Le Grand Entretien avec Faraj Alexandre Rifai – Iran : Quels scénarios possibles pour l’après-mollahs ?
Depuis plusieurs jours, l’Iran est traversé par une vague
d’émeutes et de manifestations d’ampleur, sur fond de crise économique,
de tensions sociales et d’essoufflement politique du régime. Au-delà de
l’actualité immédiate, ces événements posent une question centrale :
quelles seraient les conséquences d’un éventuel effondrement du pouvoir
des mollahs — ou, à l’inverse, d’un échec du soulèvement — pour l’Iran
et l’ensemble du Moyen-Orient ?
Pour éclairer ces scénarios et leurs implications régionales et internationales, Le Diplomate média s’entretient avec Faraj Alexandre Rifai auteur d’Un Syrien en Israël : à la rencontre de l’ennemi désigné.
Faraj Alexandre Rifai est écrivain et essayiste
franco-syrien, diplômé de l’ESSEC, fondateur de l’initiative Ashteret
dédiée au dialogue interculturel et à la coexistence. Il publie tribunes
et analyses sur son site et dans la presse internationale. Il est
reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes francophones de la
question syrienne et des dynamiques de coexistence liées à Israël.
Son blog : https://1001histoires.fr/
Propos recueillis par Angélique Bouchard
Le Diplomate : En cas de chute du régime des mollahs, quels
seraient selon vous les scénarios les plus plausibles pour l’Iran à
court et moyen terme : transition contrôlée, effondrement chaotique ou
reconfiguration autoritaire sous une autre forme ?
Faraj Alexandre Rifai :
Ce que nous observons aujourd’hui constitue d’abord une confirmation,
puis une amplification, de la révolte profonde de la société
iranienne ; initiée par les femmes, mais désormais portée par des
segments de plus en plus larges de la population. À très court terme, le
mouvement gagne en structuration : les grandes métropoles sont
progressivement isolées, tandis que les villes petites et moyennes
basculent plus rapidement dans la contestation. Le régime peine à
déployer ses forces répressives de manière homogène et commence à perdre
le contrôle de certains territoires. Le fait qu’il tente désormais de
requalifier la crise en simple problème de « vie chère » et promette des
réformes économiques est en soi un aveu de fragilité politique.
Si le régime venait à tomber, le scénario le plus plausible me semble
être celui d’une transition relativement maîtrisée, plutôt qu’un
effondrement chaotique. La société iranienne – très majoritairement
jeune, urbaine et politisée – rejette à la fois la théocratie et le
chaos. Elle aspire clairement à un système démocratique, souverain et
laïque. Contrairement à d’autres contextes régionaux, l’Iran dispose
d’un fort capital étatique, administratif et culturel, qui limite le
risque de désintégration totale.
Un élément nouveau mérite d’être souligné : la montée en visibilité
et en légitimité d’une figure comme Reza Pahlavi. Son rôle n’est pas
nécessairement celui d’un restaurateur de la monarchie d’avant 1979, en
tout cas, il ne le dit pas, mais plutôt celui d’un repère symbolique et
fédérateur, capable d’offrir un point de ralliement transpartisan à une
opposition plurielle. Son implication plus assumée, ses appels directs à
la mobilisation et son discours sur une transition inclusive marquent
une évolution importante.
Un scénario de chaos total comme le laissent supposer les plus
pessimistes me paraît donc moins probable, à condition que l’opposition
parvienne à maintenir une cohésion minimale autour de principes communs :
rejet de la théocratie, refus de la violence aveugle et volonté de
reconstruction politique. Le véritable enjeu sera, après la probable
chute du régime, c’est donc la capacité des forces post-islamistes à
organiser l’après sans reproduire d’autres formes d’autoritarisme.
À l’inverse, si le soulèvement actuel échoue, le régime
peut-il réellement revenir au statu quo, ou assistera-t-on à une
radicalisation accrue du pouvoir et à une instabilité chronique durable ?
Non, un retour au statu quo d’avant les grandes vagues de
contestation est désormais illusoire. Même si le soulèvement actuel
devait échouer à court terme, le régime ne retrouverait pas pour autant
la situation antérieure. La légitimité du pouvoir est profondément et
durablement entamée, l’économie est exsangue, et la société iranienne
est entrée dans une phase de polarisation irréversible.
Depuis au moins 2009, les Iraniens se soulèvent à intervalles
réguliers. À chaque cycle, la contestation ne disparaît pas : elle
revient plus large, plus déterminée et plus radicale dans ses slogans.
Ce qui a changé aujourd’hui, c’est la nature même de la rupture. Les
manifestants ne se contentent plus de dénoncer des politiques ou des
conditions de vie ou la liberté ; ils visent directement le cœur du
système, en scandant des slogans hostiles à Ali Khamenei et, fait
inédit, en revendiquant ouvertement une alternative symbolique,
notamment autour de Reza Pahlavi.
