Pierre-Yves Hénin : « Le capitalisme autoritaire est désormais le modèle conquérant… »
Ils n’avaient finalement qu’un seul moyen de survivre : une vie de couple bien raisonnable (avec quelques épisodes passionnels et coups de canif) dont le contrat de mariage aurait pu tenir en quelques lignes : au capitalisme, la charge d’assurer la prospérité du ménage et à la démocratie, le pouvoir de contenir sa violence, de limiter les inégalités et de prélever de quoi entretenir la maison commune. L’URSS avait d’ailleurs bien compris le concept puisqu’elle rejetait à la fois et le capitalisme et la démocratie…
Quand Xi Jinping sermonne Joe Biden
Ancien président de l’université Paris-I Panthéon Sorbonne, l’économiste Pierre-Yves Hénin vient de publier un essai tout à fait stimulant dans lequel il explique que ce qu’il a enseigné à des bataillons d’étudiants pendant des décennies n’est aujourd’hui plus valide. Le capitalisme triomphant ne défend plus aujourd’hui la démocratie et les idées libérales mais un modèle autoritaire.
Le professeur Hénin évoque ces données frappantes : le monde compte désormais plus d’autocraties (92 nations) que de démocraties (87 pays) et 74 % de la population mondiale vit sous un régime autoritaire. Autre réalité : le poids économique des démocraties est à son plus bas niveau depuis cinquante ans.
Hénin relève ainsi cette phrase de Xi Jinping s’adressant à Joe Biden en 2008 : « Les démocraties ne peuvent perdurer au XXIe siècle, ce sont les autocraties qui dirigeront le monde. Les choses changent si rapidement. Les démocraties exigent un consensus, et cela prend du temps, et vous n’avez pas le temps. » Interview.
Le Point : comment expliquez-vous que démocratie et capitalisme ne fonctionnent plus main dans la main ?
Pendant la Guerre froide, le camp occidental combinait démocratie et capitalisme, tandis que le communisme soviétique les condamnait tous les deux. La prophétie de Fukuyama, la victoire définitive de la démocratie et du capitalisme, s’est avérée à moitié juste : le capitalisme, lui, a triomphé. Mais pas la démocratie. Aujourd’hui, la rivalitéCapitalisme
Le capitalisme est un système économique fondé sur la primauté du droit de propriété individuelle, en particulier de la propriété privée des moyens de production, et la libre concurrence. Le capitalisme est un régime économique et social dans lequel les capitaux, sources de revenus, appartiennent à un entrepreneur ou à un actionnaire (et n'appartiennent pas nécessairement à celles et ceux qui les mettent en valeur par leur travail, les salariés).
Est considéré comme capital tout bien qui n'a pas été consommé immédiatement par son détenteur, mais réservé à un usage futur, directement (simple stockage) ou indirectement (conversion en un bien de production, capable par combinaison avec plus ou moins de travail de générer des biens nouveaux).
Le mot capitalisme (qui date du XVIIIe siècle) est popularisé par Karl Marx au milieu du XIXe siècle et utilisé par lui avec une connotation péjorative. C'est plus d'un siècle plus tard seulement que le mot sera revendiqué positivement, notamment par Ayn Rand. Les définitions du capitalisme varient donc et, selon les cas (social-démocratie, démocratie libérale...) le capitalisme est plus ou moins dépendant du système politique et législatif en place, voire pas du tout dans le modèle anarcho-capitaliste. Au capitalisme libéral originel, on peut donc opposer de nombreux dévoiements.
Histoire du capitalisme
Il serait erroné de présenter l'histoire du capitalisme comme une « invention » récente, qui serait de plus typiquement occidentale, née de la « révolution industrielle » du XIXe siècle, comme certains le prétendent après Marx et Karl Polanyi, confondant capitalisme et industrialisme. On en retrouve des prémices auparavant, même si la généralisation du système capitaliste s'est faite dans les sociétés occidentales modernes.
On cite l'économie de l'Empire mésopotamien (3360-312 avant J.-C.) comme un exemple de capitalisme précoce[1] : la Mésopotamie, partie du monde pré-libérale et décentralisée (par opposition à l'Empire égyptien, statique et centré sur la figure du Pharaon), favorisait la petite propriété agricole, le commerce, l'artisanat, l'import-export (Afrique, Perse) et la banque de prêt. Durant l'Antiquité gréco-romaine, les échanges commerciaux sont restés très importants. Les premiers capitalistes furent les propriétaires terriens, et le capital foncier circulait, s'échangeait, s'accumulait. L'activité bancaire elle-même est importante avec une technique bancaire romaine très développée : dépôts (rémunérés ou non), virements, chèques, prêts, etc.[2]. Le droit de propriété est respecté et l'impôt n'est conçu que comme une contrepartie de services rendus (usage d'un lieu public, port, marché, route…) ou comme une contribution exceptionnelle (dépenses militaires), l'impôt foncier n'existant pas sous l'Empire romain et l'impôt direct ne concernant que les provinces conquises.
Les cités italiennes de la Renaissance comme Florence voient apparaître aussi de nombreux prémices du capitalisme avec de grandes innovations bancaires, et de fait une prospérité jamais vue.
Max Weber verra aussi dans le développement du protestantisme à partir du XVIe siècle le socle religieux indispensable au développement du capitalisme (voir l'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme).
C'est avec la révolution industrielle à partir de la fin du XVIIIe siècle et surtout au XVIIIe siècle que le capitalisme se développe et prend son importance jamais démentie depuis.
Mécanisme
Le capitalisme est basé sur le principe d'accumulation continue du capital, sachant que celui-ci se déprécie au cours du temps. L'investissement permet l'augmentation et le renouvellement du capital. L'entreprise est le lieu central de cette accumulation.
Pour démarrer une entreprise, un investisseur (le capitaliste) fournit un capital initial sous forme d'argent, d'apports physiques, matériel ou immatériel. Cela va servir dans un premier temps à acheter ou louer les moyens de production (machines, locaux, terrains, bureaux) ou rétribuer des employés. La production de l'entreprise est propriété du capitaliste, de même que le résultat des ventes réalisées par l'entreprise. Le chiffre d'affaires doit servir à couvrir les coûts de production et à procurer un profit au capitaliste et à ses associés (dividendes). Des parts de l'entreprise (actions) peuvent être vendues sur le marché, les nouveaux propriétaires deviennent actionnaires de l'entreprise et peuvent participer aux décisions ou recevoir leur part des dividendes.
Sont souvent considérées aussi comme « capitaux » des ressources immatérielles, notamment éducation, réseau social, propriété intellectuelle, etc. On parle parfois alors de capitalisme cognitif.
Les dévoiements du capitalisme
Capitalisme d'État
On appelle capitalisme d'État un régime où la propriété n'est pas individuelle, mais collective : la richesse étant concentrée entre les mains de responsables politiques censés ne pas s'en servir pour eux, mais pour le compte de tous. En réalité, il s'agit pour les hommes politiques de s'assurer une emprise sur la société civile à leur propre bénéfice :
- Comment se fait-il que des sociétés aussi différentes que les cités grecques de l'âge du bronze (Knossos, Mycène ou Pylos), l'Empire inca, la Russie soviétique, la Corée du Sud et maintenant la Chine aient toutes abouti au capitalisme d’État ? La réponse implique de reconnaître que le capitalisme d’État ne consiste pas à allouer efficacement les ressources économiques, mais à maximiser le contrôle politique sur la société et sur l'économie. Si les dirigeants de l’État peuvent s’emparer de toutes les ressources productives et en contrôler l'accès, cela maximise leur emprise, même s'il faut sacrifier l'efficacité économique.[3]
Les deux capitalismes (d'État et privé) sont parfaitement compatibles, conduisant à un régime mixte (exemple : France).
Dans un capitalisme d'État appliqué de façon intégrale (contrôle étatique de tous les moyens de production, comme ce fut le cas en URSS), les travailleurs louent leur force de travail à une bourgeoisie politique, qui contrôle les moyens de production. Le résultat, malgré une propagande productiviste (stakhanovisme), est un appauvrissement général (ils font semblant de nous payer, nous faisons semblant de travailler).
Capitalisme de connivence
Dans le capitalisme de connivence (crony capitalism, corporatism) l'État soutient certaines entreprises, par corruption ou à des fins politiques.
Trois positions sur le capitalisme
Utilitarisme
Les utilitaristes de gauche et de droite, qui jugent le système à ses résultats sociaux, auront deux points de vue plus ou moins compatibles :
- pour les uns, le capitalisme produit des rapports entre riches et pauvres toujours plus déséquilibrés en termes de pouvoir et d'inégalités économiques, et une sclérose sociale. Il appartient alors au pouvoir politique de rétablir l'équilibre ;
- pour les autres (et parfois les mêmes), il résulte du capitalisme une coopération générale qui inclut les générations passées et futures, et un accroissement de production général qui bénéficie à tous. Une interférence du pouvoir politique ne peut que perturber le système économique et provoquer des pertes.
- selon leur sensibilité à l'un ou l'autre aspect, les utilitaristes préconiseront un arbitrage politique variable.
Libéralisme
Pour les libéraux, le système ne doit pas être jugé (seulement) en termes d'utilitarisme, mais surtout d'un point de vue moral : il appartient à chacun de déterminer ce qu'il fait de son capital de départ, l'important est d'assurer un bon départ. Les libéraux ne nient pas les rapports de forces économiques, mais ils nient que l'on puisse les équilibrer ou les résoudre : on peut seulement les déplacer avec une perte due à la prise en compte de critères moins pertinents du point de vue de l'allocation optimum des ressources, et sans garantir plus de justice sociale. Toute notion d'arbitrage est alors considérée comme un leurre.
Pour les libertariens, le capitalisme est un système économique qui est libéral dans la mesure où il respecte les droits individuels (droit naturel pour les jusnaturalistes). Comme le résume Xavier Prégentil, « en quoi la liberté d’entreprendre peut-elle gêner, en quoi la création de richesses et le service des besoins exprimés lèsent-ils qui que ce soit ? » .
Marxisme
L'analyse marxiste, développée par Marx à travers plusieurs ouvrages dont le plus connu, Le Capital, est que dans une société capitaliste, les prolétaires sont obligés de vendre leur force de travail pour subvenir à leurs besoins contre un salaire. Cette dépendance les placerait dans une situation d'exploitation (domination) par les capitalistes, propriétaires du capital, nécessaire à la valorisation de la force de travail des prolétaires. La force de travail seule ne produit pas de valeur, elle nécessite l'usage de capital, détenu par les capitalistes.
Pour les erreurs de cette analyse, voir les articles exploitation, plus-value, baisse tendancielle du taux de profit, salaire, marxisme, capitalisme libéral, etc.
Erreurs courantes
Le libéralisme et le capitalisme, c'est la même chose
Parmi les idées reçues les plus tenaces, on trouve celle qui consiste à assimiler le libéralisme au capitalisme. Pourtant, s'il est vrai que le capitalisme ne prospère jamais mieux que dans une société de liberté, la France montre l’exemple d’un capitalisme d'État dans une société dans laquelle de nombreux pans de l'activité humaine sont collectivisés ; l'État prend en charge des secteurs entiers de la vie économique et sociale (santé, éducation, transports, production électrique, une partie des services financiers, etc.).
Le capitalisme (au sens large : mode de production fondé sur le capital et le travail) est en réalité « politiquement neutre », c'est un système économique qui peut être mis en œuvre dans différents types de sociétés. Le capitalisme d’État n'a rien de libéral, l'arbitraire du Prince en matière économique n'étant pas du libéralisme. Il faut aussi noter que le patronat dans une société social-démocrate n'est pas spécialement libéral car il est mercantiliste : il ne recherche que son intérêt, et ne se prive pas d'utiliser la contrainte étatique et ses accointances avec la haute fonction publique pour sauvegarder ses privilèges ou ses monopoles à l'encontre de ses concurrents.
Soulignons également que le libéralisme va bien au-delà du simple domaine économique, son domaine étant en réalité celui du droit, et non de l'économie. Comme le rappelle Milton Friedman :
« Le capitalisme n'est pas une condition suffisante pour la liberté, c'est une condition nécessaire pour la liberté. Je n'ai jamais dit que là où il y a capitalisme, il y a liberté. C'est le contraire : partout où vous avez la liberté, vous avez le capitalisme[4]. »
L'amalgame libéralisme / capitalisme représente l'argument incontournable dont se servent ceux qui veulent présenter le libéralisme comme une idéologie destinée à favoriser les « riches » et à paupériser le reste de la population. Mais remplaçons le mot « riches » par le mot « privilégiés » et le libéralisme devient le procureur et non l'accusé. Car ce sont les privilèges de toutes sortes qui empêchent les êtres humains d'exprimer tout leur potentiel et d'accomplir leur vie. Et le premier des privilèges est celui de l'État, qui réduit le champ de la liberté, supprime la compétition et la diversité et instaure des privilèges, des monopoles, des interdictions, des règlementations dans le but de gêner certains individus pour en favoriser d'autres, amis du pouvoir ou faisant partie de la « clientèle » politique ou électorale. Le résultat est sans appel : chômage, violence, assistanat, pauvreté, corruption. Si certains sont privilégiés par l'État et les politiciens, il faut bien qu'il y en ait d'autres qui payent pour ces privilèges.
Quant à l'affirmation selon laquelle un riche est un « privilégié », comme le précise Jean-François Revel : « un privilégié est quelqu'un qui bénéficie d'un avantage payé par quelqu'un d'autre ». Tout dépend donc de l'origine de cette richesse : légitime (travail, héritage, épargne…) ou illégitime (vol, détournement, privilège d'origine étatique ou politique, subvention publique, etc.).
