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avril 03, 2026

Dissonance, Hoppe - Mises Institute ! L'Anarcho-capitalisme phagocyté par les "libéralopithèques" ?

 

Hoppe: Mises Institute: Quo Vadis?

 
Depuis 1985, Hans-Hermann Hoppe collaborait étroitement avec le Mises Institute (fondé en 1982 par Lew Rockwell et Murray Rothbard). 
 
Devenu Senior Fellow, puis Distinguished Senior Fellow en 2000 (un titre unique créé spécialement pour lui), Hoppe est à ce jour la figure qui incarne le plus remarquablement l'esprit anarcho-capitaliste, en tant que plus proche héritier intellectuel de Murray Rothbard. 
 

 
 

 
 Mais le 25 mars 2026, Hoppe a publié un article retentissant dans le Property and Freedom Journal : 
 
« Mises Institute: Quo Vadis ? ». 
 
Il y livre une critique acerbe de l’évolution de l’institut, dénonçant pêle-mêle des luttes de pouvoir internes, certains licenciements et une dérive idéologique inquiétante. Hoppe fustige notamment l'alignement sur Javier Milei, marquant un éloignement évident de l’héritage rothbardien.
 
 Or, cette prise de position aussi cohérente que nécessaire eu un effet quasi immédiat. Le 1er avril 2026, Hoppe a été révoqué de son titre de Distinguished Senior Fellow. Après plus de quarante ans de services, il n’est donc plus associé à l’institution qu'il a contribué à bâtir. 
  
À ce stade historique, la ligne de démarcation est plus claire que jamais. Il y a d'abord ceux qui ont intégré les principes et les défendent coûte que coûte. Puis ceux qui choisissent, quelles qu'en soient les raisons, de travestir la pensée de la Liberté. Cette phase de dévoilement est salutaire. Hoppe en ressort grandi, tout comme l'ensemble des authentiques partisans de la Liberté.
 







« Mon seul but en écrivant ceci est donc de faire connaître la vérité, et ainsi d'honorer et de protéger l'héritage intellectuel de mon cher ami et mentor Murray N. Rothbard. »
 
Mon lien étroit et personnel avec l'Institut Mises remonte à plus de 40 ans, à 1985, soit seulement trois ans après sa fondation. Au fil des années, j'y ai donné d'innombrables conférences. J'ai reçu le prix Schlarbaum et la médaille Rothbard. Pendant dix ans, j'ai été rédacteur en chef du Journal of Libertarian Studies. Je suis le seul membre émérite de longue date de l'Institut Mises. Il y a deux ans à peine, en 2024, j'étais l'un des orateurs principaux de la Conférence sur l'action humaine de l'Institut, et mon 75e anniversaire a été célébré à cette occasion. La même année, j'ai adressé ce message de félicitations à Lew Rockwell à l'occasion des festivités organisées pour son 80e anniversaire : 
 
Cher Lew, pour ton 80e anniversaire, je t'adresse mes meilleurs vœux et te remercie pour près de 40 ans d'amitié et de camaraderie intellectuelle. 
 
 Je sais que vous êtes trop modeste pour le dire, mais je peux me permettre de le faire : vous comptez parmi les commentateurs et analystes les plus brillants de notre époque et vous êtes le plus grand défenseur vivant d'une économie saine, dans la lignée de Ludwig von Mises et Murray N. Rothbard et, plus généralement, de la liberté, de la paix, du bon sens et de la raison. Votre héritage est assuré : vous êtes déjà une légende. 
 
Bien à vous, 
Hans

My close, personal association with the Mises Institute goes back more than 40 years, to 1985, only three years after the Institute’s founding. In the course of the years I have given dozens upon dozens of lectures. I have been awarded its Schlarbaum Prize and the Rothbard Medal. For a decade, I served as editor of its Journal of Libertarian Studies. I am the MI’s only long standing Distinguished Senior Fellow. Only two years ago, in 2024, I was a featured speaker at the Institute’s Human Action Conference, and my 75th birthday was celebrated at the occasion. In the same year I sent this congratulatory note to Lew Rockwell at the occasion of the festivities organized in honor of his own 80th birthday:

Dear Lew, to your 80th birthday I send you my best wishes and want to say thanks for by now almost 40 years of friendship and intellectual camaraderie.

I know you are too humble to say this, but I can certainly do it: You rank among the most brilliant commentators and analysts of the present age and you are the world’s greatest living promoter of sound economics in the tradition of Ludwig von Mises and Murray N. Rothbard and, more generally, of liberty, peace, common sense, and reason.

