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avril 14, 2026

POLITQUE FRANÇAISE NEWS (Avril 2026)

Sommaire:

A) - France 2027 : La droite face à l’épreuve du pouvoir

B) - David Lisnard : « L’autorité républicaine n’est pas l’ennemie de la liberté : elle en est la condition »

C) - Français, soyons excellents ou nous disparaîtrons !

D) - Vers un « état d’alerte de sécurité nationale » : le bellicisme assumé de Macron et de l’UE face à la Russie

 


 

A) - France 2027 : La droite face à l’épreuve du pouvoir

La présidentielle de 2027 ne sera pas une alternance au sens classique du terme. Elle ne tranchera pas simplement entre deux camps ou deux personnalités. Elle interviendra dans un pays plus contraint, plus fragmenté et plus incertain que lors des cycles précédents. Dans ce contexte, la question centrale ne sera plus seulement de savoir qui peut gagner, mais qui est encore en mesure de gouverner.

Depuis plusieurs années, le système politique français fonctionne selon une logique d’équilibre instable. D’un côté, un bloc central qui a su maintenir une forme de continuité de l’État, mais au prix d’une technicisation croissante de la décision et d’une difficulté à incarner une direction politique lisible. De l’autre, une opposition radicale qui capte une part importante de la contestation, mais dont l’aptitude à assumer concrètement la charge de l’État reste un point d’interrogation pour une partie significative de l’électorat. Entre les deux, la droite traditionnelle apparaît en retrait, oscillant entre adaptation et effacement, sans parvenir à reconstruire une proposition cohérente et crédible.

Ce diagnostic est souvent interprété comme une crise idéologique. Il ne l’est qu’en partie. La droite française, dans ses différentes composantes, n’est pas dépourvue de ligne. Elle dispose encore de repères relativement stabilisés sur les questions économiques, régaliennes et institutionnelles. Le problème est ailleurs. Il tient à une difficulté croissante à transformer ces orientations en action effective.

La contrainte budgétaire constitue à cet égard un élément structurant. La dette publique atteint un niveau tel que toute politique ambitieuse se heurte immédiatement à la question de son financement. Cette réalité ne relève plus d’un débat doctrinal. Elle s’impose comme une donnée objective qui limite les marges de manœuvre de tout futur exécutif. Gouverner en 2027 impliquera de restaurer des marges d’action dans un environnement où celles-ci sont structurellement réduites. La rationalité économique ne sera pas un choix parmi d’autres. Elle constituera le cadre à l’intérieur duquel toute politique devra s’inscrire.

L’État n’a pas disparu, mais sa faculté de décision et d’exécution s’est érodée. Dans ce contexte, la crise que traverse la droite est moins une crise de ligne qu’une crise d’efficacité : la difficulté n’est plus de dire, mais de faire.

C’est dans cet espace que se dessine aujourd’hui une recomposition possible. Entre un centre perçu comme gestionnaire et une opposition perçue comme risquée dans l’exercice du pouvoir, il existe une attente spécifique : non celle d’une nouvelle synthèse idéologique, mais d’une offre capable de conjuguer lisibilité, autorité et efficacité. Cet espace demeure encore diffus. Il correspond moins à une famille politique qu’à une demande.

La trajectoire de David Lisnard s’inscrit dans cette configuration. Son départ de Les Républicains ne relève pas d’une réaction ponctuelle à un désaccord interne. Il s’inscrit dans un processus plus long, marqué par un travail d’organisation engagé en amont. La rupture formelle avec le parti intervient à un moment où une capacité d’action autonome existe déjà, au moins partiellement. Elle ne crée pas une dynamique. Elle la rend visible.

Cette logique repose d’abord sur une base territoriale. Réélu largement à la tête de sa commune, et occupant des responsabilités au sein de l’Association des maires de France, Lisnard dispose d’une double légitimité. Électorale, d’une part, fondée sur un ancrage local confirmé dans la durée. Institutionnelle, d’autre part, à travers un rôle qui le place au contact direct des exécutifs locaux. Cette position lui permet de s’appuyer sur un réseau d’élus, notamment municipaux, qui constitue un relais potentiel à l’échelle nationale.

Ce réseau ne se confond pas avec un appareil partisan classique. Il ne repose ni sur une structure centralisée ni sur une organisation hiérarchisée comparable à celle des grands partis. Il s’apparente à un ensemble de relais territoriaux, organisés progressivement autour d’élus disposant d’une légitimité propre.

Elle se distingue à la fois des appareils traditionnels, fondés sur des mécanismes internes de contrôle, et des constructions présidentielles rapides, souvent peu enracinées localement. Elle s’inscrit dans une temporalité plus lente, mais potentiellement plus robuste, car fondée sur des positions électives réelles.

Sur le plan de la ligne, Lisnard présente une cohérence relativement rare dans le paysage actuel. Sa position sur les finances publiques, la décentralisation, l’autorité de l’État et la liberté économique s’inscrit dans une continuité assumée. Cette constance contraste avec les ajustements successifs observés chez d’autres acteurs, souvent contraints par des logiques d’alliance ou de positionnement électoral. Dans un paysage marqué par l’instabilité et les repositionnements successifs, cette cohérence constitue un atout structurant.

Pour autant, cet ensemble constitue une base réelle dont la transformation en projection nationale constitue l’un des seuils décisifs à franchir. Le passage d’une légitimité locale à une capacité d’incarnation présidentielle suppose une montée en notoriété rapide, une capacité à se positionner sur les enjeux internationaux et une aptitude à agréger au-delà de son socle initial.

Il suppose également de résoudre une tension stratégique. La construction d’un appareil territorial offre une base autonome, mais elle peut ne pas suffire à atteindre une masse critique. À l’inverse, le rapprochement avec des structures ou des figures issues d’appareils existants peut permettre d’accélérer la dynamique, au prix d’un arbitrage sur la lisibilité de la ligne. L’équilibre entre autonomie et alliance constitue un point de bascule.

Le facteur temps joue enfin un rôle déterminant. L’échéance de 2027 est proche au regard des transformations à opérer. Structurer un réseau, construire une image nationale et élaborer une offre politique cohérente exigent une montée en puissance rapide et maîtrisée. L’enjeu est sa capacité à atteindre un niveau suffisant dans le délai imparti.

Dans ce cadre, l’enjeu dépasse la seule trajectoire de David Lisnard. Il renvoie à une interrogation plus large sur l’évolution du système politique français. Une offre fondée sur la capacité effective à gouverner, articulée autour d’un ancrage territorial et d’une ligne cohérente, peut-elle émerger et s’imposer dans un paysage structuré par des logiques différentes ?

La dynamique existe, même si son aboutissement dépendra de sa capacité à franchir plusieurs seuils. Le déplacement est déjà engagé. Il ne repose pas sur une recomposition doctrinale majeure, mais sur une tentative de réarticulation entre le politique et l’action. Dans un pays où la parole publique a perdu une partie de sa crédibilité, la capacité à produire des résultats tangibles redevient un critère de jugement central.

La présidentielle de 2027 ne dépendra pas uniquement des oppositions idéologiques ou des dynamiques de rejet. Elle reposera sur la perception de la capacité à exercer le pouvoir dans un environnement contraint. Dans ce contexte, la droite ne pourra se contenter de proposer une alternance. Elle devra démontrer qu’elle est en mesure d’assumer les coûts, les contraintes et les arbitrages que suppose l’exercice réel du pouvoir.

La question n’est donc pas seulement de savoir si elle peut gagner. Elle est de savoir si elle saura se donner les moyens d’assumer pleinement l’exercice du pouvoir.

Pierre Sassine

https://lediplomate.media/tribune-france-2027-droite-face-epreuve-pouvoir/ 

 


 

B) - David Lisnard : « L’autorité républicaine n’est pas l’ennemie de la liberté : elle en est la condition »

Publié en mars 2025 aux Éditions de l’Observatoire, Ainsi va la France, Manifeste libéral, propose un diagnostic sans fard du déclassement français et un agenda de réformes axé sur la liberté économique, la responsabilité et la décentralisation. Cette discussion intervient alors que David Lisnard, maire de Cannes, préside à la fois l’Association des maires de France (AMF) et le mouvement Nouvelle Énergie, et défend inlassablement l’idée d’un « État performance ».

Le Diplomate : Pourquoi un « manifeste libéral » maintenant ? Quelle est la thèse centrale qui traverse l’ouvrage (problème, démonstration, propositions), et en quoi se distingue-t-elle des essais politiques déjà publiés ces dernières années sur le déclin français ? 

David Lisnard : Parce que le moment l’exige. Ce livre est né d’une nécessité : celle de dire clairement que la France est entrée dans un cycle de déclassement rapide, visible, et trop accepté avec fatalisme. Ce que nous vivons n’est pas une simple crise passagère, mais une dégénérescence profonde du modèle social-étatiste, et d’un État-providence à la fois inefficace, infantilisant et ruineux. 

Ce manifeste est une réponse politique à cette urgence. 

C’est d’abord un constat. Celui du gâchis français ces dernières décennies, proportionnel à notre potentiel de prospérité, et désormais celui d’une France qui s’effondre dans de nombreux domaines vitaux – école, sécurité, justice, santé, industrie, natalité, culture, énergie. 

Elle est championne du monde de la dépense publique, des prélèvements obligatoires, des normes absurdes et de la dette. Elle étouffe sous une bureaucratie qui empêche d’agir, une culture de l’irresponsabilité qui dévalorise l’effort et une déconnexion croissante entre une certaine caste au pouvoir et l’immense majorité des Français.

Ensuite, la démonstration s’appuie sur des situations concrètes vécues sur le terrain, comme maire, comme petit commerçant et entrepreneur, comme président de l’Association des maires de France. Ces différentes expériences me permettent de confronter chaque jour la réalité à l’abstraction administrative. 

Enfin, les solutions : substituer l’Etat-performance à l’État-providence, c’est-à-dire reconstruire un État fort et efficace sur ses missions régaliennes, rendre leur autonomie aux collectivités, libérer la création de valeur, refonder l’école et notre système de santé, mener une politique nataliste ambitieuse, combattre le wokisme et l’islamisme, et retrouver une culture de la responsabilité.