Ayn Rand adopte une définition du capitalisme qui lui est propre, et qui ne se distingue pas de la définition du libéralisme, puisque selon elle le capitalisme est « un système social fondé sur la reconnaissance des droits individuels, droits de propriété inclus, dans lequel toute propriété est privée ». Une telle définition ne pouvant s'appliquer au capitalisme d'État, il conviendrait de parler plutôt de capitalisme libéral, dont la limite extrême serait l'anarcho-capitalisme.
L'étatisme et le capitalisme, c'est la même chose
C'est ce que soutiennent par exemple les anarchistes collectivistes. Or, le capitalisme repose sur l'échange libre, alors que l'étatisme repose sur la coercition. Il est clair que certains capitalistes peuvent s'appuyer sur l'État pour obtenir des privilèges ou des faveurs (et le capitalisme de connivence à la française en est un excellent exemple), mais ceci n'est pas à mettre au débit du capitalisme, de la même façon que le fait qu'il existe des commerçants malhonnêtes n'est pas un argument valable contre le commerce. De même que l'étatisme peut se passer du capitalisme, le capitalisme existerait même dans une société sans État.
Le capitalisme est mauvais parce qu'il est imparfait
C'est une remarque typique des gens de gauche, qui préfèrent une utopie totalitaire à l'imperfection des marchés. Ils utilisent le sophisme du deux poids, deux mesures pour comparer une réalité imparfaite avec le monde parfait de leurs rêves. Les libéraux n'ont jamais prétendu que le marché, la concurrence, conduisaient à un monde parfait, ils soutiennent seulement que c'est le moins imparfait des mondes :
- C'est à tort qu'on compare le capitalisme existant à une situation purement idéale où n'existerait jamais d'erreur de gestion, jamais de dissimulation comptable, jamais de faillite, jamais de licenciements, jamais de baisse de valeur des actifs. Car l'erreur est humaine, elle est nécessairement présente dans toute organisation sociale, et elle est bien souvent un élément essentiel de tout processus d'apprentissage. Ne poursuivons donc pas la chimère d'un monde idéal sans problème, mais demandons-nous plutôt quel est le système qui donne le plus de chances à tous de poursuivre efficacement leurs propres objectifs. La réponse est simple : c'est le capitalisme, car il repose plus que tout autre sur la discipline de la responsabilité individuelle, parce que l'erreur y est sanctionnée et parce qu'il incite à la création de connaissances (éventuellement à partir des leçons tirées des erreurs). (Pascal Salin)
- Je suis constamment éberlué de voir qu'on demande aux défenseurs du libre marché de fournir perfection et sécurité alors qu'en ce qui concerne le gouvernement on se contente de ses promesses et de l'expression de ses bonnes intentions. (Lawrence Reed)
- Contrairement à un mythe encore populaire dans les cercles de gauche, le capitalisme n'a pas entraîné la misère, mais il a littéralement sauvé des millions de personnes de la mort par famine et les a progressivement extraits de leur état de pauvreté abjecte. (Hans-Hermann Hoppe)
Une autre variante de cet argument consiste à condamner la richesse soit parce qu'elle se ferait au détriment des pauvres, soit qu'elle ne profiterait pas à l'ensemble de la société. Sur ce dernier point, on prétend réfuter une théorie du ruissellement en réalité fictive (jamais soutenue par aucun économiste libéral) selon laquelle le libéralisme et l'existence d'inégalités de fortune permettrait de supprimer la pauvreté, par ruissellement automatique des riches vers les pauvres. On transforme en argument contre le capitalisme un fait évident : que la richesse des uns ne permet pas forcément à tous les autres de sortir de la pauvreté. Il est d'ailleurs paradoxal que les étatistes s'inscrivent en faux contre la prétendue théorie du ruissellement tout en pratiquant exactement cette théorie par la redistribution étatique (selon eux, plus il y a d'activité, plus celle-ci peut faire l'objet de prélèvements contraints, et donc plus il y a de redistribution possible).
Citations
Voir Citations sur le capitalisme pour une liste de citations drôles, réalistes ou acerbes sur le capitalisme.
Notes et références
Bibliographie
- 1926, H. E. Sée, "Les origines du capitalisme moderne", Paris
- Traduit en anglais en 1928 par H. B. Vanderblue, G. F. Donot, "Modern Capitalism", London
- 1930, Werner Sombart, "Capitalism", In: Edwin R. A. Seligman, dir., "Encyclopaedia of The Social Sciences", Vol III, New York: MacMillan
- Nouvelle édition en 1937, "Capitalism", In: Edwin R. A. Seligman, dir., "Encyclopaedia of The Social Sciences", Vol III, New York: MacMillan, pp195-208
- 1947, R. H. Tawney, "Religion and the Rise of Capitalism", New York, Penguin
- 1968, John O. Nelson, "Misrepresentations of Capitalism", The Freeman, September, Vol 18, n°9, pp515-523 (L'auteur proteste contre le traitement injuste réservé aux bâtisseurs de l'économie libre d'aujourd'hui.)
- 1977, Daniel Carl Peterson, "The Future of Capitalism: Manifest Destiny on the New Frontier", The Freeman, March, Vol 27, n°3, pp152-157
- 1979,
- G. Deleplace, "Théorie du capitalisme : une introduction", Grenoble, PUG Maspero
- Paul Johnson, "Has Capitalism a Future?", The Freeman, January, Vol 29, n°1, pp47-59 (L'historien britannique, Paul Johnson, vérifie le bilan de 5 000 ans de l'humanité et nos perspectives de survie en ces temps menaçants.)
- 1982, Ralph Bradford, "Capitalism - Hero or Culprit? The origin and blessings of trade", The Freeman, décembre, Vol 32, n°12, pp750-754
- 1983,
- Donald B. Billings, "The Moral Case for Competitive Capitalism", The Freeman, July, Vol 33, n°7, pp413-419 (L'auteur affirme que la force du capitalisme ne réside pas seulement dans son efficacité mais aussi dans ses fondements éthiques.)
- Charles Dykes, "Is There a Moral Basis for Capitalism?", The Freeman, August
- Repris en 1992, "Is There a Moral Basis for Capitalism?", In: Mark W. Hendrickson, dir., "The Morality of Capitalism", Irvington-on-Hudson: The Foundation for Economic Education, Inc., pp108-116
- Peter F. Koslowski, "The Ethics of Capitalism", In: Steve Pejovich, dir., "Philosophical and Economic Foundations of Capitalism", Lexington: Lexington Books, pp33-64
- Karl-Dieter Opp, "Problems of Defining and Explaining Capitalism", In: Steve Pejovich, dir., "Philosophical and Economic Foundations of Capitalism", Lexington: Lexington Books, pp25-32
- 1985, E. Barry Asmus, Donald B. Billings, "The Morality of Capitalism", The Freeman, September
- Repris en 1992, "The Morality of Capitalism", In: Mark W. Hendrickson, dir., "The Morality of Capitalism", Irvington-on-Hudson: The Foundation for Economic Education, Inc., pp141-150
- 1987, Alan MacFarlane, "The Culture of Capitalism", Basil Blackwell, Oxford
- 1995, Allan Levite, "Capitalism Is Merciless-to Capitalists", The Freeman, June, Vol 45, n°6, pp356-359 (L'auteur déclare : "Peu importe leurs efforts, les capitalistes ne peuvent pas abroger les lois des marchés.")
- 2001, Ernest van den Haag, "The hostility of intellectuals to capitalism", The Intercollegiate Review, Vol 36, n°1-2, Fall
- 2004, Syed B. Hussain, "Encyclopedia of Capitalism", (Facts on File Library of World History), Facts on File (3 Vols.)
- 2008, Steve Davies, "Capitalism", In: Ronald Hamowy, dir., "The Encyclopedia of Libertarianism", Cato Institute - Sage Publications, pp48-51
- 2010, Austin Hill, Scott Rae, "The virtues of capitalism : a moral case for free markets", Chicago, IL: Northfield Pub.
- 2012, Guido Hulsmann, "Capitalisme", In: Mathieu Laine, dir., "Dictionnaire du libéralisme", Paris: Larousse, pp119-123
- 2013, J. Mackey, R. Sisodia, "Conscious capitalism: liberating the heroic spirit of business", Boston, MA: Harvard Business School Publishing Corporation
- 2019, Silvia Ručinská, Ronny Müller, Jannik A. Nauerth, "Capitalism", In: Alain Marciano, Giovanni Battista Ramello, dir., "Encyclopedia of Law and Economics", New York: Springer, pp172-176
Articles connexes
- Capital - Capital humain - Capital social
- Mercantilisme - Fascisme - Socialisme - Capitalisme d'État
- Libéralisme économique - Idéologie - Objectivisme
- Mouvement des enclosures
- L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme
- Mutualité - Association - Répartition - Nationalisation
- Capitalisme libéral - Capitalisme sauvage - Capitalisme financier
Liens externes
Capitalisme, socialisme et démocratie
Capitalisme, socialisme et démocratie est un ouvrage de l'économiste autrichien Joseph Schumpeter, paru pour la première fois en 1942.
Résumé de Capitalisme, socialisme et démocratie
Capitalisme, socialisme et démocratie est l'ouvrage le plus fameux de Schumpeter. C'est aussi celui qui l'installe dans son image d'économiste hérétique. Dans cet ouvrage, Schumpeter s'intéresse au capitalisme, au socialisme, à leurs liens avec la démocratie et à ce qui a fait sa renommée, la destruction créatrice. Il étudie ces questions à travers un plan en quatre parties : une critique du marxisme ; un éloge du capitalisme, condamné cependant selon lui à la disparition ; la possibilité du socialisme et des liens avec la démocratie.
L'ouvrage, de loin le plus connu de Schumpeter, a connu une grande diffusion et a été traduit dans au moins seize langues. L'intérêt du livre réside principalement dans son analyse du capitalisme (première et deuxième partie).
Présentation détaillée
Première partie : la doctrine marxiste
Dans cette partie, Schumpeter propose une critique de Marx proche de la sociologie de Max Weber. Il y préfigure en particulier une critique qui sera approfondie par Karl Popper dans Conjectures et réfutations, en soulignant l'inexactitude de la conception matérialiste de l'histoire : Schumpeter écrit que le matérialisme historique de Marx est erroné ; les structures de production sont un élément qui influence l'évolution historique, en partie et non totalement.
Il revient également sur la conception marxiste de la Valeur-travail, en en montrant les erreurs. Pour Schumpeter, Marx a été un « technicien économique » déplorable. Il écrit : « Un tribunal de juges compétents en matière de technique économique doit condamner Marx. Adhésion à un appareil analytique qui fut toujours inadéquat et qui, même du temps de Marx, devenait rapidement désuet ; longue liste de conclusions qui ou bien ne dérivent pas des prémisses, ou bien sont complètement erronées ; erreurs dont la correction modifie certaines déductions essentielles, jusqu'à les renverser parfois en leurs contraires - on peut à bon droit mettre toutes ces tares à la charge de Marx, en tant que technicien économique »[1].
Il souligne également l'influence de David Ricardo dans les idées économiques de Marx.
Deuxième partie : le capitalisme peut-il survivre ?
Éloge du système capitaliste
Pour Schumpeter, Marx a raison sur un point : le capitalisme est amené à évoluer en socialisme, pour des raisons différentes de celles avancées par la vulgate marxiste.
L'auteur commence par souligner les forces du capitalisme libéral. Son système de valeurs et l'exemple offert par les succès individuels est la plus efficace des émulations pour les individus en général : « La simplicité et la vigueur du groupe de motifs auxquels il fait appel, pour une part, et qu'il engendre, pour une autre part, sont incomparablement efficaces. Il donne suite avec une rapidité inexorable aux promesses de richesse et aux menaces de ruine qui sanctionnent ses règles de conduite. Chaque fois que le mode d'existence bourgeois s'affirme suffisamment pour affaiblir les prestiges des autres hiérarchies sociales, ces promesses sont assez fortes pour attirer la grande majorité des intelligences exceptionnelles. » Les fortunes colossales que certains peuvent construire sont nécessaires pour donner à tous les autres la motivation pour faire mieux : « Des gains impressionnants, beaucoup plus élevés qu'il n'aurait été nécessaire pour provoquer tel ou tel effort spécifique, sont jetés en pâture à une faible minorité de gagnants et, du même coup, impriment une impulsion beaucoup plus puissante que ne l'aurait fait une répartition plus égalitaire et plus « juste » à l'activité de la grande majorité des hommes d'affaires ».
Autre force du capitalisme, le processus de destruction créatrice, que Schumpeter analyse dans le chapitre sept. Schumpeter désigne par ce terme le processus de disparition de secteurs d'activité conjointement à la création de nouvelles activités économiques. Dans les économies capitalistes, toute innovation technologique importante entraîne un processus de destruction créatrice. Dans la vision de Schumpeter du capitalisme, l’innovation portée par les entrepreneurs est la force motrice de la croissance économique sur le long terme, même si cela implique localement une destruction de valeur (ou « ouragan perpétuel » selon Schumpeter) pour les entreprises établies.
Schumpeter a également mis en évidence que la dynamique de la croissance économique reposait sur la capacité des entreprises à obtenir des rentes de monopoles en récompense de leurs efforts d'innovation. Il explique les périodes longues de prospérité par l’apparition de monopoles liés à des avancées technologiques. Ainsi, une entreprise mettant en place une innovation avant ses concurrentes obtient une exclusivité lui donnant un pouvoir de monopole, et c’est cette exclusivité qui justifie son investissement. Le profit anticipé par l’entrepreneur provoque son recours au crédit bancaire et stimule l’investissement à l’échelle de la société. De même, la rente perçue par l’entreprise en situation de monopole provoque à terme une réaction d’imitation de la part d’autres entreprises, qui recourent aussi au crédit pour profiter de l’innovation. Ce phénomène d’imitation réduit à terme les opportunités de monopole, provoquant une raréfaction de la demande de crédit et une phase économique de récession, jusqu’à ce que de nouvelles opportunités apparaissent. C'est le progrès scientifique qui tire les économies.