Your legacy is assured: You are already a legend.

Yours truly,
Hans

 

  
Derrière chaque grand homme se cache une grande femme.  
 
Gülçin à propos de Hoppe : 
 
« Mon mari, Hans, est un véritable défenseur de la liberté, qui a consacré sa vie à la recherche de la vérité. Il a rejeté la gloire, l’argent et une vie facile, faite de postes d’enseignant confortables et de popularité. Il a suivi sans relâche son instinct et son savoir. Je suis comblée d’être l’épouse et l’élève de Hans Hoppe. »
 

 

mars 26, 2026

Théorie libérale classique de l'exploitation, Ralph Raico

Dans l'imaginaire universitaire courant, la doctrine de la lutte des classes semble indissociable de la version marxiste de cette idée. On reconnaît souvent, du bout des lèvres – notamment chez ceux qui s'empressent de minimiser l'originalité de Marx et Engels – que ces auteurs ont eu des précurseurs dans cette approche de la réalité sociale. 
 
On fait fréquemment allusion à une certaine « école française », antérieure à Marx et Engels et ayant influencé leur pensée ; Guizot, Thierry, Saint-Simon et quelques autres sont parfois cités à ce sujet. Mais la nature de cette perspective antérieure, et ses différences avec le modèle marxiste plus connu, sont rarement, voire jamais, abordées. Or, cette conception antérieure est non seulement plus juste et plus fidèle à la réalité socio-économique que la version marxiste (un point qu'il faut tenir pour acquis, faute de place pour le démontrer), mais elle pourrait bien expliquer une divergence et une contradiction au sein du marxisme, divergences et commentaires certes, mais jamais explicitées. 
 

 
 Lorsque Marx affirme que la bourgeoisie est la principale classe exploiteuse et parasitaire de la société moderne, le terme « bourgeoisie » peut être compris de deux manières différentes. En Angleterre et aux États-Unis, il a généralement désigné la classe des capitalistes et des entrepreneurs qui gagnent leur vie en achetant et en vendant sur un marché (plus ou moins) libre. Le mécanisme de cette exploitation s'appuierait sur l'appareil conceptuel marxiste classique de la théorie de la valeur-travail, l'appropriation de la plus-value par l'employeur, etc. 
 
Sur le continent européen, en revanche, le terme « bourgeoisie » n'est pas nécessairement lié au marché. Il peut tout aussi bien désigner la classe des fonctionnaires et des rentiers vivant de la dette publique que la classe des hommes d'affaires impliqués dans le processus de production sociale.1 L'idée que ces anciennes classes et leurs alliés se livrent à l'exploitation systématique de la société était un lieu commun de la pensée sociale du XIX ème siècle, un lieu étrangement oublié à mesure que ces mêmes classes ont acquis une plus grande importance dans les pays anglophones. 
 
Tocqueville, par exemple, dans ses Souvenirs, déclare à propos de la « bourgeoisie », qui, selon les historiens, accéda au pouvoir en 1830 sous la « monarchie bourgeoise » de Louis-Philippe : « Elle s’installa dans chaque recoin vacant, augmenta prodigieusement le nombre de ses sièges et s’habitua à vivre presque autant des caisses de l’État que de son propre travail. »² On retrouve des propos similaires chez de nombreux auteurs postérieurs, tels que Gustave Le Bon et Hippolyte Taine. 
 
Le lecteur est maintenant invité à considérer la citation suivante (qui décrit la France du troisième quart du XIXe siècle) :
 
Ce pouvoir exécutif, avec son immense bureaucratie et son organisation militaire, son ingénieux appareil d'État, qui embrasse de vastes strates sociales, une armée d'un demi-million de fonctionnaires et une autre armée d'un demi-million d'hommes, cet effroyable corps parasite qui enserre la société française comme un filet et l'étouffe, a surgi sous la monarchie absolue. La monarchie légitimiste et la monarchie de Juillet n'ont fait qu'accentuer la division du travail, laquelle, à mesure que la division du travail au sein de la société bourgeoise créait de nouveaux groupes d'intérêts, et donc de nouveaux sujets d'administration. Tout intérêt commun a été aussitôt détaché de la société, opposé à elle comme un intérêt général supérieur, arraché à l'activité des membres de la société eux-mêmes et transformé en objet de l'action gouvernementale, qu'il s'agisse d'un pont, d'une école, de la propriété communale d'un village, des chemins de fer, de la richesse nationale ou de l'université nationale de France… Toutes les révolutions ont perfectionné cette machine au lieu de la détruire. Les partis qui se disputaient la domination considéraient la possession de cet immense édifice étatique comme le principal butin du vainqueur… Sous le second Bonaparte [Napoléon III]… l’État [semble] s’être rendu totalement indépendant. Face à la société civile, la machine d’État a consolidé sa position… de manière définitive.3

