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juillet 07, 2026

Nouvelles de Chine ( juillet 2026)

Sommaire:

A) - Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde

B) -  La Chine face au modèle japonais : ralentissement ou crise accélérée ?

C) - L'illusion de la souveraineté.

 

 


A) - Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde

Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde Alors que les équilibres internationaux connaissent une recomposition accélérée, la Chine apparaît plus que jamais comme l’un des acteurs centraux du nouvel ordre mondial en gestation. Rivalité stratégique avec les États-Unis, rapprochement renforcé avec la Russie, guerre au Moyen-Orient, tensions commerciales, ambitions technologiques et expansion diplomatique dans le monde arabe, en Afrique et en Europe : Pékin avance désormais sur tous les fronts avec une stratégie de long terme assumée. Les récentes rencontres entre Xi Jinping et Donald Trump puis entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ont confirmé la volonté chinoise de peser directement sur les grands équilibres internationaux, dans un contexte marqué par l’affaiblissement relatif de l’Occident et la montée d’un monde plus multipolaire. Pour analyser la vision chinoise des grands bouleversements géopolitiques actuels, Le Diplomate Média a interrogé Shanhui Zhang 张善辉, journaliste chinoise, présentatrice et chroniqueuse à CGTN et CGTN Français, spécialiste des questions économiques et internationales, chroniqueuse régulière sur CNews et devenue au fil des années l’une des voix chinoises les plus connues et suivies dans les médias français. 

Propos recueillis par Roland Lombardi

Alors que les équilibres internationaux connaissent une recomposition accélérée, la Chine apparaît plus que jamais comme l’un des acteurs centraux du nouvel ordre mondial en gestation. Rivalité stratégique avec les États-Unis, rapprochement renforcé avec la Russie, guerre au Moyen-Orient, tensions commerciales, ambitions technologiques et expansion diplomatique dans le monde arabe, en Afrique et en Europe : Pékin avance désormais sur tous les fronts avec une stratégie de long terme assumée.

Les récentes rencontres entre Xi Jinping et Donald Trump puis entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ont confirmé la volonté chinoise de peser directement sur les grands équilibres internationaux, dans un contexte marqué par l’affaiblissement relatif de l’Occident et la montée d’un monde plus multipolaire.

Pour analyser la vision chinoise des grands bouleversements géopolitiques actuels, Le Diplomate Média a interrogé Shanhui Zhang, journaliste chinoise, présentatrice et chroniqueuse à CGTN et CGTN Français, spécialiste des questions économiques et internationales, chroniqueuse régulière sur CNews et devenue au fil des années l’une des voix chinoises les plus connues et suivies dans les médias français.


Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Depuis plusieurs années, la Chine semble considérer que le monde entre dans une phase de transformation historique profonde. Comment Pékin analyse-t-il aujourd’hui les bouleversements géopolitiques mondiaux actuels ?

Shanhui Zhang : Il faut partir du concept matriciel qui structure la pensée stratégique chinoise depuis 2017 : celui de « changements inédits depuis un siècle ». La Chine le décline en trois strates. Un changement du monde d’abord : dans l’Occident développé, montée des populismes, polarisation, perte de maîtrise sur les affaires globales ; en face, des émergents qui affirment leur autonomie. D’où la thèse centrale : le rapport de forces reste « Ouest fort, Est faible », mais la tendance de fond est celle d’un « Est qui monte, Ouest qui décline ». Entre 2001 et 2021, la part des pays développés dans le PIB mondial est passée de près de 79 % à 59 %, celle des émergents de 21 % à 41 %, ces derniers assurant désormais l’essentiel de la croissance mondiale. Un changement d’époque ensuite. La mondialisation a tissé une interdépendance sans précédent, mais accumulé ses effets pervers : fragmentation, fossé Nord-Sud, et ces « quatre déficits » de paix, de développement, de sécurité et de gouvernance, sur fond d’une course technologique où l’Occident mobilise l’arme des contrôles, sur les semi-conducteurs notamment, pour préserver sa domination. Un changement historique enfin, plus idéologique : la Chine assume l’idée que son modèle de développement offre « une option nouvelle aux nations qui veulent se développer tout en préservant leur indépendance ». De ces trois changements superposés, Beijing tire une conviction : le monde est de nouveau à la croisée des chemins, et la Chine revendique avoir choisi le camp du rééquilibrage plutôt que de la rupture.

La séquence de ces derniers mois en offre une illustration : en l’espace de six mois, les dirigeants de quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité se sont succédé à Beijing. Emmanuel Macron en décembre, Keir Starmer en janvier, Donald Trump en mai, Vladimir Poutine quelques jours plus tard. Aucune autre capitale au monde ne pourrait aujourd’hui jouer ce rôle de carrefour diplomatique. Pour la Chine, c’est la confirmation empirique de la multipolarité.

Mais il faut bien comprendre la nuance : la lecture chinoise ne célèbre pas le chaos. La guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement — tout cela, la Chine le vit comme du désordre. Sa thèse est plutôt celle d’une recomposition : l’ordre ne s’effondre pas, il se rééquilibre — et il faut respecter l’ordre international établi après 1945. Et la Chine entend peser sur cette recomposition de l’intérieur des institutions, non en les renversant.

La récente rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping a été suivie avec énormément d’attention à travers le monde. Quel message principal la Chine souhaitait-elle envoyer aux États-Unis et à la communauté internationale à travers ce sommet ?

Le message tenait en un souhait, formulée par Xi dès l’ouverture des entretiens du 14 mai : les deux pays peuvent-ils échapper au « piège de Thucydide » et inaugurer un nouveau paradigme de relations entre grandes puissances ? La Chine a présenté cette question comme relevant à la fois de l’histoire, du monde et des peuples : une manière d’élever le sommet au-dessus du marchandage commercial et de signifier que la Chine se place, d’emblée, sur le pied de l’égalité stratégique.

Le cœur du message, c’est la formule retenue comme nouvelle définition de la relation : une « stabilité stratégique constructive ». Et il faut en lire les quatre couches, car la Chine les a explicitées. Une stabilité positive, axée d’abord sur la coopération ; une stabilité saine, où la compétition reste mesurée ; une stabilité normale, où les divergences demeurent gérables ; une stabilité durable, porteuse d’une paix prévisible. La Chine a insisté sur un point : c’est un engagement à « marcher l’un vers l’autre ». Autrement dit, un cadre qui devra se vérifier dans les actes. L’horizon fixé — les trois prochaines années, voire au-delà — trahit la véritable intention : verrouiller un mode d’emploi de la relation qui survive aux aléas politiques de Washington.

Sur le fond, deux signaux complémentaires. D’abord, l’économie : Beijing a martelé que la nature de la relation commerciale est le bénéfice mutuel, que la consultation d’égal à égal est la seule voie face aux frictions, et que « la porte de la Chine ne fera que s’ouvrir davantage ». C’est un appel direct aux entreprises américaines, dont une délégation de premier plan accompagnait Trump. Ensuite, la ligne rouge : Taiwan, présenté comme la question la plus importante de la relation. Le raisonnement chinois est explicite : bien gérée, elle préserve la stabilité d’ensemble ; mal gérée, elle précipite les deux pays vers la collision. Beijing a demandé aux États-Unis d’agir « avec la plus extrême prudence ».

À la communauté internationale, enfin, le message est celui de la responsabilité partagée : les deux premières puissances mondiales s’engagent à injecter de la stabilité dans un monde déréglé, d’où l’accord pour réussir ensemble les sommets de l’APEC et du G20 cette année. En clair : la Chine ne cherche pas l’affrontement, entend gérer la rivalité de façon prévisible, mais ne transigera pas sur ce qu’elle tient pour ses intérêts vitaux.

Les relations entre Pékin et Washington demeurent marquées par une forte rivalité stratégique, technologique et commerciale. Selon vous, la Chine considère-t-elle aujourd’hui les États-Unis de Donald Trump comme un adversaire systémique durable ou comme un partenaire avec lequel un nouvel équilibre reste possible ?

Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre — et c’est justement là que réside la subtilité de la position chinoise. La Chine refuse le cadre de l’« adversaire systémique », qu’il perçoit comme une construction occidentale auto-réalisatrice : à force de désigner l’autre comme ennemi structurel, on finit par le devenir. La Chine lui préfère le vocabulaire de la « coexistence » et de la compétition maîtrisée.

Cela ne relève pas de la naïveté. Sur les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les contrôles à l’exportation, la Chine sait que la rivalité est durable et n’entretient aucune illusion de réconciliation. La compétition stratégique est un fait de long terme. Et la réponse chinoise à ce défi tient en un mot : l’autonomie, stratégique et technologique. Face à l’arme des contrôles à l’exportation, la Chine a fait de l’autosuffisance et de la sécurité des chaînes d’approvisionnement un impératif national : monter en gamme dans les semi-conducteurs et réduire sa dépendance aux technologies américaines. La logique chinoise me paraît être la suivante : plus la relation est incertaine, plus il faut être maître de ses propres capacités, car c’est cette autonomie, et non la bonne volonté de Washington, qui garantit la marge de manœuvre.  Mais la Chine fait une distinction entre rivalité durable et inimitié inévitable. Et le Trump transactionnel lui offre paradoxalement une prise : un président qui préfère les deals à l’idéologie est, pour la Chine, un interlocuteur avec lequel on peut négocier des équilibres concrets. En somme : rivalité assumée, mais un nouvel équilibre reste non seulement possible, il constitue même l’objectif.

Dans le même temps, le rapprochement entre Xi Jinping et Vladimir Poutine semble se renforcer. La Chine voit-elle la Russie avant tout comme un allié stratégique face à l’Occident ou plutôt comme un partenaire circonstanciel dans un monde devenu multipolaire ?

La formule chinoise officielle mérite qu’on la lise à la lettre : « partenariat sans limites », mais non-alliance, non-confrontation, ne visant aucune tierce partie. Ces trois négations sont essentielles. Lors de la visite d’État de Poutine, le 20 mai, sa vingt-cinquième en Chine, à l’occasion du trentième anniversaire du partenariat stratégique et du vingt-cinquième du Traité de bon voisinage, les deux dirigeants ont réaffirmé qu’il ne s’agissait pas d’un bloc militaire.

La relation dépasse donc de loin le simple partenariat de circonstance. Elle repose sur des fondations profondes : une frontière commune d’environ 4 300 kilomètres qui interdit toute hostilité durable, une opposition partagée à ce que Beijing et Moscou nomment l’« hégémonisme », une complémentarité énergétique et technologique réelle. C’est ce que Xi appelle un « nouveau type de relation entre grandes puissances ».

Mais réduire cette relation à la géopolitique serait passer à côté de l’une de ses dimensions les plus investies par la Chine : le lien entre les peuples. La Chine sait qu’un partenariat purement transactionnel demeure fragile ; elle cherche donc à lui donner des racines sociales et culturelles. Les deux capitales viennent précisément d’ouvrir, à l’occasion de la visite de Poutine, une « Année de l’éducation Chine-Russie », dans le prolongement des Années croisées de la culture, du tourisme, du sport et des médias qui rythment la relation depuis plus d’une décennie. Concrètement : multiplication des partenariats universitaires et des doubles diplômes, essor de l’apprentissage du russe en Chine et du chinois en Russie, coopération scientifique, échanges de jeunes, festivals de cinéma, tourisme croisé en forte hausse. La Chine y voit un investissement de long terme : former une génération qui se connaît et se comprend. C’est la traduction, au niveau des sociétés, de ce que les dirigeants nomment une « amitié transmise de génération en génération ». Et ce socle humain est précisément ce qui distingue un partenariat durable d’une simple convergence d’intérêts.

L’Inde apparaît désormais comme l’autre grande puissance émergente du XXIe siècle, à la fois partenaire économique, rival régional et acteur stratégique autonome. Comment la Chine perçoit-elle aujourd’hui la montée en puissance indienne et la relation parfois concurrentielle entre Pékin et New Delhi ?

La Chine voit en l’Inde ce qu’elle est : une civilisation-État, un géant démographique, un pôle du Sud global — et un partenaire ancien, avec qui elle a noué des liens dès 1950 et avec qui elle a cofondé les Cinq Principes de la coexistence pacifique : respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, non-agression, non-ingérence dans les affaires intérieures, égalité et bénéfice mutuel, et coexistence pacifique. Les deux pays ont célébré en 2025 le 75ᵉ anniversaire de ces relations.

Le dégel amorcé à Kazan en 2024 s’est consolidé à Tianjin en 2025, où Modi s’est rendu pour le sommet de l’OCS — sa première visite en Chine depuis sept ans. Reprise des navettes ministérielles, des vols directs, du pèlerinage au mont Kailash : c’est l’approche « à double voie », gérer la frontière d’un côté, faire avancer l’économie de l’autre.

