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mai 29, 2026

Nouvelles d'un Monde de Paix à un Monde de Puissances....de totalitarisme !

Sommaire:

A) - Quand les protagonistes d’un conflit ne veulent pas céder, le pire est à craindre pour les autres.

B) - Mathias Desmet : la psychologie du totalitarisme technocratique qui étouffe l’Occident

C) - Facturation électronique obligatoire : la mafia euro-bruxelloise impose le contrôle fiscal total et la fin de la liberté de commercer

D) - Prédation chronopolitique : l’Iran, Israël et le mensonge diplomatique du temps

E) - Le Grand Entretien avec Peer de Jong – Guerres, puissances et chaos mondial : Où va le monde ?

 


 

 

A) - Quand les protagonistes d’un conflit ne veulent pas céder, le pire est à craindre pour les autres.

En Ukraine et au Moyen-Orient, aucun protagoniste des deux conflits en cours ne peut reculer sans mettre en jeu sa survie. Malgré tous les discours sur une paix imminente, il faut s’attendre à la prolongation de ces guerres, avec des conséquences économiques et sociales désastreuses pour le monde. Les électeurs israéliens et américains, et les dirigeants européens et chinois peuvent encore agir pour éviter le pire.

Ma nouvelle chronique pour @lesechos est en ligne. 

 


 

Les conflits d’aujourd’hui ont une caractéristique qu’on n’a pas vue depuis la Seconde Guerre Mondiale : aucun belligérant ne peut céder sans disparaître. Après 1945, ce sont les fascistes et les nazis qui ont disparu. Dans les conflits qui ont suivi, la survie des grandes puissances n’était pas en jeu ; elles pouvaient céder, ce qu’elles firent à de nombreuses reprises : les Russes ont reculé en Afghanistan, en Europe centrale et Orientale, en Irak et ailleurs. Les Américains au Vietnam, en Afghanistan et dans bien d’autres contrées.  Les Français ont cédé partout.

Ce n’est pas le cas dans les deux conflits majeurs aujourd’hui :

En Europe, ni l’Ukraine ni la Russie ne peuvent reculer :  Pour l’Ukraine, ce serait renoncer à son existence même. Pour le régime de Vladimir Poutine, ce serait un coup majeur qui mettrait fin à sa toute-puissance au Kremlin.

Au Moyen-Orient, Israël ne peut reculer ni contre le Hamas, ni contre le Hezbollah, ni contre l’Iran, qui tous les trois proclament leur volonté de détruire l’État hébreu. Et réciproquement, le Hamas, le Hezbollah et l’Iran des mollahs savent que capituler face à Israël serait pour eux comme recevoir un coup de grâce. De même, les mollahs et les pasdarans ne peuvent pas accepter les conditions posées par les États-Unis sans accélérer leur chute, tandis que, pour Trump, accepter les conditions posées par les dictateurs de Téhéran serait ouvrir la porte à la nucléarisation de l’Iran et augmenterait les perspectives d’une victoire démocrate en novembre et de la paralysie de l’administration républicaine.

En conséquence, tous les discours qu’on entend sur des négociations en cours en vue d’un cessez-le-feu, qui seraient, dans les deux cas, à la veille d’aboutir à un accord, ne sont que des balivernes, qui ne visent qu’à retarder la prise de conscience, en particulier par les marchés financiers, de la réalité de la situation : celui qui acceptera un cessez-le-feu à son désavantage perdra, à échéance plus ou moins brève, le pouvoir dans son pays. On peut faire confiance à Zelinsky, Netanyahou, à Trump, à Poutine et aux mollahs pour tout faire pour l’éviter.

Il faut vraiment être aveugle pour ne pas le voir. Comme nous sommes aveugles sur le dérèglement climatique et sur tant d’autres choses.

Le plus vraisemblable n’est donc pas l’imminence, dans un aucun de ces deux théâtres d’opérations, d’un cesser-le- feu réel et durable, même si on va encore nous amuser beaucoup avec cela. Et que les chaînes d’informations continuent en feront leur miel.

En Ukraine, le plus probable est une aggravation du conflit, avec une entrée en guerre de la Biélorussie, l’utilisation par les Russes d’armes d’une puissance immense, le bombardement des centres-villes et des lieux de pouvoir, avec des représailles ukrainiennes de même ampleur. Au Moyen-Orient, le plus vraisemblable est un blocage durable du détroit d’Ormuz et une prolongation des batailles à Gaza et au Liban.

Avec des conséquences désastreuses pour l’économie mondiale. Car, même si on voit se mettre en place des mécanismes de substitution, même si le pétrole de la région passe en partie par d’autres chemins que le détroit d’Ormuz et les bateaux de commerce par d’autres passages que le canal de Suez, ces deux guerres entraînent des pénuries qui vont bientôt peser très lourd sur tous les pays du monde, en particulier sur les plus pauvres, qui n’ont rien à voir avec ce conflit :

Les stocks de pétrole de l’OCDE atteindront des niveaux critiques d’ici juin ; 120 milliards de mètres cubes de GNL seront perdus ; l’agriculture devrait enregistrer des pertes de récoltes à partir du second semestre 2026, (le détroit d’Ormuz gérant environ 30% du commerce mondial d’engrais) ; la période de semis dans l’hémisphère nord étant déjà passée, les perturbations entraîneront des dégâts irréversibles. Les polymères clés manqueront, avec des répercussions considérables pour les industries de l’emballage, des peintures, des produits pharmaceutiques et des cosmétiques. L’aviation et le tourisme souffriront de pénuries de kérosène, qui cloueront au sol des avions de plus en plus nombreux d’ici fin juin. Les industries de l’automobile (et en particulier des véhicules électriques) seront confrontées à une aggravation des pénuries d’aluminium, de plastiques et d’acide sulfurique, qui perturberont le traitement des métaux destinés aux batteries pendant au moins un an. Enfin, un tiers de l’approvisionnement mondial en hélium étant  interrompu, la fabrication de semi-conducteurs sera gravement perturbée, pendant au moins trois ans, indépendamment de tout cessez-le-feu.

La Chine, les Européens, l’Inde, l’Afrique, les pays du Golfe et une grande partie de l’industrie américaine, feront de plus en plus pression sur les belligérants pour éviter ce désastre que les marchés n’anticipent pas encore. Nul ne peut savoir s’ils auront suffisamment d’influence pour faire reculer des pouvoirs qui jouent leur survie.

La solution viendra donc plutôt soit de l’effondrement d’un dictateur, soit de la défaite électorale d’un dirigeant d’un pays démocratique. On peut plus aisément tabler, et espérer, en la défaite de Netanyahou et celle de Trump, tous les deux très menacés en novembre, qu’en un coup d’état à Moscou ou à Téhéran.

Rien, donc, de sérieux, ne devrait changer avant novembre. Il faut en tout cas s’y préparer. Et ne pas oublier que d’autres conflits à venir sont de même nature : Par exemple, celui qui pourrait opposer Pékin à Taïwan, avec les mêmes conséquences.

Le moment est venu pour l’Europe de faire entendre la voix de la raison.

Jacques Attali

Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

https://www.attali.com/geopolitique/quand-les-protagonistes-dun-conflit-ne-veulent-pas-ceder-le-pire-est-a-craindre-pour-les-autres/

 

 


B) - Mathias Desmet : la psychologie du totalitarisme technocratique qui étouffe l’Occident  

Une nouvelle forme de totalitarisme s’installe sous nos yeux

Le professeur Mathias Desmet, psychologue et statisticien à l’université de Gand, a parfaitement décrypté le mécanisme qui broie nos sociétés occidentales depuis une décennie. Dans une interview décisive,

il explique que nous ne sommes plus face à de simples dictatures classiques, mais à l’émergence d’un totalitarisme technocratique inédit, froid, bureaucratique et sans visage.

Ce n’est ni le fascisme ni le communisme du XXe siècle : c’est le totalitarisme du XXIe siècle, piloté par des élites ternes, des experts autoproclamés et des médias aux ordres.

RussiaGate, Covid, Ukraine : la même psychose collective qui se répète

Desmet le montre avec une clarté glaçante : depuis 2016, la société occidentale est prise dans une succession de formations de masse. 

  • RussiaGate : un récit absurde, sans preuve, imposé pendant des années.
  • Covid : un vaccin « miraculeux » mis au point en quelques mois, présenté comme la seule solution, avec interdiction de tout débat.
  • Guerre en Ukraine : soudain, la guerre est « non provoquée », l’OTAN n’y est pour rien, et toute nuance devient une trahison. 

À chaque fois, le même schéma : une adhésion fanatique à un récit unique, une intolérance totale envers la dissidence, et une volonté de détruire ceux qui osent poser des questions. C’est la marque du totalitarisme moderne.

La formation de masse : le cœur psychologique du totalitarisme

Desmet explique que le totalitarisme ne naît pas d’abord de la force brute, mais d’un processus psychologique et social : la formation de masse. 

Entre 20 et 30 % de la population adhèrent de manière fanatique à un récit collectif. Ils deviennent aveugles à la réalité, prêts à tout sacrifier (santé, richesse, avenir de leurs enfants) et surtout profondément intolérants envers ceux qui pensent autrement. C’est ainsi que des mères dénoncent leurs propres enfants, que des voisins se dénoncent entre eux. 

Ce phénomène n’est pas nouveau, mais il a pris une ampleur inédite avec la modernité : solitude massive, atomisation des individus, perte de sens (jusqu’à 60 % des gens considèrent leur travail comme un « bullshit job »). Résultat : une anxiété flottante, une frustration et une agressivité sans objet précis. Dès qu’un récit simple (le virus, Poutine, le « complot ») est diffusé par les médias, les gens y accrochent toute leur angoisse et retrouvent un semblant de lien social… au prix de leur liberté.

Dictature classique ou totalitarisme ? La différence est capitale

Dans une dictature classique, la population a peur du pouvoir et se soumet. Si le dictateur tombe, le régime s’effondre. 

Dans le totalitarisme, c’est la population elle-même (ou une partie fanatisée) qui devient le bras armé du système.

La police secrète, ce sont les 20-30 % qui croient dur comme fer au récit officiel et qui traquent les dissidents.

Le pouvoir n’a plus besoin d’être charismatique : il est technocratique, bureaucratique, porté par des experts sans éclat, comme l’avait prédit Hannah Arendt dès 1953.

Le totalitarisme technocratique : le nouveau visage du système

Aujourd’hui, ce ne sont plus Hitler ou Staline qui dirigent, mais des bureaucrates de Bruxelles, des experts payés par les think tanks, des médias et des GAFAM. Ils transforment l’être humain en machine biologique (cf. Yuval Noah Harari) qu’il faut optimiser, pucer, contrôler. La science elle-même est devenue une nouvelle religion : « Faites confiance à la science », « Faites confiance aux experts ». 

La propagande n’a plus besoin de la force : elle utilise la solitude, l’angoisse et la répétition. Et surtout, elle transforme la démocratie en son contraire : une majorité qui piétine les droits des minorités.

La seule résistance efficace : la parole sincère

Face à cela, Desmet est clair : la seule arme qui marche, c’est la parole sincère. Pas la violence, pas les complots, mais le courage de continuer à dire la vérité, calmement, même quand la masse ne veut pas entendre. C’est ce qui empêche le totalitarisme d’atteindre sa phase ultime : la destruction morale de l’adversaire.


 

Français, réveillez-vous : ce totalitarisme est déjà là

Ce que décrit Mathias Desmet, c’est exactement ce que vit la France et l’Europe depuis des années : conformisme imposé, censure, diabolisation de la dissidence, récit unique sur l’Ukraine, sur l’UE, sur le « progrès » technocratique. 

La mafia euro-atlantiste a trouvé la formule parfaite : un totalitarisme sans dictateur visible, porté par des bureaucrates et des experts, qui détruit la liberté au nom de la « solidarité », de la « science » et de la « démocratie ». 

La seule issue reste la même : le Frexit. Sortir de cette prison européenne, reprendre notre souveraineté, restaurer le débat véritable et la liberté de penser. 