 
Cette longue citation est extraite de la brochure de Marx, <i>Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte</i>, qui traite du coup d’État de Louis Napoléon en décembre 1851. Le contraste entre le point de vue présenté ici et la conception marxiste plus courante de l’État comme instrument d’exploitation économique extra-politique – l’État comme simple « comité exécutif de la classe dominante » – me semble évident. Cette affirmation est loin d'être isolée dans le corpus marxiste : dans La Guerre civile française, Marx aborde la même perspective lorsqu'il évoque, par exemple, la volonté de la Commune de Paris de rendre « au corps social toutes les forces jusqu'alors absorbées par l'État parasite qui se nourrit de la libre circulation de la société et l'entrave » 4 Engels, dans sa préface de 1891 à La Guerre civile française, s'exprime quant à lui en des termes on ne peut plus clairs : 
 
 La société avait créé ses propres organes pour veiller à ses intérêts communs… Mais ces organes, placés sous l'autorité de l'État, s'étaient, au fil du temps, et dans la poursuite de leurs propres intérêts particuliers, transformés de serviteurs de la société en maîtres de la société… Nulle part ailleurs les « politiciens » ne forment une frange de la nation plus distincte et plus puissante qu'en Amérique du Nord [c'est-à-dire aux États-Unis]. Là-bas, chacun des deux grands partis qui se succèdent au pouvoir est lui-même contrôlé, à son tour, par des individus qui font de la politique un commerce… C’est en Amérique que l’on observe le mieux ce processus d’indépendance du pouvoir d’État vis-à-vis de la société… On y trouve deux grandes bandes de spéculateurs politiques qui, tour à tour, s’emparent du pouvoir d’État et l’exploitent par les moyens les plus corrompus et à des fins tout aussi corrompues. La nation est impuissante face à ces deux grands cartels de politiciens qui, en apparence, sont à son service, mais qui, en réalité, la dominent et la pillent.⁵ 
 
 Il convient de noter au passage l’ironie frappante du fait que, contrairement à une analyse libertarienne de la période de l’histoire américaine considérée, l’analyse d’Engels ignore ici complètement l’utilisation massive du pouvoir d’État par des segments de la classe capitaliste et se limite aux activités d’exploitation de ceux qui contrôlent directement l’appareil d’État. Pourquoi Engels s’attache-t-il à blanchir ainsi les capitalistes ? Je n’en ai aucune idée.
 
Il semble donc exister deux théories de l'État (et, par conséquent, deux théories de l'exploitation) au sein du marxisme. Il y a d'une part la théorie bien connue et communément admise, qui conçoit l'État comme instrument de la classe dominante (et la théorie concomitante qui situe l'exploitation au sein du processus de production). D'autre part, il y a la théorie de l'État qui l'oppose à la « société » et à la « nation » (deux termes surprenants et significatifs dans ce contexte, chez des auteurs pourtant profondément conscients des divisions de classes au sein de la société et de la nation). De plus, il est révélateur que ce soit la seconde théorie qui prédomine dans les écrits de Marx qui, grâce à leur analyse nuancée et sophistiquée de la réalité politique concrète et immédiate, sont considérés par de nombreux commentateurs comme les meilleures expositions de l'analyse historique marxiste. 
 
 Or, bien qu'il soit difficile de le démontrer, il paraît fort probable que la seconde théorie de l'État (qui l'associe au parasitisme et à l'exploitation) ait été influencée par les auteurs libéraux classiques. L'idée que l'exploitation et le parasitisme de la société étaient des attributs des classes non marchandes, des classes exclues du processus de production, était très répandue au début et au milieu du XIXe siècle. Elle est à la base de la célèbre Parabole de Saint-Simon (elle-même imprégnée des influences libérales antérieures de cet auteur). C'est, me semble-t-il, le véritable sens de la typologie bien connue des sociétés « militaires » et « industrielles » – une typologie fondée sur la distinction entre forces marchandes et non marchandes. (Cette dichotomie fut employée tant par Auguste Comte que par Herbert Spencer – souvent considérés comme les fondateurs de la sociologie – et, sous une autre forme et plus tôt encore, par Benjamin Constant.⁶) 
 
 La fréquence à laquelle on retrouve les concepts de classes et de lutte des classes employés en ce sens dans le libéralisme des XVIIIe et XIXe siècles, une fois qu'on les recherche, est étonnante. Pour ne citer que deux exemples : c'est clairement ce dont parle Tom Paine dans Les Droits de l'homme, lorsqu'il évoque les gouvernements qui font la guerre pour augmenter leurs dépenses ; C’est ce que William Cobbett sous-entend lorsqu’il qualifie l’or de monnaie du pauvre, l’inflation étant un instrument utilisé par certains cercles financiers influents et bien informés. 
 