Je n’ai pas voulu écrire un énième livre sur le déclassement français. Beaucoup l’ont fait et bien fait. Ce manifeste, est d’abord un outil pour tous ceux qui refusent de céder au fatalisme et veulent reconstruire un pays libre, juste et puissant. Il apporte des solutions concrètes puisées aux sources de la pensée libérale et du fameux carré magique « Liberté ; Responsabilité ; Propriété ; Dignité ». 

Votre manifeste part d’un constat de “déclassement”. Si vous ne deviez retenir que trois leviers immédiats (12–18 mois) pour enrayer ce déclassement sans aggraver le déficit, lesquels seraient-ils et quels ordres de grandeur budgétaires et réglementaires y associez-vous ?

C’est la baisse des dépenses et du déficit qui va nous fournir des leviers de croissance et de progrès. Cela, couplé à une remise en ordre profonde organisationnelle de l’Etat et sécuritaire. Tout est lié.

Notre projet repose sur une conviction simple : la France peut redevenir performante en diminuant les prélèvements et le déficit, à condition d’assumer des réformes structurelles courageuses, immédiates et lisibles.

Nous avons un cap clair : ramener la dépense publique au moins dans la moyenne européenne. Cela suppose un plan d’économies de 200 à 300 milliards d’euros, dont 60 à 80 milliards dès la première année, en supprimant les gaspillages, en réorganisant les pouvoirs publics, en mettant en concurrence les administrations et en les dirigeant, en ciblant les dépenses improductives, en réservant les prestations sociales non contributives aux Français. 

Mais réduire la dépense ne signifie pas différer l’action. Car le déclassement que je décris n’est pas seulement économique : il est d’abord intellectuel, moral et civique. C’est pourquoi je place l’éducation au premier rang des priorités au regard des résultats catastrophiques obtenus dans tous les classements internationaux. 

L’école a pour mission de transmettre les savoirs, de former l’intelligence, de cultiver la raison critique. Elle n’a pas à engager les élèves dans des combats idéologiques, ni à se substituer à la famille, ni à refléter les injonctions du moment. Elle doit permettre à chaque enfant, quel que soit son milieu, d’accéder aux humanités, aux sciences, à la langue, à la culture et à la rigueur intellectuelle.

Depuis des décennies, l’institution scolaire a été affaiblie par un pédagogisme dominant, qui a disqualifié les savoirs au profit de méthodes floues, relativistes, déstructurantes. Ce choix idéologique et égalitariste a produit une école moins exigeante et plus inégalitaire. Le système a échoué parce qu’il s’est éloigné de ce qui fonde l’émancipation : la méritocratie par l’instruction.

Nous engagerons une transformation profonde fondée sur quatre principes : transmission, exigence, liberté, responsabilité.

Au-delà du nécessaire recentrage sur les savoirs fondamentaux – avec un certificat de fin de primaire pour valider les acquis et conditionner le passage en 6ème, nous supprimerons la sectorisation scolaire en milieu urbain, nous permettrons l’autonomie des établissements, nous établirons une élection rigoureuse à l’entrée dans le métier d’enseignant, nous mettrons fin à l’endoctrinement à l’école, par le retrait des programmes de tout contenu militant. 

Ces mesures relèvent de la décision politique, du décret et de la circulaire. Nous voulons une école de la raison, du mérite, de la liberté éducative, et non un système bureaucratique soumis à la pensée dominante.

Le deuxième levier est la simplification radicale de l’action publique, fondée sur la clarté des responsabilités, la réduction des normes, et le réarmement des fonctions stratégiques de l’État.

L’organisation de l’action publique repose sur un modèle épuisé, centralisé, segmenté, opaque, coûteux. L’empilement des structures, la prolifération des normes, le morcellement des compétences, l’irresponsabilité administrative ont rendu l’État incapable d’agir efficacement. Le millefeuille administratif – directions, agences, opérateurs, autorités, inspections – paralyse la décision, alourdit les procédures et dilue les responsabilités.

Nous engagerons une réforme d’ensemble de l’organisation administrative fondée sur trois priorités. 

D’abord, supprimer nombre d’agences, d’opérateurs et de structures redondantes, en commençant par les secteurs les plus bureaucratisés : logement, écologie, emploi, santé. Cette rationalisation reposera sur une évaluation systématique de leur utilité, de leur coût, et de leur impact. 

Les missions utiles seront réintégrées dans les administrations centrales ou déconcentrées, les doublons supprimés. Ensuite, simplifier les procédures et alléger la norme, en mettant fin à la culture du contrôle préalable systématique. 

Nous remplacerons les autorisations par des déclarations, les circulaires par des cadres clairs, les seuils d’instruction par des délais garantis. 

Nous responsabiliserons les niveaux d’exécution, en renforçant le rôle des préfets comme pilotes opérationnels, et en transférant les compétences de proximité aux collectivités territoriales dans le respect du principe de subsidiarité. 

Ce plan de simplification est une condition de survie pour l’efficacité de l’action publique et pour le redressement des comptes. L’enjeu est aussi démocratique : en sortant de l’irresponsabilité administrative et de l’obésité normative, nous voulons restaurer la lisibilité de l’action publique, c’est-à-dire sa légitimité.

Enfin, le troisième levier que nous activerons est le contrôle migratoire, dont la politique est aujourd’hui à la fois inefficace, subie et dévoyée.

La France ne maîtrise plus ni les flux migratoires, ni les conditions d’entrée, ni les critères d’accueil. Non pas par manque de lois, mais parce que notre système est verrouillé par une architecture juridique complexe, dominée par les jurisprudences, les conventions internationales et les injonctions européennes. Cette situation crée une impuissance organisée où le juge se substitue à la volonté nationale. Il est devenu impossible de fixer des critères clairs d’entrée sur le territoire, d’expulser effectivement les étrangers délinquants, ou de conditionner les aides sociales à une durée suffisante de résidence et d’activité.

C’est pourquoi nous soumettrons aux Français un référendum pour permettre un changement de cadre juridique. Nous voulons inscrire dans la Constitution les principes qui nous redonneront la capacité de décider de notre politique migratoire. 

Cette réforme permettra de redéfinir la hiérarchie des normes, d’écarter l’automaticité de l’acquisition de la nationalité donc de remettre en cause le droit du sol, de supprimer le regroupement familial, de restreindre les conditions du droit d’asile à ses fondements essentiels.

Par ailleurs, nous refusons le relativisme qui nie l’identité française au nom d’un multiculturalisme de circonstance. 

L’assimilation n’est pas une idée d’hier, c’est une exigence républicaine d’aujourd’hui pour éviter les fractures de demain. Elle suppose une langue commune, une adhésion sans ambiguïté à nos principes, à notre art de vivre, et un refus explicite des comportements communautaristes, qu’ils soient fondés sur la religion, l’origine ou les appartenances ethniques.

Ces trois leviers sont les décisifs pour redresser notre pays, car ils touchent à l’essentiel : la formation des esprits, la capacité d’agir de l’État, et la cohésion de la nation. En les activant, nous engagerons un mouvement de transformation profond, au service de la liberté et de l’efficacité.

Vous opposez “État-providence” et “État-performance”. Concrètement, à quoi ressemble cet État dans l’école, la santé et la sécurité au quotidien (indicateurs de résultats, gouvernance locale, responsabilité des gestionnaires) ? Quels mécanismes d’évaluation publique obligatoires généraliseriez-vous en priorité ? 

L’État-providence est à bout de souffle. Son modèle reposait sur une croissance forte, une démographie dynamique, une immigration limitée et orientée vers le travail. Ces trois piliers ont disparu. Ce qui subsiste, c’est un système hypertrophié, inefficace et clientéliste, qui produit de la dette plus que des résultats. L’Etat-providence aujourd’hui appauvrit ceux qui travaillent et investissent, et subventionnent l’oisiveté. L’État-Performance que nous défendons se recentre sur ses missions régaliennes, assure les services publics essentiels, garantit la sécurité juridique, abandonne la prétention à tout encadrer, tout subventionner, tout piloter.

La règle sera que chacun doit faire sa vie et délègue ce qui relève de la justice et de la sécurité collective à l’État.

Un État-performance, c’est un État qui a des objectifs qualitatifs et quantitatifs, évalue ce qu’il fait, assume ses choix, publie ses résultats, se modernise et utilise tous les outils actuels de la robotique et de l’IA, supprime ce qui ne fonctionne pas, et où la légitimité de l’action publique repose sur la clarté des objectifs, la responsabilité individuelle des décideurs et des exécutants, l’obligation de rendre des comptes, et non sur la fuite en avant dépensière.

Concrètement, pour reprendre vos exemples, cela signifie dans l’école, une transformation complète du pilotage public. L’indicateur premier ne peut plus être le taux de dépense par élève, mais la progression réelle des acquis. Nous proposerons que chaque établissement publie annuellement un bilan pédagogique synthétique comprenant les résultats aux évaluations nationales (notamment en CM1 et 4e) et les progrès constatés par niveau. Le directeur d’établissement doit devenir un chef d’équipe à part entière, libre et responsable des recrutements (avec une autonomie élargie), de l’organisation, du climat scolaire et de l’articulation avec les collectivités.

Dans la santé, l’État-Performance repose sur deux principes : l’accès effectif aux soins pour chacun, et la responsabilisation des gestionnaires hospitaliers. Nous proposons de publier chaque année un rapport de performance hospitalière par établissement, fondé sur le délai moyen d’accès aux urgences, le taux de lits fermés, la part des dépenses non médicales dans le budget, le taux de satisfaction des patients et le taux de rotation des personnels. En parallèle, la tutelle des ARS, structures opaques et hors-sol, sera supprimée.

La formation médicale, qui doit rester très exigeante sur sa qualité, sera libérée pour permettre un plus grand nombre d’établissements universitaires, aux financements libres, sur tout le territoire.

