Affichage des articles dont le libellé est Hayek. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Hayek. Afficher tous les articles

avril 21, 2026

Quand le devoir constitutionnel cède le pas au pouvoir institutionnel

Que Dieu bénisse le capitaine Vere : quand le devoir constitutionnel cède le pas au pouvoir institutionnel

Dans la dernière nouvelle d'Herman Melville, Billy Budd, le capitaine Edward Vere ordonne la pendaison d'un marin qu'il sait moralement innocent. Billy Budd a frappé un officier supérieur et l'a tué, mais seulement parce qu'il était faussement accusé de mutinerie et incapable de se défendre. Vere n'a aucun doute à ce sujet. Il déclare au tribunal improvisé ce qu'il croit fermement : Billy est innocent aux yeux de Dieu et de la nature. Puis, il plaide pour la peine de mort, arguant que la loi sur la mutinerie – la loi de la couronne britannique – l'exige. L'allégeance du marin va au roi. La loi du roi a tranché. Billy est pendu, et ses dernières paroles sont : « Que Dieu bénisse le capitaine Vere.» Melville ne nous offre aucune résolution. La nouvelle se termine sur la question qu'elle a soulevée : que signifie le fait que l'allégeance institutionnelle et la réalité morale divergent, et qu'un homme d'autorité choisisse l'institution ? 
 
 

 
 
Cette question est la question opérationnelle à laquelle sont confrontés les officiers de l'armée américaine aujourd'hui, et ce depuis près de quatre-vingts ans. La différence entre la situation de Vere et la leur est celle qui devrait tout changer. Vere prêtait allégeance à un roi. Un officier américain, lui, prête allégeance à un document. Le serment d'un officier commissionné des États-Unis se lit comme suit :
 
Moi, [nom], je jure solennellement de soutenir et de défendre la Constitution des États-Unis contre tous ses ennemis, étrangers et intérieurs ; de lui être fidèle et loyal ; de prendre cet engagement librement, sans aucune réserve mentale ni intention de m'y soustraire ; et de remplir fidèlement les devoirs de la fonction que je m'apprête à exercer. Que Dieu me vienne en aide. 
 
 Il n'est fait aucune mention du président. Il n'y a aucun engagement de loyauté personnelle envers un individu ou une administration. Le serment des engagés ajoute l'obéissance au président et aux officiers, mais celui des officiers commissionnés ne l'ajoute pas. Un officier jure fidélité à la Constitution, et à rien de plus. Le président n'est pas le roi. Cette distinction n'est ni fortuite, ni cérémonielle. 
 
Les hommes qui ont rédigé l'article II et conçu la structure des commissions militaires avaient vécu sous un roi, avaient combattu contre son armée et comprenaient parfaitement ce que signifiait pour les soldats devoir leur loyauté à une personne plutôt qu'à une loi. Le serment a été rédigé pour écarter cette possibilité, pour faire de la Constitution elle-même la source de l'autorité militaire, et non de quiconque occupait le pouvoir exécutif. L'obligation de l'officier envers la hiérarchie découle de l'ordre constitutionnel et n'est légitime que dans la mesure où cet ordre est respecté. Traiter le serment comme une simple formalité, une cérémonie sans portée opérationnelle, n'est pas faire preuve de discipline. C'est une lente subversion institutionnelle perpétrée contre le document et contre chaque soldat qui sert en supposant que ses supérieurs sont tenus par autre chose que les préférences de l'administration en place. 
 
Mises explique cette dynamique dans sa Théorie de la monnaie et du crédit, en observant que « si la guerre est considérée comme avantageuse… alors aucune loi ne pourra faire obstacle à son déclenchement. Dès le premier jour d'une guerre, toutes les lois qui s'y opposent seront balayées. » C'est la description de ce qui s'est produit dans toutes les guerres américaines non déclarées depuis la Corée. L'exigence constitutionnelle d'une déclaration du Congrès n'est ni abrogée, ni contestée ; elle est simplement mise de côté, car l'exécutif a déjà décidé que la guerre était avantageuse, et l'institution s'y conforme. Le seul obstacle qui subsiste à ce processus est l'officier qui considère le serment comme une obligation permanente.
 