L’accélérateur porte un nom : l’imprévisibilité de Washington. Face au choc tarifaire américain, New Delhi a rouvert la porte à Beijing comme couverture — l’ancien ambassadeur indien Vijay Gokhale y voit un « contrepoids au désordre trumpien », source de capitaux, de technologies et de coopération climatique. La Chine a répondu par un optimisme prudent. Mais c’est un calcul, non un revirement dans le même mouvement, l’Inde a signé fin janvier un accord de libre : échange avec l’Union européenne, puis désamorcé son contentieux tarifaire avec les États-Unis. Elle diversifie ses appuis, en puissance qui refuse tout alignement.

À Tianjin, Xi a invoqué les Cinq Principes de la coexistence pacifique, ainsi que l’appartenance commune au Sud global — une façon de rappeler que la Chine et l’Inde, comme le suggère la formule diplomatique de la « danse du dragon et de l’éléphant », ont tout à gagner à évoluer côte à côte sans se marcher sur les pieds.

Concernant la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis, Pékin a adopté une posture particulièrement prudente mais active diplomatiquement. Quelle est aujourd’hui la position réelle de la Chine sur ce conflit et quels sont ses intérêts stratégiques au Moyen-Orient, notamment au regard de sa forte dépendance aux approvisionnements énergétiques transitant par le détroit d’Ormuz ? La sécurisation des hydrocarbures est-elle devenue l’une des principales préoccupations géopolitiques chinoises ?

La position chinoise a été constante depuis le déclenchement des frappes américano-israéliennes du 28 février. La Chine les a condamnées comme une violation de la souveraineté iranienne et du droit international, a appelé sans relâche à la désescalade. Fin mars, Beijing a coparrainé avec Islamabad une initiative de paix en cinq points, avant de bloquer début avril, avec Moscou, le projet de résolution sur Ormuz. Ces prises de position s’inscrivent dans une même logique : la Chine ne soutient ni l’escalade ni les sanctions unilatérales, et privilégie une solution politique négociée entre les parties régionales — y compris sur le dossier nucléaire iranien et la sécurité des voies maritimes.

Il faut souligner ici un geste diplomatique chinois. Le 17 juin, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi s’est entretenu par téléphone avec son homologue iranien Abbas Araghchi ; le 22, à New Delhi, il recevait le numéro deux du Conseil suprême de sécurité nationale iranien. La Chine a salué la conclusion du mémorandum d’entente de première phase entre l’Iran et les États-Unis, et l’ouverture — avec l’appui du Pakistan et du Qatar — des consultations censées le prolonger. Le message est limpide : ni la force ni les rapports de puissance ne règlent quoi que ce soit ; le dialogue et la négociation, voilà la voie juste.

Rappelons ce que contient ce mémorandum : quatorze points, dont les principaux sont l’arrêt immédiat et permanent des hostilités, le renoncement à l’usage ou à la menace de la force, le respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, et la non-ingérence dans les affaires intérieures. Pour la Chine, ces principes sont conformes à la Charte des Nations unies, et il y voit surtout un moyen de consolider un cessez-le-feu encore fragile. Dans ce dossier, la Chine se présente en puissance d’équilibre et en partenaire stratégique global de l’Iran. La ligne de Wang Yi est constante : la Chine soutient les revendications légitimes et fondées de l’Iran, son droit à défendre sa souveraineté et sa sécurité, ainsi que les efforts de médiation du Pakistan et de la communauté internationale et n’a cessé, à sa manière, d’œuvrer pour faire taire les armes. On retrouve là des méthodes semblables à celles du rapprochement saoudo-iranien qu’elle avait parrainé en 2023. Reste la vraie question : ce texte sera-t-il appliqué ? Sa mise en œuvre dépendra des États-Unis et de l’Iran.

La Chine développe depuis plusieurs années une présence économique et diplomatique croissante dans le monde arabe et en Afrique. Quels sont selon vous les objectifs de long terme de Pékin dans ces régions devenues essentielles pour les nouvelles routes de la soie et l’influence chinoise ?

La Chine considère le Sud global, et particulièrement l’Afrique et le monde arabe, comme l’avenir démographique et développemental de la planète, et surtout comme le terrain où la multipolarité se construit concrètement. L’initiative « la Ceinture et la Route » en est la colonne vertébrale, désormais complétée par les quatre grandes initiatives de Xi Jinping : développement, sécurité, civilisation et gouvernance mondiale.

Les objectifs sont clairs et, à mon sens, il faut avoir l’honnêteté de les nommer. Premièrement, bâtir des coalitions diplomatiques. Dans un monde turbulent cette diplomatie de terrain pèse plus que jamais dans le dialogue et le règlement des différends. Ensuite, proposer un modèle de coexistence : celui du « développement d’abord », de la non-ingérence et du partenariat sans conditionnalités politiques, en contrepoint de l’approche occidentale.

Je connais l’objection : le récit du « piège de la dette ». Il faut le prendre au sérieux ; la réalité le nuance pourtant fortement. La part chinoise de la dette africaine reste minoritaire face aux créanciers multilatéraux et privés occidentaux, et la demande d’infrastructures, elle, demeure immense. Les prêts chinois, consentis à des conditions avantageuses, ont précisément accompagné l’industrialisation du continent.

Le fait le plus significatif est d’ailleurs passé relativement inaperçu en Europe : depuis mai, la Chine applique un droit de douane zéro à l’ensemble des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques, une ouverture sans précédent du marché chinois aux produits africains. Surtout, la coopération sino-africaine change de nature. Hier, la relation relevait largement du flux à sens unique : des entreprises chinoises qui s’implantaient pour commercer et écouler des produits finis. Aujourd’hui, l’enjeu est de produire en Afrique, c’est-à-dire nouer de véritables partenariats avec les entreprises locales, localiser la fabrication dans la santé, l’agriculture, l’industrie, mais aussi les télécommunications et les nouvelles technologies, et y transférer des technologies avancées applicables. Des circuits de vente, on passe aux chaînes de valeur partagées : le bénéfice n’est plus seulement commercial, il devient industriel. Et l’indicateur décisif, c’est l’emploi créé pour la jeunesse africaine ; c’est là que le « gagnant-gagnant » cesse d’être un slogan.

Pour l’Afrique francophone en particulier, un public qui m’est cher, l’offre chinoise résonne précisément parce qu’elle ne charrie pas d’héritage colonial. Le message émis par la Chine est celui du partenariat entre égaux et de la « communauté de destin ». On peut le discuter ; on ne peut pas l’ignorer.

Les relations entre la Chine et l’Europe semblent de plus en plus ambiguës, notamment avec la France, partagée entre coopération économique, dépendances stratégiques et inquiétudes géopolitiques. Comment Pékin perçoit-il aujourd’hui la France et l’Union européenne ?

À mes yeux, la Chine perçoit l’Europe comme un pôle à part entière du monde multipolaire et surtout comme un pôle qu’il souhaite maintenir autonome de Washington. La France y occupe une place singulière, en raison de sa tradition gaullienne d’indépendance stratégique, que Macron a reformulée en « souveraineté européenne ». 

La formule chinoise, que Xi a redite à Macron à l’orée d’un nouveau cycle de soixante ans des relations franco-chinoises, résume la posture : l’interdépendance n’est pas un risque, la convergence des intérêts n’est pas une menace. En creux, c’est une réponse directe au « de-risking » bruxellois.

Car l’ambiguïté, vous avez raison, est réelle, et Beijing ne se la cache pas. Les tarifs sur les véhicules électriques, le contentieux des terres rares, les exclusions au nom de la cybersécurité qui visent les onduleurs photovoltaïques chinois, la pression de Macron sur le déséquilibre commercial : autant de points de friction. Mais l’analyse chinoise est que l’Europe est profondément divisée, tiraillée entre l’accès au marché chinois et l’alignement transatlantique, et que Washington lui-même — par ses coups de force, du Groenland aux tarifs — fragilise cet alignement. La stratégie de Beijing, à mon sens, est donc patiente et constante : offrir marché et investissements, se poser en multilatéraliste face à un partenaire américain erratique, et courtiser la France comme la puissance-pivot la plus susceptible de plaider l’autonomie. Plutôt que de chercher à éviter la Chine, l’Europe aurait intérêt à réfléchir à la manière de tirer parti de son marché de 1,4 milliard de consommateurs et de grandir avec elle. Ces frictions, aussi réelles soient-elles, ne sauraient condamner cinquante ans d’une relation qui demeure un partenariat stratégique global.

Enfin, beaucoup d’Occidentaux considèrent désormais que la Chine ambitionne de devenir (ou sera) la première puissance mondiale au XXIe siècle. Pékin cherche-t-il réellement à remodeler l’ordre international ou souhaite-t-il avant tout imposer un monde plus équilibré et multipolaire ?

Permettez-moi de commencer par un fait historique, et non une simple conviction : à la différence de toutes les puissances qui se sont hissées au sommet par la conquête, la Chine n’a ni histoire d’expansion coloniale, ni guerres de conquête à son actif. Même au XVe siècle, quand la flotte de Zheng He, la plus puissante du monde, sillonnait l’océan Indien jusqu’aux côtes africaines, elle n’a établi ni colonie, ni comptoir armé, ni traite. Quelle puissance occidentale peut en dire autant ? De la Route de la soie à aujourd’hui, la Chine s’est toujours pensée à travers le commerce et la connexion, et la paix figure au cœur de son héritage civilisationnel le plus profond.

La question mérite ensuite d’être retournée : qui, au juste, cherche à « remodeler » l’ordre international ? Ce n’est pas la Chine qui s’est retirée de l’Accord de Paris, de l’UNESCO ou du Conseil des droits de l’homme ; ce n’est pas elle qui a paralysé l’Organe d’appel de l’OMC, ni imposé des tarifs unilatéraux à ses propres alliés. La Chine est membre permanent du Conseil de sécurité, principal vainqueur de la guerre mondiale antifasciste, défenseur constant du système onusien : elle est aujourd’hui, paradoxalement, l’un des piliers les plus stables de l’ordre issu de 1945 que l’Occident dit vouloir protéger. Ce qu’elle demande, Xi Jinping le formule invariablement : un ordre « plus juste et plus raisonnable », davantage de voix pour le Sud global, une réforme du FMI et de la Banque mondiale, une gouvernance mondiale démocratisée. Est-il illégitime que des institutions dessinées en 1944, quand la majorité de l’humanité vivait sous tutelle coloniale, reflètent enfin le monde réel ?

Je connais l’inquiétude occidentale : le soupçon que « réforme » cache un ordre sinocentré. Mais interrogeons ce soupçon lui-même. Il projette sur la Chine la logique des puissances occidentales, celle du « piège de Thucydide » où toute puissance montante reproduirait nécessairement l’hégémonie de la précédente.

C’est précisément ce déterminisme que la Chine récuse. Elle n’a pas de bases militaires encerclant l’Amérique ;elle n’exporte pas son modèle politique ; elle ne conditionne ni ses prêts ni ses partenariats à des réformes institutionnelles. Son bilan, sur quarante ans d’ascension, est celui d’une puissance qui n’a mené aucune guerre. Le monde multipolaire n’est pas seulement le slogan de la Chine : c’en est le projet, et l’histoire dira qu’il fut aussi celui de la majorité de l’humanité.

Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.

Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.

Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.

Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).


 


 

B) -  La Chine face au modèle japonais : ralentissement ou crise accélérée ?

Alors qu’une énième révolution de palais se déroule à Pékin, touchant à la fois l’armée populaire de Chine et l’autorité de Xi Jinping et que Donald Trump initie un jeu de go diplomatique, il est peut-être opportun de s’interroger sur l’avenir de la Chine. Rejetant toute idée de conflit, qui pourrait prendre une direction que les pires va-t’en guerre ne semblent pas imaginer, il convient d’initier un regard géopolitique décentré. Et si le Japon des années 1980 s’avérait une référence historique pour comprendre l’Asie : croissance spectaculaire portée par l’industrie, bulle financière et immobilière, vieillissement démographique croissant, et exposition aux tensions commerciales avec les États-Unis ? Pour la Chine post-2000, cette trajectoire présente des similitudes frappantes avec sa situation présente, avec une croissance rapide, un rôle central dans les chaînes globales de production. Évidemment, la Chine présente aussi de profondes différences, tant un État fortement impliqué dans l’économie, qu’une population plus nombreuse, et surtout un contexte géopolitique bien plus chargé. Dans ce nouveau paysage, où la peur américaine du déclassement économique et stratégique se manifeste jusque dans des interventions directes (Venezuela) et des ambitions territoriales (Groenland), la Chine risque-t-elle un atterrissage calme à la « japonaise » ou une crise accélérée par des facteurs externes ?