En matière de sécurité, l’évaluation doit porter sur les résultats opérationnels. Nous proposons un indicateur synthétique de performance locale rendant publics, pour chaque circonscription, les taux d’élucidation, les temps moyens d’intervention, la présence effective des effectifs sur la voie publique, et le taux d’exécution des peines. Les polices municipales, dans les communes qui le souhaitent, verront leurs compétences renforcées dans un cadre expérimental sous contrôle judiciaire.

Ces évolutions sectorielles s’inscrivent dans une transformation plus profonde : le passage d’une administration de moyens à une culture du résultat. Cela suppose une rupture nette avec le réflexe bureaucratique. Le contrôle sera a posteriori, objectif, rigoureux. Il ne bloquera plus l’usage du plus grand nombre mais ciblera les abus des déviants. Ce changement de paradigme impliquera une révision du droit administratif, en particulier sur les mécanismes d’autorisation. Il faut passer d’un régime d’autorisations préalables à un régime de responsabilité individuelle. 

Nous généraliserons l’évaluation annuelle obligatoire des politiques publiques. Chaque programme, chaque opérateur, chaque administration fera l’objet d’une note publique de performance, accessible et comparable, croisant trois dimensions : efficacité, coût et résultats tangibles.

La numérisation stratégique des services publics suivra un modèle clair : automatisation des fonctions support, interopérabilité des systèmes, recours à l’intelligence artificielle pour anticiper les besoins, ce qui permettra au passage de remettre de l’humain au contact du public. Le numérique doit libérer du temps et permettre d’avoir plus d’agents sur le terrain, non pas créer davantage de contraintes.

Enfin, la transparence sera la règle. Chaque hôpital, école, tribunal, collectivité devra publier ses résultats, ses dépenses, ses indicateurs-clés. Le citoyen a le droit de savoir, pour pouvoir juger.

À lire aussi : Le Grand Entretien du Diplomate avec David Lisnard : « La souveraineté européenne n’existe pas ! »

Décentralisation et pouvoir local. À l’AMF, vous plaidez pour “laisser agir les communes”. Quelles compétences et quels flux financiers transféreriez-vous tout de suite au bloc communal/régional, et comment éviter l’effet “millefeuille” (doublons, normes) que vous dénoncez ? 

La France étouffe sous le poids d’un État central qui prétend tout savoir, tout prévoir, tout contrôler, mais qui ne sait plus rien faire correctement. Nous voulons rompre avec ce centralisme inefficace, pour construire une République des responsabilités fondée sur une vraie subsidiarité ascendante. 

Cela suppose une réforme structurelle articulée autour de trois piliers : clarification des compétences, autonomie fiscale, et responsabilité locale.

Nous proposons de créer des Provinces en lieu et place des départements et régions, dotées de compétences stratégiques (formation, infrastructures, développement économique) et d’une fiscalité propre. 

Le bloc communal serait consolidé sur toutes les politiques de proximité : urbanisme, logement, sécurité du quotidien, environnement, petite enfance, mobilités, services sociaux de premier niveau. 

Cette réforme mettra fin aux doublons multiples et aux responsabilités diluées.

Le levier fiscal est déterminant. Nous restaurerons une véritable autonomie fiscale locale, fondée sur trois principes clairs :

  • Réintroduction d’un impôt économique local dynamique, notamment via l’attribution directe d’une part de l’impôt sur les sociétés aux communes et aux provinces, pour recréer un lien entre développement économique local et financement public ;
  • Les collectivités doivent pouvoir moduler certains impôts ou contributions, au lieu de subir des dotations figées ou des impôts décidés à Paris sans contrepartie locale ;
  • Fin du système de dotations opaques et centralisées : la dotation globale de fonctionnement (DGF) doit être remplacée par des ressources propres prévisibles, pour que les collectivités cessent d’être des guichets dépendants du bon vouloir de Bercy.

Nous voulons également donner aux communes un véritable pouvoir réglementaire local, pour adapter les normes nationales aux réalités du terrain. Les maires ne peuvent plus être entravés par des règles irréalistes décidées à Paris, comme la loi SRU ou le ZAN institué par la loi Climat.

Pour lutter contre le millefeuille administratif, nous appliquerons une règle d’airain : une compétence, un décideur, un financeur. Les agences administratives redondantes seront supprimées. L’organisation territoriale de l’État sera recentrée autour du préfet, unique interlocuteur des élus. Les collectivités publieront chaque année leurs résultats, dépenses, et indicateurs clés.

Enfin, nous mettrons fin à la contractualisation léonine imposée par l’État central. La libre administration n’est pas un privilège, c’est un principe constitutionnel. Il doit être restauré pleinement.

Compétitivité et réindustrialisation. Votre livre évoque une reconquête industrielle (automobile, spatial, IA). Quelles mesures ciblées—fiscales, sociales, énergétiques—permettraient de relocaliser des chaînes de valeur sans subventionner des “canards boiteux” ? Quels critères d’« exit » imposer aux aides publiques ?

La réindustrialisation ne se fera pas à coups de chèques. La priorité n’est pas d’inventer de nouveaux dispositifs, mais de libérer les forces productives aujourd’hui paralysées par un cadre hostile à l’investissement, à la disponibilité du foncier à l’embauche et à la prise de risque.

Le premier levier est fiscal. La France reste l’un des pays qui taxe le plus la production, avec 3,7 % du PIB contre 0,8 % en Allemagne. Il faut supprimer immédiatement la C3S, impôt anachronique sur le chiffre d’affaires, et poursuivre la baisse des impôts de production dans une trajectoire claire et irréversible. 

La fiscalité sur les transmissions d’entreprise doit être allégée pour éviter les ruptures de capital productif, en particulier dans les PME industrielles et les ETI. Les différentes aides publiques aux entreprises ne peuvent pas compenser une fiscalité globale étouffante. Plutôt que de subventionner en aval, mieux vaut desserrer l’étau en amont. Donc, le principe sera de supprimer les aides aux entreprises et l’excès de prélèvements qui pèsent sur elles. 

Cela enlèvera de la bureaucratie et donc des pertes financières, de la complexité, de l’opacité, et donc nous permettra de lutter contre le capitalisme de connivence qui accompagne l’interventionnisme étatique. 

Le deuxième levier est social. Il faut réécrire le droit du travail pour simplifier les procédures, sécuriser les embauches et donner plus de marge aux accords d’entreprise. Une plus grande liberté contractuelle et la déjudiciarisation de certains contentieux du travail sont des conditions indispensables pour redéployer une base industrielle solide.

Le troisième levier est énergétique. Le nucléaire doit redevenir notre pilier stratégique : prolongation du parc existant, construction de nouveaux EPR, développement des petits réacteurs modulaires, soutien à la recherche sur la fusion. Le prix de l’électricité pour les industriels doit être sécurisé par un mécanisme de contrat long terme fondé sur le coût réel du nucléaire, en rupture avec les absurdités du marché européen.

Le quatrième levier est réglementaire. L’implantation d’usines ou de centres de production ne peut plus prendre des années comme aujourd’hui. Il faut créer un guichet local d’autorisation industrielle avec un délai maximal de six mois. La règle doit être : un porteur de projet, un interlocuteur, un calendrier. Les normes environnementales doivent être évaluées dans leur faisabilité, avec des objectifs maintenus mais des procédures simplifiées. Il faut rompre avec la naïveté réglementaire qui pénalise nos industries et favoriser des coalitions volontaires sur les secteurs critiques : IA, quantique, spatial, défense, batteries, semi-conducteurs. 

Le cinquième levier est financier. Il faut orienter notre épargne vers l’économie productive. Aujourd’hui, elle reste trop peu investie dans l’industrie. Cela passe par l’introduction d’un pilier de retraite obligatoire par capitalisation, qui permettra aux Français de constituer leur propre patrimoine retraite. Ce système, fondé sur la responsabilité individuelle, permettra de mobiliser cette épargne vers les PME et ETI industrielles. L’objectif est de réduire la dépendance au financement étranger et de reconstituer un actionnariat stable, sans créer de nouveaux mécanismes publics de redistribution ou de véhicules étatiques bureaucratiques.

Enfin, cette stratégie industrielle ne réussira que si elle est adossée à une ambition éducative et technologique. Nous proposons de renforcer les partenariats entre entreprises et établissements d’enseignement, de créer des chaires d’entreprises dans les secteurs critiques (IA, transition énergétique, cybersécurité, etc.) et de réformer le compte personnel de formation, aujourd’hui trop complexe et peu lisible.

Si l’État intervient, ce doit être de façon exceptionnelle, temporaire et conditionnée. Toute aide publique doit être assortie de critères d’« exit » clairs : durée limitée, objectifs contractuels mesurables, remboursement en cas d’échec. L’enjeu doit être de faciliter des transitions ou des investissements stratégiques à fort effet de levier.

La France n’a pas besoin d’un énième plan industriel. Elle a besoin d’un environnement cohérent, stable et libéré des carcans fiscaux, sociaux et bureaucratiques. L’industrie ne demande pas des subventions : elle réclame de la liberté, de la lisibilité et de la compétitivité. 

À lire aussi : ENTRETIEN – La victoire de Bruno Retailleau vue par David Lisnard

Moment politique. Dans une France contrainte par la trajectoire des comptes publics et la dispersion des forces parlementaires, quelle coalition d’idées jugez-vous réaliste pour faire adopter un paquet de réformes libérales (marché du travail, dépense, fiscalité locale) d’ici 2026 ? Et quelles concessions êtes-vous prêt à consentir pour bâtir une majorité d’action ?

Le pays a déjà beaucoup trop souffert des concessions et autres compromis.

Dans un pays marqué à la fois par une trajectoire budgétaire intenable et par un émiettement parlementaire chronique, la seule coalition d’idées réaliste est celle qui assume une ligne de rupture libérale, structurée autour de trois priorités : libérer le travail, assainir les finances publiques et restaurer l’autorité de l’État dans ses fonctions régaliennes.

Il ne s’agit pas de reconstituer artificiellement une majorité parlementaire introuvable, mais de créer une dynamique politique fondée sur la clarté des idées et la force du projet. Cette dynamique ne peut émerger que d’un mandat présidentiel clair, obtenu au suffrage universel sur la base d’un programme cohérent. C’est la condition indispensable pour surmonter la crise politique et institutionnelle actuelle.

