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juillet 07, 2026

Nouvelles de Chine ( juillet 2026)

Sommaire:

A) - Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde

B) -  La Chine face au modèle japonais : ralentissement ou crise accélérée ?

C) - L'illusion de la souveraineté.

 

 


A) - Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde

Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde Alors que les équilibres internationaux connaissent une recomposition accélérée, la Chine apparaît plus que jamais comme l’un des acteurs centraux du nouvel ordre mondial en gestation. Rivalité stratégique avec les États-Unis, rapprochement renforcé avec la Russie, guerre au Moyen-Orient, tensions commerciales, ambitions technologiques et expansion diplomatique dans le monde arabe, en Afrique et en Europe : Pékin avance désormais sur tous les fronts avec une stratégie de long terme assumée. Les récentes rencontres entre Xi Jinping et Donald Trump puis entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ont confirmé la volonté chinoise de peser directement sur les grands équilibres internationaux, dans un contexte marqué par l’affaiblissement relatif de l’Occident et la montée d’un monde plus multipolaire. Pour analyser la vision chinoise des grands bouleversements géopolitiques actuels, Le Diplomate Média a interrogé Shanhui Zhang 张善辉, journaliste chinoise, présentatrice et chroniqueuse à CGTN et CGTN Français, spécialiste des questions économiques et internationales, chroniqueuse régulière sur CNews et devenue au fil des années l’une des voix chinoises les plus connues et suivies dans les médias français. 

Propos recueillis par Roland Lombardi

Alors que les équilibres internationaux connaissent une recomposition accélérée, la Chine apparaît plus que jamais comme l’un des acteurs centraux du nouvel ordre mondial en gestation. Rivalité stratégique avec les États-Unis, rapprochement renforcé avec la Russie, guerre au Moyen-Orient, tensions commerciales, ambitions technologiques et expansion diplomatique dans le monde arabe, en Afrique et en Europe : Pékin avance désormais sur tous les fronts avec une stratégie de long terme assumée.

Les récentes rencontres entre Xi Jinping et Donald Trump puis entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ont confirmé la volonté chinoise de peser directement sur les grands équilibres internationaux, dans un contexte marqué par l’affaiblissement relatif de l’Occident et la montée d’un monde plus multipolaire.

Pour analyser la vision chinoise des grands bouleversements géopolitiques actuels, Le Diplomate Média a interrogé Shanhui Zhang, journaliste chinoise, présentatrice et chroniqueuse à CGTN et CGTN Français, spécialiste des questions économiques et internationales, chroniqueuse régulière sur CNews et devenue au fil des années l’une des voix chinoises les plus connues et suivies dans les médias français.


Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Depuis plusieurs années, la Chine semble considérer que le monde entre dans une phase de transformation historique profonde. Comment Pékin analyse-t-il aujourd’hui les bouleversements géopolitiques mondiaux actuels ?

Shanhui Zhang : Il faut partir du concept matriciel qui structure la pensée stratégique chinoise depuis 2017 : celui de « changements inédits depuis un siècle ». La Chine le décline en trois strates. Un changement du monde d’abord : dans l’Occident développé, montée des populismes, polarisation, perte de maîtrise sur les affaires globales ; en face, des émergents qui affirment leur autonomie. D’où la thèse centrale : le rapport de forces reste « Ouest fort, Est faible », mais la tendance de fond est celle d’un « Est qui monte, Ouest qui décline ». Entre 2001 et 2021, la part des pays développés dans le PIB mondial est passée de près de 79 % à 59 %, celle des émergents de 21 % à 41 %, ces derniers assurant désormais l’essentiel de la croissance mondiale. Un changement d’époque ensuite. La mondialisation a tissé une interdépendance sans précédent, mais accumulé ses effets pervers : fragmentation, fossé Nord-Sud, et ces « quatre déficits » de paix, de développement, de sécurité et de gouvernance, sur fond d’une course technologique où l’Occident mobilise l’arme des contrôles, sur les semi-conducteurs notamment, pour préserver sa domination. Un changement historique enfin, plus idéologique : la Chine assume l’idée que son modèle de développement offre « une option nouvelle aux nations qui veulent se développer tout en préservant leur indépendance ». De ces trois changements superposés, Beijing tire une conviction : le monde est de nouveau à la croisée des chemins, et la Chine revendique avoir choisi le camp du rééquilibrage plutôt que de la rupture.

La séquence de ces derniers mois en offre une illustration : en l’espace de six mois, les dirigeants de quatre des cinq membres permanents du Conseil de sécurité se sont succédé à Beijing. Emmanuel Macron en décembre, Keir Starmer en janvier, Donald Trump en mai, Vladimir Poutine quelques jours plus tard. Aucune autre capitale au monde ne pourrait aujourd’hui jouer ce rôle de carrefour diplomatique. Pour la Chine, c’est la confirmation empirique de la multipolarité.

Mais il faut bien comprendre la nuance : la lecture chinoise ne célèbre pas le chaos. La guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran, la fragmentation des chaînes d’approvisionnement — tout cela, la Chine le vit comme du désordre. Sa thèse est plutôt celle d’une recomposition : l’ordre ne s’effondre pas, il se rééquilibre — et il faut respecter l’ordre international établi après 1945. Et la Chine entend peser sur cette recomposition de l’intérieur des institutions, non en les renversant.

La récente rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping a été suivie avec énormément d’attention à travers le monde. Quel message principal la Chine souhaitait-elle envoyer aux États-Unis et à la communauté internationale à travers ce sommet ?

Le message tenait en un souhait, formulée par Xi dès l’ouverture des entretiens du 14 mai : les deux pays peuvent-ils échapper au « piège de Thucydide » et inaugurer un nouveau paradigme de relations entre grandes puissances ? La Chine a présenté cette question comme relevant à la fois de l’histoire, du monde et des peuples : une manière d’élever le sommet au-dessus du marchandage commercial et de signifier que la Chine se place, d’emblée, sur le pied de l’égalité stratégique.

Le cœur du message, c’est la formule retenue comme nouvelle définition de la relation : une « stabilité stratégique constructive ». Et il faut en lire les quatre couches, car la Chine les a explicitées. Une stabilité positive, axée d’abord sur la coopération ; une stabilité saine, où la compétition reste mesurée ; une stabilité normale, où les divergences demeurent gérables ; une stabilité durable, porteuse d’une paix prévisible. La Chine a insisté sur un point : c’est un engagement à « marcher l’un vers l’autre ». Autrement dit, un cadre qui devra se vérifier dans les actes. L’horizon fixé — les trois prochaines années, voire au-delà — trahit la véritable intention : verrouiller un mode d’emploi de la relation qui survive aux aléas politiques de Washington.

Sur le fond, deux signaux complémentaires. D’abord, l’économie : Beijing a martelé que la nature de la relation commerciale est le bénéfice mutuel, que la consultation d’égal à égal est la seule voie face aux frictions, et que « la porte de la Chine ne fera que s’ouvrir davantage ». C’est un appel direct aux entreprises américaines, dont une délégation de premier plan accompagnait Trump. Ensuite, la ligne rouge : Taiwan, présenté comme la question la plus importante de la relation. Le raisonnement chinois est explicite : bien gérée, elle préserve la stabilité d’ensemble ; mal gérée, elle précipite les deux pays vers la collision. Beijing a demandé aux États-Unis d’agir « avec la plus extrême prudence ».

À la communauté internationale, enfin, le message est celui de la responsabilité partagée : les deux premières puissances mondiales s’engagent à injecter de la stabilité dans un monde déréglé, d’où l’accord pour réussir ensemble les sommets de l’APEC et du G20 cette année. En clair : la Chine ne cherche pas l’affrontement, entend gérer la rivalité de façon prévisible, mais ne transigera pas sur ce qu’elle tient pour ses intérêts vitaux.

Les relations entre Pékin et Washington demeurent marquées par une forte rivalité stratégique, technologique et commerciale. Selon vous, la Chine considère-t-elle aujourd’hui les États-Unis de Donald Trump comme un adversaire systémique durable ou comme un partenaire avec lequel un nouvel équilibre reste possible ?

Ni tout à fait l’un, ni tout à fait l’autre — et c’est justement là que réside la subtilité de la position chinoise. La Chine refuse le cadre de l’« adversaire systémique », qu’il perçoit comme une construction occidentale auto-réalisatrice : à force de désigner l’autre comme ennemi structurel, on finit par le devenir. La Chine lui préfère le vocabulaire de la « coexistence » et de la compétition maîtrisée.

Cela ne relève pas de la naïveté. Sur les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les contrôles à l’exportation, la Chine sait que la rivalité est durable et n’entretient aucune illusion de réconciliation. La compétition stratégique est un fait de long terme. Et la réponse chinoise à ce défi tient en un mot : l’autonomie, stratégique et technologique. Face à l’arme des contrôles à l’exportation, la Chine a fait de l’autosuffisance et de la sécurité des chaînes d’approvisionnement un impératif national : monter en gamme dans les semi-conducteurs et réduire sa dépendance aux technologies américaines. La logique chinoise me paraît être la suivante : plus la relation est incertaine, plus il faut être maître de ses propres capacités, car c’est cette autonomie, et non la bonne volonté de Washington, qui garantit la marge de manœuvre.  Mais la Chine fait une distinction entre rivalité durable et inimitié inévitable. Et le Trump transactionnel lui offre paradoxalement une prise : un président qui préfère les deals à l’idéologie est, pour la Chine, un interlocuteur avec lequel on peut négocier des équilibres concrets. En somme : rivalité assumée, mais un nouvel équilibre reste non seulement possible, il constitue même l’objectif.

Dans le même temps, le rapprochement entre Xi Jinping et Vladimir Poutine semble se renforcer. La Chine voit-elle la Russie avant tout comme un allié stratégique face à l’Occident ou plutôt comme un partenaire circonstanciel dans un monde devenu multipolaire ?

La formule chinoise officielle mérite qu’on la lise à la lettre : « partenariat sans limites », mais non-alliance, non-confrontation, ne visant aucune tierce partie. Ces trois négations sont essentielles. Lors de la visite d’État de Poutine, le 20 mai, sa vingt-cinquième en Chine, à l’occasion du trentième anniversaire du partenariat stratégique et du vingt-cinquième du Traité de bon voisinage, les deux dirigeants ont réaffirmé qu’il ne s’agissait pas d’un bloc militaire.

La relation dépasse donc de loin le simple partenariat de circonstance. Elle repose sur des fondations profondes : une frontière commune d’environ 4 300 kilomètres qui interdit toute hostilité durable, une opposition partagée à ce que Beijing et Moscou nomment l’« hégémonisme », une complémentarité énergétique et technologique réelle. C’est ce que Xi appelle un « nouveau type de relation entre grandes puissances ».