Les faits le confirment. Les guerres de Corée et du Vietnam n'ont jamais fait l'objet d'une déclaration de guerre. Les invasions de la Grenade, du Panama, de l'Irak, de la Syrie et de la Libye non plus. La guerre en Afghanistan a duré vingt ans, sous le couvert d'une autorisation d'emploi de la force militaire si large qu'elle équivalait à un chèque en blanc tiré sur les finances publiques. L'article I, section 8, confère au Congrès, et non au président, le pouvoir de déclarer la guerre. Ce texte est resté inchangé. Ce qui a changé, c'est la propension des institutions à considérer son absence comme une simple formalité. Si le serment avait été appliqué à la lettre, si les officiers avaient perçu leur allégeance à la Constitution comme une obligation vivante et non comme un rituel professionnel, la politique étrangère américaine des huit dernières décennies aurait été radicalement différente. Les guerres qui n'auraient pu résister à une contestation constitutionnelle n'auraient pas eu lieu. Les hommes qui ne sont pas revenus de ces conflits auraient pu revenir. Ce constat est difficile à accepter, mais c'est celui qu'exige le serment. 
 
 La guerre contre l'Iran remet cette question sur le devant de la scène. Lorsque le Congrès eut l'occasion de réaffirmer son rôle constitutionnel, la résolution qui aurait contraint le président à solliciter son approbation pour toute nouvelle action militaire fut rejetée. Le pouvoir de guerre, investi constitutionnellement de cette compétence, refusa de l'exercer. Chaque membre du Congrès ayant voté contre cette résolution prêta un serment similaire à celui de tout officier militaire sur le terrain. Un officier qui s'interroge sur la constitutionnalité d'un déploiement dans ce conflit ne fait pas preuve de mauvaise foi. Il ne fait que respecter son serment. 
 
Cette obligation revêt une importance particulière pour l'armée de métier, d'une manière rarement reconnue. Dans son ouvrage « L'Éthique de la liberté », Rothbard établit une distinction nette entre le soldat conscrit et le volontaire. La conscription, selon lui, est une coercition structurelle : le soldat conscrit n'a pas choisi les conditions de son service et ne peut être considéré comme les ayant acceptées librement. Le volontaire, lui, a fait son choix, et ces conditions incluent le serment. Un officier qui jure librement de défendre la Constitution et qui est ensuite déployé dans le cadre d'une guerre non déclarée ne fait pas simplement un compromis éthique personnel. Ils ont violé les termes de l'accord que l'institution leur avait demandé de conclure. L'analyse de Rothbard est que ce n'est pas le soldat qui invoque la Constitution qui rompt le contrat, mais l'institution qui les a envoyés à la guerre sans déclaration.
 
Ulysses S. Grant le comprenait par expérience personnelle. Dans ses Mémoires, il revient sur la guerre américano-mexicaine avec une franchise implacable : « Pour ma part, je m’opposais farouchement à cette guerre et, encore aujourd’hui, je considère qu’elle fut l’une des plus injustes jamais menées par une nation forte contre une nation faible.» Il avait servi, obéi aux ordres et accompli son devoir dans une guerre qu’il jugeait injuste dès le départ. Il comprenait aussi pourquoi toute résistance est quasiment impossible une fois la machine enclenchée. « Une fois lancée, rares étaient les personnalités publiques qui auraient le courage de s’y opposer.» Et enfin, avec une franchise qui devrait inquiéter quiconque a porté l’uniforme : « L’expérience prouve que celui qui entrave une guerre dans laquelle sa nation est engagée, qu’il ait raison ou tort, n’occupe pas une place enviable dans la vie ni dans l’histoire.» Grant ne déplorait pas cela. Il décrivait le mécanisme qui impose le silence et le nommait honnêtement comme la raison pour laquelle le respect des serments est si rare. Hayek a cerné l’enjeu ultime. Dans La Route de la servitude, il écrivait que l'État de droit « signifie que le gouvernement, dans toutes ses actions, est lié par des règles fixées et annoncées à l'avance ». Lorsqu'un pouvoir exécutif déclenche une guerre pendant des négociations, sans déclaration de guerre, et que le Congrès refuse même de voter sur la question, l'État de droit n'est pas seulement mis à l'épreuve. Il est totalement abandonné dans ce domaine. Il ne reste alors que le pouvoir des hommes, de ceux qui occupent les fonctions concernées et qui jugent la situation suffisamment urgente.  
 
Hayek comprenait que c'est ainsi que les sociétés libres perdent leur caractère, non pas par une rupture brutale, mais par le poids cumulatif des précédents, chacun défendable en soi, qui, ensemble, établissent que les contraintes constitutionnelles s'appliquent à tous, sauf à ceux qui sont habilités à déclarer l'état d'urgence. 
 
Les tribunaux n'offrent aucun remède. La doctrine de la question politique permet aux tribunaux fédéraux de décliner leur compétence sur les litiges relatifs aux pouvoirs de guerre en les déclarant insolubles par voie judiciaire, ce qui, en pratique, revient à renvoyer la question constitutionnelle aux pouvoirs politiques qui ont déjà démontré leur réticence à y répondre. L'officier se retrouve seul face à son serment. 
 