Dans ce contexte, même une répression « réussie » ne ferait que
repousser l’échéance. Le régime pourrait survivre au prix d’une
radicalisation accrue du pouvoir : surveillance renforcée, purges
internes, fermeture politique et idéologique encore plus stricte. Mais
cette stratégie de survie alimenterait une instabilité chronique. Les
frustrations sociales, économiques et politiques s’accumuleraient et
resurgiraient de manière cyclique, rendant le pays de plus en plus
difficile à gouverner à moyen terme.
Il faut aussi souligner que la pression extérieure, même indirecte,
joue un rôle. Les mises en garde répétées de figures comme Donald Trump,
peuvent contribuer à fragiliser la posture du régime en appelant à son
isolement. Cela ne suffit pas à provoquer une chute, mais cela accélère
l’érosion.
L’histoire montre que les régimes qui s’accrochent exclusivement par
la coercition finissent rarement par se stabiliser durablement. Ils
tiennent un temps, parfois longtemps, mais leur chute devient
structurelle. En Iran, ce point de non-retour est en train d’être
franchi : la question n’est plus de savoir si le régime tombera, mais
quand et à quel coût pour la société iranienne.
Quel impact un affaiblissement — ou une chute — du régime
iranien aurait-il sur ses principaux relais régionaux : les milices
pro-iraniennes en Irak, le régime syrien, le Hezbollah libanais et les
Houthis au Yémen ? Peut-on parler d’un possible effet domino ?
Oui, l’effet domino est non seulement probable, mais il est déjà en
partie à l’œuvre, notamment depuis la chute du régime d’Assad et
l’affaiblissement du Hezbollah. L’affaiblissement du régime iranien se
traduit mécaniquement par une fragilisation de l’ensemble de son réseau
régional. Ce système repose avant tout sur trois piliers fournis par
Téhéran : le financement, l’armement et la coordination stratégique. Dès
lors que ce centre de gravité vacille, tous les relais périphériques se
retrouvent exposés.
Les conséquences seraient particulièrement lourdes pour le Hezbollah,
dont la capacité militaire, la dissuasion face à Israël et l’emprise
politique interne dépendent largement du soutien iranien. Les milices
pro-iraniennes en Irak perdraient, elles aussi, une grande partie de
leur cohérence et de leur capacité d’action sans un commandement
régional structurant. Quant aux Houthis, leur capacité de projection
stratégique — notamment en mer Rouge — serait difficilement soutenable
sans l’appui logistique et technologique iranien. D’ailleurs, l’Arabie
saoudite n’a pas tardé à tirer parti de la fragilité du régime des
mollahs pour intensifier ses frappes contre les Houthis ces derniers
jours.
Au-delà des aspects matériels, l’impact le plus déterminant serait
psychologique et symbolique. L’Iran n’est pas seulement un bailleur de
fonds : il est le parrain idéologique et politique de ce que Téhéran
appelle « l’axe de la résistance ». Voir ce parrain affaibli, voire à
terre, briserait un mythe fondateur : celui d’une puissance
révolutionnaire capable de défier durablement l’ordre régional et
occidental. Sans ce pivot central, ces mouvements perdraient à la fois
leur boussole stratégique et leur sentiment d’impunité.
À terme, un Iran durablement affaibli ouvrirait la voie à une
recomposition profonde du Moyen-Orient : moins idéologique, sans doute
plus fragmentée, mais aussi potentiellement plus propice à de nouveaux
équilibres régionaux et à des dynamiques de désescalade.
L’effet domino ne serait donc ni instantané ni mécanique, mais
structurel. Il redessinerait les rapports de force sur plusieurs années,
avec une conclusion centrale : sans l’Iran des mollahs comme moteur et
coordinateur, l’« axe » qu’il a patiemment construit perdrait sa raison
d’être. Par contre, un autre Iran libéré de ce régime islamiste serait
un moteur pour un nouveau Moyen-Orient.
Israël observe ces événements avec une attention
particulière. Quel rôle joue-t-il aujourd’hui, directement ou
indirectement, dans cette séquence iranienne, et quels seraient ses
intérêts stratégiques en cas de recomposition du pouvoir à Téhéran ?
Israël n’a pas attendu la séquence actuelle pour agir ou alerter. Il
est, depuis des années, le seul à avoir constamment désigné la
dangerosité stratégique du régime iranien, non seulement pour Israël,
mais pour l’ensemble du Moyen-Orient. Cette lucidité s’est traduite par
des actions concrètes : en Syrie, au Liban, contre les infrastructures
iraniennes et leurs relais, bien avant la chute du régime d’Assad, et
plus récemment encore à travers les frappes de juin 2025. Sans ces
opérations, la capacité de nuisance régionale de Téhéran serait
aujourd’hui bien moins entamée.