Mais réduire cette relation à la géopolitique serait passer à côté de l’une de ses dimensions les plus investies par la Chine : le lien entre les peuples. La Chine sait qu’un partenariat purement transactionnel demeure fragile ; elle cherche donc à lui donner des racines sociales et culturelles. Les deux capitales viennent précisément d’ouvrir, à l’occasion de la visite de Poutine, une « Année de l’éducation Chine-Russie », dans le prolongement des Années croisées de la culture, du tourisme, du sport et des médias qui rythment la relation depuis plus d’une décennie. Concrètement : multiplication des partenariats universitaires et des doubles diplômes, essor de l’apprentissage du russe en Chine et du chinois en Russie, coopération scientifique, échanges de jeunes, festivals de cinéma, tourisme croisé en forte hausse. La Chine y voit un investissement de long terme : former une génération qui se connaît et se comprend. C’est la traduction, au niveau des sociétés, de ce que les dirigeants nomment une « amitié transmise de génération en génération ». Et ce socle humain est précisément ce qui distingue un partenariat durable d’une simple convergence d’intérêts.

L’Inde apparaît désormais comme l’autre grande puissance émergente du XXIe siècle, à la fois partenaire économique, rival régional et acteur stratégique autonome. Comment la Chine perçoit-elle aujourd’hui la montée en puissance indienne et la relation parfois concurrentielle entre Pékin et New Delhi ?

La Chine voit en l’Inde ce qu’elle est : une civilisation-État, un géant démographique, un pôle du Sud global — et un partenaire ancien, avec qui elle a noué des liens dès 1950 et avec qui elle a cofondé les Cinq Principes de la coexistence pacifique : respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, non-agression, non-ingérence dans les affaires intérieures, égalité et bénéfice mutuel, et coexistence pacifique. Les deux pays ont célébré en 2025 le 75ᵉ anniversaire de ces relations.

Le dégel amorcé à Kazan en 2024 s’est consolidé à Tianjin en 2025, où Modi s’est rendu pour le sommet de l’OCS — sa première visite en Chine depuis sept ans. Reprise des navettes ministérielles, des vols directs, du pèlerinage au mont Kailash : c’est l’approche « à double voie », gérer la frontière d’un côté, faire avancer l’économie de l’autre.

L’accélérateur porte un nom : l’imprévisibilité de Washington. Face au choc tarifaire américain, New Delhi a rouvert la porte à Beijing comme couverture — l’ancien ambassadeur indien Vijay Gokhale y voit un « contrepoids au désordre trumpien », source de capitaux, de technologies et de coopération climatique. La Chine a répondu par un optimisme prudent. Mais c’est un calcul, non un revirement dans le même mouvement, l’Inde a signé fin janvier un accord de libre : échange avec l’Union européenne, puis désamorcé son contentieux tarifaire avec les États-Unis. Elle diversifie ses appuis, en puissance qui refuse tout alignement.

À Tianjin, Xi a invoqué les Cinq Principes de la coexistence pacifique, ainsi que l’appartenance commune au Sud global — une façon de rappeler que la Chine et l’Inde, comme le suggère la formule diplomatique de la « danse du dragon et de l’éléphant », ont tout à gagner à évoluer côte à côte sans se marcher sur les pieds.

Concernant la guerre entre l’Iran, Israël et les États-Unis, Pékin a adopté une posture particulièrement prudente mais active diplomatiquement. Quelle est aujourd’hui la position réelle de la Chine sur ce conflit et quels sont ses intérêts stratégiques au Moyen-Orient, notamment au regard de sa forte dépendance aux approvisionnements énergétiques transitant par le détroit d’Ormuz ? La sécurisation des hydrocarbures est-elle devenue l’une des principales préoccupations géopolitiques chinoises ?

La position chinoise a été constante depuis le déclenchement des frappes américano-israéliennes du 28 février. La Chine les a condamnées comme une violation de la souveraineté iranienne et du droit international, a appelé sans relâche à la désescalade. Fin mars, Beijing a coparrainé avec Islamabad une initiative de paix en cinq points, avant de bloquer début avril, avec Moscou, le projet de résolution sur Ormuz. Ces prises de position s’inscrivent dans une même logique : la Chine ne soutient ni l’escalade ni les sanctions unilatérales, et privilégie une solution politique négociée entre les parties régionales — y compris sur le dossier nucléaire iranien et la sécurité des voies maritimes.

Il faut souligner ici un geste diplomatique chinois. Le 17 juin, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi s’est entretenu par téléphone avec son homologue iranien Abbas Araghchi ; le 22, à New Delhi, il recevait le numéro deux du Conseil suprême de sécurité nationale iranien. La Chine a salué la conclusion du mémorandum d’entente de première phase entre l’Iran et les États-Unis, et l’ouverture — avec l’appui du Pakistan et du Qatar — des consultations censées le prolonger. Le message est limpide : ni la force ni les rapports de puissance ne règlent quoi que ce soit ; le dialogue et la négociation, voilà la voie juste.

Rappelons ce que contient ce mémorandum : quatorze points, dont les principaux sont l’arrêt immédiat et permanent des hostilités, le renoncement à l’usage ou à la menace de la force, le respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, et la non-ingérence dans les affaires intérieures. Pour la Chine, ces principes sont conformes à la Charte des Nations unies, et il y voit surtout un moyen de consolider un cessez-le-feu encore fragile. Dans ce dossier, la Chine se présente en puissance d’équilibre et en partenaire stratégique global de l’Iran. La ligne de Wang Yi est constante : la Chine soutient les revendications légitimes et fondées de l’Iran, son droit à défendre sa souveraineté et sa sécurité, ainsi que les efforts de médiation du Pakistan et de la communauté internationale et n’a cessé, à sa manière, d’œuvrer pour faire taire les armes. On retrouve là des méthodes semblables à celles du rapprochement saoudo-iranien qu’elle avait parrainé en 2023. Reste la vraie question : ce texte sera-t-il appliqué ? Sa mise en œuvre dépendra des États-Unis et de l’Iran.

La Chine développe depuis plusieurs années une présence économique et diplomatique croissante dans le monde arabe et en Afrique. Quels sont selon vous les objectifs de long terme de Pékin dans ces régions devenues essentielles pour les nouvelles routes de la soie et l’influence chinoise ?

La Chine considère le Sud global, et particulièrement l’Afrique et le monde arabe, comme l’avenir démographique et développemental de la planète, et surtout comme le terrain où la multipolarité se construit concrètement. L’initiative « la Ceinture et la Route » en est la colonne vertébrale, désormais complétée par les quatre grandes initiatives de Xi Jinping : développement, sécurité, civilisation et gouvernance mondiale.

Les objectifs sont clairs et, à mon sens, il faut avoir l’honnêteté de les nommer. Premièrement, bâtir des coalitions diplomatiques. Dans un monde turbulent cette diplomatie de terrain pèse plus que jamais dans le dialogue et le règlement des différends. Ensuite, proposer un modèle de coexistence : celui du « développement d’abord », de la non-ingérence et du partenariat sans conditionnalités politiques, en contrepoint de l’approche occidentale.

Je connais l’objection : le récit du « piège de la dette ». Il faut le prendre au sérieux ; la réalité le nuance pourtant fortement. La part chinoise de la dette africaine reste minoritaire face aux créanciers multilatéraux et privés occidentaux, et la demande d’infrastructures, elle, demeure immense. Les prêts chinois, consentis à des conditions avantageuses, ont précisément accompagné l’industrialisation du continent.

Le fait le plus significatif est d’ailleurs passé relativement inaperçu en Europe : depuis mai, la Chine applique un droit de douane zéro à l’ensemble des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques, une ouverture sans précédent du marché chinois aux produits africains. Surtout, la coopération sino-africaine change de nature. Hier, la relation relevait largement du flux à sens unique : des entreprises chinoises qui s’implantaient pour commercer et écouler des produits finis. Aujourd’hui, l’enjeu est de produire en Afrique, c’est-à-dire nouer de véritables partenariats avec les entreprises locales, localiser la fabrication dans la santé, l’agriculture, l’industrie, mais aussi les télécommunications et les nouvelles technologies, et y transférer des technologies avancées applicables. Des circuits de vente, on passe aux chaînes de valeur partagées : le bénéfice n’est plus seulement commercial, il devient industriel. Et l’indicateur décisif, c’est l’emploi créé pour la jeunesse africaine ; c’est là que le « gagnant-gagnant » cesse d’être un slogan.

Pour l’Afrique francophone en particulier, un public qui m’est cher, l’offre chinoise résonne précisément parce qu’elle ne charrie pas d’héritage colonial. Le message émis par la Chine est celui du partenariat entre égaux et de la « communauté de destin ». On peut le discuter ; on ne peut pas l’ignorer.

Les relations entre la Chine et l’Europe semblent de plus en plus ambiguës, notamment avec la France, partagée entre coopération économique, dépendances stratégiques et inquiétudes géopolitiques. Comment Pékin perçoit-il aujourd’hui la France et l’Union européenne ?

À mes yeux, la Chine perçoit l’Europe comme un pôle à part entière du monde multipolaire et surtout comme un pôle qu’il souhaite maintenir autonome de Washington. La France y occupe une place singulière, en raison de sa tradition gaullienne d’indépendance stratégique, que Macron a reformulée en « souveraineté européenne ». 

La formule chinoise, que Xi a redite à Macron à l’orée d’un nouveau cycle de soixante ans des relations franco-chinoises, résume la posture : l’interdépendance n’est pas un risque, la convergence des intérêts n’est pas une menace. En creux, c’est une réponse directe au « de-risking » bruxellois.

Car l’ambiguïté, vous avez raison, est réelle, et Beijing ne se la cache pas. Les tarifs sur les véhicules électriques, le contentieux des terres rares, les exclusions au nom de la cybersécurité qui visent les onduleurs photovoltaïques chinois, la pression de Macron sur le déséquilibre commercial : autant de points de friction. Mais l’analyse chinoise est que l’Europe est profondément divisée, tiraillée entre l’accès au marché chinois et l’alignement transatlantique, et que Washington lui-même — par ses coups de force, du Groenland aux tarifs — fragilise cet alignement. La stratégie de Beijing, à mon sens, est donc patiente et constante : offrir marché et investissements, se poser en multilatéraliste face à un partenaire américain erratique, et courtiser la France comme la puissance-pivot la plus susceptible de plaider l’autonomie. Plutôt que de chercher à éviter la Chine, l’Europe aurait intérêt à réfléchir à la manière de tirer parti de son marché de 1,4 milliard de consommateurs et de grandir avec elle. Ces frictions, aussi réelles soient-elles, ne sauraient condamner cinquante ans d’une relation qui demeure un partenariat stratégique global.

Enfin, beaucoup d’Occidentaux considèrent désormais que la Chine ambitionne de devenir (ou sera) la première puissance mondiale au XXIe siècle. Pékin cherche-t-il réellement à remodeler l’ordre international ou souhaite-t-il avant tout imposer un monde plus équilibré et multipolaire ?