La dynamique du capitalisme implique donc pour Schumpeter que l’État ne lutte pas contre les monopoles à leur création, car le monopole vient récompenser un effort créatif des entreprises. En revanche, il peut encourager l’innovation en défendant le monopole par des mesures légales, telle sa protection temporaire par l’attribution de brevets. Mais ce type de monopole n’est pas voué à survivre à long terme.
Schumpeter ajoute que les principales innovations sont dues, non pas à des entreprises soumises à une forte concurrence, mais à des monopoles. Son argument repose sur l'idée que seuls les monopoles disposent de profits positifs qui leur servent à financer ces activités dans l'espoir d'entretenir leur avance technologique et leur pouvoir de monopole. Ce point est loin de faire l'unanimité, en particulier pour les libéraux.
Son autodestruction
Pour Schumpeter, les évolutions juridiques vers le système de la grande entreprise feront à terme disparaître la fonction d'entrepreneur-innovateur et feront qu'« au romantisme des aventures commerciales d'antan succède[ra] le prosaïsme ». La disparition de l'entrepreneur, entendu au sens du XIXe siècle, mène selon Schumpeter à la disparition de l'initiative capitaliste. L'« évaporation de la substance de la propriété » nuit à la vitalité de l'économie, et de par ses succès, « l'évolution capitaliste, en substituant un simple paquet d'actions aux murs et aux machines d'une usine, dévitalise la notion de progrès ». Le moteur de l'économie qu'est la destruction créatrice disparaît, au profit du socialisme.
Il estime que le capitalisme est le système qui favorise la montée d'une classe sociale qui œuvre à sa destruction : les intellectuels. Le climat intellectuel et social nécessaire pour que des entrepreneurs émergent disparaît au fur et à mesure que le capitalisme se développe, entrainant un corporatisme et une économie de plus en plus socialiste, couplée avec la disparition des entrepreneurs qui font avancer le monde. Dans Atlas Shrugged Ayn Rand développa cette thématique. Cette analyse sur le rôle des intellectuels peut être rapprochée de celle de Robert Nozick : ce dernier développa l'idée que l'opposition des intellectuels au capitalisme tenait au fait qu'ils s'estimaient insuffisamment récompensés de leurs années d'études dans un système libéral. Cette amertume se dirige contre le capitalisme, alors que c'est ce système économique qui leur permet de vivre dans la prospérité. Selon Nozick, ils iront jusqu'à préférer les systèmes économiques dans lesquels ils jouiront de conditions de vie bien moins bonnes, dans une attitude schizophrène[2].
En outre, si les vertus du capitalisme (prospérité générale) sont de long terme et difficiles à percevoir chaque jour, ses défauts sont visibles plus directement, ce qui l'affaiblit.
Pour Schumpeter, il n'y aura point de révolution violente comme le prévoit l'analyse marxiste mais une transition progressive. Il n'y a donc pas supériorité du socialisme, que ce soit moralement ou économiquement. Si, selon lui, le socialisme doit s'imposer, ce n'est qu'à cause du suicide du capitalisme, que Schumpeter redoute.
Troisième partie : le socialisme peut-il fonctionner ?
Le socialisme étant l'avenir inexorable du capitalisme (Schumpeter se rapproche de façon surprenante d'une sorte de matérialisme historique), la question du fonctionnement du socialisme devient d'actualité. Schumpeter y revient dans la troisième partie, concluant que le socialisme peut fonctionner, à rebours de la tradition économique majoritaire dans le débat sur le calcul économique en régime socialiste. Dans le chapitre seize sur L'organigramme socialiste, il revient sur la question de la planification et sur son impossibilité qui avait été soulignée par Ludwig von Mises dans Le calcul économique en régime socialiste (Voir Débat sur le calcul économique en régime socialiste pour plus de détails). Mises avait montré que, en se privant du système des prix libres, le socialisme se condamnait à l'aveuglement et ne pouvait prétendre être une économie.
Pour Schumpeter, on peut dépasser ce problème car l'économie de marché ne serait pas forcément capitaliste mais pourrait être également socialiste. Il propose donc un système économique dans lequel les moyens de production seraient détenus par tous, c'est-à-dire par l'État, mais où la planification n'existerait pas ; une sorte de socialisme de marché dans lequel les managers des entreprises suivraient toujours les lois essentielles du marché, cherchant à répondre aux besoins des consommateurs. De façon inexpliquée, par la propriété publique des moyens de production, le socialisme permettrait de répondre aux besoins authentiques des individus.
Cela laisse plusieurs questions sans réponse : pourquoi les managers tenteraient-ils de répondre aux besoins des acteurs du marché alors qu'ils n'ont plus d'incitation ? En quoi un tel système économique supprimerait-il l'exploitation honnie si les salariés sont payés selon leurs mérites et les besoins du marché du travail ? La théorie schumpeterienne est marquée par de nombreuses faiblesses sur ce point, et on ne sera pas surpris de voir ses idées infirmées par l'expérience.
Quatrième partie : socialisme et démocratie
Ayant établi (avec plus ou moins de réussite) la possibilité d'un socialisme de marché, Schumpeter analyse les liens entre socialisme et démocratie. Il propose une analogie entre démocratie et marché, celle-là étant une compétition pour les voies des électeurs entre les firmes politiques.
En quoi Schumpeter s'est trompé
Les prophètes de la fin du capitalisme n'ont pas manqué : de Karl Marx hier à, dans un registre plus simpliste et plus contemporain, les tenants de la décroissance ou de l'altermondialisme. Tous se sont trompés et, en dépit de son éloge du capitalisme, Schumpeter a fait la même erreur. En particulier, il a sous-estimé la force d'éléments qu'il avait lui même souligné, comme l'innovation et le rôle des entrepreneurs. Le développement des grandes entreprises n'a pas empêché l'entrepreneuriat à côté, l'innovation continue, etc. Le capitalisme libéral n'est pas exempt de problèmes (les libéraux n'ont jamais prétendu apporter une solution parfaite à tous les problèmes de l'humanité, à la différence des mystiques socialistes ou étatiques). Toutefois, il donne à chacun les moyens de contester les décisions qu'il juge fausses et de proposer ses propres solutions. Il se donne les moyens de s'auto-corriger là où les systèmes planifiés se condamnent à l'erreur définitive. Ainsi, dans le secteur informatique, le développement de grandes firmes moins enclines à l'innovation a été compensé par l'éclosion de start-up nombreuses et qui ont été les vecteurs du progrès. De même dans le secteur des bio-technologies avec l'éclosion de petits laboratoires, ou dans la plus grande partie des secteurs.
C'est l'action de l'État qui pousse à une concentration des entreprises et non le fonctionnement spontané du marché. Dans l'exemple des laboratoires, les délais extrêmement longs avant l'autorisation d'un nouveau produit par les agences publiques font qu'il est plus difficile pour les entreprises privées d'éclore sans le soutien d'un grand groupe[3]. La question de la politique antitrust ne fait pas l'unanimité parmi les libéraux, certains la défendant comme fonction essentielle d'un État minimum, d'autres, en particulier dans l'école autrichienne, estiment qu'elle renforce en fait la concentration économique.
À l'inverse, les facteurs libéraux (libre-entreprise, ouverture des marchés, libre-échange, liberté économique) permettent de contre-balancer cette action étatique en faveur de la concentration.
Néanmoins, l'évolution depuis quelques décennies de nos sociétés vers un interventionnisme étatique en augmentation ou, au mieux, en stagnation, conforte peut être en partie les analyses de Schumpeter sur la demande des masses et des intellectuels de plus de socialisme.
Un ouvrage anticapitaliste ?
On peut se demander si Schumpeter s'oppose au capitalisme dans un tel ouvrage où il en annonce la fin. « Le capitalisme peut-il survivre ? Non, je ne pense pas qu'il le puisse. »[4] Voilà ce qu'écrit Schumpeter dans le prologue de son ouvrage.
Schumpeter est en fait à l'exact opposé de l'anticapitalisme : il souligne au contraire les vertus du système capitaliste, tout particulièrement en ce qui concerne l'innovation et son vecteur, l'entrepreneur. Comme il l'écrit dans ce livre, « si un médecin prévoit que son patient va mourir, ça ne veut pas dire qu'il le souhaite »[5].
Schumpeter vise comme public les socialistes et adapte son propos en conséquence, en débutant par une analyse de Marx (1re partie, La doctrine marxiste). Il y revient en particulier sur Marx économiste et Marx socialiste, pour en formuler des critiques. Cette accroche devant permettre d'attirer des lecteurs inattendus, à ce qui est en fait surtout un éloge du capitalisme. En quelque sorte, « Il se déguisa donc en partisan du socialisme pour inciter le jeune socialiste à lire son travail, espérant que son lecteur reconnaitrait de lui-même les travers du socialisme »[6]
Citations
- « L'impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d'organisation industrielle - tous éléments créés par l'initiative capitaliste. [...] L'histoire de l'équipement productif d'énergie, depuis la roue hydraulique jusqu'à la turbine moderne, ou l'histoire des transports, depuis la diligence jusqu'à l'avion. L'ouverture de nouveaux marchés nationaux ou extérieurs et le développement des organisations productives, depuis l'atelier artisanal et la manufacture jusqu'aux entreprises amalgamées telles que l’US Steel, constituent d'autres exemples du même processus de mutation industrielle - si l'on me passe cette expression biologique - qui révolutionne incessamment de l'intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c'est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s'y adapter. »[7]
- « Ce processus de destruction créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c'est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s'y adapter. »[8]
Plan détaillé
- 1e partie : La doctrine marxiste
- Prologue
- Chapitre 1. Marx le prophète
- Chapitre 2. Marx le sociologue
- Chapitre 3. Marx l'économiste
- Chapitre 4. Marx le professeur
- 2e partie : Le capitalisme peut-il survivre ?
- Prologue
- Chapitre 5. Le taux de croissance de la production totale
- Chapitre 6. Plausibilité du capitalisme
- Chapitre 7. Le processus de destruction créatrice
- Chapitre 8. Pratiques monopolistiques
- Chapitre 9. La chasse est fermée
- Chapitre 10. La disparition des occasions d'investissement
- Chapitre 11. La civilisation du capitalisme
- Chapitre 12. Les murs s'effritent
- I. Le crépuscule de la fonction d'entrepreneur
- II. La destruction des couches protectrices
- III. La destruction du cadre institutionnel de la société capitaliste
- Chapitre 13. L'hostilité grandit
- I. L'atmosphère sociale du capitalisme
- II. La sociologie de l'intellectuel
- Chapitre 14. Décomposition
- 3e partie : Le socialisme peut-il fonctionner ?
- Chapitre 15. Pour déblayer le terrain
- Chapitre 16. L'organigramme socialiste
- Chapitre 17. Organigrammes comparés
- I. Une observation préalable
- II. Analyse de rendements comparés
- III. Motifs de supériorité de l'organigramme socialiste
- Chapitre 18. L'élément humain avertissement
- I. Relativité historique de l'argument
- II. Sur les demi-dieux et les archanges
- III. Le problème de la gestion bureaucratique
- IV. Épargne et discipline
- V. Discipline autoritaire en régime socialiste : la leçon russe
- Chapitre 19. Transition
- I. Deux problèmes distincts
- II. Socialisation dans une situation de maturité
- III. Socialisation dans une situation d'immaturité
- IV. Politique socialiste avant la lettre : l'exemple anglais
- 4e partie : Socialisme et démocratie.
- Chapitre 20. La position du problème
- I. La dictature du prolétariat
- II. Le dossier des partis socialistes
- III. Une expérience mentale
- IV. A la recherche d'une définition
- Chapitre 21. La doctrine classique de la démocratie
- I. Le bien commun et la volonté du peuple
- II. Volonté du peuple et volition individuelle
- III. La nature humaine en politique
- IV. Raisons de la survivance de la doctrine classique
- Chapitre 22. Une théorie alternative de la démocratie
- I. Compétition pour la direction politique
- II. Application du principe
- Chapitre 23. En conclusion
- I. Quelques implications de l'analyse précédente
- II. Conditions de succès de la méthode démocratique
- III. La démocratie en régime socialiste
- Chapitre 20. La position du problème
Annexe. - Ultima verba. La marche au socialisme. Les perspectives du capitalisme américain (1949)
Notes et références
- Schumpeter, op. cit., édition UQAC, p.93
Voir aussi
Bibliographie
- 1979, Benjamin A. Rogge, Can Capitalism Survive?, [lire en ligne]
- 1980, Elliott, J. "Marx and Schumpeter on Capitalism's Creative Destruction", The Quarterly Journal of Economics (HB/1/.Q3), 95, pp. 45-68
- 1981, Heilbroner, R, "Was Schumpeter Right?", Social Research (H/1/.S53), 48, pp. 456-71
Articles connexes
Liens externes
Capitalisme d'État
Le capitalisme d’État désigne un système économique où tout ou une partie des moyens de production sont au plan juridique la propriété de l’État ou soumis à ses directives.
On peut, selon certains, parler également de capital d'État, quant au capital accumulé par l'État.
