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Sommaire:
A) Le débat entre libéralisme et nouvelle gauche au tournant du siècle - Chen Lichuan - perspectives chinoises.
B) La Chine serait-elle en train de s’ouvrir au libéralisme ? Par Thibault Danjou - génération libre
C) Un modèle de socialisme libéral en Chine - Entretien avec le politologue Cui Zhiyuan - par
A) Le débat entre libéralisme et nouvelle gauche au tournant du siècle
Basé sur les textes polémiques des tenants du libéralisme et de la
nouvelle gauche en Chine à la fin du siècle dernier, cet article
présente les principales questions qu’abordent les auteurs des deux
camps. Il tente de mesurer l’impact de ce débat intellectuel sur
l’évolution récente de la société.
Du début des années 1980 au milieu des années 1990, trois mouvements occupent le devant de la scène intellectuelle chinoise : le radicalisme, le conservatisme et le libéralisme. Cet article a pour ambition de retracer le débat entre libéralisme et nouvelle gauche, en s’appuyant exclusivement sur les textes polémiques des auteurs chinois1. Comment présenter un débat intellectuel qui est un processus d’interrogation et de clarification, et qui n’aboutit pas à une conclusion consensuelle ? Comment rendre intelligibles les concepts débattus, extraits de leurs textes d’origine ? Comment évaluer l’impact de ce débat sur une société en profonde mutation ? Telles sont quelques-unes des difficultés auxquelles nous avons été confronté. Dans un premier temps, nous revenons succinctement sur la genèse du débat entre libéralisme et nouvelle gauche, avant de confronter autour de quelques grands axes les écrits des auteurs ayant participé au débat. Nous explorons enfin quelques pistes d’évolution, notamment au regard d’un nouveau clivage apparu autour de la question des libertés civiles et de la démocratie politique.
La redécouverte du libéralisme
Le débat entre radicalisme et conservatisme remonte au début du XXe
siècle, quand faisait rage la querelle entre occidentalistes et
traditionalistes. Sur le plan culturel, ils s’opposaient par leur
attitude face aux valeurs de la culture chinoise traditionnelle : les
premiers envisageaient un scénario de la table rase où triompheraient
des idées nouvelles importées de l’Occident, telles la liberté, la
démocratie et le progrès ; les seconds tenaient les valeurs anciennes
comme un système de références immuables qu’il fallait préserver pour
l’identité culturelle de la Chine. Sur le plan politique, les uns
exigeaient un changement de fond, voire au prix d’une révolution ; les
autres préconisaient la réforme de l’ordre en place. En réalité, leurs
positions étaient plus complexes : le radicalisme culturel ne conduisait
pas nécessairement au radicalisme politique, ni le conservatisme
culturel au conservatisme politique. Hu Shi, pionnier du libéralisme
chinois, leader incontestable du radicalisme culturel, est relativement
modéré sur le plan politique. Sun Yat-sen, révolutionnaire déterminé,
républicain convaincu, a beaucoup d’estime pour la philosophie politique
ancienne. Certains lettrés et hommes politiques, considérés un temps
comme radicaux, ont ensuite été étiquetés conservateurs : Kang Youwei,
dirigeant réformiste des Cent Jours, passe dans les rangs conservateurs
après la Révolution républicaine de 1911. Yan Fu, précurseur du
libéralisme chinois, finit sa carrière, aux yeux de certains, en
défenseur de l’ordre confucéen. Chen Duxiu, partisan de
« l’occidentalisation totale » lors du mouvement du 4-Mai 1919, chef de
file du Parti communiste après sa création en 1921, devient un « homme
aux idées arriérées » au regard des intellectuels de gauche.
Pour certains intellectuels, comme l’histoire chinoise du XXe
siècle oscille entre radicalisme et conservatisme, ce qui manque à la
Chine, ce ne sont ni les tentatives de changer de fond en comble le
système en place par la force et la violence, ni une tradition passéiste
et conservatrice du maintien de l’ordre, mais un libéralisme basé sur
le pluralisme, la démocratie et l’Etat de droit. Fort de ce constat, au
cours des vingt dernières années d’ouverture économique et de
transformations sociales, le libéralisme a connu un incontestable
renouveau. Se référant à la critique de l’analyse scientifique de Karl
Popper, Xu Jilin2 affirme par exemple qu’en Chine, tout au long du XXe
siècle, le monde intellectuel et les pratiques socio-politiques ont
donné la priorité à des entreprises utopiques de transformation sociale (utopian social engineering) sur une démarche par étapes (piecemeal social engineering)3.
Dans une certaine mesure, le débat entre radicalisme et conservatisme a
préparé le terrain à une redécouverte du libéralisme, un courant de
pensée d’origine occidentale, dont l’implantation en Chine a longtemps
été étouffée par une tradition trop ancrée dans le collectivisme.
L’autre
trait marquant du libéralisme est son titre d’héritier spirituel des
Nouvelles Lumières qui incarnaient dans les années 1980 la nouvelle
culture moderne face à la tradition socialiste et le dogmatisme maoïste.
Nombreux étaient les intellectuels qui se sont alors réunis sous le
drapeau des Lumières pour briser les tabous idéologiques. Dans un
premier temps, de nombreux intellectuels – connus et moins connus –
avaient pris parti dans le débat opposant le radicalisme et le
conservatisme, que ce soit en Chine continentale ou outre-mer. Parmi eux
figuraient Yu Yingshi4, Jiang Yihua5, Wang Yuanhua6, Li Zehou7.
À l’instar de ces deux derniers, certains intellectuels ayant pris part
au mouvement des Nouvelles Lumières dans les années 1980 reviennent sur
leur position et se convertissent au conservatisme culturel après 19898.
En
effet, après la tragédie du printemps 1989, plusieurs facteurs
modifient la position des uns et des autres sur le modèle de
développement et la question de la réforme, telles que les difficultés
de la transition en Europe de l’Est, la mise en œuvre de l’économie de
marché en Chine et la forte croissance économique qui l’accompagne. Dans
ce contexte nouveau, les libéraux entendent continuer la tâche
inaccomplie des Lumières en portant la bataille sur le terrain des
droits de l’individu, tandis que plusieurs courants de pensée marchent
sous les bannières du « néo-conservatisme » : le néo-confucianisme qui,
s’appuyant sur le modèle de l’Asie orientale (Singapour notamment),
prône le retour au système de valeurs traditionnelles ; un étatisme
renforcé qui se donne pour tâche primordiale l’ordre et la stabilité ;
enfin un nationalisme qui, nourri de frictions avec les pays
occidentaux, exalté davantage par une crise identitaire que par le
sentiment patriotique, prend les Etats-Unis pour ennemi imaginaire. Pour
Yang Chunshi9,
le néo-conservatisme révèle deux faiblesses majeures des intellectuels
chinois contemporains. La première est leur attachement immuable à la
tradition, dans laquelle ils retournent se réfugier dès que leur lutte
– pourtant acharnée – contre cette même tradition tourne à l’échec. La
deuxième est leur dépendance invétérée à l’égard du système politique ;
dès qu’ils perdent le soutien de ce système, ils renoncent et sombrent
dans un amer défaitisme10.
L’émergence de la nouvelle gauche
En 1991, Wang Shaoguang11 publie un article intitulé « Fonder un puissant pays démocratique »12 ;
ce texte marque l’émergence de la nouvelle gauche sur la scène
intellectuelle. L’auteur s’interroge sur le rôle de l’Etat dans la phase
de transition vers l’économie de marché et exige que celle-ci soit
soumise à la régulation de l’Etat et de la société. Il critique par
ailleurs le laisser-faire du libéralisme et tente de briser le mythe du
marché, insistant sur la nécessité de promouvoir la démocratie politique
et la démocratie économique pour mieux mener la réforme. Mais il faut
attendre jusqu’en 1994 pour voir apparaître le terme de « nouvelle
gauche » dans la presse de Pékin et de Hong Kong. Son acception première
désigne un groupe de jeunes intellectuels dont le discours, largement
inspiré des sciences humaines occidentales, se différencie de celui du
marxisme-léninisme.
La nouvelle gauche entre dans la deuxième phase de son offensive avec la publication en 1997 de l’article de Wang Hui13 : « L’état de la pensée chinoise contemporaine et la question de la modernité »14.
S’interrogeant sur l’orientation de la modernité chinoise, l’auteur
cherche à décrire la situation de la Chine sur l’échiquier du
capitalisme mondial. Si les néo-conservateurs insistent sur la question
du rythme de la réforme, préconisant le progressisme modéré contre le
changement radical, il semble que les néo-gauchistes, eux, soient plus
préoccupés par la question de l’orientation de la réforme. De ce fait,
un vif débat intellectuel oppose la nouvelle gauche au libéralisme. Bien
que ni l’un ni l’autre ne constituent des écoles de pensées cohérentes
et homogènes, ils se distinguent clairement par leur vision
philosophique, économique et sociale.
Zhu Xueqin15,
propose une définition de ce qu’il entend par libéralisme :
« C’est d’abord une théorie, ensuite une revendication réaliste. Sa conception philosophique est l’empirisme à l’opposé de l’apriorisme ; sa conception historique, à l’opposé de toute sorte de déterminisme historique, émane de la théorie évolutionniste susceptible d’éliminer les erreurs ; sa vision réformiste relève du progressisme modéré préférant l’expansion et l’évolution graduelles à la construction artificielle du radicalisme. Sur le plan économique, il réclame l’économie de marché contre l’économie planifiée ; sur le plan politique, il réclame la démocratie représentative, constitutionnelle et l’Etat de droit, en s’opposant aussi bien à la dictature d’une seule personne ou d’une minorité qu’à celle des masses exercée par la majorité au nom de la volonté générale ; sur le plan éthique, il réclame la garantie de la valeur irréductible de l’individu qu’on ne saurait sacrifier, contrairement à d’autres valeurs réductibles, comme un instrument à quelques objectifs abstraits que ce soient »16.
Si
les libéraux n’hésitent pas à s’affirmer comme tels, la majorité des
auteurs de la nouvelle gauche n’ont jamais accepté explicitement cette
étiquette qu’on leur a collée par référence à la vieille gauche
orthodoxe du Parti communiste. Wang Hui parle d’un « groupe de pensée
critique » qui s’emploie à « révéler les relations entre le politique et
l’économique »17. Gan Yang18
suggère en 1999 de nommer les deux courants de pensée antagonistes,
tous issus de la division de l’intelligentsia chinoise des années 1990,
« la gauche libérale » et « la droite libérale », ou bien « la nouvelle
gauche » et « la nouvelle droite ». Il estime que, par référence aux
Etats-Unis d’Amérique d’aujourd’hui, « la gauche libérale » s’identifie
davantage aux libéraux, « la droite libérale » se rapproche plutôt des
conservateurs. Autant dire que Gan Yang ne laisse pas les libéraux
chinois monopoliser la définition du libéralisme. Il cherche à établir
un lien de parenté entre la nouvelle gauche chinoise et le libéralisme
occidental, en déduisant de ce fait que le débat entre gauche libérale
et droite libérale s’inscrit dans le cadre du débat entre libéralisme et
conservatisme de l’Occident contemporain19. Cette analyse de Gan Yang est contestée par Ren Ze20.
