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août 03, 2026

Pour vaincre le socialisme, les dirigeants intellectuels et politiques devront s'inspirer des leçons de Friedman.

Milton Friedman

Par Matthew Continetti (Extrait)

Milton Friedman... n'était pas un simple universitaire. Il a fait descendre les principes de choix et de concurrence de la tour d'ivoire pour les ancrer dans la pratique quotidienne, avec un succès et une visibilité particuliers dans la promotion de la liberté éducative. Comme Friedman l'avait prédit : « Si les dépenses publiques actuelles consacrées à la scolarité étaient mises à la disposition des parents, quel que soit l'établissement où ils envoient leurs enfants, une grande variété d'écoles verrait le jour pour répondre à la demande. » 

 

Plus dérangeant encore pour les partisans d'un pouvoir centralisé, Friedman était un maître de la vulgarisation. Des ouvrages tels que *Capitalisme et liberté* (1962), *Une histoire monétaire des États-Unis, 1867-1960* (1963) — coécrit avec Anna Schwartz — et *Libre de choisir* (1980) — écrit avec son épouse Rose — ont révolutionné l'étude de la politique monétaire et insufflé une énergie nouvelle à la philosophie de la liberté individuelle. 

Friedman a adapté *Libre de choisir* en une série télévisée populaire (diffusée, ironie du sort, sur PBS) et a tenu une chronique régulière dans le magazine *Newsweek*. Il exerçait une fascination et une force de conviction qui demeurent intactes aujourd'hui. C'est pourquoi des extraits de ses discours et débats continuent de circuler sur X, YouTube, Instagram et TikTok. 

Tout le monde ne s'en réjouit pas. Le maire socialiste de New York, Zohran Mamdani, ne s'en est pas pris directement à Friedman, préférant diriger ses attaques rhétoriques contre Ronald Reagan. Mais il ne fait aucun doute que M. Mamdani critiquerait Friedman s'il en avait l'occasion. 

« Nous remplacerons la froideur de l'individualisme forcené par la chaleur du collectivisme », a déclaré M. Mamdani lors de son discours d'investiture en janvier. Depuis, il a intensifié ses initiatives : gel des loyers, hausses d'impôts, épiceries gérées par l'État et listes publiques de propriétaires qu'il juge indésirables. La critique de Friedman transcende les clivages partisans. Récemment, le vice-président JD Vance a déclaré à Michael Knowles, du *Daily Wire* : « La politique économique de la droite américaine se rapproche aujourd'hui bien plus d'Alexander Hamilton que de Milton Friedman. Je pense que c'est manifestement une bonne chose. » 

Manifestement ?... L'inflation reste supérieure à l'objectif de 2 % fixé par la Réserve fédérale. La croissance des salaires réels est restée atone. L'emploi manufacturier global est en baisse depuis janvier 2025. Par ailleurs, le programme économique de M. Trump est impopulaire. Le public rejette les droits de douane. 

M. Trump se voit attribuer de mauvaises notes en matière d'économie et d'inflation. Si telle est l'alternative à Friedman, elle ne fonctionne pas. M. Vance a également déclaré à M. Knowles que « les idées de Milton Friedman avaient plus de sens dans les années 1980, car elles étaient défendues dans un pays où le christianisme institutionnel était encore très riche et puissant ». Pourtant, les idées de Friedman — selon lesquelles l'État doit garantir les droits et permettre aux citoyens libres d'échanger avec un minimum d'ingérence — restent pertinentes quel que soit le contexte social ou historique. Elles reposent sur des données empiriques et sur la loi de l'offre et de la demande. Ce n'est pas un christianisme institutionnel riche et puissant qui a engendré la prospérité de Hong Kong ou de l'Inde, par exemple. Leur croissance a résulté de la levée des obstacles à l'épargne, à l'investissement et aux échanges. ... 

La singulière postérité de Friedman — tour à tour épouvantail pour les étatistes et voix faisant autorité pour les défenseurs de la liberté — témoigne du rôle prépondérant qu'il joue dans le débat politique. Personne ne lui a succédé en tant que défenseur emblématique du libre marché, de la libre entreprise et de la responsabilité individuelle. Personne n'a su enrichir ses arguments en faveur d'une monnaie saine, d'un État limité, du libre choix de l'école et du principe selon lequel ce sont les marchés, et non les bureaucrates, qui doivent fixer les salaires et les prix. Personne n'a égalé sa clarté, sa vigueur et sa ténacité. 