Le modèle japonais des années 1980 : croissance puis stagnation

À la fin des années 1980, l’économie japonaise tournait à plein régime, présentant une croissance régulière, des innovations majeures, des secteurs exportateurs dominants. Mais cette réussite masquait des fragilités profondes, tenant à un marché immobilier surévalué alimentant une bulle, un endettement élevé des banques et des entreprises, et un vieillissement rapide de la population. Lorsque cette bulle immobilière éclata au début des années 1990, l’économie n’implosa pas soudainement, mais entra dans une longue période de stagnation et de faible croissance. Les Japonais appellent cette époque la « décennie perdue ».

L’histoire montre également le rôle d’une peur américaine face à la montée japonaise, qui n’est pas sans se rapprocher de celle qui agite le président Trump à propos de la Chine.  À l’époque, les États-Unis exercèrent une pression sur le yen, notamment au moyen des accords du Plaza (22 septembre 1985), où les quatre premières économies mondiales (États-Unis, Allemagne fédérale, Royaume-Uni et France) obligèrent la cinquième, le Japon, à réévaluer sa monnaie. L’appréciation du yen ralentit les exportations et aggrava les tensions sur les marchés financiers et immobiliers, contribuant à transformer un ralentissement progressif en stagnation prolongée. Même dans ce contexte, le Japon ne connut pas d’effondrement brutal, mais un atterrissage prolongé, résultant de la combinaison de facteurs internes et de pressions externes.

La Chine post-2000 : similitudes et singularités

Depuis les années 2000, la Chine a connu une pareille transformation fulgurante, reposant sur une urbanisation massive, une explosion des exportations et des investissements publics colossaux dans les infrastructures. Cette croissance s’appuya sur une accumulation de capital élevée, une intégration profonde dans l’économie mondiale et un rôle clé dans les chaînes de valeur globales.  Mais ces succès masquaient des vulnérabilités analogues à celles du Japon des années 1980 : dette élevée, bulle immobilière persistante et vieillissement démographique accéléré, aggravé par la politique de l’enfant unique. Ces facteurs structuraux posent la question d’un ralentissement durable de la croissance dans les années 2030. Cependant, la Chine n’est pas un Japon en miniature. Elle reste un acteur mondial majeur et tente aujourd’hui de rééquilibrer son économie vers la consommation interne et l’innovation.

La peur américaine comme catalyseur externe : Japon, Chine et le spectre des années 1930

Toutefois, un autre élément remontant des années 1980 peut avoir un effet correcteur. En effet, la peur américaine face à une puissance montante peut avoir des effets à la fois économiques et militaires. Dans les années 1930, les États-Unis redoutaient le Japon, dont la montée industrielle et militaire menaçait leur position stratégique dans le Pacifique.  Longtemps contenue dans le domaine économique et diplomatique, cette peur s’est finalement traduite par une entrée en guerre après l’attaque préventive japonaise de Pearl Harbor. Cette crainte prolongée d’être dépassé peut pousser une puissance à des décisions extrêmes et préventives.  Et les États-Unis n’ont plus jamais laissé l’initiative à la puissance montante.  Depuis, cette peur américaine se traduit par des actions ciblées pour préserver un avantage stratégique, qu’il soit économique, technologique ou militaire.

Aujourd’hui, cette dynamique est en train de se remettre en place. La peur américaine d’un déclassement économique, technologique et militaire se manifeste par des restrictions sur les semiconducteurs, l’intelligence artificielle et les télécommunications, ainsi que par des interventions géopolitiques visant à limiter l’accès de Pékin aux ressources stratégiques, comme le pétrole du Venezuela ou les routes et minerais du Groenland.  Comme dans les années 1930, Washington cherche aussi à gérer ses priorités. Les accommodements avec la Russie sous l’administration Trump visent à réduire les tensions sur le front européen, permettant aux États-Unis de concentrer leur attention sur l’Indo-Pacifique et la Chine. Cette approche crée des frictions avec l’Europe, reléguée au second plan face à l’urgence perçue de contenir Pékin.

Ces exemples montrent combien la peur américaine n’est pas purement rhétorique. Au contraire, elle agit comme un catalyseur externe, capable d’amplifier les déséquilibres internes d’une puissance émergente et de transformer un simple ralentissement économique en crise ponctuelle ou prolongée. La comparaison avec le Japon, et la réédition partielle de la peur américaine des années 1930 comme 1980, suggèrent que la Chine pourrait être l’objet d’une vigilance extrême, voire d’actions préventives, si les États-Unis perçoivent un risque irréversible pour leur supériorité. Dans ce contexte, la montée de Pékin ne dépend pas seulement de ses déséquilibres internes, mais aussi de la manière dont un acteur dominant réagit à cette ascension.

Projection prospective : scénario chinois 2030-2050

Dans un développement géopolitique, on peut être tenté de s’interroger sur l’avenir. Démarche qui peut paraître étrange, sinon périlleuse, pour un historien, mais des économistes ne se piquent-ils pas déjà de réviser l’histoire ?  À l’horizon 2030, c’est-à-dire demain, la Chine devrait entrer dans une phase de ralentissement modéré. Il s’agit d’une conséquence de cette croissance actuelle qui reste positive, mais qui ne peut plus soutenir les niveaux spectaculaires des deux dernières décennies. Le marché immobilier, longtemps moteur de l’investissement, commence à corriger ses excès, et les entreprises fortement endettées doivent ajuster leurs bilans. Cette période voit également un renforcement des tensions sociales vingtenaires, liées au vieillissement démographique et à l’augmentation des inégalités, qui pèsent de plus en plus sur la consommation intérieure.

Entre 2035 et 2040, cette situation devrait s’intensifier : des crises ponctuelles apparaitront, marquées par des corrections plus profondes dans le secteur immobilier, des difficultés financières dans certaines entreprises publiques et privées, et des turbulences sur le marché bancaire. Les pressions extérieures s’accentueront, aux moyens de sanctions technologiques, d’une concurrence accrue pour les ressources critiques, et de stratégies américaines visant à limiter l’accès de la Chine aux flux du commerce mondial.  À terme, ces chocs externes aggraveront les déséquilibres internes et pourraient provoquer des ralentissements brutaux dans certaines régions ou secteurs chinois, transformant un simple ralentissement en crises cycliques et localisées.

De 2040 à 2045, la Chine pourrait connaître une stagnation prolongée, caractérisée par une croissance structurellement faible, une consommation intérieure atone et un marché du travail sous pression. Le vieillissement de la population sera alors le facteur central, réduisant la dynamique économique et accentuant les tensions sociales. C’est une phase où le pays se rapproche de ce que le Japon a vécu lors de sa « décennie perdue », mais avec des variables externes beaucoup plus fortes et potentiellement déstabilisantes.

Enfin, entre 2045 et 2050, la Chine pourrait amorcer des ajustements institutionnels et économiques. Une réforme du système financier permettra de stabiliser le marché immobilier et de renforcer les mécanismes de redistribution sociale. Cette phase pourrait permettre une stabilisation lente, offrant un potentiel de redressement partiel et une sortie progressive de la stagnation.

Cette projection illustre la complexité de l’atterrissage chinois. Il ne s’agit pas seulement d’un ralentissement économique classique à la japonaise. La trajectoire présente porte des facteurs internes et des pressions géopolitiques qui peuvent interagir pour créer des crises ponctuelles et prolonger une stagnation avant que des réformes institutionnelles ne tentent de stabiliser la situation.

L’analogie avec le Japon des années 1980 et, plus en amont, avec les peurs américaines des années 1930 éclaire utilement la situation chinoise actuelle sans pour autant en fixer l’issue. Elle montre que la peur américaine du déclassement n’est ni nouvelle ni exceptionnelle : elle constitue une constante de l’histoire des relations internationales, activée à chaque fois qu’une puissance montante semble menacer un ordre établi. Cette peur a parfois conduit à des stratégies de pression économique, parfois à des accommodements tactiques, et plus rarement à des confrontations ouvertes.

Dans le cas chinois, cette peur agit aujourd’hui comme une variable d’environnement, non comme un déterminisme. Les restrictions technologiques, les manœuvres autour des ressources énergétiques ou des routes stratégiques, et le recentrage américain vers l’Indo-Pacifique peuvent freiner, détourner ou renchérir la trajectoire de développement chinoise. Mais elles ne suffisent pas à en expliquer la dynamique profonde. Les facteurs internes démographie, dette, immobilier, transformation du modèle productif, capacité de l’État à réformer demeurent centraux et pourraient, selon les choix opérés à Pékin, conduire soit à une stagnation prolongée, soit à une adaptation progressive.

L’histoire invite également à la prudence dans les parallèles guerriers. Si les années 1930 rappellent que la peur peut déboucher sur des ruptures majeures, elles montrent aussi que ces ruptures ne sont jamais mécaniques. Aujourd’hui, l’interdépendance économique, la dissuasion nucléaire et la fragmentation du système international rendent une répétition pure et simple de Pearl Harbor improbable, sans l’exclure totalement. Le risque réside moins dans une guerre inévitable que dans une accumulation de malentendus stratégiques, de gestes coercitifs et de calculs erronés.

Dans ce contexte, les tentatives américaines d’accommodement avec la Russie (au prix de tensions avec l’Europe) apparaissent comme l’un des premiers ajustements possibles d’une puissance cherchant à hiérarchiser ses priorités. Elles ne préjugent pas d’un affrontement direct, mais traduisent une incertitude croissante quant à la configuration future de l’ordre mondial.

En définitive, l’avenir de la Chine ne se jouera ni uniquement à Washington, ni exclusivement à Pékin, mais dans l’interaction mouvante entre peurs, perceptions et capacités réelles. La peur américaine peut accélérer, contraindre ou détourner la trajectoire chinoise ; elle ne peut la déterminer entièrement. C’est dans cette zone grise, entre adaptation, ralentissement et recomposition stratégique, que se dessineront, demain comme aujourd’hui, les équilibres du XXIᵉ siècle à venir.

Gérald Arboit

https://nouvellerevuepolitique.fr/gerald-arboit-la-chine-face-au-modele-japonais-ralentissement-ou-crise-acceleree/



 

 C) - L'illusion de la souveraineté.

Il existe une tentation aussi vieille que les nations elles-mêmes : celle de ne rien devoir à personne, de fermer ses frontières pour créer un territoire autosuffisant, à l’abri des alliances changeantes et du chantage des fournisseurs. Cette tentation a ressurgi avec force depuis la pandémie de 2020 et la guerre en Ukraine, suivies de la fermeture du détroit d’Ormuz. 

 Les États-Unis ont conclu que leur souveraineté civile et militaire reposait sur des composants fabriqués à Taïwan. La Chine, de son côté, sait qu’elle dépend des semi-conducteurs de Taïwan et de la Corée du Sud, du soja du Brésil et des États-Unis, ainsi que du gaz naturel liquéfié provenant d’Australie, du Qatar et des États-Unis. Les Européens ont pris conscience de leur dépendance envers la Chine pour leurs panneaux solaires et leurs batteries de voitures électriques ; envers les États-Unis pour leurs armements, leurs systèmes financiers, leurs réseaux de communication et les logiciels faisant fonctionner leurs hôpitaux ; envers quelques mines africaines et russes pour le combustible alimentant leurs centrales nucléaires ; et envers l’Inde pour les principes actifs de la plupart de leurs médicaments. Enfin, le monde entier a découvert que la production agricole et industrielle de chacun dépendait de l’acide sulfurique et de l’hélium, dont l’approvisionnement a été interrompu par la fermeture du détroit d’Ormuz. 

 Chacun a également compris que ce qui constituait une vulnérabilité vis-à-vis d’autrui pouvait devenir une arme redoutable : Pékin a réalisé que ses aimants — uniques au monde — constituaient un moyen de dissuasion plus puissant que ses armées ; Washington a découvert que l’accès à ses réseaux de communication et à ses applications d’intelligence artificielle pouvait contraindre une puissance rivale à céder. 

Cette forme de chantage économique n’a rien de nouveau. Les Britanniques y ont eu recours pendant deux siècles. Dès 1940, les États-Unis ont fait de l’accès à leurs armes et au dollar des instruments de coercition, non seulement contre leurs ennemis, mais aussi contre leurs alliés les plus proches. De même, les Chinois ont compris que le meilleur moyen de ramener le président Trump à la raison (alors qu’il se vantait de pouvoir leur imposer des droits de douane exorbitants) consistait à suspendre, sans un mot, leurs exportations d’aimants, de gallium et de germanium — des ressources sans lesquelles l’ensemble du secteur industriel occidental se retrouverait rapidement paralysé. Les deux camps ont pris conscience qu’ils possédaient de nombreuses entreprises détenant des monopoles mondiaux, capables d’exercer un chantage sur l’ensemble de leurs clients. Les Européens, pour leur part, ont reconnu ne disposer que d’une seule entreprise de ce type (ASML, une société néerlandaise au capital majoritairement américain), ce qui ne leur offrait aucun levier crédible de représailles. 