Permettez-moi de commencer par un fait historique, et non une simple conviction : à la différence de toutes les puissances qui se sont hissées au sommet par la conquête, la Chine n’a ni histoire d’expansion coloniale, ni guerres de conquête à son actif. Même au XVe siècle, quand la flotte de Zheng He, la plus puissante du monde, sillonnait l’océan Indien jusqu’aux côtes africaines, elle n’a établi ni colonie, ni comptoir armé, ni traite. Quelle puissance occidentale peut en dire autant ? De la Route de la soie à aujourd’hui, la Chine s’est toujours pensée à travers le commerce et la connexion, et la paix figure au cœur de son héritage civilisationnel le plus profond.

La question mérite ensuite d’être retournée : qui, au juste, cherche à « remodeler » l’ordre international ? Ce n’est pas la Chine qui s’est retirée de l’Accord de Paris, de l’UNESCO ou du Conseil des droits de l’homme ; ce n’est pas elle qui a paralysé l’Organe d’appel de l’OMC, ni imposé des tarifs unilatéraux à ses propres alliés. La Chine est membre permanent du Conseil de sécurité, principal vainqueur de la guerre mondiale antifasciste, défenseur constant du système onusien : elle est aujourd’hui, paradoxalement, l’un des piliers les plus stables de l’ordre issu de 1945 que l’Occident dit vouloir protéger. Ce qu’elle demande, Xi Jinping le formule invariablement : un ordre « plus juste et plus raisonnable », davantage de voix pour le Sud global, une réforme du FMI et de la Banque mondiale, une gouvernance mondiale démocratisée. Est-il illégitime que des institutions dessinées en 1944, quand la majorité de l’humanité vivait sous tutelle coloniale, reflètent enfin le monde réel ?

Je connais l’inquiétude occidentale : le soupçon que « réforme » cache un ordre sinocentré. Mais interrogeons ce soupçon lui-même. Il projette sur la Chine la logique des puissances occidentales, celle du « piège de Thucydide » où toute puissance montante reproduirait nécessairement l’hégémonie de la précédente.

C’est précisément ce déterminisme que la Chine récuse. Elle n’a pas de bases militaires encerclant l’Amérique ;elle n’exporte pas son modèle politique ; elle ne conditionne ni ses prêts ni ses partenariats à des réformes institutionnelles. Son bilan, sur quarante ans d’ascension, est celui d’une puissance qui n’a mené aucune guerre. Le monde multipolaire n’est pas seulement le slogan de la Chine : c’en est le projet, et l’histoire dira qu’il fut aussi celui de la majorité de l’humanité.

Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et directeur de la publication du Diplomate.

Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à Excelia Business School de La Rochelle.

Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI – Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme, Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.

Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).


 


 

B) -  La Chine face au modèle japonais : ralentissement ou crise accélérée ?

Alors qu’une énième révolution de palais se déroule à Pékin, touchant à la fois l’armée populaire de Chine et l’autorité de Xi Jinping et que Donald Trump initie un jeu de go diplomatique, il est peut-être opportun de s’interroger sur l’avenir de la Chine. Rejetant toute idée de conflit, qui pourrait prendre une direction que les pires va-t’en guerre ne semblent pas imaginer, il convient d’initier un regard géopolitique décentré. Et si le Japon des années 1980 s’avérait une référence historique pour comprendre l’Asie : croissance spectaculaire portée par l’industrie, bulle financière et immobilière, vieillissement démographique croissant, et exposition aux tensions commerciales avec les États-Unis ? Pour la Chine post-2000, cette trajectoire présente des similitudes frappantes avec sa situation présente, avec une croissance rapide, un rôle central dans les chaînes globales de production. Évidemment, la Chine présente aussi de profondes différences, tant un État fortement impliqué dans l’économie, qu’une population plus nombreuse, et surtout un contexte géopolitique bien plus chargé. Dans ce nouveau paysage, où la peur américaine du déclassement économique et stratégique se manifeste jusque dans des interventions directes (Venezuela) et des ambitions territoriales (Groenland), la Chine risque-t-elle un atterrissage calme à la « japonaise » ou une crise accélérée par des facteurs externes ?

Le modèle japonais des années 1980 : croissance puis stagnation

À la fin des années 1980, l’économie japonaise tournait à plein régime, présentant une croissance régulière, des innovations majeures, des secteurs exportateurs dominants. Mais cette réussite masquait des fragilités profondes, tenant à un marché immobilier surévalué alimentant une bulle, un endettement élevé des banques et des entreprises, et un vieillissement rapide de la population. Lorsque cette bulle immobilière éclata au début des années 1990, l’économie n’implosa pas soudainement, mais entra dans une longue période de stagnation et de faible croissance. Les Japonais appellent cette époque la « décennie perdue ».

L’histoire montre également le rôle d’une peur américaine face à la montée japonaise, qui n’est pas sans se rapprocher de celle qui agite le président Trump à propos de la Chine.  À l’époque, les États-Unis exercèrent une pression sur le yen, notamment au moyen des accords du Plaza (22 septembre 1985), où les quatre premières économies mondiales (États-Unis, Allemagne fédérale, Royaume-Uni et France) obligèrent la cinquième, le Japon, à réévaluer sa monnaie. L’appréciation du yen ralentit les exportations et aggrava les tensions sur les marchés financiers et immobiliers, contribuant à transformer un ralentissement progressif en stagnation prolongée. Même dans ce contexte, le Japon ne connut pas d’effondrement brutal, mais un atterrissage prolongé, résultant de la combinaison de facteurs internes et de pressions externes.

La Chine post-2000 : similitudes et singularités

Depuis les années 2000, la Chine a connu une pareille transformation fulgurante, reposant sur une urbanisation massive, une explosion des exportations et des investissements publics colossaux dans les infrastructures. Cette croissance s’appuya sur une accumulation de capital élevée, une intégration profonde dans l’économie mondiale et un rôle clé dans les chaînes de valeur globales.  Mais ces succès masquaient des vulnérabilités analogues à celles du Japon des années 1980 : dette élevée, bulle immobilière persistante et vieillissement démographique accéléré, aggravé par la politique de l’enfant unique. Ces facteurs structuraux posent la question d’un ralentissement durable de la croissance dans les années 2030. Cependant, la Chine n’est pas un Japon en miniature. Elle reste un acteur mondial majeur et tente aujourd’hui de rééquilibrer son économie vers la consommation interne et l’innovation.

La peur américaine comme catalyseur externe : Japon, Chine et le spectre des années 1930

Toutefois, un autre élément remontant des années 1980 peut avoir un effet correcteur. En effet, la peur américaine face à une puissance montante peut avoir des effets à la fois économiques et militaires. Dans les années 1930, les États-Unis redoutaient le Japon, dont la montée industrielle et militaire menaçait leur position stratégique dans le Pacifique.  Longtemps contenue dans le domaine économique et diplomatique, cette peur s’est finalement traduite par une entrée en guerre après l’attaque préventive japonaise de Pearl Harbor. Cette crainte prolongée d’être dépassé peut pousser une puissance à des décisions extrêmes et préventives.  Et les États-Unis n’ont plus jamais laissé l’initiative à la puissance montante.  Depuis, cette peur américaine se traduit par des actions ciblées pour préserver un avantage stratégique, qu’il soit économique, technologique ou militaire.

Aujourd’hui, cette dynamique est en train de se remettre en place. La peur américaine d’un déclassement économique, technologique et militaire se manifeste par des restrictions sur les semiconducteurs, l’intelligence artificielle et les télécommunications, ainsi que par des interventions géopolitiques visant à limiter l’accès de Pékin aux ressources stratégiques, comme le pétrole du Venezuela ou les routes et minerais du Groenland.  Comme dans les années 1930, Washington cherche aussi à gérer ses priorités. Les accommodements avec la Russie sous l’administration Trump visent à réduire les tensions sur le front européen, permettant aux États-Unis de concentrer leur attention sur l’Indo-Pacifique et la Chine. Cette approche crée des frictions avec l’Europe, reléguée au second plan face à l’urgence perçue de contenir Pékin.

Ces exemples montrent combien la peur américaine n’est pas purement rhétorique. Au contraire, elle agit comme un catalyseur externe, capable d’amplifier les déséquilibres internes d’une puissance émergente et de transformer un simple ralentissement économique en crise ponctuelle ou prolongée. La comparaison avec le Japon, et la réédition partielle de la peur américaine des années 1930 comme 1980, suggèrent que la Chine pourrait être l’objet d’une vigilance extrême, voire d’actions préventives, si les États-Unis perçoivent un risque irréversible pour leur supériorité. Dans ce contexte, la montée de Pékin ne dépend pas seulement de ses déséquilibres internes, mais aussi de la manière dont un acteur dominant réagit à cette ascension.

Projection prospective : scénario chinois 2030-2050

Dans un développement géopolitique, on peut être tenté de s’interroger sur l’avenir. Démarche qui peut paraître étrange, sinon périlleuse, pour un historien, mais des économistes ne se piquent-ils pas déjà de réviser l’histoire ?  À l’horizon 2030, c’est-à-dire demain, la Chine devrait entrer dans une phase de ralentissement modéré. Il s’agit d’une conséquence de cette croissance actuelle qui reste positive, mais qui ne peut plus soutenir les niveaux spectaculaires des deux dernières décennies. Le marché immobilier, longtemps moteur de l’investissement, commence à corriger ses excès, et les entreprises fortement endettées doivent ajuster leurs bilans. Cette période voit également un renforcement des tensions sociales vingtenaires, liées au vieillissement démographique et à l’augmentation des inégalités, qui pèsent de plus en plus sur la consommation intérieure.

Entre 2035 et 2040, cette situation devrait s’intensifier : des crises ponctuelles apparaitront, marquées par des corrections plus profondes dans le secteur immobilier, des difficultés financières dans certaines entreprises publiques et privées, et des turbulences sur le marché bancaire. Les pressions extérieures s’accentueront, aux moyens de sanctions technologiques, d’une concurrence accrue pour les ressources critiques, et de stratégies américaines visant à limiter l’accès de la Chine aux flux du commerce mondial.  À terme, ces chocs externes aggraveront les déséquilibres internes et pourraient provoquer des ralentissements brutaux dans certaines régions ou secteurs chinois, transformant un simple ralentissement en crises cycliques et localisées.

De 2040 à 2045, la Chine pourrait connaître une stagnation prolongée, caractérisée par une croissance structurellement faible, une consommation intérieure atone et un marché du travail sous pression. Le vieillissement de la population sera alors le facteur central, réduisant la dynamique économique et accentuant les tensions sociales. C’est une phase où le pays se rapproche de ce que le Japon a vécu lors de sa « décennie perdue », mais avec des variables externes beaucoup plus fortes et potentiellement déstabilisantes.