Une telle majorité suppose de fédérer tous ceux qui refusent la fuite en avant budgétaire, qui ne se résignent pas à l’impuissance publique, et qui sont prêts à porter un programme d’efficacité régalienne, de liberté économique et de responsabilité locale. Les convergences existent : elles doivent être identifiées, assumées, puis traduites en propositions législatives concrètes.

Je suis prêt à discuter des modalités si elles permettent de construire cette majorité d’action. En revanche, je ne transigerai pas sur le fond. Aucune concession ne sera possible sur les principes : pas de relèvement de la fiscalité, pas de nouvelles dépenses sans économies équivalentes, pas de compromission avec les corporatismes ou les logiques de rente.

Culture civique et ordre républicain. Vous insistez sur la restauration de l’autorité et de la confiance (école, justice, police). Quelles réformes juridiques et administratives immédiates proposerez-vous pour rétablir l’effectivité des sanctions et la protection des agents publics, sans sacrifier les libertés ?

Nous vivons une crise profonde de l’autorité publique. Elle mine la confiance civique, désarme les institutions, et rend impossible toute cohésion nationale. Cette crise ne résulte pas d’un vide normatif, mais d’un excès de règles et d’un effondrement de l’exécution. 

Rétablir l’autorité ne signifie pas multiplier les lois, mais au contraire d’en supprimer et de faire respecter celles qui sont nécessaires. Cela suppose de rendre les sanctions certaines, rapides et visibles.

Sur le plan général, la première réforme doit donc porter sur l’exécution des peines. Toute peine prononcée doit être réellement effectuée, une fois purgées bien sûr les procédures contradictoires et les recours qui font l’état de droit.

Cela exige la suppression des réductions automatiques de peine (crédits de réduction de peine forfaitaires), l’exécution provisoire obligatoire pour toutes les infractions graves qui peuvent être réitérées et mettent en péril l’intégrité des personnes et l’interdiction de tout aménagement de peine pour les infractions commises en état de récidive, ou portant atteinte à l’intégrité physique.

Pour cela, il faut augmenter la capacité carcérale d’au moins 30 000 places, dont une part dédiée et adaptée aux peines courtes comme aux primo délinquants.

L’effectivité des peines exige aussi une justice accélérée et priorisée. Une présomption de comparution immédiate doit s’appliquer à toutes les infractions commises en flagrance, en particulier lorsqu’elles visent des agents publics dans l’exercice de leurs fonctions — enseignants, policiers, personnels soignants, de secours et de transport. 

Dans les cas les plus graves, une peine ferme doit pouvoir être prononcée et mise à exécution sous 72 heures, sans délai ni aménagement.

Pour garantir cette rapidité et cette cohérence, il convient de créer des pôles spécialisés au sein de chaque tribunal judiciaire, spécifiquement affectés au traitement des infractions contre les agents publics dont la protection doit être un axe structurant de la politique pénale.

L’autorité implique également de rétablir le lien entre droits sociaux et devoirs fondamentaux. Je propose en conséquence la suspension de l’accès aux prestations sociales non contributives en cas de condamnation pénale pour violences volontaires ou délits répétés, l’expulsion administrative sur décision motivée du maire des logements sociaux en cas de trouble grave à l’ordre public ou condamnation pénale d’un occupant, l’expulsion systématique des étrangers condamnés pour délits ou crimes. Le droit de séjour implique le respect de la loi.

L’autorité repose aussi sur l’éducation civique et la prévention. L’école doit redevenir un lieu d’apprentissage de la loi, de l’histoire nationale, de la laïcité, des principes républicains. 

Enfin, il faut rompre avec trois logiques délétères : l’impunité de fait, la judiciarisation sans exécution, et la compassion systématique envers les coupables. La France doit être respectée et pour cela la République ne peut plus reculer. Elle doit assumer la force juste, celle qui protège les gens honnêtes, et faire respecter la loi, sans faiblesse ni complaisance.

L’autorité républicaine n’est pas l’ennemie de la liberté : elle en est la condition.

Roland Lombardi

https://lediplomate.media/exclusif-le-grand-entretien-du-diplomate-avec-david-lisnard-lautorite-republicaine-nest-pas-lennemie-de-la-liberte-elle-en-est-la-co/ 

 


 

C) - Français, soyons excellents ou nous disparaîtrons ! 

Même les plus optimistes ne peuvent nier que l'Europe, cernée par des concurrents, n'est pas à la hauteur : nous travaillons beaucoup moins qu'ailleurs, les retraités sont mieux traités que les actifs, peu de nouvelles entreprises voient le jour, les innovateurs quittent le pays, les entreprises étrangères investissent très peu dans les technologies de pointe, la natalité diminue et nous formons beaucoup moins d'ingénieurs que sur tout autre continent. C'est particulièrement vrai en France, qui ressemble aujourd'hui à un camion fou dévalant une pente abrupte, avec quatre ou cinq conducteurs sans permis se disputant le volant. 

Sans entrer dans les détails, voici quelques chiffres : tandis que la Chine consacre 9 % de son PIB à la recherche et à l'innovation, et l'Allemagne et le Japon plus de 3,5 %, la France est, pour la première fois depuis 1981, sous la barre des 2 %. Alors que le Japon et l'Allemagne, pays vieillissants s'il en est, consacrent 9,5 % de leur PIB au financement des retraites, la France y consacre 15 %, et bien plus si l'on prend en compte toutes les dépenses liées au vieillissement de la population. En France, on prend sa retraite trois ans plus tôt que dans les autres pays européens, qui sont d'ailleurs en train de relever encore l'âge de la retraite. Près de la moitié de la dette publique française est liée à la mauvaise gestion des retraites, alors même que le système scolaire est en grande difficulté, les hôpitaux au bord de la faillite et que le taux de natalité s'effondre, rendant impossible le financement durable des retraites à leur niveau actuel. Tandis que l'Allemagne remplit ses écoles d'ingénieurs, la France peine à trouver des candidats, et notamment des femmes, pour les siennes. Alors que d'autres pays ont un gouvernement, un budget, des priorités claires et une vision suffisamment précise pour que les entrepreneurs envisagent d'investir, il faudrait être fou pour investir en France, un pays sans budget, dont le gouvernement abandonne ses rares réformes courageuses pour gagner quelques jours de plus, où tous les partis se contentent de promesses démagogiques et de concessions insensées à tous les groupes d'intérêt, où l'on en est arrivé à désigner des boucs émissaires, où les alliances d'un parlement balkanisé participent à un suicide collectif. Et là où il ne reste plus personne pour fixer un cap et s'y tenir. 
 
Il n'est donc guère surprenant que la démocratie, et les élites qui ont mené à ce désastre, soient remises en question ; et que beaucoup en viennent à croire qu'un gouvernement autoritaire, ou du moins illibéral, débarrassé des technocrates, ne ferait pas pire et, au moins, remettrait de l'ordre. Rien d'étonnant non plus à ce que les partis qui prônent cela soient xénophobes, anti-européens, nationalistes et populistes. 
 
 L'avenir est donc tout tracé : une victoire future pour le Rassemblement National, qui s'arrogera la volonté de transformer la France en un pays isolé et moyen, sans ambition d'excellence ni de puissance, un pays qui s'enorgueillira d'être gouverné par des non-diplômés, car les surdiplômés auront démontré leur incompétence. Car le programme de ce parti peut se résumer, quoi qu'en disent ses dirigeants, ainsi : « Plus d'impôts. Moins d'étrangers. Moins de travailleurs. 
 
Moins d'Europe. Moins d'excellence. » Sa mise en œuvre, applaudie par les retraités et tous ceux qui nourrissent la nostalgie d'une France idéalisée, ne fera qu'aggraver la crise financière du pays. Les élites partiront, tout comme les investisseurs et les chercheurs étrangers. La dette publique augmentera. Jusqu'à ce que les marchés, le FMI ou Bruxelles viennent nous rappeler à la réalité, comme ils l'ont fait pour d'autres pays qui ont perdu la moitié de leur niveau de vie. 
 
Et voilà ce qui attend la France dans moins de dix-huit mois. C'est la faute de ceux qui, pendant tant d'années, ont manqué de courage pour entreprendre les réformes nécessaires, préférant jouir du pouvoir plutôt que de l'utiliser pour élever le pays. Et de tous ceux qui, aujourd'hui, lâchement, se rallient aux puissants de demain, de peur de perdre leurs privilèges. 
 
Nous avons encore la possibilité de réagir. De ne pas nous résigner. De ne pas accepter une défaite absurde. Pour mettre en lumière une génération de jeunes gens exceptionnels, avides de travailler et de s'ouvrir au monde, indignés de voir leur place occupée par des rentiers de toutes sortes, des retraités ou des employés surnuméraires d'administrations pléthoriques, alors que nous manquons cruellement d'ingénieurs, d'enseignants, d'infirmiers, d'ouvriers qualifiés, de médecins, de policiers, d'agriculteurs et de tant d'autres professions essentielles à l'avenir du pays et, en particulier, à la résolution des problèmes environnementaux de demain. Cela exige des réformes courageuses. Par exemple, les retraités doivent accepter que leur part du revenu national diminue et qu'ils devront vivre de leurs biens, s'ils en possèdent, plutôt que des impôts payés par ceux qui travaillent. Et nous devons accueillir et intégrer un grand nombre d'étrangers, soigneusement sélectionnés afin qu'ils ne disparaissent pas.
 
Il ne reste plus beaucoup de temps pour réagir. Pour donner le pouvoir à la jeunesse. La solution ne réside certainement pas dans les partis actuels, qui ne proposent rien et ne pensent qu'à continuer de profiter des prévoyances publiques. Elle réside dans une prise de conscience des entreprises, des associations, des syndicats, des chercheurs, des jeunes, des personnes de bonne volonté, qui croient encore que la France et l'Europe doivent viser l'excellence et rester ouvertes sur le monde. C'est parmi eux que se trouvent les sources de cette prise de conscience. Espérons qu'elle ne tardera pas trop. 
 