Historique du concept
Pour Marx, le capitalisme d'État est une notion-limite, où le capitalisme, après avoir connu une période de privatisation de la production (période de l' « anarchie de la production »), finirait par voir s'établir des concentrations de capitaux, puis la formation de monopoles dont la limite ultime serait la formation d'un capital social unique, aux mains d'un seul capitaliste ou d'un seul groupe, nécessitant alors l'immixtion de l'État pour re-socialiser ce capital (Le Capital). Les écrits de Marx sont pourtant la source d'ambiguïtés qui fonderont deux appréciations possibles du capitalisme d'État :
- si le capitalisme est par essence le règne de l' « anarchie de la production », ce monopole ultime n'est plus véritablement du capitalisme, mais est devenu une ploutocratie de type monarchique ou oligarchique, et la domination de fait du dernier propriétaire ne le constitue pas en État (même si, de facto, il a la possibilité financière d'en assurer les tâches). Qu'importe l'imprécision terminologique, cette situation intéressait Marx dans le sens où il suffirait que les prolétaires en prennent le pouvoir, pour que ce monopole soit identique au véritable socialisme.
- d'un autre point de vue, il se distingue du socialisme au sens fort par le fait que, même si ses moyens sont collectivisés aux mains des représentants des prolétaires (ou du Peuple), cette propriété d'État, n'abolissant pas la hiérarchie sociale (le contrôle ouvrier, les inégalités de salaires, etc.), donc une certaine domination de l'Homme sur l'Homme, elle n'est pas encore la « propriété sociale ». Celle-ci, véritable socialisation des moyens de production, dans l'égalité parfaite entre les Hommes, c'est-à-dire sans le dualisme dirigeants/dirigés et toutes ces distinctions de rôles (division du travail: travail manuel/intellectuel, campagne/ville, etc.) génératrices de hiérarchie sociale, est donc de nature différente du premier type de propriété. Le socialisme est donc, ici, une formation sociale spécifique irréductible au capitalisme d'État.
Engels, au contraire, prêtera foi à ce scénario, y voyant l'aboutissement réel du capitalisme (devant inexorablement se muer en impérialisme: stade suprême du capitalisme, selon Lénine), tout en considérant que cet état limite et transitoire serait le levier d'instauration du vrai socialisme. (L'Anti-Dürhing). C'est en se fondant sur la position engelsienne que Lénine, Boukharine puis Staline, qualifièrent leur régime de capitalisme d'État (ou « capitalisme monopoliste d'État », selon le terme qui était d'usage en Allemagne), et non de communisme, considérant eux-aussi que le passage du capitalisme de marché au capitalisme d'État était une première étape vers le socialisme (au sens fort) :
« Si nous payons un tribut plus élevé au capitalisme d'État, cela ne nous nuira en rien, mais servira au contraire à nous conduire au socialisme par le chemin le plus sûr. [...] Quand la classe ouvrière aura appris [...] à organiser la grande production à l'échelle de l'État, sur les bases du capitalisme d'État, elle aura alors, passez-moi l'expression, tous les atouts en mains et la consolidation du socialisme sera assurée. [...] Le capitalisme d'État est, au point de vue économique, infiniment supérieur à notre économie actuelle. [...] Le socialisme est impossible sans la technique du grand capitalisme, conçue d'après le dernier mot de la science la plus moderne, sans une organisation d'État méthodique qui ordonne des dizaines de millions d'hommes à l'observation la plus rigoureuse d'une norme unique dans la production et la répartition des produits. Nous, les marxistes, nous l'avons toujours affirmé ; quant aux gens qui ont été incapables de comprendre au moins cela (les anarchistes et une bonne moitié des socialistes révolutionnaires de gauche), il est inutile de perdre même deux secondes à discuter avec eux. [...] Notre devoir est de nous mettre à l'école du capitalisme d'État des Allemands, de nous appliquer de toutes nos forces à l'assimiler, de ne pas ménager les procédés dictatoriaux pour l'implanter en Russie [...] Le raisonnement des « communistes de gauche » au sujet de la menace que ferait peser sur nous le « capitalisme d'État » n'est qu'une erreur économique [...] le pouvoir soviétique confie la « direction » aux capitalistes non pas en tant que capitalistes, mais en tant que spécialistes techniciens ou organisateurs, moyennant des salaires élevés. [...] il est plutôt étrange d'entendre de pareils propos de la part d'un marxiste qui devrait savoir qu'il est impossible de réaliser le socialisme sans utiliser les conquêtes de la technique et de la culture obtenues par le grand capitalisme. Il ne reste plus là le moindre soupçon de marxisme. »
— Lénine, Sur l'infantilisme "de gauche" et les idées petites-bourgeoises (5 mai 1918)
Face aux critiques des « communistes de gauche » (« de conseil »,
partisans des Soviets), de Troski (pour qui le « socialisme réel » est
celui du sens 2), ou de Kautsky (l'orthodoxe marxiste, rallié à
Bernstein et à la social-démocratie en 1917), Boukharine défendra la
politique économique d'URSS (NEP) en déclarant que le Parti n'étant pas
une classe, le pouvoir appartient bien au Peuple, même en régime
centralisé (dictature du prolétariat) et même si des pans entiers de
l'économie restent capitalistes (propriété privée, concurrence ... très
encadrée, cependant). Lénine insistera sur le fait que le surproduit né
de l'activité capitaliste dans le pays, étant redistribué au peuple, il
n'y a pas exploitation. Staline, chassant de l'industrie les survivances
capitalistes tout en intensifiant, via la dictature, la coupure entre
les travailleurs et ceux qui « possèdent » concrètement les moyens de
production (coupure qui était pourtant à la base de l'exploitation
capitaliste, selon Marx) répondra d'une manière que ce syllogisme
fallacieux synthétise :
Le Peuple est représenté par le Parti qui en est l'émanation (et non des
seuls prolétaires puisque ceux-ci, en prenant le pouvoir, sont censés
avoir aboli la domination de classe), identité entre la volonté du
Peuple et l'action du Parti ; le Parti contrôle l'État (et
éventuellement : le Parti est le levier du Dirigeant), identité entre
les deux ; donc : l'État (ou le Dirigeant) est la voix du Peuple, il est
le Peuple en acte. Corollaire : le Peuple ne pouvant s'exploiter
lui-même, il ne peut y avoir, en régime de capitalisme d'État, une
nouvelle forme d'exploitation de classe. Tout en retrouvant le Rousseau
du Contrat social (pour qui aucun membre du Peuple ne peut
attaquer l'État, puisque l'État étant l'émanation du peuple, on ne peut
s'attaquer soi-même), ne se contente-t-il pas simplement de plagier le
Marx du Manifeste du Parti communiste qui écrivait, un siècle plus tôt :
« Les antagonismes des classes une fois disparus dans le cours du développement, toute la production étant concentrée dans les mains des individus associés, alors le pouvoir public perd son caractère politique. Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre. Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s'il s'érige par une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit par la violence l'ancien régime de production, il détruit, en même temps que ce régime de production, les conditions de l'antagonisme des classes, il détruit les classes en général et, par là même, sa propre domination comme classe. »
Rétorsions, contrôles et purges ne sont ainsi plus de la domination, mais des maux nécessaires et provisoires, voire, tout bien pesé, des biens, le médecin du Peuple, son despote bienveillant, étant simplement moins populaire que le cuisinier[1], mais plus profitable néanmoins, il faut donc bien éliminer tout ce qui peut nuire à la bonne marche vers le Paradis sur Terre.
Les socio-démocrates, pensant, quant à eux, l'identité du socialisme et du capitalisme d'État (ou « socialisme d'État », pour les lassalliens (en), ont toujours considéré que ce dernier était la fin à atteindre : via les nationalisations et le dirigisme étatique (officiellement sous contrôle démocratique), la propriété d'État devait assurer une véritable appropriation sociale. Ces « foutaises », selon Engels, sont toujours le credo des partis socialistes actuels, de certains partis communistes, voire de partis non-socialistes (dits de droite) à forte orientation collectiviste. Plus récemment, on parle parfois de capitalisme d'État pour qualifier la politique des pays pratiquant le dirigisme, à des degrés variables.
Applications historiques
Cas d'une application intégrale
Après l'URSS ce régime sera mis en place par tous les pays totalitaires marxisants : Chine maoïste, Cuba castriste, etc., qui se caractérise par une mainmise de la bureaucratie d’État sur les outils de production et un contrôle concentrationnaire omniprésent. Le résultat est une division en classe sociale, bien pire que celle attribuée aux sociétés capitalistes : les prolétaires sont maintenus en esclavage par une élite politique, qui contrôle tout.
Depuis la chute du mur de Berlin, en 1989, les États ayant pratiqué cette économie s'orientent vers une libéralisation de l'économie capitaliste, cette forme de capitalisme est parfois énoncé comme une économie mixte, ou de dirigisme (économie socialiste de marché en Chine depuis 1978), où l'État a assoupli son dirigisme et laisse une plus grande plage d'autonomie à des véritables propriétaires.
Cas d'une application partielle
Le terme désigne une pratique étatique, où le pouvoir politique se sert de mesures interventionnistes (nationalisations d'entreprises, commandes publiques), incitatrices (règlementations, contraintes fiscales, politiques monétaires) ou prohibitrices (lois), pour diriger ou influer sur l'économie privée de son territoire, malgré les contraintes imposées par la mondialisation de l'économie et la concurrence internationale. On peut voir dans le colbertisme un précurseur. Quand ces mesures sont prises défensivement contre la concurrence étrangère, on parlera alors de social-nationalisme.
Depuis 1981, la France (cf. France et communisme) en est une digne représentante (pour une efficacité très contestable et une dette publique, elle, incontestée), même si de nombreux pays en offrent l'exemple.
Question des rapports entre communisme et capitalisme d'État
Critiques social-démocrates
Pour les sociaux-démocrates qui ont fait leur le capitalisme d'État (même sous d'autres noms), tout en critiquant la dictature soviétique et toutes les autres exactions des régimes marxistes deux problèmes se posent :
- Comment ce régime peut-il ne pas se transformer en tyrannie, sinon grâce à des gardes-fous libéraux ?
- Comment ce régime reste efficace, s'il accepte ces gardes-fous ?
Critiques anarchistes et marxistes
Les anarchistes, tels que Michel Bakounine critiqueront les théories de Karl Marx, qualifiées de « communisme autoritaire »[2].
« Il y aura un gouvernement excessivement compliqué, qui ne se contentera pas de gouverner et d'administrer les masses politiquement, (...) mais qui encore les administrera économiquement, en concentrant en ses mains la production et la juste répartition des richesses, la culture de la terre, l'établissement et le développement des fabriques, l'organisation et la direction du commerce, enfin l'application du capital à la production par le seul banquier, l'État. Tout cela exigera une science immense et beaucoup de têtes débordantes de cervelle dans ce gouvernement. Ce sera le règne de l'intelligence scientifique, le plus aristocratique, le plus despotique, le plus arrogant et le plus méprisant de tous les régimes »
— Mikhail Bakounine, « Écrits contre Marx », dans Étatisme et anarchie (1873)
En avril 1918 en Russie, N. Osinskij, dans la revue Le Communiste, reprenait et développait ce thème, en critiquant l'appropriation par l'État des moyens de production (le programme de Lénine). Il y voyait une opération au détriment de l'ensemble du prolétariat, ce dernier qui deviendrait alors salarié de l'État Patron.
En 1921, par exemple, Rudolf Rocker[3] dénoncera le capitalisme d'État appliqué en URSS, dans son livre Les Soviets trahis par les bolcheviks. L'anti-bolchevik Anton Pannekoek fera de même, mais en refusant la désignation de marxisme aux bolcheviks.
Une minorité au sein du parti bolchevik, « L’Opposition ouvrière » (Alexandra Kollontaï, Alexandre Chliapnikov…), dénonce en 1920-1921 un tournant pro-capitaliste de Lénine. À partir des années 1940, certains léninistes considèrent également que l’URSS et les pays dits « socialistes » sont des capitalismes d’État : les bordiguistes et certains trotskistes (dont Natalia Sedova-Trotski, la veuve de Léon Trotski).
Dans les années 1940 le trotskyste Tony Cliff développe une théorie du capitalisme d'État qui est radicalement en désaccord avec les précédentes. Selon lui, le régime stalinien a remis en place la logique du capitalisme en gardant les structures étatiques de l'économie. Dans l'époque d'internationalisation de l'économie, une classe dirigeante capitaliste pouvait, selon lui, étatiser toute la production de son pays, tout en restant capitaliste dans la mesure où l'économie est basée sur l'exploitation des travailleurs. À partir de cette théorie surgit la tendance trotskysteSocialisme International, dont le slogan pendant longtemps fut « Ni Washington, ni Moscou mais le Socialisme International. »
L’analyse des rapports de production en URSS conduisent « Socialisme ou barbarie » ou encore Maximilien Rubel à dénoncer le capitalisme d’État, en poussant plus loin dans l’analyse de la domination bureaucratique stalinienne.
« L'appareil économique de la Russie présente le double caractère du capitalisme pur, et de l'esclavagisme sans masque »
— Maximilien Rubel, « La Croissance du capital en URSS, dans la revue Économie Appliquée, 1957.
Conclusion du point de vue libéral
Si la distinction nominale entre le communisme théorique et le capitalisme d'État peut être accordée, les libéraux soulignent que le communisme imposé par la force, même par une majorité, ne peut aboutir qu'à cela.