Face à cette situation, un vent de panique a soufflé, et l’on a commencé à évoquer la nécessité d’une « souveraineté économique » — autrement dit, la production de tout sur le territoire national. 

Les États-Unis ont commencé par rapatrier la production de véhicules électriques et accordent désormais des subventions massives aux modèles contenant au moins 50 % de composants fabriqués sur le sol américain, un taux appelé à atteindre 80 % d’ici à 2027. 

 La Russie, la Chine et l’Inde ont agi de même, et l’Union européenne s’apprête à leur emboîter le pas. La France relocalise sa production pharmaceutique. L’Inde impose des droits de douane exorbitants sur les smartphones étrangers pour contraindre Apple et Samsung à les fabriquer sur son sol. L’Indonésie a interdit l’exportation de nickel brut afin d’obliger les industriels étrangers à le raffiner sur place. La Côte d’Ivoire tente d’adopter une stratégie similaire pour le café et les noix de cajou. Enfin, la Chine, en passe d’atteindre l’autosuffisance énergétique, a lancé de vastes programmes de recherche en biotechnologie visant à produire artificiellement, sur son propre territoire, toutes les protéines nécessaires à l’alimentation de sa population, afin de pouvoir se passer des États-Unis, de l’Afrique et du Brésil.

Chacune de ces décisions a sa propre logique ; leur apparition simultanée est absurde : si tout le monde essaie de produire localement tout ce qu’il consomme et pénalise ou interdit les importations, de nombreux produits seront bientôt indisponibles ou deviendront très chers, et tout le monde deviendra plus pauvre. Déjà, aux États-Unis, les véhicules électriques conformes aux normes de souveraineté coûtent 20 % de plus que leurs équivalents importés, pénalisant justement les ménages à faibles revenus qui ont besoin d’être accompagnés pendant la transition énergétique. De même, reconstruire toute une industrie chimique sur le sol européen pour produire tous les médicaments vitaux – comme cela vient d’être décidé – prendra des décennies et nécessitera des investissements colossaux, au détriment des investissements nécessaires dans de nombreux autres domaines de la santé et du développement durable. 

 Dans l’ensemble, cette obsession de la souveraineté économique alimente l’inflation, conduit à la récession et favorise la méfiance, les conflits d’intérêts et le nationalisme. La guerre suivra si nous continuons dans cette voie. 

Si la souveraineté est une illusion, que devons-nous faire ? La réponse est simple. Cela peut se résumer en une phrase : au lieu de rechercher la souveraineté, chaque pays devrait adopter la règle d’avoir au moins quatre fournisseurs dans chaque secteur. 

Un pays qui achète ses batteries auprès de quatre fournisseurs différents ne peut être pris en otage par aucun d’entre eux. Un pays qui répartit ses sources d’approvisionnement en gaz naturel entre quatre producteurs bénéficie d’une réelle liberté d’action. 

Cette diversification ne remet pas en cause l’obligation d’investir dans des domaines où la dépendance extérieure poserait un risque stratégique inacceptable : énergie durable, agriculture et alimentation, médicaments et fournitures médicales essentiels, semi-conducteurs les plus critiques, centres de données, défense et sécurité, communications sécurisées. 

 La véritable souveraineté – celle qui assure une protection durable aux peuples – n’est donc pas celle qui rêve de frontières hermétiques et de production entièrement nationale. C’est celui qui reconnaît que la force d’une nation réside dans la création d’une ou plusieurs entreprises mondialement irremplaçables, dans la qualité de ses alliances et dans la diversité de ses partenaires. L’Union européenne, par exemple, manque encore cruellement de quelques entreprises mondialement irremplaçables, et ses partenaires sont loin d’être suffisamment diversifiés. 

Aujourd’hui, le véritable pouvoir appartient à ceux dont personne ne peut se passer – et qui, à leur tour, peuvent se passer de personne.

Jacques Attali

Titulaire d'un doctorat en économie, Jacques Attali est diplômé de l'École polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il a fondé quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à l'analyse de l'avenir), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les journaux financiers *Les Échos* et *Nikkei*, après avoir également collaboré avec *L’Express*. Jacques Attali dirige aussi régulièrement des orchestres à travers le monde.

https://www.attali.com/en/positive-economy/the-illusion-of-sovereignty/

 

 

 

juillet 06, 2026

Dossier Raymond Aron !

Raymond Aron : le stratège lucide dans le siècle des illusions 

Par la rédaction du Diplomate média Le XXe siècle a produit ses prophètes, ses idoles et ses imposteurs. Raymond Aron fut autre chose, plus rare et moins flamboyant : un témoin exact. Philosophe, sociologue, journaliste, théoricien des relations internationales, les étiquettes glissent sur lui comme l’eau sur un rocher. Ce que l’on retient, c’est une posture, celle d’un homme qui refusa toujours de choisir entre l’intelligence et le courage. Dans un siècle dominé par les idéologies totalitaires, les enthousiasmes révolutionnaires et les capitulations intellectuelles, Aron incarna quelque chose d’aussi rare que précieux, la lucidité. Non comme repli ou comme cynisme, mais comme arme. Une arme au service d’une pensée géopolitique d’une puissance et d’une actualité qui n’ont pas pris une ride. Comprendre Aron, c’est comprendre pourquoi le monde résiste aux utopies, pourquoi les rapports de force survivent aux idéaux, et pourquoi la paix ne se décrète pas mais se construit, pierre par pierre, dans la dure matière de l’histoire réelle…

 


 

Raymond Aron : Le stratège lucide dans le siècle des illusions

Le XXe siècle a produit ses prophètes, ses idoles et ses imposteurs. Raymond Aron fut autre chose, plus rare et moins flamboyant : un témoin exact. Philosophe, sociologue, journaliste, théoricien des relations internationales, les étiquettes glissent sur lui comme l’eau sur un rocher. Ce que l’on retient, c’est une posture, celle d’un homme qui refusa toujours de choisir entre l’intelligence et le courage. Dans un siècle dominé par les idéologies totalitaires, les enthousiasmes révolutionnaires et les capitulations intellectuelles, Aron incarna quelque chose d’aussi rare que précieux, la lucidité. Non comme repli ou comme cynisme, mais comme arme. Une arme au service d’une pensée géopolitique d’une puissance et d’une actualité qui n’ont pas pris une ride. Comprendre Aron, c’est comprendre pourquoi le monde résiste aux utopies, pourquoi les rapports de force survivent aux idéaux, et pourquoi la paix ne se décrète pas mais se construit, pierre par pierre, dans la dure matière de l’histoire réelle.

L’enfant du siècle : naissance d’un regard sur le monde

L’Europe en feu, un étudiant à Berlin

Il est des rencontres avec l’Histoire qui vous marquent au fer rouge. Pour Raymond Aron, cette rencontre a lieu en 1930, à Berlin. Il a vingt-cinq ans, une agrégation de philosophie en poche, et il vient d’arriver en Allemagne pour parfaire sa formation intellectuelle. Il y découvre autre chose : la montée inexorable du nazisme. Pendant que ses camarades français débattent dans les cafés de Saint-Germain, Aron assiste en direct à l’effondrement de la République de Weimar. Il voit comment une démocratie meurt, non pas sous les coups d’un ennemi extérieur, mais rongée de l’intérieur, trahie par ses propres élites, abandonnée par une intelligence trop occupée à rêver pour voir.

Cette expérience berlinoise est fondatrice. Elle lui enseigne une leçon que peu de ses contemporains avaient le courage d’entendre : les idéologies ne sont pas des abstractions philosophiques. Elles tuent. Elles organisent des États, mobilisent des masses, transforment des hommes ordinaires en bourreaux ou en victimes. Ce réalisme viscéral, nourri d’une observation directe des forces à l’œuvre dans l’Europe des années 1930, ne le quittera plus jamais.

La guerre, l’exil, et la forge de la pensée stratégique

La Seconde Guerre mondiale complète cette éducation dans la dureté. Aron s’engage dans les Forces françaises libres à Londres, collabore à la revue La France libre, observe de près la politique alliée, les tensions entre De Gaulle et Churchill, les calculs stratégiques qui se jouent derrière les discours. La guerre lui révèle ce que la diplomatie dissimule, les relations internationales sont un jeu de puissance permanent, où les idéaux servent souvent de masque aux intérêts, et où la survie des États prime sur les proclamations morales.

De retour en France, il entame une carrière double, à la fois intellectuel de premier plan et journaliste politique dans les colonnes du Figaro, puis de L’Express. Cette posture hybride, que beaucoup lui reprocheront, est en réalité sa force. Elle l’oblige à ne jamais s’abstraire du réel, à soumettre ses théories à l’épreuve des faits, à accepter la complexité là où il serait si simple de simplifier.

La querelle avec Sartre, ou le choc de deux France

On ne peut comprendre Aron sans comprendre Sartre, ou plutôt, sans comprendre pourquoi les deux hommes, qui avaient été condisciples à l’École normale supérieure, ont représenté deux façons radicalement opposées d’habiter le siècle. Sartre, l’engagé total, le compagnon de route du communisme, l’homme des grandes causes et des anathèmes politiques. Aron, le sceptique méthodique, le contempteur des illusions révolutionnaires, l’analyste des réalités de pouvoir.

La France intellectuelle d’après-guerre leur a longtemps préféré Sartre. L’engagement total, la pensée ardente, la promesse révolutionnaire avaient quelque chose de romantiquement séduisant. La rigueur froide d’Aron, son refus du manichéisme, sa méfiance envers tout ce qui ressemblait à un prophétisme politique, tout cela paraissait presque suspect, presque réactionnaire. C’était, au contraire, la marque d’une pensée adulte, qui avait tiré les leçons du siècle sans se mentir à elle-même.

Le théoricien des relations internationales : réalisme, puissance et ordre mondial
Paix et Guerre entre les Nations : la bible du réalisme français

En 1962, Aron publie ce qui demeure son œuvre maîtresse en matière de pensée stratégique : Paix et Guerre entre les Nations. C’est un monument. Huit cents pages d’une rigueur sans concession, d’une érudition sans ostentation, qui posent les fondements d’une analyse réaliste des relations internationales à la française. Le livre paraît au moment même où le monde retient son souffle devant la crise des missiles de Cuba. Aron, lui, ne retient pas son souffle : il analyse, décortique, explique.

Sa thèse centrale est d’une clarté tranchante, les États sont des acteurs rationnels animés par deux motivations fondamentales ; la sécurité et la puissance. Les organisations internationales, le droit des gens, les traités de paix sont des constructions utiles mais fragiles, toujours susceptibles d’être renversées par les logiques de force dès lors que les équilibres se déplacent. Il n’y a pas de gouvernement mondial, pas d’autorité supérieure aux États capables de s’imposer à eux par la seule vertu des principes. Il y a des rapports de puissance, des équilibres précaires, et la volonté des acteurs de défendre leurs intérêts vitaux.

Cette vision, que l’on dirait aujourd’hui réaliste, n’a rien d’une capitulation devant la brutalité des faits. C’est au contraire une invitation à penser la paix avec les instruments adéquats, à construire des équilibres stables plutôt que de rêver à des utopies que la prochaine crise emportera. Aron croit à la paix, mais il la croit possible seulement si l’on comprend les ressorts réels de la conflictualité humaine.

La Guerre Froide vue par Aron : entre deux impérialismes

La Guerre Froide est le laboratoire grandeur nature où la pensée aronienne se déploie avec le plus d’acuité. Là où certains voyaient un combat entre le Bien et le Mal, entre la liberté et la servitude, Aron voit d’abord une rivalité de puissance entre deux super-états, deux empires organisés selon des logiques différentes mais tous deux animés par des ambitions hégémoniques.

Sa position est inconfortable pour les deux camps. Il n’est ni neutraliste ni atlantiste aveugle. Il soutient l’ancrage occidental de la France, il pense que la démocratie libérale, malgré ses imperfections, est infiniment préférable au totalitarisme soviétique, mais il refuse de transformer ce soutien en croisade idéologique. La politique étrangère doit servir les intérêts nationaux et la stabilité internationale, pas les intérêts d’une civilisation universelle imaginaire.

Dans Le Grand Schisme dès 1948, puis dans ses innombrables chroniques du Figaro, il déchiffre la logique de la confrontation Est-Ouest avec une acuité qui lui vaut autant d’admirateurs que d’ennemis. Il comprend avant presque tout le monde que l’Union soviétique n’est pas seulement un régime politique, mais une puissance impériale aux ambitions géographiques précises, héritière des tsars autant que de Lénine. Et que la réponse à cette puissance ne peut être que stratégique, et non simplement morale.