Enfin, entre 2045 et 2050, la Chine pourrait amorcer des ajustements institutionnels et économiques. Une réforme du système financier permettra de stabiliser le marché immobilier et de renforcer les mécanismes de redistribution sociale. Cette phase pourrait permettre une stabilisation lente, offrant un potentiel de redressement partiel et une sortie progressive de la stagnation.

Cette projection illustre la complexité de l’atterrissage chinois. Il ne s’agit pas seulement d’un ralentissement économique classique à la japonaise. La trajectoire présente porte des facteurs internes et des pressions géopolitiques qui peuvent interagir pour créer des crises ponctuelles et prolonger une stagnation avant que des réformes institutionnelles ne tentent de stabiliser la situation.

L’analogie avec le Japon des années 1980 et, plus en amont, avec les peurs américaines des années 1930 éclaire utilement la situation chinoise actuelle sans pour autant en fixer l’issue. Elle montre que la peur américaine du déclassement n’est ni nouvelle ni exceptionnelle : elle constitue une constante de l’histoire des relations internationales, activée à chaque fois qu’une puissance montante semble menacer un ordre établi. Cette peur a parfois conduit à des stratégies de pression économique, parfois à des accommodements tactiques, et plus rarement à des confrontations ouvertes.

Dans le cas chinois, cette peur agit aujourd’hui comme une variable d’environnement, non comme un déterminisme. Les restrictions technologiques, les manœuvres autour des ressources énergétiques ou des routes stratégiques, et le recentrage américain vers l’Indo-Pacifique peuvent freiner, détourner ou renchérir la trajectoire de développement chinoise. Mais elles ne suffisent pas à en expliquer la dynamique profonde. Les facteurs internes démographie, dette, immobilier, transformation du modèle productif, capacité de l’État à réformer demeurent centraux et pourraient, selon les choix opérés à Pékin, conduire soit à une stagnation prolongée, soit à une adaptation progressive.

L’histoire invite également à la prudence dans les parallèles guerriers. Si les années 1930 rappellent que la peur peut déboucher sur des ruptures majeures, elles montrent aussi que ces ruptures ne sont jamais mécaniques. Aujourd’hui, l’interdépendance économique, la dissuasion nucléaire et la fragmentation du système international rendent une répétition pure et simple de Pearl Harbor improbable, sans l’exclure totalement. Le risque réside moins dans une guerre inévitable que dans une accumulation de malentendus stratégiques, de gestes coercitifs et de calculs erronés.

Dans ce contexte, les tentatives américaines d’accommodement avec la Russie (au prix de tensions avec l’Europe) apparaissent comme l’un des premiers ajustements possibles d’une puissance cherchant à hiérarchiser ses priorités. Elles ne préjugent pas d’un affrontement direct, mais traduisent une incertitude croissante quant à la configuration future de l’ordre mondial.

En définitive, l’avenir de la Chine ne se jouera ni uniquement à Washington, ni exclusivement à Pékin, mais dans l’interaction mouvante entre peurs, perceptions et capacités réelles. La peur américaine peut accélérer, contraindre ou détourner la trajectoire chinoise ; elle ne peut la déterminer entièrement. C’est dans cette zone grise, entre adaptation, ralentissement et recomposition stratégique, que se dessineront, demain comme aujourd’hui, les équilibres du XXIᵉ siècle à venir.

Gérald Arboit

https://nouvellerevuepolitique.fr/gerald-arboit-la-chine-face-au-modele-japonais-ralentissement-ou-crise-acceleree/



 

 C) - L'illusion de la souveraineté.

Il existe une tentation aussi vieille que les nations elles-mêmes : celle de ne rien devoir à personne, de fermer ses frontières pour créer un territoire autosuffisant, à l’abri des alliances changeantes et du chantage des fournisseurs. Cette tentation a ressurgi avec force depuis la pandémie de 2020 et la guerre en Ukraine, suivies de la fermeture du détroit d’Ormuz. 

 Les États-Unis ont conclu que leur souveraineté civile et militaire reposait sur des composants fabriqués à Taïwan. La Chine, de son côté, sait qu’elle dépend des semi-conducteurs de Taïwan et de la Corée du Sud, du soja du Brésil et des États-Unis, ainsi que du gaz naturel liquéfié provenant d’Australie, du Qatar et des États-Unis. Les Européens ont pris conscience de leur dépendance envers la Chine pour leurs panneaux solaires et leurs batteries de voitures électriques ; envers les États-Unis pour leurs armements, leurs systèmes financiers, leurs réseaux de communication et les logiciels faisant fonctionner leurs hôpitaux ; envers quelques mines africaines et russes pour le combustible alimentant leurs centrales nucléaires ; et envers l’Inde pour les principes actifs de la plupart de leurs médicaments. Enfin, le monde entier a découvert que la production agricole et industrielle de chacun dépendait de l’acide sulfurique et de l’hélium, dont l’approvisionnement a été interrompu par la fermeture du détroit d’Ormuz. 

 Chacun a également compris que ce qui constituait une vulnérabilité vis-à-vis d’autrui pouvait devenir une arme redoutable : Pékin a réalisé que ses aimants — uniques au monde — constituaient un moyen de dissuasion plus puissant que ses armées ; Washington a découvert que l’accès à ses réseaux de communication et à ses applications d’intelligence artificielle pouvait contraindre une puissance rivale à céder. 

Cette forme de chantage économique n’a rien de nouveau. Les Britanniques y ont eu recours pendant deux siècles. Dès 1940, les États-Unis ont fait de l’accès à leurs armes et au dollar des instruments de coercition, non seulement contre leurs ennemis, mais aussi contre leurs alliés les plus proches. De même, les Chinois ont compris que le meilleur moyen de ramener le président Trump à la raison (alors qu’il se vantait de pouvoir leur imposer des droits de douane exorbitants) consistait à suspendre, sans un mot, leurs exportations d’aimants, de gallium et de germanium — des ressources sans lesquelles l’ensemble du secteur industriel occidental se retrouverait rapidement paralysé. Les deux camps ont pris conscience qu’ils possédaient de nombreuses entreprises détenant des monopoles mondiaux, capables d’exercer un chantage sur l’ensemble de leurs clients. Les Européens, pour leur part, ont reconnu ne disposer que d’une seule entreprise de ce type (ASML, une société néerlandaise au capital majoritairement américain), ce qui ne leur offrait aucun levier crédible de représailles. 

Face à cette situation, un vent de panique a soufflé, et l’on a commencé à évoquer la nécessité d’une « souveraineté économique » — autrement dit, la production de tout sur le territoire national. 

Les États-Unis ont commencé par rapatrier la production de véhicules électriques et accordent désormais des subventions massives aux modèles contenant au moins 50 % de composants fabriqués sur le sol américain, un taux appelé à atteindre 80 % d’ici à 2027. 

 La Russie, la Chine et l’Inde ont agi de même, et l’Union européenne s’apprête à leur emboîter le pas. La France relocalise sa production pharmaceutique. L’Inde impose des droits de douane exorbitants sur les smartphones étrangers pour contraindre Apple et Samsung à les fabriquer sur son sol. L’Indonésie a interdit l’exportation de nickel brut afin d’obliger les industriels étrangers à le raffiner sur place. La Côte d’Ivoire tente d’adopter une stratégie similaire pour le café et les noix de cajou. Enfin, la Chine, en passe d’atteindre l’autosuffisance énergétique, a lancé de vastes programmes de recherche en biotechnologie visant à produire artificiellement, sur son propre territoire, toutes les protéines nécessaires à l’alimentation de sa population, afin de pouvoir se passer des États-Unis, de l’Afrique et du Brésil.

Chacune de ces décisions a sa propre logique ; leur apparition simultanée est absurde : si tout le monde essaie de produire localement tout ce qu’il consomme et pénalise ou interdit les importations, de nombreux produits seront bientôt indisponibles ou deviendront très chers, et tout le monde deviendra plus pauvre. Déjà, aux États-Unis, les véhicules électriques conformes aux normes de souveraineté coûtent 20 % de plus que leurs équivalents importés, pénalisant justement les ménages à faibles revenus qui ont besoin d’être accompagnés pendant la transition énergétique. De même, reconstruire toute une industrie chimique sur le sol européen pour produire tous les médicaments vitaux – comme cela vient d’être décidé – prendra des décennies et nécessitera des investissements colossaux, au détriment des investissements nécessaires dans de nombreux autres domaines de la santé et du développement durable. 

 Dans l’ensemble, cette obsession de la souveraineté économique alimente l’inflation, conduit à la récession et favorise la méfiance, les conflits d’intérêts et le nationalisme. La guerre suivra si nous continuons dans cette voie. 

Si la souveraineté est une illusion, que devons-nous faire ? La réponse est simple. Cela peut se résumer en une phrase : au lieu de rechercher la souveraineté, chaque pays devrait adopter la règle d’avoir au moins quatre fournisseurs dans chaque secteur. 

Un pays qui achète ses batteries auprès de quatre fournisseurs différents ne peut être pris en otage par aucun d’entre eux. Un pays qui répartit ses sources d’approvisionnement en gaz naturel entre quatre producteurs bénéficie d’une réelle liberté d’action. 

Cette diversification ne remet pas en cause l’obligation d’investir dans des domaines où la dépendance extérieure poserait un risque stratégique inacceptable : énergie durable, agriculture et alimentation, médicaments et fournitures médicales essentiels, semi-conducteurs les plus critiques, centres de données, défense et sécurité, communications sécurisées. 

 La véritable souveraineté – celle qui assure une protection durable aux peuples – n’est donc pas celle qui rêve de frontières hermétiques et de production entièrement nationale. C’est celui qui reconnaît que la force d’une nation réside dans la création d’une ou plusieurs entreprises mondialement irremplaçables, dans la qualité de ses alliances et dans la diversité de ses partenaires. L’Union européenne, par exemple, manque encore cruellement de quelques entreprises mondialement irremplaçables, et ses partenaires sont loin d’être suffisamment diversifiés. 

Aujourd’hui, le véritable pouvoir appartient à ceux dont personne ne peut se passer – et qui, à leur tour, peuvent se passer de personne.

Jacques Attali

Titulaire d'un doctorat en économie, Jacques Attali est diplômé de l'École polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il a fondé quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet. Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à l'analyse de l'avenir), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les journaux financiers *Les Échos* et *Nikkei*, après avoir également collaboré avec *L’Express*. Jacques Attali dirige aussi régulièrement des orchestres à travers le monde.

https://www.attali.com/en/positive-economy/the-illusion-of-sovereignty/

 

 

 

avril 05, 2026

Nouvelles de l'Iran !

Sommaire:

A) - Douze ans pour mourir : la République islamique, les enfants-soldats et le nationalisme sacrificiel

B) - L’Iran et le détroit d’Ormuz : une offensive silencieuse contre le pétrodollar ?

