Affichage des articles dont le libellé est ÉtatsUnis. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ÉtatsUnis. Afficher tous les articles

avril 05, 2026

Nouvelles de l'Iran !

Sommaire:

A) - Douze ans pour mourir : la République islamique, les enfants-soldats et le nationalisme sacrificiel

B) - L’Iran et le détroit d’Ormuz : une offensive silencieuse contre le pétrodollar ?

C) - Iran : Douze ans et déjà la guerre

D) - Golfe–Yémen : l’ouverture du front Houthi ou la nouvelle carte maîtresse de Téhéran

E) - Le discours de guerre de Trump sur l’Iran : fanfaronnades, déconnexion de la réalité et fin annoncée de l’OTAN 

 


 

A) - Douze ans pour mourir : la République islamique, les enfants-soldats et le nationalisme sacrificiel

Un État qui recrute des enfants de douze ans et l’annonce à la télévision nationale ne manifeste pas seulement sa brutalité ; il expose une logique. Plus inquiétante encore que la violence immédiate des faits, c’est cette logique qu’il faut saisir. À la fin de mars 2026, un responsable des Gardiens de la révolution a annoncé sur la chaîne d’État iranienne l’abaissement à douze ans de l’âge minimal pour certains volontaires affectés à des checkpoints et à des patrouilles urbaines. Confirmé le même jour par Human Rights Watch (HRW) et par plusieurs médias internationaux, ce fait frappe moins par l’acte lui-même que par la publicité qui lui est donnée. Celle-ci n’est pas l’effet d’une imprudence ; elle procède d’une décision. Un régime qui cache ses crimes reconnaît encore, fût-ce négativement, qu’ils doivent demeurer cachés. Un régime qui les proclame à l’antenne les a déjà convertis en langage politique. L’ostentation n’a ici rien d’accidentel ; elle appartient à la stratégie.

Le recours de la République islamique à des enfants dans des fonctions de guerre et de contrôle intérieur n’obéit pas seulement à une logique de renfort sécuritaire ni à une pénurie de combattants. Il met en œuvre un mécanisme plus profond : la conversion de l’enfant en ressource stratégique –voulu instrument de présence, d’émotion et de légitimation, mais aussi d’immunité symbolique et d’inversion de l’accusation contre l’adversaire, à l’intérieur comme à l’extérieur. Un tel mécanisme n’a rien d’irrationnel. Il procède au contraire d’une lecture froide du champ international, de ses asymétries morales, de sa sensibilité aux images, de sa difficulté à tenir ensemble le droit, la guerre et la cohérence politique. Réduire cette décision à la seule barbarie, c’est ne pas voir qu’elle obéit à une logique ; la réduire au seul cynisme, c’est ne pas voir ce qu’elle cherche à produire. Dans les deux cas, on se rend aveugle à ce qui s’y joue.

La question n’est pas de savoir si la République islamique viole le droit international en recrutant des enfants de douze ans comme « combattants défendant leur patrie » ; sur ce point, il n’y a pas d’ambiguïté. L’essentiel n’est pas là. Il est dans la publicité même de l’acte : pourquoi le fait-elle publiquement, à la télévision d’État, dans la langue de la légitimité nationale, sans même chercher à le voiler ? C’est cette publicité qui doit retenir l’attention. Elle indique que nous n’avons pas affaire à une transgression subie, honteuse ou provisoire, mais à une transgression assumée, revendiquée, mise au service d’un calcul. Le régime n’a manifestement pas vu dans ce coût un obstacle ; il l’a jugé politiquement utile. Comprendre cette utilité — ses ressorts, ses effets, sa fonction dans la guerre des récits — est au cœur de la réflexion. Non pour atténuer la faute, mais pour éviter l’erreur de lecture : on se condamne à mal lire une stratégie lorsqu’on n’y voit qu’un accès de sauvagerie.

Sur ce point, le droit laisse peu de place à l’ambiguïté. Le recrutement, l’enrôlement ou l’utilisation d’enfants de moins de quinze ans en vue de leur participation active aux hostilités constituent un crime de guerre. La jurisprudence internationale, notamment dans l’affaire Lubanga, a d’ailleurs établi que cette participation ne se réduit pas au seul usage des armes : guet, liaison, surveillance, escorte, transport, patrouille ou renseignement suffisent à faire entrer un mineur dans l’économie militaire du conflit. Les fonctions aujourd’hui évoquées par les autorités iraniennes relèvent donc pleinement de cette qualification. Ce point de droit doit être tenu avec fermeté, car il interdit toute atténuation morale du problème. Il faut aussi examiner avec rigueur si certaines de ces pratiques s’inscrivent dans ce que le droit qualifie d’attaque généralisée ou systématique contre la population civile, tant la militarisation de l’espace urbain et l’usage du Basij contre la dissidence intérieure brouillent la frontière entre ordre public et appareil de guerre. Mais ce débat plus large ne doit pas obscurcir l’essentiel : le cœur de la qualification pénale est déjà établi. Autrement dit, les fonctions ici en cause — surveillance, patrouille, contrôle, présence à des points de passage ou à proximité d’installations militaires — ne relèvent pas d’une zone grise. Elles relèvent pleinement des pratiques que le droit international pénal prohibe.

Mais le droit, à lui seul, ne dit pas encore tout ce qui se joue ici. Il qualifie l’acte ; il n’en épuise pas la portée. Car la publicité donnée au recrutement d’enfants ne se borne pas à signaler une transgression : elle en fait déjà un instrument. L’acte ne consiste pas seulement à mettre des enfants à disposition d’un appareil militaire ; il les inscrit dans une construction où la vulnérabilité de l’enfance, loin d’être un obstacle, devient une ressource politique. C’est à partir de là que la logique du régime apparaît dans toute sa netteté.

En annonçant publiquement l’enrôlement d’enfants de douze ans, la République islamique sait qu’elle s’expose. Si elle consent néanmoins à une telle exposition, c’est qu’elle en attend un profit politique supérieur au coût de la condamnation. Ce profit repose sur un mécanisme d’inversion accusatoire : le régime se sert de la condamnation qu’il suscite pour mettre en accusation ceux qui la portent. En désignant ces enfants comme des « combattants défendant la patrie », le régime accomplit deux opérations à la fois : il place leur enrôlement sous le signe de la défense légitime, et il donne à voir une nation si menacée qu’elle en viendrait à mobiliser jusqu’à ses enfants. L’enfant cesse alors d’être simplement mobilisé : il devient une preuve — preuve de l’urgence, preuve de la menace, preuve, surtout, de la violence première que le régime entend imputer à ses ennemis. Il ne s’agit pas d’un simple effet de langage. C’est la scène même de la condamnation qui se trouve déplacée. La présence d’enfants aux checkpoints, dans les patrouilles ou à proximité d’installations stratégiques n’apparaît plus alors comme le signe d’une illégalité, mais comme celui d’une nécessité. La transgression devient la preuve de ce qui la justifie ; et cette justification permet de renvoyer la faute vers ceux qui, selon le régime, auraient créé la situation. Le cercle se referme avec méthode : la transgression du droit n’y contredit pas la légitimité ; elle s’y donne au contraire comme la preuve extrême d’une légitimité blessée.

On manquerait l’essentiel si l’on ne voyait dans cette violence qu’une suite de contraintes, de blessures et de morts. Car elle consiste aussi à rendre certaines mises en scène vraisemblables, certaines pertes honorables, certaines morts dicibles. Un pouvoir de cette nature ne se borne pas à disposer des corps : il impose le langage dans lequel ces corps pourront être lus comme sacrifice, comme fidélité, comme dette acquittée envers la nation. L’efficacité stratégique du recrutement d’enfants ne tient donc pas seulement à l’usage matériel qui peut être fait d’eux ; elle tient à l’univers moral dans lequel cet usage devient visible, recevable et justifiable. Dans une telle configuration, la mort éventuelle de ces enfants — à un checkpoint, dans une caserne, aux abords d’un site militaire, ou dans tout autre lieu que le régime aura lui-même livré au risque — ne relève plus du seul dommage collatéral au sens ordinaire du terme. Cette mort-là appartient déjà au prévisible et, par là même, à l’exploitable. Il ne s’agit pas d’affirmer que chaque mort serait voulue pour elle-même ; il s’agit de constater qu’elle peut d’avance être intégrée à un récit, à une imagerie, à une économie de la preuve politique. L’enfant vivant sert à montrer la mobilisation ; l’enfant mort, à donner corps à l’accusation.

Ce renversement vise d’abord ceux qui, hors d’Iran, prétendent parler au nom du droit. Si la mort de ces enfants survient, elle n’est pas seulement destinée à être absorbée dans un récit intérieur ; elle doit aussi produire un effet sur les institutions et les États qui se réclament du droit international humanitaire tout en soutenant ailleurs des politiques ou des opérations dont la cohérence morale est contestée, parfois à juste titre. La République islamique n’a pas besoin d’inventer cette faille ; il lui suffit d’en tirer parti. Elle sait que l’autorité de ceux qui parlent au nom du droit se fragilise dès lors que leur propre conduite demeure exposée au soupçon de l’incohérence. Son calcul consiste alors à préparer une scène dans laquelle toute frappe américaine ou israélienne causant la mort de ces enfants pourra être convertie en grief juridique et politique contre ses auteurs, jusqu’à nourrir l’accusation de crimes de guerre portée contre eux. En exposant publiquement l’enrôlement de ses enfants-soldats, le régime suscite donc une condamnation dont il a déjà préparé le renversement. L’accusation ne disparaît pas ; elle se retourne. C’est dans ce retournement même que réside l’un des ressorts les plus redoutables de l’opération.