 Jacques Attali 
 Jacques Attali est docteur en sciences économiques, diplômé de l'École Polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il est le fondateur de quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à la prospective), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les quotidiens économiques Les Echos et Nikkei, après avoir également collaboré avec L’Express. Jacques Attali dirige aussi régulièrement des orchestres à travers le monde.

 


 

D) - Vers un « état d’alerte de sécurité nationale » : le bellicisme assumé de Macron et de l’UE face à la Russie

La loi de programmation militaire actualisée : un réarmement sans précédent sous prétexte de « menaces géopolitiques »

Le 8 avril 2026, le gouvernement français a présenté en Conseil des ministres une actualisation majeure de la loi de programmation militaire (LPM) pour la période 2024-2030.

Ce texte, loin d’être une simple révision technique, constitue un tournant stratégique.

L’enveloppe budgétaire passe de 377 à 413 milliards d’euros d’ici 2030, soit une hausse supplémentaire de 36 milliards d’euros. Au cœur de cette réforme : la création d’un nouvel outil juridique inédit, l’« état d’alerte de sécurité nationale ». Activé par simple décret du Premier ministre, ce régime d’exception permettra des réquisitions massives dans les secteurs civil, logistique et sanitaire, le déploiement rapide des forces armées sur le territoire national, et des dérogations aux normes environnementales, aux marchés publics ou aux règles du droit du travail pour accélérer la production d’armements et la construction d’infrastructures militaires.

Officiellement, ce dispositif répond à « la multiplication des fronts géopolitiques » et à la nécessité de transformer la France en « base arrière » d’une éventuelle intervention majeure en Europe de l’Est. Il s’inscrit dans une logique de préparation à une « économie de guerre » permanente, avec des mesures concrètes comme l’autorisation pour 1.500 agents de sécurité privée d’utiliser des moyens antidrones, l’assouplissement des procédures de fabrication d’antidotes bactériologiques ou la simplification des procédures d’achat d’équipements militaires. Ce n’est plus une armée de professionnalisation post-Guerre froide, mais une armée prête à une mobilisation totale de la société.

L’« état d’alerte de sécurité nationale » : la fin officielle du temps de paix en France

Ce nouveau statut marque une rupture historique. Jusqu’ici, la France distinguait clairement le temps de paix et le temps de guerre.

Désormais, un simple décret suffira à basculer dans un régime hybride où l’État pourra réquisitionner usines, transports, hôpitaux ou même données personnelles sans passer par le Parlement.

Le gouvernement justifie cette mesure par les « menaces hybrides » attribuées à la Russie : cyberattaques, drones, sabotage des infrastructures ou « flotte fantôme » dans l’Atlantique.

Dans les faits, cette réforme aligne la France sur les doctrines les plus agressives de l’OTAN. Elle prépare le pays non seulement à défendre son territoire, mais surtout à soutenir une guerre de haute intensité sur le flanc est de l’Europe. Les généraux français eux-mêmes évoquent ouvertement un « choc » possible d’ici trois à quatre ans et décrivent la Russie comme « la plus grande et la plus dimensionnante menace » pour le continent. Cette rhétorique transforme une hypothèse stratégique en certitude politique.

Le bellicisme assumé d’Emmanuel Macron : la Russie, ennemi existentiel de l’Europe

Emmanuel Macron incarne depuis plusieurs années cette posture belliciste. Il n’a cessé de qualifier la Russie de « menace existentielle » pour l’Europe, d’envisager publiquement l’envoi de troupes françaises en Ukraine (y compris plusieurs milliers d’hommes dans une « force de réassurance » post-cessez-le-feu) et de multiplier les livraisons d’armes qui ont déjà épuisé 25 à 40 % des stocks stratégiques français. Ses déclarations sur une « confrontation » inévitable avec Moscou, ses appels répétés à une « économie de guerre » européenne et son alignement total sur les positions les plus dures de l’OTAN et de Washington traduisent une vision obsidionale.

Cette russophobie n’est pas isolée : elle est devenue la doctrine officielle de l’Union européenne. Bruxelles et les capitales européennes présentent systématiquement toute initiative russe comme une agression impérialiste, tandis que l’expansion continue de l’OTAN vers l’est depuis la fin de la Guerre froide est passée sous silence. Les exercices militaires massifs en Estonie, les discours sur la « défense européenne » et même le lancement d’une application « Défense + » pour mobiliser les jeunes citoyens s’inscrivent dans cette logique de confrontation permanente.

La russophobie européenne : un réflexe pavlovien pour masquer les échecs structurels de l’UE

Cette obsession anti-russe sert surtout à dissimuler les faiblesses profondes de l’Union européenne. À chaque crise – dépendance énergétique, désindustrialisation, inflation ou contestations sociales – Moscou est désignée comme le bouc émissaire idéal. Les sanctions successives contre la Russie, loin d’avoir affaibli Moscou comme promis, ont provoqué une explosion des prix de l’énergie en Europe, des profits records pour les fournisseurs américains et qataris de GNL, et un affaiblissement dramatique de la compétitivité industrielle du continent.

L’affaire Nord Stream reste emblématique : initialement imputée à la Russie, les enquêtes ultérieures ont révélé une réalité plus complexe que la narrative officielle n’a jamais assumée. Au lieu de reconnaître les erreurs stratégiques de Bruxelles (dépendance au gaz russe abandonnée sans alternative viable, perte de souveraineté énergétique), les dirigeants européens préfèrent entretenir une rhétorique de guerre froide 2.0. Résultat : l’Europe se retrouve plus dépendante des États-Unis, moins compétitive face à la Chine et coupée d’un partenaire historique qui représentait un marché immense et des ressources énergétiques bon marché.

Les risques d’une escalade incontrôlable : vers une Europe champ de bataille ?

En transformant la Russie en ennemi absolu, Macron et l’UE ignorent les réalités géostratégiques du XXIe siècle. La Fédération de Russie réagit à une expansion de l’OTAN jugée menaçante, conformément aux assurances données à Gorbatchev après 1989. En refusant toute négociation sérieuse, en présentant toute concession comme une capitulation et en préparant les opinions publiques à une guerre longue, les dirigeants européens risquent de précipiter le continent dans un engrenage incontrôlable.

Les conséquences sont déjà visibles : épuisement des stocks militaires, explosion des dépenses publiques au détriment des services sociaux, et une France qui se prépare à devenir une « base arrière » d’un conflit qui ne la concerne pas directement. Cette logique belliciste isole davantage l’Europe du reste du monde, où une majorité de pays refuse de suivre cette croisade atlantiste.


 

Conclusion : la paix sacrifiée sur l’autel d’une idéologie atlantiste déconnectée

Au final, cette actualisation de la LPM et la rhétorique qui l’accompagne posent une question essentielle : cette escalade militaire et cette russophobie obsessionnelle servent-elles vraiment les intérêts de la France et de l’Europe ? Ou ne font-elles qu’accélérer un déclin stratégique et économique déjà bien engagé ?

En transformant le Vieux Continent en champ de bataille potentiel pour la troisième fois en un siècle, Emmanuel Macron et les institutions européennes semblent prêts à sacrifier la paix, la prospérité et la souveraineté sur l’autel d’une idéologie atlantiste qui a déjà fait la preuve de son échec.

Les débats parlementaires à venir sur ce texte seront décisifs. Sauront-ils imposer un sursaut de lucidité et de réalisme géopolitique, ou laisseront-ils la machine belliciste s’emballer jusqu’à l’irréparable ? L’avenir de la France et de l’Europe tout entière en dépend.

https://multipol360.com/vers-un-etat-dalerte-de-securite-nationale-le-bellicisme-assume-de-macron-et-de-lue-face-a-la-russie/

 

mars 30, 2026

Trumpisme et Trumpénisation !!

 Sommaire:

A) - Trump et la guerre en Iran : Erreur fatale ou coup de génie ?

B) - Trump : Quand les patrons américains vont-ils réagir ?

C) - Trump tord le bras de l’Europe : ratifiez ou perdez votre gaz américain !

 


 

Trump et la guerre en Iran : Erreur fatale ou coup de génie ?

Depuis plus de dix ans, une partie de la presse occidentale et les soi-disant « experts » expliquent avec une remarquable constance que Donald Trump est un imbécile, un clown, un fou dangereux. Le problème, c’est que cette grille de lecture est surtout révélatrice de biais idéologiques, de la paresse intellectuelle ou pire, de la bêtise même, de ceux qui l’emploient. En géopolitique, sous-estimer son adversaire est toujours une erreur. Et dans le cas de Trump, c’en est même une double.

Car depuis longtemps j’avance une autre hypothèse : Donald Trump n’est pas l’anomalie du système américain, il en est le symptôme. Celui d’un Empire qui vieillit, doute, mais qui refuse encore de disparaître.

L’Amérique reste certes aujourd’hui la première puissance militaire, technologique et financière du monde. Mais elle est aussi un empire fatigué : une dette colossale, une industrie moribonde et depuis longtemps délocalisée, une société fracturée, voire décadente (wokisme) et surtout avec un rival systémique – la Chine – qui monte en puissance à une vitesse historique et qui la dépasse à présent (hormis dans le domaine militaire mais pour combien de temps ?) dans tous les secteurs. 

Dans ce contexte, l’élection puis la réélection de Donald Trump ne doivent rien au hasard. Elles traduisent le réflexe de survie d’une partie de l’Amérique. Celle que les castes globalisées regardent souvent avec mépris : l’Amérique périphérique, industrielle (ou ce qu’il en reste !), rurale, celle qui a payé la mondialisation de plein fouet et qui refuse d’être sacrifiée sur l’autel du libre-échange sauvage et des guerres idéologiques.

Trump n’est donc pas une parenthèse. Dans ce nouvel épisode du concept du « Piège de Thucydide », il représente donc le sursaut d’un empire dont le déclin fut notamment accéléré par quatre années catastrophiques d’une administration Biden inconséquente et incompétente.

Or l’Histoire est cruelle avec les sursauts.