Le serment d'office n'est pas un engagement de loyauté envers une personne ou une administration ; c'est une déclaration publique, faite librement, par laquelle l'officier comprend que son autorité découle d'un ordre constitutionnel et accepte l'obligation personnelle de défendre cet ordre. Les officiers américains ne sont pas des Billy Budd ; ce sont des capitaines Vere. Ils détiennent le pouvoir, ils convoquent les tribunaux et ils décident du bon fonctionnement de l'appareil d'État.


 
Patrick Frise works at a Minnesota-based law firm.
 

https://mises.org/mises-wire/god-bless-captain-vere-when-constitutional-duty-yields-institutional-power

 
 
 

 

novembre 17, 2025

Perspective autrichienne sur l'égalité avec Wanjiru Njoya

Le progressisme moderne repose sur la notion d'équité, c'est-à-dire l'égalité des résultats. Cependant, comme l'écrivait Ludwig von Mises, le libéralisme classique puisait ses racines dans la liberté, elle-même sous-tendue par l'égalité devant la loi. 

Wanjiru Njoya

 


 

Perspective autrichienne sur l'égalité

Ludwig von Mises soutenait que la « philosophie libérale du XIXe siècle », ou tradition classique du libéralisme, ne repose pas sur l'égalité mais sur la liberté. Il rejetait l'idée que tous les hommes soient égaux en fait ou en substance. Il considérait la notion d'égalité substantielle – ce que l'on appelle parfois égalité réelle ou véritable égalité – comme incompatible avec la liberté individuelle et comme un cheval de Troie dissimulant des projets interventionnistes coercitifs visant à égaliser tous les membres de la société. Il voyait en la liberté un élément essentiel à la coexistence pacifique et à la civilisation occidentale elle-même. Ainsi, Mises prenait au sérieux la menace que représentaient pour la paix et la prospérité les projets égalitaires par lesquels les gouvernements prétendent égaliser tous leurs citoyens. Dans son ouvrage *Le Libéralisme*, il retrace les racines de la croyance erronée en l'égalité jusqu'aux Lumières : 
 
Les libéraux du XVIIIe siècle, guidés par les idées de droit naturel et des Lumières, exigeaient pour tous l'égalité des droits politiques et civils, partant du principe que tous les hommes sont égaux… 
 
Or, rien n'est aussi mal fondé que l'affirmation de la prétendue égalité de tous les membres du genre humain. Les hommes sont fondamentalement inégaux. Même entre frères, il existe des différences marquées dans leurs attributs physiques et mentaux. La nature ne se répète jamais dans ses créations ; elle ne produit rien à la chaîne, et ses produits ne sont pas standardisés.
 
De même, Friedrich von Hayek rejeta l'idée que l'idéal libéral classique de justice repose sur l'égalité. Dans son ouvrage *Constitution of Liberty*, il affirmait que la justice devait se fonder sur la liberté individuelle, laquelle ne présuppose pas l'égalité de tous. Il soulignait : « Il ne faut pas négliger le fait que les individus sont très différents dès leur naissance… En réalité, affirmer que “tous les hommes naissent égaux” est tout simplement faux. » Murray Rothbard reprit cette idée dans *Egalitarianism as a Revolt against Nature*, soutenant qu'un monde où tous les êtres humains seraient uniformisés par la coercition et la force de l'État serait un monde à la Procuste, digne des pires romans d'horreur. Il posa la question suivante : 
 
Qu'est-ce que l'« égalité », au juste ? Ce terme a été maintes fois employé, mais peu analysé. A et B sont « égaux » s'ils sont identiques l'un à l'autre quant à un attribut donné. Ainsi, si Smith et Jones mesurent tous deux exactement six pieds, on peut dire qu’ils sont « égaux » en taille… Il n’y a donc qu’une seule et unique façon pour que deux personnes soient réellement « égales » au sens le plus strict du terme : elles doivent être identiques en tous points.
 