Ce qui se joue ici s’inscrit dans une histoire plus ancienne. Au fil du temps, la République islamique a appris à faire de la jeunesse sacrifiée non un scandale à dissimuler, mais un principe de légitimation. De la guerre Iran-Irak aux figures plus récentes des « défenseurs du sanctuaire », elle a constitué un répertoire dans lequel la mort du jeune cesse d’être une simple perte pour devenir image, dette, exemple, injonction adressée aux vivants. La nouveauté de la séquence actuelle ne tient donc pas à l’existence de ce langage, mais au degré de visibilité et de dureté qu’il atteint désormais. Un seuil est franchi : l’enfant n’est plus seulement recueilli après coup dans une liturgie du sacrifice ; il apparaît plus ouvertement comme une figure déjà appelée par elle. La transgression n’est plus seulement absorbée par le récit ; elle est préparée de manière à pouvoir y trouver sa place. Cette continuité ne se loge pas dans les mots seuls. Elle s’inscrit dans des formes, dans des images, dans des rites : dans les commémorations répétées, dans la présence durable des figures du martyr au cœur de l’espace urbain, dans la place faite aux récits de deuil élevés en exemples, dans la manière enfin dont la jeunesse sacrifiée est installée au centre de la mémoire politique du régime. L’opération présente relève de cet héritage : loin d’inventer ses propres formes, elle réactive et durcit un répertoire déjà constitué. Celui-ci ne sert pas seulement à donner sens après coup ; il prépare les esprits en amont. Il ne s’agit pas simplement de transmettre des slogans à des enfants, mais de faire advenir peu à peu un horizon moral dans lequel l’exposition de l’enfant à la violence peut cesser d’apparaître comme un scandale pour prendre le visage d’une grandeur, d’un devoir ou d’un honneur. Un tel horizon ne se décrète pas : il se forme dans la durée, par l’école, par les images, par les commémorations, par l’inscription des figures du martyr dans l’espace urbain, par les récits de deuil et par les formes imposées de l’honneur. C’est cette lente élaboration qui rend aujourd’hui recevable ce qui devrait demeurer inavouable.

C’est peut-être dans le sort fait aux enfants morts et blessés que ce mécanisme se laisse le plus nettement saisir. Funérailles ordonnées, portraits uniformisés, lexique du « martyr » imposé aux familles, cérémonies où l’enfant est élevé au rang d’offrande à la patrie : tout concourt à faire d’une disparition un message. La douleur privée y est reprise, infléchie, versée dans un récit public où le prestige du sacrifice vient consacrer l’autorité du régime. La séquence actuelle prolonge ce travail en amont : il ne s’agit plus seulement de capter symboliquement les morts, mais de placer des enfants au point même où la violence physique et son appropriation politique pourront, le moment venu, se confondre.

Le plus grave, ici, n’est pas seulement dans l’acte ; il est dans la forme politique qui lui est donnée. Recruter des enfants est un crime. Le proclamer à l’antenne nationale, dans la langue de la patrie et du devoir, est un acte d’une autre portée : c’est faire de la faute elle-même une ressource, de la transgression un grief retourné, de la condamnation attendue une pièce déjà intégrée au calcul. À ce niveau, la République islamique ne viole plus seulement une norme ; elle travaille à convertir cette violation en épreuve infligée à la cohérence de ses adversaires. Toute frappe américaine ou israélienne tuant ces enfants pourra dès lors être réinscrite, par avance, dans une accusation dirigée contre ses auteurs. C’est peut-être là le trait le plus sombre de cette séquence. Les pouvoirs les plus dangereux ne sont pas seulement ceux qui commettent l’inadmissible, mais ceux qui savent l’exposer de telle sorte que l’accusation se trouble, que l’indignation se divise et que la faute se déplace. Il ne suffit donc pas de condamner ; il faut encore refuser la scène qu’un tel pouvoir organise. Nommer le crime avec une rigueur sans faiblesse, et voir lucidement la logique politique qui le travaille : telle est l’exigence. Car ce qui se donne ici à voir n’est ni un dérapage ni un aveu d’impuissance. C’est une méthode.

Fundji Benedict

Dr. Fundji Benedict, Fondatrice et Présidente de Liberty Values & Strategy Foundation, est spécialisée en sciences politiques, anthropologie, droit international et études africaines. Sa triple identité – afrikaner, franco-éthiopienne et juive – nourrit une perspective unique sur les dynamiques géopolitiques et les questions identitaires contemporaines.

Polyglotte, elle a occupé des postes de direction dans des entreprises internationales aux États-Unis et au Canada avant de créer sa fondation. Ses recherches portent sur les conflits identitaires, les droits des minorités, la décolonisation et l’État de droit, avec un focus particulier sur le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.

Elle intervient régulièrement sur l’antisémitisme, le terrorisme et les réalités géopolitiques complexes qui façonnent notre époque. Son approche combine rigueur académique et engagement de terrain auprès des communautés concernées.

https://nouvellerevuepolitique.fr/fundji-benedict-douze-ans-pour-mourir-la-republique-islamique-les-enfants-soldats-et-le-nationalisme-sacrificiel/ 

 


 

B) - L’Iran et le détroit d’Ormuz : une offensive silencieuse contre le pétrodollar ?

Alors que la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran entre dans son deuxième mois, un nouveau front s’ouvre, discret mais potentiellement dévastateur pour l’hégémonie monétaire américaine. Le 2 avril 2026, Téhéran a officiellement proposé des accords bilatéraux sur le détroit d’Ormuz aux pays européens, asiatiques et arabes.

L’idée est simple, mais explosive : rouvrir le passage stratégique – par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial – en échange d’un paiement en euros ou en yuans, et non plus en dollars américains. 

Pour l’Iran, c’est une réponse pragmatique à la crise. Face aux frappes américaines et israéliennes, Téhéran transforme son contrôle géographique du détroit en levier économique et politique. En autorisant le passage des navires sous conditions, tout en excluant ou en pénalisant ceux liés aux États-Unis, l’Iran ne ferme pas totalement la voie maritime : il la monétise à son avantage. Les premiers signes sont déjà visibles : au moins deux tankers ont récemment transité après paiement en yuans chinois, selon des données de Lloyd’s List. 

Cette proposition n’est pas seulement une tactique de survie en temps de guerre. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de contournement du système pétrodollar, ce pilier invisible qui a permis aux États-Unis de dominer l’économie mondiale depuis un demi-siècle.

Le pétrodollar, pilier invisible de la puissance américaine

Depuis les années 1970, le commerce mondial du pétrole est presque entièrement libellé en dollars. Ce système, né d’un accord stratégique entre Washington et l’Arabie saoudite après la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971, impose à toutes les économies dépendantes du pétrole d’accumuler des dollars pour importer leur énergie. Les pays exportateurs, quant à eux, recyclent ces « pétrodollars » en achetant des obligations du Trésor américain, des actions de Wall Street ou de l’immobilier aux États-Unis. 

Ce cercle vertueux a offert à Washington des avantages colossaux : la capacité d’emprunter à des taux extrêmement bas malgré une dette publique qui dépasse aujourd’hui les 34.000 milliards de dollars, un financement illimité de son appareil militaire (avec près de 800 bases dans le monde), et un pouvoir de sanction sans précédent. Couper un pays du système bancaire en dollars revient souvent à le priver d’accès au pétrole, provoquant un effondrement économique rapide. 

Ce mécanisme a longtemps été perçu comme une règle naturelle du commerce international. Pourtant, il repose sur une confiance fragile dans le dollar comme monnaie de réserve mondiale. Toute tentative de vendre ou d’acheter du pétrole en dehors du dollar a historiquement été considérée comme une menace existentielle par Washington, entraînant parfois des réponses musclées.

La dédollarisation s’accélère

La proposition iranienne arrive à un moment où le mouvement de dédollarisation, déjà en cours depuis plusieurs années, prend une nouvelle ampleur. La Russie et la Chine ont multiplié les transactions pétrolières en yuans. L’Inde, le Brésil et d’autres membres des BRICS développent des mécanismes de paiement alternatifs. Même certains pays du Golfe commencent à explorer des options non-dollar pour une partie de leurs exportations. 

En offrant aux Européens et aux Asiatiques un accès au pétrole via Ormuz contre des paiements en euros ou en yuans, l’Iran accélère ce basculement.

L’Europe, déjà frappée de plein fouet par l’explosion des prix de l’énergie (+60 % pour le pétrole et +100 % pour le gaz en un mois selon certaines estimations), se trouve face à un choix cornélien : continuer à dépendre du dollar et des routes maritimes contrôlées par les États-Unis, ou accepter un système parallèle qui contourne Washington. 

Fabio Panetta, membre du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, l’a reconnu sans détour le 2 avril : « Même si la guerre avec l’Iran se termine, le mal est déjà fait. » Les perturbations actuelles sur les marchés énergétiques risquent d’avoir des effets durables sur la structure même du commerce international.

Conséquences géopolitiques et économiques

Pour les États-Unis, les enjeux sont majeurs. Le pétrodollar n’est pas seulement un outil économique : c’est le fondement de leur suprématie.

Une réduction significative de la demande mondiale en dollars affaiblirait la capacité de Washington à financer sa dette à bas coût et limiterait son pouvoir de sanction. Les marchés financiers américains, pourtant les plus profonds et liquides du monde, pourraient voir leur attractivité diminuer si les excédents pétroliers ne reviennent plus systématiquement aux États-Unis. 