Les régimes passés n'en sont pas moins fautifs et il reste surtout aux anarchistes libertaires (ou communistes libertaires, conseillistes et autres) d'arriver à expliquer comment, concrètement, les hypothétiques régimes de demain pourraient eux aussi ne pas dégénérer inexorablement en tyrannie « bienveillante » comme ce fut toujours le cas. Bref, la charge de la preuve pèse encore sur eux, et la démonstration prouvant que cette distinction puisse un jour être réelle est toujours à faire ... mais sans tenter à nouveau de nouvelles expériences néfastes qui ont fait plusieurs dizaines de millions de morts.
Citations
- « Les socialistes, sous le nom d’économie mixte, ont fait en réalité de l’État le super-manager, puisqu’il dirige pratiquement toutes les grandes entreprises françaises, celles du passé ou du futur. » (Albin Chalandon)
Informations complémentaires
Notes et références
- Rudolf Rocker était un théoricien politique anarchiste. Il a évoqué la possibilité d'inclure des personnalités telles que Thomas Jefferson et Abraham Lincoln à la marge du mouvement anarchiste.
Bibliographie
- 1943, Friedrich Hayek, La Route de la servitude
- 1955, Tony Cliff, Le capitalisme d'État en Russie
- 1983, Daniel Guérin, La condamnation du "communisme" autoritaire par Michel Bakounine, [lire en ligne]
Voir aussi
Liens externes
Capitalisme de connivence
Alors que dans le capitalisme libéral l'État n'interfère pas avec l'économie (sauf pour ce qui relève de ses fonctions régaliennes), dans le capitalisme de connivence (crony capitalism ou corporatism en anglais) l'État soutient certaines entreprises, soit qu'il cède à leur pression par corruption, soit que ce soit de sa part une volonté délibérée à des fins politiques.
Certains contestent l'emploi du terme de « capitalisme » pour désigner ce cas de figure, puisque le droit de propriété individuelle, sur lequel repose le capitalisme, est violé par l'interventionnisme étatique. Charles Gave préfère employer le terme de « social-clientélisme », qui pour lui est une « maladie de la démocratie ». On parle également de « capitalisme de copinage » (crony = copain) ou de « captation de l’État » (state capture). La frontière entre la sphère publique et la grande entreprise privée devient totalement perméable, ce qui parachève l'« économie mixte » ou le « capitalisme d'État ». Certains proposent le terme plus adéquat de « socialisme de connivence », mais celui-ci ne s'est pas imposé.
Le marxisme parle parfois dans un sens proche de « capitalisme monopoliste d'État », mais au lieu de vouloir comme les libéraux supprimer le monopole et l'intervention étatique, il veut supprimer le capitalisme lui-même, ou le soviétiser pour garder un monopole d'État « prolétarisé ».
Capitalisme de connivence et corruption
Le « capitalisme de connivence », ou le « capitalisme politique » comme le nomme l'historien Gabriel Kolko, est le résultat de l'étatisme et d'une forme de corruption des élites : les grandes entreprises de plus en plus inefficaces et bureaucratisées réagissent au libre marché et à la concurrence en se tournant vers le gouvernement pour réclamer davantage de règlementations, de protection, ce que Bastiat appelait la « recherche de rentes ». De même, les grandes banques brandissent la menace du « risque systémique » pour exiger un renflouement par l’État ou par la banque centrale suite à leurs erreurs.
En France, cet état de fait est ancien et découle des participations croisées et surtout de l'endogamie des élites administratives (via l'École Nationale d'Administration) qui aboutit à mettre d'anciens hauts fonctionnaires à la tête des grandes entreprises, c'est-à-dire des gestionnaires et non pas des entrepreneurs. Les intérêts de l'État et de ces entreprises (qui sont très semblables en fait à des administrations publiques) sont alors inextricablement mêlés :
- Ces « entrepreneurs » vont chercher à obtenir par la force ce qu’ils réussissaient auparavant à avoir grâce à leurs compétences entrepreneuriales. Les concurrents seront ainsi évincés du marché, non parce qu’ils sont moins bons mais parce qu’ils n’ont pas su obtenir les faveurs de l’État. Les consommateurs n’auront plus d’autre choix que de se fournir auprès des entreprises sélectionnées par l’État.
- La symbiose entre l’État et les entreprises privilégiées peut parfois atteindre un tel niveau que les deux se confondent. L’État obtient de nouveaux marchés pour ces entreprises de façon politique et les soutient financièrement en cas de mauvaise passe (au détriment des contribuables). De leur côté, les entreprises privilégiées n’hésitent pas à employer d’anciens hauts fonctionnaires et autres technocrates en guise de remerciement pour les privilèges reçus ou dans l’espoir de futurs privilèges. Les entreprises privilégiées n’oublieront pas non plus d’investir dans les projets gouvernementaux qui servent aussi bien les intérêts de leurs partenaires politiques que les leurs. (Gabriel Gimenez-Roche)
Aux États-Unis, le capitalisme de connivence est également très développé, qu'il s'agisse de corruption, de lobbying à Washington, de recherche de subventions, de renflouement par l’État ou la Fed :
- Il y a beaucoup de capitalisme de connivence dans ce pays, des gens qui bénéficient de contrats avec le gouvernement, ou qui sont renfloués par la Fed. Ils ne méritent pas de compassion, ils méritent de se voir supprimer tous leurs bénéfices. Il ne faut pas confondre cela avec le vrai capitalisme, quand quelqu'un gagne de l'argent, produit quelque chose. (Ron Paul, novembre 2011, Michigan GOP Oakland University Debate)
- Les manifestants d'Occupy Wall Street accusent le capitalisme de quelque chose qui pour moi est incontestablement le résultat du capitalisme de connivence. (Donald J. Boudreaux)
Le capitalisme de connivence est d'ailleurs un thème récurrent dans le roman La Grève d'Ayn Rand :
- Rand explique que dans un système de capitalisme de connivence vous n'avez pas une règle objective de droit, vous avez des lois subjectives qui sont votées lorsque certaines personnes sont davantage connectées avec le gouvernement et sont capables de l'utiliser pour obtenir un avantage concurrentiel sur les autres sur le marché. C'est ce que les économistes nomment la prise de contrôle de la réglementation. C'est une idée qui est vraiment fondamentale dans La Grève. (Jennifer Burns)
Le soutien des États aux entreprises ou banques too big to fail relève également du capitalisme de connivence. La manipulation de la monnaie par la banque centrale est le stade ultime du capitalisme de connivence :
- Hélas pour nous, la « monnaie-marchandise » ne convient pas à un système capitaliste dévoyé, un capitalisme de copinage, de connivence, de manipulation ou d’État. La monnaie-marchandise pourrait appartenir à tout le monde, serait trop démocratique, pas facilement manipulable pour le plus grand profit des politiques qui promettent la lune, des gouvernements dispendieux et de leurs banquiers affairistes. Le capitalisme de connivence, des lobbyistes ou le capitalisme d’État ne peut fonctionner qu'avec de la « monnaie-dette ». (Simone Wapler)
En Chine, le capitalisme de connivence est difficile à distinguer du capitalisme d'État, le parti communiste chinois étant ouvert aussi bien aux « princes rouges » (descendants de proches collaborateurs de Mao) qu'aux « capitalistes ».
Exemple : la répression financière
La « répression financière » désigne un interventionnisme étatique dans le système financier au bénéfice du système bancaire ou de l’État.
Exemple : les travaux publics
Il y a un lien très étroit entre politiciens, banquiers et grandes entreprises de construction. Un politicien promet de grands travaux publics ; quand il est élu, il commande les travaux aux entreprises de construction de son choix (les appels d'offre étant le plus souvent une mascarade), et pour payer ces travaux il émet des titres de dette publique, à intérêt élevé, titres qui seront achetés en majorité par des banques. Pour les banques, il s'agit d'un investissement beaucoup plus sûr que de prêter à une entreprise privée, car elles savent que l’État trouvera toujours moyen de rembourser, par la violence à l'égard du citoyen s'il le faut. Banquiers et grands entrepreneurs ont donc tout intérêt à soutenir les politiques étatiques. Accessoirement, une partie de l'argent public est aisément détournée de son but initial pour alimenter les caisses noires des partis politiques, par un mécanisme de corruption classique à base de fausses factures ou de surfacturation.
Les grands travaux publics peuvent certes s'avérer utiles, par accident, mais le plus souvent il s'agit d'un gaspillage d'argent public, du fait qu'ils ne répondent pas à un besoin exprimé par chaque individu, et reposent sur une connivence entre les politiciens et les acteurs économiques choisis par ces derniers.
Exemple : Tesla
Tesla Motors (créée en 2003) est le type même d'entreprise apparemment très innovante, mais qui vit principalement de subventions étatiques. En raison de leur carbocentrisme, les États subventionnent les voitures électriques, qui autrement ne seraient pas rentables pour leur constructeur. Les trois sociétés Tesla Motors, SolarCIty (rachetée en 2016) et SpaceX (fondée en 2002 par Elon Musk) ont ainsi bénéficié ensemble d’un montant estimé à 4,9 milliards de dollars de soutiens de l’État[1]. Les analystes n'expliquent le succès de Tesla que par le soutien étatique et un engouement boursier injustifié :
- Tesla, une entreprise zombie qui ne fait que des pertes, valorisée 55 milliards de dollars, affiche 28 milliards de dollars de passif. Tesla prétend devenir le champion de la voiture électrique autonome. Pourquoi Tesla – qui n'a jusqu'à présent pas réussi à s'imposer – réussirait-il mieux qu'un constructeur automobile classique qui maîtrise déjà les moteurs hybrides ? Mystère. Qui sont les actionnaires de Tesla ? [...] Ce sont majoritairement des institutionnels qui achètent l'action du zombie Tesla. (Simone Wapler, 22/08/2018)
- Elon Musk, c'est un leveur de fonds extraordinaire, pas un génie, mais un type qui vend du rêve et qui le vend très cher, trop cher. (Olivier Delamarche, Les Éconoclastes, 18/02/2020)
Peter Thiel estime en revanche, dans son livre De zéro à un, que Tesla a su capter les subventions au bon moment (par exemple 465 millions de dollars en 2010, pendant la première administration Obama) et exploiter un phénomène social, les techno-propres.
Antiquité du capitalisme de connivence
Le capitalisme de connivence n'est pas une invention moderne, il a toujours existé. Ainsi Max Weber parle, à propos de l'Asie antique, de « capitalisme politique » qu'il définit comme « accumulation de fortune des fonctionnaires, des fermiers fiscaux, des fournisseurs de l’État »[2]. Différentes formes de cleptocratie ou de propriété satrapique ont toujours existé dans l'histoire. La caractéristique du libéralisme est de délimiter une frontière entre le capitalisme lié à la coercition étatique (illégitime, car fondé sur la loi du plus fort) et les autres formes de capitalisme privé (légitimes, car fondées sur les mérites des personnes).
Capitalisme de connivence et fascisme
Le fascisme promeut, par idéologie, une sorte de capitalisme de connivence, proche du capitalisme d’État des États socialistes :
- Le fascisme devrait être appelé plutôt corporatisme, car il résulte de la fusion de l'État et du pouvoir des entreprises. (Mussolini en 1932)
Le fascisme et le nazisme mettront ainsi en œuvre un corporatisme destiné à contrôler les entreprises en leur imposant la ligne politique du pouvoir. À la différence du capitalisme de connivence où se mêlent de façon informelle les intérêts du pouvoir et ceux des entreprises, chacun y cherchant son propre intérêt, ce corporatisme est dirigiste, les entreprises étant sous la coupe du pouvoir : celui-ci leur impose ses directives qui prévalent sur la recherche du profit. L'état ultime de ce système est le capitalisme d’État socialiste, qui supprime complètement la propriété privée des moyens de production.
Le capitalisme de connivence est-il un ultralibéralisme ?
Albert Camus disait : « À mal nommer les choses, on ajoute à la misère du monde ». On ne voit pas de lien entre le capitalisme de connivence et le libéralisme, au contraire. Par exemple, lors de la crise financière de 2007-2008 :
- Le secteur financier a capturé le système politique, ce que l’on a fort bien vu dans la dernière grave crise économique et tout cela a été légalement autorisé par des hommes politiques qui avaient été achetés. Les banquiers et financiers n’ont pas gagné d’argent en mettant leur capital en risque (la base du libéralisme) mais en achetant la complicité des gens au pouvoir, ce qui n’a rien à voir avec le libéralisme et tout avec le social-clientélisme, cette horrible maladie de la démocratie. (Charles Gave)
- L'Europe n'a plus rien de libéral : c'est une prise de pouvoir massive par les grandes entreprises et le « grand gouvernement ». (Nigel Farage)
Une opinion très répandue est que le gouvernement est entièrement dépendant des grandes entreprises ou des grandes banques, qui lui dicteraient sa conduite. S'il est vrai que la connivence entre les deux est telle qu'il est souvent difficile de démêler qui possède qui, on peut remarquer que :
- l'agenda politique reste entre les mains des politiciens, qui ne sont factuellement liés par aucune promesse ;
- les entreprises les plus florissantes ne sont pas celles qui dépendent d'une influence politique ;
- les politiciens ont toute latitude pour choisir les entreprises qu'ils veulent aider, en fonction des buts politiques qu'ils poursuivent ;
- les entreprises en connivence financent souvent, de façon égale, à peu près tous les partis, pour ne pas prendre de risques (aux États-Unis, il s'agit des deux principaux partis) ;
- en revanche, dans le cas d'un pays très endetté, la connivence est très étroite entre grandes banques et État, en raison de la nécessité d'écouler la dette publique (répression financière).
Voir aussi à ce sujet les articles ultralibéralisme, loi du plus fort, corruption, cleptocratie, théorie des choix publics.