Tant que nous resterons dans l’Union européenne, dans l’euro et dans l’OTAN, ce totalitarisme technocratique continuera à progresser. Il est temps de dire NON. Il est temps de reprendre notre destin en main. 

La parole sincère, c’est déjà la résistance. Et la France souveraine, c’est la seule solution.

https://multipol360.com/mathias-desmet-la-psychologie-du-totalitarisme-technocratique-qui-etouffe-loccident/



 

C) - Facturation électronique obligatoire : la mafia euro-bruxelloise impose le contrôle fiscal total et la fin de la liberté de commercer  

Sous couvert de « simplification », Big Brother s’installe dans vos factures

À partir du 1er septembre 2026, la France bascule dans l’horreur administrative et numérique. Toutes les entreprises, TPE, PME, auto-entrepreneurs, professions libérales, médecins, agriculteurs, artisans, auteurs… seront obligés de passer à la facturation électronique (e-invoicing) et à l’e-reporting.

Plus de facture papier, plus de PDF par mail : tout doit transiter par des plateformes privées agréées par l’État et par le réseau européen Peppol. 

Tatiana Ventôse l’a parfaitement démontré dans son intervention chez Nicolas Vidal : ce n’est pas une simple modernisation. C’est la surveillance généralisée et permanente de toutes nos transactions économiques. 

Tout le monde est concerné : même les plus petits

On vous ment déjà en vous disant « ce n’est que pour les grosses boîtes ». Faux. Dès septembre 2026, toutes les entreprises assujetties à la TVA (même celles sous franchise en base) devront pouvoir recevoir des factures électroniques. L’émission devient obligatoire en septembre 2027 pour les petites structures. 

Auto-entrepreneurs, libéraux, commerçants, agriculteurs : vous êtes tous dans le viseur. Seuls les purs salariés et fonctionnaires échappent (pour l’instant). Mais toutes vos données – nom, adresse, ce que vous achetez, à qui vous vendez, à quel prix, en quelle quantité – seront transmises en quasi temps réel à la DGFiP… et au réseau européen. 

Peppol : le lobby privé créé par Bruxelles qui va tout centraliser

Derrière ce système se cache Peppol (OpenPeppol), une organisation de droit belge créée par la Commission européenne. Présentée comme un « réseau démocratique », c’est en réalité un lobby privé qui compte parmi ses membres : 

  • les grands cabinets de conseil (PwC, EY, etc) qui vont vous facturer des formations et audits ;

  • les fournisseurs de logiciels qui vont vous vendre leurs solutions payantes ;

  • et, selon Tatiana Ventos dans son intervention du 26 mai 2026, s’appuyant sur les recherches de Frédéric Baldan (ancien lobbyiste européen et activiste belge), des entreprises étrangères, dont des filiales liées au Parti communiste chinois (via une entreprise aérospatiale) et à Alibaba, présenté comme service de renseignement fiscal de Pékin.

On va donc confier toutes nos données économiques à un réseau international contrôlé en partie par des puissances étrangères. C’est du délire absolu. 

Un racket mafieux en bonne et due forme

Vous n’aurez pas le choix : il faudra obligatoirement passer par une Plateforme de Dématérialisation Partenaire (PDP) privée qui va vous facturer un abonnement. L’État crée ainsi un nouveau marché juteux pour des boîtes privées qui vont s’enrichir sur votre dos en transmettant vos données à l’administration. 

C’est exactement le fonctionnement de la mafia : on vous oblige à payer pour « protéger » votre activité… sauf qu’ici, c’est l’État et l’Union européenne qui vous rackettent et vous espionnent. 

La fin de la liberté de commercer et de la vie privée économique

Comme l’a très bien résumé Frédéric Baldan : « Si on refuse la facturation électronique, on ne peut plus faire commerce aujourd’hui. » 

La facture papier sera illégale. Le PDF par mail sera illégal.

Sans inscription dans ce réseau, votre entreprise n’existera plus légalement. C’est la mort programmée de la liberté d’entreprendre. 

Ajoutez à cela les risques de cyberattaques massives (comme celle de l’ANTS en 2026) et la centralisation de toutes ces données chez des acteurs privés exposés au Cloud Act américain ou aux intérêts chinois : c’est la fin de tout secret commercial, de toute confidentialité. 

Le paquet ViDA voté par TOUS les eurodéputés français

Cette horreur vient directement du projet européen ViDA (VAT in the Digital Age). Et devinez quoi ? 100 % des députés européens français ont voté pour, y compris ceux du RN, de LFI, de Renaissance et des autres. Manon Aubry, Jordan Bardella, tous complices (voir ici et ici). 

Même ceux qui se disent « souverainistes » laissent passer l’étranglement numérique de la France. 


 

La seule issue : le Frexit

Français, producteurs de richesse, entrepreneurs, indépendants : on vous transforme en agents de renseignement du fisc et en vaches à lait d’un cartel euro-bruxellois. 

Ce n’est pas une réforme technique. C’est une brique supplémentaire dans l’édifice totalitaire que construit l’Union européenne : contrôle total, disparition du cash avec l’euro numérique, passeports pour objets d’occasion, identité numérique obligatoire… 

La France ne se relèvera pas en acceptant ce carcan. Elle se relèvera en reprenant sa souveraineté. 

Le Frexit est la seule solution. Sortie de l’Union européenne, de l’euro et de l’OTAN. Reprise en main de notre destin. 

Il est temps de dire NON. Signez la pétition contre cette folie (même si elle passe par l’identité numérique, c’est déjà un scandale). Et surtout, réveillez-vous : la liberté de commercer est en train de mourir sous nos yeux. 

Tant que nous resterons dans cette prison européenne, la France sera détruite de l’intérieur. Il est temps que les Français reprennent leur pays.

https://multipol360.com/facturation-electronique-obligatoire-la-mafia-euro-bruxelloise-impose-le-controle-fiscal-total-et-la-fin-de-la-liberte-de-commercer/ 

 


 

D) - Prédation chronopolitique : l’Iran, Israël et le mensonge diplomatique du temps

Tout accord diplomatique contient un mensonge sur le temps. On signe au présent des engagements que les parties n’habitent pas dans la même durée. L’une cherche une respiration tactique tandis que l’autre travaille déjà l’après, si bien que l’accord, tout en prétendant rapprocher des volontés, ne fait souvent que juxtaposer des temporalités irréconciliables. Le Memorandum of Understanding (MOU) discuté entre Washington et Téhéran le montre avec une netteté particulière : dès lors qu’à Washington on parle de désescalade, de garanties et de calendrier, à Téhéran le raisonnement relève d’un autre registre, fait de survie du régime, de continuité de l’État et d’usure méthodique de l’adversaire. Le malentendu ne tient pas seulement aux clauses mais au temps lui-même.


C’est en ce sens qu’il faut parler de prédation chronopolitique : une situation où l’un des acteurs transforme la durée en ressource tandis que l’autre en supporte le coût, l’asymétrie ne relevant plus de la seule patience stratégique, mais d’un échange inégal où un acteur consomme du temps pendant que l’autre l’accumule. En stratégie, cela suffit déjà à établir un avantage décisif. François Hartog a montré que les sociétés n’articulent pas toutes le passé, le présent et l’avenir de la même manière, mais, en politique étrangère, ces régimes de temps ne sont pas de simples catégories d’analyse puisque certains acteurs savent s’en servir comme d’instruments. La République islamique l’a compris depuis 1979.

Téhéran superpose en effet plusieurs régimes de temps : mémoire impériale persane, horizon chiite et calcul tactique de l’usure, pariant sur l’épuisement des adversaires, sur la lenteur des démocraties et sur la succession des administrations. Le régime islamique n’a pas besoin de gagner. Il lui suffit de durer plus longtemps que ses adversaires. C’est là que se révèle la vulnérabilité occidentale : les démocraties gèrent l’urgence électorale et l’instant médiatique ; l’Iran investit la durée.

Le MOU doit être lu dans cette perspective, parce que le débat public se concentre sur les seuils d’enrichissement, les mécanismes de contrôle et le rythme des sanctions, ce qui n’est pas inutile en soi mais devient secondaire si l’on n’interroge pas la structure temporelle du problème. L’accord intervenu ne brise pas la logique d’attente du régime iranien ; il lui offre précisément ce qu’il recherche le plus : du temps, et le temps, pour Téhéran, n’est pas un contexte mais une arme. Israël le perçoit avec une netteté particulière parce qu’il vit dans une autre épaisseur historique, portant une mémoire longue et la conscience permanente que l’histoire peut recommencer, ce qui rend son rapport au temps plus grave, plus chargé et plus tragique que celui des démocraties ordinaires.

C’est une des raisons pour lesquelles Israël se retrouve souvent seul au moment décisif, cette solitude ne relevant pas toujours d’un abandon explicite mais d’une incompatibilité de temporalités. On ne négocie pas un siècle avec un mandat de quatre ans et on ne bâtit pas une architecture durable avec des partenaires qui vivent sous la tyrannie de l’instant. Le problème n’est donc pas seulement iranien, il est aussi occidental. La question palestinienne occupe, dans cet ensemble, une place plus complexe qu’on ne le dit souvent, car elle n’est pas seulement un conflit territorial ou national, mais elle est aussi une temporalité suspendue, fragmentée et reconduite par la répétition du conflit et par l’attente politique qu’elle produit. Sans cesse reprise, instrumentalisée et traduite dans d’autres stratégies, au premier rang desquelles celle de Téhéran.

Le vrai clivage n’oppose ni modérés ni idéologues, ni Israéliens et Palestiniens. Il oppose des régimes du temps, des manières inégales de convertir ce temps en puissance, et c’est là que se situe la ligne de fracture décisive. La mémoire israélienne ne procède d’ailleurs pas d’une seule catastrophe historique. Elle articule des mémoires européennes et orientales, religieuses et politiques, ce qui explique aussi son rapport singulier à la vulnérabilité et à la durée.

Cette pluralité des mémoires confirme l’enjeu central : les conflits les plus durables ne se résolvent pas au rythme du commentaire, mais exigent une politique étrangère capable de penser au-delà des cycles courts. La France gaullienne avait compris, avec l’arme nucléaire, qu’une souveraineté sérieuse se pense à l’échelle des générations. Aujourd’hui, cette capacité s’est affaiblie, les démocraties occidentales demeurant enfermées dans la simultanéité médiatique et dans l’obsession de la réaction immédiate, où l’on confond souvent mouvement et stratégie ; l’Iran, lui, ne confond rien, car il attend, il observe, il use, il recommence, et ce rapport au temps explique une part essentielle de sa résilience.

C’est pourquoi le MOU ne doit pas être lu seulement comme un arrangement diplomatique de plus, mais comme un test de capacité stratégique. Il pose une question simple et dure : les démocraties occidentales peuvent-elles encore produire une politique étrangère qui ne soit pas structurellement perdante face à des régimes installés dans la durée ? Jusqu’ici, la réponse demeure incertaine. Téhéran a déjà intégré ce que les démocraties refusent encore d’admettre : dans certains rapports de force, le temps est la première des conquêtes. Il ne se signe pas. Il habite les puissances — ou les détruit.

Fundji Benedict


 

https://nouvellerevuepolitique.fr/fundji-benedict-predation-chronopolitique-liran-israel-et-le-mensonge-diplomatique-du-temps/

 


E) - Le Grand Entretien avec Peer de Jong – Guerres, puissances et chaos mondial : Où va le monde ?

Le système international traverse une phase de recomposition brutale marquée par le retour des conflits de haute intensité, la fragmentation des équilibres géopolitiques et l’affaiblissement progressif des cadres de sécurité hérités de l’après-Guerre froide. Entre la confrontation entre Israël, les États-Unis et l’Iran, la guerre russo-ukrainienne qui s’enlise, les tensions stratégiques entre Washington et Pékin et la déstabilisation persistante du Sahel, les rapports de force mondiaux semblent entrer dans une nouvelle ère de confrontation durable.