L’Europe, quant à elle, se retrouve prise entre deux feux. D’un côté, la pression américaine pour qu’elle « fasse sa part » dans la crise du détroit d’Ormuz ; de l’autre, la nécessité urgente de sécuriser ses approvisionnements énergétiques à un coût supportable. Accepter des paiements en euros pourrait sembler une solution rationnelle à court terme, mais elle signerait un alignement progressif sur un ordre multipolaire. 

Pour la Chine et la Russie, c’est une opportunité historique. Pékin renforce son influence au Moyen-Orient, tandis que Moscou apparaît comme un acteur stable offrant une alternative raisonnable au chaos provoqué par le conflit. Les BRICS, déjà en pleine expansion, pourraient voir leur projet de dédollarisation passer d’une ambition théorique à une réalité concrète.

Un tournant irréversible ?

L’offensive iranienne sur Ormuz n’est pas seulement militaire ou diplomatique : elle est monétaire. En transformant un goulet d’étranglement géographique en outil de dédollarisation, Téhéran frappe au cœur du système qui a structuré la géopolitique mondiale depuis cinquante ans. 

Bien sûr, remplacer complètement le dollar reste complexe.

Les marchés financiers américains restent dominants et la transition vers d’autres devises demandera du temps et de la coordination internationale.

Pourtant, chaque tanker qui traverse Ormuz contre des euros ou des yuans représente une petite fissure supplémentaire dans l’édifice du pétrodollar. 

À l’heure où le président Trump martèle que « d’autres doivent faire leur part » dans le détroit, l’Iran répond en proposant un nouveau jeu : un jeu où le dollar n’est plus la seule règle. Si cette initiative se concrétise, elle pourrait marquer non seulement un tournant dans la guerre en cours, mais aussi un accélérateur décisif de la dédollarisation mondiale. 

L’avenir du système monétaire international se joue peut-être aujourd’hui, entre les eaux chaudes du golfe Persique et les salles de marché de Londres, Francfort et Pékin.

https://multipol360.com/liran-et-le-detroit-dormuz-une-offensive-silencieuse-contre-le-petrodollar/

 


C) - Iran : Douze ans et déjà la guerre

À douze ans, on compte encore sur ses doigts. C’est l’âge des jeux, des cahiers froissés, des genoux écorchés. Pas celui des armes et des milices. Sauf en Iran. Crime de guerre ?

Rahim Nadali est un responsable des Gardiens de la révolution islamique. On imagine très bien que dans sa tête de gradé de la branche armée du régime, tout est bien rangé, tout s’aligne sans état d’âme ni frémissement de conscience. Si la cause est juste – et elle l’est forcément, car chez ces gens-là le doute est blasphématoire –, tout est permis.

Il y a quelques jours, il a annoncé l’enrôlement d’enfants de douze ans dans les milices bassidj, cette force paramilitaire en partie responsable des massacres de janvier dernier. Leur mission consistera à collecter des données de sécurité et à assurer des patrouilles opérationnelles, notamment de surveillance des quartiers. À douze ans !

Douze ans, c’est parfait. À cet âge-là, on n’est pas encore abîmé par le doute, pas encore contaminé par la nuance. À douze ans, c’est de la bonne graine à faire pousser droit !

Rahim Nadali pense certainement que c’est une chance qu’il donne à ces gamins : la milice, c’est un bon moyen de les former, de les éduquer, de les dresser et de leur donner une mission. Une enfance utile pour le régime, en quelque sorte, où l’on apprend à surveiller, à regarder l’autre comme une menace, à désigner l’ennemi. L’enfant ne discute pas. Il apprend vite quand on lui donne des mots simples : ami, ennemi, Dieu, Satan. On lui met des slogans dans la tête à la place de la pensée. Il fait et devient ce qu’on lui dit de faire et d’être. Bien dressé, avec une cause bien nette, bien simple, il ne conteste pas le pouvoir : il le prolonge.

Les autorités de Téhéran parlent évidemment de “participation” et d’”engagement” de la jeunesse. Mais derrière ces mots propres et bien repassés, il y a une enfance volée.

La place d’un garçon de douze ans n’est pas en premières lignes, pas dans une milice, ni sur un checkpoint ou derrière la mitrailleuse d’un véhicule de patrouille. Jamais. Le rôle d’un gouvernement est de protéger les enfants. Toujours. Pas de les sacrifier.

On peut tortiller, tourner autour, changer les mots, adoucir les phrases et trouver des nuances, il reste une chose simple : un régime qui tombe si bas qu’il en est à recruter des enfants, à les habiller en héros pour mieux les utiliser, c’est un régime sans humanité et sans avenir. C’est un régime qui n’a plus assez d’adultes pour le croire.

Et c’est un régime qui piétine, une fois de plus, le Droit international pourtant très clair : envoyer ou recruter des enfants dans des activités militaires est interdit. Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale considère même comme “crime de guerre” le fait d’enrôler des enfants de moins de quinze ans, ou de les faire participer activement à des hostilités. Lorsque le droit parle de “participation directe” et d’”hostilités”, les autorités de Téhéran parlent de “surveillance”, de “maintien de l’ordre », de “volontariat”. Des mots ! Du maquillage, de la propagande et du mensonge ! Ces enfants, quoi qu’en disent les mollahs, sont intégrés à une structure armée. Ils agissent sous commandement et sont forcément exposés à la violence. Recruter des enfants de douze ans dans une milice armée de la dictature n’est pas seulement une atteinte aux droits fondamentaux de l’enfant : ça pourrait parfaitement être lié à un crime de guerre.

Un gouvernement digne de ce nom doit protéger les enfants de la guerre, pas les enrôler et les intégrer dans les forces armées, même s’ils restent à la périphérie des combats. C’est une ligne qui ne devrait jamais être franchie.

Ça ne gêne pas la République islamique d’Iran. Pendant la guerre Iran-Irak, les mollahs envoyaient déjà leurs enfants au front, en cohorte de petits sacrifiés. Avec parfois autour du cou, une clé en plastique – dorée –, pour ouvrir les portes du paradis. Avance, petit ! Marche ! Et si tu sautes, tant mieux, c’est la promesse de la vie éternelle. Ils appelaient ça “sacrifice”, au nom de la “foi”. Mais c’étaient juste des gamins qu’on envoyait mourir avant même qu’ils aient compris pourquoi.

Toutes les dictatures vacillantes finissent par regarder du côté des enfants. L’Histoire, et pas seulement celle de l’Iran, est pleine de gosses en uniforme La Jeunesse hitlérienne, dressée pour un Reich déjà en train de s’effondrer. Les Khmers rouges qui ont fait de leurs enfants des soldats, des gardiens de camps, parfois des bourreaux. Les seigneurs de guerre en Afrique qui envoient l’enfance face à la mort. Les chemises noires, les chemises rouges, les chemises brunes, le bandeau du martyr autour du front ou la clé du paradis autour du cou : les tyrans ont tous cette obsession de prendre l’humanité avant qu’elle ne devienne libre. La république islamique d’Iran ne fait pas exception : elle patauge dans le sang de ses enfants.

Cela n’a pas l’air de beaucoup secouer nos belles consciences.

Jean-Marie Montali

Jean-Marie Montali est journaliste, auteur et réalisateur. Il débute sa carrière de journaliste aux DNA à Colmar dans les années 80. Il intègre le Groupe Le Figaro en 1991 et occupera le poste de Grand Reporter jusqu’en 2000. Il est nommé Rédacteur en chef au Figaro Régions pour assurer la relance du Figaro Méditerranée et du Figaro Rhône Alpes, fonction qu’il occupera jusqu’en 2002.  De 2002 à 2004, il est Directeur adjoint de la rédaction du Figaro Magazine aux côtés de Patrick de Carolis et de Joseph Mace-Scaron. Dès 2005, il est nommé Directeur exécutif de la rédaction du Figaro Magazine. En 2010, il rejoint France Soir comme Directeur adjoint de la rédaction. En février 2013, Jean-Marie Mointali rejoint l’équipe de Rédaction en chef du Parisien – Aujourd’hui en France. Il a aussi réalisé une dizaine de documentaires pour la télévision et est auteur de plusieurs ouvrages.  

https://nouvellerevuepolitique.fr/jean-marie-montali-iran-douze-ans-et-deja-la-guerre/ 

 


 

D) - Golfe–Yémen : l’ouverture du front Houthi ou la nouvelle carte maîtresse de Téhéran

Ce matin, les Houthis ont revendiqué le tir d’un premier missile en direction du sud d’Israël. Un signal clair après un mois de discrétion de leur part au Yémen. Un mois jour pour jour après le déclenchement, le 28 février, de l’offensive américaine et israélienne contre l’Iran, le conflit change de nature depuis plusieurs jours. Ce qui devait être une campagne rapide de frappes ciblées pour affaiblir durablement Téhéran s’installe désormais dans une logique d’extension et d’usure à moins que Trump ne conclue rapidement un accord.

L’ouverture d’un nouveau front au Yémen confirme ce que beaucoup ont peut-être sous-estimé au déclenchement de la guerre : l’Iran n’est pas seulement un acteur militaire direct, c’est une architecture régionale de guerre, patiemment construite, capable d’activer plusieurs théâtres simultanément. Même affaiblis, les proxies sèment toujours la zizanie dans tout le Moyen-Orient.