Citations
- « Dans l’État interventionniste le succès d’une entreprise ne dépend plus d’une manière cruciale du fait qu’elle soit dirigée de façon à satisfaire au mieux et au meilleur prix les besoins des consommateurs ; il est bien plus important d’entretenir de « bonnes relations » avec les factions politiques exerçant le contrôle, et que les interventions s’exercent dans un sens favorable et non défavorable à l’entreprise. » (Ludwig von Mises)
- « Qu’est que le capitalisme de connivence ? Tout simplement un système de défense et de création de rentes appuyé sur la capture de l’État par ceux qui bénéficient ou bénéficieront de ces rentes. » (Charles Gave)
- « Le mot qui convient le mieux pour désigner un système qui gomme les frontières entre le Gouvernement avec un G majuscule et l'Entreprise avec un E majuscule n'est ni libéral ni conservateur, ni capitaliste. Ce serait plutôt corporatiste. » (Naomi Klein,La Stratégie du choc, 2007)
- « Au fur et à mesure que le domaine de l’État s'étend, il devient plus profitable pour les entrepreneurs d'« acheter » le personnel politique plutôt que d'« acheter » leurs clients en leur offrant ce qu'ils demandent. [...] en intervenant dans la vie économique, de façon toujours de plus en plus étendue, l’État crée lui-même les conditions nécessaires à une manipulation croissante des lois du marché au profit de groupes d'intérêts particuliers. » (Henri Lepage, Demain le capitalisme, 1978)
- « Récompenser l’échec, c’est tout sauf du capitalisme libéral. C’est de l’économie planifiée. Sauf qu’ici, l’État ne planifie pas pour le plus grand nombre, comme le faisait l’URSS ; il planifie pour le plus petit nombre. C’est le pire des deux mondes : du socialisme inversé, du capitalisme assisté par l’État, de la spéculation subventionnée, de l’individualisme entretenu, de l’irresponsabilité financée à crédit. Un système perverti où l’État, au lieu de jouer l’unique rôle qui justifie son existence – à savoir veiller au maintien de conditions de vie décentes pour la majorité des habitants de son territoire – n’est plus là que pour redistribuer le bien collectif en faveur de firmes puissantes. » (Myret Zaki)
- « Le capitalisme actuel est parfois décrit comme une « économie casino ». Mais je ne connais aucun casino où le président de la banque centrale et le ministre des Finances accompagnent le joueur devant la roulette en lui garantissant gentiment de couvrir toutes ses pertes. » (Johan Norberg)
- « Loin de défendre l’intérêt général, l’État moderne est au contraire fondé sur la préservation des bureaucrates qui administrent ses largesses, la reconduction des politiques qui les distribuent, et la protection des rentiers qui en bénéficient. Clientélisme, népotisme et favoritisme constituent les exemples quotidiens de cette corruption légalisée. » (Gaspard Koenig)
- « En fait, il y a deux formes de capitalisme : le capitalisme de connivence d’une part, et le capitalisme de concurrence d’autre part. Et le mal dont souffre notre société n’est pas un excès de liberté économique − le très galvaudé « néolibéralisme » − mais les tentatives de s’abstraire des exigences de la liberté. Ces tentatives s’incarnent de manière très concrète dans la connivence et la défense des rentes. » (Jean-Marc Daniel, L’État de connivence)
- « Le gouvernement par des copains et des coquins s’appuyant sur l’État pour s’enrichir n’a rien à voir avec le libéralisme et tout à voir avec le grand banditisme. Nous avons [en France] un gouvernement mafieux mais certainement pas un gouvernement libéral car dans un pays libéral tous ces gens seraient en prison et depuis longtemps. » (Charles Gave, 11/09/2017)
- « Le capitalisme de connivence – l’autre nom du kleptoparasitisme démocratique – n’est pas le libre-échange. L’indigence conceptuelle des pourfendeurs du marché libre les conduit à abhorrer tous les détenteurs de capital, y compris ceux dont l’activité indépendante contribue à éradiquer la faim et la maladie de la surface du globe. » (Gaël Campan, Théorie Générale de l’Interaction)
Informations complémentaires
Notes et références
- Hindouisme et bouddhisme, Champs-Flammarion, 2003, p.340.
Bibliographie
- 1995, Eric-Charles Banfield, "Business-Government Collusion. "Pro-business" ideas are all too often inconsistent with "free market" ideas", The Freeman, February, Vol 45, n°2, pp83-89
- 2002,
- S. Haber, dir., "Crony Capitalism and Economic Growth in Latin America: Theory and Evidence", Hoover Press, Stanford, CA
- D. C. Kang, "Crony Capitalism: Corruption and Development in South Korea and the Philippines", Cambridge University Press, Cambridge
- 2010, John Stossel, "Let’s Take the “Crony” Out of “Crony Capitalism”", The Freeman, avril, vol 60, n°3, p37
- 2012, David R. Henderson, "The Economics and History of Cronyism", Mercatus Center, George Mason University, Fairfax, VA.
- 2014, Paul Dragos Aligica, Vlad Tarko, "Crony Capitalism: Rent Seeking, Institutions, and Ideology", Kyklos, 67 (2), pp156–176
- 2014, Jean-Marc Daniel, "L'État de connivence - en finir avec les rentes", Odile Jacob
- 2015, Paul Dragos Aligica, Vlad Tarko, "Crony capitalism", CESifo DICE Report: Journal for Institutional Comparisons, n°3, septembre, pp27-32
- 2016, G. P. Manish et Daniel Sutter, "Mastery versus profit as motivation for the entrepreneur: How crony policies shape business", Journal of Entrepreneurship and Public Policy, Vol 5, n°1, pp95-112
- 2019,
- Michael Munger, Mario Villarreal-Diaz, "The Road to Crony Capitalism", The Independent Review, 23(3), pp331-344
- Steve Simpson, "The Aristocracy of Pull: An Objectivist Analysis of Cronyism", In: Robert Mayhew, Gregory Salmieri, dir. "Foundations of a Free Society: Reflections on Ayn Rand's Political Philosophy", Series: Ayn Rand Society Philosophical Studies, University of Pittsburgh Press, pp410-428
Voir aussi
Liens externes
Capitalisme cognitif
Le capitalisme cognitif est une théorie économique qui décrit une évolution du capitalisme, dans laquelle la connaissance, les savoirs et les capacités immatérielles jouent un rôle central dans la création de richesse et de revenus. Dans ce contexte, les entreprises cherchent à exploiter les connaissances produites collectivement, plutôt que de se limiter à un simple rôle de producteur de biens matériels.
Le Rôle Complexifié des Entreprises Dominantes dans le Capitalisme Cognitif
Thèse : Les entreprises dominantes deviennent des centres de prédation dans le capitalisme cognitif
Dans le contexte du capitalisme cognitif, les entreprises dominantes ont évolué pour se concentrer davantage sur l'exploitation des connaissances et des externalités positives produites collectivement. Plutôt que de se limiter à un rôle de simple producteur, ces entreprises adoptent des stratégies de captation pour tirer profit des savoirs socialement produits et des capacités immatérielles. Voici les principaux arguments en faveur de cette thèse :
1. Montée en puissance de l'économie de la connaissance
Dans le capitalisme cognitif, la connaissance devient une ressource économique clé, et les entreprises les plus performantes sont celles qui savent exploiter efficacement ces connaissances. Ainsi, les entreprises dominantes ont développé des capacités pour identifier, acquérir et utiliser les connaissances pertinentes pour stimuler leur croissance et leur rentabilité.
2. Stratégies de capture de la valeur
Les entreprises dominantes utilisent des stratégies de capture de la valeur pour exploiter les externalités positives produites par d'autres acteurs. Par exemple, elles peuvent acquérir des start-ups innovantes pour s'approprier leurs connaissances ou conclure des partenariats pour profiter des connaissances produites par d'autres entreprises ou secteurs.
3. Recherche et développement
Les entreprises dominantes investissent massivement dans la recherche et le développement pour accroître leurs connaissances et compétences. Cependant, elles peuvent également s'approprier les connaissances produites par d'autres acteurs, notamment en protégeant leurs droits de propriété intellectuelle ou en limitant l'accès à certaines connaissances par des pratiques de privatisation.
4. Contrôle de la distribution des connaissances
Les entreprises dominantes ont un avantage dans la distribution des connaissances et des savoirs, ce qui leur permet de maintenir leur position de pouvoir et de contrôle. Elles peuvent imposer des barrières à l'entrée pour d'autres acteurs en contrôlant l'accès aux informations critiques, ce qui renforce leur position de prédation.
Antithèse : Le rôle des entreprises dominantes est plus complexe que celui de simples centres de prédation
Bien que le capitalisme cognitif implique effectivement un changement dans le rôle des entreprises dominantes, les considérer uniquement comme des centres de prédation ne rend pas pleinement compte de la diversité de leurs activités et de leurs interactions dans l'économie. Voici les principaux arguments en faveur de cette antithèse :
1. Innovation et contribution à la connaissance
Les entreprises dominantes jouent également un rôle actif dans la création et la diffusion des connaissances. Elles investissent dans la recherche et le développement, contribuant ainsi à l'avancement global de la connaissance et de la technologie.
Tout à fait ! L'innovation et la contribution à la connaissance sont des éléments essentiels du rôle des entreprises dominantes dans le capitalisme cognitif. En investissant dans la recherche et le développement, ces entreprises jouent un rôle moteur dans l'avancement de la connaissance et de la technologie à l'échelle mondiale. Leurs activités de R&D permettent de créer de nouvelles idées, technologies et produits, ce qui stimule la croissance économique et améliore la qualité de vie de la société dans son ensemble. De plus, en contribuant à la diffusion des connaissances, elles peuvent partager leurs découvertes avec d'autres acteurs de l'économie, favorisant ainsi l'innovation collaborative et le progrès collectif. Cette dimension de leur activité met en évidence leur rôle en tant que moteurs du développement économique et du progrès technologique dans le capitalisme cognitif.
2. Collaboration et partenariats
Plutôt que de simplement exploiter les externalités positives, les entreprises dominantes peuvent également collaborer avec d'autres acteurs pour développer des synergies et des avantages mutuels. Les partenariats entre entreprises et institutions académiques peuvent favoriser l'échange de connaissances et la co-création.
La collaboration et les partenariats sont des aspects importants du rôle des entreprises dominantes dans le capitalisme cognitif. Plutôt que de se limiter à une approche de prédation, ces entreprises reconnaissent l'importance de travailler en collaboration avec d'autres acteurs pour développer des synergies et des avantages mutuels.
Les partenariats avec des institutions académiques et des centres de recherche sont un exemple de cette collaboration. En s'associant à des experts et des chercheurs dans différents domaines, les entreprises dominantes peuvent accéder à de nouvelles connaissances et compétences spécialisées. Ces collaborations peuvent favoriser l'échange de savoirs, la co-création de technologies et de produits innovants, et contribuer ainsi à l'avancement de la société dans son ensemble.
En travaillant de concert avec d'autres entreprises, notamment des start-ups et des acteurs plus petits, les entreprises dominantes peuvent également bénéficier d'idées novatrices et de perspectives différentes. Ces partenariats peuvent stimuler l'innovation, améliorer l'efficacité des processus de production, et élargir les marchés d'application des produits et services.
Dans l'ensemble, la collaboration et les partenariats permettent aux entreprises dominantes de tirer parti des connaissances et des compétences de divers acteurs, tout en contribuant à l'écosystème global de l'innovation et du développement technologique. Cela renforce leur position en tant qu'acteurs essentiels de l'économie de la connaissance et montre qu'elles jouent un rôle actif et constructif dans le capitalisme cognitif.
3. Responsabilité sociale des entreprises
De nombreuses entreprises dominantes reconnaissent l'importance de contribuer positivement à la société et s'engagent dans des pratiques de responsabilité sociale des entreprises. Elles investissent dans l'éducation, la formation et le développement durable, ce qui peut contribuer à la production et à la diffusion de connaissances bénéfiques pour la collectivité.
La responsabilité sociale des entreprises (RSE) est un aspect essentiel du rôle des entreprises dominantes dans le capitalisme cognitif. De plus en plus d'entreprises reconnaissent l'importance de contribuer positivement à la société dans son ensemble et de prendre en compte les enjeux sociaux et environnementaux dans leur stratégie globale.
En investissant dans l'éducation et la formation, ces entreprises cherchent à développer les compétences et les connaissances des individus, ce qui bénéficie à la société dans son ensemble. En soutenant des programmes éducatifs, des bourses d'études ou des initiatives de formation professionnelle, elles participent à la création d'une main-d'œuvre qualifiée et adaptée aux défis de l'économie de la connaissance.
La RSE peut également impliquer des pratiques de développement durable, où les entreprises dominantes cherchent à minimiser leur impact environnemental tout en favorisant des pratiques commerciales éthiques et responsables. En soutenant des projets de recherche et d'innovation durable, elles peuvent contribuer à la production et à la diffusion de connaissances bénéfiques pour la société, en s'engageant dans des technologies respectueuses de l'environnement et en promouvant des pratiques commerciales durables.
En adoptant des initiatives de RSE, les entreprises dominantes renforcent leur légitimité auprès du public, des consommateurs et des parties prenantes. Ces pratiques peuvent également les aider à attirer et à fidéliser des talents, car de nombreux travailleurs sont attirés par des entreprises engagées socialement et écologiquement.
En somme, en intégrant la responsabilité sociale des entreprises dans leur stratégie globale, les entreprises dominantes montrent qu'elles ne se contentent pas d'être de simples acteurs économiques, mais qu'elles assument également leur rôle dans la promotion du bien-être social, de l'éducation et du développement durable. Cela contribue à une économie plus équilibrée et à une utilisation plus responsable des connaissances et des ressources dans le cadre du capitalisme cognitif.