Dans ce contexte, la rencontre prévue ce 15 mai 2026 entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin apparaît comme un moment diplomatique majeur. Rivalités commerciales, compétition technologique, guerre énergétique, crise ukrainienne et tensions indo-pacifiques structurent désormais la relation entre les deux principales puissances mondiales. 

Parallèlement, l’Afrique et particulièrement le Sahel demeurent des zones de forte instabilité stratégique, où se croisent terrorisme jihadiste, effondrement étatique, rivalités d’influence et recul progressif de la présence française.

Pour analyser ces bouleversements géopolitiques majeurs et leurs implications militaires et stratégiques, Le Diplomate Média a une nouvelle fois rencontré Peer de Jong. Ancien colonel des Troupes de marine, expert des dynamiques de conflictualité et cofondateur de l’Institut Themiis.

Propos recueillis par Roland Lombardi

Le Diplomate : Depuis plusieurs années, les conflits de haute intensité et les rapports de force entre grandes puissances semblent redevenir centraux dans les relations internationales. Sommes-nous selon vous entrés dans une nouvelle phase historique de confrontation globale durable ?

Peer de Jong : L’irruption de la Russie en Ukraine en 2022 a été fortement déstabilisatrice dans les rapports entre États. C’est la première fois qu’un pays du P5 envahit son voisin…. C’est déstabilisant pour l’Ukraine évidemment mais aussi pour l’Europe qui voit un conflit conventionnel s’incruster sur le continent. La menace n’est plus virtuelle. Facteur aggravant, cette invasion produit des effets induits. Donald Trump nouvellement élu en janvier 2025 s’est d’emblée retracté sur l’aide à apporter à l’Ukraine tout en préconisant une nouvelle logique géopolitique centrée sur le continent américain ; une forme de doctrine de Monroe revisitée appelée la « doctrine de Donroe » en référence au prénom du président américain. En matérialisant son espace d’intérêt et d’influence sur le Groenland, le Canada, Panama et le Mexique (et accessoirement sur le Venezuela et Cuba…) lors de son discours d’intronisation en janvier 2025, Donald Trump reconnait aux autres grandes puissances que sont la Russie et la Chine, la possibilité d’exercer leur influence sur leurs zones géographiques respectives. Presque un « droit de tirage » qui met en exergue, avec le véto quasi permanent de la Russie et de la Chine au Conseil de sécurité des Nations unies, une sorte de fin du droit international.   

La guerre entre Israël, les États-Unis et l’Iran a profondément déstabilisé le Moyen-Orient et ravivé les tensions énergétiques mondiales. Comment analysez-vous aujourd’hui les objectifs stratégiques réels de Washington dans cette confrontation ?

La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël le 28 février 2026 contre l’Iran présente plusieurs caractéristiques. On remarque en préalable, l’influence du premier ministre Netanyahou sur l’exécutif américain alors que ce dernier semblait après les bombardements de juin 2025, plutôt enclin à laisser « pourrir la situation ». Les émeutes de janvier 2026 en Iran allaient d’ailleurs dans le sens de la logique américaine. A l’évidence, poussés par les Israéliens qui ont évidemment leur propre agenda, les forces américaines ont lancé le 28 février 2026, une opération militaire qui a présenté deux caractéristiques négatives. En effet, l’impréparation sans prévenir les alliés de l’OTAN et le défaut de planification (cadre espace-temps et effet final recherché ?) ont caractérisé l’assaut initial sur l’Iran. La doctrine américaine « choc et effroi » (shock and awe), fondé sur l’écrasement de l’ennemi et son incapacité à réagir, n’a pas été efficiente. Ces errements initiaux pourraient être corrigés par la redéfinition d’un objectif clair : celui d’interdire à l’Iran un accès au nucléaire militaire. Cet objectif est en phase avec ceux de la Chine. Les discussions sont en cours…     

À lire aussi :  EXCLUSIF – Le Grand Entretien avec Reza Pirzadeh –  Entre guerre classique et guerre hybride : les ressorts de la résilience iranienne

Malgré les frappes occidentales, l’Iran paraît avoir démontré une forte capacité de résilience politique, militaire et régionale. Cette séquence constitue-t-elle selon vous un succès limité pour les États-Unis ou révèle-t-elle les limites actuelles de la puissance américaine ?

Cette résilience iranienne démontre d’abord la très bonne capacité d’anticipation de l’Iran qui s’était visiblement préparé à un conflit de ce niveau (tunnels, installations enterrées, etc…). De plus, l’Iran avait clairement dissimulé les progrès réalisés dans le domaine de la balistique. Ces deux points forts se conjuguant dans l’emploi des moyens. De l’autre côté, les États-Unis, malgré le très haut niveau de l’armée américaine, démontrent plusieurs faiblesses : tout d’abord le défaut d’appréciation des forces de l’Iran (lié en grande partie au « mépris » des Américains sur les capacités iraniennes/discours de Trump). Cet état d’esprit a engendré un défaut d’appréciation des capacités iraniennes. Les États-Unis ont ainsi semblé durant les premières semaines du conflit comme totalement décalé par rapport à une réalité. Enfin les États-Unis ont subi la double manœuvre iranienne : celle du blocage du détroit d’Ormuz et celle des tirs massifs dit de saturation de missiles et de drones sur les pays du Golfe Persique. Les forces américaines ont subi le tempo de Téhéran révélant les limites de l’emploi de la force militaire.   

Concernant la guerre russo-ukrainienne, le conflit semble désormais installé dans une logique d’usure prolongée. Comment évaluez-vous aujourd’hui l’état réel des forces militaires russes et ukrainiennes après plus de quatre années de guerre ?

Après 4,5 ans de guerre, nous sommes clairement entrés dans une phase de cristallisation du conflit. Sur le terrain, on note un essoufflement du mouvement vers l’ouest des forces russes tandis que les Ukrainiens résistent et arrivent même à reprendre du terrain. Ainsi les forces ukrainiennes ont repris plus de 100 Km2 en avril 2026. Cette stabilisation du front dénote une usure des belligérants malgré les déclarations des uns et des autres. Par contre, la guerre s’est déplacée sur un autre plan. Les Russes et les Ukrainiens se mènent à présent une guerre dans la profondeur qui s’apparente à une guerre d’attrition. Drones et missiles s’échangent à un rythme particulièrement élevé et provoquent des destructions importantes, des installations énergétiques entre autres. Ces tirs dans la profondeur provoquent de fait des dégâts collatéraux très importants. 

Donald Trump avait promis de mettre rapidement fin aux grands conflits internationaux après son retour à la Maison-Blanche. Pourquoi les États-Unis semblent-ils aujourd’hui incapables d’imposer une stabilisation durable aussi bien en Ukraine qu’au Moyen-Orient ?

Sur l’Ukraine, deux visions s’affrontent aux États-Unis. La première prône une forme de partage objectif du monde et la stabilisation du conflit aux conditions russes. Donald Trump a ouvert la voie en exprimant son désintérêt pour l’Ukraine. Pour lui, les États-Unis doivent se concentrer sur le continent américain qui est leur zone d’intérêt. Il donne ainsi un blanc-seing à la Chine pour agir en Asie, comme il attribue un rôle dominant à Poutine sur le fuseau central, c’est-à-dire sur l’Europe et l’Afrique. C’est la vision « real politique » de partage du monde. 

La motivation des Européens pour s’engager collectivement en faveur de l’Ukraine a ouvert la voie à une vision mercantile aux États-Unis. Comme l’Europe n’a plus les industries de défense capables de répondre aux demandes de Kiev, les Etats-Unis se placent en position de pourvoyeurs d’armes pour les Ukrainiens mais achetées par les États européens. C’est un modèle économique qui se veut vertueux à Washington mais qui enfonce progressivement l’Europe dans une politique d’assujettissement aux conditions américaines. Le sommet de l’OTAN des 7 et 8 juillet 2026 en Turquie promet d’être compliqué.  

La guerre au Moyen-Orient révèle quant à elle, des failles importantes au sein de l’armée américaine mais sans préjuger de sa capacité à mener un conflit. L’armée des États-Unis reste le modèle le plus puissant… mais altéré par les atermoiements de l’exécutif américain.

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La rencontre entre Donald Trump et Xi Jinping à Pékin pourrait-elle ouvrir une phase de stabilisation stratégique entre Washington et Pékin ou faut-il plutôt y voir une simple gestion tactique d’une rivalité systémique appelée à durer ? 

La Chine devient progressivement la « tour de contrôle » mondiale de la paix et de la guerre. Et si la Chine partage avec la Russie et les États-Unis, le statut de grande puissance, elle n’est pas engagée dans un conflit chaud. Elle ne commet pas l’erreur américaine et russe d’être mise en échec par des pays plus faibles comme l’Iran et l’Ukraine. La Chine a compris, probablement avant tout le monde, que le nucléaire militaire ne dissuade que le nucléaire militaire. Mais se frotter à un pays déterminé comme l’Iran ou l’Ukraine, donc mener un combat asymétrique, donne un avantage systémique aux plus faibles dès lors qu’ils utilisent des armements « rudimentaires » et en grand nombre. La capacité à durer fait le reste.  

Vous connaissez particulièrement bien les questions africaines et sahéliennes. Après le recul de l’influence française au Mali, au Niger ou encore au Burkina Faso, la France peut-elle encore redevenir un acteur crédible en Afrique face à la montée en puissance de la Russie, de la Chine ou de la Turquie ? Et comment analysez-vous le retour en force des jihadistes au Mali notamment ?

La France a perdu l’ensemble de ses « positions » territoriales entre 2022 et 2025. Le dispositif français s’est évaporé en 3 ans à l’exception de Djibouti qui est louée. Cette perte d’influence majeure s’apparente à une perte de crédibilité. Cet état de fait a ouvert grandes les portes de l’Afrique à tous nos compétiteurs qu’ils soient Américains, Russes, Turcs, Israéliens, Chinois et bien sûr Européens. Ce constat d’échec ne vient pas seulement de l’impossibilité pour l’opération Barkhane de traiter la question du djihadisme dans le Sahel. Il vient d’un flux récurrent d’erreurs commises depuis 1994 – de la guerre au Rwanda, à la dévaluation du franc CFA sans en informer les États, à la suppression du ministère de la coopération mais aussi de maladresses comme l’humiliant discours de Dakar en 2007 ou d’erreurs comme la guerre en Libye en 2011, etc…. La France s’est embourgeoisée dans sa relation à l’Afrique dans un contexte de montée en puissance de l’Union européenne depuis le traité de Lisbonne qui lui donne de larges prérogatives en même temps que des budgets conséquents. L’Afrique est devenue attractive. Elle s’ouvre à tous. Mais elle doit trouver à présent les solutions à la montée du terrorisme islamiste qui gangrène le Sahel, l’Afrique centrale et à terme les pays du Golfe de Guinée. La porte s’est ainsi également ouverte pour les djihadistes internationaux qui peuvent entrevoir à présent la création d’un califat au cœur du continent.   

Enfin, dans un monde marqué par la montée des blocs, le retour des guerres et les tensions économiques mondiales, la France dispose-t-elle encore selon vous des moyens militaires, diplomatiques et industriels lui permettant de préserver une véritable autonomie stratégique ?

La France a évidemment les moyens militaires, diplomatiques et industriels pour préserver voire amplifier son autonomie stratégique. Malheureusement la France aborde la période avec une situation budgétaire catastrophique qui limite de fait ses capacités tout en divisant l’opinion publique française. Enfin, l’Europe a compris qu’il ne fallait pas compter sur les Américains et sur Trump, pour les protéger. L’OTAN n’est plus l’alliance espérée par les Européens à l’issue de la deuxième guerre mondiale. Trump a sonné la fin de l’idée selon laquelle les Européens pouvaient consommer sereinement sans faire les efforts indispensables à sa protection. C’est un peu l’histoire des « trois petits cochons » et la prise de conscience de la nécessité d’investir massivement dans les questions de défense. Cette prise de conscience provoque de fait une exacerbation de la compétition intra européenne. Les Allemands affirment à présent leur volonté d’être « leader » de la défense du continent en se dotant de la plus grande armée conventionnelle européenne, tandis que la Pologne semble avoir des prétentions identiques. Il nous faut donc entretenir le très haut niveau technologique de notre modèle nucléaire militaire tout en affermissant les forces conventionnelles mises à mal depuis la réforme Armée 2000 et la RGPP, la réforme générale des politiques publiques chère au président Nicolas Sarkozy. Mais avec quel budget ?  