Ces concepts, en particulier, imprègnent les écrits de Richard Cobden et de John Bright, qui se percevaient comme les défenseurs des classes productrices britanniques face à l’aristocratie, partisane d’un État interventionniste. À propos de la contestation des Corn Laws, Bright déclara : « Je doute qu’elle puisse avoir une autre nature que celle d’une… guerre des classes. Je crois qu’il s’agit d’un mouvement des classes commerçantes et industrielles contre les lords et les grands propriétaires terriens. 7. L’opposition entre la classe « qui profite des impôts » et celle « qui les paie » était un contraste que Bright affectionnait particulièrement. Tous deux constataient des conflits de classes partout dans la Grande-Bretagne – et l’Irlande – de leur époque : dans le protectionnisme et la monopolisation des terres, bien sûr, mais aussi dans des politiques telles que les fortes taxes sur le papier journal, la dîme des églises et la restriction du droit de vote, et plus particulièrement dans les dépenses liées à la préparation de la guerre, ainsi que dans une politique étrangère belliqueuse et impérialiste. Comme l’a dit Bright :
 
Plus vous examinerez la question, plus vous arriverez à la même conclusion que moi : cette politique étrangère, ce respect des « libertés de l’Europe », cette sollicitude passée pour les « intérêts protestants », cet amour excessif pour l’« équilibre des puissances », ne sont rien de plus ni de moins qu’un gigantesque système de favoritisme au service de l’aristocratie britannique.8


 Plus tard dans le siècle, Bright identifia d’autres classes comme les instigateurs de l’impérialisme. Dans le cas de l’occupation britannique de l’Égypte en 1882, Bright (qui démissionna du gouvernement à cause de cela) pensait que la City de Londres (c’est-à-dire les intérêts financiers) était à l’œuvre et, selon son biographe, « il ne pensait pas que nous devions nous engager dans une série de guerres pour recouvrer les créances des obligataires ou trouver de nouvelles terres à exploiter commercialement. 9 Il partageait l’avis de son ami Goldwin Smith, historien libéral classique et anti-impérialiste, qui lui écrivit qu’il s’agissait simplement d’une « guerre de spéculateurs boursiers ».10 Bien longtemps après la mort de Cobden, ce dernier aurait sans doute été d'accord. Il a écrit un jour : « Nous ne présenterons aucune excuse pour avoir si souvent réduit les questions de politique d'État à de simples calculs pécuniaires. » « Presque toutes les révolutions et les grands bouleversements du monde moderne ont une origine financière. »¹¹ 
 
À la lecture de tels passages, on s'interroge sur la manière dont le sociologue contemporain – étranger à la théorie libertarienne de la lutte des classes – interpréterait de telles opinions. L'analyse serait sans doute celle de la présence d'« éléments marxistes inattendus » même dans la pensée des principaux libéraux. Ou, plus probablement, étant donné le scepticisme des membres de l'École de Manchester quant à l'influence des intérêts financiers sur la politique gouvernementale, l'analyse s'apparenterait à un « proto-fascisme petit-bourgeois primitif » ! 
 
 À ce propos, il convient d'examiner le passage de certains libéraux français – comme Charles Dunoyer – de l'anglomanie à l'anglophobie. Cette transformation, évoquée par le professeur Liggio, est particulièrement intéressante lorsqu'on la met en parallèle avec la perception qu'avait l'École de Manchester de la société britannique, de la politique étrangère et de l'impérialisme. Cobden et Bright étaient des critiques acerbes du statu quo en Grande-Bretagne et en Irlande, des détracteurs incessants, notamment à l'encontre des responsables de la politique étrangère du pays. (Bright a cette phrase percutante : « Que dire d’une nation qui vit dans l’illusion perpétuelle d’être sur le point d’être attaquée ? »¹²) 
 