Celui-ci démontre point par point, auteur par auteur, que les idées de
la nouvelle gauche ne correspondent pas au « New Deal Liberalism »
américain de James Tobin et Kenneth Arrow.21 De son côté, Qin Hui22,
l’une des cibles privilégiées de la nouvelle gauche, se positionne
lui-même sur les territoires communs au libéralisme et à la
social-démocratie23.
À ce titre, il rappelle que même les membres du Parti conservateur
britannique jugent sévèrement la politique chinoise à l’égard des
ouvriers licenciés ; et que le peu de protection sociale dont
bénéficient les paysans chinois dépasse non seulement l’imagination des
travaillistes, mais aussi celle des conservateurs. En réalité il n’y a
rien de paradoxal de recourir à la théorie de la social-démocratie pour
critiquer les ultra-libéraux et d’utiliser la théorie du libéralisme
pour critiquer les ultra-gauchistes24.
Les points de divergence essentiels
La
première divergence entre libéralisme et nouvelle gauche porte sur la
liberté individuelle. Celle-ci est considérée par les libéraux comme la
priorité des priorités. Il en résulte que la protection du droit de
propriété est une condition primordiale aussi bien pour garantir la
liberté individuelle que pour fournir un cadre juridique indispensable
au développement de l’économie de marché25.
Ce sont les libéraux qui ont proposé d’ajouter à la Constitution
chinoise la clause du droit de propriété, un amendement adopté
finalement en mars 2004 lors de la dixième session plénière de
l’Assemblée populaire nationale. Si la nouvelle gauche ne s’est pas
opposée ouvertement à ce qu’une clause relative à la protection du droit
de propriété fût insérée dans la Constitution, elle a exprimé ses
soupçons sur le but de cette démarche. Wang Hui écrit à ce sujet :
« De nos jours, on place ses espoirs dans la légitimation du droit de propriété privée pour résoudre les conflits sociaux. Or si le processus de privatisation n’est pas démocratique et équitable, ce processus de légitimation ne fait que protéger le processus de la distribution illégale »26.
Wang Hui n’a aucun mal à justifier sa remarque par certaines dérives de
la réforme, dont les abus de pouvoir ayant permis à certains individus
de s’approprier indûment des biens sociaux.
L’autre
divergence fondamentale qui oppose les libéraux et les néo-gauchistes
tient à leurs analyses de la société chinoise d’aujourd’hui. Pour les
néo-gauchistes, celle-ci est déjà une société de marché intégrée au
capitalisme transnational :
« L’économie de marché devient chaque jour davantage la forme principale de l’économie. La réforme économique du socialisme a mené la Chine à des rapports de production dans le cadre du capitalisme mondial. Conformément au processus de capitalisation, l’Etat et sa fonction se sont modifiés de façon significative sinon complètement »27.
Toujours selon Wang Hui, les Nouvelles Lumières
« n’ont pas su comprendre en profondeur que les problèmes de la Chine font en même temps partie des problèmes du marché capitaliste mondial. Par conséquent, les problèmes de la Chine doivent être diagnostiqués en même temps que les problèmes du capitalisme en marche vers la globalisation »28.
Xu Youyu29,
l’un des ténors libéraux, réfute l’approche de la nouvelle gauche qui,
selon lui, commet une erreur d’appréciation :
« Le diagnostic et les jugements critiques qu’ont portés les néo-gauchistes et les néo-marxistes occidentaux sur le capitalisme contemporain ne peuvent s’appliquer à la Chine que si l’on juge capitaliste la nature de la société chinoise ». Or, « nous pensons que la société chinoise a connu de grands changements, mais la nature de la société et son régime politique sont issus en droite ligne de la société et du régime fondés en 1949, ayant traversé les années 1950, 1960, 1970, 1980, sans révolution, ni rupture, ni changement qualitatif »30.
Qin Hui n’accepte pas non plus que la nouvelle gauche confonde la
société chinoise avec la société occidentale, celle-ci souffre peut-être
d’un excès de laisser-faire et d’Etat-providence, mais la Chine, au
contraire, a besoin de plus de laisser-faire et de plus
d’Etat-providence31.
La Chine d’aujourd’hui est-elle une société de marché ?
Les réponses
que donnent à cette question les libéraux et les néo-gauchistes sont
certes différentes, mais tous s’accordent sur la dimension tératologique
de la société chinoise, à la fois avatar d’une économie de marché très
irrégulière et d’un autoritarisme politique toujours capable de nuire.
La
troisième divergence, qui tient une place très importante dans le
débat, a trait à la justice sociale. Sur ce terrain, les néo-gauchistes
se présentent comme les défenseurs des victimes de la croissance des
inégalités, de la corruption généralisée, des licenciements sauvages,
bref de tous les maux issus de la boîte de Pandore qu’est l’économie de
marché. Liu Qing32
fait remarquer que:
« quand la nouvelle gauche critique le modèle de développement soutenu par les libéraux chinois, elle ne mentionne jamais l’exigence du marché vis-à-vis du système politique. Le débat actuel se contente trop d’examiner la justice sociale du point de vue de l’économie, du capital et du marché, en faisant abstraction du rôle de la structure politique et de l’intervention des citoyens dans les affaires politiques, notamment de leur participation au système de la distribution des biens sociaux. Si l’on veut critiquer le modèle du libéralisme, on doit au moins prendre conscience que le libéralisme politique est indissociable de ce modèle »33.
Pour Xu Youyu, les libéraux sont les premiers à réclamer la justice
sociale. La complexité du problème tient plutôt au fait que le pouvoir
est à l’origine de la corruption, mais la lutte contre celle-ci ne peut
se priver de la coopération du pouvoir. À long terme, le vrai remède
consiste à créer une économie de marché où les conditions de la
concurrence sont équitables, à garantir la liberté de la presse pour que
l’opinion publique exerce un rôle de surveillance à l’égard du pouvoir34. Ji Weidong35
souligne qu’en Chine le système politique se caractérise par un pouvoir
omnipotent de connivence avec les forces de l’argent ; dans une telle
configuration, renforcer le pouvoir de l’Etat ne peut qu’aggraver
l’injustice sociale. Il faut d’abord changer la nature du pouvoir avant
de mettre en œuvre la démocratie économique à l’aide d’un pouvoir
renforcé36.
Zhu Xueqin, de son côté, distingue ce que l’on peut et ce que l’on ne
peut pas imputer à l’économie de marché : le marché étant soumis au bon
vouloir du régime, les péchés de l’économie de marché, que ce soit
l’injustice sociale, ou la connivence entre le pouvoir et les capitaux
internationaux, sont commis plutôt par « le pied brutal » (manheng de jiao) du régime que par « la main sale » (angzang de shou) du marché. « Le pied visible marche sur la main invisible », telle est la réalité chinoise37.
Zhu Xueqin reproche aux néo-gauchistes de s’acharner sur « la main
invisible » de l’économie de marché, sans prêter la moindre attention au
« pied visible » qui la piétine38.
La
quatrième divergence porte sur le rôle que peut jouer la construction
d’une économie de marché dans le processus de démocratisation politique.
Les libéraux considèrent que si l’économie de marché ne mène pas
nécessairement à la démocratie, elle n’en demeure pas moins une
condition nécessaire ; car dans l’histoire du monde moderne, il n’y a
pas d’exemple de démocratie stable sans économie de marché39.
Cette idée implique une certaine espérance de voir l’avènement d’un
régime démocratique en Chine issu de l’économie libérale. Li Shenzhi,
leader des intellectuels libéraux malgré lui, a placé son espoir dans
« l’économie normative conduisant à la politique normative »40.
Wang Hui réplique que ce serait une utopie de croire que l’équité, la
justice et la démocratie, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du
pays, se mettent en place automatiquement via le marché41. Han Yuhai42,
autre figure emblématique de la nouvelle gauche, prend un ton plus
virulent encore :
« Sur le chemin de l’esclavage, la libéralisation du capital renforce les privilèges de la classe déjà privilégiée, faisant croître l’esclavage, et non la démocratie »43.
On peut dire que cette divergence naît surtout du fait que la
modernisation économique en Chine, souhaitée par les libéraux, contestée
par les néo-gauchistes, n’est pas assumée culturellement et
politiquement, qu’elle est simplement acceptée, voire revendiquée par le
Parti communiste, comme moyen nécessaire au développement économique du
pays et à son maintien au pouvoir.
Au-delà
de leurs désaccords, le libéralisme et la nouvelle gauche
représentent-ils deux faces de la même médaille ?
Des deux côtés,
certains polémistes tentent de résumer l’essentiel de leurs divergences
dans un esprit de réconciliation. Gan Yang considère que « la gauche
libérale » met l’accent sur la démocratie et l’égalité, tandis que « la
droite libérale » insiste sur la primauté de la liberté44.
Mais pour la nouvelle gauche il s’agit surtout de l’égalité économique,
c’est-à-dire, d’égalitarisme, et non pas d’égalité de tous devant le
droit, comme le souligne à juste titre Chen Yan dans son remarquable
ouvrage, L’Eveil de la Chine :
« Les principaux auteurs de la nouvelle gauche visent davantage l’égalité de distribution des biens que l’égalité en droit. Ils se montrent plus vigilants sur les inégalités de revenus que sur l’égalité des chances ou celle des conditions dont parlait Tocqueville »45.
Han Yuhai reconnaît que les libéraux se soucient principalement de
l’équité de la distribution des biens, convaincus que la concurrence
libre et transparente du marché est la seule voie possible pour garantir
l’équité, alors que les néo-gauchistes s’inquiètent surtout du résultat
inéquitable de la redistribution, s’élevant contre la concentration des
richesses entre les mains d’une minorité, persuadés que la démocratie
et la justice ne sauraient se réduire à la libre concurrence du marché46.
Pour Zhu Xueqin, la nouvelle gauche dénonce en premier lieu les
mécanismes de l’économie de marché, alors que le libéralisme réclame
avant tout la réforme du système politique47.
Ren Ze propose de tracer une ligne de démarcation entre « libéralisme
économique » et libéralisme tout court, car certaines expressions
extrêmes du libéralisme économique, telle la corruption qui a ses
raisons et ses avantages, ne sont pas conformes à la théorie du
libéralisme48. Xiao Gongqin49,
pour sa part, distingue les néo-gauchistes post-modernistes et
sociaux-démocrates des néo-gauchistes populistes. Les premiers, soucieux
de la politique sociale à mener, sont une force modérée et
constructive ; les derniers, cristallisant le nationalisme
anti-occidental et le jacobinisme révolutionnaire, sont radicaux et
dangereux50.
La modernité chinoise peut-elle se détacher du capitalisme ?
Le
concept de modernité ayant été forgé à l’épreuve de la trajectoire
historique de l’Occident, le processus de modernisation est souvent
identifié avec l’avènement du système capitaliste.
La Chine en cours de
modernisation peut-elle éviter les revers qu’a rencontrés le capitalisme
occidental dans la trajectoire historique de son développement ?
Voilà
une question qui préoccupe les néo-gauchistes. Leur ambition est de
penser une modernité chinoise distincte du modèle occidental
capitaliste.
Dans
les années 1980, le mouvement des Nouvelles Lumières considère le
socialisme comme une pratique contraire à la modernité. Même au sein du
Parti communiste, certains hauts fonctionnaires, pourtant prisonniers de
son carcan idéologique, tentent de réhabiliter le capitalisme moderne.