Depuis un mois, la riposte iranienne ne s’est pas limitée à un face-à-face classique et conventionnel. Elle a pris des formes multiples : drones, missiles balistiques de longue portée comme les Sejjil, pressions sur le détroit d’Ormuz, cyberattaques contre des intérêts occidentaux. À cela s’est ajoutée une montée en puissance coordonnée de ses relais régionaux qu’on croyait à l’arrêt : le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza qui reprend pied, et désormais les Houthis au Yémen. L’ouverture de ce nouveau front n’est pas un épiphénomène. Elle marque une étape supplémentaire dans une stratégie de saturation, pensée pour diluer la puissance de frappe américaine et israélienne et rendre toute victoire militaire décisive de plus en plus illusoire.

Une stratégie iranienne de démultiplication des fronts

L’erreur d’analyse initiale a été de croire que l’Iran répondrait de manière symétrique et qu’il s’essoufflerait rapidement. Ça a été le cas sur le plan de l’armée conventionnelle, certes. Or, Téhéran ne joue pas sur le même registre militaire que ses adversaires. Là où Washington et Tel-Aviv privilégient la supériorité technologique et les frappes ciblées, l’Iran mise sur la profondeur stratégique et la multiplication des foyers de tension. En activant plusieurs fronts à la fois, il transforme un conflit localisé en crise régionale diffuse.

Cette stratégie complique considérablement la tâche des États-Unis et d’Israël. Chaque nouveau théâtre impose des arbitrages militaires, logistiques et politiques. Peut-on frapper partout en même temps sans s’enliser ? Peut-on contenir une guerre qui se déplace en permanence ? À mesure que les fronts se multiplient, le coût de la guerre augmente, et la perspective d’un contrôle rapide s’éloigne.

Dans ce contexte, la position de Donald Trump apparaît de plus en plus contrainte. Après avoir revendiqué un affaiblissement significatif de l’Iran, il cherche désormais une porte de sortie politique, entre désengagement progressif et ouverture de négociations. Mais cette volonté se heurte à une réalité stratégique : l’Iran n’a pas été neutralisé, il a simplement changé de tempo et d’espace et continue à résister.

Les Houthis, le proxy que personne n’a réussi à vaincre

L’activation du front yéménite n’est pas anodine. Les Houthis constituent un cas à part dans l’écosystème des proxies iraniens. Depuis plus d’une décennie, ils ont résisté à une coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, pourtant dotée de moyens militaires considérables. Malgré les bombardements intensifs, les opérations terrestres et le soutien occidental, ils n’ont jamais été éradiqués depuis 2014.

Cette résilience tient à plusieurs facteurs : une implantation locale forte, une capacité d’adaptation militaire, et un soutien iranien calibré mais constant. Les Houthis ne sont pas une simple milice. Ils sont devenus un acteur politico-militaire structuré, capable de mener des opérations complexes, y compris contre des cibles stratégiques.

Leur retour au premier plan dans le conflit actuel illustre la profondeur du dispositif iranien. Là où certains voyaient des groupes dispersés et affaiblis, Téhéran dispose en réalité de relais opérationnels prêts à être activés en fonction des besoins. Le Yémen n’est donc pas un front secondaire mais bien un levier stratégique majeur.

Bab el-Mandeb : vers une nouvelle asphyxie énergétique ?

L’implication accrue des Houthis fait peser une menace directe sur le détroit de Bab el-Mandeb, point de passage essentiel entre la mer Rouge et l’océan Indien. Après les tensions sur le détroit d’Ormuz, c’est l’autre verrou maritime de la région qui se retrouve sous pression.

Les conséquences potentielles sont considérables. Une perturbation durable de Bab el-Mandeb affecterait immédiatement les flux énergétiques à destination de l’Europe, via le canal de Suez. Pétrole, gaz naturel liquéfié, commerce maritime global : tout serait impacté. L’effet serait cumulatif avec les tensions déjà existantes, créant un choc énergétique et logistique majeur.

Pour les Occidentaux, le risque est double. D’un côté, une hausse des prix de l’énergie et une désorganisation des chaînes d’approvisionnement. De l’autre, une extension du conflit à des zones maritimes vitales, difficilement sécurisables sur la durée. La guerre sort du champ militaire classique pour devenir un conflit systémique, touchant directement les économies.

Une guerre préparée de longue date, une sortie incertaine

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une improvisation iranienne. C’est l’activation progressive d’un dispositif construit sur le temps long, dans l’anticipation d’une confrontation avec Israël et les États-Unis. L’Iran n’avait sans doute pas les moyens d’une guerre frontale. Il a donc préparé une guerre fragmentée, indirecte, capable de durer.

Mais cette stratégie a un coût. Elle expose d’abord les populations de la région, à commencer par les Iraniens eux-mêmes, pris dans une logique d’escalade dont ils paient le prix économique et humain. Elle fragilise également l’ensemble du Moyen-Orient, déjà marqué par des années de conflits. Et elle finit par toucher les Occidentaux, à travers l’énergie, le commerce et la sécurité globale.

Une chose apparaît désormais clairement : le régime iranien est loin de s’effondrer. La perspective d’une transition démocratique reste, à court terme, hors de portée. Et plus la guerre s’installe dans la durée, plus elle risque de se transformer en conflit d’usure généralisé.

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, chercheur associé à l’ULB (Belgique) et l’UQAM (Canada). Il a publié récemment, Pays du Golfe, les dessous d’une crise mondiale (Armand Colin).

https://nouvellerevuepolitique.fr/sebastien-boussois-golfe-yemen-louverture-du-front-houthi-ou-la-nouvelle-carte-maitresse-de-teheran/

 


 


 

E) - Le discours de guerre de Trump sur l’Iran : fanfaronnades, déconnexion de la réalité et fin annoncée de l’OTAN  

Le 1er avril 2026, le président Donald Trump s’est adressé à la nation américaine dans un discours très attendu sur l’évolution de la guerre contre l’Iran. Annoncé à l’avance, ce discours était censé apporter des clarifications décisives sur une opération militaire qui entre dans son deuxième mois. Pourtant, pour le lieutenant-colonel Daniel Davis, vétéran de combat à quatre reprises et animateur de la chaîne Daniel Davis Deep Dive, l’allocution n’a rien apporté de nouveau.

Au contraire, elle a révélé une profonde déconnexion entre la rhétorique triomphante de la Maison-Blanche et une réalité militaire et géopolitique de plus en plus préoccupante.

Dans une interview accordée à Glenn Diesen le 2 avril 2026, Daniel Davis décortique avec une franchise rare les contradictions du discours, les échecs stratégiques américains et les risques d’une escalade incontrôlable.

Un discours répétitif et contradictoire

Dès les premières minutes de son intervention, Trump a martelé un message ambivalent : l’Iran serait « vaincu », mais refuserait de capituler. Si Téhéran ne cède pas, les États-Unis le ramèneraient « à l’âge de pierre ». Concernant le détroit d’Ormuz, vital pour le commerce mondial du pétrole, Trump a affirmé qu’il devait être rouvert, tout en déclarant que ce n’était pas vraiment le problème des États-Unis et que d’autres nations devraient s’en charger. Quant à l’OTAN, l’administration a alterné entre reproches (« ils ne veulent pas aider ») et indifférence (« nous n’avons pas besoin d’eux »). Pour Davis, ce discours n’est qu’une répétition des déclarations faites la veille sur Truth Social. « Nous n’avons rien entendu de nouveau », constate-t-il. Pire, ces déclarations masquent une incertitude croissante derrière des fanfaronnades qui ne correspondent plus à la réalité du terrain.

Les retombées économiques immédiates

Le vétéran pointe immédiatement les conséquences économiques immédiates. Contrairement aux précédentes interventions qui avaient calmé les marchés, celle-ci a eu l’effet inverse : les cours du pétrole ont bondi tandis que les bourses mondiales ont chuté. « Les gens du monde entier comprennent désormais ce qui se passe avec le pétrole », explique Daniel Davis. Le détroit d’Ormuz reste fermé, et aucune force navale, même conjointe avec l’OTAN, ne peut le rouvrir par la seule puissance de feu. Toute tentative transformerait le passage en « champ de tir » pour les navires.

L’échec des objectifs militaires face à une Iran résiliente

Les frappes américaines et israéliennes n’ont pas non plus atteint leurs objectifs stratégiques. Le gouvernement iranien demeure solidement en place malgré l’assassinat de plusieurs dirigeants. Les missiles balistiques conservent leur capacité opérationnelle, comme l’ont démontré les tirs récents sur Israël. La marine iranienne, composée essentiellement de vedettes rapides, de drones de surface et de sous-marins, est largement intacte. Davis rappelle que des milliers d’embarcations légères cachées dans des tunnels et des abris pourraient être déployées à tout moment. 

Surtout, les groupes proxies – Hezbollah libanais, Kata’ib Hezbollah irakien et autres milices – ont intensifié leurs actions. « Ils participent tous désormais à un degré ou à un autre », note l’analyste.

La destruction du pont civil : un glissement vers les cibles non militaires

Face à cette résilience, Donald Trump a brandi la menace de bombardements massifs. Mais Daniel Davis juge cette rhétorique irréaliste. L’Iran est un pays quatre fois plus grand que l’Irak, avec 93 millions d’habitants dispersés sur un terrain accidenté. Les États-Unis manquent déjà de munitions pour une telle campagne. Pire, bombarder massivement ne ferait que durcir la détermination du peuple iranien. 

L’exemple récent d’un grand pont civil iranien détruit – présenté par Donald Trump comme une victoire – illustre ce glissement dangereux. Pour Daniel Davis, il s’agit d’une cible non militaire, donc potentiellement d’un crime de guerre. Un ami iranien expatrié, farouchement opposé au régime, a réagi avec colère : « C’est un crime de guerre. » Loin d’intimider, ces frappes renforcent la cohésion nationale et ferment les portes à toute négociation.

