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juillet 06, 2026

Dossier Raymond Aron !

Raymond Aron : le stratège lucide dans le siècle des illusions 

Par la rédaction du Diplomate média Le XXe siècle a produit ses prophètes, ses idoles et ses imposteurs. Raymond Aron fut autre chose, plus rare et moins flamboyant : un témoin exact. Philosophe, sociologue, journaliste, théoricien des relations internationales, les étiquettes glissent sur lui comme l’eau sur un rocher. Ce que l’on retient, c’est une posture, celle d’un homme qui refusa toujours de choisir entre l’intelligence et le courage. Dans un siècle dominé par les idéologies totalitaires, les enthousiasmes révolutionnaires et les capitulations intellectuelles, Aron incarna quelque chose d’aussi rare que précieux, la lucidité. Non comme repli ou comme cynisme, mais comme arme. Une arme au service d’une pensée géopolitique d’une puissance et d’une actualité qui n’ont pas pris une ride. Comprendre Aron, c’est comprendre pourquoi le monde résiste aux utopies, pourquoi les rapports de force survivent aux idéaux, et pourquoi la paix ne se décrète pas mais se construit, pierre par pierre, dans la dure matière de l’histoire réelle…

 


 

Raymond Aron : Le stratège lucide dans le siècle des illusions

Le XXe siècle a produit ses prophètes, ses idoles et ses imposteurs. Raymond Aron fut autre chose, plus rare et moins flamboyant : un témoin exact. Philosophe, sociologue, journaliste, théoricien des relations internationales, les étiquettes glissent sur lui comme l’eau sur un rocher. Ce que l’on retient, c’est une posture, celle d’un homme qui refusa toujours de choisir entre l’intelligence et le courage. Dans un siècle dominé par les idéologies totalitaires, les enthousiasmes révolutionnaires et les capitulations intellectuelles, Aron incarna quelque chose d’aussi rare que précieux, la lucidité. Non comme repli ou comme cynisme, mais comme arme. Une arme au service d’une pensée géopolitique d’une puissance et d’une actualité qui n’ont pas pris une ride. Comprendre Aron, c’est comprendre pourquoi le monde résiste aux utopies, pourquoi les rapports de force survivent aux idéaux, et pourquoi la paix ne se décrète pas mais se construit, pierre par pierre, dans la dure matière de l’histoire réelle.

L’enfant du siècle : naissance d’un regard sur le monde

L’Europe en feu, un étudiant à Berlin

Il est des rencontres avec l’Histoire qui vous marquent au fer rouge. Pour Raymond Aron, cette rencontre a lieu en 1930, à Berlin. Il a vingt-cinq ans, une agrégation de philosophie en poche, et il vient d’arriver en Allemagne pour parfaire sa formation intellectuelle. Il y découvre autre chose : la montée inexorable du nazisme. Pendant que ses camarades français débattent dans les cafés de Saint-Germain, Aron assiste en direct à l’effondrement de la République de Weimar. Il voit comment une démocratie meurt, non pas sous les coups d’un ennemi extérieur, mais rongée de l’intérieur, trahie par ses propres élites, abandonnée par une intelligence trop occupée à rêver pour voir.

Cette expérience berlinoise est fondatrice. Elle lui enseigne une leçon que peu de ses contemporains avaient le courage d’entendre : les idéologies ne sont pas des abstractions philosophiques. Elles tuent. Elles organisent des États, mobilisent des masses, transforment des hommes ordinaires en bourreaux ou en victimes. Ce réalisme viscéral, nourri d’une observation directe des forces à l’œuvre dans l’Europe des années 1930, ne le quittera plus jamais.

La guerre, l’exil, et la forge de la pensée stratégique

La Seconde Guerre mondiale complète cette éducation dans la dureté. Aron s’engage dans les Forces françaises libres à Londres, collabore à la revue La France libre, observe de près la politique alliée, les tensions entre De Gaulle et Churchill, les calculs stratégiques qui se jouent derrière les discours. La guerre lui révèle ce que la diplomatie dissimule, les relations internationales sont un jeu de puissance permanent, où les idéaux servent souvent de masque aux intérêts, et où la survie des États prime sur les proclamations morales.

De retour en France, il entame une carrière double, à la fois intellectuel de premier plan et journaliste politique dans les colonnes du Figaro, puis de L’Express. Cette posture hybride, que beaucoup lui reprocheront, est en réalité sa force. Elle l’oblige à ne jamais s’abstraire du réel, à soumettre ses théories à l’épreuve des faits, à accepter la complexité là où il serait si simple de simplifier.

La querelle avec Sartre, ou le choc de deux France

On ne peut comprendre Aron sans comprendre Sartre, ou plutôt, sans comprendre pourquoi les deux hommes, qui avaient été condisciples à l’École normale supérieure, ont représenté deux façons radicalement opposées d’habiter le siècle. Sartre, l’engagé total, le compagnon de route du communisme, l’homme des grandes causes et des anathèmes politiques. Aron, le sceptique méthodique, le contempteur des illusions révolutionnaires, l’analyste des réalités de pouvoir.

La France intellectuelle d’après-guerre leur a longtemps préféré Sartre. L’engagement total, la pensée ardente, la promesse révolutionnaire avaient quelque chose de romantiquement séduisant. La rigueur froide d’Aron, son refus du manichéisme, sa méfiance envers tout ce qui ressemblait à un prophétisme politique, tout cela paraissait presque suspect, presque réactionnaire. C’était, au contraire, la marque d’une pensée adulte, qui avait tiré les leçons du siècle sans se mentir à elle-même.

Le théoricien des relations internationales : réalisme, puissance et ordre mondial
Paix et Guerre entre les Nations : la bible du réalisme français

En 1962, Aron publie ce qui demeure son œuvre maîtresse en matière de pensée stratégique : Paix et Guerre entre les Nations. C’est un monument. Huit cents pages d’une rigueur sans concession, d’une érudition sans ostentation, qui posent les fondements d’une analyse réaliste des relations internationales à la française. Le livre paraît au moment même où le monde retient son souffle devant la crise des missiles de Cuba. Aron, lui, ne retient pas son souffle : il analyse, décortique, explique.

Sa thèse centrale est d’une clarté tranchante, les États sont des acteurs rationnels animés par deux motivations fondamentales ; la sécurité et la puissance. Les organisations internationales, le droit des gens, les traités de paix sont des constructions utiles mais fragiles, toujours susceptibles d’être renversées par les logiques de force dès lors que les équilibres se déplacent. Il n’y a pas de gouvernement mondial, pas d’autorité supérieure aux États capables de s’imposer à eux par la seule vertu des principes. Il y a des rapports de puissance, des équilibres précaires, et la volonté des acteurs de défendre leurs intérêts vitaux.

Cette vision, que l’on dirait aujourd’hui réaliste, n’a rien d’une capitulation devant la brutalité des faits. C’est au contraire une invitation à penser la paix avec les instruments adéquats, à construire des équilibres stables plutôt que de rêver à des utopies que la prochaine crise emportera. Aron croit à la paix, mais il la croit possible seulement si l’on comprend les ressorts réels de la conflictualité humaine.

La Guerre Froide vue par Aron : entre deux impérialismes

La Guerre Froide est le laboratoire grandeur nature où la pensée aronienne se déploie avec le plus d’acuité. Là où certains voyaient un combat entre le Bien et le Mal, entre la liberté et la servitude, Aron voit d’abord une rivalité de puissance entre deux super-états, deux empires organisés selon des logiques différentes mais tous deux animés par des ambitions hégémoniques.

Sa position est inconfortable pour les deux camps. Il n’est ni neutraliste ni atlantiste aveugle. Il soutient l’ancrage occidental de la France, il pense que la démocratie libérale, malgré ses imperfections, est infiniment préférable au totalitarisme soviétique, mais il refuse de transformer ce soutien en croisade idéologique. La politique étrangère doit servir les intérêts nationaux et la stabilité internationale, pas les intérêts d’une civilisation universelle imaginaire.

Dans Le Grand Schisme dès 1948, puis dans ses innombrables chroniques du Figaro, il déchiffre la logique de la confrontation Est-Ouest avec une acuité qui lui vaut autant d’admirateurs que d’ennemis. Il comprend avant presque tout le monde que l’Union soviétique n’est pas seulement un régime politique, mais une puissance impériale aux ambitions géographiques précises, héritière des tsars autant que de Lénine. Et que la réponse à cette puissance ne peut être que stratégique, et non simplement morale.

Le temps long contre les illusions du présent

Ce qui distingue Aron de la plupart de ses contemporains, c’est son sens du temps long. Il ne juge pas l’histoire à l’aune des événements de la semaine, mais à celle des structures profondes, des équilibres géopolitiques durables, des logiques civilisationnelles qui se déploient sur des décennies voire des siècles. Cette perspective, que l’on retrouvera plus tard chez des penseurs comme Fernand Braudel dans les sciences sociales, ou chez Hubert Védrine dans la diplomatie, lui permet d’éviter les emballements passagers et les désespoirs prématurés.

Les décolonisations, les crises du Tiers-Monde, la montée en puissance de l’Asie, Aron les lit non pas comme des ruptures imprévues mais comme les conséquences prévisibles de dynamiques historiques longtemps à l’œuvre. Il n’est pas surpris par l’effondrement des empires européens en Asie et en Afrique, au contraire, il l’avait vu venir, il comprit que le vieux monde colonial était condamné par ses propres contradictions, et qu’il fallait penser l’après avec lucidité plutôt que de s’agripper nostalgiquement à l’avant.

L’héritage aronien : une boussole pour le XXIe siècle
L’opium des intellectuels, ou la critique des idolâtries modernes

En 1955, Aron publie L’Opium des intellectuels, l’un de ses livres les plus polémiques et les plus durables. La cible est claire : l’intelligence française de gauche, fascinée par le communisme soviétique au point de fermer les yeux sur le Goulag, les procès staliniens, la terreur de masse. Mais au-delà de la polémique conjoncturelle, le propos est d’une portée bien plus large.

Aron y développe une critique fondamentale des idéologies politiques modernes comprises comme religions séculières. Le marxisme, le nationalisme, le progressisme messianique, toutes ces constructions intellectuelles partagent selon lui une même structure, et offrent une vision du sens de l’histoire, une promesse de rédemption collective, et un ennemi à désigner comme responsable de tous les maux. Ce faisant, elles dispensent leurs adeptes de penser que les réalités complexes et souvent décevantes du monde réel.