C) - Iran : Douze ans et déjà la guerre

D) - Golfe–Yémen : l’ouverture du front Houthi ou la nouvelle carte maîtresse de Téhéran

E) - Le discours de guerre de Trump sur l’Iran : fanfaronnades, déconnexion de la réalité et fin annoncée de l’OTAN 

 


 

A) - Douze ans pour mourir : la République islamique, les enfants-soldats et le nationalisme sacrificiel

Un État qui recrute des enfants de douze ans et l’annonce à la télévision nationale ne manifeste pas seulement sa brutalité ; il expose une logique. Plus inquiétante encore que la violence immédiate des faits, c’est cette logique qu’il faut saisir. À la fin de mars 2026, un responsable des Gardiens de la révolution a annoncé sur la chaîne d’État iranienne l’abaissement à douze ans de l’âge minimal pour certains volontaires affectés à des checkpoints et à des patrouilles urbaines. Confirmé le même jour par Human Rights Watch (HRW) et par plusieurs médias internationaux, ce fait frappe moins par l’acte lui-même que par la publicité qui lui est donnée. Celle-ci n’est pas l’effet d’une imprudence ; elle procède d’une décision. Un régime qui cache ses crimes reconnaît encore, fût-ce négativement, qu’ils doivent demeurer cachés. Un régime qui les proclame à l’antenne les a déjà convertis en langage politique. L’ostentation n’a ici rien d’accidentel ; elle appartient à la stratégie.

Le recours de la République islamique à des enfants dans des fonctions de guerre et de contrôle intérieur n’obéit pas seulement à une logique de renfort sécuritaire ni à une pénurie de combattants. Il met en œuvre un mécanisme plus profond : la conversion de l’enfant en ressource stratégique –voulu instrument de présence, d’émotion et de légitimation, mais aussi d’immunité symbolique et d’inversion de l’accusation contre l’adversaire, à l’intérieur comme à l’extérieur. Un tel mécanisme n’a rien d’irrationnel. Il procède au contraire d’une lecture froide du champ international, de ses asymétries morales, de sa sensibilité aux images, de sa difficulté à tenir ensemble le droit, la guerre et la cohérence politique. Réduire cette décision à la seule barbarie, c’est ne pas voir qu’elle obéit à une logique ; la réduire au seul cynisme, c’est ne pas voir ce qu’elle cherche à produire. Dans les deux cas, on se rend aveugle à ce qui s’y joue.

La question n’est pas de savoir si la République islamique viole le droit international en recrutant des enfants de douze ans comme « combattants défendant leur patrie » ; sur ce point, il n’y a pas d’ambiguïté. L’essentiel n’est pas là. Il est dans la publicité même de l’acte : pourquoi le fait-elle publiquement, à la télévision d’État, dans la langue de la légitimité nationale, sans même chercher à le voiler ? C’est cette publicité qui doit retenir l’attention. Elle indique que nous n’avons pas affaire à une transgression subie, honteuse ou provisoire, mais à une transgression assumée, revendiquée, mise au service d’un calcul. Le régime n’a manifestement pas vu dans ce coût un obstacle ; il l’a jugé politiquement utile. Comprendre cette utilité — ses ressorts, ses effets, sa fonction dans la guerre des récits — est au cœur de la réflexion. Non pour atténuer la faute, mais pour éviter l’erreur de lecture : on se condamne à mal lire une stratégie lorsqu’on n’y voit qu’un accès de sauvagerie.

Sur ce point, le droit laisse peu de place à l’ambiguïté. Le recrutement, l’enrôlement ou l’utilisation d’enfants de moins de quinze ans en vue de leur participation active aux hostilités constituent un crime de guerre. La jurisprudence internationale, notamment dans l’affaire Lubanga, a d’ailleurs établi que cette participation ne se réduit pas au seul usage des armes : guet, liaison, surveillance, escorte, transport, patrouille ou renseignement suffisent à faire entrer un mineur dans l’économie militaire du conflit. Les fonctions aujourd’hui évoquées par les autorités iraniennes relèvent donc pleinement de cette qualification. Ce point de droit doit être tenu avec fermeté, car il interdit toute atténuation morale du problème. Il faut aussi examiner avec rigueur si certaines de ces pratiques s’inscrivent dans ce que le droit qualifie d’attaque généralisée ou systématique contre la population civile, tant la militarisation de l’espace urbain et l’usage du Basij contre la dissidence intérieure brouillent la frontière entre ordre public et appareil de guerre. Mais ce débat plus large ne doit pas obscurcir l’essentiel : le cœur de la qualification pénale est déjà établi. Autrement dit, les fonctions ici en cause — surveillance, patrouille, contrôle, présence à des points de passage ou à proximité d’installations militaires — ne relèvent pas d’une zone grise. Elles relèvent pleinement des pratiques que le droit international pénal prohibe.

Mais le droit, à lui seul, ne dit pas encore tout ce qui se joue ici. Il qualifie l’acte ; il n’en épuise pas la portée. Car la publicité donnée au recrutement d’enfants ne se borne pas à signaler une transgression : elle en fait déjà un instrument. L’acte ne consiste pas seulement à mettre des enfants à disposition d’un appareil militaire ; il les inscrit dans une construction où la vulnérabilité de l’enfance, loin d’être un obstacle, devient une ressource politique. C’est à partir de là que la logique du régime apparaît dans toute sa netteté.

En annonçant publiquement l’enrôlement d’enfants de douze ans, la République islamique sait qu’elle s’expose. Si elle consent néanmoins à une telle exposition, c’est qu’elle en attend un profit politique supérieur au coût de la condamnation. Ce profit repose sur un mécanisme d’inversion accusatoire : le régime se sert de la condamnation qu’il suscite pour mettre en accusation ceux qui la portent. En désignant ces enfants comme des « combattants défendant la patrie », le régime accomplit deux opérations à la fois : il place leur enrôlement sous le signe de la défense légitime, et il donne à voir une nation si menacée qu’elle en viendrait à mobiliser jusqu’à ses enfants. L’enfant cesse alors d’être simplement mobilisé : il devient une preuve — preuve de l’urgence, preuve de la menace, preuve, surtout, de la violence première que le régime entend imputer à ses ennemis. Il ne s’agit pas d’un simple effet de langage. C’est la scène même de la condamnation qui se trouve déplacée. La présence d’enfants aux checkpoints, dans les patrouilles ou à proximité d’installations stratégiques n’apparaît plus alors comme le signe d’une illégalité, mais comme celui d’une nécessité. La transgression devient la preuve de ce qui la justifie ; et cette justification permet de renvoyer la faute vers ceux qui, selon le régime, auraient créé la situation. Le cercle se referme avec méthode : la transgression du droit n’y contredit pas la légitimité ; elle s’y donne au contraire comme la preuve extrême d’une légitimité blessée.

On manquerait l’essentiel si l’on ne voyait dans cette violence qu’une suite de contraintes, de blessures et de morts. Car elle consiste aussi à rendre certaines mises en scène vraisemblables, certaines pertes honorables, certaines morts dicibles. Un pouvoir de cette nature ne se borne pas à disposer des corps : il impose le langage dans lequel ces corps pourront être lus comme sacrifice, comme fidélité, comme dette acquittée envers la nation. L’efficacité stratégique du recrutement d’enfants ne tient donc pas seulement à l’usage matériel qui peut être fait d’eux ; elle tient à l’univers moral dans lequel cet usage devient visible, recevable et justifiable. Dans une telle configuration, la mort éventuelle de ces enfants — à un checkpoint, dans une caserne, aux abords d’un site militaire, ou dans tout autre lieu que le régime aura lui-même livré au risque — ne relève plus du seul dommage collatéral au sens ordinaire du terme. Cette mort-là appartient déjà au prévisible et, par là même, à l’exploitable. Il ne s’agit pas d’affirmer que chaque mort serait voulue pour elle-même ; il s’agit de constater qu’elle peut d’avance être intégrée à un récit, à une imagerie, à une économie de la preuve politique. L’enfant vivant sert à montrer la mobilisation ; l’enfant mort, à donner corps à l’accusation.

Ce renversement vise d’abord ceux qui, hors d’Iran, prétendent parler au nom du droit. Si la mort de ces enfants survient, elle n’est pas seulement destinée à être absorbée dans un récit intérieur ; elle doit aussi produire un effet sur les institutions et les États qui se réclament du droit international humanitaire tout en soutenant ailleurs des politiques ou des opérations dont la cohérence morale est contestée, parfois à juste titre. La République islamique n’a pas besoin d’inventer cette faille ; il lui suffit d’en tirer parti. Elle sait que l’autorité de ceux qui parlent au nom du droit se fragilise dès lors que leur propre conduite demeure exposée au soupçon de l’incohérence. Son calcul consiste alors à préparer une scène dans laquelle toute frappe américaine ou israélienne causant la mort de ces enfants pourra être convertie en grief juridique et politique contre ses auteurs, jusqu’à nourrir l’accusation de crimes de guerre portée contre eux. En exposant publiquement l’enrôlement de ses enfants-soldats, le régime suscite donc une condamnation dont il a déjà préparé le renversement. L’accusation ne disparaît pas ; elle se retourne. C’est dans ce retournement même que réside l’un des ressorts les plus redoutables de l’opération.

Ce qui se joue ici s’inscrit dans une histoire plus ancienne. Au fil du temps, la République islamique a appris à faire de la jeunesse sacrifiée non un scandale à dissimuler, mais un principe de légitimation. De la guerre Iran-Irak aux figures plus récentes des « défenseurs du sanctuaire », elle a constitué un répertoire dans lequel la mort du jeune cesse d’être une simple perte pour devenir image, dette, exemple, injonction adressée aux vivants. La nouveauté de la séquence actuelle ne tient donc pas à l’existence de ce langage, mais au degré de visibilité et de dureté qu’il atteint désormais. Un seuil est franchi : l’enfant n’est plus seulement recueilli après coup dans une liturgie du sacrifice ; il apparaît plus ouvertement comme une figure déjà appelée par elle. La transgression n’est plus seulement absorbée par le récit ; elle est préparée de manière à pouvoir y trouver sa place. Cette continuité ne se loge pas dans les mots seuls. Elle s’inscrit dans des formes, dans des images, dans des rites : dans les commémorations répétées, dans la présence durable des figures du martyr au cœur de l’espace urbain, dans la place faite aux récits de deuil élevés en exemples, dans la manière enfin dont la jeunesse sacrifiée est installée au centre de la mémoire politique du régime. L’opération présente relève de cet héritage : loin d’inventer ses propres formes, elle réactive et durcit un répertoire déjà constitué. Celui-ci ne sert pas seulement à donner sens après coup ; il prépare les esprits en amont. Il ne s’agit pas simplement de transmettre des slogans à des enfants, mais de faire advenir peu à peu un horizon moral dans lequel l’exposition de l’enfant à la violence peut cesser d’apparaître comme un scandale pour prendre le visage d’une grandeur, d’un devoir ou d’un honneur. Un tel horizon ne se décrète pas : il se forme dans la durée, par l’école, par les images, par les commémorations, par l’inscription des figures du martyr dans l’espace urbain, par les récits de deuil et par les formes imposées de l’honneur. C’est cette lente élaboration qui rend aujourd’hui recevable ce qui devrait demeurer inavouable.