Vers une opération terrestre risquée ?

Donald Trump semble désormais dos au mur. Faute de cibles militaires significatives restantes, la stratégie se recentre sur la souffrance civile pour forcer un accord. Daniel Davis y voit le dernier recours d’une guerre de choix mal engagée. 

Ces dernières semaines, les États-Unis ont déployé environ 20.000 soldats supplémentaires : avions d’attaque A-10 pour l’appui aérien rapproché, hélicoptères d’assaut, éléments de la 82e division aéroportée, unités expéditionnaires de Marines, Rangers et forces spéciales.

Pour Daniel Davis, cette concentration de forces au sol révèle une conviction désespérée : puisque l’aviation, la marine et les missiles n’ont pas suffi, peut-être qu’une opération terrestre changera la donne.

Pourtant, il compare cette décision à une partie de poker à très haut risque jouée contre un adversaire expérimenté sur son propre terrain. Les Iraniens ont mobilisé leurs réserves, disposent de volontaires nombreux et connaissent parfaitement leur territoire. « C’est comme miser la ferme avec un 2 et un 6 contre quelqu’un qui a des figures », ironise-t-il. Tactiquement, une telle opération serait déjà extrêmement risquée ; stratégiquement, elle frôle l’impossible.

La mort annoncée de l’OTAN

Le discours de Trump a également révélé une fracture profonde avec les alliés européens. Il a reproché à l’OTAN son manque de soutien, soulignant que les Européens ont fermé leur espace aérien et refusé d’envoyer des systèmes Patriot.

Daniel Davis va plus loin : pour lui, l’OTAN est déjà morte.

Il rappelle que l’expansion de l’Alliance après la Guerre froide était militairement irrationnelle et perçue comme une provocation par la Russie. Donald Trump, lui, considère l’OTAN non comme une alliance de sécurité collective (article 5), mais comme un « jouet » américain : les Européens doivent payer davantage et obéir aux ordres, même pour une guerre de choix à laquelle ils n’ont pas été consultés. « Cela montre clairement que l’OTAN n’est qu’une extension des forces armées américaines », estime Daniel Davis. Même si la guerre en Iran s’achevait rapidement, les dommages sont irréversibles. L’Europe devra trouver une nouvelle architecture de sécurité. L’Ukraine, déjà en difficulté, paiera le prix fort de cette rupture.

Les vrais vainqueurs géopolitiques : Russie et Chine

Sur le plan géopolitique, les grands gagnants de ce conflit sont la Russie et la Chine. Moscou apparaît comme un acteur raisonnable, offrant de la stabilité énergétique au milieu du chaos moyen-oriental. Pékin renforce discrètement son influence. Quant à l’Iran, son ministre des Affaires étrangères maintient une porte ouverte aux négociations, mais à ses conditions : réouverture contrôlée du détroit d’Ormuz en échange de garanties de sécurité. Donald Trump, cependant, semble prisonnier d’un raisonnement analogique simpliste, inspiré de la situation vénézuélienne : imposer une reddition totale et installer un gouvernement favorable pour contrôler le pétrole. Daniel Davis juge cette vision « complètement infondée et déconnectée ».

Les risques d’escalade extrême

Le risque le plus inquiétant reste l’escalade.

Si une opération terrestre tourne au désastre – pertes massives ou captures –, Trump ou Netanyahu pourraient envisager l’utilisation d’armes nucléaires « tactiques ».

Daniel Davis rappelle que, rhétoriquement, les menaces de « retour à l’âge de pierre » et les tweets de Pete Hegseth vont dans ce sens. Il craint que la stratégie américaine ne soit pas pensée plusieurs coups à l’avance, mais réactive et impulsive. « Il lance quelque chose contre le mur pour voir si ça tient », résume-t-il. Israël, de son côté, ne montre aucun signe de doute. Malgré les dommages subis,

Tel-Aviv semble convaincu de pouvoir l’emporter dans une guerre d’usure contre un pays de 93 millions d’habitants.

Daniel Davis juge cette posture irrationnelle, mais elle pousse Trump à maintenir la pression.

Le lieutenant-colonel Daniel Davis est un vétéran de combat à quatre reprises, lauréat du prix Ridenhour pour la recherche de la vérité, et animateur de la chaîne YouTube *Daniel Davis Deep Dive*. Le lieutenant-colonel Davis aborde l’escalade continue et le vide stratégique dans la guerre en Iran, ainsi que la probable disparition de l’OTAN. Enregistré le 2 avril 2026.
 

Un retrait urgent recommandé

Au terme de l’entretien, Daniel Davis livre un conseil clair :

mieux vaut se retirer maintenant plutôt que de sacrifier des vies américaines dans une opération terrestre vouée à l’échec.

« Peu importe ce qu’il a fait, il ne faut pas sacrifier un tas d’Américains pour des morts inutiles. » Le discours de Donald Trump, loin d’annoncer une victoire imminente, révèle surtout une stratégie en bout de course, portée par l’espoir plutôt que par une analyse réaliste. À l’heure où le pétrole flambe et où les alliances se fissurent, l’administration américaine semble jouer son va-tout dans une guerre dont les contours militaires restent flous et les conséquences géopolitiques potentiellement catastrophiques. L’avenir proche dira si la raison l’emportera ou si l’escalade, comme le craint Daniel Davis, conduira à un point de non-retour.

https://multipol360.com/le-discours-de-guerre-de-trump-sur-liran-fanfaronnades-deconnexion-de-la-realite-et-fin-annoncee-de-lotan/

 

mars 30, 2026

Trumpisme et Trumpénisation !!

 Sommaire:

A) - Trump et la guerre en Iran : Erreur fatale ou coup de génie ?

B) - Trump : Quand les patrons américains vont-ils réagir ?

C) - Trump tord le bras de l’Europe : ratifiez ou perdez votre gaz américain !

 


 

Trump et la guerre en Iran : Erreur fatale ou coup de génie ?

Depuis plus de dix ans, une partie de la presse occidentale et les soi-disant « experts » expliquent avec une remarquable constance que Donald Trump est un imbécile, un clown, un fou dangereux. Le problème, c’est que cette grille de lecture est surtout révélatrice de biais idéologiques, de la paresse intellectuelle ou pire, de la bêtise même, de ceux qui l’emploient. En géopolitique, sous-estimer son adversaire est toujours une erreur. Et dans le cas de Trump, c’en est même une double.

Car depuis longtemps j’avance une autre hypothèse : Donald Trump n’est pas l’anomalie du système américain, il en est le symptôme. Celui d’un Empire qui vieillit, doute, mais qui refuse encore de disparaître.

L’Amérique reste certes aujourd’hui la première puissance militaire, technologique et financière du monde. Mais elle est aussi un empire fatigué : une dette colossale, une industrie moribonde et depuis longtemps délocalisée, une société fracturée, voire décadente (wokisme) et surtout avec un rival systémique – la Chine – qui monte en puissance à une vitesse historique et qui la dépasse à présent (hormis dans le domaine militaire mais pour combien de temps ?) dans tous les secteurs. 

Dans ce contexte, l’élection puis la réélection de Donald Trump ne doivent rien au hasard. Elles traduisent le réflexe de survie d’une partie de l’Amérique. Celle que les castes globalisées regardent souvent avec mépris : l’Amérique périphérique, industrielle (ou ce qu’il en reste !), rurale, celle qui a payé la mondialisation de plein fouet et qui refuse d’être sacrifiée sur l’autel du libre-échange sauvage et des guerres idéologiques.

Trump n’est donc pas une parenthèse. Dans ce nouvel épisode du concept du « Piège de Thucydide », il représente donc le sursaut d’un empire dont le déclin fut notamment accéléré par quatre années catastrophiques d’une administration Biden inconséquente et incompétente.

Or l’Histoire est cruelle avec les sursauts.

J’écrivais en novembre 2024 : « Donald Trump sera-t-il le Justinien de l’Empire américain… et de l’Occident ? »

La comparaison n’avait rien d’un compliment facile. Justinien, Napoléon ou Churchill incarnent tous le même phénomène historique : celui du dirigeant qui tente de redresser une puissance vieillissante et en fin de vie.

Justinien, l’empereur romain d’Orient du VIsiècle, restaure quelque peu l’empire romain d’Occident et ralentit son déclin pendant seulement quarante ans. Napoléon prolongea quinze années la suprématie française et le Siècle français, puis ce fut l’Espagne, la Russie et Waterloo. Churchill offrit au Royaume-Uni un dernier moment, quelques années, de grandeur impériale avant l’avènement finalement du Siècle américain.

De fait, ces sursauts durent donc rarement.

La question est donc simple : le sursaut Trump n’aura-t-il duré que quinze mois ?

À lire aussi : ANALYSE – Détroit d’Ormuz : Comment l’Iran parvient à maintenir ses exportations de pétrole malgré la guerre

Un début de second mandat fulgurant

Car depuis janvier, que cela nous plaise ou non, Donald Trump avait accumulé les succès.

D’abord en politique étrangère. Contrairement à l’image belliciste que lui prêtent ses adversaires, Trump s’est toujours méfié des guerres coûteuses et inutiles. Il considère – à juste titre – que les États-Unis ont dilapidé leur puissance (et leur argent) dans des conflits périphériques sans intérêt stratégique réel.

Son objectif était donc clair : fermer les robinets impériaux.

Il a tout d’abord contribué à mettre fin ou à désamorcer huit conflits majeurs ou crises ouvertes à travers le monde. 

La fin du conflit ukrainien devait en faire partie. Pour Washington, cette guerre était devenue un gouffre financier sans retour stratégique évident. Son retrait progressif et la laisser aux Européens était une manière élégante de rappeler que l’OTAN n’est pas une mutuelle gratuite. 