 Les faux conservateurs d’aujourd’hui souscriraient sans aucun doute à l’avis de Benjamin Disraeli, fondateur de leur courant, selon lequel les hommes de Manchester n’étaient tout simplement pas des gens joyeux. Au contraire, ils étaient des râleurs incessants, incapables de se contenter de profiter des illusions et des symboles clinquants de la puissance mondiale britannique (la capacité à apprécier la société telle qu’elle est, nous apprend un célèbre publiciste conservateur américain, est une caractéristique essentielle de l’esprit conservateur). Cobden, Bright et leurs alliés, au contraire, menaient une critique radicale, constante et implacable de la société britannique et du rôle de la Grande-Bretagne dans le monde. Voici, par exemple, un exemple typique de l’attitude de Cobden à cet égard :
 
Le parti de la paix… ne parviendra jamais à éveiller la conscience du peuple tant qu’il se complaîtra dans l’illusion réconfortante d’avoir toujours été un peuple pacifique. Nous avons été la communauté la plus belliqueuse et agressive qui ait existé depuis l’époque romaine. Depuis la Révolution de 1688, nous avons dépensé plus de 1,5 milliard de dollars en guerres, dont aucune n'a eu lieu sur notre propre sol ni pour défendre nos foyers. 13 
 
Cobden parle de « notre soif insatiable d'expansion territoriale », du fait que « dans l'insolence de notre puissance, et sans attendre les assauts d'ennemis envieux, nous nous sommes lancés à la conquête ou au pillage, et avons semé le sang aux quatre coins du globe. »14 Dans une brochure au titre éloquent, « Comment les guerres éclatent en Inde » (comme Paul Goodman l'a dit de <i>La Fonction de l'orgasme</i> de Wilhelm Reich, c'est un classique ne serait-ce que par son titre), Cobden avertit que l'Angleterre doit « expier et réparer ses torts sans tarder » et « mettre fin aux actes de violence et d'injustice qui ont marqué chaque étape de notre progression en Inde », sous peine de subir l'inévitable « châtiment providentiel pour nos ambitions impériales ». « Crimes. »¹⁵ 
 
 On pourrait supposer que certains seraient tentés de parler d’un certain « masochisme » et d’une certaine « autoflagellation » dans ces descriptions des politiques menées par la classe dirigeante de son propre pays ; mais cela serait particulièrement déplacé chez une personnalité aussi vigoureuse et incroyablement dynamique que celle de Richard Cobden. 
 
 (Il existe, soit dit en passant, une analyse directe des méfaits et du caractère de classe de l'impérialisme, qui va de Cobden et Bright à Lénine, en passant par J.A. Hobson – qui a écrit une intéressante exposition des idées de Cobden en matière de politique étrangère, Richard Cobden : L'Homme international – et ce dernier, qui, comme chacun sait, fut fortement influencé par Hobson ; cette généalogie des idées mérite assurément d'être examinée de près par un chercheur libertarien.) 
 
 « Que dire d'une nation qui vit dans l'illusion perpétuelle d'être sur le point d'être attaquée ? » 
– John Bright 
 
Or, Hayek affirme quelque part que l'attitude d'un écrivain envers l'Angleterre est un bon indicateur de son libéralisme : s'il était pro-anglais, il est probable qu'il était favorable au libéralisme et à la société ouverte ; s'il était anti-anglais, c'est l'inverse. Mais compte tenu de l'attitude « anti-anglaise » des Mancuniens, il convient de nuancer ce propos sur un point important : l'« anglophobie » trouverait un fondement, non pas dans une opposition au libéralisme relatif de l'Angleterre, mais à la persistance d'un gouvernement aristocratique et impérialiste tout au long du XIXe siècle. 
 
Ainsi, je pense que le professeur Liggio a rendu un service précieux en attirant l'attention sur un lieu et une période fondateurs de la théorie classique-libérale de l'exploitation : la France de la Restauration et de la Monarchie de Juillet, et plus particulièrement sur la pensée de Charles Comte et de Dunoyer. (À propos de Charles Comte, un auteur aussi versé dans l'histoire de la sociologie que Stanislav Andreski a déclaré qu'il était « l'un des grands fondateurs de la sociologie, injustement éclipsé par son homonyme Auguste »16).
 
Cette période fut marquée par une grande richesse de réflexions politiques et sociologiques, comme en témoigne l'article que nous venons d'entendre. Les trois grands courants de la pensée politique moderne – les couleurs primaires à partir desquelles se compose pratiquement toute position politique ultérieure – sont déjà clairement délimités : le conservatisme et les diverses écoles socialistes, avec leurs critiques souvent convergentes de l'ordre capitaliste naissant, et le libéralisme individualiste, à égale distance des deux premiers. (L'influence des conservateurs théocratiques comme de Maistre sur la pensée de Saint-Simon, des saint-simoniens et d'Auguste Comte, est bien connue.) 
 