Cette critique, formulée dans les années 1950, n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui, à l’heure où les idéologies de toutes sortes, identitaires, wokistes, nationalistes, écologistes apocalyptiques, reproduisent exactement les mêmes structures cognitives que les grandes religions politiques du XXe siècle. Aron aurait regardé tout cela avec son calme légèrement ironique et son implacable rigueur analytique. Il aurait demandé, comme toujours : quels sont les faits ? quels sont les rapports de force ? et que disent-ils réellement ?

Aron et la France : le patriote sans illusions

La relation d’Aron à la France est une relation d’amour lucide, la plus difficile et la plus durable des formes d’amour. Il aime son pays. Il s’est battu pour lui. Il a refusé la capitulation intellectuelle dans un milieu où elle était tentante et souvent récompensée. Mais il n’a jamais cessé de lui dire ses vérités, sur ses illusions gaullistes, sur sa propension à se croire le centre du monde, et sur les risques de la construction européenne menée sans base stratégique solide.

Sur l’Europe, sa pensée est d’une modernité troublante. Il croit à la réconciliation franco-allemande, à la construction d’un espace de paix et de prospérité, mais il se méfie profondément d’une intégration qui confondrait la fin des États et la fin des nations. Pour Aron, les nations ne disparaissent pas par décret technocratique. Elles restent les cadres fondamentaux à l’intérieur desquels les individus construisent leur identité, leurs loyautés, leurs sacrifices. Nier cette réalité, c’est construire des institutions sans enracinement, des traités sans légitimité, des politiques sans peuple.

L’actualité brûlante d’une pensée pour temps difficiles

Nous vivons une époque qui aurait fasciné et inquiété Raymond Aron à parts égales. Le retour de la guerre en Europe avec le conflit russo-ukrainien, la montée en puissance de la Chine comme rival systémique de l’Occident, la fragmentation du monde en zones d’influence concurrentes, le doute sur la durabilité de l’ordre libéral international construit après 194, tout cela, Aron l’avait non pas prévu dans le détail, mais compris dans ses structures profondes.

Il aurait regardé la guerre en Ukraine comme ce qu’elle est, non pas une anomalie scandaleuse que l’on pourra éradiquer par de bons sentiments, mais le retour du refoulé géopolitique européen, la résurgence des logiques impériales russes, et la fragilité d’un ordre post-Guerre Froide qui avait voulu ignorer les réalités de la puissance. Il aurait dit que les démocraties occidentales avaient eu tort de croire que la fin de la Guerre Froide signifiait la fin de l’histoire. Il l’avait écrit, d’une certaine façon, bien avant Francis Fukuyama.

Et face à la Chine, il aurait refusé les deux simplifications symétriques, notamment la naïveté du dialogue sans limite et la paranoïa de la guerre froide inévitable. Il aurait cherché le chemin étroit entre l’illusion et la capitulation. Ce chemin, il l’appelait dans Paix et Guerre entre les Nations la « prudence », cette vertu cardinale du réalisme politique, qui n’est ni couardise ni témérité, mais intelligence des situations et respect de leurs contraintes.

Le dernier des Romains ou le premier des modernes ?

Raymond Aron est mort en 1983, au sortir d’une audience au cours de laquelle il avait plaidé pour un ami menacé d’expulsion. Une mort à sa mesure : debout, engagé, fidèle à ses amitiés comme à ses principes. Il laisse derrière lui une œuvre considérable, philosophique, sociologique, journalistique, stratégique, et surtout une méthode de pensée que l’on ne peut qualifier que de nécessaire.

Dans un monde saturé d’émotions, d’indignations performatives et de certitudes idéologiques, sa voix résonne avec une actualité presque douloureuse. Non parce qu’il aurait toujours eu raison sur tout, lui-même s’y serait opposé, lui qui croyait si profondément à l’incertitude constitutive des affaires humaines. Mais parce qu’il incarnait une façon d’être intellectuellement honnête face au monde : voir les faits tels qu’ils sont, comprendre les rapports de force sans les nier ni s’y soumettre, et agir avec la conscience que les bonnes intentions ne suffisent pas, la politique est l’art du possible, non du souhaitable.

À l’heure où les démocraties occidentales cherchent leurs repères dans un monde multipolaire imprévisible, où les équilibres d’après-guerre s’effritent et où de nouvelles puissances réécrivent les règles du jeu international, relire Aron n’est pas un exercice d’histoire intellectuelle. C’est une nécessité stratégique. Parce que les questions qu’il posait ; Comment maintenir la paix entre des puissances inégales ? Comment défendre des valeurs sans sombrer dans le messianisme ? Comment penser l’ordre mondial sans se leurrer sur la nature humaine ? sont exactement les nôtres.

L’opium des intellectuels est toujours là, changeant de formule mais gardant sa structure. Le siècle des illusions n’est pas terminé. Et la lucidité d’Aron reste, aujourd’hui plus que jamais, une forme rare et précieuse de courage.

Le Diplomate

https://lediplomate.media/portrait-raymond-aron-stratege-lucide-siecle-illusions/ 

À lire aussi : HISTOIRE – La réflexion de Raymond Aron sur Richelieu et Mazarin : Une analyse de la raison d’État et du réalisme politique

 

 

Raymond Aron

Raymond Aron, né le 14 mars 1905 et mort le 17 octobre 1983, est un sociologue, politologue et philosophe français. Il est également un théoricien réaliste des relations internationales.  

Raymond Aron philosophe

Sa célébrité, très tardive, ne s’est pas étendue à sa pensée philosophique. Pourtant, sa problématique s’est formée dans une ambiance philosophique. C’est à partir de la philosophie que l’œuvre a pris son essor et c’est d’elle qu’elle tire, au-delà de ses avatars, son unité. Le sociologue a trouvé des disciples, le « spectateur engagé » des lecteurs et des amis. Mais l’Introduction à la philosophie de l’histoire et ses annexes postérieures ne sont guère évoquées, malgré l’exception notable de Pierre Manent (« Raymond Aron éducateur », in Commentaire, n°28-29). La nouveauté pour la France de certaines vues, de certains concepts empruntés à la réflexion allemande en a souvent masqué l’intention profonde : un dévoilement de la condition humaine déchirée entre une rationalité limitée mais effective et une altérité essentielle où, fuyante, elle s’obscurcit. 

 


 

Cette tension tragique fait l’unité d’une quête qui vise d’abord l’expérience des hommes entre eux, soit dans leurs réactions singulières (R. Aron étudiait rarement un acteur ou un auteur sans tracer au moins une esquisse d’idiographie), soit, plus souvent, dans les organisations qui leur confèrent un sens collectif. Ici, la philosophie de l’histoire ne se distingue que par abstraction, pour la commodité de l’exposé. Comme les idées et les faits sont toujours saisis dans leur variété et dans leurs variations, les concepts les plus finement et rigoureusement analysés étonnent par leur fluidité : ainsi, dans Les Étapes de la pensée sociologique, la pensée sociologique elle-même progresse et se dissout à la fois dans une inconsistance lumineuse. Rien de plus contraire à la manie idéologique des Français dans les années 1950. Rien de plus opposé au pathos littéraire que l’auteur, fort sévère sur ce point, démasquait pourtant dans sa thèse.

Ses adversaires ont daubé à l’excès sur son « manque de style ». En fait, si l’on exclut une expression tout à fait en situation, mais malheureuse (du type : « personnellement, je... »), il écrit une langue plus claire et mieux rythmée que celle de ses détracteurs. La rhétorique en est tout à fait absente. On s’étonne qu’une description pathétique, où l’écrivain se met toujours en question en face d’autrui, adopte la froideur du récit d’analyse pure. C’est le ton du spectateur engagé dont le dessein s’exécutera sous une figure paradoxale : dans l’extériorité apparente de livres de sociologie, dans l’actualité publique du journalisme, et en secret tout près de l’auteur en quête d’une liberté fuyante.

Biographie

Berlin, 10 mai 1933. Les livres brûlent. Des étudiants les jettent au feu par milliers. La culture allemande se tord dans les flammes à quelques pas de l'Université, sur la belle avenue Unter der Linden. Silencieux, à l'écart, Raymond Aron assiste à l'autodafé. Cette catastrophe de la pensée lui confirme sa perception du nazisme qui, déjà, porte en lui les germes de la guerre. Voilà quatre ans qu'il réside en Allemagne, et quatre ans qu'il s'est assigné pour tâche d'être un « spectateur engagé ». On le trouve insupportable parce qu'il ne pense jamais comme on s'y attend. Il n'écoute ni les courants de la mode ni les sirènes du pouvoir, pendant la guerre, à Londres, par exemple. Raymond Aron est patriote, rejeton d'une vieille famille juive alsacienne - un de ses ancêtres a soigné Louis XIV. Il n'a jamais été pacifiste face à l'Allemagne hitlérienne. Il passe en Angleterre dès le 23 juin 1940, s'engage dans les Forces françaises libres. Mais il ne condamne pas la position du maréchal Pétain : si finalement l'Angleterre gagne, l'armistice aura l'avantage d'éviter les camps de prisonniers à des milliers de soldats. Ses paradoxes déroutent. La guerre n'est pas l'art des nuances. La philosophie, si, toujours. L'approbation inconditionnelle à de Gaulle et le culte de la personnalité déplaisent à Aron. Il garde son sens critique, qu'il a fort développé, et voit chez le général de l'ambition personnelle. L'expression la plus forte de son antigaullisme reste un article de 1943 intitulé « L'ombre des Bonaparte », où il réfléchit au renouveau politique qui suivra la libération de la France. Il le publie dans la revue qu'il a fondée, qu'il dirige en fait, La France libre. Le philosophe compare la genèse des carrières de Napoléon III et du général Boulanger ; et il définit en cinq points la situation favorable au « césarisme populaire ». Il pense que la même cristallisation sentimentale et politique peut se produire autour d'un chef sans ascendance glorieuse, nul besoin d'être neveu de Napoléon 1er. Le mythe du héros national naît sur le patriotisme blessé, expose-t-il. L'article ne cite jamais le nom du général de Gaulle mais le lecteur ne peut que faire le parallèle insinué par l'auteur. Aron poursuit son analyse historique jusqu'au XXe siècle, jusqu'aux années 1920 en Allemagne, aux années 1930 en Italie: « Le bonapartisme est donc tout à la fois l'anticipation et la version française du fascisme ». Il insiste : « Le bonapartisme escamote la souveraineté du peuple dont il prétend émaner. » La dernière phrase est pour Napoléon III : « Comme tant de fois dans l'Histoire, l'aventure d'un homme s'acheva en tragédie d'une nation. » Scandale chez les gaullistes.