C’est notamment le cas de Xu Jiatun51 dans son fameux article intitulé « Redécouvrir le capitalisme, reconstruire le socialisme »52.
Les libéraux des années 1990 sont convaincus que le libéralisme est la
seule voie par laquelle doit passer la modernité chinoise. Ren Jiantao53
énumère trois contributions positives du libéralisme : mode
d’accumulation efficace des biens sociaux, il peut contribuer à la
construction économique de la Chine et permettre de résoudre la question
de la pauvreté ; mode d’organisation politique, le libéralisme peut
aider la Chine à s’affranchir d’un système totalitaire et autoritaire ;
enfin, en tant que mode de pensée tolérant, le libéralisme peut
faciliter l’éclosion d’une vie scientifique et intellectuelle riche et
diverse54.
Quelle modernisation pour la chine ?
Ji Weidong, pour sa part, appelle à opérer le choix du système libéral en posant trois questions dans une optique comparative : Le système libéral est-il meilleur ou pire que les autres systèmes politiques ? Le problème fondamental en Chine est-il l’excès de libéralisme et de pluralisme ou le manque de limite au pouvoir d’Etat et la prédominance du collectivisme qui conduit au refoulement de l’individualité et tarit la vie publique à sa source ? Le système libéral peut-il atténuer ou traiter ses contradictions internes55 ?
La
nouvelle gauche, quant à elle, ne condamne pas en bloc les pratiques du
socialisme maoïste. Elle essaye de les justifier en soulignant sa
modernité. Ainsi s’explique Wang Hui :
« le marxisme chinois est lui-même une idéologie de modernisation. Non seulement le mouvement socialiste chinois a-t-il pour objectif fondamental la modernisation, mais il incarne la caractéristique principale de la modernisation chinoise ». Ou encore : « Le socialisme de Mao Zedong se présente d’une part comme une idéologie de modernisation, d’autre part comme une critique de la modernisation capitaliste de l’Europe et de Etats-Unis… La pensée socialiste de Mao Zedong est en quelque sorte une théorie de modernité contre la modernisation capitaliste »56.
Un
autre mode de pensée, très en vogue actuellement est qualifié par Xu
Youyu de combinatoire : il est économiquement libéral, culturellement,
conservateur, politiquement nationaliste et étatiste. En pratique, cela
conduit à considérer la corruption comme l’huile de l’économie de
marché, à revaloriser l’autoritarisme confucéen et à soutenir le pouvoir
en cultivant le sentiment nationaliste. Xu Youyu en appelle à la
vigilance si telle doit être la voie empruntée par la Chine57.
À l’instar de Confucius qui prêche le juste milieu dans un monde enclin au dualisme, Xu Jilin, Zhang Rulun58 ou encore Luo Gang59
lancent un appel à la recherche d’une troisième voie. Xu Jilin exalte à
la fois la conviction des libéraux qui croient à l’universalité des
droits de l’homme et le courage moral des néo-gauchistes qui défendent
la justice sociale, mais il reproche aux libéraux d’oublier le contexte
chinois pour promouvoir la privatisation et le droit de propriété (ce
qui revient sur le plan théorique à accepter le blanchiment de l’argent
pour ceux qui monopolisent le pouvoir et s’approprient les biens de
l’Etat). Il accuse en même temps les néo-gauchistes de souhaiter la
démocratie directe des masses pour remédier à l’injustice sociale, ce
qui lui paraît simpliste et dangereux comme méthode. Selon lui, on ne
peut envisager une participation des masses à grande échelle sans
prendre de risques de débordement populiste, comme ce qui s’est passé
pendant la Révolution française, la Révolution russe et la Révolution
culturelle en Chine60. À l’exemple d’Anthony Giddens, l’auteur de The Third Way - The Renewal of Social Democracy,
Xu Jilin s’emploie à développer entre le libéralisme et la nouvelle
gauche une force intermédiaire prêtant une attention égale à la liberté
et à la justice sociale61.
Zhang Rulun, se référant à la social-démocratie que préconisaient Zhang Dongsun62, Zhang Junmai63 et Chu Anping64
dans les années 1930, appelle à poursuivre « cette troisième voie »
entre capitalisme et socialisme : « Démocratie politique et démocratie
économique doivent aller de pair, comme les deux roues du chariot et les
deux ailes de l’oiseau. Sans la démocratie économique, la démocratie
politique perdra son sens fondamental ; sans la démocratie politique, la
démocratie économique ne saurait être garantie »65.
La
notion de la troisième voie se prête aussi à d’autres interprétations.
Pour Qin Hui, s’il existe une troisième voie pour la Chine, elle ne se
trouve ni en dehors du libéralisme et de la social-démocratie, ni entre
les deux, mais doit se construire sur leurs terrains communs.
« Le problème actuel de la Chine n’est ni l’égalité entravée par trop de liberté, ni la liberté entravée par trop d’égalité. De ce fait, nous ne pouvons que chercher la troisième voie qui aboutira à la fois à plus de liberté et à plus d’égalité ».
Ce dont a besoin la Chine, souligne Qin
Hui, c’est davantage de laisser-faire et davantage d’Etat-providence,
exactement le contraire de « la troisième voie » d’Anthony Giddens et de
Tony Blair66.
Tao Dongfeng67
conçoit la troisième voie encore d’une autre façon. À partir du constat
que le conservatisme et le radicalisme se définissent en Chine non
seulement par leur attitude à l’égard de la culture chinoise, mais aussi
à l’égard de la culture occidentale (culture chinoise comme substance,
culture occidentale comme attribut ou bien occidentalisation totale), il
reproche aux conservateurs culturels d’être nationalistes dans le fond
et aux libéraux radicaux de méconnaître la pluralité du libéralisme. Il
regrette que la forte tension entre conservatisme et libéralisme ait
traversé la Chine du XXe siècle sans avoir engendré un
libéralisme conservateur à l’instar d’un Edmund Burke en Angleterre,
d’un Alexis de Tocqueville en France ou d’un Friedrich Von Hayek aux
Etats-Unis. Ce libéralisme conservateur qu’il appelle de ses vœux se
différencie d’une part du conservatisme chinois en ce qu’il ne défend
pas la tradition du despotisme et considère la liberté individuelle
comme la fin des fins, et se distingue d’autre part du libéralisme
radical par son opposition à la révolution contre la tradition, car dans
un pays comme la Chine, il est presque impossible de rétablir
l’autorité après avoir détruit l’autorité traditionnelle68.
En guise de conclusion
Si
les crises idéologiques et sociales n’accouchent pas d’emblée d’une
pensée politique nouvelle, elles ne manquent pas de marquer les esprits
qui les traversent et de révéler les difficultés auxquelles la société
est confrontée. De fait, le débat entre libéralisme et nouvelle gauche
s’inscrit sur fond d’une forte croissance économique, de la connivence
du pouvoir avec les forces de l’argent, d’une corruption généralisée, de
disparités grandissantes entre une majorité de pauvres et une minorité
de riches, et de la contradiction entre une économie de marché peu
régulière et un système politique toujours dictatorial. Une fois de
plus, on sent une odeur d’étapes brûlées, un problème récurrent tout au
long de l’histoire de la Chine moderne. Pour certains, même s’ils ne
l’avouent pas ouvertement, alors que la société occidentale est passée
du despotisme à la démocratie, puis de la démocratie à une société de
consommation et de loisirs, la Chine pourrait bien se dispenser de
l’étape démocratique et se propulser directement dans une société de
consommation et de loisirs. Ils doutent fort que le libéralisme
politique soit la seule voie par laquelle doive passer la modernité
chinoise.
Quel
est l’impact du débat libéralisme contre nouvelle gauche ? Comment
est-il perçu par la direction du Parti communiste ? Yuan Weishi69,
cité par Mao Shoulong, qualifie ce débat de « tempête dans une tasse de
thé ». Il estime que les polémistes de part et d’autre sont dans leur
majorité des chercheurs ou universitaires qui n’ont de lien ni avec le
pouvoir officiel, ni avec les forces politiques internationales70.
Xiao Gongqin constate que le débat entre libéraux et néo-gauchistes se
limite à des sites Internet ou à quelques ouvrages et périodiques
intellectuels à faible tirage. Les échanges ont rarement lieu face à
face. Parmi le public, très peu le connaissent. Le degré d’influence de
ces intellectuels est bien moindre que celui dont jouissaient leurs
pairs au milieu des années 198071.
Si
le débat libéralisme contre nouvelle gauche se déroule dans un cercle
restreint, trop marginal pour véritablement influer sur les évolutions à
court terme, on ne peut pour autant sous-estimer ses répercussions à
moyen et à long terme. Ce débat contribue d’abord à la consolidation
d’une vie intellectuelle pluraliste. Le maintien de l’ordre et de la
stabilité jugé nécessaire à l’approfondissement de la réforme par les
libéraux répond aussi bien aux intérêts de l’élite pragmatique au
pouvoir qu’à ceux des entrepreneurs du secteur privé. Les revendications
des libéraux d’une meilleure garantie du droit de propriété, d’une
concurrence libre et égale, du respect des droits de l’homme
correspondent parfaitement aux attentes de la classe moyenne naissante,
tandis que l’insistance de la nouvelle gauche sur la démocratie
économique et la justice sociale en faveur des plus démunis est loin
d’être inutile pour éviter les dérives en perspective.
Hu
Jintao, président de la République et secrétaire général du Parti
communiste chinois, a déclaré lors d’une conférence de presse, à l’issue
de la réunion de l’APEC à Bangkok le 21 octobre 2003 : « La politique
de réforme et d’ouverture a engendré en vingt ans le phénomène de la
fracture (fenhua) entre riches et pauvres. Il est impossible
que chaque mesure de réforme et d’ouverture soit profitable en même
temps à un milliard trois cents millions de Chinois. Certains en
profitent plus, et d’autres moins. Mais l’objectif que le gouvernement
chinois se fixe pour le processus de modernisation est de permettre aux
gens de s’enrichir ensemble. Le gouvernement est résolu, en prenant des
mesures fortes, à aider les pauvres à s’en sortir, tout en laissant une
partie de la population devancer les autres sur le chemin de
l’enrichissement »72.
Si le discours lui-même ne peut faire de miracles, il traduit au moins
le souci du gouvernement chinois de maintenir un équilibre entre
économie libérale et justice sociale. Quant à l’épineux problème de la
réforme politique, si la démocratie occidentale est pratiquement exclue,
une réforme institutionnelle qui consiste à élargir le champ
d’intervention politique des citoyens n’est pas impossible, c’est
peut-être ce que Hu Jintao entend par l’expression « la nécessité
d’enrichir les formes de démocratie ».
Dans
ce contexte, les libéraux et les néo-gauchistes s’imposent comme deux
groupes de pression influents. La situation tend à évoluer vers une
sorte d’interaction tripartite. On peut interpréter dans ce sens
l’établissement en septembre 2003 du Centre de recherche sur les
innovations du gouvernement chinois73
rattaché à l’Université de Pékin. Il a pour mission, selon son
directeur Yu Keping, d’institutionnaliser les échanges et la coopération
entre chercheurs universitaires et fonctionnaires du gouvernement, de
découvrir et d’évaluer les expériences de la réforme acquises à tous les
échelons du gouvernement, afin de les encourager et de les diffuser.
