’a d’autre valeur que l’impuissance
où l’on est de le remplacer par un autre. Il proclame hardiment la
souveraineté du but, c’est-à-dire la légitimité absolue et supérieure à
tout, même au peuple, de ce que chacun estime au dedans de soi être la
cause du peuple.
L’Américain, venu d’une terre où l’aristocratie de
naissance eut toujours une part considérable dans les affaires
publiques, a rejeté de ses institutions la noblesse héréditaire et
réservé au mérite personnel l’honneur de gouverner. Mais, tout en étant
passionné pour l’égalité des conditions, soit qu’il la considère au
point de vue de Dieu, soit qu’il la juge au point de vue de l’homme, il
n’estime pas la liberté d’un moindre prix, et, si l’occasion se
présentait de choisir entre l’une et l’autre, il ferait comme la mère du
jugement de Salomon, il dirait à Dieu et au monde : Ne les séparez pas,
car leur vie n’en fait qu’une dans mon âme, et je mourrai le jour où
l’une mourra. Le démocrate européen ne l’entend pas ainsi. À ses yeux,
l’égalité est la grande et suprême loi, celle qui prévaut sur toutes les
autres et à quoi tout doit être sacrifié. L’égalité dans la servitude
lui paraît préférable à une liberté soutenue par la hiérarchie des
rangs. Il aime mieux Tibère commandant à une multitude qui n’a plus de
droits et plus de nom, que le peuple romain gouverné par un patriciat
séculaire et recevant de lui l’impulsion qui le fait libre avec le frein
qui le rend fort.
L’Américain ne laisse rien de lui-même à la merci
d’un pouvoir arbitraire. Il entend qu’à commencer par son âme, tout soit
libre de ce qui lui appartient et de ce qui l’entoure, famille,
commune, province, association pour les lettres ou pour les sciences,
pour le culte de son Dieu ou le bien-être de son corps. Le démocrate
européen, idolâtre de ce qu’il appelle l’État, prend l’homme dès son
berceau pour l’offrir en holocauste à la toute-puissance publique. Il
professe que l’enfant, avant d’être la chose de la famille, est la chose
de la cité, et que la cité, c’est-à-dire le peuple représenté par ceux
qui le gouvernent, a le droit de former son intelligence sur un modèle
uniforme et légal. Il professe que la commune, la province et toute
association, même la plus indifférente, dépendent de l’État, et ne
peuvent ni agir, ni parler, ni vendre, ni acheter, ni exister enfin sans
l’interaction de l’État et dans la mesure déterminée par lui, faisant
ainsi de la servitude civile la plus absolue le vestibule et le
fondement de la liberté politique. L’Américain ne donne à l’unité de la
patrie que juste ce qu’il lui faut pour être un corps ; le démocrate
européen opprime tout homme pour lui créer, sous le nom de patrie, une
étroite prison.
Si enfin, Messieurs, nous comparons les résultats, la
démocratie américaine a fondé un grand peuple, religieux, puissant,
respecté, libre enfin, quoique non pas sans épreuves et sans périls ; la
démocratie européenne a brisé les nœuds du présent avec le passé,
enseveli des abus dans des ruines, édifié çà et là une liberté précaire,
agité le monde par des événements bien plus qu’elle ne l’a renouvelé
par des institutions, et, maîtresse incontestable de l’avenir, elle nous
prépare, si elle n’est enfin instruite et réglée, l’épouvantable
alternative d’une démagogie sans fond ou d’un despotisme sans frein.
C’est la certitude de cette alternative qui troublait
incessamment l’âme patriotique de M. de Tocqueville, qui a présidé à
tous ses travaux et lui a mérité la gloire sans tache où il a vécu et où
il est mort. Aucun homme de notre temps ne fut à la fois plus sincère,
plus logique, plus généreux plus ferme et plus alarmé. Au fond, ce qu’il
aimait par-dessus tout, sa véritable et sa seule idole, hélas ! Puis-je
le dire ? ce n’était pas l’Amérique, c’était la France et sa liberté.
