janvier 16, 2026

Français, soyons excellents ou nous disparaitrons et Sommes-nous prêts à payer le prix de la souveraineté ?! Jacques Attali

Français, soyons excellents ou nous disparaitrons !

Même le plus fieffé des optimistes ne peut nier que l’Europe, entourée de prédateurs, n’est pas à la hauteur des enjeux : on y travaille beaucoup moins qu’ailleurs, les retraités y sont mieux traités que les actifs, peu d’entreprises nouvelles y surgissent ; les innovateurs la quittent ; les entreprises étrangères y investissent très peu dans les domaines de pointe ; on y fait de moins en moins d’enfants ; on y forme beaucoup moins d’ingénieurs que sur tous les autres continents.  Et c’est particulièrement vrai en France, qui ressemble maintenant à un camion fou lancé dans une grande descente, avec quatre ou cinq chauffeurs sans permis se disputant le volant.


Sans aligner trop de chiffres, juste quelques-uns : quand la Chine consacre 9% de son PIB à la recherche et l’innovation, et l’Allemagne et le Japon plus de 3,5%, la France est, pour la première fois depuis 1981, en dessous de 2%. Quand le Japon et l’Allemagne, pays vieillissants s’il en est, consacrent 9, 5% de leur PIB au financement des retraites, la France y consacre 15% et bien plus si on tient compte de toutes les dépenses associées à l’âge.  En France, on part à la retraite trois ans avant les autres pays européens qui sont d’ailleurs en train d’augmenter encore l’âge de départ ; et près de la moitié de la dette publique française est liée à la mauvaise gestion des retraites, à un moment où le système scolaire est aux abois, les hôpitaux au bord de la faillite et où la natalité s’effondre, rendant impossible de financer durablement les retraites à leurs niveaux actuels. Quand l’Allemagne fait le plein de ses écoles d’ingénieurs, la France a le plus grand mal à trouver des candidats, et surtout des candidates, pour remplir les siennes. Quand les autres pays ont un gouvernement, avec un budget, des priorités claires et un horizon suffisamment éclairci pour que les entrepreneurs aient un peu envie d’investir, il faudrait être fou pour investir en France, pays qui n’a pas de budget, dont le gouvernement   abandonne ses rares  réformes  courageuses pour durer quelques jours de plus, où  tous les partis   se contentent de promesses démagogiques,  de  concessions insensées à tous les groupes d’intérêt,  où   on en  est à désigner des boucs émissaires , où  les palinodies d’un parlement balkanisé   participent d’un suicide collectif.  Et où il n’y a plus personne pour indiquer un cap et s’y tenir.

Pas étonnant alors que la démocratie, et les élites qui ont conduit à ce désastre, soient remises en cause ; et que beaucoup en viennent à penser qu’un gouvernement autoritaire, ou au moins illibéral, débarrassé des technocrates, ne ferait pas pire et au moins mettrait de l’ordre.  Pas étonnant non-plus que les partis qui prônent cela soient à la fois xénophobes, antieuropéens, nationalistes et populistes.

L’avenir est alors tout tracé : une victoire à venir du Rassemblement National, qui assumera la volonté de faire de la France un pays isolé, moyen, sans volonté d’excellence et de puissance, un pays qui se flattera d’être gouverné par des gens non diplômés parce que les super diplômés auront montré leur incompétence. Car le programme de ce parti se résume, quoique disent ceux qui le dirigent, à : « Plus d’impôt. Moins d’étrangers.  Moins de travailleurs.  Moins d’Europe. Moins d’excellence ». Sa mise en œuvre, applaudie par les retraités et par tous les nostalgiques d’une France imaginaire, ne fera qu’aggraver la crise financière du pays. Les élites en partiront, les investisseurs et les chercheurs étrangers en feront autant. La dette publique augmentera. Jusqu’à ce que les marchés, ou le FMI, ou Bruxelles, viennent rappeler le réel, comme ils l’ont fait à d’autres pays, qui y ont laissé la moitié de leur niveau de vie.

Et c’est ce qui attend la France dans moins de dix-huit mois. Par la faute de ceux qui n’ont pas eu le courage, depuis tant d’années, d’entreprendre les réformes nécessaires, en préférant jouir du pouvoir plutôt que de s’en servir pour porter plus haut le pays. Et de tous ceux qui, aujourd’hui, lâchement, rallient les puissants à venir, pour ne pas perdre leurs privilèges.