L’objectif final est de contribuer à promouvoir la réforme du système
politique74.
Compte tenu des contraintes de la réalité (absence de vrais partis
d’opposition, de médias libres, de justice indépendante, etc.), cette
démarche n’est pas inintéressante, bien qu’elle s’inscrive dans la
tradition des conseillers du prince qui cultivent la connivence avec le
pouvoir. Ce qui paraît étrange, c’est que ce centre de recherche ait été
mis en place au sein d’une université, en l’occurrence l’Université de
Pékin, dont la vocation est, théoriquement au moins, la libre recherche
de la vérité, et non pas le conseil de tel ou tel gouvernement.
Force
est de constater qu’actuellement en Chine se dessinent deux profils
d’intellectuels, ceux qui entendent jouer un véritable rôle dans la
conception d’une société libre et juste – ils peuvent se trouver aussi
bien dans le camp des libéraux que dans celui des néo-gauchistes – et
ceux qui, pour une raison ou une autre, contribuent à conforter le
pouvoir en place. Les premiers, appelés couramment « intellectuels publics » (gonggong zhishifenzi)
s’affirment souvent dans la défense des droits civils d’une population
malmenée ; les derniers, rarement engagés dans les débats intellectuels
ou les affaires publiques, sont identifiés pour la plupart avec l’élite
pragmatique à l’intérieur du système. À défaut de pluralisme politique,
« les intellectuels publics » sont appelés à jouer un rôle d’opposition75.
Sous la dictature du parti unique, « l’élite pragmatique » penche
plutôt pour la réforme institutionnelle, consciente qu’une institution,
aussi efficace fût-elle dans sa structure, ne saurait durablement
fonctionner si elle est dépourvue de légitimité démocratique.
La
distinction entre ces deux types d’intellectuels tient peut-être à leur
réponse à une question cruciale : comment la Chine peut-elle échapper à
la logique ancestrale – « Celui qui conquiert par la force le pouvoir
d’Etat règne »76 ?
Les premiers semblent croire consciemment ou inconsciemment à
l’émergence d’une société civile. S’associant à la population, ils
réclament, sans doute pour une raison tactique, « la liberté avant la
démocratie », à l’exemple de Hong Kong et de Singapour. Les seconds sont
convaincus qu’il faut attendre patiemment que le Parti communiste se
transforme de l’intérieur, car l’émergence de la société civile dépend
en quelque sorte du consentement tacite du parti au pouvoir. La
situation actuelle se caractérise par cette double attente où un nouveau
clivage divise le monde intellectuel autour de la question du rapport
société-politique : la dissociation entre un espace privé et un espace
public (autrement dit la distinction entre liberté civile et liberté
politique), ou la confusion entre ces deux espaces. Sur ce point crucial
dans le processus de modernisation de la société chinoise, il est grand
temps que libéraux, néo-gauchistes et sociaux-démocrates trouvent un
consensus.
Chen Lichuan
Chen Lichuan, « Le débat entre libéralisme et nouvelle gauche au tournant du siècle », Perspectives chinoises [En ligne], 84 | juillet-août 2004, mis en ligne le 01 juillet 2007, consulté le 14 juin 2015. URL : http://perspectiveschinoises.revues.org/673
Notes
1 Deux ouvrages de référence restituent ce débat dans le contexte historique. Voir Chen Yan, L’Eveil de la Chine. Les bouleversements intellectuels après Mao, 1976-2002, La Tour d’Aigues, éditions de l’Aube, 2002 ; Zhang Lun, La Vie intellectuelle en Chine depuis la mort de Mao, Paris, Fayard, 2003.
2 Professeur à la Faculté d’histoire de l’Université normale de la Chine de l’Est, Shanghai.
3 Xu Jilin, « Jijin yu baoshou zhijian de dongdang » (Oscillations entre radicalisme et conservatisme), in Zhishifenzi lichang - Jijin yu baoshou zhijian de dongdang (Les
positions des intellectuels - Oscillations entre radicalisme et
conservatisme), Changchun, Shidai wenyi chubanshe, 1999, p. 40.
4 Professeur à l’Université de Princeton.
5 Professeur à la Faculté d’histoire de l’Université de Fudan, Shanghai.
6 Chercheur à l’Institut de recherche en littérature de l’Académie des sciences sociales de Shanghai.
7 Chercheur à l’Institut de recherche en philosophie de l’Académie des sciences sociales de Chine.
8 Voir Li Zehou, Liu Zaifu, Gaobie geming – Huiwang ershi shiji Zhongguo (Adieu à la révolution – Regard rétrospectif sur la Chine du 20e siècle), Hong Kong, Tiandi tushu youxian gongsi, 1997. Wang Yuanhua, Jiushi niandai fansilu (Ecrits sur l’examen rétrospectif des années quatre-vingt-dix), Shanghai guji chubanshe, 2000.
9 Professeur à la Faculté de lettres chinoises de l’Université normale de Hainan.
10 Yang Chunshi, « Xinbaoshouzhuyi yu xinlixingzhuyi » (Le néo-conservatisme et le néo-rationalisme), in Zhishifenzi lichang - Jijin yu baoshou zhijian de dongdang, op. cit., p. 492.
11 Economiste et professeur associé à l’Université chinoise de Hong Kong.
12 Voir Dangdai Zhongguo yanjiu zhongxin luncong (Recueil du Centre de recherche de la Chine contemporaine) de l’Université chinoise de Hong Kong, n° 4, 1991.
13 Chercheur à l’Institut de recherche en littérature de l’Académie des sciences sociales de Chine.
14 Voir Tianya (L’Horizon), septembre 1997.
15 Professeur à la Faculté d’histoire de l’Université de Shanghai.
16 Zhu Xueqin, « 1998, ziyouzhuyi xueli de yanshuo » (1998, le discours philosophique du libéralisme), in Shuzhaili de geming : Zhu Xueqin wenxuan (La révolution du cabinet de travail : textes choisis de Zhu Xueqin), Changchun, Changchun chubanshe, 1999, p. 381.
17 Voir Wang Hui, Sihuo chongwen, Renmin wenxue chubanshe, Pékin, 2000, préface, pp. 343-345, pp. 430-432.
18 Ex-rédacteur en chef de La Culture : la Chine et le Monde, actuellement chercheur à l’Université de Hong Kong.
19 Gan Yang, « Zhongguo ziyouzuopai de youlai » (L’origine de la gauche libérale chinoise), in Sichao : Zhongguo xinzuopai jiqi yingxiang (Flot d’idées : la nouvelle gauche chinoise et son influence), Pékin, Zhongguo shehui kexue chubanshe, 2003, p. 111.
20 Docteur en économie.
21 Voir Ren Ze, « Zhongguo de xinzuopai shi ziyouzuopai ma ? » (La nouvelle gauche chinoise est-elle une gauche libérale ?), ibid, pp. 312-328.
22 Professeur à la Faculté d’histoire de l’Université de Qinghua.
23 Qin
Hui, « Ziyouzhuyi, shehuiminzhuzhuyi yu dangdai Zhongguo wenti »
(Libéralisme, social-démocratie et problèmes de la Chine contemporaine),
in Sichao : Zhongguo xinzuopai jiqi yingxiang, op. cit., p. 385.
24 Ibid, pp. 389-390
25 Xu Youyu, « Ziyouzhuyi yu dangdai Zhongguo » (Le libéralisme et la Chine contemporaine), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua (Les positions des intellectuels - Débat sur le libéralisme et la scission de l’intelligentsia chinoise), Changchun, Shidai wenyi chubanshe, 1999, p. 417.
26 Wang
Hui, « Dangdai Zhongguo de sixiang zhuangkuang he xiandaixing wenti »
(L’état de la pensée chinoise contemporaine et la question de la
modernité), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua, op. cit., p. 93.
27 Ibid, p. 106.
28 Ibid, p. 118.
29 Chercheur à l’Institut de recherche en philosophie de l’Académie des sciences sociales de Chine.
30 Xu Youyu, « Ziyouzhuyi yu dangdai Zhongguo » (Le libéralisme et la Chine contemporaine), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua, op. cit., pp. 428-429.
31 Qin Hui, « Ziyouzhuyi, shehuiminzhuzhuyi yu dangdai Zhongguo wenti » (Libéralisme, social-démocratie et problèmes de la Chine contemporaine), in Sichao, op. cit., p. 384.
32 Professeur associé à l’Université normale de la Chine de l’Est, Shanghai.
33 Xu Jilin, Liu Qing, Luo Gang, Xue Yi, « Xunqiu disantiao daolu » (A la recherche de la troisième voie), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua, op. cit., p. 328.
34 Xu Youyu, « Ziyouzhuyi yu dangdai Zhongguo » (Le libéralisme et la Chine contemporaine), ibid, p. 422.
35 Professeur à la Faculté de droit de l’Université de Kobe.
36 Ji Weidong, « Rang women lai chongjian zhengzhi gongshi » (Retrouvons le consensus politique), voir http://www.tylf.net/xuejie/wangvsji.html
37 Zhu Xueqin, « 1998, ziyouzhuyi xueli de yanshuo » (1998, le discours philosophique du libéralisme), in Shuzhaili de geming : Zhu Xueqin wenxuan (La révolution du cabinet de travail : textes choisis de Zhu Xueqin), Changchun, Changchun chubanshe, 1999, p. 397.
38 Ibid, p. 402.
39 Xu Youyu, « Ziyouzhuyi yu dangdai Zhongguo » (Le libéralisme et la Chine contemporaine), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua, op. cit., p. 419.
40 Voir Li Shenzhi, « Quanqiuhua yu quanqiu jiazhi » (La mondialisation et les valeurs universelles), in Fengyu canghuang wushinian – Li Shenzhi wenxuan (Cinquante ans de tourmente et de précipice – Textes choisis de Li Shenzhi), Hong Kong, Mingbao chubanshe, 2004, p. 387.
41 Wang
Hui, « Dangdai Zhongguo de sixiang zhuangkuang he xiandaixing wenti »
(L’état de la pensée chinoise contemporaine et la question de la
modernité), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua, op. cit., p. 117.
42 Professeur associé à la Faculté de lettres chinoises de l’Université de Pékin.
43 Han Yuhai, « Ziben dengyu ziyouhua ma ? » (Le capital égale-t-il la libéralisation ?), in Kexue shibao, le 3 janvier 1999.
44 Gan Yang, « Zhongguo ziyouzuopai de youlai » (L’origine de la gauche libérale chinoise), in Sichao : Zhongguo xinzuopai jiqi yingxiang (Flot d’idées : la nouvelle gauche chinoise et son influence), Beijing, Zhongguo shehui kexue chubanshe, 2003, p. 118.
45 Chen Yan, op. cit., p. 233.
46 Han Yuhai, « Xiangyue 98, gaobie 98 » (Rendez-vous en 98, adieu à 98), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua, op. cit., pp. 223-224.
47 Zhu Xueqin, « Xinzuopai yu ziyouzhuyi zhizheng » (La querelle de la nouvelle gauche et du libéralisme), in Sichao, op. cit., p. 262.
48 Ren Ze, « Zhongguo de xinzuopai shi ziyouzuopai ma ? » (La nouvelle gauche chinoise est-elle la gauche libérale ?), ibid, p. 314.
