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mars 07, 2026

Attali propose: Ordre mondial fondé sur la raison et la liberté ou une troisième conflagration ?

Peut-on encore éviter la Troisième Guerre mondiale ?

Depuis 1945, l'humanité vit sous la menace d'une troisième conflagration. Redoutée lors de la confrontation entre capitalisme et communisme, elle a frôlé l'apocalypse nucléaire à au moins deux reprises, jusqu'à ce que l'effondrement de l'Union soviétique mette temporairement fin à ce cycle. Nous avons alors osé espérer une paix perpétuelle, une illusion qui masquait les profondes racines du ressentiment des peuples. 

 


 

C'est dans ces profondeurs que se forge aujourd'hui le prochain cataclysme : dans les fondements idéologiques, religieux et nationalistes de toutes les sociétés, dans les amphithéâtres universitaires et dans les recoins les plus sombres des réseaux sociaux. 

 Il n'opposera plus le marxisme-léninisme au libéralisme judéo-chrétien, mais l'Occident dans son ensemble aux multitudes qui se perçoivent comme les sujets de son empire impitoyable. 

En apparence, pourtant, pour l'instant, rien de tel ne se profile. Nous ne voyons que des conflits soigneusement compartimentés : la guerre de tranchées russo-ukrainienne, les affrontements israélo-iraniens, les troubles afghano-pakistanais, les insurrections sahéliennes, les tensions meurtrières autour du détroit de Taïwan. De prime abord, les belligérants de chacun de ces conflits n'ont aucun intérêt opérationnel à intervenir dans les guerres des autres : Moscou et Pékin n'ont aucune vocation à croiser le fer avec Tel-Aviv, Riyad n'a aucun différend avec Pékin, Islamabad n'a aucune ambition au Sahel. 

La fragmentation des théâtres d'opérations empêcherait donc toute agrégation en un conflit systémique. En apparence, nous serions loin du précipice. Et pourtant, un observateur attentif peut percevoir, sous cette surface fragmentée, la présence implacable des empires, la lente convergence des haines en quête d'un langage commun.  

C’est comme si tous ces foyers d’insurrection régionale n’attendaient qu’une étincelle pour dégénérer en guerre de civilisation : le Sud profond contre son adversaire universellement vilipendé, jusque dans ses fondements mêmes : l’Occident. 

La première étape vers un conflit mondial consisterait pour les belligérants des foyers locaux à nouer des alliances : il est concevable que la Russie, la Chine et le Pakistan soutiennent la théocratie iranienne (Moscou pour s’assurer une profondeur industrielle stratégique et obtenir des approvisionnements et du personnel pour le front ukrainien ; Pékin pour garantir l’accès aux hydrocarbures et protéger ses lignes de ravitaillement ; et Islamabad pour disposer de soutiens crédibles face à la puissance indienne). 

 L’étape suivante verrait ces États projeter leurs forces au service de leurs nouveaux partenaires : des contingents pakistanais seraient intégrés aux troupes russes en Ukraine, des unités russes participeraient à l’offensive chinoise sur Taïwan et les forces iraniennes seraient déployées simultanément sur les deux fronts. 

L'ensemble de ces événements s'inscrirait parfaitement dans un grand récit anti-occidental, dénonçant la mondialisation prédatrice, le rationalisme désenchanté et la modernité colonisatrice. 

 Une fois cette dynamique enclenchée, aucun arbitre ne disposerait des instruments nécessaires pour l'endiguer : aucune hégémonie, pas même celle de Washington, ne peut plus imposer la paix ; aucune institution multilatérale n'est en mesure d'imposer un cessez-le-feu ; le droit international est réduit à néant par les assauts du révisionnisme le plus effronté. 

 La Chine, la Russie, l'Iran, le Pakistan et bien d'autres s'uniront pour mettre fin à cinq siècles de primauté et d'arrogance occidentales. La Troisième Guerre mondiale ne sera alors plus une éventualité, ni même une simple succession d'escarmouches sanglantes. 

 L'Occident a encore les moyens d'éviter ce dénouement. Il peut, en premier lieu, mobiliser sa supériorité militaire et déployer toutes les ressources de sa diplomatie pour tenter de convaincre Moscou et Pékin que soutenir Téhéran les mènerait à leur perte. 

Mais cela ne suffira pas : l’histoire a invariablement donné raison aux peuples face à leurs oppresseurs ; l’Occident ne triomphera pas, à long terme, sur les seuls champs de bataille, ni par la seule voie diplomatique, mais seulement si son projet civilisationnel l’emporte sur celui de ses adversaires. 

Or, proclamer les vertus de la démocratie libérale, du marché régulé et de l’État de droit ne suffira pas, pas plus qu’affirmer la primauté du droit humain sur le droit divin, ni jurer que la modernité occidentale constitue un horizon universel. En particulier, ces arguments sonnent creux lorsqu’ils sont portés par une oligarchie américaine cynique, qui foule aux pieds ses propres valeurs fondatrices et alimente la haine qu’elle prétend désarmer. 

 C’est là que l’Europe est appelée à jouer un rôle irremplaçable. Elle demeure le seul espace politique au monde où l’État de droit prévaut effectivement ; celui où la violence institutionnelle est la moins présente, la liberté la plus étendue, la justice sociale la plus concrète. Elle est aussi la seule qui reconnaisse le principe de l’égalité absolue des droits pour tous les êtres humains. 

 Les pays qui la composent doivent s'unir pour projeter cette singularité sur la scène mondiale et défendre un universalisme affirmé, en assumant la responsabilité de leurs fautes historiques, telles que la colonisation, dont ils n'étaient ni les premiers ni les seuls coupables. 

 

 

Si l'Europe réussit en faisant entendre ce discours, en glorifiant sans complexe les valeurs occidentales devenues universelles, en revitalisant des institutions multilatérales moribondes, en forgeant des alliances avec les meilleurs éléments des États-Unis, du Japon, d'Israël et de tant d'autres nations, une issue à la crise devient envisageable : l'effondrement de la théocratie iranienne, la déroute du discours islamiste radical, l'impasse définitive entre les armées et la dictature de Poutine en Ukraine, la chute du gouvernement Netanyahu, la défaite électorale de Trump, le renoncement de Pékin à toute conquête militaire de Taïwan. 

Dès lors, il devient possible de construire patiemment un ordre mondial fondé sur la raison et la liberté – autrement dit, sur le meilleur de ce que l'Occident a apporté au monde, en puisant également à d'autres sources.

https://www.attali.com/en/geopolitics/can-we-still-avoid-world-war-iii/

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