4. Concurrence et émergence de nouvelles entreprises
La concurrence et l'émergence de nouvelles entreprises jouent un rôle crucial dans le capitalisme cognitif. Bien que certaines entreprises dominantes cherchent à maintenir leur position de pouvoir, la dynamique concurrentielle reste un moteur essentiel de l'innovation et de la croissance économique dans ce contexte.
- Concurrence et Innovation : Dans le capitalisme cognitif, la concurrence stimule l'innovation en incitant les entreprises à développer de nouvelles idées, technologies et produits pour se démarquer de leurs concurrents. La rivalité entre les entreprises favorise l'amélioration constante des connaissances et des compétences, encourageant ainsi le progrès technologique et l'évolution de l'économie.
- Émergence de Nouvelles Entreprises Innovantes : Le capitalisme cognitif offre un terrain fertile pour l'émergence de nouvelles entreprises innovantes. Ces start-ups et acteurs plus petits peuvent apporter de nouvelles connaissances, des approches novatrices et des solutions disruptives sur le marché. Grâce à leur agilité et à leur capacité à répondre rapidement aux évolutions du marché, elles peuvent perturber les modèles d'affaires existants et créer de nouvelles opportunités de croissance.
- Démocratisation de la Connaissance : L'accès plus facile à l'information et aux connaissances a également contribué à la démocratisation de la connaissance. Des start-ups et des entrepreneurs talentueux issus de divers horizons ont désormais la possibilité de participer à l'économie de la connaissance, ce qui élargit le bassin d'innovateurs potentiels et encourage la compétition.
- Incertitude et Adaptabilité : Dans le capitalisme cognitif, où les connaissances et les technologies évoluent rapidement, les entreprises doivent être adaptables pour rester compétitives. La concurrence constante crée une pression pour s'adapter rapidement aux changements du marché et favorise la recherche de nouvelles idées et de nouvelles méthodes pour se différencier.
- Remise en Question des Modèles Établis : Les nouvelles entreprises innovantes peuvent remettre en question les modèles établis par les entreprises dominantes, en remplaçant ou en complétant leurs offres avec des solutions plus performantes ou plus adaptées aux besoins changeants des consommateurs.
En somme, la concurrence et l'émergence de nouvelles entreprises jouent un rôle dynamique et vital dans le capitalisme cognitif. Cela encourage l'innovation, stimule le progrès technologique et contribue à la diversité et à la richesse du paysage économique. Les entreprises dominantes doivent donc faire preuve d'agilité pour s'adapter à ce contexte évolutif et continuer à prospérer.
En conclusion, bien que les entreprises dominantes puissent effectivement chercher à exploiter les connaissances et les externalités positives, leur rôle dans le capitalisme cognitif est plus complexe que celui de simples centres de prédation. Elles peuvent également jouer un rôle actif dans la création et la diffusion des connaissances, collaborer avec d'autres acteurs, assumer des responsabilités sociales et faire face à la concurrence et à l'émergence de nouvelles entreprises.
Les Nouvelles Enclosures cognitives : Entre Renforcement du Pouvoir Privé et des Alternatives pour un Accès Ouvert à tous
Les Nouvelles Enclosures : Renforcement du Pouvoir Privé dans le Capitalisme Cognitif
Les Nouvelles Enclosures, qui font référence à la marchandisation et à la privatisation des savoirs socialement produits, sont un aspect important de l'évolution du capitalisme cognitif. Cette thèse met en évidence comment ces processus renforcent le pouvoir des intérêts privés dans l'économie de la connaissance.
L'appropriation des connaissances pour des revenus accrus
Les entreprises dominantes cherchent à s'approprier les connaissances produites collectivement pour en tirer des avantages économiques. En contrôlant et en privatisant ces connaissances, elles peuvent créer de nouvelles sources de revenus, notamment en utilisant la propriété intellectuelle pour protéger leurs innovations et en les exploitant commercialement.
Renforcement de la position dominante
Les Nouvelles Enclosures peuvent également renforcer la position dominante des grandes entreprises et des acteurs financiers. En consolidant leur contrôle sur les connaissances clés, ces acteurs peuvent créer des barrières à l'entrée pour les concurrents, limitant ainsi la concurrence sur le marché et renforçant leur position de pouvoir économique.
Concentration du pouvoir économique
La marchandisation et la privatisation des savoirs socialement produits peuvent entraîner une concentration du pouvoir économique entre les mains de quelques acteurs dominants. Cela peut conduire à une situation où un petit nombre d'entreprises exercent un contrôle disproportionné sur les ressources cognitives et les revenus associés, créant ainsi des inégalités économiques.
Les Nouvelles Enclosures : Une réalité évitable dans le capitalisme cognitif
L'antithèse reconnaît l'existence des Nouvelles Enclosures mais remet en question leur inéluctabilité dans le capitalisme cognitif.
Gouvernance délocalisée des biens communs de connaissance : Une opportunité pour le bien-être des citoyens
Une approche de gouvernance délocalisée des biens communs de connaissance (knowledge commons) se présente comme une opportunité pour promouvoir le partage et l'accès ouvert aux connaissances. Cette approche implique de mettre en place des politiques publiques et des structures qui favorisent une gestion collective décentralisées des ressources cognitives, permettant ainsi de maximiser les bénéfices pour la société dans son ensemble.
Promouvoir la collaboration dans la recherche et le développement
Une des politiques publiques possibles pour encourager la collaboration et le partage des connaissances consiste à soutenir la recherche et le développement collaboratifs. Les gouvernements peuvent investir dans des projets de recherche collaboratifs impliquant des acteurs publics, des entreprises, des institutions académiques et des organisations de la société civile. Ces collaborations peuvent favoriser un échange fructueux de connaissances et d'idées, accélérant ainsi le progrès technologique et l'innovation.
Encourager les licences ouvertes et les standards ouverts
Une autre mesure politique consiste à encourager l'utilisation de licences ouvertes et de standards ouverts. Les licences ouvertes permettent aux créateurs de partager leurs connaissances tout en préservant certains droits d'utilisation, ce qui facilite la diffusion et la réutilisation des connaissances. Les standards ouverts garantissent une interopérabilité entre différentes technologies et systèmes, ce qui stimule la collaboration et la coopération entre les acteurs.
Soutenir les initiatives de libre accès
Les gouvernements peuvent également soutenir les initiatives de libre accès aux connaissances, en favorisant la mise à disposition gratuite des publications scientifiques, des données de recherche et des contenus éducatifs grâce à des bibliothèques numériques de libre accès (exemple de archive.org). Cette approche permet à un plus grand nombre de personnes d'accéder aux connaissances produites collectivement, favorisant ainsi l'apprentissage, la recherche et l'innovation.
Créer des espaces de collaboration et d'échange
Une autre mesure consiste à créer des espaces physiques et numériques dédiés à la collaboration et à l'échange de connaissances. Des laboratoires ouverts, des incubateurs d'innovation, des plateformes de partage de connaissances en ligne peuvent être mis en place pour faciliter la coopération entre les acteurs et favoriser l'émergence de nouvelles idées et projets.
Favoriser la participation citoyenne et la démocratisation de la connaissance
Enfin, les politiques publiques peuvent également favoriser la participation citoyenne dans la prise de décision concernant les ressources cognitives. Impliquer les citoyens dans les processus de gouvernance des connaissances permet de garantir une répartition plus équitable des bénéfices et de promouvoir une économie de la connaissance véritablement inclusive.
Conclusion : Une économie de la connaissance ouverte et équitable
En conclusion, la mise en place de politiques publiques favorables à la collaboration et au partage des connaissances ouvre des opportunités pour une économie de la connaissance plus ouverte et équitable. La gouvernance délocalisée des biens communs de connaissance et la promotion de l'accès ouvert aux connaissances peuvent contribuer à créer un environnement propice à l'innovation, à l'apprentissage collectif et au progrès technologique. En plaçant l'accent sur la participation citoyenne et la démocratisation de la connaissance, ces politiques peuvent également contribuer à garantir que les bénéfices de la production et de la diffusion des connaissances sont répartis de manière équitable pour le bien-être de l'ensemble de la société.
Informations complémentaires
Bibliographie
- 2001,
- Christian Azaïs, Antonella Corsani, Patrick Dieuaide, dir., "Vers un capitalisme cognitif ; Entre mutations du travail et territoires", Paris: L’Harmattan
- Bernard Paulré, "Le capitalisme cognitif. Un nouveau programme de recherche”, In: Christian Azaïs, Antonella Corsani, Patrick Dieuaide, dir., "Vers un capitalisme cognitif, Paris: L’Harmattan, pp7-21
- 2007,
- Marc-André Gagnon, "Penser le capitalisme cognitif selon Thorstein Veblen ; connaissance, pouvoir & capital", Revue Interventions économiques, Vol 36, n°569
- Yann Moulier-Boutang, dir., "Le Capitalisme cognitif : la nouvelle grande transformation", éd. Amsterdam
- 2012, Didier Lebert, "Capitalisme cognitif et nouvelles dominances économiques: Structure et dynamique du capitalisme contemporain et de la division internationale du travail", éd. Universités européennes
- 2015, Andrea Fumagalli, "La vie mise au travail, nouvelles formes du capitalisme cognitif", Editions Etérotopia
- 2018, Heiner Rindermann, "Cognitive Capitalism: Human Capital and the Wellbeing of Nations", Cambridge University Press
Capitalisme de la canonnière
Le capitalisme de la canonnière (gunboat capitalism) désigne une forme de capitalisme dans laquelle la puissance militaire est mobilisée afin d’imposer ou de sécuriser des intérêts économiques, notamment dans le cadre des échanges internationaux asymétriques.
Définition et genèse du capitalisme de la canonnière
- Définition du concept
Le capitalisme de la canonnière désigne une forme particulière de capitalisme dans laquelle l’activité économique ne repose pas uniquement sur la libre initiative des acteurs privés ou sur la négociation commerciale, mais s’appuie, de manière explicite ou implicite, sur la contrainte militaire. La force armée devient alors un instrument au service de l’ouverture des marchés, de la sécurisation des flux commerciaux ou de l’imposition de conditions d’échange favorables à une puissance donnée. Ce concept met en lumière une articulation étroite entre la puissance économique, la diplomatie coercitive et la suprématie militaire. Loin d’être séparées, ces dimensions se renforcent mutuellement : la supériorité militaire crédibilise les exigences économiques, tandis que les intérêts économiques justifient le déploiement ou la menace de la force armée.
- Origines historiques
Le capitalisme de la canonnière trouve son origine principalement au XIXᵉ siècle, période marquée par l’essor du commerce international, l’industrialisation rapide des puissances européennes et nord-américaines, ainsi que par l’expansion coloniale. La recherche de débouchés pour les produits industriels, de sources d’approvisionnement en matières premières et de nouvelles zones d’investissement conduit les États industrialisés à intervenir directement dans les relations commerciales internationales. Ce mode d’action s’inscrit dans la continuité de la doctrine de la gunboat diplomacy, ou diplomatie de la canonnière, qui consiste à utiliser la présence navale et la menace militaire pour influencer les décisions politiques et économiques d’un autre État. Le capitalisme de la canonnière en constitue le prolongement économique : la canonnière ne sert plus seulement à peser sur des choix diplomatiques, mais à structurer durablement des rapports commerciaux asymétriques.
- Acteurs principaux
Les principaux acteurs du capitalisme de la canonnière sont d’abord les États impérialistes, qui disposent des moyens militaires et diplomatiques nécessaires pour projeter leur puissance au-delà de leurs frontières. À leurs côtés interviennent les compagnies commerciales, souvent dotées de privilèges ou de monopoles, ainsi que les banques et institutions financières, qui financent les entreprises d’expansion et tirent profit des nouveaux marchés ouverts sous contrainte. Les armées, et en particulier les marines de guerre, jouent un rôle central dans ce dispositif. Les grandes puissances maritimes imposent les règles du commerce international en contrôlant les routes stratégiques, les ports et les zones d’échange. Par cette capacité à faire respecter leurs intérêts économiques par la force, elles contribuent à l’établissement d’un ordre commercial mondial profondément inégal, dont les effets se prolongent bien au-delà de la période coloniale.
Mécanismes économiques et politiques du capitalisme de la canonnière
- Ouverture forcée des marchés
L’un des mécanismes centraux du capitalisme de la canonnière réside dans l’ouverture contrainte des marchés. Cette ouverture ne procède pas d’un choix souverain ou d’une dynamique interne de libéralisation, mais d’une pression extérieure exercée par des puissances économiquement et militairement dominantes. Elle se traduit par l’imposition de traités commerciaux inégaux, négociés dans un contexte de menace ou d’intervention armée, qui limitent fortement la marge de manœuvre des États contraints. Ces accords visent le plus souvent les barrières douanières (abaissement ou élévation forcés des droits de douane) ou l’octroi de privilèges commerciaux spécifiques aux entreprises étrangères. Les puissances dominantes bénéficient ainsi d’un accès privilégié aux marchés locaux, tandis que les économies concernées se trouvent exposées à une concurrence qu’elles ne sont pas en mesure d’affronter, faute de structures industrielles comparables.
- Protection des intérêts privés par la force publique
Le capitalisme de la canonnière se caractérise également par l’usage de la force publique pour protéger des intérêts économiques privés. Les investissements réalisés à l’étranger, les concessions minières ou agricoles, ainsi que les grandes routes commerciales font l’objet d’une protection militaire directe. La présence de troupes, de navires de guerre ou de bases militaires vise à garantir la sécurité des capitaux engagés et la continuité des échanges. Cette pratique contribue à une confusion croissante entre les intérêts nationaux et les intérêts économiques privés. Les États présentent la défense des entreprises, des banques ou des compagnies commerciales comme relevant de l’intérêt général, justifiant ainsi des interventions militaires par des arguments économiques. La puissance publique devient alors le garant armé de la rentabilité privée, brouillant la frontière entre l'action étatique et la logique capitaliste.