Il aimait la liberté en la regardant en lui-même, au foyer de sa
conscience, comme le principe premier de l’être moral et la source d’où
jaillit, à l’aide du combat, toute force et toute vertu. Il l’aimait
dans l’histoire, présidant aux destinées des plus grands peuples,
formant tous les hommes qui ont laissé d’eux dans la mémoire du monde
une trace qui l’éclaire et le soutient. Il l’aimait dans le
christianisme, aux prises avec la toute-puissance d’un empire dégénéré,
inspirant l’âme des martyrs et sauvant par eux, non plus la vérité des
sages, mais la vérité divine elle-même, non plus la dignité du genre
humain, mais la dignité du Christ, fils de Dieu. Il l’aimait dans les
souvenirs de la patrie, dans ces longues générations où la liberté avait
fait l’honneur, où l’honneur avait fait le premier bien de la vie, et
où la vie se donnait pour sauver l’honneur, pour prouver l’amour, pour
défendre la foi, pour mourir enfin digne de soi-même et digne de Dieu.
Il l’aimait dans son propre sang, où il avait puisé, avec la tradition
de ses aïeux, la fierté d’une obéissance qui n’avait jamais été vile, et
la gloire d’un nom qui avait toujours été pur. Il l’aimait enfin par
une autre vue, par la vue des peuples déchus, des mœurs perverties, des
bassesses couronnées, des talents avilis, des cœurs sans courage ; et,
remarquant que toutes ces hontes dont l’histoire déborde correspondaient
aux âges et aux leçons de la servitude, il se prenait pour la liberté
d’un second amour plus fort que le premier, de cet amour où
l’indignation s’allume et se fait le serment d’une haine et d’un combat
immortels.
Ce serment vivait dans l’âme de M. de Tocqueville. Il inspira toutes ses pensées, il commanda toutes ses actions.
Je devrais ici, Messieurs, vous entretenir des douze
années de sa carrière législative. Mais sur cette lave encore brûlante
je ne rencontrerais plus-seulement des idées et des vertus, je
rencontrerais les hommes et les événements. Puis-je les aborder ? Du
haut de ce banc où il avait été appelé dès 1839, et d’où il descendit
aux derniers jours de 1851, il vit tomber la monarchie parlementaire,
apparaître la république et se fonder un empire, chutes et avénements
qu’il avait prévus et qui amenèrent sa retraite, mais non pas son
silence et son découragement. Il aimait la monarchie parlementaire, et
il eût voulu la sauver. Née en 1814 des longues méditations de l’exil,
elle eût dû réconcilier tous les Français autour d’un trône qui avait le
prestige de 1’antiquité, et qui avait repris dans le malheur cette
jeunesse que lui seul peut rendre aux rois. Mais l’esprit de la France,
même après vingt-cinq ans de révolutions, n’était pas mûr pour les
secrets et les vertus de la liberté. Il eût fallu à tous, roi et peuple,
clergé et noblesse, chrétiens et incroyants, un génie que le temps ne
leur avait pas encore donné. Le trône premier tomba, le second voulut
renouer dans un sang royal plus populaire la chaîne brisée de nos
institutions, et il mit à cette œuvre un courage et une habileté qui
méritaient de réussir ; mais cette monarchie diminuée retrouva devant
elle les mêmes difficultés qui avaient accablé sa devancière. Le trône
second tomba. M. de Tocqueville n’avait compté ni parmi ses adversaires,
ni parmi ses défenseurs. Il demandait, avec l’opposition victorieuse,
une chambre élue plus indépendante, et un corps électoral plus
incorruptible ; mais il ne parut qu’à la tribune et jamais sur la place
publique, appelant de sa voix les réformes, et refusant tout signe à la
révolution qui se préparait.
La république, néanmoins, l’admit dans ses conseils,
d’abord comme député, puis comme ministre des affaires étrangères. Il
apporta, dans cette nouvelle phase de son existence politique, un esprit
sans illusions ; car il ne croyait pas que la France, qui avait méconnu
les conditions de la liberté sous deux monarchies, fût capable de la
servir, ou même de la sauver, sous une république. Le nom était nouveau,
la situation était la même. Aucun progrès ne s’était accompli dans la
sphère générale des intelligences, sauf un petit nombre d’hommes
éminents à qui la grandeur du péril avait révèle la grandeur des fautes,
et qui s’unirent pour donner au pays la première liberté civile dont il
eût joui jusque-là, la liberté de l’enseignement. Ce fut un éclair
sublime dans une nuit orageuse.