 


 

 

 

avril 08, 2026

Stratégie; Diplomatie; Géopolitique, l'effet IRAN !

Sommaire: 

A) - "Ali Shariati, véritable cerveau de la Révolution islamique, ou le brillant théoricien d’un 'islamo-marxisme' "

B) - Le retour de la meute des ambassadeurs

C) - Ormuz, ou les limites de l’ultimatum

 


 

A) - "Ali Shariati, véritable cerveau de la Révolution islamique, ou le brillant théoricien d’un 'islamo-marxisme'  

Dans cette tribune, Michel Taubmann, journaliste, éditeur, écrivain et coauteur « Histoire secrète de la révolution iranienne » (Denoël), explique le rôle déterminant du philosophe iranien d'inspiration marxiste Ali Shariati dans la révolution islamique. 

Connaissez-vous Ali Shariati ? Dans les gigantesques manifestations qui, tout au long de l’année 1978, ont précipité le renversement du shah d’Iran, les portraits de ce séduisant quadragénaire vêtu à l’occidentale côtoyaient ceux du vieux mollah Khomeyni, coiffé de son turban traditionnel. Sa mort brutale en Grande-Bretagne en juin 1977 avait écarté Ali Shariati d’une révolution dans laquelle ce « socialiste de Dieu », formé à la Sorbonne, aurait pu disputer le leadership au représentant d’un clergé chiite qu’il jugeait « réactionnaire ». Ali Shariati, véritable cerveau de la Révolution islamique, a été le brillant théoricien d’un « islamo-marxisme » réconciliant l’islam et la lutte des classes, une théologie de la libération qui se développa parallèlement à celle dont se revendiquaient à la même époque des chrétiens de gauche, notamment en Amérique Latine.

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Né le 24 novembre 1933 dans un petit village au nord-est de l’Iran, où sa mère et les autres femmes ne montraient jamais leur visage, Ali Shariati a été confronté, dès l’enfance, au choc entre la vie religieuse ancestrale et la modernité. Dans un pays mené d’une main de fer par le roi Reza Shah, « l’Atatürk iranien », son père, Mohammad Taqi Shariati, fils, petit-fils de mollah et mollah lui-même a été contraint de troquer sa toge contre un costume à l’occidentale lorsque la monarchie, dans les années 1930, créa une Éducation nationale dépendant de l’État et non plus du clergé. En 1945, les troupes soviétiques occupant encore une partie du nord-est de l’Iran, le ministère de l’Éducation nationale est confié au dirigeant communiste Fereydoun Kechavarz. Comme beaucoup d’enseignants, le père de Shariati s’imprègne alors d’idées sociales et hostiles à « l’impérialisme » britannique, qu’il transmet à son fils Ali, militant dès l’âge de 15 ans dans les rangs des « socialistes pieux ».

Islam et marxisme au Quartier Latin

C’est à Paris, capitale mondiale des révolutions, que le jeune Shariati construira sa pensée « islamiste de gauche ». Il y arrive à vingt-six ans, en 1959, doté d’une bourse du gouvernement iranien, afin d’y compléter ses études doctorales. Obsédé par la « débauche » qui règne à ses yeux dans la « Ville lumière », Ali Shariati écrit à ses proches : « Ici, il n’y a rien d’autre que danse, cabaret, vin, casino et toutes sortes de recherches sur les différentes façons de copuler (…), dans cette ville du vin, de la concupiscence et du fric. (…) La plupart des femmes ressemblent à des oies plus belles que Brigitte Bardot mais moins chères qu’un paquet de cigarettes. Rien que concupiscence, rien que couleur et rien qu’infidélité […] que fausseté, que misère. » Ne trouvent grâce à ses yeux que les étudiants catholiques de l’Alliance française où il apprend la langue de Voltaire. Ali Shariati voit dans leur Église un antidote à « l’extinction certaine de la société française ».

Un chrétien pratiquant va alors jouer un rôle important dans son cheminement intellectuel : son directeur de thèse à la Sorbonne, Louis Massignon, professeur au Collège de France et fondateur des études « Islamisme et religions de l’Arabie » à l’École pratique des hautes études à Paris. Cette sommité universitaire, qui formera Henry Corbin et toute une génération d’orientalistes français, était réputée pour sa rigueur. Mais sa fascination à l’égard de l’islam, renforcée par son indignation envers le colonialisme, alors qu’il s’engageait lui-même contre la guerre d’Algérie, finit par obscurcir son jugement. Ordonné prêtre au Caire à 67 ans, ce mystique qu’on surnommait le « catholique musulman » développait l’idée d’une pureté originelle de l’islam servant de chemin vers la libération humaine, calquée sur la théologie de la libération défendue par des chrétiens. Entretenant une relation très étroite avec Ali Shariati, Louis Massignon cautionna, par son autorité morale, la passion anti-occidentale qui dévorait son élève.

Deuxième rencontre, déterminante. Et prestigieuse. Entre 1962 et 1964, dans un café du Quartier Latin, Ali Shariati et quelques autres doctorants iraniens discutent à plusieurs reprises au milieu des volutes de fumée avec le « maître à penser » de l’existentialisme : Jean-Paul Sartre. Le célèbre philosophe écoute le jeune Shariati expliquer que « l’islam est le meilleur moyen de communication en Iran » : « Si les gens de gauche se rendent dans les villages iraniens, en se réclamant de la “forteresse Marx”, ils seront éjectés sur-le-champ par les paysans. Tandis que moi, si je m’y rends en les invitant à venger le sang de Hossein (petit-fils du prophète Mahomet, considéré comme le troisième des douze imams, équivalent des saints pour la tradition chiite – N.D.L.R.), je serai immanquablement accueilli à bras ouverts. »

Autre figure de référence pour Ali Shariati : Frantz Fanon, psychiatre et philosophe martiniquais, qui éveilla à l’anticolonialisme toute une génération militante, en cette époque de guerre d’Algérie. Ali Shariati traduira en persan et fera publier en Iran le livre le plus fameux de Frantz Fanon, Les Damnés de la terre (1961). Les deux hommes, qui correspondent régulièrement pendant le séjour parisien de Shariati, s’accordent sur le « rôle de l’islam dans la guerre tous azimuts contre le colonialisme » et la nécessité de « créer un homme nouveau ».

La religion des déshérités

Shariati rentre en Iran en 1964, persuadé que la nouvelle pensée révolutionnaire résultera de la synthèse « du socialisme, de l’existentialisme et de l’islam ». Ses interlocuteurs de gauche, Sartre et Fanon, ou chrétien, comme Massignon, s’étaient montrés soucieux de prendre en compte l’apport intellectuel de leur ami musulman, représentant à leurs yeux la partie du monde, opprimée par « l’impérialisme ». Ils étaient cependant inconscients de l’immensité du malentendu.

Car Ali Shariati, lui, pensait l’islam comme source unique non seulement des autres religions, judaïsme et christianisme, mais de toute pensée positive. « Tout ce qui se trouve dans les idées progressistes des intellectuels occidentaux se trouvait bien avant dans l’islam », avait-il déclaré devant l’Association Iran-France. Dans son livre Chiisme rouge, Ali Shariati précise sa pensée en distinguant le bon grain chiite de l’ivraie sunnite. Islamisant la théorie marxiste de la lutte des classes, il érige en « moteur de l’histoire » l’opposition irréductible entre l’islam chiite, confession des « pauvres et de la révolte », identifié au prolétariat, et le sunnisme, défenseur de « l’aristocratie du califat », incarnant la bourgeoisie. Définissant aussi précisément le modèle de société islamique dont il rêve – et que Khomeyni imposera – il s’inspire de Lénine. Refusant le suffrage universel à un peuple supposé arriéré et conservateur, il prône le leadership d’une avant-garde éclairée – par Dieu – et guidée par un Imam.

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La pensée sophistiquée de Shariati contribua à populariser la révolution islamique parmi les intellectuels occidentaux. Michel Foucault, l’un des philosophes français les plus éclairés, qui tenait Shariati en haute estime, écrivait dans le Nouvel Observateur en octobre 1978, quatre mois avant la prise de pouvoir par Khomeyni : « Un fait doit être clair par "gouvernement islamique" personne en Iran n’entend un régime politique dans lequel le clergé jouerait un rôle de direction ou d’encadrement. » Influencé par les thèses de Shariati, Foucault voit en l’islam chiite une spiritualité quasi-libertaire : « Absence de hiérarchie dans le clergé, indépendance des religieux les uns par rapport aux autres, mais dépendance (même financière) à l’égard de ceux qui les écoutent (…) Revenir à ce que fut l’islam au temps du Prophète ; mais aussi avancer vers un point lumineux et lointain où il serait possible de renouer avec une fidélité plutôt que de maintenir une obéissance. » Michel Foucault eut le courage de reconnaître rapidement son erreur. Mais les illusions sur l’islam politique ont mis du temps à se dissiper. 

Michel Taubmann

l.marianne.net/SbT 

 


 B) - Le retour de la meute des ambassadeurs 

« Les diplomates ne sont utiles que par beau temps fixe. Dès qu’il pleut, ils se noient dans chaque goutte ». Manifestement, ce jugement du Général de Gaulle – qui a pu juger sur pièce du courage et de la clairvoyance de la cohorte des diplomates sous Vichy – n’a pas pris la moindre ride à lire la brillante tribune du quotidien de référence de l’intelligentsia parisienne dans son édition du 2 avril 2026. De quoi s’agit-il ? D’un collectif de vingt-huit ambassadeurs (dont quatre éminentes Dames) qui stigmatisent avec sévérité la guerre déclenchée par Américains et Israéliens contre l’Iran[1]. Ni plus, ni moins. C’est du sérieux. L’intention est noble, la défense de la veuve et de l’orphelin. Qui pourrait s’en plaindre et les en blâmer ? La bande des Vingt-huit n’en est pas à son coup d’essai, même si les signataires ne sont pas tous les mêmes. Rappelons qu’elle n’avait pas de mots assez durs pour dénoncer la politique d’Israël vis-à-vis de Gaza en septembre 2025 ![2] Le moins que l’on soit autorisé à dire est que nos ambassadeurs ont le regard rivé vers cette zone inflammable au détriment de toutes les autres zones de conflit au monde. Et, elles ne manquent pas. Pourquoi ? Mystère et pomme d’arrosoir. Toujours est-il que cette dernière tribune offre un superbe exemple de diplomatie de la posture mais aussi un parfait exemple de diplomatie de l’imposture.

Un superbe exemple de diplomatie de la posture 

« La diplomatie a ses bizarreries et ses raccourcis » (John Kenneth Gabraith).

À découvrir cette nouvelle tribune joliment troussée par ces excellences au chapeau à plumes, le lecteur incrédule en est tout retourné tant les mots sont forts et les jugements acérés contre cette valetaille de Donald et de Benjamin.