La tentation politique

Voilà un intellectuel qui n'a pas courtisé le chef pour se faire attribuer une place. Certains ne laisseraient pas passer pareille occasion, surtout en temps électoraux. En dehors des mouvements de girouettes notoires, il est des tentations politiques respectables. Les plus rugueux des intellectuels peuvent vouloir mettre eux-mêmes leurs réflexions et leur savoir en pratique. Rueff se serait bien vu ministre des Finances. Glucksmann n'aurait pas dédaigné, à la chute du Mur, une ambassade à l'Est. D'autres estiment que leur alacrité de jugement, leur culture, leur intelligence serviraient mieux l'État que la médiocrité d'untel ou untel. Raymond Aron aurait-il aimé être ministre ? Aurait-il dû l'être ? Après tout, il y a eu André Malraux. Ou Léon Blum, écrivain et politicien. François-Régis Bastide, écrivain nommé ambassadeur. Mais Nicolas Machiavel n'a écrit sur la politique qu'après avoir été en charge des affaires de l'État. Il expose au début du Prince : « Comme ceux qui ont à dessiner des pays montagneux se placent dans la plaine, et sur des lieux élevés lorsqu'ils veulent lever la carte d'un pays plat, de même, je pense qu'il faut être prince pour bien connaître la nature des peuples, et peuple pour bien connaître celle des princes. » Peut-on paraphraser ? Il se peut que l'intellectuel connaisse bien la nature de la politique parce qu'il l'observe d'une position extérieure. Lorsqu'il sera descendu dans le pays plat ou qu'il aura gravi le pays montagneux, bref, lorsqu'il fera de la politique, il ne pourra plus utiliser son excellente vue et sa pertinente analyse. Il devra pratiquer là les mêmes méthodes que ceux qu'il observait avant, y compris celles qu'il méprise : la ruse, la brutalité, l'audace, le pifomètre, le rêve, l'enthousiasme, la foi, la fidélité et la trahison. Est-il préparé à cela ? Certains de ceux qui ont connu Aron sont persuadés qu'il aurait aimé être ministre. Jamais de la vie, répond un proche qui cite Aron : « solliciter un emploi politique, c'est une forme subtile de la modestie, et je n'ai pas cette modestie », ironisait-il devant des politiciens vexés. En fait, Raymond Aron a fait une brève incursion dans la politique réelle, au cabinet de son ami Malraux nommé ministre de l'Information à la Libération. La tâche d'Aron consiste à délivrer des contingents de papier aux journaux qui sollicitent l'autorisation de reparaître. Le philosophe n'éprouve là aucun vertige de puissance. Il lui semble surtout qu'il ne s'agit pas d'un vrai travail, et que de participer à des réunions et donner des coups de téléphone, c'est beaucoup moins dur que de commenter Kant. Opinion qu'il gardera.

« Aron aurait refusé un ministère si on lui en avait proposé un. Mais il n'a pas eu, au contraire de Chateaubriand, la chance qu'on lui propose un ministère à refuser », dit Jean d'Ormesson.

Comprendre son époque

Raymond Aron a décidé autrement de sa vie. Voici la résolution qu'il a prise en 1930, à l'âge de 25 ans : « Comprendre ou connaître mon époque aussi honnêtement que possible ; me détacher de l'actuel sans pourtant me contenter du rôle de spectateur. » Comprendre, connaître, détacher, ce ne sont pas là les termes qui définissent l'action politique, ils conviennent mieux à la philosophie critique. Cette décision jaillit chez Aron d'une méditation sur les bords du Rhin, à Cologne. Il tient toute sa vie cet engagement pris sur les lieux du romantisme. Que fait-il là ? Agrégé de philosophie, il commence sa carrière par le séjour initiatique en Allemagne, traditionnel dans sa discipline. Durant un an et demi, il est lecteur à l'Université de Cologne. Il s'adonne à la philosophie, lit Le Capital. Mais le monde dans lequel il prend place lui offre un champ d'études plus vaste encore et lui administre des leçons qu'il retiendra. La république allemande va, sous ses yeux, basculer vers la dictature nazie. La famille bourgeoise à qui il loue une chambre se montre cordiale, mais déjà marquée par le nationalisme. Au début du séjour d'Aron, les députés hitlériens sont douze. Quelques mois plus tard, les élections en amènent 107 au Reichstag. Le parti d'Adolf Hitler devient le deuxième du pays. Aron s'installe ensuite à Berlin pour passer deux ans à l'Institut français. Il découvre Husserl et la phénoménologie, lit Clausewitz. La ville est en proie aux manifestations, aux défilés des SA, à la violence. Certains croient le danger écarté quand Hitler échoue à la présidence du Reich, battu par le vieux maréchal Hindenburg. En France, par exemple, Léon Blum respire. Le jeune Aron, lui, voit à peu près juste.

Plongé dans la déliquescence de la culture allemande, Aron comprend l'Histoire qui se fait devant lui. Il écoute les discours, voit la foule perdre la raison, il perçoit ce qu'il nomme « le caractère satanique d'Hitler ». Aspect qui saute aux yeux un demi-siècle plus tard, mais que les contemporains ont mis du temps à discerner. Jean-Paul Sartre succède, à l'Institut français, à son « petit camarade », comme ils l'appellent depuis Normale, mais ne voit rien dans la montée du nazisme. Sartre ne tire aucune leçon politique de son séjour en Allemagne, ne comprend rien à l'Histoire en train de se faire. Aron note en 1932 : « L'Allemagne est devenue à peu près impossible à gouverner de manière démocratique », et il est persuadé que la guerre éclatera. Cette certitude le détache de l'empreinte du pacifisme d'Alain. La génération qui a eu 20 ans après la tuerie de 1914-18 adhère facilement à son idéal de paix. La Grande Guerre serait vraiment la der' des der'. Mais l'effet pervers du traité de Versailles, cette humiliation qui transforme un peuple de culture en adeptes fanatisés des discours de Goebbels, offre à Raymond Aron l'occasion de mesurer ses idées politiques à l'effrayante réalité. Les maux que l'on prétend éviter par la guerre sont pires que la guerre elle-même, la fausseté du credo pacifiste lui apparaît.

La vie va fournir au jeune homme l'occasion de progresser encore dans l'art de la critique. Quelque temps avant l'autodafé de 1933, lors d'un séjour en France, on le présente à un sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères. Aron lui décrit la tragédie allemande. Il lui dépeint l'angoissante fureur nationaliste et annonce la menace de guerre contenue dans l'arrivée d'Hitler au pouvoir. À la fin de son brillant discours, la réponse tombe, polie et enrubannée : « Je vous suis obligé de m'avoir donné tant d'objets de méditation », dit le ministre. Il précise que le président du Conseil, Henriot, « dispose d'une autorité exceptionnelle » et pose la question que Raymond Aron n'oubliera jamais : « Que feriez-vous si vous étiez à sa place ? » Aron forgera de cette interrogation un outil de réflexion. « Le souhaitable est-il possible ? » Chez lui, cette inquiétude domine. Là réside peut-être sa différence fondamentale avec Sartre, à la pensée de qui il a tant mesuré la sienne. En cela, au fond, Aron est le plus politique des deux.

L'autre point crucial de la pensée politique d'Aron tient à sa liberté envers les dogmes. Le premier, il développe le concept de « religion séculière », en deux articles parus en 1944 dans La France libre. Athée, il décèle ce que contiennent de religieux les trois grands mouvements païens et antireligieux du siècle : il analyse socialisme, communisme et nazisme comme des « religions de salut collectif ». Aron étudiera encore longuement les totalitarismes, notamment dans L'Opium des intellectuels (1955). Ce livre déclenche la haine des existentialistes et réjouit les gaullistes. Ces mêmes gaullistes si choqués qu'Aron renâcle devant la notion de foi que revêt chez certains l'adhésion à de Gaulle. En matière de haine politique, Aron s'est attiré celle des gaullistes dès 1940, lorsqu'il appartient au cercle des Français libres qui refusent de « penser au pas cadencé », comme l'écrit l'une d'entre eux, la journaliste Renée Gosset. C'est avec un certain Labarthe qu'Aron fonde la revue La France libre, dans laquelle, au début, de Gaulle relit et annote quelques articles. L'audience internationale de la revue croît rapidement, tandis que s'exacerbent à Londres les querelles de personnes. Labarthe, étrange et pittoresque, affiche ses sympathies politiques pour le général Giraud et l'amiral Muselier qui font chacun, un temps, de l'ombre à de Gaulle. Les gaullistes purs et durs reprochent l'amiral et le général à Labarthe, et Labarthe à Aron. Aron publie l'article dont il est question plus haut. Le porte-parole à la BBC du mouvement de la France libre et futur ministre, Maurice Schumann, crie à la « mauvaise action ». Schumann, si passionnément gaulliste que le petit cercle des Français libres irrespectueux le surnomme « la Transe combattante ». Un demi-siècle plus tard, questionné en mars 1995 sur Aron, il s'écrie tout d'abord : « Vous savez qu'il n'était pas gaulliste à Londres : il était avec Labarthe ! Et puis il a écrit cet article ! » Après ce préambule, il confie tout le bien qu'il a pensé d'Aron par la suite. Nombreux sont les gaullistes qui n'ont pas pardonné et ont poursuivi Aron de leur haine. Certains lui ont barré la route autant qu'ils l'ont pu tout au long de sa carrière, ce qui l'a dissuadé de se présenter à l'Académie française.

Gaulliste à contretemps

Raymond Aron se reproche de ne pas avoir été assez gaulliste à Londres, de n'avoir pas compris l'ambition historique du Général. Il se jette donc dans le gaullisme dès que possible. L'occasion se présente en 1947, avec la fondation de l'éphémère Rassemblement pour le peuple français (RPF). Aron retourne volontiers sur ses prises de position passées, les pèse et les juge puis adopte une nouvelle ligne pour corriger la précédente. C'est ainsi qu'il va au RPF en compensation de son attitude à Londres, qu'il prend position pour l'indépendance de l'Algérie à cause du silence qu'il se reproche sur la décolonisation de l'Indochine, qu'il écrit Penser la guerre, Clausewitz à cause de ses oublis dans Paix et guerre entre les nations. Attitude à rebours de nombre d'intellectuels, dont Sartre notamment. Sartre ne retourne jamais sur le passé de ses idées, il les jette, elles n'existent plus pour lui.