Il faut aussi souligner un phénomène nouveau et significatif : une
partie croissante de la population iranienne perçoit ces actions
israéliennes non plus uniquement à travers le prisme de la propagande
officielle, mais comme un soutien indirect à leur combat pour la
liberté. Ce renversement de perception, même s’il n’est pas majoritaire,
est réel. Il marque une rupture idéologique profonde avec des décennies
de discours imposé.
Les intérêts stratégiques d’Israël sont clairs et constants : voir
émerger un Iran qui renonce définitivement au projet nucléaire militaire
et à l’exportation de l’idéologie islamiste chiite, pour devenir un
État normalisé, laïque et tourné vers la coopération régionale plutôt
que la confrontation permanente. Dans cette perspective, une
recomposition du pouvoir à Téhéran – si elle s’inscrivait dans un cadre
démocratique et souverain – alignerait largement les intérêts iraniens
et israéliens autour de la stabilité régionale.
Il n’est pas anodin que Donald Trump ait évoqué, de manière encore
très prospective, l’idée d’une intégration future de l’Iran dans les
Accords d’Abraham. Nous n’en sommes évidemment pas là. Mais cette
hypothèse, même lointaine, illustre l’ampleur du changement de paradigme
que représenterait un Iran post-islamiste : un Moyen-Orient fondé moins
sur la confrontation que sur des intérêts partagés, la sécurité
collective et la coopération économique.
À lire aussi : TRIBUNE – Soulèvement en Iran : Des faux récits pour étouffer une révolte bien réelle
Enfin, comment les grandes puissances — États-Unis, Russie et
Chine — se préparent-elles à ces différents scénarios ? Assiste-t-on à
une convergence d’intérêts face à une possible instabilité iranienne, ou
à une compétition stratégique accrue autour de l’après-mollahs ?
Nous assistons clairement davantage à une compétition stratégique
qu’à une convergence d’intérêts entre les grandes puissances. Les
États-Unis, en particulier sous l’administration Donald Trump, semblent
prêts à assumer une ligne plus ferme face au régime iranien, en
soutenant – au moins politiquement – une dynamique de transition vers
davantage de liberté, et en coordonnant étroitement leur approche avec
Israël. Le fait que Donald Trump ait récemment mis en garde publiquement
le régime des mollahs contre la violence exercée à l’encontre des
manifestants envoie un signal politique clair. C’est, à mon sens, le
minimum que devraient faire l’ensemble des responsables occidentaux.
À l’inverse, l’Europe reste marquée par une prudence excessive,
parfois proche de l’inaction. Le silence de dirigeants comme Emmanuel
Macron, pourtant prompt à exprimer des solidarités sélectives sur
d’autres dossiers régionaux, affaiblit le message occidental et
français. Si l’Europe et l’Occident se présentaient unis face au régime
islamiste des mollahs – comme ils auraient dû le faire plus fermement
face au Hamas – le peuple iranien se sentirait moins isolé, et le régime
serait davantage fragilisé sur le plan politique et diplomatique.
De leur côté, la Russie et la Chine privilégient clairement la survie
du régime actuel. Pour Moscou comme pour Pékin, l’Iran constitue un
contrepoids utile à l’influence occidentale, un partenaire stratégique
dans les domaines énergétique, sécuritaire et géopolitique, et un
maillon d’un ordre international alternatif fondé sur la contestation de
« l’hégémonie occidentale ». Une transition démocratique à Téhéran
représenterait pour eux un risque stratégique majeur, mais si cela
arrive, je parie qu’elles prendront le train en cours de route.
Il n’y a pas forcément une convergence globale face à la situation
iranienne. Chaque acteur se positionne en fonction de ses intérêts
propres. L’Occident conserve toutefois une carte essentielle à jouer :
celle d’un soutien politique clair, cohérent et assumé aux aspirations
du peuple iranien, plutôt que d’une prudence paralysante qui finit, de
fait, par servir le statu quo.

Faraj
Alexandre Rifai est écrivain et essayiste franco-syrien, diplômé de
l’ESSEC, fondateur de l’initiative Ashteret dédiée au dialogue
interculturel et à la coexistence. Il publie tribunes et analyses sur
son site et dans la presse internationale. Il est reconnu comme l’un des
meilleurs spécialistes francophones de la question syrienne et des
dynamiques de coexistence liées à Israël.
Faraj
Alexandre Rifai est écrivain et essayiste franco-syrien, diplômé de
l’ESSEC, fondateur de l’initiative Ashteret dédiée au dialogue
interculturel et à la coexistence. Il publie tribunes et analyses sur
son site et dans la presse internationale. Il est reconnu comme l’un des
meilleurs spécialistes francophones de la question syrienne et des
dynamiques de coexistence liées à Israël.
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Iran — qui pour succéder aux mollahs ?