Le temps long contre les illusions du présent

Ce qui distingue Aron de la plupart de ses contemporains, c’est son sens du temps long. Il ne juge pas l’histoire à l’aune des événements de la semaine, mais à celle des structures profondes, des équilibres géopolitiques durables, des logiques civilisationnelles qui se déploient sur des décennies voire des siècles. Cette perspective, que l’on retrouvera plus tard chez des penseurs comme Fernand Braudel dans les sciences sociales, ou chez Hubert Védrine dans la diplomatie, lui permet d’éviter les emballements passagers et les désespoirs prématurés.

Les décolonisations, les crises du Tiers-Monde, la montée en puissance de l’Asie, Aron les lit non pas comme des ruptures imprévues mais comme les conséquences prévisibles de dynamiques historiques longtemps à l’œuvre. Il n’est pas surpris par l’effondrement des empires européens en Asie et en Afrique, au contraire, il l’avait vu venir, il comprit que le vieux monde colonial était condamné par ses propres contradictions, et qu’il fallait penser l’après avec lucidité plutôt que de s’agripper nostalgiquement à l’avant.

L’héritage aronien : une boussole pour le XXIe siècle
L’opium des intellectuels, ou la critique des idolâtries modernes

En 1955, Aron publie L’Opium des intellectuels, l’un de ses livres les plus polémiques et les plus durables. La cible est claire : l’intelligence française de gauche, fascinée par le communisme soviétique au point de fermer les yeux sur le Goulag, les procès staliniens, la terreur de masse. Mais au-delà de la polémique conjoncturelle, le propos est d’une portée bien plus large.

Aron y développe une critique fondamentale des idéologies politiques modernes comprises comme religions séculières. Le marxisme, le nationalisme, le progressisme messianique, toutes ces constructions intellectuelles partagent selon lui une même structure, et offrent une vision du sens de l’histoire, une promesse de rédemption collective, et un ennemi à désigner comme responsable de tous les maux. Ce faisant, elles dispensent leurs adeptes de penser que les réalités complexes et souvent décevantes du monde réel.

Cette critique, formulée dans les années 1950, n’a jamais été aussi pertinente qu’aujourd’hui, à l’heure où les idéologies de toutes sortes, identitaires, wokistes, nationalistes, écologistes apocalyptiques, reproduisent exactement les mêmes structures cognitives que les grandes religions politiques du XXe siècle. Aron aurait regardé tout cela avec son calme légèrement ironique et son implacable rigueur analytique. Il aurait demandé, comme toujours : quels sont les faits ? quels sont les rapports de force ? et que disent-ils réellement ?

Aron et la France : le patriote sans illusions

La relation d’Aron à la France est une relation d’amour lucide, la plus difficile et la plus durable des formes d’amour. Il aime son pays. Il s’est battu pour lui. Il a refusé la capitulation intellectuelle dans un milieu où elle était tentante et souvent récompensée. Mais il n’a jamais cessé de lui dire ses vérités, sur ses illusions gaullistes, sur sa propension à se croire le centre du monde, et sur les risques de la construction européenne menée sans base stratégique solide.

Sur l’Europe, sa pensée est d’une modernité troublante. Il croit à la réconciliation franco-allemande, à la construction d’un espace de paix et de prospérité, mais il se méfie profondément d’une intégration qui confondrait la fin des États et la fin des nations. Pour Aron, les nations ne disparaissent pas par décret technocratique. Elles restent les cadres fondamentaux à l’intérieur desquels les individus construisent leur identité, leurs loyautés, leurs sacrifices. Nier cette réalité, c’est construire des institutions sans enracinement, des traités sans légitimité, des politiques sans peuple.

L’actualité brûlante d’une pensée pour temps difficiles

Nous vivons une époque qui aurait fasciné et inquiété Raymond Aron à parts égales. Le retour de la guerre en Europe avec le conflit russo-ukrainien, la montée en puissance de la Chine comme rival systémique de l’Occident, la fragmentation du monde en zones d’influence concurrentes, le doute sur la durabilité de l’ordre libéral international construit après 194, tout cela, Aron l’avait non pas prévu dans le détail, mais compris dans ses structures profondes.

Il aurait regardé la guerre en Ukraine comme ce qu’elle est, non pas une anomalie scandaleuse que l’on pourra éradiquer par de bons sentiments, mais le retour du refoulé géopolitique européen, la résurgence des logiques impériales russes, et la fragilité d’un ordre post-Guerre Froide qui avait voulu ignorer les réalités de la puissance. Il aurait dit que les démocraties occidentales avaient eu tort de croire que la fin de la Guerre Froide signifiait la fin de l’histoire. Il l’avait écrit, d’une certaine façon, bien avant Francis Fukuyama.

Et face à la Chine, il aurait refusé les deux simplifications symétriques, notamment la naïveté du dialogue sans limite et la paranoïa de la guerre froide inévitable. Il aurait cherché le chemin étroit entre l’illusion et la capitulation. Ce chemin, il l’appelait dans Paix et Guerre entre les Nations la « prudence », cette vertu cardinale du réalisme politique, qui n’est ni couardise ni témérité, mais intelligence des situations et respect de leurs contraintes.

Le dernier des Romains ou le premier des modernes ?

Raymond Aron est mort en 1983, au sortir d’une audience au cours de laquelle il avait plaidé pour un ami menacé d’expulsion. Une mort à sa mesure : debout, engagé, fidèle à ses amitiés comme à ses principes. Il laisse derrière lui une œuvre considérable, philosophique, sociologique, journalistique, stratégique, et surtout une méthode de pensée que l’on ne peut qualifier que de nécessaire.

Dans un monde saturé d’émotions, d’indignations performatives et de certitudes idéologiques, sa voix résonne avec une actualité presque douloureuse. Non parce qu’il aurait toujours eu raison sur tout, lui-même s’y serait opposé, lui qui croyait si profondément à l’incertitude constitutive des affaires humaines. Mais parce qu’il incarnait une façon d’être intellectuellement honnête face au monde : voir les faits tels qu’ils sont, comprendre les rapports de force sans les nier ni s’y soumettre, et agir avec la conscience que les bonnes intentions ne suffisent pas, la politique est l’art du possible, non du souhaitable.

À l’heure où les démocraties occidentales cherchent leurs repères dans un monde multipolaire imprévisible, où les équilibres d’après-guerre s’effritent et où de nouvelles puissances réécrivent les règles du jeu international, relire Aron n’est pas un exercice d’histoire intellectuelle. C’est une nécessité stratégique. Parce que les questions qu’il posait ; Comment maintenir la paix entre des puissances inégales ? Comment défendre des valeurs sans sombrer dans le messianisme ? Comment penser l’ordre mondial sans se leurrer sur la nature humaine ? sont exactement les nôtres.

L’opium des intellectuels est toujours là, changeant de formule mais gardant sa structure. Le siècle des illusions n’est pas terminé. Et la lucidité d’Aron reste, aujourd’hui plus que jamais, une forme rare et précieuse de courage.

Le Diplomate

https://lediplomate.media/portrait-raymond-aron-stratege-lucide-siecle-illusions/ 

À lire aussi : HISTOIRE – La réflexion de Raymond Aron sur Richelieu et Mazarin : Une analyse de la raison d’État et du réalisme politique

 

 

Raymond Aron

Raymond Aron, né le 14 mars 1905 et mort le 17 octobre 1983, est un sociologue, politologue et philosophe français. Il est également un théoricien réaliste des relations internationales.  

Raymond Aron philosophe

Sa célébrité, très tardive, ne s’est pas étendue à sa pensée philosophique. Pourtant, sa problématique s’est formée dans une ambiance philosophique. C’est à partir de la philosophie que l’œuvre a pris son essor et c’est d’elle qu’elle tire, au-delà de ses avatars, son unité. Le sociologue a trouvé des disciples, le « spectateur engagé » des lecteurs et des amis. Mais l’Introduction à la philosophie de l’histoire et ses annexes postérieures ne sont guère évoquées, malgré l’exception notable de Pierre Manent (« Raymond Aron éducateur », in Commentaire, n°28-29). La nouveauté pour la France de certaines vues, de certains concepts empruntés à la réflexion allemande en a souvent masqué l’intention profonde : un dévoilement de la condition humaine déchirée entre une rationalité limitée mais effective et une altérité essentielle où, fuyante, elle s’obscurcit. 

 


 

Cette tension tragique fait l’unité d’une quête qui vise d’abord l’expérience des hommes entre eux, soit dans leurs réactions singulières (R. Aron étudiait rarement un acteur ou un auteur sans tracer au moins une esquisse d’idiographie), soit, plus souvent, dans les organisations qui leur confèrent un sens collectif. Ici, la philosophie de l’histoire ne se distingue que par abstraction, pour la commodité de l’exposé. Comme les idées et les faits sont toujours saisis dans leur variété et dans leurs variations, les concepts les plus finement et rigoureusement analysés étonnent par leur fluidité : ainsi, dans Les Étapes de la pensée sociologique, la pensée sociologique elle-même progresse et se dissout à la fois dans une inconsistance lumineuse. Rien de plus contraire à la manie idéologique des Français dans les années 1950. Rien de plus opposé au pathos littéraire que l’auteur, fort sévère sur ce point, démasquait pourtant dans sa thèse.

Ses adversaires ont daubé à l’excès sur son « manque de style ». En fait, si l’on exclut une expression tout à fait en situation, mais malheureuse (du type : « personnellement, je... »), il écrit une langue plus claire et mieux rythmée que celle de ses détracteurs. La rhétorique en est tout à fait absente. On s’étonne qu’une description pathétique, où l’écrivain se met toujours en question en face d’autrui, adopte la froideur du récit d’analyse pure. C’est le ton du spectateur engagé dont le dessein s’exécutera sous une figure paradoxale : dans l’extériorité apparente de livres de sociologie, dans l’actualité publique du journalisme, et en secret tout près de l’auteur en quête d’une liberté fuyante.

Biographie

Berlin, 10 mai 1933. Les livres brûlent. Des étudiants les jettent au feu par milliers. La culture allemande se tord dans les flammes à quelques pas de l'Université, sur la belle avenue Unter der Linden. Silencieux, à l'écart, Raymond Aron assiste à l'autodafé. Cette catastrophe de la pensée lui confirme sa perception du nazisme qui, déjà, porte en lui les germes de la guerre. Voilà quatre ans qu'il réside en Allemagne, et quatre ans qu'il s'est assigné pour tâche d'être un « spectateur engagé ». On le trouve insupportable parce qu'il ne pense jamais comme on s'y attend. Il n'écoute ni les courants de la mode ni les sirènes du pouvoir, pendant la guerre, à Londres, par exemple. Raymond Aron est patriote, rejeton d'une vieille famille juive alsacienne - un de ses ancêtres a soigné Louis XIV. Il n'a jamais été pacifiste face à l'Allemagne hitlérienne. Il passe en Angleterre dès le 23 juin 1940, s'engage dans les Forces françaises libres. Mais il ne condamne pas la position du maréchal Pétain : si finalement l'Angleterre gagne, l'armistice aura l'avantage d'éviter les camps de prisonniers à des milliers de soldats. Ses paradoxes déroutent. La guerre n'est pas l'art des nuances. La philosophie, si, toujours. L'approbation inconditionnelle à de Gaulle et le culte de la personnalité déplaisent à Aron. Il garde son sens critique, qu'il a fort développé, et voit chez le général de l'ambition personnelle. L'expression la plus forte de son antigaullisme reste un article de 1943 intitulé « L'ombre des Bonaparte », où il réfléchit au renouveau politique qui suivra la libération de la France. Il le publie dans la revue qu'il a fondée, qu'il dirige en fait, La France libre. Le philosophe compare la genèse des carrières de Napoléon III et du général Boulanger ; et il définit en cinq points la situation favorable au « césarisme populaire ». Il pense que la même cristallisation sentimentale et politique peut se produire autour d'un chef sans ascendance glorieuse, nul besoin d'être neveu de Napoléon 1er. Le mythe du héros national naît sur le patriotisme blessé, expose-t-il. L'article ne cite jamais le nom du général de Gaulle mais le lecteur ne peut que faire le parallèle insinué par l'auteur. Aron poursuit son analyse historique jusqu'au XXe siècle, jusqu'aux années 1920 en Allemagne, aux années 1930 en Italie: « Le bonapartisme est donc tout à la fois l'anticipation et la version française du fascisme ». Il insiste : « Le bonapartisme escamote la souveraineté du peuple dont il prétend émaner. » La dernière phrase est pour Napoléon III : « Comme tant de fois dans l'Histoire, l'aventure d'un homme s'acheva en tragédie d'une nation. » Scandale chez les gaullistes.