C’est peut-être dans le sort fait aux enfants morts et blessés que ce mécanisme se laisse le plus nettement saisir. Funérailles ordonnées, portraits uniformisés, lexique du « martyr » imposé aux familles, cérémonies où l’enfant est élevé au rang d’offrande à la patrie : tout concourt à faire d’une disparition un message. La douleur privée y est reprise, infléchie, versée dans un récit public où le prestige du sacrifice vient consacrer l’autorité du régime. La séquence actuelle prolonge ce travail en amont : il ne s’agit plus seulement de capter symboliquement les morts, mais de placer des enfants au point même où la violence physique et son appropriation politique pourront, le moment venu, se confondre.

Le plus grave, ici, n’est pas seulement dans l’acte ; il est dans la forme politique qui lui est donnée. Recruter des enfants est un crime. Le proclamer à l’antenne nationale, dans la langue de la patrie et du devoir, est un acte d’une autre portée : c’est faire de la faute elle-même une ressource, de la transgression un grief retourné, de la condamnation attendue une pièce déjà intégrée au calcul. À ce niveau, la République islamique ne viole plus seulement une norme ; elle travaille à convertir cette violation en épreuve infligée à la cohérence de ses adversaires. Toute frappe américaine ou israélienne tuant ces enfants pourra dès lors être réinscrite, par avance, dans une accusation dirigée contre ses auteurs. C’est peut-être là le trait le plus sombre de cette séquence. Les pouvoirs les plus dangereux ne sont pas seulement ceux qui commettent l’inadmissible, mais ceux qui savent l’exposer de telle sorte que l’accusation se trouble, que l’indignation se divise et que la faute se déplace. Il ne suffit donc pas de condamner ; il faut encore refuser la scène qu’un tel pouvoir organise. Nommer le crime avec une rigueur sans faiblesse, et voir lucidement la logique politique qui le travaille : telle est l’exigence. Car ce qui se donne ici à voir n’est ni un dérapage ni un aveu d’impuissance. C’est une méthode.

Fundji Benedict

Dr. Fundji Benedict, Fondatrice et Présidente de Liberty Values & Strategy Foundation, est spécialisée en sciences politiques, anthropologie, droit international et études africaines. Sa triple identité – afrikaner, franco-éthiopienne et juive – nourrit une perspective unique sur les dynamiques géopolitiques et les questions identitaires contemporaines.

Polyglotte, elle a occupé des postes de direction dans des entreprises internationales aux États-Unis et au Canada avant de créer sa fondation. Ses recherches portent sur les conflits identitaires, les droits des minorités, la décolonisation et l’État de droit, avec un focus particulier sur le Moyen-Orient et la Corne de l’Afrique.

Elle intervient régulièrement sur l’antisémitisme, le terrorisme et les réalités géopolitiques complexes qui façonnent notre époque. Son approche combine rigueur académique et engagement de terrain auprès des communautés concernées.

https://nouvellerevuepolitique.fr/fundji-benedict-douze-ans-pour-mourir-la-republique-islamique-les-enfants-soldats-et-le-nationalisme-sacrificiel/ 

 


 

B) - L’Iran et le détroit d’Ormuz : une offensive silencieuse contre le pétrodollar ?

Alors que la guerre entre les États-Unis, Israël et l’Iran entre dans son deuxième mois, un nouveau front s’ouvre, discret mais potentiellement dévastateur pour l’hégémonie monétaire américaine. Le 2 avril 2026, Téhéran a officiellement proposé des accords bilatéraux sur le détroit d’Ormuz aux pays européens, asiatiques et arabes.

L’idée est simple, mais explosive : rouvrir le passage stratégique – par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial – en échange d’un paiement en euros ou en yuans, et non plus en dollars américains. 

Pour l’Iran, c’est une réponse pragmatique à la crise. Face aux frappes américaines et israéliennes, Téhéran transforme son contrôle géographique du détroit en levier économique et politique. En autorisant le passage des navires sous conditions, tout en excluant ou en pénalisant ceux liés aux États-Unis, l’Iran ne ferme pas totalement la voie maritime : il la monétise à son avantage. Les premiers signes sont déjà visibles : au moins deux tankers ont récemment transité après paiement en yuans chinois, selon des données de Lloyd’s List. 

Cette proposition n’est pas seulement une tactique de survie en temps de guerre. Elle s’inscrit dans une stratégie plus large de contournement du système pétrodollar, ce pilier invisible qui a permis aux États-Unis de dominer l’économie mondiale depuis un demi-siècle.

Le pétrodollar, pilier invisible de la puissance américaine

Depuis les années 1970, le commerce mondial du pétrole est presque entièrement libellé en dollars. Ce système, né d’un accord stratégique entre Washington et l’Arabie saoudite après la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971, impose à toutes les économies dépendantes du pétrole d’accumuler des dollars pour importer leur énergie. Les pays exportateurs, quant à eux, recyclent ces « pétrodollars » en achetant des obligations du Trésor américain, des actions de Wall Street ou de l’immobilier aux États-Unis. 

Ce cercle vertueux a offert à Washington des avantages colossaux : la capacité d’emprunter à des taux extrêmement bas malgré une dette publique qui dépasse aujourd’hui les 34.000 milliards de dollars, un financement illimité de son appareil militaire (avec près de 800 bases dans le monde), et un pouvoir de sanction sans précédent. Couper un pays du système bancaire en dollars revient souvent à le priver d’accès au pétrole, provoquant un effondrement économique rapide. 

Ce mécanisme a longtemps été perçu comme une règle naturelle du commerce international. Pourtant, il repose sur une confiance fragile dans le dollar comme monnaie de réserve mondiale. Toute tentative de vendre ou d’acheter du pétrole en dehors du dollar a historiquement été considérée comme une menace existentielle par Washington, entraînant parfois des réponses musclées.

La dédollarisation s’accélère

La proposition iranienne arrive à un moment où le mouvement de dédollarisation, déjà en cours depuis plusieurs années, prend une nouvelle ampleur. La Russie et la Chine ont multiplié les transactions pétrolières en yuans. L’Inde, le Brésil et d’autres membres des BRICS développent des mécanismes de paiement alternatifs. Même certains pays du Golfe commencent à explorer des options non-dollar pour une partie de leurs exportations. 

En offrant aux Européens et aux Asiatiques un accès au pétrole via Ormuz contre des paiements en euros ou en yuans, l’Iran accélère ce basculement.

L’Europe, déjà frappée de plein fouet par l’explosion des prix de l’énergie (+60 % pour le pétrole et +100 % pour le gaz en un mois selon certaines estimations), se trouve face à un choix cornélien : continuer à dépendre du dollar et des routes maritimes contrôlées par les États-Unis, ou accepter un système parallèle qui contourne Washington. 

Fabio Panetta, membre du conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne, l’a reconnu sans détour le 2 avril : « Même si la guerre avec l’Iran se termine, le mal est déjà fait. » Les perturbations actuelles sur les marchés énergétiques risquent d’avoir des effets durables sur la structure même du commerce international.

Conséquences géopolitiques et économiques

Pour les États-Unis, les enjeux sont majeurs. Le pétrodollar n’est pas seulement un outil économique : c’est le fondement de leur suprématie.

Une réduction significative de la demande mondiale en dollars affaiblirait la capacité de Washington à financer sa dette à bas coût et limiterait son pouvoir de sanction. Les marchés financiers américains, pourtant les plus profonds et liquides du monde, pourraient voir leur attractivité diminuer si les excédents pétroliers ne reviennent plus systématiquement aux États-Unis. 

L’Europe, quant à elle, se retrouve prise entre deux feux. D’un côté, la pression américaine pour qu’elle « fasse sa part » dans la crise du détroit d’Ormuz ; de l’autre, la nécessité urgente de sécuriser ses approvisionnements énergétiques à un coût supportable. Accepter des paiements en euros pourrait sembler une solution rationnelle à court terme, mais elle signerait un alignement progressif sur un ordre multipolaire. 

Pour la Chine et la Russie, c’est une opportunité historique. Pékin renforce son influence au Moyen-Orient, tandis que Moscou apparaît comme un acteur stable offrant une alternative raisonnable au chaos provoqué par le conflit. Les BRICS, déjà en pleine expansion, pourraient voir leur projet de dédollarisation passer d’une ambition théorique à une réalité concrète.

Un tournant irréversible ?

L’offensive iranienne sur Ormuz n’est pas seulement militaire ou diplomatique : elle est monétaire. En transformant un goulet d’étranglement géographique en outil de dédollarisation, Téhéran frappe au cœur du système qui a structuré la géopolitique mondiale depuis cinquante ans. 

Bien sûr, remplacer complètement le dollar reste complexe.

Les marchés financiers américains restent dominants et la transition vers d’autres devises demandera du temps et de la coordination internationale.

Pourtant, chaque tanker qui traverse Ormuz contre des euros ou des yuans représente une petite fissure supplémentaire dans l’édifice du pétrodollar. 

À l’heure où le président Trump martèle que « d’autres doivent faire leur part » dans le détroit, l’Iran répond en proposant un nouveau jeu : un jeu où le dollar n’est plus la seule règle. Si cette initiative se concrétise, elle pourrait marquer non seulement un tournant dans la guerre en cours, mais aussi un accélérateur décisif de la dédollarisation mondiale. 

L’avenir du système monétaire international se joue peut-être aujourd’hui, entre les eaux chaudes du golfe Persique et les salles de marché de Londres, Francfort et Pékin.

https://multipol360.com/liran-et-le-detroit-dormuz-une-offensive-silencieuse-contre-le-petrodollar/

 


C) - Iran : Douze ans et déjà la guerre

À douze ans, on compte encore sur ses doigts. C’est l’âge des jeux, des cahiers froissés, des genoux écorchés. Pas celui des armes et des milices. Sauf en Iran. Crime de guerre ?

Rahim Nadali est un responsable des Gardiens de la révolution islamique. On imagine très bien que dans sa tête de gradé de la branche armée du régime, tout est bien rangé, tout s’aligne sans état d’âme ni frémissement de conscience. Si la cause est juste – et elle l’est forcément, car chez ces gens-là le doute est blasphématoire –, tout est permis.

Il y a quelques jours, il a annoncé l’enrôlement d’enfants de douze ans dans les milices bassidj, cette force paramilitaire en partie responsable des massacres de janvier dernier. Leur mission consistera à collecter des données de sécurité et à assurer des patrouilles opérationnelles, notamment de surveillance des quartiers. À douze ans !