Il y en eut un autre.
Le rénovateur de la liberté de l’Italie, le prince
qui, dés son avénement au trône, avait promis volontairement à son
peuple des institutions généreuses, et mérité de l’Europe entière un
applaudissement qui retentira jusqu’à la dernière postérité, le pape Pie
IX avait été chassé de la capitale du christianisme, après y avoir vu
son ministre égorgé sur les marches de la première assemblée législative
que Rome eût eue depuis le sénat romain. Une ingratitude sacrilége
avait récompensé les dons du père commun des âmes, et, trahi, fugitif,
il avait tourné vers Dieu ces regards du malheur et du droit qui
n’émeuvent pas toujours les hommes, mais qui ne laissent jamais
insensible que pour un moment très-court celui qui, en créant le monde,
lui a promis une première justice dans le temps, et une seconde dans
l’éternité. Cette fois, comme bien d’autres, la justice du temps fut
remise à l’épée de 1a France, et l’on vit nos bataillons ramener à Rome,
sous le drapeau de la république, le prêtre couronné autrefois par
Charlemagne et consacré sur son trône par le respect dix fois séculaire
des générations. C’était un prêtre, il est vrai, un vieillard faible et
désarmé ; mais, sous ses cheveux blanchis, sous sa toge inconnue des
consuls dont il tenait la place, il portait non plus l’orgueil d’un
peuple maître du monde, mais l’humilité souveraine de la croix, et avec
elle la paix et la liberté de l’univers. On pouvait opposer à sa
couronne des raisonnements et des armées : la France opposa aux
raisonnements l’instinct infaillible de son génie politique et chrétien,
et aux armées d’une démocratie trompeuse elle opposa ce don de vaincre
qui lui fut accordé par Dieu le jour même où Clovis, son premier roi,
courba la tête devant la vérité,
La liberté de l’enseignement, la restauration du
souverain pontife sur son trône terrestre, ce furent là les œuvres
héroïques de la seconde république française, et, en lisant ces deux
décrets, ont eût pu la croire fondée. M. de Tocqueville prit part, comme
ministre, à ce double acte de sagesse et de force, et sans doute
aujourd’hui, dans son tombeau, il n’y a rien qui donne à sa conscience
un retour plus consolant vers les choses et les douleurs de ce monde.
Bientôt après, le 2 décembre 1851, M. de Tocqueville
rentrant chez lui, dans son village, au terme d’une carrière politique
qui avait duré douze ans. Il y rapportait un caractère sans tache, une
renommée qui ne surpassait la gloire d’aucun de ses contemporains, mais
en même temps un corps affaibli par le travail des affaires et par celui
de la pensée. Il y retrouva ces souvenirs de jeunesse si chers à
l’homme qui décline, ces ombrages qu’il avait plantés, ces eaux qu’il
avait dirigées, le respect et l’amour de tout ce qui avait vieilli là
pendant son absence, et, plus près de son cœur encore, une autre vie
consacrée à la sienne et qui eût suffi sans la gloire à la récompense de
tout ce qu’il avait fait de bien et de tout ce qu’il avait écrit de
vrai. De ce côté aussi on peut dire qu’il avait été meilleur que son
siècle. Tout jeune et peu riche, il n’avait point cherché dans sa
compagne l’éclat du nom ni celui de la fortune ; mais, confiant sa
destinée à des dons plus parfaits, il n’avait été trompé que dans la
mesure de son bonheur, plus grand qu’il ne l’avait attendu et qu’on ne
le lui avait promis.