Et, n’oublions pas que si le conflit perdure aujourd’hui, c’est aussi parce que le puissant complexe militaro-industriel américain, largement hostile à Trump, n’a cessé de court-circuiter sa stratégie en s’appuyant sur certains dirigeants européens – on se souvient du rôle trouble joué par Boris Johnson en 2022 pour torpiller les négociations en échange de grosses commissions – afin de maintenir ce conflit profitable à l’industrie de défense américaine.

Dans le même temps, Trump lançait une politique commerciale agressive pour relancer l’industrie américaine. Les tarifs douaniers n’étaient pas une folie ou un caprice protectionniste mais un outil de réindustrialisation forcée.

À cela s’ajoutaient plusieurs mouvements stratégiques importants : sécurisation de l’arrière-cour américaine, pression sur le Panama et le coup au Venezuela pour réduire l’influence chinoise, rapprochement discret avec la Russie et tout récemment, un accord économique majeur et historique avec l’Inde.

Sans oublier le Groenland, cible de moqueries médiatiques mais enjeu stratégique majeur : terres rares (comme au Venezuela d’ailleurs), routes arctiques, contrôle des ressources du futur.

De même, avec Trump, les États-Unis attiraient d’importants investissements venus du Golfe : près de 45 milliards de dollars annoncés par le Qatar dans différents projets industriels et énergétiques, plus de 600 milliards promis par l’Arabie saoudite sur plusieurs années et plus de 200 milliards de dollars d’investissements et de partenariats stratégiques des Émirats arabes unis dans les technologies et l’intelligence artificielle américaines (notons que ces flux pourraient évidemment être remis en question par la nouvelle guerre dans le Golfe et ses conséquences, d’autant plus que Riyad et Abou Dhabi avaient rejoint les BRICS sous le mandat de Biden).

Trump poursuivait aussi une idée stratégique peu commentée : faire “exploser” les BRICS+ de l’intérieur afin d’affaiblir la Chine en rapprochant plusieurs membres clés – Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Inde et même Russie – de l’économie américaine plutôt que de les laisser glisser durablement dans l’orbite de Pékin.

La logique était limpide : réduire les engagements périphériques pour concentrer la puissance américaine sur le véritable défi du XXIe siècle – la rivalité avec la Chine.

En clair, comme je l’indiquais dans un édito précédent, sortir des guerres pour préparer la grande compétition.

Et puis survient l’Iran.

La politique de Trump face à Téhéran

Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut revenir au premier mandat Trump.

En 2018, la sortie du JCPOA marquait un changement profond de stratégie. Washington abandonnait la logique d’endiguement diplomatique pour revenir à la pression maximale.

Mais la véritable nouveauté était ailleurs : dans l’acceptation également d’une stratégie de décapitation ciblée.

Le message américain devenait simple : les États-Unis ne se contenteraient plus d’user la périphérie du système iranien. Ils pourraient viser directement les cerveaux du dispositif.

L’élimination du général Qassem Soleimani en fut l’exemple le plus spectaculaire.

Cette approche repose sur un triptyque très clair : pression économique maximale, renseignement offensif et menace militaire crédible. L’objectif n’est pas forcément la guerre totale mais la désorganisation progressive de l’adversaire.

Depuis le début du second mandat Trump, cette stratégie a été renforcée.

Washington a accru sa présence militaire dans la région. Et surtout, la CIA, à l’instar du Mossad déjà bien implanté sur le territoire iranien, a relancé des opérations de recrutement en persan visant directement les élites iraniennes.

Ce n’est pas un détail. Quand une puissance prépare une opération majeure, elle cherche d’abord à comprendre le système qu’elle veut frapper. Logique.

Mais Trump, contrairement aux caricatures médiatiques, ne voulait absolument pas d’une guerre, d’où son hésitation et ses réticences manifestes pendant plusieurs semaines… 

Il voulait un rapport de force suffisant pour imposer une négociation ou provoquer une fracture interne du régime.

À lire aussi : ANALYSE – Gouvernance internationale de la concurrence, géopolitique et convergence normative

Le pari iranien

Trump ne le sait probablement pas, mais Churchill a écrit un jour : « Ne croyez jamais, jamais, jamais qu’une guerre sera simple et facile, ni que quiconque s’engage dans cet étrange voyage puisse en mesurer les marées et les ouragans qu’il rencontrera. L’homme d’État qui cède à la fièvre guerrière doit comprendre que, dès que le signal est donné, il n’est plus le maître de la politique, mais l’esclave d’événements imprévisibles et incontrôlables ».

Alors pourquoi cette intervention ?

Les théories complotistes circulent déjà : manipulation de Netanyahou, chantages et pressions diverses, diversion politique afin d’occulter les retombées de l’affaire Epstein, conversion soudaine de Trump au néoconservatisme…

Soyons sérieux.

Comme le rappelait si justement Michel Rocard : « En matière de grande catastrophe publique, toujours privilégier la connerie au complot. La connerie est à la portée de tous, c’est donc assez largement répandu. Le complot nécessite beaucoup d’intelligence et d’organisation, c’est très rare ».

Or Trump n’est pas idiot et n’est pas devenu un faucon idéologique du jour au lendemain.

Ma lecture est différente : j’opterais plutôt pour le grain de sable qui a, au dernier moment, fait gripper un plan qui devait se dérouler sans accroc. Trump ne croyait pas réellement à un nouveau regime change ou un renversement du régime par un soulèvement populaire massif. Depuis janvier, et en dépit d’émeutes sans précédent, rien ne laissait toutefois présager un mouvement révolutionnaire capable d’abattre la République islamique. Les oppositions iraniennes se haïssent entre elles et restent donc profondément divisées, sans figure fédératrice et charismatique faisant l’unanimité dans le peuple iranien capable d’incarner une alternative crédible et sérieuse – et Trump lui-même a refusé de recevoir et d’adouber Reza Pahlavi par exemple. Dans cette perspective, c’est plutôt le spectre d’une guerre civile en Iran qui se profilerait dans le cas d’une chute brutale du régime et avec des conséquences pour la région dévastatrices.

Par ailleurs, Trump ne croyait pas (surtout pas !) non plus à un scénario d’intervention directe américaine (et encore moins terrestre !) ou à une insurrection militaire interne menée par des groupes comme les Kurdes. Son plan semblait beaucoup plus classique dans la tradition de la Realpolitik : pression maximale, négociations serrées… et éventuellement un coup de palais.

Dans ce scénario, les services américains et israéliens sont parvenus à convaincre Trump, peut-être en lui “vendant” l’idée d’une opération courte et ciblée : décapitation du sommet du régime, destruction totale du programme nucléaire et accélération d’une recomposition interne du pouvoir.

Autrement dit : provoquer un coup d’État interne mené par un homme – ou un groupe – au sein de l’appareil militaire ou même des Pasdarans.

La CIA et le Mossad pouvaient sincèrement croire à ce scénario. Mais plusieurs hypothèses existent : leur homme a peut-être été tué accidentellement dans les frappes ciblées qui ont décimé, en 24h et dans une redoutable efficacité, plus d’une cinquantaine de dirigeants iraniens – y compris le Guide suprême Khamenei – ou bien, il a été découvert et éliminé par ses propres pairs dans les purges actuelles et toujours en cours au cœur du régime.

Car un élément est largement sous-estimé : les infiltrations du Mossad au sein même de l’appareil iranien sont nombreuses, et les purges internes et les règlements de compte qui en découlent sont aujourd’hui massifs mais peu évoqués publiquement.

Dans ce contexte, les factions les plus dures et radicales du régime semblent donc avoir repris la main.

Ou encore, et ce serait le scénario le plus intéressant pour les Israéliens et surtout le président américain, leur fameux « homme idoine », leur carte maîtresse, est bel et bien encore en vie mais n’a simplement pas eu l’opportunité de passer à l’action. Nous y reviendrons plus loin…

En attendant, l’Iran n’est ni l’Irak de Saddam Hussein ni la Libye de Kadhafi.

C’est un régime profondément enraciné dans son appareil sécuritaire.

Les Pasdarans représentent environ 150 000 hommes. Les milices basijis en mobilisent près de 800 000. Avec leurs familles et leurs réseaux économiques, ce sont plus de vingt millions d’Iraniens qui ont un intérêt direct à la survie du régime, qui au passage s’y connaît très bien en révolution, en « brouillard de guerre », en guerre asymétrique et d’attrition !

Dans ces conditions, la chute rapide du système était toujours une hypothèse optimiste.

Aujourd’hui, le conflit semble s’installer. Et avec lui les dangers classiques de toute guerre périphérique qui peut se traduire par un fiasco fatal pour Trump et pire, dégénérer en véritable séisme international. 

Rappelons-nous que Napoléon pensait régler un problème dynastique en Espagne. Il y inventa la guérilla moderne… et commença à y perdre son empire !

Le piège des puissances fatiguées

La véritable question n’est donc pas militaire. Les États-Unis peuvent frapper l’Iran autant de fois qu’ils le souhaitent. Même si le complexe militaro-industriel américain est aux anges, les stocks de l’Oncle Sam s’épuisent et du matériel doit être rapatrié d’autres théâtres stratégiques comme en Asie, à la grande joie aussi des Chinois… 

Le problème est donc politique et géostratégique.

Une guerre prolongée et, pire, une intervention terrestre, même limitée, en Iran, on l’a dit, pourrait ruiner la grande stratégie trumpienne : concentrer l’Amérique contre la Chine. 