49 Professeur à la faculté d’histoire de l’Université normale de la Chine de l’Est, Shanghai.
50 Xiao
Gongqin, « Xinzuopai yu dangdai Zhongguo zhishifenzi de sixiang
fenhua » (La nouvelle gauche et la division des intellectuels chinois
d’aujourd’hui », in Sichao, op. cit., pp. 406-414.
51 Directeur du bureau de l’Agence de presse Xinhua à Hong Kong du 1er
juillet 1983 au 12 février 1990, contraint de prendre sa retraite à
l’issue des événements de 1989, Xu Jiatun vit en exil aux Etats-Unis
depuis le 1er mai 1990.
52 Voir
Xu Jiatun, « Chongxin renshi zibenzhuyi, zijue jianshe shehuizhuyi »
(Redécouvrir le capitalisme, reconstruire le socialisme), in revue Qiushi (A la recherche de la vérité), n
5, 1988. L’article de Xu Jiatun a suscité de vives réactions critiques
au sein du Parti communiste et de l’appareil d’Etat. Elles sont évoquées
dans Xu Jiatun Xianggang huiyilu, (Mémoires de Xu Jiatun à Hong Kong), volume II, Hong Kong, Lianjing, 1993, pp. 447-448.
53 Chercheur invité à l’Université de Harvard.
54 Ren Jiantao, « Jiedu xinzuopai » (Lire la nouvelle gauche), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua, op. cit., pp. 212-213.
55 Ji Weidong, « Rang women lai chongjian zhengzhi gongshi » (Retrouvons le consensus politique), voir http://www.tylf.net/xuejie/wangvsji.html
56 Voir
Wang Hui, « Dangdai Zhongguo de sixiang zhuangkuang he xiandaixing
wenti » (L’état de la pensée chinoise contemporaine et la question de la
modernité), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua, op. cit., pp. 88-90.
57 Xu Youyu, « Ziyouzhuyi, Falanke fuxuepai ji qita» (Le libéralisme, l’école de Francfort et autres), ibid, p. 190.
58 Professeur à la faculté de philosophie de l’Université de Fudan, Shanghai.
59 Professeur à la Faculté de lettres chinoises de l’Université normale de la Chine de l’Est, Shanghai.
60 Xu Jilin, Liu Qing, Luo Gang, Xue Yi, « Xunqiu disantiao daolu » (A la recherche de la troisième voie), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua, op. cit., p. 324.
61 Ibid, p. 333.
62 Zhang
Dongsun (1886-1973), intellectuel et homme politique, partisan d’une
monarchie constitutionnelle à la fin de la dynastie des Qing. Professeur
dans plusieurs universités chinoises dont l’Université de Pékin, il a
créé en 1934 avec Zhang Junmai le Parti national socialiste qu’il a
quitté en 1946.
63 Zhang
Junmai (1887-1969), intellectuel et homme politique, professeur à
l’Université de Pékin, co-fondateur du Parti national socialiste qui a
changé de nom en 1945 pour devenir le Parti démocratique et social. Il a
quitté la Chine en 1951 pour vivre aux Etats-Unis où il est décédé en
février 1969.
64 Chu
Anping (1909-1966 ?), intellectuel libéral, professeur à l’Université
de Fudan, fondateur et rédacteur en chef de l’hebdomadaire Guancha (L’Observateur), revue intellectuelle libérale, créée le 1er septembre 1946, censurée le 25 décembre 1948 par le gouvernement nationaliste (Guomindang). Nommé rédacteur en chef du Guangming ribao (Clarté) le 1er
avril 1957, il a été condamné comme droitier et destitué de ses
fonctions le 12 novembre de la même année. Il est porté disparu en
septembre 1966, tout au début de la Révolution culturelle.
65 Zhang Rulun, « Disantiao daolu » (La troisième voie), in Zhishifenzi lichang - ziyouzhuyi zhizheng yu Zhongguo sixiangjie de fenhua, op. cit., p. 343.
66Voir Préface de l’auteur, Wenti yu zhuyi : Qin Hui wenxuan (Problèmes et doctrines : textes choisis de Qin Hui), Changchun, Changchun chubanshe, 1999, p. 6.
67 Professeur à la Faculté de lettres chinoises de l’Université normale de la Capitale.
68 Voir
Tao Dongfeng « Baoshou ziyouzhuyi : zhonggguo wenhua jiangou de
disantiao daolu » (Le libéralisme conservateur : la troisième voie pour
établir la culture chinoise), in Zhishifenzi lichang - jijin yu baoshou zhijian de dongdang, op. cit., pp. 475-485.
69 Professeur à la Faculté de philosophie de l’Université Zhongshan, Canton.
70 Mao Shoulong, « Ziyouzhuyi yu xinzuopai zhenglun zhi pinglun » (Critique sur le débat libéralisme contre nouvelle gauche), in Sichao, op. cit., pp. 379-380.
71 Xiao
Gongqin, « Xinzuopai yu dangdai Zhongguo zhishifenzi de sixiang
fenhua » (La nouvelle gauche et la division des intellectuels chinois
d’aujourd’hui », ibid, p. 422.
72 Voir Ouzhou ribao (Europe Journal) le 23 octobre 2003, p. 16.
73 Zhongguo zhengfu chuangxin yanjiu zhongxin.
74 Voir la dépêche de the Central News Agency (Taiwan), datée du 10 septembre 2003, reprise par Europe Journal, le 12 septembre 2003.
75 Comme
le souligne Xu Jilin à propos de la formation d’une communauté
d’intellectuels et d’une nouvelle forme d’engagement : « C’est
précisément ce réseau global de connaissances qui peut construire un
sens complet à ce monde, et représenter une troisième force en dehors du
pouvoir et du capital, c’est-à-dire un champ culturel autonome et en
expansion. Il est le fondement de l’engagement public des
intellectuels ».
Voir Xu
Jilin, « Quelles possibilités pour les intellectuels engagés ?
Spécialisation des connaissances, commercialisation de la culture et
apparition du post-modernisme caractérisent la Chine des années 1990 », Perspectives chinoises, n° 81, janvier - février 2004, pp. 16-31.
76 « Dajiangshan, zuojiangshan » ou bien « Datianxia, zuotianxia ».
B) La Chine serait-elle en train de s’ouvrir au libéralisme ?
Le représentant de GenerationLibre
en Asie-Pacifique, Thibault Danjou, a rencontré à Pékin l’équipe
dirigeante d’Unirule Institute of Economics, le seul think-tank libéral
chinois et le plus respecté sur le plan économique, désormais partenaire
de GenerationLibre. Il ressort de ces entretiens que la Chine semble
être sur le point de prendre un virage libéral sur le plan économique,
tout en restant inébranlable sur le dogme du parti unique.
Le libéralisme a peut-être du mal à se faire entendre en France, mais il semble aujourd’hui bien établi… en Chine ! Unirule
a été fondé en 1993 par le charismatique Mao Yushi, ancien dissident,
économiste, et auteur de rapports très critiques contre Mao Zedong. Auteur
d’une quinzaine de livres sur les avantages du libre-échange et de la
privatisation, Mao Yushi a reçu l’année dernière le prestigieux Freedom Prize
du Cato Institute. Son aura a contribué à faire évoluer la pensée des
décideurs politiques chinois vers l’économie de marché. On peut lire sur
leur site des papiers (dûment traduits en anglais) dénonçant les
distorsions du marché dues aux grandes entreprises d’Etat, ou l’absence
de garantie des droits de propriété des petits paysans. Unirule a même
traduit en chinois Frédéric Bastiat, qui encore aujourd’hui a tant de
mal à s’imposer dans l’Université française ! Quand on demande aux
dirigeants d’Unirule comment ils ont pu mener un tel combat dans un pays
encore officiellement communiste, ils citent l’exemple de l’école de
Freibourg, qui élabora la doctrine de l’ordolibéralisme allemand en
pleine dictature nazie…
Aujourd’hui, Unirule semble être en passe de remporter son combat.
Le nouveau Premier Ministre, Li Keqiang, l’a fait savoir dès sa prise
de fonction en mars dernier, en parlant d’une « mini-révolution »
(terme lourd de signification en Chine) : il entend diminuer la taille
de la bureaucratie chinoise, poser des limites aux pouvoirs du
gouvernement, réduire d’un tiers les procédures administratives, et même
ouvrir le rail, l’énergie ainsi que le secteur financier aux capitaux
privés. Plus récemment, dans un discours aux cadres du parti, Li Keqiang
s’est montré encore plus radical en affirmant que « le marché est
créateur de richesse sociale, et la source de tout développement
économique », parlant ouvertement de dérégulation et de concurrence.
Pour les investisseurs étrangers, cette volonté réformiste devrait se
traduire par l’ouverture du marché intérieur aux capitaux étrangers et
l’assouplissement du contrôle des changes (un geste de détente dans la
fameuse « guerre des monnaies »).
Les inquiétudes sur la croissance chinoise ne sont sans doute pas
étrangères à cette volonté de changer de paradigme. Il n’empêche que,
pour la première fois, la privatisation de larges secteurs de l’économie
n’est plus une question tabou au sommet de l’Etat. Li Keqiang est
titulaire d’un PhD en économie de l’Université de Pékin, ce qui tranche
sur son prédécesseur, géologue, et plus largement sur la classe
politique chinoise, de formation plutôt scientifique. Il semble
déterminé à ouvrir la Chine aux mécanismes de marché, à « libérer les
forces créatives ». Tous les concepts du « capitalisme », y compris la
volonté de s’enrichir, sont légitimés – à condition de ne pas prononcer
le mot.
Unirule exclut néanmoins toute ouverture politique de la part du
régime et préfère ne pas s’étendre sur ces sujets. On ne saura donc pas
comment ils se positionnent dans le débat sur la « fin de l’histoire »
lancé par Francis Fukuyama dans les années 90. Rappelons qu’aujourd’hui l’idée de fin de l’histoire est de plus en plus mise en cause par le « consensus de Beijing », pour
reprendre le titre du livre de Stefan Halper, universitaire et
intellectuel américain. Autrement dit : l’économie de marché ne
conduirait pas nécessairement à la démocratie, comme le voudrait une
vision hégélienne de l’histoire, mais pourrait fort bien s’accomoder
d’un régime autoritaire ou semi-autoritaire (ce que Halper appelle : le
« market-authoritarianism »). Il s’agit d’un véritable défi lancé à
l’idée occidentale d’Etat de droit. Economiquement, la Chine menace de
rattraper le PIB des Etats-Unis ; intellectuellement, le consensus de
Beijing affronte celui de Washington.
En attendant que ce débat s’ouvre, la Chine semble en train
d’accomplir sa « mini-révolution » culturelle sur le plan économique, et
l’équipe actuelle, normalement au pouvoir pour une décennie, a été très
loin dans la volonté de libéralisation. Le rôle d’Unirule dans cette
transformation, comme celui du CPS dans l’Angleterre thatchérienne,
donnent du courage à GenerationLibre, qui est heureux de s’associer
officiellement à Unirule, et lui souhaite un joyeux vingtième
anniversaire.
Par Thibault Danjou
Le Parti Communiste Chinois choisit le libéralisme pour assurer sa croissance économique - par Netter d'IdL
C) Un modèle de socialisme libéral en Chine - Entretien avec le politologue Cui Zhiyuan
Cet entretien avec un politologue chinois diplômé de l’Université de
Chicago offre un aperçu de la politique chinoise d’expérimentation
locale à travers l’expérience de Chongqing. Cui Zhiyuan explique comment
la politique sociale de la ville s’allie à l’économie de marché en
s’appuyant sur les bénéfices des entreprises publiques.