- Asymétrie des rapports de force
Ces mécanismes s’inscrivent dans une asymétrie structurelle des rapports de force entre les pays industrialisés et les pays dépendants. Les premiers disposent d’une supériorité militaire, technologique et financière qui leur permet d’imposer leurs conditions, tandis que les seconds se trouvent placés dans une position de contrainte permanente. Dans ce contexte, la négociation équitable est largement illusoire. Les accords commerciaux ne résultent pas d’un échange équilibré entre des partenaires égaux, mais d’un rapport de domination où la menace de la force, explicite ou implicite, pèse sur les décisions économiques. Le capitalisme de la canonnière apparaît ainsi comme un système dans lequel le marché, loin d’être un espace neutre d’échange, est profondément structuré par la puissance et la contrainte étatiques.
Effets et conséquences du capitalisme de la canonnière
- Conséquences économiques
Le capitalisme de la canonnière engendre en premier lieu des conséquences économiques profondes et durables pour les territoires et États soumis à cette forme de contrainte. Les économies dominées sont orientées vers une spécialisation forcée, généralement centrée sur l’exportation de matières premières, de produits agricoles ou de ressources stratégiques, au détriment du développement d’un tissu industriel et de services diversifiés. Cette spécialisation répond avant tout aux besoins des puissances dominantes, et non aux priorités économiques locales. À long terme, ce processus alimente une dépendance structurelle vis-à-vis des marchés extérieurs, des capitaux étrangers et des technologies importées. Les industries locales peinent à émerger ou à se maintenir face à la concurrence imposée, ce qui conduit fréquemment à une désindustrialisation ou à une industrialisation incomplète. L’économie reste ainsi vulnérable aux fluctuations des prix internationaux et aux décisions prises hors de son territoire.
- Conséquences sociales et politiques
Sur le plan social et politique, le capitalisme de la canonnière contribue à la fragilisation des États concernés. La perte de contrôle sur les choix économiques majeurs affaiblit la souveraineté étatique et limite la capacité des gouvernements à mener des politiques publiques autonomes. Cette situation nourrit des tensions internes, en particulier lorsque les bénéfices de l’ouverture contrainte profitent à une minorité, tandis que la majorité de la population subit les effets négatifs de la dépendance économique. Ces déséquilibres favorisent l’instabilité politique, les résistances populaires et parfois des révoltes ouvertes contre les élites perçues comme alliées aux intérêts étrangers. Dans ce contexte émergent des formes de nationalisme économique, qui revendiquent la reprise du contrôle des ressources, des échanges et des choix de développement. Ces mouvements peuvent prendre des formes variées, allant de réformes institutionnelles à des ruptures plus radicales avec l’ordre économique imposé.
- Conséquences à long terme sur l’ordre mondial
À une échelle plus large, le capitalisme de la canonnière participe à la construction d’un système économique international hiérarchisé, structuré autour de centres de pouvoir et de périphéries dépendantes. Les règles du commerce mondial, les flux de capitaux et les rapports de production s’organisent selon des logiques héritées de ces rapports de domination, même lorsque la contrainte militaire directe disparaît. Cet ordre laisse un héritage durable dans les relations Nord-Sud, marqué par des inégalités persistantes de développement, de richesse et de capacité d’influence. Les dynamiques contemporaines de la mondialisation portent encore la trace de ce passé, dans la mesure où les asymétries économiques actuelles s’enracinent en partie dans les structures mises en place par le capitalisme de la canonnière.
Actualité et débats autour du capitalisme de la canonnière
- Formes contemporaines indirectes
Dans le contexte contemporain, le capitalisme de la canonnière ne se manifeste plus principalement par la présence visible de canonnières dans les ports étrangers, mais par des formes indirectes de contrainte qui en prolongent la logique. Les pressions militaires, qu’il s’agisse de déploiements stratégiques, de démonstrations de force ou de menaces implicites, continuent de peser sur certains espaces économiques sensibles. À ces pratiques s’ajoutent les sanctions économiques, devenues un outil central de coercition, ainsi que le contrôle des routes stratégiques, aériennes, maritimes ou terrestres, essentielles aux échanges internationaux. Dans ce cadre, la contrainte armée directe tend à être partiellement remplacée par des instruments financiers ou juridiques. Les conditionnalités imposées par certaines institutions financières, les dispositifs de dette, ou encore l’usage du droit international économique comme levier de pression contribuent à façonner les rapports de force. Ces outils, moins spectaculaires que la canonnière, n’en demeurent pas moins efficaces pour orienter les choix économiques des États concernés.
- Débats critiques
Ces évolutions nourrissent de vifs débats critiques sur la légitimité morale et juridique de la contrainte économique. La question centrale porte sur le droit, pour un État ou un groupe d’États, d’imposer des choix économiques à d’autres au nom de la sécurité, de la stabilité ou de l’ordre international. Cette problématique interroge les fondements mêmes du droit international et de l’éthique des relations entre les États. Par ailleurs, le capitalisme de la canonnière entre en tension avec les principes affichés du libre-échange et de la souveraineté des États. Si le libre-échange suppose des échanges volontaires entre des partenaires consentants, la contrainte économique remet en cause cette logique en introduisant un rapport de domination. De même, la souveraineté formelle des États apparaît fragilisée lorsque leurs choix économiques sont conditionnés par des pressions extérieures.
- Perspectives et alternatives
Face à ces constats, des perspectives alternatives sont régulièrement mises en avant. La coopération économique multilatérale est présentée comme une voie permettant de limiter les rapports de force unilatéraux, en inscrivant les échanges dans des cadres collectifs fondés sur des règles communes. Cette approche vise à réduire l’usage de la contrainte en privilégiant la négociation et la coordination entre États. Plus largement, se développent des réflexions en faveur d’échanges fondés sur le consentement, la réciprocité et la régulation internationale polycentrique. Ces principes cherchent à promouvoir un ordre économique dans lequel les relations commerciales reposent sur l’équilibre des intérêts privés et le respect des souverainetés, plutôt que sur la puissance et la coercition étatique. Dans cette perspective, l’analyse du capitalisme de la canonnière conserve toute son actualité, en tant qu’outil critique pour penser les limites et les transformations du capitalisme mondial.
Informations complémentaires
Liens externes
- America’s gunboat capitalism will make the world poorer], texte déposé sur le site de The Economist, le 15 janvier 2026
- 'The Gunboats Are Back. Trump is a “gangster for capitalism”, texte de George Dillard déposé sur le site Medium le 24 février 2025
Capitalisme et liberté
Capitalisme et liberté (Capitalism and Freedom) est un livre de Milton Friedman, publié en 1962. Sa thèse principale est que la liberté économique est une condition nécessaire à toute liberté politique. S'adressant à un large public et non aux seuls économistes, Friedman fait l'apologie du libéralisme, terme qu'il utilise dans son acception classique et non dans son sens moderne en américain[1]. Il s'est vendu à plus de 400 000 exemplaires en dix huit ans[2].
Contexte
Capitalisme et liberté a été écrit en 1962, d'un point de vue américain, par un économiste. Friedman y défend cependant davantage ses convictions philosophiques, politiques et économiques, qu'il y fait œuvre d'économiste. C'est principalement le résultat de conférences données en juin 1956 au Wabash College à l'invitation du William Volker Fund, fondation disparue depuis[3].
Il a été écrit quinze ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, à une époque où la Grande Dépression était encore dans tous les esprits. Que ce soit sous les administrations Kennedy ou Eisenhower, les dépenses fédérales augmentaient fortement, en particulier pour la défense, l'État-providence ou les infrastructures, et ce dans un consensus bipartisan entre Démocrates et Républicains. Dans la lignée du New Deal, le climat intellectuel était favorable au keynésianisme. Cela explique probablement la réaction assez fraiche que reçut alors l'ouvrage ; aucun des grands journaux américains n'en fit la critique, à l'exception de The Economist, journal anglais[2].
Contenu
- Introduction
- Friedman y présente sa vision du libéralisme, philosophie qui défend un gouvernement limité et aussi peu centralisé que possible. Il retient l'acception européenne plus qu'américaine du terme, qu'il considère être pervertie depuis le New Deal.
- 1. Les relations entre liberté économique et liberté politique
- Dans ce chapitre, Friedman défend la liberté économique en tant que telle et comme moyen nécessaire pour accéder à la liberté politique. Il avance ainsi que, si les moyens de production sont détenus par l'État, aucune dissidence ne peut s'exprimer. Il écrit ainsi : « L'histoire suggère uniquement que le capitalisme est une condition nécessaire à la liberté politique. Clairement ce n'est pas une condition suffisante »[4]
- 2. Le rôle du gouvernement dans une société libre
- Pour Friedman, l'État dans une société libérale doit garantir le respect de la loi, du droit et de la propriété privée. Il doit également agir contre certains monopoles et pallier les éventuelles défaillances du marché.
- 3. Le contrôle de la monnaie
- Il aborde la question de la création monétaire aux États-Unis et en particulier de son contrôle étatique par le Federal Reserve Act de 1913. Très critique envers l'action de la Fed dans le passé, il propose qu'elle ait un objectif d'augmentation de la masse monétaire de 3 à 5 % par an.
- 4. Commerce international et accords commerciaux
- Il défend la fin du système de Bretton Woods et son remplacement par un système de changes flottants, ainsi que la fin des barrières protectionnistes.
- 5. Politique fiscale
- Friedman se positionne contre la hausse des dépenses publiques et contre la justification qui en est faite par le besoin qu'en aurait l'économie. Pour lui, les dépenses gouvernementales rendent au contraire instable l'économie. Sur la base de ses recherches il met également en doute la théorie keynésienne du multiplicateur en remarquant que la hausse des dépenses du gouvernement a été en ligne avec la croissance économique.
- 6. Le rôle du gouvernement dans l'éducation
- La politique défendue ici est celle du chèque éducation, que les étudiants pourraient utiliser pour financer leurs études dans l'établissement de leur choix. Friedman considère que, dans une démocratie, une éducation de base est nécessaire et propose diverses solutions pour y arriver.
- 7. Capitalisme et discrimination
- Friedman estime que le capitalisme est le meilleur système pour éviter la discrimination car il est trop coûteux pour un employeur, un consommateur, etc, de se passer des produits ou des compétences des personnes qu'ils voudraient discriminer. La nature impersonnelle des relations commerciales renforce cette difficulté. Pour ces raisons, il défend l'abandon des lois discriminantes.
- 8. Monopole et responsabilité sociale des entreprises et des travailleurs
- Friedman distingue trois types de monopoles : monopole public, monopole privé, monopole de règlementation publique. Les monopoles d'origine étatique doivent être limités autant que faire se peut. La doctrine de la « responsabilité sociale » selon laquelle les entreprises doivent se préoccuper de la « société » et non de profit est dangereuse et ne peut conduire qu'au totalitarisme selon Friedman.
- 9. Professions règlementées
- Il défend une posture radicale contre les règlementations de certaines professions, arguant du fait que les principaux tenants d'une telle position sont les acteurs déjà implantés qui ainsi réduisent la concurrence. En particulier, il s'oppose à la règlementation de l'exercice du métier de médecin.
- 10. Redistribution des revenus
- Friedman s'intéresse là à l'impôt progressif, introduit pour partie afin d'agir sur la distribution des revenus. Il considère que les riches parviennent à profiter de ces dispositions et que l'effet en est in fine nul d'un point de vue redistributif. Il défend à la place une flat tax.
- 11. Mesures de l'État-providence
- En dépit de leurs bonnes intentions, les mesures d'aide aux plus démunis n'aident pas dans les faits ceux qui en ont besoin et Friedman développe en particulier l'exemple du système de retraite américain par répartition, la Social Security.
- 12. Réduction de la pauvreté
- En complément de la flat tax, Friedman défend l'impôt négatif sur le revenu afin d'aider les plus pauvres avec un revenu minimum, de façon potentiellement plus efficace.
- 13. Conclusion
- Friedman conclut sur les effets des politiques étatiques, souvent très éloignés des objectifs initiaux. La majorité du progrès est venu des hommes agissant librement et non des états, chose qui continuera à être selon Friedman.
Influence
L'influence de l'ouvrage a été variable ; certaines des propositions de Milton Friedman ont été mises en place comme la flat tax dans de nombreux pays d'Europe de l'Est (République tchèque, Albanie, Bulgarie, Estonie, Russie, Ukraine, etc.[5]) ou le système de changes flottants dont il n'a pas forcément été le principal inspirateur. D'autres, comme la fin des professions règlementées ou le chèque éducation ont rencontré un succès très mitigé, voire n'ont trouvé pour la première aucune application.
Néanmoins, le livre a fait connaître Friedman auprès du grand public et garde son importance : il est considéré par la National Review comme le dixième ouvrage de non-fiction le plus important du XXe siècle et The Times Literary Supplement l'a décrit comme « l'un des livres les plus influents depuis la Seconde Guerre mondiale. »
Le livre a été réédité en France aux Éditions Leduc et est à nouveau disponible (ISBN 2848993693).
Informations complémentaires
Notes et références
- « La Bulgarie succombe à son tour à la flat tax », Les Échos, 27 novembre 2007
Articles connexes
Liens externes
- (fr)Extraits sur Catallaxia
- (en)A Tract for the Times, Critique de The Economist, 16 février 1963.
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