Pour l’heure et en paraphrasant Audiard : quand une puissance (USA) qui dépense 1 000 milliards de dollars par an pour sa défense décide d’agir, celles qui en dépensent 150 (Russie) ou 250 (Chine) regardent… et s’adaptent.

Certes les Chinois sont très inquiets pour leur approvisionnement en hydrocarbures qui est vital pour eux, surtout si le détroit d’Ormuz venait à être totalement fermé. Mais Pékin, après ce premier niveau de lecture de la crise, en a une seconde plus favorable. Xi Jinping peut observer au final la situation avec une certaine satisfaction (tout en aidant discrètement d’une manière ou d’une autre l’Iran). Car si Washington s’enlise une nouvelle fois au Moyen-Orient pendant que l’Europe se ruine de plus en plus en Ukraine, contre ses propres intérêts, dans une guerre qui ne la concerne pas et que la Russie entame sa cinquième année dans ce même conflit, le XXIe siècle devient soudain beaucoup plus confortable pour la Chine. Il suffirait alors d’une reprise des combats entre l’Inde et le Pakistan, et ce serait alors le jackpot pour l’Empire du milieu !  

Je l’ai déjà écrit : si vous êtes un stratège chinois et que vous voyez vos trois principaux concurrents s’épuiser simultanément, vous avez toutes les raisons de sourire et de vous frotter les mains. « Le meilleur général est celui qui gagne la guerre avant même d’avoir commencé la bataille », écrivait Sun Tzu…

Quant à Moscou, dans ce contexte, et au-delà des (fausses) rumeurs de la presse occidentale évoquant la fourniture d’informations aux Iraniens (et oui, il faut toujours mettre les Russes dans le camp des « méchants » mais même le Pentagone n’y croit pas, la Russie ayant d’autres chats à fouetter en Ukraine et au cas où, ne souhaite pas compromettre ses futures relations avec les Israéliens et Trump), elle adopte une posture classique : attendre, profiter de la hausse du pétrole et proposer surtout ses services comme médiateur.

En somme, au risque de décevoir les soutiens (agents d’influence ?) inconditionnels du « Sud global » de nos contrées et qui défendent mordicus le régime des mollahs pourtant toujours ennemi de l’Occident et de la France depuis 1979 (il a d’ailleurs récemment attaqué notre base aux Émirats arabes unis puis a causé en Irak la mort d’un soldat français et blessé cinq autres), personne ne se précipite ouvertement pour sauver Téhéran. Mais tout le monde observe attentivement la suite.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Syrie, le laboratoire de la destruction régionale ?

Trump peut-il encore gagner ?

Je l’ai dit à plusieurs reprises : c’est peut-être le pari le plus risqué de la carrière – voire de la vie politique – de Donald Trump.

Car l’enjeu dépasse largement l’Iran.

Si la guerre s’enlise, Trump pourrait compromettre les élections de mi-mandat mais surtout perdre une grande partie de sa popularité – jusqu’ici remarquablement solide – au sein de son électorat MAGA, traditionnellement hostile aux aventures extérieures. Or cet électorat commence déjà à manifester des signes de doute et de déception face à cette nouvelle guerre et à ce qui pourrait apparaître, pour certains, comme la première promesse majeure non tenue par leur champion : celle de sortir l’Amérique des conflits coûteux et inutiles.

Le temps joue donc clairement contre Trump. Il en est très bien conscient, d’où certainement son impatience et son irritation. 

Et, à ce stade, malgré la puissance de feu des États-Unis ainsi que l’efficacité et la précision chirurgicale des frappes israéliennes, les mauvaises nouvelles – les Européens et l’OTAN refusent de participer à l’opération, le porte-avions Ford, endommagé, fait demi-tour et Joseph Kent, directeur du Centre national de lutte contre le terrorisme (NCTC), proche de Trump et pilier du mouvement MAGA, vient de démissionner – continuent de s’accumuler pour Washington. Les bases, les intérêts et les ambassades américains au Moyen-Orient, tout comme Israël et les États alliés du Golfe, demeurent toujours exposés aux représailles iraniennes, aux drones et aux missiles de Téhéran, même si ces attaques semblent avoir ralenti — peut-être en raison d’une gestion plus contrainte des stocks — après déjà dix-sept jours de conflit…

Or l’Histoire nous apprend aussi qu’en géopolitique, les situations apparemment bloquées peuvent basculer très vite. Ou pas…

Si Trump parvient finalement à provoquer, sous la pression militaire, cette fameuse recomposition interne du régime iranien – ou même sa chute contrôlée –, il pourrait transformer une opération risquée en succès stratégique majeur.

Pour l’instant, reconnaissons-le : c’est loin d’être gagné, tant la « défense mosaïque » (structure du commandement militaire décentralisée), comme la résilience du pouvoir de Téhéran, est réelle. Les Israéliens ont beau éliminer les chefs un par un, ainsi que leurs remplaçants, « couper toutes les têtes », or celles du régime, comme celles d’une Hydre, repoussent à chaque fois. Pour combien de temps ?

Il ne faut pas oublier que les Pasdarans, force d’élite, pilier du régime, sont à la fois des combattants idéologiquement fanatisés et des acteurs économiques puissants. « Joueurs d’échecs, malins et très intelligents »(dixit Trump lui-même !), leur culture politique mêle professionnalisme, culte du martyr, loyauté révolutionnaire… et sens aigu des affaires.

Autrement dit, ils peuvent se montrer redoutablement déterminés. Mais ils restent aussi des hommes de pouvoir… et d’argent.

Comme le disait Charles Quint :

« Les incorruptibles n’existent pas. Ils sont simplement un peu plus chers que les autres. »

Dans ce contexte, l’« homme idoine », la fameuse taupe, évoqué plus haut pourrait apparaître – ou réapparaître – à un moment critique.

D’autre part, l’histoire regorge d’exemples où, au crépuscule des régimes les plus durs, certains responsables cherchent avant tout à sauver leur peau, leurs intérêts ou une partie de l’appareil de pouvoir.

En avril 1945, même Heinrich Himmler – pourtant le maître absolu de la SS et l’un des piliers les plus fanatiques du IIIᵉ Reich – tenta d’ouvrir des négociations secrètes avec les Occidentaux par l’intermédiaire du comte Folke Bernadotte, dans l’espoir de conclure une paix séparée sur le front occidental. L’objectif n’était évidemment pas une paix sincère, mais une manœuvre de survie personnelle et politique : préserver ce qui pouvait l’être du régime et tenter d’empêcher l’effondrement total face aux Soviétiques.

Ce type de calcul cynique est une constante dans les fins de régime, même les plus idéologiques.

Si un tel scénario devait émerger à Téhéran – fracture interne, coup de palais ou recomposition du pouvoir – le Moyen-Orient pourrait être profondément transformé.

L’un des principaux foyers de déstabilisation régionale disparaîtrait ou serait durablement affaibli. Et les États-Unis retrouveraient alors une marge d’initiative stratégique considérable, tout en portant, une nouvelle fois, un mauvais coup à Pékin…

Il sera intéressant de voir comment Trump, « l’homme qui ne perd jamais » (ou du moins, ne l’avoue jamais) va se sortir de cette aventure…

Mais ce serait mal le connaître que de le croire déjà piégé : Trump, l’imprévisible, a déjà montré à plusieurs reprises qu’il savait transformer des situations apparemment bloquées en coup de théâtre ou pirouettes géopolitiques inattendues, comme en juin dernier lors de la guerre des 12 jours par exemple…

La question reste donc entière.

Sommes-nous face à l’erreur fatale d’un empire fatigué, d’un empereur trop pressé et dépassé… ou au coup de génie d’un joueur qui mène une partie de poker mondiale où personne ne sait vraiment quelles cartes il détient ?

Les semaines à venir nous apporteront sans doute un début de réponse.

À lire aussi : DÉCRYPTAGE – Pékin face à la guerre hybride : L’Iran comme terrain d’apprentissage stratégique

Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.

Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.

Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.

Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).

https://lediplomate.media/edito-trump-guerre-iran-erreur-fatale-coup-genie/ 



 

B) - Trump : Quand les patrons américains vont-ils réagir ?

Il est rare de voir un président saper les fondements de son pays en prétendant œuvrer pour son développement. C'est pourtant précisément ce que fait le président Trump ; et l'on peut se demander combien de temps les patrons et les syndicats américains toléreront une telle politique. 
 
 En apparence, le président américain fait tout son possible pour aider les entreprises américaines : il réforme le système fiscal en leur faveur ; il consacre toujours plus de fonds publics aux industries de la défense et de l'intelligence artificielle ; par une déréglementation sans limites, il exonère les dirigeants américains de toute poursuite pénale pour corruption d'agents publics étrangers ou violation des règles et traités environnementaux internationaux, qu'il dénonce pourtant quotidiennement ; il oblige les partenaires des États-Unis à acheter du pétrole et du gaz américains plutôt que russes ; il conditionne tout accord commercial avec un pays à un engagement d'investissement de centaines de milliards de dollars aux États-Unis. Il se montre aussi exigeant et brutal envers les Européens qu'envers les Indiens, les Canadiens, les Australiens, les Indonésiens et les Africains, qui sont tous des partenaires et des marchés naturels pour les entreprises américaines. En Europe, il ne soutient que deux petits pays, la Hongrie et la Slovaquie, dont la seule particularité est d'être des alliés déclarés du président russe. 
 