Au milieu des années 1990, les
conséquences sociales de l’intensification de la politique de Réforme et
d’Ouverture consécutive à la répression de juin 1989 ont provoqué un
vif débat au sein de l’intelligentsia chinoise. Cette période marque la
fin du large consensus des années 1980 sur la nécessaire implantation du
libéralisme et de la démocratie en Chine. Des divisions ont vu le jour,
principalement marquées par l’opposition entre les libéraux Hayekiens
opposés à l’intervention de l’État et la Nouvelle Gauche, composée de
sociaux-démocrates acceptant l’économie de marché, contrairement à la
gauche traditionnelle. Sur cet échiquier politique fragmenté, Cui
Zhiyuan se situe très à gauche. On catégorise généralement ce chercheur
en économie politique et philosophie politique en poste au département
de politique publique et d’administration de la prestigieuse Université
Tsinghua à Pékin comme un membre de la Nouvelle Gauche. Il s’identifie
plus volontiers comme un socialiste libéral dans la tradition de John
Stuart Mill et de James Meade. Mill a développé le concept de socialisme
libéral dans le chapitre « De l’avenir probable des classes
laborieuses » de ses Principes d’économie politique, où il
infléchit considérablement le droit à la propriété privée en ce qui
concerne les moyens de production et défend l’idée d’une économie de
marché dominée par des entreprises coopératives démocratiques et
décentralisées. Quant à James Meade, économiste Keynésien Britannique
lauréat, avec Bertil Ohlin, du Prix Nobel d’économie en 1977, Cui
Zhiyuan a exprimé son admiration pour ses velléités de réconciliation
des principes d’efficacité économique et d’une juste répartition des
revenus [1].
Après avoir terminé sa thèse consacrée à la contrainte budgétaire lâche [2] sous la direction de Jon Elster, Adam Przeworski et Lester Telser à l’Université de Chicago en 1995, Cui a enseigné la science politique à MIT pendant six ans. Il y rencontra Charles Sabel, un des plus grands spécialistes de la production post-Fordiste et auteur de Second industrial divide. À l’École de droit d’Harvard, il fit la connaissance de Roberto Unger, qui mit entre parenthèse sa carrière universitaire de 2007 à 2009 afin de devenir ministre des Affaires Stratégiques dans le gouvernement de Lula. Les recherches de Cui Zhiyuan portent sur la question de la démocratie économique. Or, selon lui, « la Chine est un terrain privilégié pour l’exploration mondiale d’innovations institutionnelles et théoriques ». C’est une des raisons principales qui l’a décidé à revenir en Chine, où « l’on trouve davantage de flexibilité et où les choses ne sont pas déterminées de façon irrévocable » (interview du premier février 2009 avec l’auteur). Ses articles ont reçu là-bas des réponses parfois violentes de libéraux tels que Xu Youyu et Qin Hui, qui appartiennent à une autre génération et dont les opinions politiques remontent à leur expérience des pires moments de la Révolution Culturelle. Cui est en effet un des rares intellectuels chinois qui se risque à évoquer des éléments positifs du passé maoïste. Il déclare en effet qu’ils peuvent servir de fondations aux innovations institutionnelles. Dans un article sur la Constitution Angang [3], la charte interne datant des années 1950 d’une aciérie du Nord-Est de la Chine, Cui déclare que ses principes – liangcan (deux participations : les dirigeants de l’entreprise doivent participer au travail de production et les ouvriers à la gestion de l’entreprise) yigai (une réforme : réformer les régulations déraisonnables du lieu de travail) sanjiehe (trois combinaisons : les ouvriers et les ingénieurs devraient s’associer etc.) – prouvent que les idées de co-détermination et de démocratie économique n’ont rien de nouveau en Chine et peuvent être approfondies.
Cet article a été publié en anglais dans www.booksandideas.net.
Après avoir terminé sa thèse consacrée à la contrainte budgétaire lâche [2] sous la direction de Jon Elster, Adam Przeworski et Lester Telser à l’Université de Chicago en 1995, Cui a enseigné la science politique à MIT pendant six ans. Il y rencontra Charles Sabel, un des plus grands spécialistes de la production post-Fordiste et auteur de Second industrial divide. À l’École de droit d’Harvard, il fit la connaissance de Roberto Unger, qui mit entre parenthèse sa carrière universitaire de 2007 à 2009 afin de devenir ministre des Affaires Stratégiques dans le gouvernement de Lula. Les recherches de Cui Zhiyuan portent sur la question de la démocratie économique. Or, selon lui, « la Chine est un terrain privilégié pour l’exploration mondiale d’innovations institutionnelles et théoriques ». C’est une des raisons principales qui l’a décidé à revenir en Chine, où « l’on trouve davantage de flexibilité et où les choses ne sont pas déterminées de façon irrévocable » (interview du premier février 2009 avec l’auteur). Ses articles ont reçu là-bas des réponses parfois violentes de libéraux tels que Xu Youyu et Qin Hui, qui appartiennent à une autre génération et dont les opinions politiques remontent à leur expérience des pires moments de la Révolution Culturelle. Cui est en effet un des rares intellectuels chinois qui se risque à évoquer des éléments positifs du passé maoïste. Il déclare en effet qu’ils peuvent servir de fondations aux innovations institutionnelles. Dans un article sur la Constitution Angang [3], la charte interne datant des années 1950 d’une aciérie du Nord-Est de la Chine, Cui déclare que ses principes – liangcan (deux participations : les dirigeants de l’entreprise doivent participer au travail de production et les ouvriers à la gestion de l’entreprise) yigai (une réforme : réformer les régulations déraisonnables du lieu de travail) sanjiehe (trois combinaisons : les ouvriers et les ingénieurs devraient s’associer etc.) – prouvent que les idées de co-détermination et de démocratie économique n’ont rien de nouveau en Chine et peuvent être approfondies.
La stratégie chinoise d’innovation et l’expérience de Chongqing
À l’occasion du trentième anniversaire de la politique de Réforme et d’Ouverture et du soixantième anniversaire de la République Populaire de Chine, un grand nombre de publications ont tâché de chercher la recette du succès chinois. Certains chercheurs tels que Sebastian Heilmann et Wang Shaoguang se sont concentrés sur l’approche expérimentale pragmatique, résumée dans la célèbre image de Deng Xiaoping, « traverser la rivière à tâtons », que le gouvernement chinois a adoptée. Heilmann a décrit ce « mode distinct de gouvernance » qu’il nomme « expérimentation hiérarchisée » (experimentation under hierarchy). Wang Shaoguang affirme que c’est précisément la « capacité d’adaptation » (shiying nengli) du système politique chinois qui a permis au pays de dépasser un nombre incalculables d’obstacles institutionnels et politiques. Il montre que les dirigeants chinois ont su répondre aux problèmes tels qu’ils se posaient et qu’ils ont beaucoup appris des expériences contrôlées menées à petite échelle dans le but de découvrir des instruments propres à résoudre certaines difficultés. Cette approche progressive s’explique en partie par la formation d’ingénieur de cette génération de dirigeants, mais aussi à leur expérience, souvent cruelle, des méthodes révolutionnaires. « Tout en préservant l’unité politique, le système autorise des prises de décisions décentralisées dans autant d’endroits que possible et crée ainsi les conditions institutionnelles pour la recherche de diverses méthodes de résolution des problèmes à travers des pratiques et expériences décentralisées » [4]. Les gouvernements locaux sont enclins à innover car leur performance n’est désormais plus seulement évaluée en termes de croissance économique. On leur demande d’asseoir leur légitimité auprès des groupes sociaux de leur juridiction pour maintenir la stabilité sociale devenue prioritaire et sans laquelle ils n’ont aucune chance d’être promus. Dans ce contexte d’expérimentations locales multiples et généralisées, des chercheurs comme Cui Zhiyuan ont trouvé de nouveaux exutoires à leurs propositions théoriques. Dans un article intitulé « Comment comprendre la Chine d’aujourd’hui : une interprétation du concept de petite prospérité », Cui développe l’idée que la Chine est un terrain propice aux innovations institutionnelles, en particulier en ce qui concerne l’économie de marché socialiste : un mélange original de biens publics et d’économie de marché distinct de la social-démocratie en ce sens qu’il se situe au niveau de la distribution des revenus primaires et non de la redistribution. Le chercheur a récemment trouvé un terrain d’application pour ses théories et il se consacre désormais à ce qu’il appelle l’expérience de Chongqing (Chongqing jingyan). Comme il l’explique lors d’un entretien mené en avril dernier à Chongqing :« Chongqing est une ville très importante en Chine. C’est une des quatre municipalités placées directement sous la juridiction du gouvernement central avec Pékin, Shanghai et Tankin (zhixiashi). C’est la plus récente et la plus peuplée de ces municipalités. Elle comprend 33 millions d’habitants alors que Pékin n’en a que 20 millions. Elle a reçu ce statut en 1997, au moment où Chongqing a été séparée du reste de la province du Sichuan, pour faciliter la gestion de la construction du Barrage des Trois Gorges. En outre, Chongqing a, comme Chengdu, été choisie par le Conseil des affaires de l’État pour devenir une zone expérimentale de développement intégré des zones urbaines et rurales (chengxiang zonghepeitao gaige shiyanqu). La municipalité de Chongqing est plus grande et plus peuplée et 70% de sa population vit à la campagne. Sa taille et sa distribution démographique propices expliquent que le cas de Chongqing revêt une importance nationale d’autant plus grande que la crise financière mondiale a renforcé le besoin de dynamiser la demande intérieure. Cela peut également permettre de réduire les tensions commerciales entre les États-Unis, l’Europe et la Chine. Si la demande intérieure chinoise pouvait être développée, la Chine dépendrait moins des devises étrangères et des exportations et cela réduirait le soi-disant déséquilibre de la balance commerciale mondiale. Or, il faut augmenter le revenu de la population rurale pour stimuler le marché intérieur. D’où la centralité de l’expérience menée à Chongqing.
J’ai décrit l’expérience de Chongqing dans plusieurs articles récents. Nous nous trouvons à présent dans les bureaux de la commission des biens publics du gouvernement municipal (guoziwei). Le gouvernement central, mais aussi les gouvernements locaux, détiennent des entreprises et des propriétés publiques. Je suis depuis peu l’assistant du directeur de la commission. J’aurai le statut de vice-directeur pendant un an. J’ai accepté ce poste officiel sans hésitation parce qu’il me semble plus stimulant que de rester à l’université, où la plupart des gens sont trop détachés de la réalité. Ces dix dernières années, dans la plupart des provinces, les gouvernements locaux ont impulsé de larges privatisations. À Chongqing, même si des privatisations de grande envergure ont aussi eu lieu, les biens publics locaux ont crû six à huit fois. Les entreprises privées locales ont en parallèle crû au même rythme. L’expérience de Chongqing montre donc que la propriété publique n’est pas nécessairement incompatible avec l’entreprenariat privé et que l’un ne se substitue pas à l’autre. Il me semble qu’ils ne sont pas en relation de substitution mais de complémentarité. Un des principaux mécanismes en jeu repose sur les bénéfices produits par ces biens publics dans l’économie de marché. Récoltés par le gouvernement municipal, ils lui permettent de réduire le taux d’imposition des entreprises privées et des individus. Il n’est ainsi pas nécessaire de les taxer lourdement puisque les biens publics ont multiplié par huit leurs revenus en huit ans ».