Citons-en quelques-uns pour appréhender la profondeur de la pensée ! « Nous ambassadeurs français dénonçons la guerre désastreuse lancée les États-Unis contre l’Iran … » ; « L’Iran était une nuisance, pas une menace imminente, ni pour les États-Unis, ni pour Israël » ; « L’Europe reste muette ou résignée » ; « Nous apparaissons désemparés face à la montée des politiques qui sapent l’ordre international » ; « La France, qui dit non à la guerre d’Irak de 2003, renonce aujourd’hui à son indépendance diplomatique » ; « Aussi condamnables que soient le régime de Téhéran et les massacres perpétrés récemment contre sa population, la guerre … n’apportera de solution ni pour l’Iran, ni pour la région » ; « Mais nous savons aussi quel est le monde que nous voulons aux antipodes de la loi du plus fort et de l’impunité » ; « … nous devons reprendre la parole et agir pour réaffirmer ce qui fait notre identité européenne, : le respect du droit international, y compris le droit humanitaire, notre attachement au multilatéralisme, le recours prioritaire à la diplomatie » ; « Il convient de condamner sans ambiguïté la souveraineté des États, de même que les attaques menées contre des objectifs civils ». Et de conclure leur madrigal sur une note lyrique : « Dans l’immédiat, la priorité est d’arrêter le conflit en cours et d’amener les acteurs à la table des négociations ; et, en parallèle, de s’attaquer sérieusement au règlement de la question palestinienne, clé d’une coexistence, durable et apaisé entre Israël et les autres États de la région ».

On l’aura compris, nos diplomuches de haut vol ne badinent ni avec le droit international, y compris le droit humanitaire, ni avec l’attachement au multilatéralisme et au recours prioritaire à la diplomatie mai aussi à leur tropisme, la question palestinienne. Les mots sont forts. Mais, à y regarder de plus près, leur prêche pèche à divers titres

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Un parfait exemple de la diplomatie de l’imposture 

« Tout ce qui est excessif est insignifiant ».

Reprenons quelques arguments chocs développés dans cet opus magnum !

La violation du droit international. Rien ne nous est dit des multiples violations du droit international par le régime pacifique des Mollahs ! Menace permanente de détruire un État reconnu par l’ONU ; agression caractérisée d’États du Golfe qui n’ont jamais déclaré la guerre à l’Iran ; blocage du détroit d’Ormuz en violation du principe de la libre circulation dans des eaux qui ne sont pas iraniennes ; aide ostensible à des organisations terroristes qui déstabilisent toute la région (Hamas, Hezbollah, Houthis et autres groupes chiites en Irak, Syrie …) ; violation du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) depuis des décennies sans que Téhéran ne subisse les foudres de la fameuse communauté internationale, de l’AIEA, du Conseil de sécurité de l’ONU … Cette liste est loin d’être exhaustive.

La violation du droit humanitaire. Rien ne nous est dit, ou si peu, des assassinats de dizaines de milliers d’Iraniens et d’Iraniennes au cours des dernières décennies et, en particulier, au mois de janvier dernier sans que cela n’émeuve nos bons samaritains diplomates. Ces derniers ont-ils oublié l’existence d’une « responsabilité de protéger » qui succède au « droit d’ingérence », incrimination portée sur les fonts onusiens par un ancien ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner ? Ce droit ne s’appliquerait-il pas aux malheureuses victimes iraniennes ? Ne serions-nous face à un génocide, un crime contre l’humanité ? Ne devrions-nous pas traîner tous ces criminels devant la CPI (Cour pénale internationale) pour qu’ils y répondent de leurs forfaits ? Le silence de nos bonnes âmes est éloquent. Nous sommes en plein dans l’indignation à géométrie variable.

L’attachement au multilatéralisme. Rien ne nous est dit d’un système multilatéral moribond, en état de mort cérébrale qui se montre incapable d’apporter une quelconque solution aux différents conflits qui se déroulent aux quatre coins de la planète. Comment se fier à un outil qui ne fonctionne pas pour régler un problème qui nécessite plus que des paroles, d’improbables réunions internationales pour faire plier un régime qui ne comprend que le droit de la puissance, se moquant de la puissance du droit ? La démarche de ces diplomates de haut vol relève d’une candeur, d’un angélisme qui force le respect. Ont-ils oublié les conséquences de la conférence de Munich de 1938 ? Peut-être ont-ils la mémoire qui flanche ?

L’absence de menace iranienne. Elle ne serait pas imminente, nous assènent nos experts es-carabistouilles. Ce sont les mêmes pacifistes indécrottables qui nous expliquaient qu’Hitler ne représentait pas une menace après la remilitarisation de la Rhénanie en violation du Traité de Locarno de 1925. Nous en avons payé le résultat au prix fort pendant cinq ans. Ces bons apôtres ne nous disent rien de la portée des missiles iraniens, désormais de 4 000 kilomètres et, demain, peut-être plus avec des charges nucléaires. Tout ceci ne trouble pas cette brochette d’ambassadeurs au petit pied. Tout va très bien Madame la Marquise …

À trop vouloir s’en tenir à l’écume des jours et à une approche biaisée, idéologique, nos Ambassadeurs s’égarent en privilégiant une diplomatie du tape à l’œil à laquelle fait cruellement défaut un impératif de sagesse, de hauteur de vue, de profondeur de jugement, de clairvoyance élémentaire.  Ce qui est regrettable pour de si brillants esprits. Ils sont les modèles d’une diplomatie, liturgie désuète dans un sanctuaire de traditions compassées.

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De la diplomatie spectacle ! 

« Vous avez déjà vu un grand pays s’engager à rester couillonné, sous prétexte qu’un traité n’a rien prévu pour le cas où il serait couillonné ?… Non. Quand on est couillonné, on dit : « Je suis couillonné. Eh bien, voilà, je fous le camp ! » Ce sont des histoires de juristes et de diplomates, tout ça » (Général de Gaulle). En définitive, Il s’agit purement et simplement d’un de ces « pétards diplomatiques » qui font beaucoup de bruit, mais qui sont totalement dépourvus d’efficacité pratique. « Encore des mots toujours des mots
Les mêmes mots
 », pour reprendre les paroles de la chanson de Dalida. Nous sommes au cœur de la diplomatie du Docteur Coué, du Docteur Knock[3]. Une diplomatie de l’insignifiance, qui peine à masquer l’impuissance de ces hauts fonctionnaires drapés dans leur vertu outragée. Comment penser guérir les maux de l’Orient compliqué avec des mots de l’Occident simpliste ? C’est mission impossible sauf à chevaucher des chimères, comme le font ces Vingt-huit héros du buzz médiatique. La seule certitude, c’est que nous devons agir dans l’incertitude d’un monde instable, imprévisible, dangereux qui met à mal les principes du monde d’hier. Qu’on le veuille ou non ! Nous sommes bien face à un nouveau monde qui en train de recréer un vieux monde, celui de la Realpolitik du XIXe siècle au sein duquel seule compte la puissance[4]. En dernière analyse, nous voilà pleinement rassurés avec ce retour en fanfare de la meute des ambassadeurs.

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Jean Daspry, 

 pseudonyme d’un haut fonctionnaire, Docteur en sciences politiques

[1] Collectif d’anciens ambassadeurs de France, La Guerre déclenchée par les Américains et les Israéliens n’apportera de solution ni pour l’Iran, ni pour la région, Le Monde, 2 avril 2026, p. 26.

[2] Jean Daspry, Gaza : la meute des 34 ambassadeurs, www.lediplomate.media , 25 août 2025.

[3] Jean Daspry, De la diplomatie de Pangloss, www.lediplomate.media , 13 mai 2025.

[4] Fareed Zakaria, Le système construit après 1945 peut survivre en dépit de la défection américaine, Le Monde, 1er mars 2025, p. 32.

https://lediplomate.media/tribune-retour-meute-ambassadeurs/

 


 

C) - Ormuz, ou les limites de l’ultimatum

Que le régime iranien doive tomber ne souffre d’aucune ambiguïté. Mais l’évidence de la fin n’autorise aucune négligence dans le choix des moyens ; elle oblige au contraire à les juger avec une sévérité accrue. Depuis les opérations militaires engagées contre l’Iran à la fin de février, la fermeture de fait du détroit d’Ormuz qui s’en est suivie, puis l’ultimatum public par lequel Donald Trump a donné à Téhéran jusqu’au 7 avril à 20 heures, heure de Washington, pour rouvrir le passage sous peine de frappes contre ses ponts et ses centrales électriques, la crise du Golfe a changé de nature. Elle ne met plus seulement aux prises deux volontés ennemies ; elle met à l’épreuve la faculté d’une grande puissance d’obtenir, par la menace, la révision effective de la conduite adverse sans restituer au régime qu’elle vise la nécessité politique que son propre discrédit intérieur avait commencé de lui retirer. L’enjeu n’est donc pas la violence promise en elle-même, mais l’effet politique qu’elle peut — ou non — produire.

Il est des moments où la force se laisse moins mesurer à l’étendue des destructions qu’elle rend possibles qu’au type d’obéissance qu’elle prétend obtenir avant même de s’exercer. L’ultimatum appartient à cette catégorie singulière d’actes stratégiques où la violence cesse d’être seulement un moyen de guerre pour devenir une manière d’agir sur la décision adverse. Ce qui se joue alors n’est pas encore la bataille, ni même la punition au sens strict ; c’est l’effort pour infléchir par avance le calcul de l’autre, pour l’amener à accomplir de lui-même ce qu’il refusait encore la veille. C’est là que se noue la crise d’Ormuz.

Qu’il faille en finir avec la République islamique ne dispense nullement de penser avec exactitude les moyens employés contre elle ; c’est même tout l’inverse. Plus la fin paraît moralement claire, plus le relâchement intellectuel sur les moyens devient dangereux. L’histoire stratégique est pleine de régimes discrédités que la pression extérieure n’a pas abattus, mais raidis ; de pouvoirs usés qui ont trouvé, dans la menace venue du dehors, non leur arrêt de mort, mais le principe de leur prolongation. Il ne suffit donc jamais qu’un régime soit odieux pour que tout ce qui le frappe travaille nécessairement à sa chute. Il faut encore se demander ce que chaque geste produit : s’il désagrège réellement l’adversaire, ou s’il lui restitue, par la violence même qu’il subit, une fonction politique que son propre épuisement intérieur avait commencé de lui retirer.

Dès lors, l’épisode actuel ne saurait être réduit ni à une fanfaronnade, ni au simple prélude d’une opération militaire. Mais l’essentiel est ailleurs : les États-Unis ne cherchent pas seulement à menacer l’Iran, mais à obtenir de lui un acte positif, visible et politiquement coûteux — la réouverture d’un passage que Téhéran a déjà décidé de fermer. Toute la différence est là. Empêcher est toujours plus simple qu’obtenir un recul. Interdire n’est pas faire marche arrière. C’est sur cette distinction que repose toute la suite de l’analyse.

C’est ici que Schelling devient décisif. Son apport n’est pas d’avoir rappelé, banalement, que la force compte ; il est d’avoir montré que, dans les conflits modernes, elle agit souvent moins par son emploi que par l’anticipation qu’elle suscite. La destruction cesse alors d’être seulement un terme ; elle devient un argument. La menace n’est plus l’ombre portée de l’action : elle est déjà une action sur le calcul de l’adversaire. D’où une proposition capitale : la réussite d’un ultimatum ne se mesure ni à la violence qu’il annonce ni à la résolution qu’il affiche, mais au comportement qu’il obtient sans avoir eu encore à déployer toute la violence dont il se réclame.

Il faut toutefois ajouter à cette mécanique un ressort plus troublant, que Schelling avait discerné avec justesse : dans certaines crises, la force ne tire pas seulement avantage de la netteté de sa menace, mais de l’incertitude qu’elle entretient sur le degré de maîtrise qu’elle conserve sur elle-même. Il peut être rationnel, pour un acteur, de laisser croire qu’il ne l’est pas tout à fait. Toute la politique du bord de l’abîme tient dans cette lisière. L’adversaire ne recule pas seulement parce qu’il redoute une décision hostile ; il recule aussi parce qu’il n’est plus certain que cette décision demeurera parfaitement gouvernée. Trump ne cherche donc pas seulement à être tenu pour résolu ; il tire également avantage de l’idée qu’il pourrait aller plus loin qu’un acteur pleinement prévisible. C’est ici que la pensée de Schelling rejoint ce que la littérature américaine a plus tard désigné, dans une formule au demeurant contestable, comme la “théorie du fou” : non la simulation grossière de la folie, mais l’usage calculé de l’imprévisibilité comme auxiliaire de la contrainte.