La tentation politique

Voilà un intellectuel qui n'a pas courtisé le chef pour se faire attribuer une place. Certains ne laisseraient pas passer pareille occasion, surtout en temps électoraux. En dehors des mouvements de girouettes notoires, il est des tentations politiques respectables. Les plus rugueux des intellectuels peuvent vouloir mettre eux-mêmes leurs réflexions et leur savoir en pratique. Rueff se serait bien vu ministre des Finances. Glucksmann n'aurait pas dédaigné, à la chute du Mur, une ambassade à l'Est. D'autres estiment que leur alacrité de jugement, leur culture, leur intelligence serviraient mieux l'État que la médiocrité d'untel ou untel. Raymond Aron aurait-il aimé être ministre ? Aurait-il dû l'être ? Après tout, il y a eu André Malraux. Ou Léon Blum, écrivain et politicien. François-Régis Bastide, écrivain nommé ambassadeur. Mais Nicolas Machiavel n'a écrit sur la politique qu'après avoir été en charge des affaires de l'État. Il expose au début du Prince : « Comme ceux qui ont à dessiner des pays montagneux se placent dans la plaine, et sur des lieux élevés lorsqu'ils veulent lever la carte d'un pays plat, de même, je pense qu'il faut être prince pour bien connaître la nature des peuples, et peuple pour bien connaître celle des princes. » Peut-on paraphraser ? Il se peut que l'intellectuel connaisse bien la nature de la politique parce qu'il l'observe d'une position extérieure. Lorsqu'il sera descendu dans le pays plat ou qu'il aura gravi le pays montagneux, bref, lorsqu'il fera de la politique, il ne pourra plus utiliser son excellente vue et sa pertinente analyse. Il devra pratiquer là les mêmes méthodes que ceux qu'il observait avant, y compris celles qu'il méprise : la ruse, la brutalité, l'audace, le pifomètre, le rêve, l'enthousiasme, la foi, la fidélité et la trahison. Est-il préparé à cela ? Certains de ceux qui ont connu Aron sont persuadés qu'il aurait aimé être ministre. Jamais de la vie, répond un proche qui cite Aron : « solliciter un emploi politique, c'est une forme subtile de la modestie, et je n'ai pas cette modestie », ironisait-il devant des politiciens vexés. En fait, Raymond Aron a fait une brève incursion dans la politique réelle, au cabinet de son ami Malraux nommé ministre de l'Information à la Libération. La tâche d'Aron consiste à délivrer des contingents de papier aux journaux qui sollicitent l'autorisation de reparaître. Le philosophe n'éprouve là aucun vertige de puissance. Il lui semble surtout qu'il ne s'agit pas d'un vrai travail, et que de participer à des réunions et donner des coups de téléphone, c'est beaucoup moins dur que de commenter Kant. Opinion qu'il gardera.

« Aron aurait refusé un ministère si on lui en avait proposé un. Mais il n'a pas eu, au contraire de Chateaubriand, la chance qu'on lui propose un ministère à refuser », dit Jean d'Ormesson.

Comprendre son époque

Raymond Aron a décidé autrement de sa vie. Voici la résolution qu'il a prise en 1930, à l'âge de 25 ans : « Comprendre ou connaître mon époque aussi honnêtement que possible ; me détacher de l'actuel sans pourtant me contenter du rôle de spectateur. » Comprendre, connaître, détacher, ce ne sont pas là les termes qui définissent l'action politique, ils conviennent mieux à la philosophie critique. Cette décision jaillit chez Aron d'une méditation sur les bords du Rhin, à Cologne. Il tient toute sa vie cet engagement pris sur les lieux du romantisme. Que fait-il là ? Agrégé de philosophie, il commence sa carrière par le séjour initiatique en Allemagne, traditionnel dans sa discipline. Durant un an et demi, il est lecteur à l'Université de Cologne. Il s'adonne à la philosophie, lit Le Capital. Mais le monde dans lequel il prend place lui offre un champ d'études plus vaste encore et lui administre des leçons qu'il retiendra. La république allemande va, sous ses yeux, basculer vers la dictature nazie. La famille bourgeoise à qui il loue une chambre se montre cordiale, mais déjà marquée par le nationalisme. Au début du séjour d'Aron, les députés hitlériens sont douze. Quelques mois plus tard, les élections en amènent 107 au Reichstag. Le parti d'Adolf Hitler devient le deuxième du pays. Aron s'installe ensuite à Berlin pour passer deux ans à l'Institut français. Il découvre Husserl et la phénoménologie, lit Clausewitz. La ville est en proie aux manifestations, aux défilés des SA, à la violence. Certains croient le danger écarté quand Hitler échoue à la présidence du Reich, battu par le vieux maréchal Hindenburg. En France, par exemple, Léon Blum respire. Le jeune Aron, lui, voit à peu près juste.

Plongé dans la déliquescence de la culture allemande, Aron comprend l'Histoire qui se fait devant lui. Il écoute les discours, voit la foule perdre la raison, il perçoit ce qu'il nomme « le caractère satanique d'Hitler ». Aspect qui saute aux yeux un demi-siècle plus tard, mais que les contemporains ont mis du temps à discerner. Jean-Paul Sartre succède, à l'Institut français, à son « petit camarade », comme ils l'appellent depuis Normale, mais ne voit rien dans la montée du nazisme. Sartre ne tire aucune leçon politique de son séjour en Allemagne, ne comprend rien à l'Histoire en train de se faire. Aron note en 1932 : « L'Allemagne est devenue à peu près impossible à gouverner de manière démocratique », et il est persuadé que la guerre éclatera. Cette certitude le détache de l'empreinte du pacifisme d'Alain. La génération qui a eu 20 ans après la tuerie de 1914-18 adhère facilement à son idéal de paix. La Grande Guerre serait vraiment la der' des der'. Mais l'effet pervers du traité de Versailles, cette humiliation qui transforme un peuple de culture en adeptes fanatisés des discours de Goebbels, offre à Raymond Aron l'occasion de mesurer ses idées politiques à l'effrayante réalité. Les maux que l'on prétend éviter par la guerre sont pires que la guerre elle-même, la fausseté du credo pacifiste lui apparaît.

La vie va fournir au jeune homme l'occasion de progresser encore dans l'art de la critique. Quelque temps avant l'autodafé de 1933, lors d'un séjour en France, on le présente à un sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères. Aron lui décrit la tragédie allemande. Il lui dépeint l'angoissante fureur nationaliste et annonce la menace de guerre contenue dans l'arrivée d'Hitler au pouvoir. À la fin de son brillant discours, la réponse tombe, polie et enrubannée : « Je vous suis obligé de m'avoir donné tant d'objets de méditation », dit le ministre. Il précise que le président du Conseil, Henriot, « dispose d'une autorité exceptionnelle » et pose la question que Raymond Aron n'oubliera jamais : « Que feriez-vous si vous étiez à sa place ? » Aron forgera de cette interrogation un outil de réflexion. « Le souhaitable est-il possible ? » Chez lui, cette inquiétude domine. Là réside peut-être sa différence fondamentale avec Sartre, à la pensée de qui il a tant mesuré la sienne. En cela, au fond, Aron est le plus politique des deux.

L'autre point crucial de la pensée politique d'Aron tient à sa liberté envers les dogmes. Le premier, il développe le concept de « religion séculière », en deux articles parus en 1944 dans La France libre. Athée, il décèle ce que contiennent de religieux les trois grands mouvements païens et antireligieux du siècle : il analyse socialisme, communisme et nazisme comme des « religions de salut collectif ». Aron étudiera encore longuement les totalitarismes, notamment dans L'Opium des intellectuels (1955). Ce livre déclenche la haine des existentialistes et réjouit les gaullistes. Ces mêmes gaullistes si choqués qu'Aron renâcle devant la notion de foi que revêt chez certains l'adhésion à de Gaulle. En matière de haine politique, Aron s'est attiré celle des gaullistes dès 1940, lorsqu'il appartient au cercle des Français libres qui refusent de « penser au pas cadencé », comme l'écrit l'une d'entre eux, la journaliste Renée Gosset. C'est avec un certain Labarthe qu'Aron fonde la revue La France libre, dans laquelle, au début, de Gaulle relit et annote quelques articles. L'audience internationale de la revue croît rapidement, tandis que s'exacerbent à Londres les querelles de personnes. Labarthe, étrange et pittoresque, affiche ses sympathies politiques pour le général Giraud et l'amiral Muselier qui font chacun, un temps, de l'ombre à de Gaulle. Les gaullistes purs et durs reprochent l'amiral et le général à Labarthe, et Labarthe à Aron. Aron publie l'article dont il est question plus haut. Le porte-parole à la BBC du mouvement de la France libre et futur ministre, Maurice Schumann, crie à la « mauvaise action ». Schumann, si passionnément gaulliste que le petit cercle des Français libres irrespectueux le surnomme « la Transe combattante ». Un demi-siècle plus tard, questionné en mars 1995 sur Aron, il s'écrie tout d'abord : « Vous savez qu'il n'était pas gaulliste à Londres : il était avec Labarthe ! Et puis il a écrit cet article ! » Après ce préambule, il confie tout le bien qu'il a pensé d'Aron par la suite. Nombreux sont les gaullistes qui n'ont pas pardonné et ont poursuivi Aron de leur haine. Certains lui ont barré la route autant qu'ils l'ont pu tout au long de sa carrière, ce qui l'a dissuadé de se présenter à l'Académie française.

Gaulliste à contretemps

Raymond Aron se reproche de ne pas avoir été assez gaulliste à Londres, de n'avoir pas compris l'ambition historique du Général. Il se jette donc dans le gaullisme dès que possible. L'occasion se présente en 1947, avec la fondation de l'éphémère Rassemblement pour le peuple français (RPF). Aron retourne volontiers sur ses prises de position passées, les pèse et les juge puis adopte une nouvelle ligne pour corriger la précédente. C'est ainsi qu'il va au RPF en compensation de son attitude à Londres, qu'il prend position pour l'indépendance de l'Algérie à cause du silence qu'il se reproche sur la décolonisation de l'Indochine, qu'il écrit Penser la guerre, Clausewitz à cause de ses oublis dans Paix et guerre entre les nations. Attitude à rebours de nombre d'intellectuels, dont Sartre notamment. Sartre ne retourne jamais sur le passé de ses idées, il les jette, elles n'existent plus pour lui.

En 1957, Raymond Aron expose dans une brochure, La Tragédie algérienne, un point de vue que peu des gens qu'il fréquente osent s'avouer à eux-mêmes. Le colonialisme n'a plus bonne conscience, l'empire n'est pas une bonne affaire économiquement parlant, l'intégration n'est plus praticable à cause des différences de croissance démographique. Il écrit que l'indépendance de l'Algérie s'annonce inévitable, et que si l'on ne veut pas intensifier la guerre, il faut bien négocier avec le FLN. Droite et gauche le couvrent d'insultes, François Mauriac l'attaque dans L'Express, tandis que Soustelle le traite de « Mauriac de la sidérurgie ». Dans le même temps, Michel Debré proclame le devoir de révolte contre le gouvernement qui laisserait mettre en cause la souveraineté de la France en Algérie. Quatre ans plus tard, lorsque de Gaulle laisse entendre, dans une conférence de presse, que l'abandon de l'Algérie est envisageable, Aron s'amuse devant le sociologue Henri Mendras : « Je vais écrire à Debré : Alors, Michel, c'est la Haute Cour ? ». Au lieu de cela, Aron écrit, dans un article intitulé « Adieu au gaullisme » : « Bidault aurait fait jusqu'au bout la guerre pour sauver l'empire français. Le général de Gaulle fait la guerre pour sauver le style de l'abandon. » Le Général laisse tomber : « Il n'a jamais été gaulliste. »

De Gaulle lit assidûment Aron dans Le Figaro. Certains hommes politiques de moindre envergure peinent parfois à comprendre ses articles ardus, tous n'étant pas aussi versés que lui en finances ou en stratégie internationale. Les gaullistes répètent une boutade du Général, proférée au cours d'un déjeuner à l'Élysée, un jour qu'un autre éditorial lui a déplu : « Raymond Aron, journaliste à la Sorbonne et professeur au Figaro. » À propos de Sorbonne, Jean d'Ormesson qui a passé de nombreuses années avec Aron au Figaro dit qu'il était « un universitaire égaré dans le journalisme ». Égaré ? S'égare-t-on 35 années durant ? Dans une note rédigée aux derniers jours de sa vie et où il résume sa carrière, Aron ne mentionne pas le journalisme. Mais, d'autre part, on réédite actuellement en trois épais volumes ses articles de politique internationale. Pour quel autre journaliste a-t-on fait cela, plus de dix ans après sa mort ?