On a encore la possibilité de réagir. De ne pas se résigner. De ne pas prendre acte d’une étrange défaite.  De mettre en avant une jeunesse magnifique, qui ne demande qu’à se mettre au travail   et à s’ouvrir au monde, ; qui enrage de voir la place laissée aux rentiers de toutes nature, retraités ou employés  surnuméraires d’administrations pléthoriques, alors qu’on manque tant d’ingénieurs, de professeurs, d’infirmières, d’ouvriers qualifiés, de médecins, de policiers, de paysans, et de tant d’autres métiers vitaux pour l’avenir du pays  et en particulier pour affronter les problèmes environnementaux de demain.  Cela suppose des réformes courageuses. Par exemple, les retraités doivent accepter de voir leur part du revenu national baisser, et vivre en dépensant leur patrimoine, lorsqu’ils en ont un, et pas des impôts payés par ceux qui travaillent. Et il faut bien accueillir et très bien intégrer un grand nombre d’étrangers, soigneusement choisis, pour ne pas disparaître.

Il ne reste pas beaucoup de temps pour réagir. Pour donner le pouvoir aux plus jeunes. La réponse n’est sûrement pas dans les partis actuels, qui ne proposent rien et ne pensent qu’à continuer à profiter des prébendes publiques. Elle est dans un sursaut des entreprises, des associations, des syndicats, des chercheurs, des jeunes, des gens de bonne volonté, qui croient encore que la France et l’Europe doivent viser l’excellence et rester, pour cela, ouvertes au monde. C’est parmi eux que se trouvent les sources d’un éveil. En espérant qu’il ne tarde pas trop.

http://www.attali.com/societe/francais-soyons-excellents-ou-nous-disparaitrons/ 


Sommes-nous prêts à payer le prix de la souveraineté ?

Depuis quelques mois, chacun a compris l’importance de ne pas dépendre d’une source unique de produits agricoles, d’énergie, de matières premières, de composants, d’armement. Et de bien d’autres choses. Aux États-Unis, en Europe, en Chine, a commencé la chasse aux dépendances. Personne, nulle part en Occident au moins, ne veut plus se trouver en situation d’avoir besoin d’attendre l’accord des Chinois pour avoir les aimants nécessaires à son industrie automobile. Aucun industriel chinois ne veut plus dépendre des microprocesseurs graphiques et des plateformes de calcul fabriqués par Nvidia. Aucune entreprise américaine ne veut plus dépendre des Chinois pour les terres rares et les matériaux critiques. Les Européens réalisent la sujétion dans lesquels ils se sont placés en n’ayant aucun acteur sérieux dans les messageries numériques, les monnaies digitales, les centres de données et les matériaux critiques, sans compter leur vieille dépendance aux énergies fossiles venues d’ailleurs.  Aucun de ces pays ne veut dépendre d’autres pour se nourrir. Beaucoup de ces pays, pour d’autres raisons, souhaitent réduire leur dépendance à l’égard des travailleurs étrangers, sans qui, pourtant, la plupart des tâches essentielles, invisibles, sans laquelle aucune société ne pourrait fonctionner, ne seraient pas remplies.  Enfin, dépendance ultime, nous sommes souvent, consciemment ou non, dépendant de gens que nous laissons mourir pour nous, au travail ou au combat, sans trop vouloir les voir, parce qu’ils sont loin, porteurs de notre honte, combattants ukrainiens dans les tranchées du Donbass ou travailleurs ouïghours dans les ateliers de Shein.

Quel prix serions-nous prêts à payer pour échapper à ces dépendances ?