Mais c’est précisément là que commence la difficulté. Une menace n’est jamais efficace par elle-même. Elle ne le devient que si la concession qu’elle exige paraît, à celui qui la subit, préférable au maintien de la ligne qu’il s’est donnée. Autrement dit, il ne suffit pas que l’adversaire redoute le châtiment ; il faut encore qu’il voie un sens au recul qu’on lui demande. Toute contrainte digne de ce nom suppose donc une double crédibilité : celle de la punition à venir, et celle de l’horizon qui s’ouvrira si l’on cède. Or c’est sur ce second versant, plus encore peut-être que sur le premier, que se joue la crise d’Ormuz.

Le problème américain n’est donc pas d’inspirer la peur ; il est de rendre la concession intelligible. Téhéran peut juger vraisemblable la violence qui le menace et conclure néanmoins qu’il n’a aucun intérêt à obtempérer, non parce qu’il sous-estimerait la puissance américaine, mais parce qu’il estimerait qu’un recul ne lui apporterait ni sécurité durable, ni stabilisation réelle, ni même garantie minimale contre la répétition d’exigences nouvelles. Dès lors, l’ultimatum change de nature : il cesse d’être un simple instrument de coercition pour devenir une épreuve de vérité sur la capacité d’une grande puissance à transformer sa supériorité militaire en résultat politique.

C’est ici que la pensée schellingienne retrouve toute son actualité, mais aussi sa limite. Car la mécanique de la contrainte suppose un adversaire pour lequel la marche arrière demeure politiquement praticable. Or un régime comme celui de Téhéran ne reçoit pas la menace dans la nudité d’un calcul abstrait. Il la reçoit à travers une mémoire, une structure de pouvoir, une économie de l’honneur et une dramaturgie de la résistance. La pression extérieure ne pèse donc pas seulement sur ses capacités ; elle agit aussi sur le récit par lequel il se justifie. C’est ce qui interdit de réduire la situation à une simple confrontation entre une puissance supérieure et un régime affaibli. Une menace mal ordonnée peut accroître les coûts matériels de la résistance tout en augmentant, dans le même mouvement, les coûts politiques de la concession.

C’est à partir de cette tension qu’il faut lire la séquence actuelle : non comme un épisode de plus dans la longue confrontation entre Washington et Téhéran, mais comme une mise à l’épreuve de la contrainte elle-même. La question n’est pas seulement de savoir si les États-Unis frapperont ; elle est de savoir s’ils peuvent encore faire de la menace autre chose qu’un geste de force, c’est-à-dire un instrument capable d’obtenir la révision effective de la conduite adverse sans rendre au régime qu’ils visent la nécessité politique que son propre discrédit intérieur lui avait en partie retirée.

Empêcher n’est pas obtenir un recul

La première erreur serait de traiter toutes les menaces comme si elles relevaient d’une seule et même logique. Il n’en est rien. Entre empêcher un adversaire d’agir et l’obliger à revenir sur une décision déjà prise, l’écart est considérable. Dans un cas, il s’agit de maintenir un état de choses ; dans l’autre, de l’arracher de nouveau à l’adversaire. Dans un cas, on interdit ; dans l’autre, on obtient une marche arrière. Cette différence est plus qu’une nuance de vocabulaire : elle commande la structure entière de la crise.

Schelling fut l’un des premiers à en tirer toutes les conséquences. La dissuasion vise à faire en sorte qu’un acte n’ait pas lieu. Son efficacité tient pour une part à sa discrétion même : lorsqu’elle réussit, rien ne se passe, et l’adversaire peut toujours soutenir qu’il n’avait, de toute manière, aucune intention d’aller plus loin. La contrainte obéit à une logique autrement plus exigeante. Elle suppose qu’un acte a déjà été engagé, qu’un rapport de force a déjà été modifié, et qu’il faut désormais obtenir de l’adversaire qu’il revienne publiquement sur ce qu’il a commencé de faire. C’est pourquoi elle est, par nature, plus difficile. On peut s’abstenir sans perdre la face ; on ne recule jamais sans coût.

Toute la situation d’Ormuz tient dans cette asymétrie. Ce que Washington demande à Téhéran n’est pas de s’interdire une initiative future ; c’est de défaire une initiative déjà prise. Il ne s’agit pas d’empêcher une fermeture éventuelle du détroit, mais d’obtenir la réouverture d’un passage dont l’Iran a déjà fait un instrument de pression. La différence est capitale. Car ce qui est demandé ici n’est pas une simple inaction, mais un geste positif, visible, et politiquement lourd : reconnaître que l’on renonce, sous menace étrangère, à l’avantage que l’on s’était donné.

Il faut mesurer tout ce que contient une telle demande. Dans l’abstrait, rouvrir un détroit peut sembler n’être qu’un acte technique. Dans la réalité stratégique, c’est tout autre chose. C’est restituer sous pression ce que l’on avait transformé en levier. C’est accepter que l’adversaire définisse à la fois le calendrier du recul et le langage dans lequel ce recul sera interprété. La contrainte n’est donc pas une simple menace plus forte que les autres ; elle est une entreprise plus ambitieuse et plus instable, puisqu’elle vise non à empêcher un comportement, mais à produire une révision de comportement que l’adversaire devra lui-même accomplir.

De cette logique découle une conséquence décisive : la contrainte est toujours une politique du temps. La dissuasion peut parfois tenir dans une ligne rouge. La contrainte, elle, exige une séquence : une pression, une échéance, un coût annoncé, un mécanisme d’aggravation progressive du choix adverse. Elle n’agit pas seulement sur la peur ; elle agit sur le rythme de la décision. L’ultimatum est la forme par excellence de cette compression du temps. Il s’agit de placer l’adversaire dans une situation telle que le maintien de sa position lui paraisse, à mesure que l’échéance approche, plus coûteux que son abandon. En ce sens, l’auteur de l’ultimatum ne dit pas seulement : si vous persistez, vous serez punis ; il dit aussi : le temps travaille désormais contre vous.

C’est alors qu’intervient ce que Schelling a décrit avec une lucidité singulière : la puissance d’une menace ne tient pas seulement à la destruction qu’elle annonce, mais à la manière dont elle réorganise l’économie de la décision adverse. La politique du bord de l’abîme n’est pas l’art de parler plus fort que l’autre ; elle est l’art de rendre la situation elle-même plus dangereuse à mesure qu’elle dure. L’objectif n’est pas simplement d’effrayer, mais de faire comprendre à l’adversaire que, s’il persiste, il entrera dans une zone où la maîtrise des conséquences diminuera pour tous. L’ultimatum ne menace donc pas seulement d’un acte ; il modifie la structure du choix.

C’est aussi pourquoi l’auteur de l’ultimatum cherche à déplacer sur l’autre la charge de la catastrophe. Il ne se présente pas comme celui qui veut le pire, mais comme celui qui laisse encore au pire une chance d’être évité. Toute la force de ce type de séquence réside dans ce renversement : si vous cédez, la crise s’arrête ; si vous ne cédez pas, ce qui suivra vous sera imputé. Il y a là une opération à la fois stratégique et morale : stratégique, parce qu’elle vise à faire supporter à l’adversaire le poids du prochain pas ; morale, parce qu’elle cherche à inscrire d’avance le récit de l’escalade, en donnant à l’auteur de la menace le rôle de celui qui a laissé une issue et à l’adversaire celui de celui qui l’a refusée.

Mais il faut ici se garder d’une illusion fréquente. On croit souvent que la réussite d’un ultimatum dépend avant tout de la crédibilité de la violence annoncée. Cette condition est évidemment nécessaire ; elle n’est pas suffisante. Une menace peut être parfaitement crédible et demeurer politiquement stérile. Car ce qui compte, en dernier ressort, n’est pas seulement que l’adversaire redoute le châtiment ; c’est qu’il juge le recul moins coûteux que la persistance. Autrement dit, la contrainte ne réussit pas lorsque l’autre a peur ; elle réussit lorsque l’autre conclut que céder lui coûte moins cher que tenir.

Or c’est précisément là que la difficulté se noue. Dans une séquence de contrainte, l’adversaire ne compare pas simplement une punition certaine à une sécurité retrouvée. Il compare deux coûts : celui de la résistance et celui du recul. Si le recul lui paraît n’être qu’une humiliation sans garantie, alors même une menace redoutable peut ne pas produire l’effet recherché. C’est ce que les lectures trop sommaires de la crise négligent. Elles raisonnent comme si la peur suffisait. Mais la peur n’est qu’une moitié de la mécanique ; l’autre tient à la signification politique de la concession demandée.

C’est pourquoi la crise d’Ormuz ne saurait être comprise comme une simple démonstration de force. Ce qui s’y joue n’est pas seulement la capacité américaine à frapper, mais sa capacité à faire apparaître le recul iranien comme une issue praticable. Toute la difficulté de la contrainte tient là : obtenir de l’adversaire non qu’il redoute la violence, mais qu’il choisisse lui-même de modifier sa conduite avant qu’elle ne s’abatte. On mesure alors ce qui fait la fragilité propre d’un ultimatum : il ne suffit pas qu’il fasse peur ; il faut encore qu’il rende le recul politiquement possible.

C’est précisément là que la séquence actuelle commence à se dérober. Car un recul n’est politiquement possible que s’il peut être intégré à un calcul intelligible, à une justification soutenable, à un après encore gouvernable. Or c’est cette condition — bien davantage que la seule capacité de punir — qui paraît aujourd’hui incertaine. La question décisive n’est donc pas de savoir si l’Iran croit à la menace américaine. Elle est de savoir s’il peut encore croire au sens du recul qu’on lui demande.

La faille de l’ultimatum est dans le lendemain

On se trompe presque toujours sur ce qui fait réellement la force d’un ultimatum. On croit que tout dépend de l’intensité de la menace, de la précision des cibles, de la résolution affichée par celui qui parle. Rien n’est plus incomplet. La menace n’est qu’une moitié du dispositif. L’autre, plus discrète et plus décisive, tient à la forme du lendemain qu’elle laisse entrevoir. Un ultimatum n’obtient pas un recul parce qu’il fait peur ; il l’obtient parce qu’il rend la concession pensable. C’est là le point décisif, et sans doute le plus mal compris de toute la crise.

Car on raisonne trop souvent comme si l’adversaire n’avait qu’un calcul à faire : céder ou être puni. C’est là une vision rudimentaire de la contrainte. En réalité, celui qui subit un ultimatum ne compare jamais simplement l’obéissance à la destruction ; il compare deux avenirs. D’un côté, l’avenir de la résistance, avec son coût matériel, militaire et politique ; de l’autre, l’avenir de la concession, avec ce qu’elle implique d’humiliation, de vulnérabilité et d’exposition à des exigences ultérieures. Tant que le second avenir demeure, malgré tout, moins coûteux que le premier, la contrainte peut réussir. Mais dès que la concession cesse d’apparaître comme une issue stabilisatrice, la mécanique s’enraye. La peur subsiste ; l’effet politique, lui, se dérobe.

La question essentielle n’est donc pas, ou pas seulement, de savoir si Téhéran croit à la violence américaine. Il est fort possible qu’il y croie. Le véritable problème est ailleurs : croit-il encore qu’un recul lui ouvrirait une situation préférable à celle qu’il endure déjà ? La différence est immense. Un adversaire peut juger vraisemblable la punition annoncée et conclure néanmoins qu’il n’a aucune raison suffisante de céder, non parce qu’il nierait le rapport de force, mais parce qu’il ne verrait dans l’obéissance demandée ni sécurité durable, ni équilibre restauré, ni même pause crédible dans l’accumulation des pressions. Dès lors, l’ultimatum perd sa fonction propre. Il demeure une menace ; il cesse d’être une voie de transformation de la conduite adverse.