En 1957, Raymond Aron expose dans une brochure, La Tragédie algérienne, un point de vue que peu des gens qu'il fréquente osent s'avouer à eux-mêmes. Le colonialisme n'a plus bonne conscience, l'empire n'est pas une bonne affaire économiquement parlant, l'intégration n'est plus praticable à cause des différences de croissance démographique. Il écrit que l'indépendance de l'Algérie s'annonce inévitable, et que si l'on ne veut pas intensifier la guerre, il faut bien négocier avec le FLN. Droite et gauche le couvrent d'insultes, François Mauriac l'attaque dans L'Express, tandis que Soustelle le traite de « Mauriac de la sidérurgie ». Dans le même temps, Michel Debré proclame le devoir de révolte contre le gouvernement qui laisserait mettre en cause la souveraineté de la France en Algérie. Quatre ans plus tard, lorsque de Gaulle laisse entendre, dans une conférence de presse, que l'abandon de l'Algérie est envisageable, Aron s'amuse devant le sociologue Henri Mendras : « Je vais écrire à Debré : Alors, Michel, c'est la Haute Cour ? ». Au lieu de cela, Aron écrit, dans un article intitulé « Adieu au gaullisme » : « Bidault aurait fait jusqu'au bout la guerre pour sauver l'empire français. Le général de Gaulle fait la guerre pour sauver le style de l'abandon. » Le Général laisse tomber : « Il n'a jamais été gaulliste. »

De Gaulle lit assidûment Aron dans Le Figaro. Certains hommes politiques de moindre envergure peinent parfois à comprendre ses articles ardus, tous n'étant pas aussi versés que lui en finances ou en stratégie internationale. Les gaullistes répètent une boutade du Général, proférée au cours d'un déjeuner à l'Élysée, un jour qu'un autre éditorial lui a déplu : « Raymond Aron, journaliste à la Sorbonne et professeur au Figaro. » À propos de Sorbonne, Jean d'Ormesson qui a passé de nombreuses années avec Aron au Figaro dit qu'il était « un universitaire égaré dans le journalisme ». Égaré ? S'égare-t-on 35 années durant ? Dans une note rédigée aux derniers jours de sa vie et où il résume sa carrière, Aron ne mentionne pas le journalisme. Mais, d'autre part, on réédite actuellement en trois épais volumes ses articles de politique internationale. Pour quel autre journaliste a-t-on fait cela, plus de dix ans après sa mort ?

Qui s'y frotte s'y pique

Aron adore la polémique et, à défaut de croix de Lorraine, répète volontiers la devise de la Lorraine : « Qui s'y frotte s'y pique ». Mordant, insolent avec les puissants, il lui arrive souvent d'attaquer le premier. Un jour, le ministre Missoffe (célèbre en 1968 pour ses démêlés avec une autre langue bien pendue, Daniel Cohn-Bendit) conseille Aron, qui se rend au Japon, sur ce qu'il doit dire au Premier ministre japonais. Aron le pulvérise: « Je ne le dirai pas pour deux raisons - premièrement, c'est dans tous les journaux, deuxièmement, c'est idiot. »

« Finalement, je me suis brouillé avec tous les chefs d'État de la IVe et de la Ve République, à part Giscard d'Estaing », constate-t-il un jour (Giscard, ainsi que Raymond Barre, a été l'élève d'Aron). Ils ne sont pas brouillés mais se voient fort peu. Entre eux, une lente incompréhension. Giscard confie à Aron et à quelques généraux qu'il n'arrive pas à se figurer dans quelles circonstances il devrait appuyer sur le bouton de la force de frappe. Le philosophe spécialiste en art militaire, capable de dessiner tous les mouvements de la bataille de Waterloo, s'inquiète : un président peut penser cela, non le dire. Plus tard, c'est le drame des boat people qui fuient le Viêt Nam. Aron, Sartre et Glucksmann demandent des visas supplémentaires pour les réfugiés. Giscard les accorde mais s'enquiert naïvement de la raison qui peut bien pousser ces gens à risquer leur vie en mer de Chine. Aron déplore en sortant de l'Élysée : « Les hommes politiques d'aujourd'hui n'ont pas le sens du tragique. »

Aron et Mendès France : une estime réciproque

D'Ormesson a écrit : « Aron s'étonnait volontiers de n'avoir pas été le Kissinger français. [...] J'aurais été de Gaulle, Pompidou ou Giscard, j'aurais choisi Aron comme conseiller du Prince. » L'homme avait tout pour cela : intelligence analytique, compréhension de l'économie, des relations internationales, de l'Histoire, tout sauf la manière. « De Gaulle trouvait qu'Aron ne le servait pas assez, Aron trouvait que de Gaulle ne le consultait pas », résume aujourd'hui Jean d'Ormesson. « Entre Giscard et lui, c'était le choc des orgueils », se rappelle Glucksmann. Kissinger, intellectuel américain, nommé conseiller puis ministre de plusieurs présidents, négociateur de la paix au Viêt Nam, a été l'élève d'Aron aux États-Unis. « Personne n'a eu sur moi une plus grande influence intellectuelle, écrit-il. Il fut un critique bienveillant lorsque j'occupais des fonctions officielles. Son approbation m'encourageait, les critiques qu'il m'adressait parfois me freinaient. » Ce qui fait dire à Henri Mendras : « Auprès de Kissinger, Aron a été le conseiller du conseiller du Prince. » Aron trouve, à la fin de sa vie, que la politique a été trop sérieuse et trop tragique, dans sa génération, pour que les amitiés résistent aux divergences dans ce domaine, avec Malraux comme avec Sartre. Pour Malraux, il y avait du sacré dans la politique, c'était de Gaulle ; pour Sartre, il y avait du sacré dans la politique, c'était la gauche. Pour Aron, ce qu'il y a de plus sacré, c'est la « décision raisonnable ».

En 1981, Raymond Aron optait pour Giscard d'Estaing. S'il vivait encore, vers qui irait aujourd'hui sa décision raisonnable ? Dans Le spectateur engagé, livre d'entretiens publié à l'époque, les candidats d'aujourd'hui peuvent piocher quelques phrases et voir à qui les appliquer.

Aron et Marx

Aron va pendant longtemps étudier Marx. Il l'estime mais rejette les interprétations marxistes.[1] Il se qualifie ainsi de « marxien ».

« Je suis arrivé à Tocqueville à partir du marxisme, de la philosophie allemande et de l'observation du monde présent... Je pense presque malgré moi à prendre plus d'intérêt aux mystères du Capital qu'à la prose limpide et triste de la Démocratie en Amérique. Mes conclusions appartiennent à l'école anglaise, ma formation vient de l'école allemande », a-t-il écrit. Tout cela parce que « j'ai lu et relu les livres de Marx depuis 35 ans » (Les étapes de la pensée sociologique, Introduction) »

Informations complémentaires

Citations

  • « En politique, les mythes jouent un rôle considérable. »
  • « Il faut gagner en politique, ou bien il ne faut pas en faire. »
  • « Personne n'a jamais nié la lutte des classes. »
  • « Moins l'intelligence adhère au réel, plus elle rêve de révolution. »
  • « Pour ma part, la justification qui me paraît la plus forte de la démocratie, ce n’est pas l’efficacité du gouvernement que se donnent les hommes lorsqu’ils se gouvernent eux-mêmes, mais la protection qu’apporte la démocratie contre les excès des gouvernants. »
  • « Il ne suffit pas de comprendre pour excuser. Il s’agit de comprendre et d’expliquer. Ça ne signifie pas que l’on ne condamne pas. Mais je n’aime pas jouer la conscience universelle. Je trouve ça indécent. » (Le spectateur engagé, 1981)
  • « Jamais les hommes n’ont eu autant de motifs de ne plus s’entretuer. Jamais ils n’ont eu autant de motifs de se sentir associés dans une seule et même entreprise. Je n’en conclus pas que l’âge de l’histoire universelle sera pacifique. Nous le savons, l’homme est un être raisonnable, mais les hommes le sont-ils ? »
  • « À la longue, la propagande totalitaire s’épuise. Les militants se lassent de bâtir une cité nouvelle et le repli sur la vie privée refoule peu à peu l’exaltation partisane. » (Les désillusions du progrès, 1965)
  • « Aujourd’hui, on est révolutionnaire ou on est antirévolutionnaire. Et si l’on est antirévolutionnaire, on est libéral et démocrate, ainsi que je le suis. » (France Culture, 1975)
  • « Nos libertés se définissent à la fois grâce à l’État et contre lui. Les libertés des individus ont été pendant des siècles conçues comme des résistances aux abus de l’État, des limites à sa toute-puissance, mais simultanément, dans les sociétés dans lesquelles nous vivons, nous attendons de l’État la garantie de certaines de nos libertés [...]. La condition, c’est que l’État soit du type démocratique, c’est-à-dire qu’il ne soit pas un État partisan et qu’il ne se confonde ni avec une religion ni avec une idéologie. » (Liberté et égalité, 1978)
  • « J’ai eu tendance souvent à penser que l’ignorance et la bêtise sont des facteurs considérables de l’Histoire. Et souvent je dis que le dernier livre que je voudrais écrire vers la fin porterait sur le rôle de la bêtise dans l’Histoire. » (Le spectateur engagé, 1981)
  • « Présenter pendant des années et des années le régime stalinien comme un régime de gauche, cela veut dire que les âmes de gauche qui, traditionnellement, se réclament de l’humanisme, de la liberté et du peuple, ont considéré que le régime qui avait supprimé toutes les libertés, mis des millions et des millions de gens dans des camps de concentration, leur paraissait, à elles, faire partie du vague ensemble qu’elles appellent la gauche. » (France Culture, 1975)

Citations sur Raymond Aron

  • « Le coup de génie d’Aron (qui lui a valu d’être tellement détesté par la gauche, mais jamais contesté sur le fond) a été d’appliquer au communisme la grille de lecture que Marx déposait sur le phénomène religieux… et de comprendre, par une lecture marxiste du communisme et de ses représentants, que le communisme était lui-même une religion ! [...] La philosophie critique de l’Histoire que développe Raymond Aron et la constance avec laquelle il assume la position paradoxale de « spectateur engagé » (immergé dans l’Histoire qu’il voudrait connaître au-delà de lui-même) guérissent de la tentation de tout savoir comme de la mauvaise foi. » (Raphaël Enthoven, dans Le Figaro magazine, 8 février 2019)

Notes et références


  1. Cf. cet extrait de l'Introduction à la philosophie politique publié sur catallaxia où il dénonce le millénarisme marxiste

Publications

Pour une liste détaillée des œuvres de Raymond Aron, voir Raymond Aron (bibliographie)