J’écrivais en novembre 2024 : « Donald Trump sera-t-il le Justinien de l’Empire américain… et de l’Occident ? »

La comparaison n’avait rien d’un compliment facile. Justinien, Napoléon ou Churchill incarnent tous le même phénomène historique : celui du dirigeant qui tente de redresser une puissance vieillissante et en fin de vie.

Justinien, l’empereur romain d’Orient du VIsiècle, restaure quelque peu l’empire romain d’Occident et ralentit son déclin pendant seulement quarante ans. Napoléon prolongea quinze années la suprématie française et le Siècle français, puis ce fut l’Espagne, la Russie et Waterloo. Churchill offrit au Royaume-Uni un dernier moment, quelques années, de grandeur impériale avant l’avènement finalement du Siècle américain.

De fait, ces sursauts durent donc rarement.

La question est donc simple : le sursaut Trump n’aura-t-il duré que quinze mois ?

À lire aussi : ANALYSE – Détroit d’Ormuz : Comment l’Iran parvient à maintenir ses exportations de pétrole malgré la guerre

Un début de second mandat fulgurant

Car depuis janvier, que cela nous plaise ou non, Donald Trump avait accumulé les succès.

D’abord en politique étrangère. Contrairement à l’image belliciste que lui prêtent ses adversaires, Trump s’est toujours méfié des guerres coûteuses et inutiles. Il considère – à juste titre – que les États-Unis ont dilapidé leur puissance (et leur argent) dans des conflits périphériques sans intérêt stratégique réel.

Son objectif était donc clair : fermer les robinets impériaux.

Il a tout d’abord contribué à mettre fin ou à désamorcer huit conflits majeurs ou crises ouvertes à travers le monde. 

La fin du conflit ukrainien devait en faire partie. Pour Washington, cette guerre était devenue un gouffre financier sans retour stratégique évident. Son retrait progressif et la laisser aux Européens était une manière élégante de rappeler que l’OTAN n’est pas une mutuelle gratuite. 

Et, n’oublions pas que si le conflit perdure aujourd’hui, c’est aussi parce que le puissant complexe militaro-industriel américain, largement hostile à Trump, n’a cessé de court-circuiter sa stratégie en s’appuyant sur certains dirigeants européens – on se souvient du rôle trouble joué par Boris Johnson en 2022 pour torpiller les négociations en échange de grosses commissions – afin de maintenir ce conflit profitable à l’industrie de défense américaine.

Dans le même temps, Trump lançait une politique commerciale agressive pour relancer l’industrie américaine. Les tarifs douaniers n’étaient pas une folie ou un caprice protectionniste mais un outil de réindustrialisation forcée.

À cela s’ajoutaient plusieurs mouvements stratégiques importants : sécurisation de l’arrière-cour américaine, pression sur le Panama et le coup au Venezuela pour réduire l’influence chinoise, rapprochement discret avec la Russie et tout récemment, un accord économique majeur et historique avec l’Inde.

Sans oublier le Groenland, cible de moqueries médiatiques mais enjeu stratégique majeur : terres rares (comme au Venezuela d’ailleurs), routes arctiques, contrôle des ressources du futur.

De même, avec Trump, les États-Unis attiraient d’importants investissements venus du Golfe : près de 45 milliards de dollars annoncés par le Qatar dans différents projets industriels et énergétiques, plus de 600 milliards promis par l’Arabie saoudite sur plusieurs années et plus de 200 milliards de dollars d’investissements et de partenariats stratégiques des Émirats arabes unis dans les technologies et l’intelligence artificielle américaines (notons que ces flux pourraient évidemment être remis en question par la nouvelle guerre dans le Golfe et ses conséquences, d’autant plus que Riyad et Abou Dhabi avaient rejoint les BRICS sous le mandat de Biden).

Trump poursuivait aussi une idée stratégique peu commentée : faire “exploser” les BRICS+ de l’intérieur afin d’affaiblir la Chine en rapprochant plusieurs membres clés – Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Inde et même Russie – de l’économie américaine plutôt que de les laisser glisser durablement dans l’orbite de Pékin.

La logique était limpide : réduire les engagements périphériques pour concentrer la puissance américaine sur le véritable défi du XXIe siècle – la rivalité avec la Chine.

En clair, comme je l’indiquais dans un édito précédent, sortir des guerres pour préparer la grande compétition.

Et puis survient l’Iran.

La politique de Trump face à Téhéran

Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut revenir au premier mandat Trump.

En 2018, la sortie du JCPOA marquait un changement profond de stratégie. Washington abandonnait la logique d’endiguement diplomatique pour revenir à la pression maximale.

Mais la véritable nouveauté était ailleurs : dans l’acceptation également d’une stratégie de décapitation ciblée.

Le message américain devenait simple : les États-Unis ne se contenteraient plus d’user la périphérie du système iranien. Ils pourraient viser directement les cerveaux du dispositif.

L’élimination du général Qassem Soleimani en fut l’exemple le plus spectaculaire.

Cette approche repose sur un triptyque très clair : pression économique maximale, renseignement offensif et menace militaire crédible. L’objectif n’est pas forcément la guerre totale mais la désorganisation progressive de l’adversaire.

Depuis le début du second mandat Trump, cette stratégie a été renforcée.

Washington a accru sa présence militaire dans la région. Et surtout, la CIA, à l’instar du Mossad déjà bien implanté sur le territoire iranien, a relancé des opérations de recrutement en persan visant directement les élites iraniennes.

Ce n’est pas un détail. Quand une puissance prépare une opération majeure, elle cherche d’abord à comprendre le système qu’elle veut frapper. Logique.

Mais Trump, contrairement aux caricatures médiatiques, ne voulait absolument pas d’une guerre, d’où son hésitation et ses réticences manifestes pendant plusieurs semaines… 

Il voulait un rapport de force suffisant pour imposer une négociation ou provoquer une fracture interne du régime.

À lire aussi : ANALYSE – Gouvernance internationale de la concurrence, géopolitique et convergence normative

Le pari iranien

Trump ne le sait probablement pas, mais Churchill a écrit un jour : « Ne croyez jamais, jamais, jamais qu’une guerre sera simple et facile, ni que quiconque s’engage dans cet étrange voyage puisse en mesurer les marées et les ouragans qu’il rencontrera. L’homme d’État qui cède à la fièvre guerrière doit comprendre que, dès que le signal est donné, il n’est plus le maître de la politique, mais l’esclave d’événements imprévisibles et incontrôlables ».

Alors pourquoi cette intervention ?

Les théories complotistes circulent déjà : manipulation de Netanyahou, chantages et pressions diverses, diversion politique afin d’occulter les retombées de l’affaire Epstein, conversion soudaine de Trump au néoconservatisme…

Soyons sérieux.

Comme le rappelait si justement Michel Rocard : « En matière de grande catastrophe publique, toujours privilégier la connerie au complot. La connerie est à la portée de tous, c’est donc assez largement répandu. Le complot nécessite beaucoup d’intelligence et d’organisation, c’est très rare ».

Or Trump n’est pas idiot et n’est pas devenu un faucon idéologique du jour au lendemain.

Ma lecture est différente : j’opterais plutôt pour le grain de sable qui a, au dernier moment, fait gripper un plan qui devait se dérouler sans accroc. Trump ne croyait pas réellement à un nouveau regime change ou un renversement du régime par un soulèvement populaire massif. Depuis janvier, et en dépit d’émeutes sans précédent, rien ne laissait toutefois présager un mouvement révolutionnaire capable d’abattre la République islamique. Les oppositions iraniennes se haïssent entre elles et restent donc profondément divisées, sans figure fédératrice et charismatique faisant l’unanimité dans le peuple iranien capable d’incarner une alternative crédible et sérieuse – et Trump lui-même a refusé de recevoir et d’adouber Reza Pahlavi par exemple. Dans cette perspective, c’est plutôt le spectre d’une guerre civile en Iran qui se profilerait dans le cas d’une chute brutale du régime et avec des conséquences pour la région dévastatrices.

Par ailleurs, Trump ne croyait pas (surtout pas !) non plus à un scénario d’intervention directe américaine (et encore moins terrestre !) ou à une insurrection militaire interne menée par des groupes comme les Kurdes. Son plan semblait beaucoup plus classique dans la tradition de la Realpolitik : pression maximale, négociations serrées… et éventuellement un coup de palais.

Dans ce scénario, les services américains et israéliens sont parvenus à convaincre Trump, peut-être en lui “vendant” l’idée d’une opération courte et ciblée : décapitation du sommet du régime, destruction totale du programme nucléaire et accélération d’une recomposition interne du pouvoir.

Autrement dit : provoquer un coup d’État interne mené par un homme – ou un groupe – au sein de l’appareil militaire ou même des Pasdarans.

La CIA et le Mossad pouvaient sincèrement croire à ce scénario. Mais plusieurs hypothèses existent : leur homme a peut-être été tué accidentellement dans les frappes ciblées qui ont décimé, en 24h et dans une redoutable efficacité, plus d’une cinquantaine de dirigeants iraniens – y compris le Guide suprême Khamenei – ou bien, il a été découvert et éliminé par ses propres pairs dans les purges actuelles et toujours en cours au cœur du régime.

Car un élément est largement sous-estimé : les infiltrations du Mossad au sein même de l’appareil iranien sont nombreuses, et les purges internes et les règlements de compte qui en découlent sont aujourd’hui massifs mais peu évoqués publiquement.

Dans ce contexte, les factions les plus dures et radicales du régime semblent donc avoir repris la main.

Ou encore, et ce serait le scénario le plus intéressant pour les Israéliens et surtout le président américain, leur fameux « homme idoine », leur carte maîtresse, est bel et bien encore en vie mais n’a simplement pas eu l’opportunité de passer à l’action. Nous y reviendrons plus loin…

En attendant, l’Iran n’est ni l’Irak de Saddam Hussein ni la Libye de Kadhafi.

C’est un régime profondément enraciné dans son appareil sécuritaire.

Les Pasdarans représentent environ 150 000 hommes. Les milices basijis en mobilisent près de 800 000. Avec leurs familles et leurs réseaux économiques, ce sont plus de vingt millions d’Iraniens qui ont un intérêt direct à la survie du régime, qui au passage s’y connaît très bien en révolution, en « brouillard de guerre », en guerre asymétrique et d’attrition !