Plusieurs points soulevés par le professeur Liggio concernant les interconnexions entre ces trois courants sont très éclairants et stimulants : par exemple, en ce qui concerne la signification politique profonde de la loi des marchés de Say, et l'importance du fait que le « pape » saint-simonien, Enfantin, ait soutenu Ricardo contre Say sur ce sujet. Ou encore l’attaque de Dunoyer contre l’autoritarisme intellectuel de Saint-Simon, fondée sur des arguments généralement associés à l’ouvrage de Mill, De la liberté, qui, bien entendu, est postérieur. Quelques remarques s’imposent sur un autre sujet : la controverse entre Dunoyer et Benjamin Constant concernant les effets « énervants » d’une civilisation en développement et de plus en plus sophistiquée. 
 
 La pensée de Constant met ici en lumière une confrontation entre les idées du libéralisme, du romantisme et de l’utilitarisme. En résumé, la position de Constant (non exclusive, mais la plus fréquente) est la suivante : la prédominance de l’esprit commercial ou industriel sur l’esprit militaire ou conquérant implique une société relativement prospère, c’est-à-dire une société où le plaisir et le confort matériel seront accrus et plus largement répartis que jamais auparavant. 
 
Il s’agit là, en réalité, de l’idéal utilitariste. À long terme, un tel État tendra à s'opposer à la société libre, car la défense de la liberté exigera souvent des sacrifices de la part de l'individu, parfois même le risque de perdre la vie face à un tyran armé. Or, la volonté de sacrifier ses plaisirs ou de risquer sa vie pour une cause qui dépasse l'individu est un trait associé à des formes de société plus anciennes et plus primitives. Il existe donc une certaine contradiction interne à la société libre, qui ne peut être compensée que par la mise en œuvre de forces anti-utilitaristes, telles que la foi religieuse (ce fut pratiquement le sujet d'étude de toute une vie pour Constant).¹⁷ 
 
La « critique » de la civilisation par Constant comporte également un aspect apolitique : il avait tendance à identifier la civilisation à une intellectualité sophistiquée, à l'esprit du XVIIIᵉ siècle et des Lumières. C'était le milieu dans lequel il avait grandi, et comme nombre d'intellectuels, notamment ceux influencés par le romantisme de Rousseau, il en était lassé, ainsi que de la part de lui-même qui reflétait cet esprit. Il avait pour effet, pensait-il, d'exclure les sentiments spontanés, la véritable chaleur de l'affection et la proximité humaine, leur substituant une brillance superficielle et une perfection artificielle des convenances sociales. L'héroïsme et la poésie étaient anéantis par l'ironie et le scepticisme voltairiens, croyait-il, et étaient plus susceptibles de se trouver dans les sociétés anciennes et primitives – il était un grand admirateur de la Grèce antique – que dans les sociétés plus complexes.
 
Tocqueville, soit dit en passant, s'est appuyé sur ces deux notions de Constant — le problème de la compatibilité de l'utilitarisme et de la société libre, et la médiocrité de la vie moderne — et a contribué à leur diffusion.18 La seconde idée, en particulier, est aujourd'hui très largement répandue ; elle est, par exemple, au cœur du concept de Max Weber sur la routinisation et la bureaucratisation croissantes du monde moderne ; et Irving Kristol semble se faire un nom en actualisant quelque peu certaines idées de Constant et de Tocqueville et en les présentant à ceux qui n'ont jamais lu <i>De la démocratie en Amérique</i>. 
 
 Enfin, le professeur Liggio rend un grand service à la recherche en continuant d'explorer le riche filon de la théorie sociale libérale classique, si honteusement négligée à bien des égards par le monde universitaire traditionnel. Ayant nous-mêmes constaté le traitement indigne réservé au grand Mises — fondé sur la présomption quasi unanime qu'un Galbraith, un Harold Laski, voire un Walter Lippmann, aurait été un philosophe social plus important —, nous comprenons mieux pourquoi l'establishment semble croire que Saint-Simon ou Auguste Comte avaient infiniment plus à nous apprendre sur le fonctionnement de la société que Charles Comte, Benjamin Constant ou Jean-Baptiste Say. Le type de travaux présentés dans l'article du professeur Liggio contribuera à rétablir cet équilibre. 
 
 
La version originale de cet article a été présentée sous le titre « Théorie libérale classique de l'exploitation : un commentaire sur l'article du professeur Liggio », lors de la deuxième conférence annuelle des chercheurs libertariens, à New York, le 26 octobre 1974.
Ralph Raico (1936–2016) was professor emeritus in European history at Buffalo State College and a senior fellow of the... 