Qui s'y frotte s'y pique

Aron adore la polémique et, à défaut de croix de Lorraine, répète volontiers la devise de la Lorraine : « Qui s'y frotte s'y pique ». Mordant, insolent avec les puissants, il lui arrive souvent d'attaquer le premier. Un jour, le ministre Missoffe (célèbre en 1968 pour ses démêlés avec une autre langue bien pendue, Daniel Cohn-Bendit) conseille Aron, qui se rend au Japon, sur ce qu'il doit dire au Premier ministre japonais. Aron le pulvérise: « Je ne le dirai pas pour deux raisons - premièrement, c'est dans tous les journaux, deuxièmement, c'est idiot. »

« Finalement, je me suis brouillé avec tous les chefs d'État de la IVe et de la Ve République, à part Giscard d'Estaing », constate-t-il un jour (Giscard, ainsi que Raymond Barre, a été l'élève d'Aron). Ils ne sont pas brouillés mais se voient fort peu. Entre eux, une lente incompréhension. Giscard confie à Aron et à quelques généraux qu'il n'arrive pas à se figurer dans quelles circonstances il devrait appuyer sur le bouton de la force de frappe. Le philosophe spécialiste en art militaire, capable de dessiner tous les mouvements de la bataille de Waterloo, s'inquiète : un président peut penser cela, non le dire. Plus tard, c'est le drame des boat people qui fuient le Viêt Nam. Aron, Sartre et Glucksmann demandent des visas supplémentaires pour les réfugiés. Giscard les accorde mais s'enquiert naïvement de la raison qui peut bien pousser ces gens à risquer leur vie en mer de Chine. Aron déplore en sortant de l'Élysée : « Les hommes politiques d'aujourd'hui n'ont pas le sens du tragique. »

Aron et Mendès France : une estime réciproque

D'Ormesson a écrit : « Aron s'étonnait volontiers de n'avoir pas été le Kissinger français. [...] J'aurais été de Gaulle, Pompidou ou Giscard, j'aurais choisi Aron comme conseiller du Prince. » L'homme avait tout pour cela : intelligence analytique, compréhension de l'économie, des relations internationales, de l'Histoire, tout sauf la manière. « De Gaulle trouvait qu'Aron ne le servait pas assez, Aron trouvait que de Gaulle ne le consultait pas », résume aujourd'hui Jean d'Ormesson. « Entre Giscard et lui, c'était le choc des orgueils », se rappelle Glucksmann. Kissinger, intellectuel américain, nommé conseiller puis ministre de plusieurs présidents, négociateur de la paix au Viêt Nam, a été l'élève d'Aron aux États-Unis. « Personne n'a eu sur moi une plus grande influence intellectuelle, écrit-il. Il fut un critique bienveillant lorsque j'occupais des fonctions officielles. Son approbation m'encourageait, les critiques qu'il m'adressait parfois me freinaient. » Ce qui fait dire à Henri Mendras : « Auprès de Kissinger, Aron a été le conseiller du conseiller du Prince. » Aron trouve, à la fin de sa vie, que la politique a été trop sérieuse et trop tragique, dans sa génération, pour que les amitiés résistent aux divergences dans ce domaine, avec Malraux comme avec Sartre. Pour Malraux, il y avait du sacré dans la politique, c'était de Gaulle ; pour Sartre, il y avait du sacré dans la politique, c'était la gauche. Pour Aron, ce qu'il y a de plus sacré, c'est la « décision raisonnable ».

En 1981, Raymond Aron optait pour Giscard d'Estaing. S'il vivait encore, vers qui irait aujourd'hui sa décision raisonnable ? Dans Le spectateur engagé, livre d'entretiens publié à l'époque, les candidats d'aujourd'hui peuvent piocher quelques phrases et voir à qui les appliquer.

Aron et Marx

Aron va pendant longtemps étudier Marx. Il l'estime mais rejette les interprétations marxistes.[1] Il se qualifie ainsi de « marxien ».

« Je suis arrivé à Tocqueville à partir du marxisme, de la philosophie allemande et de l'observation du monde présent... Je pense presque malgré moi à prendre plus d'intérêt aux mystères du Capital qu'à la prose limpide et triste de la Démocratie en Amérique. Mes conclusions appartiennent à l'école anglaise, ma formation vient de l'école allemande », a-t-il écrit. Tout cela parce que « j'ai lu et relu les livres de Marx depuis 35 ans » (Les étapes de la pensée sociologique, Introduction) »

Informations complémentaires

Citations

  • « En politique, les mythes jouent un rôle considérable. »
  • « Il faut gagner en politique, ou bien il ne faut pas en faire. »
  • « Personne n'a jamais nié la lutte des classes. »
  • « Moins l'intelligence adhère au réel, plus elle rêve de révolution. »
  • « Pour ma part, la justification qui me paraît la plus forte de la démocratie, ce n’est pas l’efficacité du gouvernement que se donnent les hommes lorsqu’ils se gouvernent eux-mêmes, mais la protection qu’apporte la démocratie contre les excès des gouvernants. »
  • « Il ne suffit pas de comprendre pour excuser. Il s’agit de comprendre et d’expliquer. Ça ne signifie pas que l’on ne condamne pas. Mais je n’aime pas jouer la conscience universelle. Je trouve ça indécent. » (Le spectateur engagé, 1981)
  • « Jamais les hommes n’ont eu autant de motifs de ne plus s’entretuer. Jamais ils n’ont eu autant de motifs de se sentir associés dans une seule et même entreprise. Je n’en conclus pas que l’âge de l’histoire universelle sera pacifique. Nous le savons, l’homme est un être raisonnable, mais les hommes le sont-ils ? »
  • « À la longue, la propagande totalitaire s’épuise. Les militants se lassent de bâtir une cité nouvelle et le repli sur la vie privée refoule peu à peu l’exaltation partisane. » (Les désillusions du progrès, 1965)
  • « Aujourd’hui, on est révolutionnaire ou on est antirévolutionnaire. Et si l’on est antirévolutionnaire, on est libéral et démocrate, ainsi que je le suis. » (France Culture, 1975)
  • « Nos libertés se définissent à la fois grâce à l’État et contre lui. Les libertés des individus ont été pendant des siècles conçues comme des résistances aux abus de l’État, des limites à sa toute-puissance, mais simultanément, dans les sociétés dans lesquelles nous vivons, nous attendons de l’État la garantie de certaines de nos libertés [...]. La condition, c’est que l’État soit du type démocratique, c’est-à-dire qu’il ne soit pas un État partisan et qu’il ne se confonde ni avec une religion ni avec une idéologie. » (Liberté et égalité, 1978)
  • « J’ai eu tendance souvent à penser que l’ignorance et la bêtise sont des facteurs considérables de l’Histoire. Et souvent je dis que le dernier livre que je voudrais écrire vers la fin porterait sur le rôle de la bêtise dans l’Histoire. » (Le spectateur engagé, 1981)
  • « Présenter pendant des années et des années le régime stalinien comme un régime de gauche, cela veut dire que les âmes de gauche qui, traditionnellement, se réclament de l’humanisme, de la liberté et du peuple, ont considéré que le régime qui avait supprimé toutes les libertés, mis des millions et des millions de gens dans des camps de concentration, leur paraissait, à elles, faire partie du vague ensemble qu’elles appellent la gauche. » (France Culture, 1975)

Citations sur Raymond Aron

  • « Le coup de génie d’Aron (qui lui a valu d’être tellement détesté par la gauche, mais jamais contesté sur le fond) a été d’appliquer au communisme la grille de lecture que Marx déposait sur le phénomène religieux… et de comprendre, par une lecture marxiste du communisme et de ses représentants, que le communisme était lui-même une religion ! [...] La philosophie critique de l’Histoire que développe Raymond Aron et la constance avec laquelle il assume la position paradoxale de « spectateur engagé » (immergé dans l’Histoire qu’il voudrait connaître au-delà de lui-même) guérissent de la tentation de tout savoir comme de la mauvaise foi. » (Raphaël Enthoven, dans Le Figaro magazine, 8 février 2019)

Notes et références


  1. Cf. cet extrait de l'Introduction à la philosophie politique publié sur catallaxia où il dénonce le millénarisme marxiste

Publications

Pour une liste détaillée des œuvres de Raymond Aron, voir Raymond Aron (bibliographie)

Littérature secondaire

  • 1966, Roy Pierce, "Raymond Aron: The Sociology of Politics", In: Roy Pierce, "Contemporary French Political Thought", Oxford Univ. Press., pp216-249
  • 1971,
    • Jean-Claude Casanova, Edward Schills, Manes Sperber, dir., "Science et conscience de la société: Mélanges en l'honneur de Raymond Aron", 2 vols, Paris: Calmann-Levy
    • Gaston Fessard, "Raymond Aron, philosophe de l'histoire et la politique", In: Jean-Claude Casanova, Edward Schills, Manes Sperber, dir., "Science et conscience de la société: Mélanges en l'honneur de Raymond Aron", Paris: Calmann-Levy
    • Bertrand de Jouvenel, "Raymond Aron et l’autonomie de l’ordre politique", In: Jean-Claude Casanova, Edward Schills, Manes Sperber, dir., "Science et conscience de la société: Mélanges en l'honneur de Raymond Aron", Paris: Calmann-Levy, pp233-247
    • Kenneth W. Thompson, "Raymond Aron and the Study of International Relations", In: Jean-Claude Casanova, Edward Schills, Manes Sperber, dir., "Science et conscience de la société: Mélanges en l'honneur de Raymond Aron", Paris: Calmann-Levy, pp387-404
  • 1976,
    • Julien Freund, "Guerre et politique. De Karl von Clausewitz à Raymond Aron", Revue française de sociologie, Vol XVII, n°4, pp643-651
    • Ghita lonescu, "Raymond Aron: a modern classicist", In: Anthony de Crespigny, Kenneth Minogue, dir., "Contemporary Political Philosophers", London: Methuen
  • 1978, Miriam Bernheim Conant, dir., "Politics and History: Selected Essays by Raymond Aron", New York: Free Press
  • 1979, Miriam Bernheim Conant, "Aron, Raymond", In: David L. Sills, dir., "International Encyclopedia of the Social Sciences: Bilgraphical Supplement", Vol 18, New York: Free Press, pp25-29
  • 1983, Stanley Hoffmann, "Raymond Aron et la théorie des relations internationales", Politique étrangère, n°4, pp841-857
  • 1984,
    • Franciszek Draus, "Raymond Aron et la politique", Revue française de science politique, vol 34, n°6, pp1198-1210
    • Óscar Godoy A., "Orden anárquico y proyecto liberal de sociedad global en el pensamiento de Raymond Aron" (Ordre anarchique et projet libéral de la société globale dans la pensée de Raymond Aron), Estudios Públicos, n°16
    • Marcel Merle, "Le dernier message de Raymond Aron : système interétatique ou société internationale ?", Revue française de science politique, vol 34, n°6, pp1181-1197
    • Melvin Richter, "Raymond Aron as a Political Theorist", Political Theory, vol 12, n°2, pp147-151
  • 1986,
    • Robert Colquhoun, "Raymond Aron: the Philosopher in History, 1905–1955", London: Sage
    • Robert Colquhoun, "Raymond Aron: the Sociologist in Society, 1955–1983", London: Sage
    • Emmanuel Terray, "Violence et calcul : Raymond Aron lecteur de Clausewitz", Revue française de science politique, vol 36, n°2, pp248-267
  • 1989,
    • Stuart L. Campbell, "Raymond Aron: The Making of a Cold Warrior", The Historian, vol LI, n°4, pp551-573
    • Philippe Raynaud, "Raymond Aron et le droit international", Cahiers de philosophie politique et juridique, Université de Caen, n°15, pp115-127
  • 1991,
    • Georges-Henri Soutou, "Raymond Aron et la guerre froide", Les Cahiers de Saint-Martin, n°3, pp127-136
    • Michel Winock, "Au temps de la guerre froide : Raymond Aron et le schisme idéologique", Commentaire, vol 14, n°56, pp741-748
  • 1995, Stephen Launay, "La pensée politique de Raymond Aron", Paris: Presses universitaires de France
  • 1996, Bryan-Paul Frost, "Raymond Aron’s Peace and War, Thirty Years Later", International Journal, Vol 51, Spring, pp339–361
  • 1997, Bryan-Paul Frost, "Resurrecting a Neglected Theorist: The Philosophical Foundations of Raymond Aron’s Theory of International Relations", Review of International Studies, Vol 23, Spring, pp143–166
  • 1998,
    • Daniel Mahoney, "Le libéralisme de Raymond Aron", Paris: Éditions de Fallois
    • Piet Tommissen, "Raymond Aron e Carl Schmitt", Studi perugini, vol 6, pp171-187
  • 2002,
    • Alessandro Campi, "Raymond Aron et la tradition du réalisme politique"In; Colloque, dir., "Raymond Aron et la liberté politique", Paris: Éditions de Fallois, pp235-248
    • Daniel Mahoney, "Dépasser le nihilisme. Raymond Aron et la morale de la sagesse", In: Colloque, dir., "Raymond Aron et la liberté politique", Paris! Éditions de Fallois, pp133-147
    • Philippe Raynaud, "Raymond Aron et le jugement politique. Entre Aristote et Kant", In: Ch. Bachelier, É. Dutartre, dir., "Raymond Aron et la liberté politique", Paris, Éditions de Fallois
  • 2003, Émile Perreau-Saussine, "Raymond Aron et Carl Schmitt lecteurs de Clausewitz", Commentaire, vol 26, n°103, pp617-622
  • 2004, Muriel Cozette, "Realistic Realism ? American Political Realism, Clausewitz and Raymond Aron on the Problem of Means and Ends in International Politics", The Journal of Strategic Studies, vol 27, n°3, septembre, pp428-453
  • 2006,
    • Bryan-Paul Frost, "Better Late Than Never: Raymond Aron’s Theory of International Relations and Its Prospects in the 21st Century", Politics and Policy; Vol 34, September, pp506–531
    • Bryan-Paul Frost, "Raymond Aron on the End of the History of International Relations", Perspectives on Political Science, Vol 35, Spring, pp75–82
    • S. Paugam, dir., "R. Aron, Les sociétés modernes", Paris, Presses universitaires de France
  • 2007,
    • Bryan-Paul Frost, Daniel Mahoney, dir., "Political Reason in the Age of Ideology: Essays in Honor of Raymond Aron", New Brunswick, NJ: Transaction Publisher
    • Pierre Hassner, "Raymond Aron: Too Realistic to Be A Realist ?", Constellations, vol 14, n°4
    • Stephen Launay, "Raymond Aron: From the Philosophy of History to the Theory of International Relations", In: D. Mahoney, B. J. Frost, dir., "Political Reason in the Age of Ideology: Essays in Honor of Raymond Aron on the 100th Anniversary of His Birth", New Brunswick / Londres, Transaction Publishers, pp195-210
    • Pierre Manent, "Aron éducateur", In: Pierre Manent, "Enquête sur la démocratie. Études de philosophie politique", Paris, Gallimard, pp217-248
  • 2008, Pierre Hassner, "Raymond Aron et la philosophie des relations internationales", In: S. Audier, B. Olivier, P. Simon-Nahum, dir., "Raymond Aron philosophe dans l’histoire", Paris, Éditions de Fallois, pp63-69
  • 2009, Marco Cesa, "Realist Visions of The End of The Cold War: Morgenthau, Aron and Waltz", Bristish Journal of Politics and International Relations, vol 11, pp177-191
  • 2011,
    • Matthias Oppermann, "Im Kampf gegen die modernen Tyranneien. Ein Raymond-Aron-Brevier" ("Dans la lutte contre les tyrannies modernes. Raymond Aron : Un bréviaire"), Nzz Libro; ISBN 3038237140
    • Jean-Jacques Roche, "Raymond Aron, un demi-siècle après Paix et guerre entre les nations (1re partie)", Revue de défense nationale, n°736, pp7-18
    • Jean-Jacques Roche, "Raymond Aron, un demi-siècle après Paix et guerre entre les nations (2e partie)", Revue de défense nationale, n°737, pp11-22
  • 2013,
    • Bryan-Paul Frost, "Realism Meets Historical Sociology: Raymond Aron’s Peace and War", In: H. Bliddal, C. Sylvest, P. Wilson, dir., "Classics of International Relations", London: Routledge
    • Bryan-Paul Frost, "Raymond’s Aron’s Pedagogical Constitution, and the Pursuit of Liberal Education", In: John von Heyking, Lee Trepanier, dir., "Teaching in an Age of Ideology: Studies in Thinking in Action", Lexington Press
  • 2014, Scott B. Nelson, “Scientist or Seer? Raymond Aron’s Critique of Vulgar Marxism in Introduction à la philosophie de l’histoire", Kairos Revista de Filosofia & Ciência, Vol 9, April, pp29-44
  • 2017,
    • José Colen, Élisabeth Dutartre-Michaut, dir., "La pensée de Raymond Aron : Essais et interprétations", Paris/Vienna: Presses Universitaires à Vienne
    • José Colen, Scott B. Nelson, “Art de gouverner et éthique. Aron, Max Weber et la vocation du politique", In: José Colen and Elisabeth Dutartre-Michaut, dir., "La pensée de Raymond Aron. Essais et interpretations", Paris/Vienna: Presses Universitaires à Vienne
  • 2019, Scott B. Nelson, "Tragedy and History: The German Influence on Raymond Aron’s Political Thought", Peter Lang Publishing