Pourtant, Hayek, à l'instar de Mises, défendait le principe d'égalité devant la loi. Bien qu'ils aient tous deux rejeté la notion d'égalité réelle, ils affirmaient que l'égalité formelle – ou égalité devant la loi – est essentielle à la coopération sociale dans un État de droit. Si l'égalité devant la loi ne repose pas sur une égalité de fait, sur quoi repose-t-elle ? Il peut sembler contradictoire de défendre l'égalité formelle tout en rejetant l'égalité réelle, mais, comme l'expliquait Hayek, l'égalité réelle compromet en réalité l'égalité formelle car elle ne tient pas compte de la raison même pour laquelle l'égalité formelle est importante. Dans l'idéal libéral classique, la justice était qualifiée d'aveugle, non pas parce qu'il n'existe aucune différence entre les individus, mais parce qu'elle est aveugle à ces différences. Le principe de la justice aveugle est complètement perdu lorsque l'on présume que nous ne pouvons avoir les mêmes droits que si nous sommes, en réalité, identiques, et que chacun doit être rendu identique par toutes les interventions possibles, afin de se conformer au fait que nous aspirons tous à l'égalité des droits. La justice est aveugle car c'est le meilleur moyen de maximiser la portée de la liberté individuelle. Dans le cadre d'une justice aveugle, nul n'est soumis à des obligations ou à des sanctions légales qui ne le sont pas pour les autres, du seul fait de son identité ou de ses caractéristiques personnelles. Comme l'a dit Hayek : « Rien, cependant, n'est plus préjudiciable à la revendication d'égalité de traitement que de la fonder sur une hypothèse aussi manifestement fausse que celle de l'égalité de fait de tous les hommes.» Mises et Hayek considéraient tous deux la liberté individuelle comme la seule justification de l'égalité formelle et insistaient sur le fait que l'égalité devant la loi est la seule forme d'égalité compatible avec la liberté. Dans son ouvrage *Le Libéralisme*, Mises affirmait : 
 
 « …ce que [le libéralisme] a créé, c'est seulement l'égalité devant la loi, et non l'égalité réelle. Toute la puissance humaine serait insuffisante pour rendre les hommes réellement égaux. Les hommes sont et resteront toujours inégaux… Le libéralisme n'a jamais visé plus loin.» 
 
On pourrait se demander pourquoi la loi devrait s'attacher à garantir l'égalité formelle, ou l'égalité de traitement devant la loi, si les individus ne sont pas, en réalité, égaux. Mises avançait deux raisons. La première est que la liberté individuelle est essentielle à la coopération sociale. Il soutenait que la liberté individuelle se justifie par sa contribution au bien commun, et que le libéralisme classique « a toujours eu pour objectif le bien de tous, et non celui d'un groupe particulier ». Le bien commun ne peut être atteint que par la coopération sociale, et il ne peut y avoir de coopération sociale là où les individus ne sont pas libres. Il définissait la société comme « une association de personnes œuvrant à la coopération », et cette coopération est optimale lorsque les individus sont libres de procéder à des échanges pacifiques et volontaires fondés sur la division du travail. Le bien commun, et la coopération sociale, dépendent donc de la liberté individuelle et du droit à la propriété privée. Mises considérait cela comme la distinction essentielle entre le libéralisme classique et le socialisme.
 
Le libéralisme se distingue du socialisme, qui prétend lui aussi œuvrer pour le bien de tous, non par le but qu'il poursuit, mais par les moyens qu'il choisit pour l'atteindre. 
 
La seconde raison est « le maintien de la paix sociale ». Mises soutenait que la coexistence pacifique est essentielle à la civilisation et à la prospérité, et exige que chacun jouisse des mêmes droits devant la loi. Un système juridique qui accorde des privilèges particuliers à un groupe au détriment d'un autre conduit inévitablement au ressentiment, à l'hostilité, aux conflits et, finalement, à la guerre. Mises affirmait que « les privilèges de classe [ou de groupe] doivent disparaître pour que les conflits qu'ils suscitent cessent ». De même, Rothbard soulignait que les projets égalitaires mènent inexorablement au conflit, avertissant que toute société qui vise l'égalité s'engage sur la voie de la tyrannie : « Une société égalitaire ne peut espérer atteindre ses objectifs que par des méthodes totalitaires de coercition. » 
 
 Les socialistes s'opposent à la notion libérale classique d'égalité formelle en arguant que si les hommes ne sont pas, en réalité, égaux, la loi doit, autant que possible, s'efforcer de les rendre égaux. Ils proposent d'y parvenir en abolissant les privilèges dont jouissent certains et qui ne sont pas accessibles aux autres, ou en créant des droits spécifiques pour ceux qui ne bénéficient pas des privilèges des autres, afin de compenser leurs désavantages. Mises rejetait cette notion de « privilège ». Ce qu'un homme gagne grâce à son habileté ou à son talent, ce qui est acquis selon les règles de la propriété privée, ne peut être considéré comme un « privilège », car cela se justifie par sa nécessité pour la coopération sociale et le bien commun.