Littérature secondaire

  • 1966, Roy Pierce, "Raymond Aron: The Sociology of Politics", In: Roy Pierce, "Contemporary French Political Thought", Oxford Univ. Press., pp216-249
  • 1971,
    • Jean-Claude Casanova, Edward Schills, Manes Sperber, dir., "Science et conscience de la société: Mélanges en l'honneur de Raymond Aron", 2 vols, Paris: Calmann-Levy
    • Gaston Fessard, "Raymond Aron, philosophe de l'histoire et la politique", In: Jean-Claude Casanova, Edward Schills, Manes Sperber, dir., "Science et conscience de la société: Mélanges en l'honneur de Raymond Aron", Paris: Calmann-Levy
    • Bertrand de Jouvenel, "Raymond Aron et l’autonomie de l’ordre politique", In: Jean-Claude Casanova, Edward Schills, Manes Sperber, dir., "Science et conscience de la société: Mélanges en l'honneur de Raymond Aron", Paris: Calmann-Levy, pp233-247
    • Kenneth W. Thompson, "Raymond Aron and the Study of International Relations", In: Jean-Claude Casanova, Edward Schills, Manes Sperber, dir., "Science et conscience de la société: Mélanges en l'honneur de Raymond Aron", Paris: Calmann-Levy, pp387-404
  • 1976,
    • Julien Freund, "Guerre et politique. De Karl von Clausewitz à Raymond Aron", Revue française de sociologie, Vol XVII, n°4, pp643-651
    • Ghita lonescu, "Raymond Aron: a modern classicist", In: Anthony de Crespigny, Kenneth Minogue, dir., "Contemporary Political Philosophers", London: Methuen
  • 1978, Miriam Bernheim Conant, dir., "Politics and History: Selected Essays by Raymond Aron", New York: Free Press
  • 1979, Miriam Bernheim Conant, "Aron, Raymond", In: David L. Sills, dir., "International Encyclopedia of the Social Sciences: Bilgraphical Supplement", Vol 18, New York: Free Press, pp25-29
  • 1983, Stanley Hoffmann, "Raymond Aron et la théorie des relations internationales", Politique étrangère, n°4, pp841-857
  • 1984,
    • Franciszek Draus, "Raymond Aron et la politique", Revue française de science politique, vol 34, n°6, pp1198-1210
    • Óscar Godoy A., "Orden anárquico y proyecto liberal de sociedad global en el pensamiento de Raymond Aron" (Ordre anarchique et projet libéral de la société globale dans la pensée de Raymond Aron), Estudios Públicos, n°16
    • Marcel Merle, "Le dernier message de Raymond Aron : système interétatique ou société internationale ?", Revue française de science politique, vol 34, n°6, pp1181-1197
    • Melvin Richter, "Raymond Aron as a Political Theorist", Political Theory, vol 12, n°2, pp147-151
  • 1986,
    • Robert Colquhoun, "Raymond Aron: the Philosopher in History, 1905–1955", London: Sage
    • Robert Colquhoun, "Raymond Aron: the Sociologist in Society, 1955–1983", London: Sage
    • Emmanuel Terray, "Violence et calcul : Raymond Aron lecteur de Clausewitz", Revue française de science politique, vol 36, n°2, pp248-267
  • 1989,
    • Stuart L. Campbell, "Raymond Aron: The Making of a Cold Warrior", The Historian, vol LI, n°4, pp551-573
    • Philippe Raynaud, "Raymond Aron et le droit international", Cahiers de philosophie politique et juridique, Université de Caen, n°15, pp115-127
  • 1991,
    • Georges-Henri Soutou, "Raymond Aron et la guerre froide", Les Cahiers de Saint-Martin, n°3, pp127-136
    • Michel Winock, "Au temps de la guerre froide : Raymond Aron et le schisme idéologique", Commentaire, vol 14, n°56, pp741-748
  • 1995, Stephen Launay, "La pensée politique de Raymond Aron", Paris: Presses universitaires de France
  • 1996, Bryan-Paul Frost, "Raymond Aron’s Peace and War, Thirty Years Later", International Journal, Vol 51, Spring, pp339–361
  • 1997, Bryan-Paul Frost, "Resurrecting a Neglected Theorist: The Philosophical Foundations of Raymond Aron’s Theory of International Relations", Review of International Studies, Vol 23, Spring, pp143–166
  • 1998,
    • Daniel Mahoney, "Le libéralisme de Raymond Aron", Paris: Éditions de Fallois
    • Piet Tommissen, "Raymond Aron e Carl Schmitt", Studi perugini, vol 6, pp171-187
  • 2002,
    • Alessandro Campi, "Raymond Aron et la tradition du réalisme politique"In; Colloque, dir., "Raymond Aron et la liberté politique", Paris: Éditions de Fallois, pp235-248
    • Daniel Mahoney, "Dépasser le nihilisme. Raymond Aron et la morale de la sagesse", In: Colloque, dir., "Raymond Aron et la liberté politique", Paris! Éditions de Fallois, pp133-147
    • Philippe Raynaud, "Raymond Aron et le jugement politique. Entre Aristote et Kant", In: Ch. Bachelier, É. Dutartre, dir., "Raymond Aron et la liberté politique", Paris, Éditions de Fallois
  • 2003, Émile Perreau-Saussine, "Raymond Aron et Carl Schmitt lecteurs de Clausewitz", Commentaire, vol 26, n°103, pp617-622
  • 2004, Muriel Cozette, "Realistic Realism ? American Political Realism, Clausewitz and Raymond Aron on the Problem of Means and Ends in International Politics", The Journal of Strategic Studies, vol 27, n°3, septembre, pp428-453
  • 2006,
    • Bryan-Paul Frost, "Better Late Than Never: Raymond Aron’s Theory of International Relations and Its Prospects in the 21st Century", Politics and Policy; Vol 34, September, pp506–531
    • Bryan-Paul Frost, "Raymond Aron on the End of the History of International Relations", Perspectives on Political Science, Vol 35, Spring, pp75–82
    • S. Paugam, dir., "R. Aron, Les sociétés modernes", Paris, Presses universitaires de France
  • 2007,
    • Bryan-Paul Frost, Daniel Mahoney, dir., "Political Reason in the Age of Ideology: Essays in Honor of Raymond Aron", New Brunswick, NJ: Transaction Publisher
    • Pierre Hassner, "Raymond Aron: Too Realistic to Be A Realist ?", Constellations, vol 14, n°4
    • Stephen Launay, "Raymond Aron: From the Philosophy of History to the Theory of International Relations", In: D. Mahoney, B. J. Frost, dir., "Political Reason in the Age of Ideology: Essays in Honor of Raymond Aron on the 100th Anniversary of His Birth", New Brunswick / Londres, Transaction Publishers, pp195-210
    • Pierre Manent, "Aron éducateur", In: Pierre Manent, "Enquête sur la démocratie. Études de philosophie politique", Paris, Gallimard, pp217-248
  • 2008, Pierre Hassner, "Raymond Aron et la philosophie des relations internationales", In: S. Audier, B. Olivier, P. Simon-Nahum, dir., "Raymond Aron philosophe dans l’histoire", Paris, Éditions de Fallois, pp63-69
  • 2009, Marco Cesa, "Realist Visions of The End of The Cold War: Morgenthau, Aron and Waltz", Bristish Journal of Politics and International Relations, vol 11, pp177-191
  • 2011,
    • Matthias Oppermann, "Im Kampf gegen die modernen Tyranneien. Ein Raymond-Aron-Brevier" ("Dans la lutte contre les tyrannies modernes. Raymond Aron : Un bréviaire"), Nzz Libro; ISBN 3038237140
    • Jean-Jacques Roche, "Raymond Aron, un demi-siècle après Paix et guerre entre les nations (1re partie)", Revue de défense nationale, n°736, pp7-18
    • Jean-Jacques Roche, "Raymond Aron, un demi-siècle après Paix et guerre entre les nations (2e partie)", Revue de défense nationale, n°737, pp11-22
  • 2013,
    • Bryan-Paul Frost, "Realism Meets Historical Sociology: Raymond Aron’s Peace and War", In: H. Bliddal, C. Sylvest, P. Wilson, dir., "Classics of International Relations", London: Routledge
    • Bryan-Paul Frost, "Raymond’s Aron’s Pedagogical Constitution, and the Pursuit of Liberal Education", In: John von Heyking, Lee Trepanier, dir., "Teaching in an Age of Ideology: Studies in Thinking in Action", Lexington Press
  • 2014, Scott B. Nelson, “Scientist or Seer? Raymond Aron’s Critique of Vulgar Marxism in Introduction à la philosophie de l’histoire", Kairos Revista de Filosofia & Ciência, Vol 9, April, pp29-44
  • 2017,
    • José Colen, Élisabeth Dutartre-Michaut, dir., "La pensée de Raymond Aron : Essais et interprétations", Paris/Vienna: Presses Universitaires à Vienne
    • José Colen, Scott B. Nelson, “Art de gouverner et éthique. Aron, Max Weber et la vocation du politique", In: José Colen and Elisabeth Dutartre-Michaut, dir., "La pensée de Raymond Aron. Essais et interpretations", Paris/Vienna: Presses Universitaires à Vienne
  • 2019, Scott B. Nelson, "Tragedy and History: The German Influence on Raymond Aron’s Political Thought", Peter Lang Publishing

Liens externes

https://www.wikiberal.org/wiki/Raymond_Aron

Raymond Aron (bibliographie)

Cet article présente la liste des œuvres de Raymond Aron, de façon aussi exhaustive que possible. Pour une présentation de l'auteur et de sa pensée, voir l'article dédié

De 1934 à 1949

  • 1934, "De l’objection de conscience", Revue de métaphysique et de morale, vol XLI, pp133-145
  • 1935, "La sociologie allemande contemporaine"
    • 3ème édition en 1966, "La sociologie allemande contemporaine", Paris: Presses Universitaires de France
    • Traduction en anglais en 1957, "German Sociology", Free Press and Heinemann
  • 1938,
    • a. Introduction à la philosophie de l'histoire. Essai sur les limites de l'objectivité historique
      • Traduction en anglais en 1961, "Introduction to the Philosophy of History: An Essay on the Limits of Historical Objectivity", Boston: Beacon ; London: Weidenfeld & Nicolson
    • b. "La philosophie critique de l'histoire. Essai sur une théorie de l'histoire dans l'Allemagne contemporaine", Paris: Editions du Seuil
  • 1945,
    • De l'armistice à l'insurrection nationale
    • L'âge des empires et l'avenir de la France
  • 1946, "L'homme contre les tyrans", Paris: Gallimard
    • Repris en 2005, In: "Penser la liberté, penser la démocratie", Paris: Gallimard, « Quarto »
  • 1948,
    • a. "Le grand schisme", Paris: Gallimard
    • b. "Introduction à la philosophie de l’histoire", Paris: Gallimard