Dans ces conditions, la chute rapide du système était toujours une hypothèse optimiste.

Aujourd’hui, le conflit semble s’installer. Et avec lui les dangers classiques de toute guerre périphérique qui peut se traduire par un fiasco fatal pour Trump et pire, dégénérer en véritable séisme international. 

Rappelons-nous que Napoléon pensait régler un problème dynastique en Espagne. Il y inventa la guérilla moderne… et commença à y perdre son empire !

Le piège des puissances fatiguées

La véritable question n’est donc pas militaire. Les États-Unis peuvent frapper l’Iran autant de fois qu’ils le souhaitent. Même si le complexe militaro-industriel américain est aux anges, les stocks de l’Oncle Sam s’épuisent et du matériel doit être rapatrié d’autres théâtres stratégiques comme en Asie, à la grande joie aussi des Chinois… 

Le problème est donc politique et géostratégique.

Une guerre prolongée et, pire, une intervention terrestre, même limitée, en Iran, on l’a dit, pourrait ruiner la grande stratégie trumpienne : concentrer l’Amérique contre la Chine. 

Pour l’heure et en paraphrasant Audiard : quand une puissance (USA) qui dépense 1 000 milliards de dollars par an pour sa défense décide d’agir, celles qui en dépensent 150 (Russie) ou 250 (Chine) regardent… et s’adaptent.

Certes les Chinois sont très inquiets pour leur approvisionnement en hydrocarbures qui est vital pour eux, surtout si le détroit d’Ormuz venait à être totalement fermé. Mais Pékin, après ce premier niveau de lecture de la crise, en a une seconde plus favorable. Xi Jinping peut observer au final la situation avec une certaine satisfaction (tout en aidant discrètement d’une manière ou d’une autre l’Iran). Car si Washington s’enlise une nouvelle fois au Moyen-Orient pendant que l’Europe se ruine de plus en plus en Ukraine, contre ses propres intérêts, dans une guerre qui ne la concerne pas et que la Russie entame sa cinquième année dans ce même conflit, le XXIe siècle devient soudain beaucoup plus confortable pour la Chine. Il suffirait alors d’une reprise des combats entre l’Inde et le Pakistan, et ce serait alors le jackpot pour l’Empire du milieu !  

Je l’ai déjà écrit : si vous êtes un stratège chinois et que vous voyez vos trois principaux concurrents s’épuiser simultanément, vous avez toutes les raisons de sourire et de vous frotter les mains. « Le meilleur général est celui qui gagne la guerre avant même d’avoir commencé la bataille », écrivait Sun Tzu…

Quant à Moscou, dans ce contexte, et au-delà des (fausses) rumeurs de la presse occidentale évoquant la fourniture d’informations aux Iraniens (et oui, il faut toujours mettre les Russes dans le camp des « méchants » mais même le Pentagone n’y croit pas, la Russie ayant d’autres chats à fouetter en Ukraine et au cas où, ne souhaite pas compromettre ses futures relations avec les Israéliens et Trump), elle adopte une posture classique : attendre, profiter de la hausse du pétrole et proposer surtout ses services comme médiateur.

En somme, au risque de décevoir les soutiens (agents d’influence ?) inconditionnels du « Sud global » de nos contrées et qui défendent mordicus le régime des mollahs pourtant toujours ennemi de l’Occident et de la France depuis 1979 (il a d’ailleurs récemment attaqué notre base aux Émirats arabes unis puis a causé en Irak la mort d’un soldat français et blessé cinq autres), personne ne se précipite ouvertement pour sauver Téhéran. Mais tout le monde observe attentivement la suite.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Syrie, le laboratoire de la destruction régionale ?

Trump peut-il encore gagner ?

Je l’ai dit à plusieurs reprises : c’est peut-être le pari le plus risqué de la carrière – voire de la vie politique – de Donald Trump.

Car l’enjeu dépasse largement l’Iran.

Si la guerre s’enlise, Trump pourrait compromettre les élections de mi-mandat mais surtout perdre une grande partie de sa popularité – jusqu’ici remarquablement solide – au sein de son électorat MAGA, traditionnellement hostile aux aventures extérieures. Or cet électorat commence déjà à manifester des signes de doute et de déception face à cette nouvelle guerre et à ce qui pourrait apparaître, pour certains, comme la première promesse majeure non tenue par leur champion : celle de sortir l’Amérique des conflits coûteux et inutiles.

Le temps joue donc clairement contre Trump. Il en est très bien conscient, d’où certainement son impatience et son irritation. 

Et, à ce stade, malgré la puissance de feu des États-Unis ainsi que l’efficacité et la précision chirurgicale des frappes israéliennes, les mauvaises nouvelles – les Européens et l’OTAN refusent de participer à l’opération, le porte-avions Ford, endommagé, fait demi-tour et Joseph Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme (NCTC), proche de Trump et pilier du mouvement MAGA, vient de démissionner – continuent de s’accumuler pour Washington. Les bases, les intérêts et les ambassades américains au Moyen-Orient, tout comme Israël et les États alliés du Golfe, demeurent toujours exposés aux représailles iraniennes, aux drones et aux missiles de Téhéran, même si ces attaques semblent avoir ralenti — peut-être en raison d’une gestion plus contrainte des stocks — après déjà dix-sept jours de conflit…

Or l’Histoire nous apprend aussi qu’en géopolitique, les situations apparemment bloquées peuvent basculer très vite. Ou pas…

Si Trump parvient finalement à provoquer, sous la pression militaire, cette fameuse recomposition interne du régime iranien – ou même sa chute contrôlée –, il pourrait transformer une opération risquée en succès stratégique majeur.

Pour l’instant, reconnaissons-le : c’est loin d’être gagné, tant la « défense mosaïque » (structure du commandement militaire décentralisée), comme la résilience du pouvoir de Téhéran, est réelle. Les Israéliens ont beau éliminer les chefs un par un, ainsi que leurs remplaçants, « couper toutes les têtes », or celles du régime, comme celles d’une Hydre, repoussent à chaque fois. Pour combien de temps ?

Il ne faut pas oublier que les Pasdarans, force d’élite, pilier du régime, sont à la fois des combattants idéologiquement fanatisés et des acteurs économiques puissants. « Joueurs d’échecs, malins et très intelligents »(dixit Trump lui-même !), leur culture politique mêle professionnalisme, culte du martyr, loyauté révolutionnaire… et sens aigu des affaires.

Autrement dit, ils peuvent se montrer redoutablement déterminés. Mais ils restent aussi des hommes de pouvoir… et d’argent.

Comme le disait Charles Quint :

« Les incorruptibles n’existent pas. Ils sont simplement un peu plus chers que les autres. »

Dans ce contexte, l’« homme idoine », la fameuse taupe, évoqué plus haut pourrait apparaître – ou réapparaître – à un moment critique.

D’autre part, l’histoire regorge d’exemples où, au crépuscule des régimes les plus durs, certains responsables cherchent avant tout à sauver leur peau, leurs intérêts ou une partie de l’appareil de pouvoir.

En avril 1945, même Heinrich Himmler – pourtant le maître absolu de la SS et l’un des piliers les plus fanatiques du IIIᵉ Reich – tenta d’ouvrir des négociations secrètes avec les Occidentaux par l’intermédiaire du comte Folke Bernadotte, dans l’espoir de conclure une paix séparée sur le front occidental. L’objectif n’était évidemment pas une paix sincère, mais une manœuvre de survie personnelle et politique : préserver ce qui pouvait l’être du régime et tenter d’empêcher l’effondrement total face aux Soviétiques.

Ce type de calcul cynique est une constante dans les fins de régime, même les plus idéologiques.

Si un tel scénario devait émerger à Téhéran – fracture interne, coup de palais ou recomposition du pouvoir – le Moyen-Orient pourrait être profondément transformé.

L’un des principaux foyers de déstabilisation régionale disparaîtrait ou serait durablement affaibli. Et les États-Unis retrouveraient alors une marge d’initiative stratégique considérable, tout en portant, une nouvelle fois, un mauvais coup à Pékin…

Il sera intéressant de voir comment Trump, « l’homme qui ne perd jamais » (ou du moins, ne l’avoue jamais) va se sortir de cette aventure…

Mais ce serait mal le connaître que de le croire déjà piégé : Trump, l’imprévisible, a déjà montré à plusieurs reprises qu’il savait transformer des situations apparemment bloquées en coup de théâtre ou pirouettes géopolitiques inattendues, comme en juin dernier lors de la guerre des 12 jours par exemple…

La question reste donc entière.

Sommes-nous face à l’erreur fatale d’un empire fatigué, d’un empereur trop pressé et dépassé… ou au coup de génie d’un joueur qui mène une partie de poker mondiale où personne ne sait vraiment quelles cartes il détient ?

Les semaines à venir nous apporteront sans doute un début de réponse.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Pékin face à la guerre hybride : L’Iran comme terrain d’apprentissage stratégique

Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.

Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.

Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.

Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).

https://lediplomate.media/edito-trump-guerre-iran-erreur-fatale-coup-genie/ 



 

B) - Trump : Quand les patrons américains vont-ils réagir ?

Il est rare de voir un président saper les fondements de son pays en prétendant œuvrer pour son développement. C'est pourtant précisément ce que fait le président Trump ; et l'on peut se demander combien de temps les patrons et les syndicats américains toléreront une telle politique. 
 
 En apparence, le président américain fait tout son possible pour aider les entreprises américaines : il réforme le système fiscal en leur faveur ; il consacre toujours plus de fonds publics aux industries de la défense et de l'intelligence artificielle ; par une déréglementation sans limites, il exonère les dirigeants américains de toute poursuite pénale pour corruption d'agents publics étrangers ou violation des règles et traités environnementaux internationaux, qu'il dénonce pourtant quotidiennement ; il oblige les partenaires des États-Unis à acheter du pétrole et du gaz américains plutôt que russes ; il conditionne tout accord commercial avec un pays à un engagement d'investissement de centaines de milliards de dollars aux États-Unis. Il se montre aussi exigeant et brutal envers les Européens qu'envers les Indiens, les Canadiens, les Australiens, les Indonésiens et les Africains, qui sont tous des partenaires et des marchés naturels pour les entreprises américaines. En Europe, il ne soutient que deux petits pays, la Hongrie et la Slovaquie, dont la seule particularité est d'être des alliés déclarés du président russe. 
 