Le fait que, sur un navire en mer, un homme soit capitaine et que les autres constituent son équipage et soient soumis à ses ordres représente assurément un avantage pour le capitaine. Néanmoins, ce n'est pas un privilège pour lui s'il possède la capacité de manœuvrer le navire entre les récifs pendant une tempête et, de ce fait, de se rendre utile non seulement à lui-même, mais à tout l'équipage. 
 
Mises considérait donc l'égalité formelle, ou égalité devant la loi, comme une composante essentielle de la liberté. Sa défense de la liberté reposait, à son tour, sur le fait que la liberté est essentielle à l'épanouissement humain. L'importance de la liberté comme fondement philosophique de l'égalité est claire : il s'ensuit que tout « droit » à l'égalité qui porte atteinte à la liberté individuelle est invalide. Ce sont en effet de faux droits, comme l'a dit Rothbard.
 

 
Wanjiru Njoya est chercheuse associée Walter E. Williams à l'Institut Mises. Elle est l'auteure de *Economic Freedom and Social Justice* (Palgrave Macmillan, 2021), *Redressing Historical Injustice* (Palgrave Macmillan, 2023, avec David Gordon) et de « A Critique of Equality Legislation in Liberal Market Economies » (Journal of Libertarian Studies, 2021).

 

octobre 31, 2025

Alexis de Tocqueville, voyageur et acteur des révolutions libérales.

 

Abbatiale de Saint-Maixent-l’Ecole, Deux-Sèvres.

Photographie : T. Guinhut.

 

 

Alexis de Tocqueville,

voyageur et acteur des révolutions libérales.

Par Françoise Mélonio, Michel Onfray

& Raymond Boudon.

 

 

Françoise Mélonio : Tocqueville, Gallimard, 2025, 624 p, 27 €.

 

Alexis de Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, Œuvres II,

La Pléiade, Gallimard, 2001, 1232 p, 68,50 €.

 

Alexis de Tocqueville : Quinze jours au désert, Le Passager clandestin, 2011, 112 p, 16 €.

 

Michel Onfray : Tocqueville et les Apaches, Autrement, 2017, 208 p, 18 €.

 

Raymond Boudon : Tocqueville aujourd’hui, Odile Jacob, 2005 304 p, 29,90 €.

 

 

L’on croit connaître Tocqueville si l’on a dit qu’il est l’auteur de De la démocratie en Amérique, dans laquelle il fait l’éloge de la constitution et de la libre entreprise des Etats-Unis. Tout en s’interrogeant sur la passion démocratique de l’égalité qui peut conduire, via la tyrannie de la majorité et l’état tutélaire, à l’acceptation de la servitude. Mais qui est cet homme, comment est-il devenu le penseur et l’acteur des révolutions libérales que nous connaissons trop peu, par quelles enquêtes et voyages ? Opportunément, Françoise Mélonio nous livre une roborative biographie, quand, quoique l’on puisse trouver ce texte en Pléiade, un éditeur qui se veut « clandestin », ose mettre en avant les Quinze jours au désert américains de notre cher Tocqueville. Aussi verra-t-on comment, au milieu du XIX° siècle,  il considère avec une empathie diverses les Indiens américains, les noirs et les Algériens, ce qui suscite l’ire de Michel Onfray. Reste à considérer, à l’aide Raymond Boudon, l’héritage trop oublié d’un Tocqueville libéral que la France d’aujourd’hui méconnait absurdement.

Les biographies de Tocqueville ne manquent pas ni ne sont sans mérites, telles celles de Brigitte Krulic[1] ou d’Olivier Zunz[2]. Mais elles pâlissent devant l’apparition de celle de Françoise Mélonio, opus tout autant soigneusement documenté, foisonnant, qu’agréable à lire, tout entier en faveur de cet « éducateur de la démocratie ».

Lorsque l’on nait en 1805 dans une famille d’aristocrates normands, l’on a forcément derrière soi « un héritage d’échafaud », mais aussi, après 1815, lors de la Restauration, un père, Hervé, plusieurs fois préfet. Très vite, le jeune homme devient déiste, et au conservatisme de l’aristocratie légitimiste il préfère les valeurs issues des Lumières. Une fois acquis son diplôme de Droit, en 1826, il entame un grand tour en Italie, de Naples à la Sicile, où il est frappé par « le despotisme politique et social ». Nommé juge à Versailles, il se fait en ce milieu un ami de toute la vie : Gustave de Beaumont. Navré par l’étroit conservatisme de Charles X, puis la révolution de 1830, il accepte le régime de Louis-Philippe, tout en restant attaché au concept d’une monarchie parlementaire plus libérale.