C’est en ce point précis que la mémoire du JCPOA continue de peser sur la crise actuelle avec une force qu’on sous-estime souvent. Il ne s’agit pas ici de revenir indéfiniment sur les mérites ou les limites de l’accord. Il s’agit de comprendre ce qu’un épisode de ce type dépose durablement dans la perception stratégique d’un adversaire. Lorsqu’un compromis majeur a été conclu, appliqué, puis abandonné par la puissance même qui prétend désormais exiger une nouvelle concession, le problème posé n’est plus seulement celui de la confiance ; il est aussi celui du temps politique. Ce qui s’altère alors, ce n’est pas seulement la valeur d’une promesse ; c’est la possibilité même, pour l’adversaire, de croire que le recul d’aujourd’hui puisse encore ordonner un lendemain à peu près prévisible.

C’est là, si l’on veut, le nœud le plus profond de la séquence présente : la crise d’Ormuz est moins une crise de crédibilité militaire qu’une crise de crédibilité du lendemain. Personne, à Téhéran, n’a besoin qu’on lui démontre que les États-Unis peuvent frapper. La supériorité américaine n’est pas en litige. Ce qui l’est, c’est la signification du geste qu’on exige de l’Iran. Si rouvrir le détroit ne signifie pas entrer dans une séquence plus stable, mais simplement renoncer, sous pression, à un levier acquis, sans garantie contre la reprise de la pression quelques jours ou quelques semaines plus tard, alors la concession demandée change de statut : elle ne paraît plus être une solution, mais le premier moment d’une vulnérabilité prolongée.

Ici l’analyse classique de la coercition doit être poussée plus loin qu’on ne le fait d’ordinaire. On parle beaucoup de la crédibilité de la menace ; on parle trop peu de la crédibilité de la retenue à venir. Or, du point de vue de celui qui subit l’ultimatum, les deux sont inséparables. La question n’est pas seulement : frapperont-ils si je refuse ? Elle est aussi : s’arrêteront-ils si je cède ? Cette seconde interrogation est, dans certaines crises, la plus importante des deux. Car un pouvoir peut préférer l’épreuve immédiate à une obéissance qui ne lui garantirait rien et ne ferait peut-être que déplacer son désavantage dans le temps.

On touche ici à une vérité plus générale, qui vaut bien au-delà du cas iranien. Une grande puissance ne réussit pas à contraindre simplement parce qu’elle inspire la crainte ; elle y parvient lorsqu’elle fait apparaître l’obéissance comme l’option la moins périlleuse pour celui à qui elle s’adresse. Tant que l’adversaire peut interpréter la concession comme un simple désarmement unilatéral devant un interlocuteur dont il ne croit ni la constance ni la retenue, l’ultimatum est amputé de sa moitié essentielle. Il menace, mais n’oriente plus. Il comprime le temps, mais n’ordonne plus l’avenir. C’est précisément cette dissociation entre la peur et l’horizon qui donne à la crise d’Ormuz sa portée théorique.

Il faut mesurer ce que cela signifie pour l’administration américaine. Le problème n’est pas qu’elle manquerait de moyens ; il est qu’elle ne dispose plus, face à l’Iran, de ce supplément de crédibilité qui permet à la force d’agir sans avoir à s’employer jusqu’au bout. Une puissance parfaitement capable de détruire peut ainsi rencontrer une difficulté beaucoup plus redoutable : ne plus savoir produire, chez l’autre, l’assentiment contraint au recul. La contrainte ne consiste pas seulement à briser ; elle consiste à faire en sorte que l’adversaire conclue lui-même qu’il a intérêt à céder. Lorsqu’une puissance ne maîtrise plus cette conclusion, elle garde la violence ; elle perd une part de son efficacité politique.

Dès lors, la crise prend un sens plus tranchant. Ce qui se joue n’est pas seulement la résistance iranienne à une menace américaine ; c’est la capacité des États-Unis à faire encore de leur force autre chose qu’une supériorité matérielle. Toute hégémonie véritable repose sur une économie plus subtile que la seule destruction : elle suppose que les autres jugent raisonnable de s’incliner avant l’épreuve, parce qu’ils pensent qu’un ordre, même défavorable, subsistera après leur recul. Si cette croyance se défait, c’est toute l’architecture de la contrainte qui se défait avec elle. La peur peut demeurer intacte ; la docilité stratégique, elle, se retire.

C’est pourquoi le point faible de l’ultimatum américain n’est pas, en dernière analyse, l’insuffisance d’une frappe possible, ni même la difficulté d’en soutenir le coût politique international. Il réside dans quelque chose de plus silencieux et de plus grave : l’incapacité croissante à donner à la concession demandée une forme d’avenir. Tant que ce défaut n’est pas corrigé, la menace la plus précise, la plus spectaculaire, la plus redoutée même, risque de produire moins qu’on ne l’imagine. Elle peut effrayer sans convaincre. Elle peut punir sans obtenir. Elle peut frapper sans arracher de recul.

C’est à partir de là que l’analyse doit encore se durcir. Si la concession n’apparaît plus comme un avenir supportable, alors la pression extérieure change de fonction. Elle ne travaille plus seulement contre le régime ; elle travaille aussi pour lui, en transformant le recul en humiliation et l’obéissance en perte de rang. Ce n’est plus alors le seul problème de la crédibilité de la menace qui se pose, mais celui de la conversion politique de la violence. La question n’est plus : l’Iran a-t-il peur ? Elle devient : a-t-il encore une raison de céder ?

Ce que l’ultimatum réveille : la ressource politique du siège

Il existe, dans l’histoire des crises, un paradoxe plus constant qu’on ne veut bien l’admettre : certains régimes commencent à se relever au moment même où l’on croit les acculer. Non, parce que la pression qui s’exerce sur eux serait illusoire. Non parce que la violence qui les vise manquerait d’efficacité matérielle. Mais parce qu’une menace extérieure d’une certaine nature peut leur rendre ce qu’ils avaient commencé à perdre au-dedans : une fonction politique, une nécessité historique, parfois même une forme de légitimité de combat.

C’est ce risque qu’il faut regarder en face dans le cas iranien. Que la République islamique soit un régime à abattre n’épuise pas la question ; c’en est le point de départ, non le terme. Toute la difficulté tient à ceci : il est parfaitement possible qu’une stratégie destinée à la faire plier contribue, par son mode d’action même, à la reconstituer comme pouvoir de résistance. La menace n’échoue pas alors faute de force ; elle échoue parce qu’elle travaille aussi pour l’adversaire.

Pourquoi ? Parce qu’un régime de cette nature ne se maintient pas seulement par la répression, l’appareil sécuritaire ou l’épuisement des oppositions. Il se maintient aussi par une dramaturgie. Il lui faut sans cesse prouver qu’il n’est pas seulement un pouvoir, mais un rempart. Tant que cette fiction se fissure, le régime s’use. Mais dès lors qu’une puissance étrangère lui offre la scène sur laquelle rejouer le récit du siège, cette fiction retrouve de la prise. L’ultimatum n’agit plus seulement sur les capacités matérielles du pouvoir ; il lui restitue une fonction symbolique. Il lui permet d’apparaître de nouveau non comme un appareil discrédité, mais comme l’organe d’une résistance imposée par les circonstances.

Ici, la nature des cibles importe autant que la nature de la menace. Menacer des ponts, des centrales électriques, bref des infrastructures dont la destruction atteindrait immédiatement la vie ordinaire, ce n’est pas seulement accroître la pression sur un État ; c’est déplacer le centre de gravité du conflit. On ne menace plus seulement un pouvoir ; on menace les conditions mêmes d’existence d’une société. Une telle stratégie peut produire de la peur, du désordre et de la fatigue. Mais elle peut aussi produire autre chose : la conviction qu’au-delà du régime, c’est le pays lui-même qui est sommé de plier.

C’est alors que surgit la véritable difficulté politique. Une population peut exécrer ses gouvernants et refuser pourtant qu’une puissance étrangère fixe les conditions de son humiliation. Elle peut souhaiter la chute du régime et rejeter en même temps la forme que prend la pression exercée contre lui. Elle peut même, dans certaines circonstances, transférer sur le pouvoir qu’elle déteste une part de l’énergie défensive qu’appelle la menace du dehors. Rien de tout cela n’a d’extraordinaire. C’est même l’un des ressorts les plus ordinaires de la vie historique des régimes assiégés : ils survivent moins par l’adhésion qu’ils suscitent que par l’humiliation qu’ils parviennent à monopoliser.

Il faut ici rompre avec une illusion profondément ancrée dans la pensée stratégique moderne : celle selon laquelle la souffrance sociale se traduirait mécaniquement en pression politique contre ceux qui gouvernent. Une telle hypothèse est déjà fragile dans les sociétés ordinaires ; elle l’est plus encore dans un système dont une part de la légitimation repose précisément sur l’idée que la nation n’existe qu’à travers l’épreuve qui lui est imposée. Plus la contrainte venue de l’extérieur est spectaculaire, plus elle tend à accroître le coût symbolique du recul. Plus l’ultimatum est public, plus la concession qu’il exige devient, pour celui qui la consentirait, une scène d’abaissement. Et plus le recul prend cette forme, moins il devient politiquement praticable.

L’Iran offre ici un cas presque exemplaire. Les renseignements américains eux-mêmes estimaient, il y a encore quelques jours, qu’un relâchement rapide de l’étreinte iranienne sur Ormuz était peu probable, tant ce levier constituait pour Téhéran son principal moyen de pression dans la crise en cours. Cette donnée compte moins pour ce qu’elle annonce que pour ce qu’elle révèle : du point de vue iranien, le détroit n’est pas seulement une arme économique ; il est devenu une épreuve de tenue politique. Dès lors qu’un pouvoir a investi sa propre résistance dans un geste de cette nature, lui demander d’y renoncer sous ultimatum revient à lui demander bien davantage qu’une mesure technique. On lui demande d’endosser publiquement la figure de celui qui cède.

C’est pourquoi la séquence actuelle ne doit pas être lue comme une simple confrontation entre une puissance supérieure et un régime affaibli. Elle est plus dangereuse que cela. Elle oppose une puissance qui entend transformer sa supériorité matérielle en résultat politique à un régime qui peut transformer la pression subie en preuve de sa propre nécessité. Plus Washington élève le coût matériel de la résistance, plus Téhéran peut espérer élever le coût symbolique de la concession. Dès lors, l’ultimatum change de fonction. Il ne travaille plus seulement à faire plier l’adversaire ; il contribue à modifier le terrain sur lequel celui-ci justifie sa propre survie.

Il faut mesurer ce renversement. Lorsqu’un régime ne tient plus que par inertie, corruption, peur ou lassitude sociale, il demeure vulnérable à l’usure intérieure. Mais dès qu’une menace extérieure lui permet de se présenter de nouveau comme la dernière forme disponible de la souveraineté, le rapport change. La violence venue du dehors ne dissout plus seulement le pouvoir ; elle l’ordonne à nouveau autour d’une mission. Ce n’est pas qu’elle le rende soudain juste ou populaire ; c’est qu’elle lui restitue la vieille ressource des régimes en difficulté : faire oublier ce qu’ils sont en rappelant ce qui les menace.

On touche ici au point le plus délicat de toute stratégie visant des régimes révolutionnaires tardifs ou des pouvoirs fondés sur la logique du siège. Leur point faible intérieur n’est pas toujours convertible en point faible extérieur ; il arrive même que l’un corrige l’autre. Ce que l’érosion interne leur retire, la pression internationale peut le leur rendre en partie. Ce qu’une société ne supporte plus au nom de la justice ou de la prospérité, elle peut le tolérer de nouveau au nom de la dignité, de la défense ou de la continuité nationale. Une menace mal ordonnée ne fait donc pas que manquer son but ; elle peut aider l’adversaire à recomposer le sens même de sa persistance.