Douze ans, c’est parfait. À cet âge-là, on n’est pas encore abîmé par le doute, pas encore contaminé par la nuance. À douze ans, c’est de la bonne graine à faire pousser droit !

Rahim Nadali pense certainement que c’est une chance qu’il donne à ces gamins : la milice, c’est un bon moyen de les former, de les éduquer, de les dresser et de leur donner une mission. Une enfance utile pour le régime, en quelque sorte, où l’on apprend à surveiller, à regarder l’autre comme une menace, à désigner l’ennemi. L’enfant ne discute pas. Il apprend vite quand on lui donne des mots simples : ami, ennemi, Dieu, Satan. On lui met des slogans dans la tête à la place de la pensée. Il fait et devient ce qu’on lui dit de faire et d’être. Bien dressé, avec une cause bien nette, bien simple, il ne conteste pas le pouvoir : il le prolonge.

Les autorités de Téhéran parlent évidemment de “participation” et d’”engagement” de la jeunesse. Mais derrière ces mots propres et bien repassés, il y a une enfance volée.

La place d’un garçon de douze ans n’est pas en premières lignes, pas dans une milice, ni sur un checkpoint ou derrière la mitrailleuse d’un véhicule de patrouille. Jamais. Le rôle d’un gouvernement est de protéger les enfants. Toujours. Pas de les sacrifier.

On peut tortiller, tourner autour, changer les mots, adoucir les phrases et trouver des nuances, il reste une chose simple : un régime qui tombe si bas qu’il en est à recruter des enfants, à les habiller en héros pour mieux les utiliser, c’est un régime sans humanité et sans avenir. C’est un régime qui n’a plus assez d’adultes pour le croire.

Et c’est un régime qui piétine, une fois de plus, le Droit international pourtant très clair : envoyer ou recruter des enfants dans des activités militaires est interdit. Le Statut de Rome de la Cour pénale internationale considère même comme “crime de guerre” le fait d’enrôler des enfants de moins de quinze ans, ou de les faire participer activement à des hostilités. Lorsque le droit parle de “participation directe” et d’”hostilités”, les autorités de Téhéran parlent de “surveillance”, de “maintien de l’ordre », de “volontariat”. Des mots ! Du maquillage, de la propagande et du mensonge ! Ces enfants, quoi qu’en disent les mollahs, sont intégrés à une structure armée. Ils agissent sous commandement et sont forcément exposés à la violence. Recruter des enfants de douze ans dans une milice armée de la dictature n’est pas seulement une atteinte aux droits fondamentaux de l’enfant : ça pourrait parfaitement être lié à un crime de guerre.

Un gouvernement digne de ce nom doit protéger les enfants de la guerre, pas les enrôler et les intégrer dans les forces armées, même s’ils restent à la périphérie des combats. C’est une ligne qui ne devrait jamais être franchie.

Ça ne gêne pas la République islamique d’Iran. Pendant la guerre Iran-Irak, les mollahs envoyaient déjà leurs enfants au front, en cohorte de petits sacrifiés. Avec parfois autour du cou, une clé en plastique – dorée –, pour ouvrir les portes du paradis. Avance, petit ! Marche ! Et si tu sautes, tant mieux, c’est la promesse de la vie éternelle. Ils appelaient ça “sacrifice”, au nom de la “foi”. Mais c’étaient juste des gamins qu’on envoyait mourir avant même qu’ils aient compris pourquoi.

Toutes les dictatures vacillantes finissent par regarder du côté des enfants. L’Histoire, et pas seulement celle de l’Iran, est pleine de gosses en uniforme La Jeunesse hitlérienne, dressée pour un Reich déjà en train de s’effondrer. Les Khmers rouges qui ont fait de leurs enfants des soldats, des gardiens de camps, parfois des bourreaux. Les seigneurs de guerre en Afrique qui envoient l’enfance face à la mort. Les chemises noires, les chemises rouges, les chemises brunes, le bandeau du martyr autour du front ou la clé du paradis autour du cou : les tyrans ont tous cette obsession de prendre l’humanité avant qu’elle ne devienne libre. La république islamique d’Iran ne fait pas exception : elle patauge dans le sang de ses enfants.

Cela n’a pas l’air de beaucoup secouer nos belles consciences.

Jean-Marie Montali

Jean-Marie Montali est journaliste, auteur et réalisateur. Il débute sa carrière de journaliste aux DNA à Colmar dans les années 80. Il intègre le Groupe Le Figaro en 1991 et occupera le poste de Grand Reporter jusqu’en 2000. Il est nommé Rédacteur en chef au Figaro Régions pour assurer la relance du Figaro Méditerranée et du Figaro Rhône Alpes, fonction qu’il occupera jusqu’en 2002.  De 2002 à 2004, il est Directeur adjoint de la rédaction du Figaro Magazine aux côtés de Patrick de Carolis et de Joseph Mace-Scaron. Dès 2005, il est nommé Directeur exécutif de la rédaction du Figaro Magazine. En 2010, il rejoint France Soir comme Directeur adjoint de la rédaction. En février 2013, Jean-Marie Mointali rejoint l’équipe de Rédaction en chef du Parisien – Aujourd’hui en France. Il a aussi réalisé une dizaine de documentaires pour la télévision et est auteur de plusieurs ouvrages.  

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D) - Golfe–Yémen : l’ouverture du front Houthi ou la nouvelle carte maîtresse de Téhéran

Ce matin, les Houthis ont revendiqué le tir d’un premier missile en direction du sud d’Israël. Un signal clair après un mois de discrétion de leur part au Yémen. Un mois jour pour jour après le déclenchement, le 28 février, de l’offensive américaine et israélienne contre l’Iran, le conflit change de nature depuis plusieurs jours. Ce qui devait être une campagne rapide de frappes ciblées pour affaiblir durablement Téhéran s’installe désormais dans une logique d’extension et d’usure à moins que Trump ne conclue rapidement un accord.

L’ouverture d’un nouveau front au Yémen confirme ce que beaucoup ont peut-être sous-estimé au déclenchement de la guerre : l’Iran n’est pas seulement un acteur militaire direct, c’est une architecture régionale de guerre, patiemment construite, capable d’activer plusieurs théâtres simultanément. Même affaiblis, les proxies sèment toujours la zizanie dans tout le Moyen-Orient.

Depuis un mois, la riposte iranienne ne s’est pas limitée à un face-à-face classique et conventionnel. Elle a pris des formes multiples : drones, missiles balistiques de longue portée comme les Sejjil, pressions sur le détroit d’Ormuz, cyberattaques contre des intérêts occidentaux. À cela s’est ajoutée une montée en puissance coordonnée de ses relais régionaux qu’on croyait à l’arrêt : le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza qui reprend pied, et désormais les Houthis au Yémen. L’ouverture de ce nouveau front n’est pas un épiphénomène. Elle marque une étape supplémentaire dans une stratégie de saturation, pensée pour diluer la puissance de frappe américaine et israélienne et rendre toute victoire militaire décisive de plus en plus illusoire.

Une stratégie iranienne de démultiplication des fronts

L’erreur d’analyse initiale a été de croire que l’Iran répondrait de manière symétrique et qu’il s’essoufflerait rapidement. Ça a été le cas sur le plan de l’armée conventionnelle, certes. Or, Téhéran ne joue pas sur le même registre militaire que ses adversaires. Là où Washington et Tel-Aviv privilégient la supériorité technologique et les frappes ciblées, l’Iran mise sur la profondeur stratégique et la multiplication des foyers de tension. En activant plusieurs fronts à la fois, il transforme un conflit localisé en crise régionale diffuse.

Cette stratégie complique considérablement la tâche des États-Unis et d’Israël. Chaque nouveau théâtre impose des arbitrages militaires, logistiques et politiques. Peut-on frapper partout en même temps sans s’enliser ? Peut-on contenir une guerre qui se déplace en permanence ? À mesure que les fronts se multiplient, le coût de la guerre augmente, et la perspective d’un contrôle rapide s’éloigne.

Dans ce contexte, la position de Donald Trump apparaît de plus en plus contrainte. Après avoir revendiqué un affaiblissement significatif de l’Iran, il cherche désormais une porte de sortie politique, entre désengagement progressif et ouverture de négociations. Mais cette volonté se heurte à une réalité stratégique : l’Iran n’a pas été neutralisé, il a simplement changé de tempo et d’espace et continue à résister.

Les Houthis, le proxy que personne n’a réussi à vaincre

L’activation du front yéménite n’est pas anodine. Les Houthis constituent un cas à part dans l’écosystème des proxies iraniens. Depuis plus d’une décennie, ils ont résisté à une coalition menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, pourtant dotée de moyens militaires considérables. Malgré les bombardements intensifs, les opérations terrestres et le soutien occidental, ils n’ont jamais été éradiqués depuis 2014.

Cette résilience tient à plusieurs facteurs : une implantation locale forte, une capacité d’adaptation militaire, et un soutien iranien calibré mais constant. Les Houthis ne sont pas une simple milice. Ils sont devenus un acteur politico-militaire structuré, capable de mener des opérations complexes, y compris contre des cibles stratégiques.

Leur retour au premier plan dans le conflit actuel illustre la profondeur du dispositif iranien. Là où certains voyaient des groupes dispersés et affaiblis, Téhéran dispose en réalité de relais opérationnels prêts à être activés en fonction des besoins. Le Yémen n’est donc pas un front secondaire mais bien un levier stratégique majeur.

Bab el-Mandeb : vers une nouvelle asphyxie énergétique ?

L’implication accrue des Houthis fait peser une menace directe sur le détroit de Bab el-Mandeb, point de passage essentiel entre la mer Rouge et l’océan Indien. Après les tensions sur le détroit d’Ormuz, c’est l’autre verrou maritime de la région qui se retrouve sous pression.

Les conséquences potentielles sont considérables. Une perturbation durable de Bab el-Mandeb affecterait immédiatement les flux énergétiques à destination de l’Europe, via le canal de Suez. Pétrole, gaz naturel liquéfié, commerce maritime global : tout serait impacté. L’effet serait cumulatif avec les tensions déjà existantes, créant un choc énergétique et logistique majeur.

Pour les Occidentaux, le risque est double. D’un côté, une hausse des prix de l’énergie et une désorganisation des chaînes d’approvisionnement. De l’autre, une extension du conflit à des zones maritimes vitales, difficilement sécurisables sur la durée. La guerre sort du champ militaire classique pour devenir un conflit systémique, touchant directement les économies.

Une guerre préparée de longue date, une sortie incertaine

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas une improvisation iranienne. C’est l’activation progressive d’un dispositif construit sur le temps long, dans l’anticipation d’une confrontation avec Israël et les États-Unis. L’Iran n’avait sans doute pas les moyens d’une guerre frontale. Il a donc préparé une guerre fragmentée, indirecte, capable de durer.