 

C’est alors qu’il part, en 1831, avec son ami, en Amérique, sous couvert d’y étudier le système pénitentiaire, dont le taux de récidive et le coût sont plus faibles qu’en France.  Ce qui donnera lieu à une publication en 1833. Mais il s’agit surtout de savoir pourquoi « une vaste république est praticable ici, impraticable là ». Il découvre une démocratie égalitaire unique au monde, mue par la nécessité de faire de l’argent, « critère plus souple que la naissance », et traversée par des courants réformateurs « en faveur de l’abolition de l’esclavage, de l’humanisation des prisons, du droit des femmes et du développement de l’instruction publique ». Il explore les forêts lointaines, le Canada français, Boston, le Mississipi. Le voilà choqué par la pauvreté brutale, minée par l’alcool, des Indiens, par la déportation des tribus, par la ségrégation à l’encontre des Noirs.

C’est en deux parties que parut cet essai devenu classique du libéralisme et de la sociologie : De la Démocratie en Amérique, en 1835 puis 1840. Au-delà de la mission qui l’envoya observer le système pénitentiaire américain, Tocqueville élargit sa réflexion et prit de la hauteur pour offrir une pensée politique d’une étendue considérable. La première partie est essentiellement une analyse de la confédération, quand la seconde est plus critique, non sans proposer des comparaisons avec les modes de vie et les législations de l’ancienne Europe. Mue par la passion de la liberté, avertie des vexations imposées par l’Etat, depuis l’indépendance gagnée de haute lutte sur l’impérialisme anglais, les Etats-Unis d’Amérique usent du libéralisme politique et économique au service du progrès humain, à condition de ne pas souffrir avec excès de la différence entre le riche et le pauvre. L’égalité des conditions, civile et juridique, est un gage de démocratie, ce en quoi Tocqueville est fidèle à Benjamin Constant. Voilà la perspective proposée à l’Europe et à la France.

Mais cette passion de l’égalité, peut devenir dangereuse pour les libertés des citoyens, encourageant le conformisme et menaçant les différences et réussites individuelles. L’empire de la majorité fait mieux que les bûchers pour détruire les livres subversifs, « elle a ôté jusqu’à la pensée d’en publier ». Ce qui est une préfiguration des concepts d’autocensure et de l’intimidation par la masse.

Bientôt, Tocqueville en arriva au concept de « despotisme démocratique », étant donné l’emprise de la tyrannie de la majorité : « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire (…) Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire (…) il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre-arbitre (…) le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule, il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète (…) un pouvoir unique, tutélaire, tout puissant, mais élu par les citoyens[3] ».

 

Françoise Mélonio n’a pas tort de penser que notre philosophe et sociologue tire de l’Amérique, «  une vision exagérément irénique », du moins par contraste avec la France de son temps. Cependant l’on a compris que la démocratie recèle en son sein de dangereuses espérances…

Moins célèbre est L’Ancien régime et la révolution. Livre d’historien, certes, mais aussi d’analyse politique, qui « traque l’origine du penchant des Français pour les Bonaparte », soit pour les hommes providentiels, voire les tyrans…

Pour revenir à la savante biographie de Françoise Mélonio, grâce à elle l’on sait tout ou presque sur la famille de notre cher Alexis de Tocqueville, ses deux frères, moins brillants, sa carrière judiciaire déçue, son travail de parlementaire. Mais aussi sur sa maîtresse Marie, qu’il finira par épouser, alors que sa fidélité lui permettra de veiller – avec l’ami Beaumont – sur ses manuscrits et leur publication, après la mort précoce de notre sociologue et philosophe politique, en avril 1859, soit à l’âge encore tendre de 54 ans.

Et loin de n’être qu’une biographique narrative, il s’agit là d’une biographie intellectuelle et conceptuelle. C’est « éclairer, à travers un parcours individuel, l’Histoire politique et intellectuelle du XIX° siècle et celle, en amont, de la Révolution », mais plus encore permettre au libéralisme économique et politique de se voir justifiés par l’acuité de l’observation et de la pensée. Tocqueville ne fut romantique que dans sa passion des libertés et des grands espaces américains, mais plus exactement un héritier des Lumières, tant la liberté individuelle et de la presse devait être pour lui le pilier de la démocratie libérale.