 

 
 
En réalité, malgré les apparences, cette politique détruit les fondements mêmes du système économique américain : en cherchant à imposer des règles autoritaires aux autres, et aux Européens en particulier, en ne garantissant plus leur défense et en s'alliant avec leurs pires ennemis, elle les pousse à commercer davantage entre eux, à cesser d'acheter des avions, du matériel militaire et des systèmes numériques américains, et à développer des centres de données indépendants. Elle incite également les Européens et d'autres populations à ne plus étudier, vivre ou visiter les États-Unis ; elle les encourage à nouer de nouvelles alliances géopolitiques, entre Européens, ou avec des Latino-Américains et des Canadiens ; et à diversifier leurs partenariats industriels, notamment avec des entreprises chinoises, jusqu'alors considérées comme ennemies.
 
En réalité, les Européens commencent à envisager sérieusement l'acquisition de cartes de crédit et de systèmes numériques européens, et plus généralement à se désengager des services des entreprises numériques américaines. Les banques européennes s'attellent enfin à intégrer leurs marchés de capitaux afin de se libérer de l'emprise américaine. Les pays européens et asiatiques, ainsi que des fonds privés, commencent à vendre leurs bons du Trésor américain. Et même si, pour l'instant, personne en Europe ni ailleurs, pas même la Chine, ne peut se passer de gaz naturel américain, la tentation grandit de tout faire pour s'en affranchir. Il en va de même pour le dollar. Ces choix, que font de plus en plus d'Européens, d'Indiens et de Latino-Américains, les éloignent durablement des États-Unis et continueront de le faire, quel que soit le successeur de Trump à la présidence. 
 
 Les entreprises américaines commencent à en payer le prix : d'énormes contrats, quasiment signés, sont annulés ; les investissements promis sont remis en question. 
 
Tout cela aura des conséquences sur le niveau de vie américain, tant en termes d'inflation que de chômage, comme nous pouvons déjà le constater. 
 
Combien de temps encore les patrons américains, de la Silicon Valley au Texas en passant par New York, jusqu'ici fascinés, voire terrifiés par Trump, continueront-ils à le soutenir ?  
 Combien de temps encore les banques américaines le laisseront-elles poursuivre cette politique insensée qui discrédite leur système financier et accélère la chute du dollar, l'inflation et la crise de la dette ? 
 
Combien de temps encore les GAFAM le laisseront-elles compromettre l'immense potentiel du marché mondial qu'elles étaient en train de conquérir ? 
 
Si ces patrons américains persistent à soutenir leur président, si objectivement contraire à leurs intérêts à long terme, ils devront soit se résigner à se replier sur leur marché intérieur, soit pousser leur président à une confrontation brutale avec ses anciens alliés, afin de reconquérir par la force ce qu'ils ont perdu par leur résistance. Le président n'aura alors d'autre choix que de se montrer de plus en plus agressif envers le reste du monde, notamment les Européens, pour tenter d'obtenir par la force ce qu'il ne peut plus espérer obtenir d'eux par la négociation, aussi brutale soit-elle. Il déclarera ouvertement : « Achetez des armes américaines, sinon vous n’aurez plus accès à Internet ni à vos cartes de crédit ; nous ne vous protégerons plus, et vos logiciels et avions de fabrication américaine deviendront inutilisables.» Comme les Européens et les Indiens ne pourront céder à un tel chantage, une confrontation stratégique, voire militaire, entre les États-Unis et le reste du monde, y compris l’Union européenne, aussi impensable soit-elle aujourd’hui, deviendra inévitable.
 
En revanche, si le monde des affaires américain prend conscience de la gravité de la situation et comprend que tout cela lui est fatal, il s'alliera aux syndicats et aux forces modérées des partis républicain et démocrate pour mettre fin à cette expérience désastreuse et tenter de renouer avec l'ancien monde où les États-Unis bénéficiaient de la confiance de leurs alliés. Il imposera à la Maison-Blanche un président raisonnable, un président qui, au moins, défende ses intérêts. Si ce coup d'État échoue, il cherchera alors à délocaliser ses centres de commandement, à ne plus apparaître comme des entreprises américaines, ce qui ne fera qu'accélérer le déclin de l'empire actuellement dominant. 
 
Dans la sphère publique comme dans la sphère privée, la confiance est la condition de la paix ; or, dans les deux cas, il est très difficile de rétablir la confiance perdue, et le conflit ou la séparation deviennent alors presque toujours inévitables. En perdant la confiance du monde et du monde des affaires américain, le président Trump conduit inévitablement à une confrontation entre les États-Unis et le reste du monde, y compris l'Union européenne, confrontation dont seule une révolte des forces vives américaines contre leur président pourrait nous préserver.
 
 Jacques Attali 
Jacques Attali est docteur en sciences économiques, diplômé de l'École Polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il est le fondateur de quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à la prospective), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les quotidiens économiques Les Echos et Nikkei, après avoir également collaboré avec L'Express. Jacques Attali dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

https://www.attali.com/en/geopolitics/trump-when-will-american-bosses-react/ 


 

C) - Trump tord le bras de l’Europe : ratifiez ou perdez votre gaz américain ! 

Une nouvelle démonstration de la realpolitik made in USA

Bruxelles, 24 mars 2026 – L’information, révélée hier soir par le Financial Times et reprise ce matin par BFM Business, est sans ambiguïté : Donald Trump met l’Union européenne face au mur.

Soit Bruxelles ratifie sans délai ni modification l’accord commercial de Turnberry (signé en juillet 2025), qui impose 15 % de droits de douane sur une grande partie des exportations européennes vers les États-Unis, soit l’Europe perd son accès « privilégié » au GNL américain.


 

Message clair : vous voulez de l’énergie ? Vous signez. Sinon, d’autres clients attendent.

Cette menace n’est pas une surprise. Elle illustre à la perfection la méthode Trump : tordre le bras de ses « partenaires » jusqu’à ce qu’ils cèdent. On l’a vu avec le Canada et le Mexique (renégociation forcée de l’ALENA), avec la Chine (guerre tarifaire massive), avec l’Inde, le Brésil… et maintenant avec l’Europe. Le levier est toujours le même : la puissance américaine, qu’elle soit commerciale, monétaire ou énergétique. Aujourd’hui, c’est le GNL qui sert d’arme.

L’Europe, qui importe jusqu’à 60 % de son gaz naturel liquéfié des États-Unis depuis qu’elle a sacrifié le gaz russe sur l’autel des sanctions, se retrouve piégée.

Le blocage du détroit d’Ormuz et la concurrence asiatique rendent le chantage encore plus efficace.

Une dépendance énergétique auto-infligée

Cette situation est le résultat direct des choix suicidaires de l’UE.

En se lançant dans une politique de sanctions tous azimuts contre la Russie, Bruxelles a volontairement détruit sa propre sécurité énergétique. Le gaz bon marché et fiable venu de Sibérie a été remplacé par du GNL américain, plus cher, plus polluant (transport par méthaniers) et surtout soumis au bon vouloir de Washington. Ursula von der Leyen, toujours prompte à signer des accords sans consulter les peuples, a entériné cette dépendance. Résultat : l’Europe n’est plus maîtresse de son destin énergétique. Elle mendie du gaz auprès d’un « allié » qui n’hésite pas à utiliser ce besoin vital comme moyen de pression.

Et ce n’est pas un accident. C’est la logique permanente de la politique américaine : les alliés sont des vassaux utiles, pas des partenaires égaux. Henry Kissinger l’avait résumé il y a des décennies avec une lucidité glaçante :

« Être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être leur ami est fatal. »

La phrase, souvent paraphrasée sous la forme « il vaut mieux être un ennemi des Américains plutôt qu’un ami », n’a jamais été aussi d’actualité. Les exemples abondent : les Kurdes abandonnés, les Afghans laissés aux talibans, les Européens sommés d’acheter du gaz cher et des armes made in USA pendant que Washington impose ses tarifs.

Pour la France, un risque supplémentaire sur la souveraineté

La France, qui importe déjà une part croissante de son GNL américain, paiera cher cette nouvelle humiliation. Nos industries (chimie, acier, agroalimentaire) et nos ménages, déjà confrontés à des factures énergétiques explosives, risquent de voir les prix flamber encore si Washington décide de privilégier d’autres clients. Pendant ce temps, l’UE continue à imposer aux États membres des normes environnementales draconiennes tout en acceptant une dépendance totale vis-à-vis d’un pays qui n’a que faire des « valeurs » européennes quand ses intérêts sont en jeu.

Trump ne cache même plus son jeu. Il utilise ouvertement l’énergie comme arme de négociation, exactement comme il l’a fait avec l’Opep ou avec ses propres alliés du Golfe.

L’Europe, affaiblie par des années de soumission atlantiste, n’a plus les moyens de résister.

Le Parlement européen doit voter jeudi 26 mars sur la ratification de l’accord de Turnberry. On imagine déjà la pression exercée en coulisses par les lobbies américains et par la Commission von der Leyen, toujours prête à plier pour éviter une crise.

Cette affaire est une leçon brutale : dans le monde de Trump 2.0, il n’y a plus d’amis, seulement des intérêts. Et quand Washington dit « signez ou souffrez », l’Europe, comme tant d’autres avant elle, finit par courber l’échine. La souveraineté énergétique française, comme la souveraineté alimentaire, est en train d’être sacrifiée sur l’autel d’un « partenariat » qui n’est en réalité qu’une relation de domination. Il est temps que Paris cesse de se comporter en vassal et commence à reconstruire une véritable indépendance énergétique, avant que le prochain coup de pression américain ne devienne une catastrophe nationale.

https://multipol360.com/trump-tord-le-bras-de-leurope-ratifiez-ou-perdez-votre-gaz-americain/

 

 

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