De 1950 à 1959

  • 1951, "Les guerres en chaîne ",
    • Traduit en anglais en 1954, "The Century of Total War", Garden City, N.Y.: Doubleday
      • Edition paperback en 1968, Beacon
  • 1952, Introduction à la philosophie politique
    • Traduction en anglais en 1961, "Introduction to the Philosophy of History: an Essay on the Limits of Historical Objectivity", London: Weidenfeld & Nicolson
  • 1957,
    • a. "La tragédie algérienne", Paris: Plon
    • b. "Espoir et peur du siècle. Essais non partisans", Paris: Calmann-Levy
      • Extrait, "De la guerre", traduit en anglais en 1968, "On War", Norton
  • 1958, L'Algérie et la République
  • 1959
    • a. "La société industrielle et la guerre", Paris: Plon
    • b. "Immuable et changeante. De la IVe à la Ve République"
      • Traduit en anglais en 1960, "France, Steadfast and Changing: The Fourth to the Fifth Republic", Cambridge, Mass.: Harvard Univ. Press

De 1960 à 1969

  • 1960,
    • a. "Idées politiques et vision historique de Tocqueville", Revue française de science politique, Vol 10, septembre, pp509–526
    • b. "Science et conscience de la société", European Journal of Sociology / Archives Européennes de Sociologie / Europäisches Archiv für Soziologie, Vol 1, n°1, pp1-30
  • 1961,
    • a. "Dimensions de la conscience historique", Paris: Plon
    • b. "La définition libérale de la liberté", Archives Européennes de Sociologie (Archiv europäischer Sociologen), Vol 2, n°2, pp199–218 (L'auteur critique la position de Friedrich Hayek)
  • 1962,
    • a. "Paix et guerre entre les nations"
      • Nouvelle édition en 2004, "Paix et guerre entre les nations", Paris: Calmann-Lévy
      • Traduit en anglais en 1966, "Peace and War: A Theory of International Relations", London: Weidenfeld & Nicolson; Garden City, N.Y.: Doubleday
        • Edition d'une version abrégée en 1973, Anchor Books
    • b. "18 leçons sur le société industrielle"
      • Traduit en anglais en 1967, "18 Lectures on Industrial Society", London: Weidenfeld & Nicolson
  • 1963, "Le grand débat : Introduction à la stratégie atomique", Paris: Calmann-Lévy
    • Traduction en anglais en 1965, "The Great Debate: Theories of Nuclear Strategy", Garden City, N.Y.: Doubleday
  • 1964, "La Lutte des classes. Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles", Paris: Gallimard
  • 1965,
    • a. Essai sur les libertés, Acheter en ligne, Paris: Calmann-Lévy
      • Traduction en anglais en 1970, "An Essay on Freedom", New York: World Books
    • b. "Démocratie et totalitarisme", Acheter en ligne
      • Traduction en anglais en 1968, "Democracy and Totalitarianism", London: Weidenfeld & Nicolson
        • Nouvelle édition en 1969, "Democracy and Totalitarianism", New York: Praeger
    • c. "Trois essais sur l'âge industriel"
      • Traduit en anglais en 1967, "The Industrial Society: Three Essays on Ideology and Development", New York: Praeger
  • 1967, "Les Étapes de la pensée sociologique", Paris, Gallimard
    • Traduit en anglais en 1968, "Main Currents in Sociological Thought", London: Penguin
      • Nouvelle édition en 1970, "Main Currents in Sociological Thought", Garden City, N.Y.: Anchor Books
      • Nouvelle édition en 2019, "Main Currents in Sociological Thought", Volume One, London and New York: Routledge
    • Traduction en italien en 1976, "Le tappe del pensiero sociologico. Montesquieu, Comte, Marx, Tocqueville, Durkheim, Pareto, Weber", Mondadori, Milano
  • 1968,
    • a. "De Gaulle"
      • Traduit en anglais en 1969, "De Gaulle, Israel, and the Jews", New York: Praeger; London: Deutsch
    • b. "La Révolution introuvable: Réflexions sur la Revolution de mai"
      • Traduit en anglais en 1969, "The Elusive Revolution: Anatomy of a Student Revolt", London: Pall Mall Press; New York: Praeger
  • 1969,
    • a. "Les Désillusions du progrès", Paris: Calmann-Lévy, Acheter en ligne
      • Traduit en anglais en 1969, "Progress and Disillusion: The Dialectics of Modern Society", New York: Praeger
    • b. "D'une Sainte Famille à l'autre: Essai sur les marxismes imaginaires", Paris: Gallimard
      • Nouvelle édition en 1970, "Marxismes imaginaires. D'une Sainte famille à une autre", ISBN 2070404919, Acheter en ligne (articles et conférences sur les marxismes de Sartre, Merleau-Ponty et Althusser, 1946 à 1968.)

De 1970 à 1979

  • 1970, "Avez-vous lu Veblen ?", In: "Thorstein Veblen. Théorie de la classe de loisir", Paris: Gallimard, ppvii-xli
  • 1971,
    • a. De la condition historique du sociologue, Paris
    • b. "Machiavel et Marx", Contrepoint, N°4, pp9-23
  • 1972, "Etudes politiques", Paris Gallimard
  • 1973,
    • a. "Histoire et dialectique de la violence", Paris, Gallimard
      • Traduction en anglais en 1975, "History and the Dialectic of Violence: An Analysis of Sartre's Critique de la raison dialectique", Oxford: Blackwell; New York; Harper
    • b. "La république impériale"
      • Traduction en anglais en 1974, "The Imperial Republic: The United States and the World, 1945-1973", Englewood Cliffs, N.J.: Prentice-Hall
  • 1976, "Penser la guerre, Clausewitz", 2 vols. Paris: Gallimard (Volume 1: L'Age européen. Volume 2: L'Age planétaire)
  • 1977, "Plaidoyer pour l'Europe décadente", Paris, Laffont
    • Traduction en anglais en 1979, "In Defense of Decadent Europe", South Bend IN: Regnery/Gateway
  • 1978, "Les Elections de Mars et la Ve République", Paris: Julliard

De 1980 à 2019

  • 1981, "Le spectateur engagé"
    • Nouvelle édition en 2004, Paris: Éditions de Fallois
  • 1984, Les dernières années du siècle, Paris, Julliard
  • 2002, Le Marxisme de Marx, ISBN 2253108006
  • 2006,
    • "Une sociologie des relations internationales", In: S. Paugam, dir., "R. Aron, Les sociétés modernes", Paris, Presses universitaires de France, pp1049-1066 (texte écrit en 1963)
    • "Qu’est-ce qu’une théorie des relations internationales ?", In: S. Paugam, dir., "R. Aron, Les sociétés modernes", Paris, Presses universitaires de France, pp853-875 (texte écrit en 1967)
    • "Les tensions et les guerres du point de vue de la sociologie historique", In: S. Paugam, dir., "R. Aron, Les sociétés modernes", Paris, Presses universitaires de France, pp877-903 (texte écrit en 1967)

 

 

 

 

 

 

mars 27, 2026

Ne pas attaquer celui qui peut, en retour, vous détruire; les États, pas que, aussi nos vies !

Ne jamais attaquer sans être préparé au pire. 

Il est des règles simples que l’Histoire ne cesse de répéter, sans que jamais nous ne les écoutions vraiment. Parmi elles : ne jamais attaquer sans être préparé au pire.

Nous vivons dans un monde où les rapports de force ne sont plus là où on les croit. Les puissances ne se mesurent plus seulement en divisions blindées, en budgets militaires ou en nombre de porte-avions. Elles se cachent dans les interstices des chaînes de valeur, dans les détroits maritimes, dans les dépendances invisibles que nous avons nous-mêmes construites. Le pouvoir n’est plus frontal ; il est oblique. Il ne frappe pas là où l’on regarde, mais là où l’on dépend.

 

 

La Chine l’a compris mieux que quiconque. Attaquée commercialement par les États-Unis, sommée de plier sous le poids des droits de douane, des restrictions technologiques, des sanctions visant ses entreprises les plus emblématiques, elle aurait pu répondre symétriquement. Elle ne l’a pas fait. Elle a choisi un autre terrain. Celui où elle est indispensable. Celui où, silencieusement, elle tient en laisse le reste du monde. Car la Chine ne produit pas seulement des biens ; elle contrôle les conditions mêmes de leur production. Elle raffine l’essentiel des terres rares, ces matériaux sans lesquels aucune transition énergétique n’est possible, aucun avion moderne ne peut voler, aucun missile ne peut être guidé. Elle domine les chaînes de fabrication des batteries, détient des positions clé dans l’accès aux minerais stratégiques, du cobalt congolais au lithium sud-américain. Elle peut ralentir, orienter, suspendre. Elle peut, sans tirer un seul coup de feu, désorganiser des économies entières. Aussi, lorsqu’elle évoque, face aux droits de douane du président américain, la possibilité de restreindre ses exportations de gallium, de germanium ou de graphite, elle rappelle que la riposte la plus efficace n’est pas celle qui répond coup pour coup, mais celle qui frappe là où l’adversaire ne peut pas se défendre.

Face à cela, les États-Unis ont hésité, reculé, contourné. Ils n’étaient pas préparés au pire. Ils n’imaginaient pas que la Chine pouvait ruiner en quelques mois l’essentiel de leurs entreprises. Ils tentent maintenant de reconstruire une souveraineté industrielle et technologique qu’ils ont, par excès d’orgueil, laissé se déliter. Mais cette reconstruction prendra des décennies. La dépendance, elle, est immédiate. Pourtant, la Chine, conscience de cette force absolue, n’a pas cherché à exploiter jusqu’au bout cette arme fatale ; Parce qu’elle sait que sa puissance repose aussi sur la stabilité du système. Parce qu’elle pense le temps long.

L’Iran, lui, joue une autre partition. Plus brutale, plus risquée, mais fondée sur la même logique. Attaqué militairement, menacé dans son existence même, le régime des mollahs et des pasdarans ne cherche pas seulement à rivaliser frontalement avec une puissance infiniment supérieure. Il déplace le conflit pour survivre. Il choisit son terrain. Le détroit d’Ormuz, dont le président américain semblait ignorer l’existence : un passage étroit, à peine une cicatrice dans la géographie du monde, qui voit transiter près d’un cinquième du pétrole mondial et tout ce qui alimente les pays qui le bordent. Le fermer, même sélectivement, suffit à faire trembler, et s’il se prolonge, à provoquer une récession et une inflation pouvant abattre l’économie planétaire. Pour cela, il suffit au régime iranien de disposer de quelques mines marines, quelques vedettes rapides, quelques missiles côtiers et drones, et le relais de quelques groupes, tels les Houtis. Et là où la Chine retient sa main parce qu’elle se sait forte, l’Iran des mollahs, menacé de disparaître, pourrait être tenté de s’en servir pleinement pour obtenir le départ des Américains de la région. Et plus encore.