Glissons vers des versants méconnus parmi l’œuvre de ce chantre du libéralisme.  Par exemple grâce aux éditions Le Passager clandestin de nous ouvrir des yeux curieux. Car ces Quinze jours au désert sont un précieux journal de voyage dans les profondeurs du Michigan, en 1831. L’auteur parcourt une nature qui le stupéfie par sa vide immensité, en une perspective digne du sublime romantique, où les colons font preuve d’une force physique et morale extraordinaire en vue d’y construire un pays neuf « qui marche à l’acquisition des richesses ». Mais admirant ces villages qui deviennent des villes, déplorant l’abattage des arbres, il est « en quête des sauvages et du désert ». Qui eût cru qu’un tel penseur allait faire preuve de tant d’empathie envers les Indiens, ce « peuple antique, le premier et légitime maître du continent », qu’il allait s’alarmer du comportement des blancs, de leur « égoïsme froid et implacable lorsqu’il s’agit des indigènes » ? Sa première rencontre est pourtant décevante : « Aux vices qu’ils tenaient de nous se mêlait quelque chose de barbare et d’incivilisé qui les rendait cent fois plus repoussants encore ». L’eau de vie qui dévaste leur santé permet aux nouveaux Américains de se déculpabiliser, bien qu’ils la leur vendent… Enfin, il est touché par leur « charme réel », leur fierté, leur bonté, leur attachement à la vie dans la nature, leur « indépendance barbare ». Sans céder au mythe du bon sauvage, Tocqueville, sociologue perspicace, est un humaniste attentif à la condition humaine, y compris des femmes des colons, des métis, ainsi qu’à la variété des religions chrétiennes qui n’empêchent malheureusement pas « le sort final réservé aux races sauvages », soit les massacres, l’exil vers de pauvres pâturages, des réserves arides…


Nous ne partagerons pas forcément les convictions de Tocqueville sur la colonisation de l’Algérie. Pourtant il ne faut en rien oublier que la prise d’Alger, en 1830, fut orchestrée pour mettre fin aux pirateries, pillages et réductions en esclavage par les navires barbaresques venus de ce même port. Ainsi cessèrent enfin ces violences séculaires. Est-ce à dire qu’il fallait compléter la chose par la colonisation de l’Algérie ? Une expédition guerrière coûteuse mobilise des effectifs militaires importants et des moyens financiers considérables. Parmi les personnalités politiques, certaines exigent le retrait des troupes françaises, d’autres préconisent une occupation limitée, d’autres enfin sont en faveur de l’extension de la domination et de la colonisation.

Rappelons-nous à cet égard que Jacques Marseille[4], pensant d’abord établir les bénéfices de la colonisation en faveur de la France, finit par s’apercevoir qu’au contraire, en exportant hommes, matériaux, capitaux et subventions, l’affaire fut largement déficitaire… L’on se doute que, malgré le travail scrupuleusement documenté de l’historien, une cohorte de bien-pensants gauchisants le vilipende à l’envi.

Pour revenir à notre Tocqueville, alors qu’il était déjà nanti d’une abondante documentation, il est nommé membre d’une commission extraordinaire attachée à l’Algérie. En 1841, puis 1846, son enquête soucieuse lui permet de découvrir villes, villages, de faire connaissance avec la population indigène, et d’abord « l’état social et politique des populations musulmanes et orientales : la polygamie, la séquestration des femmes, l’absence de toute vie publique, un gouvernement tyrannique et ombrageux[5] ». Découvrant également les acteurs français, et sans guère hésiter, Tocqueville approuve la colonisation, y compris avec le recours de tribunaux d’exception qui relèvent du droit de la guerre.


Le prolixe et bavard Michel Onfray, familier une fois de plus de l’emporte-pièce, n’hésite pas à déboulonner la tocquevillienne mémoire, usant du réquisitoire à l’envi. Tocqueville et les Apaches, sous-titré « Indiens, nègres, ouvriers, Arabes et autres hors-la-loi », permet de dévoiler un penseur de la démocratie et de la liberté qui justifie le massacre des Indiens d’Amérique, l’apartheid entre Noirs et Blancs, la violence coloniale en Algérie, le coup de feu contre les ouvriers quarante-huitards. Pour Michel Onfray, « si l’on est blanc, catholique, Européen, propriétaire, Tocqueville est le penseur ad hoc », trois qualificatifs fort exagérément dépréciatifs.

Tocqueville désapprouve moins « la grande plaie » de l’esclavage par empathie humaniste que pour cause d’une rentabilité économique bien moins efficace que la liberté et le salariat. Mais Michel Onfray omet de faire allusion à des pages plus clémentes, plaidant la cause des Noirs du Nord des Etats-Unis : « Ainsi le Nègre est libre, mais il ne peut partager ni les droits, ni les travaux, ni les douleurs, ni même le tombeau de celui dont il a été déclaré l’égal[6] ».