Le paradoxe prend alors toute sa force. Un ultimatum conçu pour accélérer la chute d’un régime peut contribuer à prolonger sa fonction. Il peut renforcer ni son efficacité administrative, ni même son crédit moral, mais sa capacité à prétendre qu’en tombant il livrerait le pays à une humiliation plus grande encore. C’est ici que la logique de la contrainte rencontre sa frontière politique la plus sévère : elle ne suffit pas à défaire un pouvoir si l’acte même par lequel elle s’exerce lui permet de redevenir, aux yeux d’une partie de la société, autre chose qu’un simple oppresseur.

C’est pourquoi la crise d’Ormuz doit être lue à deux niveaux. Au premier, visible, elle oppose un ultimatum américain à un refus iranien. Au second, plus profond, elle détermine si la force exercée contre Téhéran travaille réellement à son isolement, ou si elle lui offre la possibilité de se reconstituer comme gardien d’une souveraineté menacée. La question n’est donc pas seulement : l’Iran peut-il tenir ? Elle est aussi : que devient politiquement le régime s’il tient sous la menace ? Car si la réponse est qu’il retrouve, par la pression même qu’il subit, une part de la nécessité historique que son propre discrédit lui avait ôtée, alors l’ultimatum aura produit bien davantage qu’une crise : il aura réanimé ce qu’il prétendait achever.

Le pire n’est pas de s’abstenir : c’est de frapper sans effet

Dans l’imaginaire stratégique ordinaire, ne pas frapper passe pour la forme suprême de la faiblesse, et frapper pour la preuve décisive de la résolution. C’est une représentation grossière, parce qu’elle confond l’acte avec son effet, la violence avec son rendement politique, l’emploi de la force avec la production d’un résultat. Or c’est précisément ce que la pensée de la contrainte oblige à dissocier. Une puissance peut renoncer à frapper et préserver encore, par l’ambiguïté, le report ou la reformulation de ses objectifs, une part de sa crédibilité. Elle peut, inversement, frapper avec une brutalité incontestable et sortir pourtant affaiblie de l’épreuve si la violence employée ne produit pas le comportement qu’elle exigeait. C’est pourquoi l’hypothèse la plus lourde de conséquences n’est pas celle d’un recul américain. Elle est celle d’une frappe américaine suivie d’une résistance iranienne suffisante pour que l’objet même de l’ultimatum — la réouverture du détroit — ne soit pas obtenu. C’est ce scénario, et non l’abstention, qui mettrait véritablement à l’épreuve la portée politique de la force américaine.

Une telle séquence aurait une portée qui dépasserait de très loin le théâtre du Golfe. Elle n’apprendrait pas seulement que l’Iran peut encaisser ; elle apprendrait que la punition américaine ne suffit plus, à elle seule, à obtenir le comportement qu’elle prescrit. C’est là une information stratégique de premier ordre. Car l’essentiel, dans les rapports de puissance, n’est jamais seulement de savoir qui peut détruire. Il s’agit de savoir si cette capacité de destruction demeure transformable en obéissance politique. Le jour où cette transformation se dérègle, la hiérarchie reste militaire ; elle devient moins assurée dans l’ordre stratégique.

Il faut ici mesurer le mécanisme exact de l’échec. Une frappe qui ne produit pas l’effet recherché n’est pas un demi-succès ; elle révèle quelque chose que tous les observateurs cherchent en permanence à établir : la limite opératoire d’une puissance. Tant que cette limite n’a pas été éprouvée, elle demeure matière à hypothèse. Dès qu’elle l’est, elle devient une donnée. La différence est immense. Entre une puissance dont on suppose qu’elle pourrait ne pas parvenir à faire plier un adversaire et une puissance dont on a vu qu’elle n’y est pas parvenue, le monde ne raisonne plus de la même manière. C’est ce qui donne à l’épisode d’Ormuz sa portée systémique. Une telle issue ne modifierait pas seulement le calcul iranien ; elle travaillerait, par ricochet, tous les calculs des acteurs qui observent le rapport entre puissance américaine, endurance adverse et durée de la contrainte. Les marchés l’enregistreraient d’abord sous forme de risque durable ; les alliés américains, sous forme d’incertitude accrue ; les puissances révisionnistes, sous forme d’enseignement.

Mais il faut aller plus loin. Ce qui serait alors atteint n’est pas la capacité américaine à punir ; elle demeurerait intacte. Ce qui serait atteint, c’est la croyance dans l’efficacité politique de cette punition. Or cette croyance vaut presque autant que les moyens eux-mêmes. Une puissance n’ordonne pas le monde par la seule accumulation de ses capacités ; elle l’ordonne parce que les autres concluent, avant l’épreuve, qu’il est plus raisonnable de céder que de vérifier jusqu’où elle ira. Si cette conclusion cesse d’aller de soi, toute la mécanique préventive de la puissance s’altère. La force demeure ; l’économie de son anticipation se défait.

C’est en ce sens qu’une frappe sans résultat serait plus grave qu’une abstention. L’abstention laisse subsister l’incertitude ; la frappe inefficace la dissipe au détriment de celui qui frappe. Elle établit, sous les yeux de tous, qu’une violence considérable peut ne pas suffire à produire la révision de conduite qu’elle exigeait. Elle montre qu’il est possible d’absorber, de tenir, de prolonger, de survivre politiquement à l’emploi de la force américaine sans céder sur l’essentiel. Pour les États-Unis, le dommage n’est alors pas seulement régional ; il acquiert une portée démonstrative. Le monde entier aurait été instruit des limites concrètes de sa propre coercition.

On comprend dès lors pourquoi il faut résister à la fascination primitive pour le passage à l’acte. Frapper n’est pas en soi un succès. Ce n’est qu’un moment de la séquence, et parfois le plus compromettant de tous. Tant que la violence reste annoncée, elle conserve la plasticité de l’éventuel ; une fois exercée, elle se laisse juger sur son effet. Si cet effet manque, la force n’apparaît plus comme réserve de puissance, mais comme dépense sans rendement politique suffisant. Elle ne fait plus seulement peur ; elle renseigne. Et ce qu’elle renseigne peut être précisément ce qu’une grande puissance a le plus intérêt à tenir dans l’indétermination : le seuil au-delà duquel sa supériorité ne produit plus d’obéissance.

La vraie question n’est donc pas : Washington ira-t-il jusqu’à la frappe ? Elle est : que démontrerait une frappe qui n’obtiendrait pas ce qu’elle exige ? La réponse est sévère. Elle démontrerait qu’il existe désormais, entre la capacité de punir et la capacité d’obtenir un recul, un écart assez grand pour que la première ne garantisse plus la seconde. Elle démontrerait qu’une puissance peut conserver toute sa force et voir pourtant se réduire l’espace dans lequel cette force produit encore un effet politique stable. Elle démontrerait enfin que la crise d’Ormuz ne concerne pas seulement l’Iran, ni même le Golfe : elle touche à la structure même de la crédibilité américaine dans l’ordre international.

C’est là que cette réflexion peut se refermer sur sa conclusion la plus dure. L’échec le plus grave, pour une grande puissance, n’est pas toujours de s’être retenue. Il est parfois d’avoir employé sa force sans parvenir à faire advenir le comportement au nom duquel elle l’avait menacée. Car une abstention ajourne le jugement ; une frappe sans effet le fixe.

La contrainte et l’après

Au fond, la crise d’Ormuz ne pose pas d’abord la question que l’on croit. Elle ne demande pas si les États-Unis peuvent frapper l’Iran. Nul ne l’ignore, nul ne le conteste. Elle demande quelque chose de plus grave : si cette capacité suffit encore à produire l’effet politique qu’elle prétend commander. Toute la difficulté de la contrainte est là. Une puissance ne s’éprouve pas seulement à l’étendue de la destruction qu’elle rend possible, mais à la faculté plus rare d’obtenir, sans aller jusqu’au terme de cette destruction, la révision effective de la conduite adverse.

C’est pourquoi l’ultimatum lancé par Donald Trump vaut moins comme épisode tactique que comme moment de vérité. Il met à l’épreuve non la réalité de la force américaine, mais la possibilité d’en tirer un résultat. Or cette transformation n’a rien d’automatique. Elle suppose que la menace inspire la crainte, certes, mais aussi que la concession exigée apparaisse comme une issue encore praticable. Elle suppose, autrement dit, qu’une grande puissance sache gouverner non seulement le présent de la peur, mais aussi l’idée du lendemain. C’est précisément sur ce second point que la crise actuelle révèle une fragilité croissante.

Le problème américain n’est pas d’être cru lorsqu’il promet le châtiment. Il est de l’être encore lorsqu’il laisse entendre qu’après la concession pourrait s’ouvrir autre chose qu’une vulnérabilité accrue, un rapport de force plus déséquilibré, ou la reprise d’exigences formulées depuis une position plus dominante encore. Là se situe le point de rupture. Quand la peur subsiste mais que la concession cesse d’apparaître comme une sortie intelligible, l’ultimatum perd sa moitié essentielle. Il peut menacer ; il peine à obtenir. Il peut frapper ; il ne commande plus nécessairement le recul.

À cette première limite s’en ajoute une autre, plus sévère encore. Une menace mal ordonnée ne se borne pas à échouer contre le régime qu’elle vise ; elle peut contribuer à le reconstituer. Tel est le paradoxe que l’analyse stratégique la plus sommaire refuse presque toujours de voir. Qu’un régime soit odieux ne signifie pas que tout ce qui le frappe l’affaiblisse. Certains pouvoirs, au contraire, retrouvent dans la violence venue du dehors la nécessité politique que leur discrédit intérieur leur avait retirée. Si la pression exercée contre Téhéran a pour effet de rendre à la République islamique la fonction de rempart qu’elle ne tenait plus qu’imparfaitement, alors la force ne travaillera pas seulement contre elle : elle travaillera aussi pour elle.

C’est pourquoi l’épisode d’Ormuz dépasse de loin la seule question iranienne. Ce qui s’y joue n’est pas seulement le sort d’un détroit, ni même l’équilibre immédiat du Golfe. Ce qui s’y joue est la forme contemporaine de la puissance américaine elle-même. Une grande puissance demeure grande tant qu’elle peut obtenir avant de détruire, tant qu’elle peut faire conclure aux autres qu’il est plus raisonnable de céder que d’éprouver jusqu’au bout ce dont elle est capable. Le jour où cette conclusion cesse d’aller de soi, la puissance ne disparaît pas ; elle change de nature. Elle reste redoutable, mais elle devient moins ordonnatrice. Elle conserve la force ; elle perd une part de son efficacité stratégique.

La leçon la plus dure est peut-être là. Que le régime iranien doive tomber ne dispense de rien ; surtout pas de penser. L’évidence morale d’une fin n’a jamais garanti l’intelligence des moyens employés pour y parvenir. Toute stratégie sérieuse commence au contraire par cette discipline élémentaire : distinguer ce qui abrège réellement la vie d’un régime de ce qui, sous couleur de le frapper, prolonge sa fonction. En ce sens, la crise d’Ormuz vaut comme une épreuve plus large que son objet apparent. Elle oblige à se demander si la force américaine sait encore produire autre chose qu’un choc, si elle sait encore arracher autre chose qu’un moment de sidération, si elle sait encore faire de la menace un principe d’ordre plutôt qu’un simple geste de domination.

Si la réponse est positive, alors l’ultimatum actuel aura confirmé qu’une vieille grammaire stratégique conserve sa validité, même dans un monde saturé de défiance. Si la réponse est négative, alors la crise d’Ormuz laissera une trace plus profonde qu’un simple épisode de coercition régionale. Elle aura montré, avec une netteté presque doctrinale, qu’une puissance peut conserver intacts ses moyens de destruction et voir pourtant se rétrécir l’espace dans lequel ces moyens produisent encore un effet politique stable. Elle aura montré, en d’autres termes, qu’il est une forme d’impuissance propre aux grandes puissances : non celle de ne plus pouvoir frapper, mais celle de ne plus savoir faire de la frappe autre chose qu’un aveu de limite.

Fundji Benedict

https://nouvellerevuepolitique.fr/fundji-benedict-ormuz-ou-les-limites-de-lultimatum/

 



 

 

 

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