Cependant cette belle retraite, où l’amitié venait de
loin chercher sa présence, n’effaçait point dans l’âme du publiciste le
souvenir de la cause qu’il avait servie. Les blessures faites à la
liberté, quoiqu’il les eût prévues, l’avaient pénétré comme un glaive,
et il portait au dedans de lui, sous une cicatrice saignante, le deuil
profond de tout ce qu’il avait vu s’accomplir. Il voulut se donner une
consolation, chercher une espérance, et il conçut ce livre, le dernier
qu’il ait écrit, où, comparant ensemble la révolution et l’ancien
régime, il entendait démontrer à ses contemporains qu’ils vivaient
encore, sans le savoir, sous ce même régime qu’ils croyaient avoir
détruit, et que là était la principale source de leurs éternelles
déceptions. Il est vrai, une tribune avait été debout, une presse avait
été libre ; mais derrière ce théâtre éclatant de la vie nationale qu’y
avait-il, sinon l’autocratie absolue de l’administration publique, sinon
l’obéissance passive de tout un peuple, le silence de rouages morts et
mus irrésistiblement par une impulsion étrangère à la famille, à la
commune, à la province, enfin la vie de tous, jusque dans les plus
minimes détails, livrée à la domination de quelques hommes d’État sous
la plume oisive et indifférente de cent mille scribes ? Or, disait
l’auteur, savez-vous bien qui a inventé ce mécanisme, qui a créé cette
servitude ? Ce n’est pas la Révolution, c’est l’ancien régime ; ce n’est
pas 1789, c’est Louis XIV et Louis XV ; ce n’est pas le présent, c’est
le passé. Vous avez seulement recouvert la servitude civile, qui est la
pire de toutes, du voile trompeur de la liberté politique, donnant à une
tête d’or des pieds d’argile, et faisant de la société française une
autre statue de Nabuchodonosor qu’une pierre lancée par une main
inconnue suffit pour briser et réduire en poudre. Et cette thèse, si
neuve quoique si manifeste, M. de Tocqueville la développait avec le
calme de l’érudition, après avoir longtemps fouillé dans les archives
administratives des deux derniers siècles, d’autant plus éloquentes
qu’elles croyaient garder leur secret pour l’État et non pour le monde.
Tel fut le testament de M. de Tocqueville, le mot
suprême de sa pensée. Après cela il ne fit plus que languir. Ouvrier
trop sérieux pour ne s’être pas consumé dans la lumière dont il avait
été l’organe, il s’avança peu à peu, mais sans y croire, vers une mort
qui devait être la troisième récompense de sa vie. La gloire avait été
la première ; il avait trouvé la seconde dans un bonheur domestique de
vingt-cinq ans ; sa fin prématurée devait lui apporter la dernière et
mettre le sceau à la justice de Dieu sur lui. Il avait toujours été
sincère avec Dieu comme avec les hommes. Un sens juste, une raison mûrie
par la droiture avant de l’être par là réflexion et l’expérience, lui
avaient révélé sans peine le Dieu actif, vivant, personnel, qui régit
toutes choses, et de cette hauteur si simple, quoique si sublime, il
était descendu sans peine encore au Dieu qui respire dans l’Évangile et
par qui l’amour est devenu le sauveur du monde. Mais sa foi peut-être
tenait de la raison plus que du cœur. Il voyait la vérité du
christianisme, il la servait sans honte, il en rattachait l’efficacité
au salut même temporel de l’homme ; cependant il n’avait pas atteint
cette sphère où la religion ne nous laisse plus rien qui ne prenne sa
forme et son ardeur. Ce fut la mort qui lui fit le don de l’amour. Il
reçut comme un ancien ami le Dieu qui le visitait, et, touché de sa
présence jusqu’à répandre des larmes, libre enfin du monde, il oublia ce
qu’il avait été, son nom, ses services, ses regrets et ses désirs, et,
avant même qu’il nous eût dit adieu, il ne restait plus en cette âme que
les vertus qu’elle avait acquises sur la terre en y passant.