 

 
 
En réalité, malgré les apparences, cette politique détruit les fondements mêmes du système économique américain : en cherchant à imposer des règles autoritaires aux autres, et aux Européens en particulier, en ne garantissant plus leur défense et en s'alliant avec leurs pires ennemis, elle les pousse à commercer davantage entre eux, à cesser d'acheter des avions, du matériel militaire et des systèmes numériques américains, et à développer des centres de données indépendants. Elle incite également les Européens et d'autres populations à ne plus étudier, vivre ou visiter les États-Unis ; elle les encourage à nouer de nouvelles alliances géopolitiques, entre Européens, ou avec des Latino-Américains et des Canadiens ; et à diversifier leurs partenariats industriels, notamment avec des entreprises chinoises, jusqu'alors considérées comme ennemies.
 
En réalité, les Européens commencent à envisager sérieusement l'acquisition de cartes de crédit et de systèmes numériques européens, et plus généralement à se désengager des services des entreprises numériques américaines. Les banques européennes s'attellent enfin à intégrer leurs marchés de capitaux afin de se libérer de l'emprise américaine. Les pays européens et asiatiques, ainsi que des fonds privés, commencent à vendre leurs bons du Trésor américain. Et même si, pour l'instant, personne en Europe ni ailleurs, pas même la Chine, ne peut se passer de gaz naturel américain, la tentation grandit de tout faire pour s'en affranchir. Il en va de même pour le dollar. Ces choix, que font de plus en plus d'Européens, d'Indiens et de Latino-Américains, les éloignent durablement des États-Unis et continueront de le faire, quel que soit le successeur de Trump à la présidence. 
 
 Les entreprises américaines commencent à en payer le prix : d'énormes contrats, quasiment signés, sont annulés ; les investissements promis sont remis en question. 
 
Tout cela aura des conséquences sur le niveau de vie américain, tant en termes d'inflation que de chômage, comme nous pouvons déjà le constater. 
 
Combien de temps encore les patrons américains, de la Silicon Valley au Texas en passant par New York, jusqu'ici fascinés, voire terrifiés par Trump, continueront-ils à le soutenir ?  
 Combien de temps encore les banques américaines le laisseront-elles poursuivre cette politique insensée qui discrédite leur système financier et accélère la chute du dollar, l'inflation et la crise de la dette ? 
 
Combien de temps encore les GAFAM le laisseront-elles compromettre l'immense potentiel du marché mondial qu'elles étaient en train de conquérir ? 
 
Si ces patrons américains persistent à soutenir leur président, si objectivement contraire à leurs intérêts à long terme, ils devront soit se résigner à se replier sur leur marché intérieur, soit pousser leur président à une confrontation brutale avec ses anciens alliés, afin de reconquérir par la force ce qu'ils ont perdu par leur résistance. Le président n'aura alors d'autre choix que de se montrer de plus en plus agressif envers le reste du monde, notamment les Européens, pour tenter d'obtenir par la force ce qu'il ne peut plus espérer obtenir d'eux par la négociation, aussi brutale soit-elle. Il déclarera ouvertement : « Achetez des armes américaines, sinon vous n’aurez plus accès à Internet ni à vos cartes de crédit ; nous ne vous protégerons plus, et vos logiciels et avions de fabrication américaine deviendront inutilisables.» Comme les Européens et les Indiens ne pourront céder à un tel chantage, une confrontation stratégique, voire militaire, entre les États-Unis et le reste du monde, y compris l’Union européenne, aussi impensable soit-elle aujourd’hui, deviendra inévitable.
 
En revanche, si le monde des affaires américain prend conscience de la gravité de la situation et comprend que tout cela lui est fatal, il s'alliera aux syndicats et aux forces modérées des partis républicain et démocrate pour mettre fin à cette expérience désastreuse et tenter de renouer avec l'ancien monde où les États-Unis bénéficiaient de la confiance de leurs alliés. Il imposera à la Maison-Blanche un président raisonnable, un président qui, au moins, défende ses intérêts. Si ce coup d'État échoue, il cherchera alors à délocaliser ses centres de commandement, à ne plus apparaître comme des entreprises américaines, ce qui ne fera qu'accélérer le déclin de l'empire actuellement dominant. 
 
Dans la sphère publique comme dans la sphère privée, la confiance est la condition de la paix ; or, dans les deux cas, il est très difficile de rétablir la confiance perdue, et le conflit ou la séparation deviennent alors presque toujours inévitables. En perdant la confiance du monde et du monde des affaires américain, le président Trump conduit inévitablement à une confrontation entre les États-Unis et le reste du monde, y compris l'Union européenne, confrontation dont seule une révolte des forces vives américaines contre leur président pourrait nous préserver.
 
 Jacques Attali 
Jacques Attali est docteur en sciences économiques, diplômé de l'École Polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il est le fondateur de quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à la prospective), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les quotidiens économiques Les Echos et Nikkei, après avoir également collaboré avec L'Express. Jacques Attali dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

https://www.attali.com/en/geopolitics/trump-when-will-american-bosses-react/ 


 

C) - Trump tord le bras de l’Europe : ratifiez ou perdez votre gaz américain ! 

Une nouvelle démonstration de la realpolitik made in USA

Bruxelles, 24 mars 2026 – L’information, révélée hier soir par le Financial Times et reprise ce matin par BFM Business, est sans ambiguïté : Donald Trump met l’Union européenne face au mur.

Soit Bruxelles ratifie sans délai ni modification l’accord commercial de Turnberry (signé en juillet 2025), qui impose 15 % de droits de douane sur une grande partie des exportations européennes vers les États-Unis, soit l’Europe perd son accès « privilégié » au GNL américain.


 

Message clair : vous voulez de l’énergie ? Vous signez. Sinon, d’autres clients attendent.

Cette menace n’est pas une surprise. Elle illustre à la perfection la méthode Trump : tordre le bras de ses « partenaires » jusqu’à ce qu’ils cèdent. On l’a vu avec le Canada et le Mexique (renégociation forcée de l’ALENA), avec la Chine (guerre tarifaire massive), avec l’Inde, le Brésil… et maintenant avec l’Europe. Le levier est toujours le même : la puissance américaine, qu’elle soit commerciale, monétaire ou énergétique. Aujourd’hui, c’est le GNL qui sert d’arme.

L’Europe, qui importe jusqu’à 60 % de son gaz naturel liquéfié des États-Unis depuis qu’elle a sacrifié le gaz russe sur l’autel des sanctions, se retrouve piégée.

Le blocage du détroit d’Ormuz et la concurrence asiatique rendent le chantage encore plus efficace.

Une dépendance énergétique auto-infligée

Cette situation est le résultat direct des choix suicidaires de l’UE.

En se lançant dans une politique de sanctions tous azimuts contre la Russie, Bruxelles a volontairement détruit sa propre sécurité énergétique. Le gaz bon marché et fiable venu de Sibérie a été remplacé par du GNL américain, plus cher, plus polluant (transport par méthaniers) et surtout soumis au bon vouloir de Washington. Ursula von der Leyen, toujours prompte à signer des accords sans consulter les peuples, a entériné cette dépendance. Résultat : l’Europe n’est plus maîtresse de son destin énergétique. Elle mendie du gaz auprès d’un « allié » qui n’hésite pas à utiliser ce besoin vital comme moyen de pression.

Et ce n’est pas un accident. C’est la logique permanente de la politique américaine : les alliés sont des vassaux utiles, pas des partenaires égaux. Henry Kissinger l’avait résumé il y a des décennies avec une lucidité glaçante :

« Être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être leur ami est fatal. »

La phrase, souvent paraphrasée sous la forme « il vaut mieux être un ennemi des Américains plutôt qu’un ami », n’a jamais été aussi d’actualité. Les exemples abondent : les Kurdes abandonnés, les Afghans laissés aux talibans, les Européens sommés d’acheter du gaz cher et des armes made in USA pendant que Washington impose ses tarifs.

Pour la France, un risque supplémentaire sur la souveraineté

La France, qui importe déjà une part croissante de son GNL américain, paiera cher cette nouvelle humiliation. Nos industries (chimie, acier, agroalimentaire) et nos ménages, déjà confrontés à des factures énergétiques explosives, risquent de voir les prix flamber encore si Washington décide de privilégier d’autres clients. Pendant ce temps, l’UE continue à imposer aux États membres des normes environnementales draconiennes tout en acceptant une dépendance totale vis-à-vis d’un pays qui n’a que faire des « valeurs » européennes quand ses intérêts sont en jeu.

Trump ne cache même plus son jeu. Il utilise ouvertement l’énergie comme arme de négociation, exactement comme il l’a fait avec l’Opep ou avec ses propres alliés du Golfe.

L’Europe, affaiblie par des années de soumission atlantiste, n’a plus les moyens de résister.

Le Parlement européen doit voter jeudi 26 mars sur la ratification de l’accord de Turnberry. On imagine déjà la pression exercée en coulisses par les lobbies américains et par la Commission von der Leyen, toujours prête à plier pour éviter une crise.

Cette affaire est une leçon brutale : dans le monde de Trump 2.0, il n’y a plus d’amis, seulement des intérêts. Et quand Washington dit « signez ou souffrez », l’Europe, comme tant d’autres avant elle, finit par courber l’échine. La souveraineté énergétique française, comme la souveraineté alimentaire, est en train d’être sacrifiée sur l’autel d’un « partenariat » qui n’est en réalité qu’une relation de domination. Il est temps que Paris cesse de se comporter en vassal et commence à reconstruire une véritable indépendance énergétique, avant que le prochain coup de pression américain ne devienne une catastrophe nationale.

https://multipol360.com/trump-tord-le-bras-de-leurope-ratifiez-ou-perdez-votre-gaz-americain/

 

 

Powered By Blogger