Cela rappelle une évidence, que rappelait récemment Niall Ferguson dans une conversation privée :  la puissance n’est jamais symétrique. Elle est faite de dépendances croisées, d’équilibres instables, de vulnérabilités cachées. Le Vietnam l’avait montré face aux États-Unis. La Russie l’avait montré face à l’Europe en utilisant le gaz comme levier politique. Tant d’autres exemples, à travers les siècles, disent la même chose : le point faible du fort est toujours là où il ne regarde pas.

À cela s’ajoute une autre évidence, tout aussi souvent oubliée : l’adversaire est presque toujours un partenaire. La Chine est le premier partenaire commercial des États-Unis. L’Iran, malgré l’horreur du régime, et sa volonté de détruire son peuple plutôt que de disparaître, est un acteur énergétique majeur, une grande puissance en devenir. Et on ne peut l’attaquer sérieusement qu’en connaissance des risques qu’on prend en le faisant.

De ces deux situations, si différentes en apparence, émerge une même loi. Une loi que la guerre froide avait déjà élevée au rang de doctrine : la dissuasion. Ne pas attaquer celui qui peut, en retour, vous détruire sans peser ce risque. Même s’il est plus faible. Surtout, s’il est plus faible.

Cette logique n’est pas seulement celle des États. Elle est aussi celle de nos vies :

Avant penser à attaquer un concurrent, de quelque nature qu’il soit, sur un marché ou dans la vie privée, il faut commencer par identifier ce qui, chez soi, peut être atteint. Comprendre ce que l’autre peut détruire sans se détruire lui-même. Évaluer non pas sa force apparente, mais sa capacité réelle de nuisance. Être préparé à subir les conséquences des risques pris. Et ne se lancer dans la bataille que lorsque que celle-ci en vaut la peine, surtout pour la défense de valeurs.

Dans la littérature comme au cinéma, les tragédies naissent souvent de cette erreur originelle : attaquer celui dont on ignore la puissance cachée sans disposer des moyens de contre-attaque. Macbeth, en voulant sécuriser son pouvoir, déclenche les forces qui le condamneront. Dans Le Parrain, ceux qui pensent affaiblir les Corleone provoquent une guerre qu’ils ne maîtrisent plus et qui conduit à leur destruction.

La sagesse ne consiste pas à éviter tout conflit. Elle consiste à savoir lesquels méritent d’être engagés et à évaluer lucidement les risques qu’on est prêt à courir.

https://www.attali.com/geopolitique/ne-jamais-attaquer-sans-etre-prepare-au-pire/ 


 

Qui sera le vainqueur de cette guerre ?

Les États-Unis, Israël et leurs alliés vont-ils gagner contre le régime terroriste iranien ou devront-ils se résigner à un statu quo permettant à ce régime de reconstituer ses forces ? Poser ainsi la question du sort des armes, c’est confondre le bruit et l’Histoire, la scène et les coulisses. Car le vrai vainqueur de cette guerre ne sera ni les États-Unis ni l’Iran. Ce sera la Chine.
Il suffit, pour le comprendre, de se souvenir d’une constante de l’histoire géopolitique : quand une superpuissance est attaquée par un rival, c’est presque toujours une troisième puissance, qui s’est tenue à l’écart du conflit, qui finit par l’emporter. Ainsi, quand la France de Louis XIV, puis celle de Louis XV, s’épuisa à tenter d’écraser les Provinces-Unies, alors première puissance occidentale, à guerroyer pour des successions espagnoles et à dilapider ses finances, c’est la Grande-Bretagne, prudemment à l’écart, tout occupée à commercer, qui ramassa l’héritage et bâtit le premier empire mondial. Un siècle plus tard, quand l’Allemagne wilhelmienne défia la domination maritime et coloniale de la Grande-Bretagne, ce sont les États-Unis, délibérément isolationnistes, qui en profitèrent pour s’industrialiser à marche forcée et prendre le relais de la superpuissance. La logique est implacable : La puissance qui combat use ses ressources, sa jeunesse, sa créativité, ses finances. Celle qui observe accumule capital, technologie, brevets et influence.
Et aujourd’hui ? La guerre en Iran pourrait achever de ruiner l’Amérique. La seule première semaine du conflit avec l’Iran aurait coûté environ 7 milliards de dollars au budget fédéral dont 4 milliards en munitions seules, sans que l’industrie d’armement américaine ne soit capable d’en produire autant que nécessaire ; et arrêter la guerre aujourd’hui n’est plus possible sans l’accord des Iraniens qui tiennent le détroit d’Ormuz, menacent de détruire les usines de désalinisation de la région et peuvent bloquer, au moins provisoirement, l’économie mondiale. Par ailleurs, l’essentiel des ressources financières privées et publiques des États-Unis est monopolisé pour construire des centres de données géants, dont la Maison-Blanche affirme, sans preuve, qu’ils vont garantir « la domination américaine dans l’intelligence artificielle ».
Quand les Etats-Unis se lancent ainsi dans des dépenses folles sans plan cohérent et dans le seul intérêt de quelques milliardaires, et quand ils gaspillent , dans une guerre aux buts incertains et aux résultats plus qu’aléatoires, , des ressources financières et des matériaux critiques dont ils auraient cruellement besoin, par ailleurs, la Chine , elle, (qui va souffrir provisoirement de la rupture de ses approvisionnements venant du Golfe Persique) forme des ingénieurs, construit des robots, installe des parcs solaires, noue des accords commerciaux sur tous les continents et attend que l’Histoire, une nouvelle fois, donne raison à la patience et en fasse la première puissance mondiale.
De cela, elle, ne s’en cache pas : Elle vient d’annoncer dans son 15e Plan quinquennal (2026–2030), sept priorités, formant un vrai projet civilisationnel, effaçant la frontière entre technologies civile et militaire : Intelligence artificielle appliquée à l’industrie ; robotique humanoïde ; interfaces cerveau-machine ; informatique quantique ; semi-conducteurs avancés ; la 6 G ; et enfin la fusion nucléaire et transition énergétique. Derrière chacun de ces piliers se cachent des applications militaires directes : par exemple, la robotique humanoïde permettra de produire des drones de combat, des systèmes autonomes terrestres, des robots de déminage, et des robots sentinelles. L’informatique quantique sera déterminante pour la cryptographie militaire et la détection des sous-marins. Et l’interface cerveau-machine, qui permet déjà à des paralytiques de contrôler des bras robotiques, permettra bientôt à un être humain de commander une machine, un avion de combat, ou un drone par la seule pensée, sans langage, sans clavier, sans écran, en utilisant le fantastique potentiel du cerveau humain qui traite en parallèle des milliards d’informations, ce qu’aucun ordinateur actuel ne peut simuler, et qui lui permettra de vaincre dans la fantastique bataille qui commence pour contrôler l’attention des gens.
De tout cela, les États-Unis, pris dans leurs fantasmes de LLM et de data centers, sont très éloignés.
L’Europe a encore les moyens de ne pas se laisser entraîner dans la débâcle américaine : Étant proche de la ligne de front ukrainienne, elle peut développer bien mieux que les États-Unis les armements nécessaires aux guerres modernes, dont manquent cruellement les Américains face à l’Iran. Elle devrait pour cela développer des drones intelligents plutôt qu’une prochaine génération d’avions de combat, des systèmes de contrôle de l’attention plutôt que des armes nucléaires déjà en surnombre. Elle a aussi tous les moyens de se lancer, d’une façon sérieuse et continue dans les domaines dont la Chine vient de faire ses priorités, tels la robotique et ses interfaces avec le cerveau humain. Elle devra développer des sources d’énergie nucléaire et renouvelables. Pour prendre conscience de tout cela, il faudrait que le nouveau plan quinquennal chinois soit étudié dans toutes les universités, entreprises et administrations européennes. Non pour imiter la Chine (son modèle politique n’est ni exportable ni désirable) mais pour comprendre ce qu’est une stratégie de civilisation, et avoir le courage d’en construire une.
L’Europe peut aussi mieux que personne développer des domaines stratégiques essentiels, que la Chine et les États-Unis négligent : la sécurité écologique, l’alimentation saine, l’eau potable. Car la souveraineté et la puissance au XXIe siècle ne se mesureront pas seulement en missiles, en microprocesseurs et en robots. Elle se mesurera en litres d’eau potable disponible par habitant, en rendements agricoles sans dépendance aux engrais azotés, et en biodiversité des sols. Pour gagner la guerre d’après-demain, il faut se préoccuper de la santé, de l’alimentation, de l’eau, de la biodiversité, de la vie. Si elle s’en préoccupe, l’Europe pourrait transformer ces défis écologiques en emplois et en industries d’avenir telle que la gestion intelligente de l’eau et des déchets, la régénération des sols, les semences adaptées au changement climatique et les systèmes alimentaires circulaires.
Encore faudrait-il avoir un projet de civilisation et une vraie mobilisation pour le défendre.

https://www.attali.com/geopolitique/qui-sera-le-vainqueur-de-cette-guerre/

Peut-on encore éviter la troisième guerre mondiale ?

Depuis 1945, l’humanité vit sous l’ombre portée d’un troisième embrasement. On l’a redouté dans la confrontation entre capitalisme et communisme, frôlant l’apocalypse nucléaire à au moins deux reprises, jusqu’à ce que l’implosion de l’Union soviétique referme provisoirement ce cycle. On osa alors espérer une paix perpétuelle, illusion qui occultait la tectonique profonde des ressentiments des peuples.

C’est dans ces profondeurs que se forge aujourd’hui le prochain cataclysme ; dans les soubassements idéologiques, religieux et nationalistes de toutes les sociétés, dans les amphithéâtres universitaires comme dans les remugles des réseaux sociaux. Il n’opposera plus le marxisme-léninisme au libéralisme judéo-chrétien, mais l’Occident tout entier aux multitudes qui se vivent comme les sujets de son impitoyable empire.

En apparence, pourtant, pour le moment, rien de tel ; on ne voit que des conflits soigneusement cloisonnés : la guerre de tranchée russo-ukrainienne, les déflagrations entre Israël et l’Iran, les turbulences afghano-pakistanaises, les insurrections sahéliennes, la tension létale autour du détroit de Taïwan. Les belligérants de chacun de ces conflits n’ont, à première vue, aucun intérêt opérationnel à s’immiscer dans les guerres des autres : Moscou et Pékin n’ont pas vocation à croiser le fer avec Tel-Aviv, Riyad n’a aucun contentieux avec Pékin, Islamabad ne nourrit aucune ambition au Sahel.