Mais cette stratégie a un coût. Elle expose d’abord les populations de la région, à commencer par les Iraniens eux-mêmes, pris dans une logique d’escalade dont ils paient le prix économique et humain. Elle fragilise également l’ensemble du Moyen-Orient, déjà marqué par des années de conflits. Et elle finit par toucher les Occidentaux, à travers l’énergie, le commerce et la sécurité globale.

Une chose apparaît désormais clairement : le régime iranien est loin de s’effondrer. La perspective d’une transition démocratique reste, à court terme, hors de portée. Et plus la guerre s’installe dans la durée, plus elle risque de se transformer en conflit d’usure généralisé.

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois est docteur en sciences politiques, chercheur associé à l’ULB (Belgique) et l’UQAM (Canada). Il a publié récemment, Pays du Golfe, les dessous d’une crise mondiale (Armand Colin).

https://nouvellerevuepolitique.fr/sebastien-boussois-golfe-yemen-louverture-du-front-houthi-ou-la-nouvelle-carte-maitresse-de-teheran/

 


 


 

E) - Le discours de guerre de Trump sur l’Iran : fanfaronnades, déconnexion de la réalité et fin annoncée de l’OTAN  

Le 1er avril 2026, le président Donald Trump s’est adressé à la nation américaine dans un discours très attendu sur l’évolution de la guerre contre l’Iran. Annoncé à l’avance, ce discours était censé apporter des clarifications décisives sur une opération militaire qui entre dans son deuxième mois. Pourtant, pour le lieutenant-colonel Daniel Davis, vétéran de combat à quatre reprises et animateur de la chaîne Daniel Davis Deep Dive, l’allocution n’a rien apporté de nouveau.

Au contraire, elle a révélé une profonde déconnexion entre la rhétorique triomphante de la Maison-Blanche et une réalité militaire et géopolitique de plus en plus préoccupante.

Dans une interview accordée à Glenn Diesen le 2 avril 2026, Daniel Davis décortique avec une franchise rare les contradictions du discours, les échecs stratégiques américains et les risques d’une escalade incontrôlable.

Un discours répétitif et contradictoire

Dès les premières minutes de son intervention, Trump a martelé un message ambivalent : l’Iran serait « vaincu », mais refuserait de capituler. Si Téhéran ne cède pas, les États-Unis le ramèneraient « à l’âge de pierre ». Concernant le détroit d’Ormuz, vital pour le commerce mondial du pétrole, Trump a affirmé qu’il devait être rouvert, tout en déclarant que ce n’était pas vraiment le problème des États-Unis et que d’autres nations devraient s’en charger. Quant à l’OTAN, l’administration a alterné entre reproches (« ils ne veulent pas aider ») et indifférence (« nous n’avons pas besoin d’eux »). Pour Davis, ce discours n’est qu’une répétition des déclarations faites la veille sur Truth Social. « Nous n’avons rien entendu de nouveau », constate-t-il. Pire, ces déclarations masquent une incertitude croissante derrière des fanfaronnades qui ne correspondent plus à la réalité du terrain.

Les retombées économiques immédiates

Le vétéran pointe immédiatement les conséquences économiques immédiates. Contrairement aux précédentes interventions qui avaient calmé les marchés, celle-ci a eu l’effet inverse : les cours du pétrole ont bondi tandis que les bourses mondiales ont chuté. « Les gens du monde entier comprennent désormais ce qui se passe avec le pétrole », explique Daniel Davis. Le détroit d’Ormuz reste fermé, et aucune force navale, même conjointe avec l’OTAN, ne peut le rouvrir par la seule puissance de feu. Toute tentative transformerait le passage en « champ de tir » pour les navires.

L’échec des objectifs militaires face à une Iran résiliente

Les frappes américaines et israéliennes n’ont pas non plus atteint leurs objectifs stratégiques. Le gouvernement iranien demeure solidement en place malgré l’assassinat de plusieurs dirigeants. Les missiles balistiques conservent leur capacité opérationnelle, comme l’ont démontré les tirs récents sur Israël. La marine iranienne, composée essentiellement de vedettes rapides, de drones de surface et de sous-marins, est largement intacte. Davis rappelle que des milliers d’embarcations légères cachées dans des tunnels et des abris pourraient être déployées à tout moment. 

Surtout, les groupes proxies – Hezbollah libanais, Kata’ib Hezbollah irakien et autres milices – ont intensifié leurs actions. « Ils participent tous désormais à un degré ou à un autre », note l’analyste.

La destruction du pont civil : un glissement vers les cibles non militaires

Face à cette résilience, Donald Trump a brandi la menace de bombardements massifs. Mais Daniel Davis juge cette rhétorique irréaliste. L’Iran est un pays quatre fois plus grand que l’Irak, avec 93 millions d’habitants dispersés sur un terrain accidenté. Les États-Unis manquent déjà de munitions pour une telle campagne. Pire, bombarder massivement ne ferait que durcir la détermination du peuple iranien. 

L’exemple récent d’un grand pont civil iranien détruit – présenté par Donald Trump comme une victoire – illustre ce glissement dangereux. Pour Daniel Davis, il s’agit d’une cible non militaire, donc potentiellement d’un crime de guerre. Un ami iranien expatrié, farouchement opposé au régime, a réagi avec colère : « C’est un crime de guerre. » Loin d’intimider, ces frappes renforcent la cohésion nationale et ferment les portes à toute négociation.

Vers une opération terrestre risquée ?

Donald Trump semble désormais dos au mur. Faute de cibles militaires significatives restantes, la stratégie se recentre sur la souffrance civile pour forcer un accord. Daniel Davis y voit le dernier recours d’une guerre de choix mal engagée. 

Ces dernières semaines, les États-Unis ont déployé environ 20.000 soldats supplémentaires : avions d’attaque A-10 pour l’appui aérien rapproché, hélicoptères d’assaut, éléments de la 82e division aéroportée, unités expéditionnaires de Marines, Rangers et forces spéciales.

Pour Daniel Davis, cette concentration de forces au sol révèle une conviction désespérée : puisque l’aviation, la marine et les missiles n’ont pas suffi, peut-être qu’une opération terrestre changera la donne.

Pourtant, il compare cette décision à une partie de poker à très haut risque jouée contre un adversaire expérimenté sur son propre terrain. Les Iraniens ont mobilisé leurs réserves, disposent de volontaires nombreux et connaissent parfaitement leur territoire. « C’est comme miser la ferme avec un 2 et un 6 contre quelqu’un qui a des figures », ironise-t-il. Tactiquement, une telle opération serait déjà extrêmement risquée ; stratégiquement, elle frôle l’impossible.

La mort annoncée de l’OTAN

Le discours de Trump a également révélé une fracture profonde avec les alliés européens. Il a reproché à l’OTAN son manque de soutien, soulignant que les Européens ont fermé leur espace aérien et refusé d’envoyer des systèmes Patriot.

Daniel Davis va plus loin : pour lui, l’OTAN est déjà morte.

Il rappelle que l’expansion de l’Alliance après la Guerre froide était militairement irrationnelle et perçue comme une provocation par la Russie. Donald Trump, lui, considère l’OTAN non comme une alliance de sécurité collective (article 5), mais comme un « jouet » américain : les Européens doivent payer davantage et obéir aux ordres, même pour une guerre de choix à laquelle ils n’ont pas été consultés. « Cela montre clairement que l’OTAN n’est qu’une extension des forces armées américaines », estime Daniel Davis. Même si la guerre en Iran s’achevait rapidement, les dommages sont irréversibles. L’Europe devra trouver une nouvelle architecture de sécurité. L’Ukraine, déjà en difficulté, paiera le prix fort de cette rupture.

Les vrais vainqueurs géopolitiques : Russie et Chine

Sur le plan géopolitique, les grands gagnants de ce conflit sont la Russie et la Chine. Moscou apparaît comme un acteur raisonnable, offrant de la stabilité énergétique au milieu du chaos moyen-oriental. Pékin renforce discrètement son influence. Quant à l’Iran, son ministre des Affaires étrangères maintient une porte ouverte aux négociations, mais à ses conditions : réouverture contrôlée du détroit d’Ormuz en échange de garanties de sécurité. Donald Trump, cependant, semble prisonnier d’un raisonnement analogique simpliste, inspiré de la situation vénézuélienne : imposer une reddition totale et installer un gouvernement favorable pour contrôler le pétrole. Daniel Davis juge cette vision « complètement infondée et déconnectée ».

Les risques d’escalade extrême

Le risque le plus inquiétant reste l’escalade.

Si une opération terrestre tourne au désastre – pertes massives ou captures –, Trump ou Netanyahu pourraient envisager l’utilisation d’armes nucléaires « tactiques ».

Daniel Davis rappelle que, rhétoriquement, les menaces de « retour à l’âge de pierre » et les tweets de Pete Hegseth vont dans ce sens. Il craint que la stratégie américaine ne soit pas pensée plusieurs coups à l’avance, mais réactive et impulsive. « Il lance quelque chose contre le mur pour voir si ça tient », résume-t-il. Israël, de son côté, ne montre aucun signe de doute. Malgré les dommages subis,

Tel-Aviv semble convaincu de pouvoir l’emporter dans une guerre d’usure contre un pays de 93 millions d’habitants.

Daniel Davis juge cette posture irrationnelle, mais elle pousse Trump à maintenir la pression.

Le lieutenant-colonel Daniel Davis est un vétéran de combat à quatre reprises, lauréat du prix Ridenhour pour la recherche de la vérité, et animateur de la chaîne YouTube *Daniel Davis Deep Dive*. Le lieutenant-colonel Davis aborde l’escalade continue et le vide stratégique dans la guerre en Iran, ainsi que la probable disparition de l’OTAN. Enregistré le 2 avril 2026.
 

Un retrait urgent recommandé

Au terme de l’entretien, Daniel Davis livre un conseil clair :

mieux vaut se retirer maintenant plutôt que de sacrifier des vies américaines dans une opération terrestre vouée à l’échec.

« Peu importe ce qu’il a fait, il ne faut pas sacrifier un tas d’Américains pour des morts inutiles. » Le discours de Donald Trump, loin d’annoncer une victoire imminente, révèle surtout une stratégie en bout de course, portée par l’espoir plutôt que par une analyse réaliste. À l’heure où le pétrole flambe et où les alliances se fissurent, l’administration américaine semble jouer son va-tout dans une guerre dont les contours militaires restent flous et les conséquences géopolitiques potentiellement catastrophiques. L’avenir proche dira si la raison l’emportera ou si l’escalade, comme le craint Daniel Davis, conduira à un point de non-retour.

https://multipol360.com/le-discours-de-guerre-de-trump-sur-liran-fanfaronnades-deconnexion-de-la-realite-et-fin-annoncee-de-lotan/

 

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