Liens externes

https://www.wikiberal.org/wiki/Raymond_Aron

Raymond Aron (bibliographie)

Cet article présente la liste des œuvres de Raymond Aron, de façon aussi exhaustive que possible. Pour une présentation de l'auteur et de sa pensée, voir l'article dédié

De 1934 à 1949

  • 1934, "De l’objection de conscience", Revue de métaphysique et de morale, vol XLI, pp133-145
  • 1935, "La sociologie allemande contemporaine"
    • 3ème édition en 1966, "La sociologie allemande contemporaine", Paris: Presses Universitaires de France
    • Traduction en anglais en 1957, "German Sociology", Free Press and Heinemann
  • 1938,
    • a. Introduction à la philosophie de l'histoire. Essai sur les limites de l'objectivité historique
      • Traduction en anglais en 1961, "Introduction to the Philosophy of History: An Essay on the Limits of Historical Objectivity", Boston: Beacon ; London: Weidenfeld & Nicolson
    • b. "La philosophie critique de l'histoire. Essai sur une théorie de l'histoire dans l'Allemagne contemporaine", Paris: Editions du Seuil
  • 1945,
    • De l'armistice à l'insurrection nationale
    • L'âge des empires et l'avenir de la France
  • 1946, "L'homme contre les tyrans", Paris: Gallimard
    • Repris en 2005, In: "Penser la liberté, penser la démocratie", Paris: Gallimard, « Quarto »
  • 1948,
    • a. "Le grand schisme", Paris: Gallimard
    • b. "Introduction à la philosophie de l’histoire", Paris: Gallimard

De 1950 à 1959

  • 1951, "Les guerres en chaîne ",
    • Traduit en anglais en 1954, "The Century of Total War", Garden City, N.Y.: Doubleday
      • Edition paperback en 1968, Beacon
  • 1952, Introduction à la philosophie politique
    • Traduction en anglais en 1961, "Introduction to the Philosophy of History: an Essay on the Limits of Historical Objectivity", London: Weidenfeld & Nicolson
  • 1957,
    • a. "La tragédie algérienne", Paris: Plon
    • b. "Espoir et peur du siècle. Essais non partisans", Paris: Calmann-Levy
      • Extrait, "De la guerre", traduit en anglais en 1968, "On War", Norton
  • 1958, L'Algérie et la République
  • 1959
    • a. "La société industrielle et la guerre", Paris: Plon
    • b. "Immuable et changeante. De la IVe à la Ve République"
      • Traduit en anglais en 1960, "France, Steadfast and Changing: The Fourth to the Fifth Republic", Cambridge, Mass.: Harvard Univ. Press

De 1960 à 1969

  • 1960,
    • a. "Idées politiques et vision historique de Tocqueville", Revue française de science politique, Vol 10, septembre, pp509–526
    • b. "Science et conscience de la société", European Journal of Sociology / Archives Européennes de Sociologie / Europäisches Archiv für Soziologie, Vol 1, n°1, pp1-30
  • 1961,
    • a. "Dimensions de la conscience historique", Paris: Plon
    • b. "La définition libérale de la liberté", Archives Européennes de Sociologie (Archiv europäischer Sociologen), Vol 2, n°2, pp199–218 (L'auteur critique la position de Friedrich Hayek)
  • 1962,
    • a. "Paix et guerre entre les nations"
      • Nouvelle édition en 2004, "Paix et guerre entre les nations", Paris: Calmann-Lévy
      • Traduit en anglais en 1966, "Peace and War: A Theory of International Relations", London: Weidenfeld & Nicolson; Garden City, N.Y.: Doubleday
        • Edition d'une version abrégée en 1973, Anchor Books
    • b. "18 leçons sur le société industrielle"
      • Traduit en anglais en 1967, "18 Lectures on Industrial Society", London: Weidenfeld & Nicolson
  • 1963, "Le grand débat : Introduction à la stratégie atomique", Paris: Calmann-Lévy
    • Traduction en anglais en 1965, "The Great Debate: Theories of Nuclear Strategy", Garden City, N.Y.: Doubleday
  • 1964, "La Lutte des classes. Nouvelles leçons sur les sociétés industrielles", Paris: Gallimard
  • 1965,
    • a. Essai sur les libertés, Acheter en ligne, Paris: Calmann-Lévy
      • Traduction en anglais en 1970, "An Essay on Freedom", New York: World Books
    • b. "Démocratie et totalitarisme", Acheter en ligne
      • Traduction en anglais en 1968, "Democracy and Totalitarianism", London: Weidenfeld & Nicolson
        • Nouvelle édition en 1969, "Democracy and Totalitarianism", New York: Praeger
    • c. "Trois essais sur l'âge industriel"
      • Traduit en anglais en 1967, "The Industrial Society: Three Essays on Ideology and Development", New York: Praeger
  • 1967, "Les Étapes de la pensée sociologique", Paris, Gallimard
    • Traduit en anglais en 1968, "Main Currents in Sociological Thought", London: Penguin
      • Nouvelle édition en 1970, "Main Currents in Sociological Thought", Garden City, N.Y.: Anchor Books
      • Nouvelle édition en 2019, "Main Currents in Sociological Thought", Volume One, London and New York: Routledge
    • Traduction en italien en 1976, "Le tappe del pensiero sociologico. Montesquieu, Comte, Marx, Tocqueville, Durkheim, Pareto, Weber", Mondadori, Milano
  • 1968,
    • a. "De Gaulle"
      • Traduit en anglais en 1969, "De Gaulle, Israel, and the Jews", New York: Praeger; London: Deutsch
    • b. "La Révolution introuvable: Réflexions sur la Revolution de mai"
      • Traduit en anglais en 1969, "The Elusive Revolution: Anatomy of a Student Revolt", London: Pall Mall Press; New York: Praeger
  • 1969,
    • a. "Les Désillusions du progrès", Paris: Calmann-Lévy, Acheter en ligne
      • Traduit en anglais en 1969, "Progress and Disillusion: The Dialectics of Modern Society", New York: Praeger
    • b. "D'une Sainte Famille à l'autre: Essai sur les marxismes imaginaires", Paris: Gallimard
      • Nouvelle édition en 1970, "Marxismes imaginaires. D'une Sainte famille à une autre", ISBN 2070404919, Acheter en ligne (articles et conférences sur les marxismes de Sartre, Merleau-Ponty et Althusser, 1946 à 1968.)

De 1970 à 1979

  • 1970, "Avez-vous lu Veblen ?", In: "Thorstein Veblen. Théorie de la classe de loisir", Paris: Gallimard, ppvii-xli
  • 1971,
    • a. De la condition historique du sociologue, Paris
    • b. "Machiavel et Marx", Contrepoint, N°4, pp9-23
  • 1972, "Etudes politiques", Paris Gallimard
  • 1973,
    • a. "Histoire et dialectique de la violence", Paris, Gallimard
      • Traduction en anglais en 1975, "History and the Dialectic of Violence: An Analysis of Sartre's Critique de la raison dialectique", Oxford: Blackwell; New York; Harper
    • b. "La république impériale"
      • Traduction en anglais en 1974, "The Imperial Republic: The United States and the World, 1945-1973", Englewood Cliffs, N.J.: Prentice-Hall
  • 1976, "Penser la guerre, Clausewitz", 2 vols. Paris: Gallimard (Volume 1: L'Age européen. Volume 2: L'Age planétaire)
  • 1977, "Plaidoyer pour l'Europe décadente", Paris, Laffont
    • Traduction en anglais en 1979, "In Defense of Decadent Europe", South Bend IN: Regnery/Gateway
  • 1978, "Les Elections de Mars et la Ve République", Paris: Julliard

De 1980 à 2019

  • 1981, "Le spectateur engagé"
    • Nouvelle édition en 2004, Paris: Éditions de Fallois
  • 1984, Les dernières années du siècle, Paris, Julliard
  • 2002, Le Marxisme de Marx, ISBN 2253108006
  • 2006,
    • "Une sociologie des relations internationales", In: S. Paugam, dir., "R. Aron, Les sociétés modernes", Paris, Presses universitaires de France, pp1049-1066 (texte écrit en 1963)
    • "Qu’est-ce qu’une théorie des relations internationales ?", In: S. Paugam, dir., "R. Aron, Les sociétés modernes", Paris, Presses universitaires de France, pp853-875 (texte écrit en 1967)
    • "Les tensions et les guerres du point de vue de la sociologie historique", In: S. Paugam, dir., "R. Aron, Les sociétés modernes", Paris, Presses universitaires de France, pp877-903 (texte écrit en 1967)

 

 

 

 

 

 

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