Il est, pour Michel Onfray, celui qui justifie et légitime « ce que l’on nomme aujourd’hui ethnocide ou crime de guerre », en particulier dans le cas de l’Algérie. En effet Tocqueville ne se lasse pas de démonter « que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays » que « des voyages meurtriers [lui] paraissent quelquefois indispensables[7] ». Certes Michel Onfray n’a pas tort de dénoncer un « manuel de guerre coloniale », mais c’est négliger la dangerosité de l’islam et des conquêtes arabes, quoiqu’il écrivit un volume brouillon pas toujours cohérent, néanmoins passablement informé, peu amène envers son objet d’étude, intitulé Penser l’islam[8].

C’est pourtant exiger de Tocqueville qu’en dépit de son inscription dans son siècle il soit en tout parfait et conforme à quelque notion du bien absolu qu’un Onfray ne peut représenter péremptoirement, à l’instar du modeste critique qui joue sur son clavier pour produire cette lecture et cette réflexion.

Le sociologue Raymond Boudon est à juste titre beaucoup plus sensible à la pensée de notre Alexis. Dans Tocqueville aujourd’hui, il se pose les indispensables questions suivantes. « Pourquoi est-il si difficile de réformer l’État français ? Pourquoi y a-t-il beaucoup plus de fonctionnaires en France qu’en Allemagne ? Pourquoi les Américains sont-ils beaucoup plus religieux que les Anglais ou les Français ? Pourquoi le culte de l’égalité prend-il le pas sur celui de la liberté ? » Tocqueville prédisait et expliquait l’apparition du culte des droits de l’homme, l’éclatement des religions, le succès de la littérature facile, les effets pervers de l’État-providence, les résistances au libéralisme. Ce dernier avait vu juste tant les choses ont empirées en notre XXI° siècle. Aussi Raymond Boudon accuse-t-il les intellectuels et gouvernants français de ne pas lire Tocqueville, tant le marxisme et l’étatisme centralisateur obèrent la liberté et la croissance françaises.

Pauvre Tocqueville, si tu revenais parmi nous… Voulant assurer « le mirage de la justice sociale » – selon la formule de Friedrich August Hayek[9] – l’égalité économique, écrêter les riches pour donner aux pauvres assistés et autres immigrés importés par flottilles, notre Etat dévoyé, notoirement incompétent, dévore ses enfants et n’en rejette que les os, à force de se dévouer à une obèse sociale redistributive, non seulement dispendieuse, mais contreproductive, car ruineuse, tant sur le plan de la dette appauvrissante que sur le plan civilisationnel. Voici fleurir, sous nos yeux pour le moins inquiets, pour revenir à notre Tocqueville, « les périls que l’égalité fait courir à l’indépendance humaine[10] ». Reste à longuement méditer sa distinction entre la centralisation administrative, liberticide, et la centralisation politique, indispensable pour la sécurité nationale. Et combien « le résultat général de toutes ces entreprises individuelles dépasse de beaucoup ce qu’aucune administration ne pourrait entreprendre. […] Le plus grand soin d’un gouvernement devrait être d’habituer peu à peu les peuples à se passer de lui[11] ». Nous en sommes bien loin, hélas…

Thierry Guinhut

 La partie sur Quinze jours au désert fut publié

dans Le Matricule des Anges, juin 2011

Une vie d'écriture et de photographie


[1] Brigitte Krulic : Tocqueville, Folio 2016.

[2] Olivier Zunz : Tocqueville. L’homme qui comprit la démocratie, Fayard, 2022.

[3] Alexis de Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, II, IV, VI, Œuvres II, Pléiade, 2001, p 836-838.

[4] Jacques Marseille : Empire colonial et capitalisme français, Points, 1989.   

[5] Alexis de Tocqueville : Notes du voyage en Algérie de 1841, Œuvres I, La Pléiade, 2001, p 660.

[6] Alexis de Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, II, IV, VI, Œuvres II, Pléiade, 2001, p 398.

[7] Alexis de Tocqueville : Notes du voyage en Algérie de 1841, Œuvres I, La Pléiade, 2001, p 706.

[8] Michel Onfray : Penser l’islam, Grasset, 2016.

[9] Friedrich August Hayek : Droit, législation et liberté, II, PUF, 2013.

[10] Alexis de Tocqueville : De la Démocratie en Amérique, II, IV, VI, Œuvres II, Pléiade, 2001, p 849.

[11] Alexis de Tocqueville : Voyage en Amérique. Cahier non alphabétiques 2 et 3, Œuvres I, Pléiade, 2001, p 66

 

 

Photographie : T. Guinhut.


Powered By Blogger