Ces vertus, Messieurs, vous appartenaient. Ornement
sacré du talent littéraire le plus haut et le plus vrai, vous jouissiez
de leur alliance dans la personne de M. de Tocqueville, et il tenait
lui-même à grand honneur de compter parmi les membres de votre illustre
compagnie : car vous étiez à ses yeux les représentants des lettres
françaises, et il voyait dans les lettres plus que l’épanouissement
ingénieux des facultés de l’esprit. Il y voyait l’auxiliaire puissant de
la cause à la quelle il avait dévoué sa vie, le flambeau de la vérité,
l’épée de la justice, le bouclier généreux où se gravent les pensées qui
ne meurent pas parce qu’elles servent tous les temps et tous les
peuples. Sa jeunesse s’était formée à ces grandes leçons. Penché vers
l’antiquité comme un fils vers sa mère, il avait entendu Démosthène
défendre la liberté de la Grèce, et Cicéron plaider contre les desseins
parricides de Catilina ; tous les deux victimes de leur éloquence et de
leur patriotisme, le premier se donnant la mort par le poison pour
échapper à la vengeance d’un lieutenant d’Alexandre, le second tendant
sa tête aux sicaires d’Antoine, cette tête que le peuple romain devait
voir clouée sur la tribune aux harangues, pour y être une image
éternelle de la crainte qu’inspire aux tyrans la parole de l’homme sur
les lèvres de l’orateur. Il avait entendu Platon dicter dans sa
République les lois idéales de la société, déclarer que la justice en
est le premier fondement, que le pouvoir y est institué pour le bien de
tous et non dans l’intérêt de ceux qui gouvernent, qu’il appartient par
la nature des choses aux plus éclairés et aux plus vertueux, et que tous
ceux qui l’exercent en sont responsables ; que les citoyens sont frères
; qu’ils doivent être élevés par les plus sages de la république dans
le respect des lois, l’amour de la vertu et la crainte des dieux ; que
la paix entre les nations est le devoir de toutes et l’honneur de celles
qui ne tirent l’épée qu’à regret, pour la défense du droit. Il avait
admiré dans Zénon le père de cette héroïque postérité qui survécut à
toutes les grandeurs de Rome, et consola, par le spectacle d’une force
d’âme invincible, tous ceux qui croyaient encore à eux-mêmes quand
personne ne croyait plus à rien. Si Horace et Virgile lui avaient
présenté sous des vers admirables l’image douloureuse de poëtes
courtisans, il avait retrouvé dans Lucain la trace du courage et les
dieux, non moins que César, sacrifiés par lui aux vaincus de Pharsale.
Enfin, au terme des lettres anciennes, et comme sur le seuil de leur
tombeau, Tacite lui avait parlé cette langue vengeresse qui a fait du
crime même un monument à la vertu, et de la plus profonde servitude un
chemin à la liberté.
Ce chemin, d’autres l’ouvraient aussi quand Tacite en
creusait de son implacable burin l’âpre et immortel sillon. Car,
semblable à ces souffles réguliers qui ne quittent les flots d’une mer
que pour soulever ceux d’une autre, la liberté change le lieu, de peuple
et d’âme, mais elle ne meurt jamais. Quand on la croit éteinte, elle
n’a fait que monter ou descendre quelques degrés de l’équateur. Elle a
délaissé un peuple vieilli pour préparer les destinées d’un peuple
naissant, et tout à coup elle reparaît au faîte des choses humaines
lorsqu’on la croyait oubliée pour jamais. Il y avait donc, au temps de
Tacite, des hommes nouveaux qui travaillaient comme lui, mais dans une
langue inconnue de lui, à la rénovation de la dignité humaine, et qui
faisaient pour la liberté de la conscience, principe de toutes les
autres, plus que n’avaient fait les orateurs, les philosophes, les
poëtes et les historiens de l’âge écoulé. Ils ne s’appelaient plus
Démosthène ou Cicéron, Platon ni Zénon, et ils ne parlaient plus à un
seul peuple du haut d’une tribune illustre, mais isolée : ils
s’appelaient Justin le martyr, Tertullien l’Africain, Athanase l’évêque,
et, soit leur parole, soit leurs écrits, s’adressaient à toutes les
parties du monde connu, littérature universelle qui présidait à la
fondation d’une société plus vaste que l’empire romain ; littérature
vivante encore après dix-neuf siècles, et dont vous êtes, Messieurs, à
l’heure présente, un rameau que je salue, une gloire que je ne méritais
pas de voir de si près.
Les lettres françaises ont eu, depuis trois siècles,
une part jamais mémorable dans les destinées du monde. Chrétiennes sous
Louis XIV, avec la même éloquence, mais avec un goût plus pur que dans
les Pères de l’Église, elles ont opposé Pascal à Tertullien, Bossuet à
saint Augustin, Massillon et Bourdaloue à saint Jean Chrysostome,
Fénelon à saint Grégoire de Nazianze, en même temps qu’elles opposaient
Corneille à Euripide et à Sophocle, Racine à Virgile, La Bruyère à
Théophraste, Molière à Plaute et à Térence : siècle rare, qui fit de
Louis XIV le successeur immédiat d’Auguste et de Théodose, et de notre
langue l’héritière de la Grèce et dominatrice des esprits.