D’abord, la souveraineté est inflationniste. C’est très évident, quand elle se manifeste par des droits de douane, qui visent à réduire l’incitation à acheter des produits étrangers. Tout aussi évident quand il s’agit de se priver de travailleurs étrangers sur notre sol, ou des produits fabriqués par des travailleurs étrangers surexploités chez eux. Tout aussi évident quand il s’agit d’assurer la production des produits agricoles vitaux. Un peu moins évident quand il s’agit de diversifier nos sources d’approvisionnement en matériaux critiques, en terres rares, en composants électroniques, en microprocesseurs, en sources d’énergie fossile. Moins encore évident, mais tout aussi réel quand il s’agit d’investir pour se doter de ressources et d’usines sur le sol national recyclant des matériaux déjà utilisés, ou développant des sources nouvelles d’énergie, ou des installations de raffinage de matériaux très largement disponibles à l’état brut, mais raffinés pour l’essentiel aujourd’hui en Chine. Déjà, aux Etats-Unis, l’inflation revient, en raison de cette obsession antichinoise, principale menace à la souveraineté américaine, et en raison d’une politique anti-immigré faisant apparaitre la dépendance totale de l’économie américaine aux 31 millions de travailleurs nés à l’étranger, dont près de la moitié sont encore en situation irrégulière et dont dépendent toutes les industries et tous les services américains. On peut donc s’attendre à ce que la question de l’inflation, c’est-à-dire du pouvoir d’achat pèse plus que jamais dans les prochaines échéances électorales aux États-Unis et, dans une moindre mesure, en Europe.

Ensuite, la souveraineté est fiscalement coûteuse : pour être souverain, il faut se lancer dans des investissements très lourds, que le secteur privé ne trouvera pas toujours utile d’initier. Il faudra en particulier que le secteur public insiste pour que se développent des centrales nucléaires, mobiles, grandes ou très grandes, qu’il fasse ce qu’il faut pour aider les entreprises privées à automatiser les productions qu’elles ne pourront plus sous-traiter à des travailleurs étrangers.  Plus généralement, il faudra que l’État intervienne plus activement par des réglementations pour inciter à consommer des produits locaux et pour imposer aux productions étrangères des barrières, tarifaires ou non. La souveraineté supposera des impôts supplémentaires ou des choix budgétaires exigeants.

Ensuite la souveraineté est géopolitiquement contraignante. Elle oblige à diversifier ses alliances, à multiplier ses sources d’approvisionnement, à prendre garde à ses ennemis, même parmi ses alliés.

Enfin, la recherche de souveraineté est militairement exigeante : Pour être réellement souverain, il faut que ses armements soient produits nationalement, ou au moins par des alliés fiables, ne pas dépendre d’eux, ou au moins pas d’un seul, pour les renouveler, pour disposer de pièces de rechange, et pour en avoir un droit d’usage plein et entier. Plus encore, il n’y a pas de véritable souveraineté sans préparation au combat. En clair, on ne peut pas être souverain, ultimement, si on n’est pas prêt à mourir pour la liberté de ses enfants.  Qui y est prêt, aux États-Unis, où plus grand monde veut accepter d’engager des troupes sur les théâtres extérieurs d’opération ?   En Europe, où l’idée de mourir pour Kiev ou Vilnius n’enthousiasme personne ? Sauf en Chine, ou le patriotisme semble encore indiscuté ?

Oui, la liberté a un coût. Mais elle rapporte aussi un bénéfice :  Sur le terrain économique, ce sont les nations ayant les premières pris conscience d’un risque de manque et ayant eu la force d’y répondre qui ont développé les technologies de remplacement de ces manques : Les Provinces-Unies, avec l’industrie des colorants, quand elles étaient trop dépendantes des céréales. La Grande-Bretagne avec l’industrie du charbon fossile, quand les sources d’énergie antérieures se sont taries.  Plus largement, la lutte contre les raretés, et la recherche de la souveraineté ont été à la source de la plupart des innovations majeures et des alliances des deux derniers millénaires ; elle peut   encore, aujourd’hui, conduire, en Europe, à un sursaut scientifique et technologique et au rassemblement   de nations comprenant que leur souveraineté   passe par un altruisme rationnel à l’égard de leurs alliés.

Mal pensée, la recherche de souveraineté conduira à la récession, à l’inflation, à la xénophobie, à la dictature et à la guerre, comme cela s’annonce dans toutes les tentatives national-populistes qu’on voit fleurir aujourd’hui   aux États-Unis, en Europe et en Asie.

Bien pensée, la volonté d’être souverain peut être l’occasion de rapprochements entre voisins pour penser ensemble un monde plus dynamique, plus juste, plus innovant, plus durable, et plus pacifique.

Jacques Attali 

 Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

https://www.attali.com/economie-positive/sommes-nous-prets-a-payer-le-prix-de-la-souverainete/ 

 

 

 

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