La politique de développement de l’Ouest de la Chine
Dans les années 1990, certains chercheurs chinois ont averti les dirigeants politiques que les inégalités, notamment inter régionales, croissaient à un rythme dangereux. Dans Political economy of uneven development : the case of China, Wang Shaoguang et Hu Angang ont montré que la région Ouest de la Chine était particulièrement sous-développée et ont recommandé au gouvernement de réagir : « les inégalités croissantes ne sont pas une fatalité. L’action politique s’impose ». Les rapports rédigés par ces deux chercheurs constituent des prises de position qui font date pour la Nouvelle Gauche. En Janvier 2000, le Conseil des affaires de l’État a créé un groupe dirigeant (lingdao xiaozu) chargé du développement de l’Ouest de la Chine afin d’aider cette région a rattraper le niveau de développement des régions côtières, grandes bénéficiaires des réformes économiques. Cette politique couvre six provinces (le Gansu, le Guizhou, le Qinghai, le Shaanxi, le Sichuan, et le Yunnan), cinq régions autonomes (le Guangxi, la Mongolie intérieure, le Ningxia, le Tibet, et le Xinjiang) et une municipalité (Chongqing), et vise à stimuler la croissance économique endogène, à réduire les inégalités socio-économiques, et à garantir la stabilité sociale et politique des régions non majoritairement Hans.« La Chine a lancé sa stratégie de développement de l’Ouest du pays (xibu da kaifa) en 2001. Chongqing est une des villes les plus importantes de l’Ouest de la Chine et elle a le rang administratif d’une province. Le gouvernement central a accordé des privilèges politiques aux douze régions concernées par cette politique : elles sont autorisées à ne taxer les entreprises qu’à hauteur de 15% de leurs revenus alors que la moyenne nationale s’élevait à 33% jusqu’en 2008 et s’élève à présent à 25%. Certaines provinces ont pourtant volontairement abandonné ce privilège après deux ou trois ans et sont revenues à un taux d’imposition de 33% afin de financer des dépenses sociales fondamentales telles que le versement du salaire des enseignants ou la construction d’axes routiers. Seule Chongqing a finalement gardé un taux d’imposition des entreprises locales de 15%. C’est ce qui lui a permis d’attirer des investissements étrangers colossaux provenant d’entreprises telles qu’Hewlett-Packard et Foxconn, qui prévoient de produire 20 millions d’ordinateurs portables par an à Chongqing. Hewlett-Packard a même transféré son centre de gestion de Singapour à Chongqing. Cette démarche est suffisamment inhabituelle pour être remarquée : les investisseurs étrangers n’avaient encore jamais déplacé leurs centres de gestion en Chine. Ils sont habituellement localisés à Singapour, où le taux d’imposition est de 17,5%, ou à Hong-Kong. Le taux d’imposition faible est un moteur de l’entreprenariat local privé ; paradoxalement, il ne peut être viable que si les biens et entreprises qui appartiennent au gouvernement municipal font des bénéfices et lui rapportent. C’est pourquoi l’on peut parler d’un nouveau modèle. Ce n’est en aucun cas un retour à la période précédant les réformes ; les biens publics ne généraient alors pas de revenus sur le marché. Le cas de Chongqing donne par conséquent corps au concept d’économie de marché socialiste et à la coexistence de différentes formes de propriété sur le marché. Beaucoup de gens n’y voyaient d’abord qu’un slogan masquant une véritable économie de marché concurrentielle. C’est un aspect fascinant du modèle de Chongqing ».Le statut particulier et le succès économique de la ville lui ont permis de lancer plusieurs projets pilotes. Bien que ce sont les mesures populistes telles que la campagne de grande envergure contre la corruption locale qui ont reçu une large couverture médiatique locale, nationale et internationale, d’autres mesures consacrées à l’échange des terres ou au logement social n’ont quasiment pas fait attiré l’attention avant que le gouvernement municipal et Cui Zhiyuan ne lancent une grande campagne de publicité.
Un échange de titres de propriété d’un genre nouveau
En Chine, les terres cultivables sont des propriétés collectives divisées en petites parcelles réparties entre les agriculteurs sous forme de baux d’une durée de trente ans. Les gouvernements villageois chapeautés par les secrétaires du Parti locaux sont les véritables détenteurs du pouvoir décisionnel. Des élections sont organisées depuis les années 1980 pour permettre aux villageois de désigner directement leurs dirigeants locaux. Cela leur donne un meilleur contrôle des ressources locales et leur permet d’accroître leur indépendance et leur auto-suffisance ; notamment à travers la création d’entreprises coopératives villageoises et la gestion des terres habitées, des zone cultivables et des forêts [5]. En octobre 2008, le Parti Communiste a dévoilé une nouvelle politique de réforme des terres destinée à relever le niveau insuffisant des revenus des 750 millions d’habitants des campagnes et à les encourager à louer ou à transférer leur droit d’usage de la terre dans un marché des terres en devenir. Cette politique correspond à l’extension des projets pilotes menés dans la province du Guangdong et dans la municipalité de Chongqing. Les terres collectives y étaient échangées directement sans acquisition préalable par les gouvernements locaux. Avant cette loi, les gouvernements acquéraient en effet les terres à des prix absolument dérisoires et faisaient des profits substantiels en les revendant bien plus cher à des promoteurs. Le Parti promeut à présent le transfert des droits d’utilisation de la terre car 226 millions des 500 millions de travailleurs des campagnes trouvent du travail ailleurs et ne sont ainsi plus engagés dans la production agricole. Ce phénomène est à l’origine d’une grande inefficacité et de la sous-utilisation des terres cultivées. La politique mise en place encourage l’accélération du processus d’urbanisation : la population urbaine migrante peut transférer plus facilement ses droits d’utilisation de la terre et financer ses dépenses dans les villes où elle est installée par le revenu stable que lui apporte la location de ses terres [6]. L’expérience pilote de Chongqing nous permet par conséquent d’entrevoir les conséquences de cette nouvelle politique nationale. Cui Zhiyuan explique :« Un des aspects cruciaux de l’expérience menée à Chongqing correspond à la politique de développement intégré des zones urbaines et rurales, qui consiste à partager plus équitablement les bénéfices de l’urbanisation avec la population rurale. L’urbanisation conduit en effet nécessairement à l’augmentation de la valeur de la terre. L’année prochaine marquera le centenaire de la révolution de 1911. Le volant économique de la théorie des trois principes du peuple de Sun Yat-sen a été explicitement inspiré par la pensée d’Henry George, le penseur américain de l’impôt unique sur la terre. Celui-ci défendait la théorie que la hausse des prix des terrains n’avait rien à voir avec les efforts des propriétaires terriens mais s’expliquait plutôt par les routes et chemins de fer construits par le gouvernement et les boutiques et activités diverses montées par des individus à un endroit précis. Selon lui, c’était l’agrégation de ces différents individus qui poussait les prix des terrains à la hausse par un effet de conglomération. La prise de valeur de la terre ne devait par conséquent pas profiter à un unique individu privé mais à l’ensemble de la société. D’après ses estimations, si le gouvernement parvenait à représenter l’ensemble de la société et à profiter de la majeure partie de la hausse des prix des terrains, il se libérait de la dépendance envers d’autres formes de taxation. Il a appelé ce processus le mouvement pour une taxe unique. C’est lorsque Sun Yat-Sen étudiait la médecine à Hawaii qu’il a fait la connaissance d’un ami d’Henry George. Il désirait rencontrer ce dernier en personne mais Henry George est mort d’une crise cardiaque au cours de sa campagne pour gagner la mairie de New York. Ces idéaux de socialisation des revenus provenant de la terre conçus par Henry George et Sun Yat-Sen ont inspiré l’élaboration à Chongqing d’une méthode originale de captation de la valeur de la terre. En décembre 2008, Chongqing a créé la première bourse d’échange de terres en Chine. Shanghai et Shenzhen ont leurs bourses financières, mais Chongqing est la première ville de Chine à avoir établi une bourse des baux ruraux (dipiao).
Deux politiques nationales majeures entrent en contradiction : la Chine veut une urbanisation rapide mais elle ne veut pas dépendre de l’importation de nourriture. Les dirigeants ont donc fixé une surface minimale de terres arables à ne pas réduire. L’ensemble des terres arables en Chine ne pas être réduit à moins d’1,8 milliards de mus (120000 hectares). Le Conseil d’État a accordé le statut de zone spéciale d’expérimentation à Chongqing pour que la ville contribue à résoudre la contradiction entre ces deux objectifs nationaux grâce des expérimentations pionnières. Dans un premier temps, peu de publicité était faite à ces projets de pointe ; on a attendu d’obtenir des résultats complets. La stratégie adoptée ne consiste pas à réduire les terres arables existantes mais au contraire à les augmenter. Ceci ne peut être rendu possible que par la reconversion de terres constructibles en terres arables. Dans les villages, les terres sont en effet divisées en terres cultivables et en terres constructibles, elles-mêmes divisées en lopins résidentiels et en lopins industriels. Les paysans ont donc commencé à reconvertir certaines usines et vieilles routes désaffectées en terres cultivables. Ils ont aussi ramassé davantage leur espace résidentiel, habituellement très épars, et ils vivent désormais dans des zones plus denses mais aussi rendues plus confortables par de nouveaux aménagements, notamment d’accès à l’eau. Cela leur a permis de reconvertir le terrain de leur ancien lieu de résidence en terre cultivable. La surface totale de terres arables a ainsi pu augmenter et leurs baux pu être vendus à la bourse de Chongqing sans réduire la superficie globale des terres cultivables. N’importe qui - qu’ils soient promoteurs, acheteurs privés ou publics - peut participer aux enchères qui ont lieu à la bourse des échanges au centre financier de Chongqing. Depuis son instauration en décembre 2008, dix enchères ont déjà eu lieu. Lors de la dernière, qui date du 28 avril, le prix d’un bail d’un mu était fixé à RMB 140000 (16000 euros). Cette somme est ensuite revenue au village qui a converti ses nouvelles terres cultivables. C’est par ce biais que les paysans peuvent profiter de la plus-value des terres due à l’urbanisation. Ailleurs, à Pékin par exemple, seuls les résidents de zones limitrophes aux villes profitent, en cas de confiscation de leur terre, de cette hausse des prix grâce à l’urbanisation, même s’ils se plaignent de l’insuffisance des compensations financières qui leur sont offertes. Au contraire, à Chongqing, même ceux qui résident loin des villes peuvent bénéficier du processus d’urbanisation et recevoir une rétribution pour les terres cultivables qu’ils ont reconverties. L’argent est ainsi versé à l’ensemble du village, qui peut ensuite le réutiliser comme il le souhaite. Cela dépend de ce que le comité villageois décide. Les décisions doivent être entérinées par deux tiers des voix du village ».