Le siècle suivant dégénéra du christianisme mais non
pas du génie. Père de deux hommes tout à fait nouveaux dans l’histoire
des lettres, il eut en eux ses astres premiers, l’un qui tenait de
Lucien par l’ironie, l’autre qui ne tenait de personne ; tous les deux
puissants pour détruire et pour charmer, attaquant une société corrompue
avec des armes qui elles-mêmes n’étaient pas pures, et nous préparant
ces ruines formidables où, depuis soixante ans, nous essayons de
replacer l’axe ébranlé des croyances religieuses et des vertus civiques.
Ces deux hommes pourtant ne furent pas, au dix-huitième siècle, les
seuls représentants de la gloire et de l’efficacité littéraires. Buffon y
écrivait de la nature avec majesté, et Montesquieu, élevé par trente
ans de méditations au-dessus des erreurs de sa jeunesse, prenait place,
dans son Esprit des lois, à côté d’Aristote et de Platon, ses
prédécesseurs, et les seuls, dans la science du droit politique. Il eut
l’honneur de dégager de l’irréligion vulgaire les principes d’une saine
liberté, et on ne peut le lire qu’en rencontrant à chaque page des
traits qui flétrissent le despotisme, mais sans aucun penchant pour le
désordre et sans aucune solidarité avec la destruction. Il est juste de
dire que, si Jean-Jacques Rousseau a été, dans son Contrat social, le
père de la démagogie moderne, Montesquieu a été, dans son Esprit des
lois, le père du libéralisme conservateur où nous espérons un jour
asseoir l’honneur et le repos du monde.
J’ai hâte, Messieurs, d’arriver à ce siècle qui est
le vôtre, et où je vais retrouver M. de Tocqueville à côté de vous.
Aussi chrétien dans ses grands représentants que le siècle de Louis XIV,
mais plus généreux, plus ami des libertés publiques, moins ébloui par
la puissance et l’éclat d’un seul, notre siècle s’ouvrit par un écrivain
dont il semble que la Providence eût voulu faire le Jean-Jacques
Rousseau du christianisme. Poëte mélancolique dans une prose dont il eut
le premier le secret, M. de Chateaubriand frappa au cœur de sa
génération comme un pèlerin revenu des temps d’Homère et des forêts
inexplorées du nouveau monde. Mais en même temps qu’il inaugurait ce
style où nul ne l’avait précédé, où nul ne l’a égalé depuis, il nous
donnait aussi l’exemple de la virilité politique du caractère, et les
murs de ce palais n’oublieront jamais qu’il y entra sans pouvoir
prononcer le discours que lui imposaient vos suffrages et que lui
commandait sa reconnaissance pour vous. D’autres, comme lui, payaient à
leur foi religieuse ou à leur indépendance personnelle cette dette du
courage devant la toute-puissance. M. de Bonald méritait que sa
Législation primitive fût broyée sous le pilon de la censure. Le vieux
Ducis, insensible à la victoire, conservait intacte sous ses rayons la
couronne de ses cheveux blancs. Madame de Staël expiait par dix années
d’exil un silence que rien n’avait séduit. Delille chantait debout les
règnes de la nature, et il lui était permis de dire dans un mouvement
d’orgueil légitime :
On ne put arracher un mot à ma candeur,
Un mensonge à ma plume, une crainte à mon cœur.
Je m’arrête aux morts, Messieurs, car le tombeau
souffre la louange, et, en soulevant son linceul, on ne craint pas de
blesser la pudeur de l’immortalité. Mais ce sacrifice me coûte en
présence d’une assemblée où je vois siéger les héritiers directs des
premières gloires littéraires de notre âge : des orateurs qui ont ému
trente ans la tribune ou le barreau, des poëtes qui ont découvert dans
l’harmonie des mots et des pensées de nouvelles vibrations, des
historiens qui ont creusé nos antiquités nationales ou qui ont redit à
la génération présente le courage de ses pères dans la vie civile et
dans la vie des camps, des publicistes qui ont écrit pour le droit
contre les regrets du despotisme et les rêves de l’utopie, des hommes
d’État qui ont gouverné par la parole des assemblées orageuses et n’ont
rapporté du pouvoir que la conscience d’en avoir été dignes ; des
philosophes qui ont relevé parmi nous l’école de Platon et de saint
Augustin, de Descartes et de Bossuet, et inscrit leur nom, à la suite de
ceux-là, dans la grande armée de la sagesse éloquente ; des écrivains
qui ont eu l’idolâtrie de la perfection du style, et à qui une
vieillesse privilégiée n’a pu en désapprendre l’art : tous mêlés avec
honneur aux luttes de leur temps, couverts de ses cicatrices, et, sans
avoir pu le sauver, sûrs de compter un jour parmi ceux qui ne l’auront
ni flatté ni trahi.