ANNEXES
  • 1Cf. Raymond Ruyer, Eloge de la société de consommation (Paris: Calmann-Levy, 1969), pp. 144–145.
  • 2Alexis de Tocqueville, Recollections, trans. Alexander Teixeira de Mattos (New York: Meridian, 1959), pp. 2–3.
  • 3Karl Marx and Frederick Engels. Selected Works (Moscow: Progress, 1968), pp. 170–171.
  • 4Ibid, p. 293. He adds: “The [Paris] Commune [of 1871] made that catchword of bourgeois revolutions, cheap government, a reality, by destroying the two greatest sources of expenditure — the standing army and State functionarism.
  • 5Ibid., p. 261.
  • 6Cf. his De l’esprit de conquête et de l’usurpation, in Oeuvres, Alfred Roulin, ed. (Paris: Pleiade, 1957).
  • 7George Macaulay Trevelyan. The Life of John Bright (London: Constable, 1913), p. 141.
  • 8“Speech at Birmingham, 29 October 1858,” in Alan Bullock and Maurice Shock, eds., The Liberal Tradition: From Fox to Keynes (Oxford: Oxford University Press, 1967), pp. 88–89.
  • 9Trevelyan, op. cit., pp. 433–434.
  • 10Ibid., p. 434.
  • 11The Political Writings of Richard Cobden (New York: Garland, 1973) I, p. 238.
  • 12Loc. cit., p. 89.
  • 13Op. cit., II, p. 376.
  • 14Ibid, p. 455.
  • 15Ibid., p. 458.
  • 16Stanislav Andreski, Parasitism and Subversion: The Case of Latin America (New York: Schocken, 1969), pp. 12–13.
  • 17Cf. Ralph Raico, The Place of Religion in the Liberal Philosophy of Constant, Tocqueville and Lord Acton (unpublished PhD thesis, Committee on Social Thought, University of Chicago), pp. 1–68.
  • 18Ibid., pp. 69–128, 178–183.
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janvier 28, 2026

L'adhésion de Trump à l'idéologie économique de gauche, une erreur politique, dangereuse...!

L’adhésion de Trump à l’idéologie économique de gauche anéantira l’héritage qu’il s’efforce désespérément de construire. 
 
Durant son second mandat, Trump est manifestement déterminé à bâtir son héritage. 
 
 Il fait construire une immense salle de bal à la Maison-Blanche afin d’y laisser son empreinte. De même, il a rebaptisé le Kennedy Center à son nom. Le président convoitait également le prix Nobel de la paix l’an dernier et a piqué une crise lorsqu’il ne l’a pas obtenu, allant jusqu’à inciter la lauréate à lui « céder » le prix dans l’espoir de le convaincre d’opérer un changement de régime au Venezuela en son nom. 
 
 
 
Et, comme je l’ai évoqué la semaine dernière, il a déclenché ce qui est rapidement devenu une crise internationale au sujet du Groenland, avant de faire volte-face et de présenter un « accord » sans aucun changement significatif par rapport au statu quo comme si les États-Unis obtenaient une souveraineté partielle sur ce territoire arctique. 
 
 
Même les experts les plus bellicistes en matière de politique étrangère admettent qu'il est inutile de modifier le dispositif de sécurité américain au Groenland. Ses ressources en matières premières n'ont rien d'exceptionnel. Les entreprises proches du pouvoir n'y trouveront même pas de profits considérables. Il s'agit purement d'une question d'ego pour Trump, et cela coûtera cher aux contribuables.
 
Dans cet épisode de Power and Market, Ryan, Connor et Tho analysent les principaux titres de Davos, notamment le discours de Mark Carney dénonçant le mensonge d’un « ordre international fondé sur des règles », la réaction européenne aux projets de Trump pour le Groenland et les répercussions politiques des deux côtés de l’Atlantique.
 
 
Rien de tout cela n’aura de réelle importance pour quiconque, sauf pour Trump, une fois qu’il aura quitté ses fonctions. Mais cela nous éclaire sur son état d’esprit à l’approche de la fin de son mandat présidentiel. 
 
Et cet état d'esprit n'est pas forcément négatif en soi. Pour laisser une trace positive, un président doit penser aux conséquences de ses politiques sur plusieurs décennies. Très peu d'hommes politiques le font, à notre grand détriment. 
 
 Le problème n'est pas que Trump se soucie de laisser une trace, mais que sa tentative en la matière a consisté en un mélange d'interventions étrangères extrêmement risquées et de projets nationaux pharaoniques et dénués de sens, dont aucun n'offre de réels avantages durables au peuple américain. 
 