La fragmentation des théâtres interdirait donc toute agrégation en un conflit systémique. Nous serions, en apparence, à bonne distance du précipice.

Et pourtant, un observateur averti perçoit sous cette surface fragmentée la présence impitoyable des empires, la lente convergence des haines à la recherche d’une grammaire commune. Comme si tous ces foyers d’insurrection régionale n’attendaient qu’une étincelle pour se fondre en une guerre de civilisation ; le Grand Sud contre son adversaire vilipendé universellement, et jusqu’en ses propres entrailles : l’Occident.

La bascule vers un conflit planétaire exigerait d’abord que les belligérants des foyers locaux tissent entre eux des alliances de revers : on peut imaginer que l’Iran attaque un pays membre de l’OTAN ce qui pourrait entraîner l’entrée dans le conflit de tous les autres ; on peut concevoir que la Russie, la Chine et le Pakistan soutiennent la théocratie iranienne (Moscou pour sécuriser une profondeur stratégique industrielle et s’approvisionner en matériel et en personnels pour le front ukrainien ; Pékin pour verrouiller l’accès aux hydrocarbures et protéger ses lignes d’approvisionnement et Islamabad pour disposer de parrains crédibles face à la puissance indienne).

L’étape suivante verrait ces États projeter leurs forces au service de leurs nouveaux partenaires : des contingents pakistanais seraient intégrés aux troupes russes en Ukraine, des unités russes seraient engagées dans l’offensive chinoise sur Taïwan, des forces iraniennes déployées sur ces deux fronts simultanément.

L’ensemble s’ordonnerait sans peine sous la bannière du grand récit antioccidental, dénonçant la mondialisation prédatrice, le rationalisme désenchanteur, la modernité colonisatrice.

Une fois cette dynamique enclenchée, aucun arbitre ne disposerait des instruments pour l’endiguer : nulle hégémonie, pas même celle de Washington, ne commande plus à la paix ; nulle institution multilatérale n’est en mesure d’imposer un cessez-le-feu ; le droit international gît en ruines sous les coups des révisionnismes les plus effrontés.

La Chine, la Russie, l’Iran, le Pakistan et bien d’autres s’uniront alors dans la volonté d’en finir avec cinq siècles de primauté et d’arrogance occidentale. La troisième guerre mondiale aura alors cessé d’être un scénario prospectif ou même une juxtaposition de sanglantes escarmouches.

L’Occident conserve les moyens de conjurer ce dénouement. Il peut d’abord mobiliser sa supériorité militaire et déployer toutes les ressources de sa diplomatie pour tenter de convaincre Moscou et Pékin que soutenir Téhéran les conduit à leur propre ruine.

Mais cela ne suffira pas : L’Histoire a invariablement fini par donner raison aux peuples contre leurs oppresseurs ; l’Occident ne triomphera pas, à terme, sur les seuls champs de bataille ni par des rencontres diplomatiques ; mais seulement si sa proposition civilisationnelle l’emporte sur celle de ses adversaires. Or, proclamer les vertus de la démocratie libérale, du marché régulé et de l’État de droit ne suffira pas, pas plus qu’affirmer la primauté du droit des hommes sur la loi divine, ni jurer que la modernité occidentale constitue un horizon universel. En particulier, ces arguments sonnent creux lorsqu’ils sont portés par une oligarchie américaine cynique, piétinant ses propres valeurs fondatrices et nourrissant la haine qu’elle prétend désarmer.

C’est ici que l’Europe est appelée à jouer un rôle irremplaçable. Elle demeure le seul espace politique au monde où l’État de droit s’impose effectivement ; celui où la violence institutionnelle est la plus contenue, la liberté la plus étendue, la justice sociale la plus substantielle. Le seul, aussi, à reconnaître en principe l’égalité absolue en droits de tous les êtres humains.

Les pays qui la constituent doivent s’unir pour projeter cette singularité dans l’arène mondiale et défendre un universalisme assumé, assumant leurs forfaits historiques, tels que la colonisation, dont ils ne furent ni les premiers ni les seuls coupables.

Si l’Europe parvient à faire entendre ce discours, cette glorification sans complexe des valeurs de l’Occident, devenues universelles à revitaliser des institutions multilatérales moribondes, à forger des alliances avec ce que les États-Unis, le Japon, Israël et tant d’autres nations recèlent de meilleur, un scénario de sortie de crise devient concevable : l’effondrement de la théocratie iranienne, la déroute du discours islamiste radical, l’enlisement définitif des armées et de la dictature poutinienne en Ukraine, la chute du gouvernement Netanyahu, la défaite électorale de Trump, la renonciation de Pékin à toute conquête militaire de Taïwan. Devient alors possible la construction patiente d’un ordre mondial fondé sur la raison et la liberté, c’est-à-dire sur ce que l’Occident a apporté de meilleur au monde, en se nourrissant de sources venues d’ailleurs.

https://www.attali.com/geopolitique/peut-on-encore-eviter-la-troisieme-guerre-mondiale/  

Ce que la guerre au Moyen-Orient nous dit des réformes nécessaires dans nos communes.

Le monde, malgré les apparences, est d’une cohérence redoutable. L’extraordinaire interdépendance des processus de production, des enjeux climatiques et des équilibres géopolitiques se manifeste à chaque instant ; et nulle part avec plus de clarté que dans la relation entre les crises du pétrole et l’organisation de nos villes. Comprendre cela, c’est comprendre à la fois ce qui nous rend vulnérables et ce qui pourrait nous sauver.

La crise iranienne, qui a déjà conduit à une augmentation sensible du prix du pétrole, (et ce n’est pas fini), n’est que la reproduction d’un mécanisme d’une régularité décourageante : on l’a connu en 1973, en 1979, en 1990, en 2003 et en 2011. À chaque fois, une crise géopolitique conduit à une hausse du prix du pétrole ; à chaque fois, dans les pays consommateurs, on se plaint, on s’indigne, on obtient des aides de l’État (c’est-à-dire des contribuables) pour amortir le choc. Et puis on oublie jusqu’à la prochaine fois.

Pourtant, rien n’a été fait sérieusement pour se débarrasser de ces énergies fossiles : Malgré la croissance spectaculaire des renouvelables (la part du solaire a été multipliée par 2,5 en cinq ans) les combustibles fossiles représentent aujourd’hui encore 86,6 % de la consommation primaire mondiale d’énergie et ils couvrent encore les deux tiers de la croissance de la demande mondiale, portant les émissions de CO2 à un nouveau record historique. Tout a été fait pour que les consommateurs n’en souffrent pas. Et même pour encourager ces productions : Les subventions mondiales directes et indirectes aux énergies fossiles atteignent 7 000 milliards de dollars (dont plus de 1000 milliards de subventions directes), soit 7 % du PIB mondial, et plus que les dépenses mondiales annuelles d’éducation. On subventionne donc massivement, à l’échelle planétaire, ce qui nous tue.

Si, pour une partie significative de la population rurale, aux revenus modestes, une aide publique ciblée et temporaire doit accompagner la transition vers les pompes à chaleur, les véhicules électriques et les transports en commun décarbonés, on peut et on doit aller beaucoup plus vite dans les villes : elles  concentrent plus de la moitié de la population mondiale, génèrent environ 80 % du PIB global, sont responsables de près de 70 % des émissions mondiales de CO2, essentiellement pour le chauffage et la mobilité, et pourraient toutes se passer entièrement d’énergies fossiles.

Donc, si on veut cesser d’avoir à souffrir de l’augmentation inéluctable des prix du pétrole et du gaz, il faut en sortir. Et admettre que, comme la hausse du prix du tabac a contribué à réduire sa consommation, la hausse du prix du pétrole est une bonne nouvelle, car elle devrait pousser les consommateurs vers les alternatives électriques, et obliger les pays producteurs les plus lucides, suivant l’exemple de l’Arabie Saoudite, à diversifier leurs sources de revenus.

Ce n’est pas une utopie ; céder à la démagogie pétrolière n’est pas inévitable. Et certaines villes montrent que ce basculement radical est non seulement possible, mais économiquement rentable : Copenhague en particulier est le cas d’école dont chaque candidat à une élection municipale devrait s’inspirer : son réseau de chauffage urbain, considéré comme le plus efficace du monde, fournit aujourd’hui à 98 % des habitations de la ville la chaleur résiduelle des centrales de cogénération et des usines d’incinération de déchets ; de plus, la moitié de ses habitants et de ceux de ses banlieues se déplacent quotidiennement à bicyclette, grâce à des autoroutes cyclables reliant les banlieues au centre-ville et à des ponts exclusivement dédiés aux cycles ; et les bus électriques et le taxi électrique y sont devenus la norme.  D’autres villes méritent d’être citées en exemple : Oslo est devenue la capitale mondiale de la voiture électrique par habitant et les voitures à moteur thermique y sont interdites au centre-ville ; Amsterdam développe massivement les pompes à chaleur et les réseaux de chaleur géothermiques ; enfin, Shenzhen qui, dès 2017, a converti l’intégralité de sa flotte de bus en véhicules électriques.

Plus encore, ne pas dépendre des conséquences aux ramifications infinies de la prochaine crise pétrolière, c’est promouvoir l’économie de la vie, c’est-à-dire les énergies durables, l’alimentation locale, les produits non transformés, particulier dans les villes.

Aussi, tout candidat sérieux à une élection municipale devrait prendre dès aujourd’hui les sept engagements suivants :

  1. Développer massivement des réseaux de chaleur urbains alimentés en énergies renouvelables.
  2. Construire, avec l’ensemble de son agglomération, les infrastructures nécessaires au vélo et aux transports en commun électriques.
  3. Réserver les centres-villes aux seuls véhicules zéro émission.
  4. Reconvertir les subventions aux énergies fossiles en incitations à la transition énergétique et en accompagnement des ménages les plus vulnérables
  5. Développer l’usage de matériaux biosourcés dans la construction
  6. Adopter un urbanisme climatique intégrant dès la conception l’efficacité énergétique des bâtiments, les toitures végétalisées, les îlots de fraîcheur et la gestion des eaux pluviales
  7. Exercer une pression démocratique constante pour que les gouvernements nationaux cessent de subventionner ce qui nous détruit et financent ce qui peut nous sauver.

Et si le pire se produit, c’est-à-dire si cette guerre locale débouche un jour sur un conflit planétaire, il sera plus que sage d’avoir réduit notre dépendance à ce qui nous tue et d’avoir mis en place ce qui peut nous mettre à l’abri de la folie des autres.

https://www.attali.com/geopolitique/ce-que-la-guerre-au-moyen-orient-nous-dit-des-reformes-necessaires-dans-nos-communes/  

Jacques Attali,

Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

 

 

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