Et vous aussi, Tocqueville, vous étiez parmi eux ;
cette place d’où je parle était la vôtre. Plus libre avec vous qu’avec
les vivants, j’ai pu vous louer. J’ai pu, en dessinant vos pensées, en
retraçant vos actes et votre caractère, louer avec vous tous ceux qui
comme vous cherchaient à éclairer leur siècle sans le haïr, et à jeter
nos générations incertaines dans la voie où Dieu, l’âme, l’Évangile,
l’ordre et l’action forment ensemble le citoyen et soutiennent la
société entre les deux périls où elle ne cessera jamais d’osciller, le
péril de se donner un maître et le péril de se gouverner sans le
pouvoir. Nul mieux que vous n’a connu nos faiblesses et dévoilé nos
erreurs ; nul non plus n’en a mieux pénétré les causes, ni mieux indiqué
les remèdes. M. de Chateaubriand disait dans une occasion mémorable : «
Non, je ne croirai point que j’écris sur les ruines de la monarchie. »
Vous eussiez pu dire : Non, je ne croirai point que j’écris sur les
ruines de la liberté.
C’est aussi votre foi, Messieurs, c’est la foi des
lettres françaises, et ce sera leur ouvrage pour une grande part. À voir
la suite de nos trois siècles littéraires et cette succession continue
d’hommes éminents dans tous les ordres de l’esprit, on ne saurait
méconnaître qu’une prédestination de la Providence veille sur notre
littérature en vue d’une mission qu’elle doit remplir. Et que cette
mission soit salutaire, qu’elle se rattache aux plans d’un avenir
ordonné et pacifique, où, dans des conditions nouvelles, seront
satisfaits les vrais besoins de l’humanité perfectionnée, je ne saurais
non plus en douter. Il suffit, pour s’en convaincre, de remarquer que,
sauf de rares exceptions, le génie en France conduit à la vérité et la
sert. Tout ce qui s’élève dans les régions de l’intelligence, tout ce
qui demeure visible à l’admiration, de Pascal au comte de Maistre, de
Montesquieu à M. de Tocqueville, prend en haut le caractère de l’ordre,
ce quelque chose de grave et de saint qui éclaire sans consumer, qui
meut sans détruire, et qui est à la fois le signe et la puissance même
du bien. Tels sont, à ne pouvoir se le cacher, les grandes lignes de la
littérature française et ces sommets éclatants où la postérité vient,
malgré elle, chercher le bienfait de la lumière dans la splendeur d’un
goût sans reproche. Vous continuez, Messieurs, cette double tradition du
beau et du vrai, de l’indépendance et de la mesure, qui sont le cachet
séculaire du génie français. Aussi, pourrai-je ne pas vous l’avouer ?
Quand vos suffrages m’ont appelé à l’improviste parmi vous, je n’ai pas
cru entendre la simple voix d’un corps littéraire, mais la voix même de
mon pays m’appelant à prendre place entre ceux qui sont comme le sénat
de sa pensée et la représentation prophétique de son avenir. J’ai vu les
préjugés qui m’eussent séparé de vous il y a vingt ans, et ces préjugés
vaincus par votre choix m’ont fait entendre les progrès accomplis en
soixante ans d’une expérience pleine de périls, de retours dans la
fortune, de sagesse trompée, de courages impuissants mais glorieux. M.
de Tocqueville était au milieu de vous le symbole de la liberté
magnifiquement comprise par un grand esprit ; j’y serai, si j’ose le
dire, le symbole de la liberté acceptée et fortifiée par la religion. Je
ne pouvais recevoir sur la terre une plus haute récompense que de
succéder à un tel homme pour l’avancement d’une telle cause.
https://www.academie-francaise.fr/discours-de-reception-de-henri-lacordaire