Et, malgré les efforts du président, son héritage semble se définir par son absence de progrès en matière d'accessibilité financière. De nouveaux sondages publiés en début de semaine ont confirmé que les électeurs sont toujours très mécontents du coût de la vie et sont pessimistes quant à une amélioration prochaine de la situation. 
 
 
 Comme je l'expliquais il y a quelques mois, les causes et les solutions de la soi-disant crise du coût de la vie ne sont pas un mystère. Pour résoudre véritablement ce problème, le système monétaire inflationniste qui détruit délibérément la valeur de notre monnaie doit être aboli et remplacé par une forme de monnaie saine, déterminée par le marché. Il est impératif d'abroger la myriade de lois et de réglementations qui limitent artificiellement l'offre dans des secteurs essentiels comme le logement et la santé, ainsi que les nombreuses subventions à la demande qui gonflent les prix et se sont accumulées suite aux pénuries artificielles. 
 
L'administration Trump n'a manifesté aucun intérêt réel pour ces solutions, ce qui est déjà regrettable. Pire encore, Trump met en œuvre des politiques qui, du point de vue de l'accessibilité financière, sont pires que l'inaction. 
 
Depuis le début de son mandat, Trump a fait pression sur la Réserve fédérale pour qu'elle accélère la politique monétaire inflationniste, principale responsable de la crise. Il a également augmenté les taxes sur les biens que les consommateurs et les entreprises américains achètent à l'étranger. À présent, à l'approche des élections de mi-mandat, alors que les stratèges républicains pressent le président d'agir pour améliorer l'accessibilité financière, Trump se serait tourné vers la gauche pour trouver des idées. 
 

Après un discours d'Elizabeth Warren sur la politique économique, Trump l'a appelée pour discuter d'une collaboration en vue de plafonner les prix des cartes de crédit – une mesure que l'aile progressiste du Parti démocrate réclame depuis des années. 
 Trump utilise également le contrôle des prix pour tenter de faire baisser le prix de certains médicaments et a déclaré vouloir interdire aux investisseurs institutionnels d'acheter et de louer des maisons individuelles.
 
 
Cette interdiction d'achat de logements par les institutions est une mesure de gauche qui a récemment gagné en popularité à droite. Et, bien que la volonté de s'attaquer aux géants de la finance qui profitent si manifestement d'un système économique de connivence conçu pour les favoriser soit compréhensible, l'interdiction d'achat de logements en particulier n'est pas la solution.
 
L'acquisition massive de logements par de grandes firmes comme Blackstone est davantage un symptôme de notre économie fortement financiarisée et de la pénurie artificielle de logements qu'une cause de la crise.
Se focaliser sur le symptôme revient à ignorer les causes profondes. Les maisons louées par ces firmes représentent d'ailleurs moins de 1 % du parc de maisons individuelles du pays. Une interdiction ne résoudra pas la crise du logement, ni même n'aura d'impact significatif. Tout au plus, elle compliquera légèrement la situation des familles qui peuvent se permettre de louer un logement, mais pas d'en acheter un. 
 

Contrôler les prix des médicaments ne fera qu'accentuer les distorsions d'un marché déjà fortement perturbé et, là encore, laissera en place toutes les causes profondes des prix exorbitants des médicaments aux États-Unis. Ce n'est ni une solution réelle ni une solution durable. 
 
Enfin, le plafonnement des taux d'intérêt des cartes de crédit laisse également en place toutes les causes de la crise du logement. Mais surtout, ce contrôle des prix causerait de grandes difficultés aux Américains les plus pauvres et les plus vulnérables économiquement en les privant de leur principale source de crédit, les contraignant soit à s'en passer, soit à recourir à des prêts sur salaire aux taux d'intérêt encore plus élevés. Ce n'est pas un hasard si cette idée a été qualifiée d'absurde lorsque Bernie Sanders et AOC ont tenté de la faire adopter en 2019. 
 
L'adhésion de Trump à l'idéologie économique de gauche n'est pas seulement une erreur politique, elle est dangereuse pour le peuple américain. S'il persiste dans cette voie, en plus de son inflationisme et de ses hausses de taxes à l'importation, la beauté de sa nouvelle salle de bal n'aura aucune importance. Il restera dans les mémoires comme le président qui a répondu à l'appel à l'aide du peuple par une négligence cruelle et une aggravation délibérée de la situation.
 
 

(@ConnorMOKeeffe) produit des contenus multimédias au Mises Institute. Il est titulaire d’une maîtrise en économie 

 
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