Les logements sociaux
En ce qui concerne le logement de la population urbaine, après l’abolition en 1998 de l’affectation en nature de logements publics, les appartements ont été vendus aux locataires à des prix subventionnés et un système d’offre immobilière a été établi, comportant des programmes de logements aux loyers à faible coût pour les revenus les plus modestes, et abordables pour les foyers aux revenus plus élevés et ordinaires. D’autres mesures ont été prises pour assouplir les régulations sur les prêts immobiliers et développer un marché de l’immobilier ancien et un marché des locations. Les conditions d’habitation des citadins se sont considérablement améliorées, mais les besoins des populations les moins favorisées restent inassouvis dans beaucoup de villes. L’évolution de la politique gouvernementale, non seulement vouée au développement et à la croissance économique, mais aussi à l’amélioration de la qualité de vie de la population depuis 2007, a fortement dynamisé les programmes de logements sociaux. Cui Zhiyuan explique que Chongqing a lancé son propre programme immobilier puisqu’une des principales préoccupations des Chinois à l’heure actuelle concerne la flambée des prix des appartements commerciaux.« Avant la réforme, tous les logements appartenaient à l’État et ils étaient loués à très bas prix. Après la réforme, les biens publics ont été privatisés par un processus équitable. Par exemple, mes parents ont loué un appartement à Pékin pendant près de quarante ans jusqu’à ce qu’on leur propose de l’acheter dans les années 1990 à très bas coût étant donné qu’ils avaient travaillé pour la même unité de travail (danwei) et loué cet appartement pendant de longues années. Le pourcentage de propriétaires en Chine est par conséquent plus élevé qu’aux États-Unis. On peut parler d’une véritable tradition dans les villes chinoises. Les attentes de la population sont très élevées. J’ai épousé ma femme aux États-Unis, car nous étions tous les deux étudiants là-bas, et la plupart de mes collègues américains se mariait sans acheter d’appartement ou de maison. Cependant, beaucoup de jeunes Chinois pensent qu’ils doivent d’abord acheter un appartement avant de se marier. La plupart des gens se plaint des prix des appartements commerciaux en Chine. 5% des logements seulement sont des complexes immobiliers à bon marché. Ils sont réservés aux citadins aux revenus les plus faibles. Cela ne suffit pas. C’est la raison pour laquelle Chongqing a lancé un nouveau programme immobilier. Outre le marché des appartements commerciaux, les appartements locatifs publics devraient constituer 35 à 40% du parc immobilier. Cette mesure vise à offrir des appartements à des prix raisonnables aux jeunes diplômés. Ceux-ci ne sont pas pauvres mais ils ne devraient pas s’endetter aussi lourdement qu’ils tendent à le faire pour acheter un appartement. Chongqing a donc commencé à construire ces complexes dans vingt quartiers différents de la ville. 40 millions de m2 sont construits dans ce but par les entreprises publiques gérées par la commission des biens publics dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Ces appartements aux loyers contrôlés rapportent moins aux promoteurs, qui sont réticents à participer à ces programmes. C’est pourquoi les autres grandes villes ne peuvent s’embarquer dans ce type de projets ; il leur manque les entreprises publiques locales pour s’en charger ».
Du campus au gouvernement local
Les universitaires chinois sont déchirés entre deux traditions intellectuelles : l’idée occidentale de l’université autonome introduite pendant la dynastie Qing par des fonctionnaires formés à l’étranger ; et les valeurs confucéennes de formation des lettrés destinés à devenir fonctionnaires telles qu’exprimées dans le principe des Entretiens de Confucius « devenir fonctionnaire quand on est un grand lettré » (xue er you ze shi) [7]. Ces deux traditions coexistent dans le milieu académique chinois. Certains chercheurs se consacrent à la recherche pure alors qu’une sorte de marché des idées se développe, au sens où certains universitaires s’efforcent d’apporter une contribution et de trouver des solutions aux nombreux obstacles et difficultés rencontrés par le pays dans sa quête effrénée de modernisation et de développement. Les dirigeants sélectionnent les idées qui leur conviennent le plus. La nature technocratique et pragmatique du gouvernement chinois - et ses dirigeants qui tentent d’identifier, d’analyser et de résoudre les problèmes quand ils se posent pour conserver le pouvoir - encourage ces pratiques. Divers moyens de communication entre les chercheurs et les dirigeants existent. Les canaux confidentiels qui permettent d’attirer l’attention des dirigeants par le biais de publications internes (neibu) et de relations interpersonnelles se révèlent aujourd’hui moins efficaces que les publications destinées au grand public [8]. Étant donné que les dirigeants chinois lisent attentivement les débats et publications qui paraissent dans la presse traditionnelle et sur Internet, ils prennent connaissance des suggestions que les économistes, sociologues et juristes - pour ne citer que les disciplines considérées comme les plus pertinentes aux dirigeants - ont à leur faire et ils les invitent régulièrement à partager leurs idées avec eux, voire à participer à l’élaboration ou à la révision de certaines nouvelles politiques. Ces rencontres ont lieu au niveau central, mais aussi local, où les pratiques expérimentales permettent davantage d’innovation et de flexibilité. Dans le cas de Cui Zhiyuan, le gouvernement de Chongqing a amorcé ses réformes avant de prendre contact avec lui :« En novembre 2008, j’ai participé à la conférence annuelle de l’association chinoise des économistes organisée à Chongqing. À cette occasion, le secrétaire du Parti Bo Xilai et le premier adjoint au maire, le maire actuel de Chongqing, Huang Qifan, ont rencontré cinq économistes. C’est au cours de cette longue discussion que j’ai entendu parler pour la première fois de l’expérience de Chongqing. Je suis retournée ici huit fois en 2009 pour mener des recherches et participer à des réunions organisées par le gouvernement local. J’ai aussi écrit un certain nombre d’articles sur la question. Je me suis consacré à l’étude de la politique de la municipalité et j’ai commencé des recherches plus poussées pour comprendre la démarche du gouvernement local mais aussi pour l’aider à mieux la présenter. Certains dirigeants locaux obtiennent de très bons résultats mais ils ne maîtrisent pas nécessairement toutes les implications de ce qu’ils entreprennent ni n’en ont une bonne vision d’ensemble. Ils ne sont pas les seuls dans ce cas. En outre, l’idéologie qui domine parmi les économistes chinois, et tout particulièrement à Pékin, est très marquée par la pensée néo-libérale. La politique du gouvernement de Chongqing a ainsi été très critiquée. Les économistes de Pékin somment le gouvernement municipal de privatiser davantage sans comprendre que le secteur privé se développe à Chongqing plus vite encore que le secteur public. Les économistes restent obnubilés par la croissance du secteur public. Il s’agit en réalité d’un modèle de développement simultané des entreprises publiques et privées. Des justifications théoriques sont nécessaires car la pensée dominante, même à l’étranger, considère l’un comme un substitut de l’autre.
J’avais ainsi déjà commencé à m’exprimer sur l’expérience de Chongqing avant de venir travailler ici. Cette année, je vais continuer à publier des articles internes s’adressant aux fonctionnaires mais aussi des articles qui paraîtront dans des revues générales. Il se passe beaucoup de choses à Chongqing actuellement. De nombreuses difficultés perdurent et le niveau de départ était très bas. Toutefois, la ville a ses avantages, tels que l’importance de la culture et de diverses traditions dans ce lieu qui fut la capitale de la Chine pendant l’occupation de la Deuxième Guerre Mondiale ».
La méthode chinoise d’expérimentation locale
Le découpage administratif de la République Populaire de Chine se fait en provinces (sheng), préfectures (diqu), districts (xian), cantons (xiang) ou villes (zhen). Les villages (cun) correspondent à un cinquième échelon informel. Les performances des gouvernements locaux n’ont longtemps été mesurées qu’en termes de croissance économique, mais la société chinoise est devenue de plus en plus fracturée (duanlie), pour reprendre l’expression employée par le sociologiste Sun Liping lorsqu’il a tiré la sonnette d’alarme [9], et les priorités ont légèrement évolué. De formidables inégalités ont contribué à l’augmentation de l’instabilité. Le ministère de la Sécurité Publique décomptait ainsi 87000 soulèvements populaires en 2005, en augmentation de 6,6 pour cent par rapport à 2004, et de 50 pour cent par rapport à 2003. Le ministère ne rend depuis plus publiques ses dernières estimations. Ces protestations sont dans la plupart des cas provoquées par des cas manifestes de corruption ou d’abus de pouvoir de la part des gouvernements locaux, des expropriations injustes, des bavures policières ou judiciaires, ou encore des cas graves de pollution. Il ne faut pourtant pas négliger le fait que les protestataires ne conçoivent pas l’État chinois de façon monolithique et que leur première démarche consiste à présenter leurs doléances aux échelons supérieurs. Le gouvernement central est censé résoudre ou arbitrer leurs disputes avec les autorités locales [10]. Les cadres locaux peuvent, quant à eux, perdre toute chance d’être promus si des soulèvements éclatent dans leur juridiction. C’est la raison pour laquelle ils mettent en place des innovations institutionnelles destinées à la pacifier les conflits sociaux et à asseoir leur légitimité. Les innovations les plus réussies sont copiées et implantées ailleurs avant d’être généralisées à l’échelle de toute une province ou du pays tout entier.« Dans l’Union Européenne, une sorte d’examen politique par des « méthodes souples de coordination » est évoqué dans le programme communautaire de Lisbonne. On y lit que chaque pays membre de l’Union Européenne doit respecter les principaux objectifs de l’Union et subir un examen annuel par une délégation constituée d’autres pays membres. Bien que les objectifs généraux de l’Union Européenne sont fixés collectivement, chaque pays membre bénéficie d’une grande marge de manoeuvre quant aux méthodes choisies pour les atteindre. Ces innovations font toutefois l’objet d’un examen périodique. Ce mécanisme formel pourrait servir d’exemple à la Chine. Nous devrions nous référer à ce genre de mécanisme et organiser une conférence politique.par
On trouve de nombreux exemples d’instabilité sociale dans diverses provinces chinoises. Les événements qui ont suivi la privatisation d’une usine locale de sidérurgie à Jilin, par exemple, ont reçu une couverture médiatique nationale. Des soupçons de corruption pesaient sur cette privatisation et le nouveau gérant de l’entreprise a été tué alors qu’il tentait de renvoyer des employés. C’est un cas légal d’une grande complexité car il est difficile de prouver que les employés de l’usine l’ont tué et des témoignages convergent pour dire qu’un homme, qui aurait été envoyé par des concurrents, s’était mélangé aux travailleurs. Des exemples comme celui-ci ont montré au gouvernements locaux que trop de privatisations rapides peuvent non seulement engendrer de l’instabilité mais aussi la perte des revenus potentiels apportés par les propriétés et entreprises publiques. Ces privatisations les amènent à taxer plus lourdement les entreprises privées au grand dam des entrepreneurs et propriétaires privés dont les gouvernements espéraient recevoir le soutien. Plusieurs provinces telles que le Shandong ont par conséquent envoyé des groupes d’études dans la région de Chongqing pour comprendre comment la commission des biens publics géraient les entreprises et propriétés municipales. À l’échelon central, les dirigeants commencent à s’intéresser aux expériences menées à Chongqing. Le secrétaire du Parti, Bo Xilai, qui a été envoyé à Chongqing à la fin 2007 est en effet membre du Bureau Politique et son père, Bo Yibo, appartenait à la première génération de dirigeants communistes. Son statut politique a ainsi renforcé la proéminence de l’expérience de la ville ».
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