Pour vaincre le socialisme, les dirigeants intellectuels et politiques devront s'inspirer des leçons de Friedman. Ils devront faire preuve de la même combativité, du même goût pour la confrontation. Et ils devront s'appuyer sur des faits plutôt que sur des caricatures. Sinon, les détracteurs de Friedman reproduiront les erreurs des gouvernements passés. Son spectre hantera les étatistes de tous bords. Et l'Amérique apprendra, à ses dépens, que Friedman avait raison une fois de plus.

via Bill Evers

 

Milton Friedman avait raison 

Les critiques du célèbre économiste partisan du libre marché devraient chercher à tirer des enseignements de ses idées.

« Free Expression » est une lettre d'information quotidienne consacrée à la vie, à la politique et à la culture américaines, issue des pages « Opinion » du *Wall Street Journal*. Abonnez-vous dès aujourd'hui pour découvrir « Free Expression ». 

 Milton Friedman est décédé il y a vingt ans, mais il semble faire l'actualité au quotidien. Inflation, droits de douane, encadrement des loyers, contrôle des prix : les enjeux qui ont marqué son époque sont de retour à la nôtre. Démocrates et Républicains de premier plan s'en prennent au bilan de Friedman tout en confirmant la pertinence de ses thèses. Ils s'acharnent à exorciser le spectre de Friedman alors qu'ils devraient plutôt faire revivre son esprit. 

Friedman mesurait à peine 1,50 mètre. Pourtant, sa silhouette plane de façon menaçante sur l'imaginaire de quiconque souhaite utiliser la puissance publique pour planifier, contrôler, réglementer et redistribuer. Ainsi, alors qu'il était candidat à la présidence en 2020, Joe Biden déclarait à *Politico* : « Je pense qu'il y aura une volonté de remédier à certaines inégalités institutionnelles qui perdurent depuis longtemps. Milton Friedman ne mène plus la danse. »

Au lieu de cela, c’est M. Biden qui a pris les commandes – et provoqué la pire inflation depuis 40 ans. 

Les critiques actuels de Friedman s’attaquent à une caricature. Ils se font une fausse idée de lui, le voyant comme un théoricien abstrait et insensible, un homme qui réduisait les êtres humains à de simples unités de production, les relations à des transactions et les nations à des zones de libre-échange. C’est une étrange façon de décrire un chercheur et professeur brillant, espiègle et d’un naturel curieux. 

 Le véritable Milton Friedman a enseigné pendant de nombreuses années à l’université de Chicago et a reçu le prix Nobel d’économie en 1976. Mais ce qui rendait Friedman unique – et ce qui continue d’agacer les politiciens nourrissant de grands projets pour refaire le monde – c’est qu’il n’était pas qu’un simple universitaire. Il a fait descendre les principes de choix et de concurrence de la tour d’ivoire pour les appliquer au quotidien, notamment – ​​et avec grand succès – en promouvant la liberté de choix en matière d’éducation. Comme Friedman l’avait prédit : « Si les dépenses publiques actuellement consacrées à la scolarité étaient mises à la disposition des parents, quel que soit l’établissement où ils envoient leurs enfants, une grande variété d’écoles verrait le jour pour répondre à la demande. »

Plus inquiétant encore pour les partisans d'un pouvoir centralisé, Friedman était un maître de la vulgarisation. Des ouvrages tels que *Capitalisme et Liberté* (1962), *Une histoire monétaire des États-Unis, 1867-1960* (1963) — coécrit avec Anna Schwartz — et *Libre de choisir* (1980) — écrit avec son épouse Rose — ont révolutionné l'étude de la politique monétaire et insufflé une énergie nouvelle à la philosophie de la liberté individuelle. 

Friedman a adapté *Libre de choisir* en une série télévisée grand public (diffusée, ironie du sort, sur PBS) et a tenu une chronique régulière dans le magazine *Newsweek*. Il exerçait une fascination indéniable et reste une figure marquante ; c'est pourquoi des extraits de ses discours et de ses débats continuent de circuler sur X, YouTube, Instagram et TikTok. 

Tout le monde ne s'en réjouit pas pour autant. Zohran Mamdani, élu socialiste new-yorkais, ne s'en est pas pris directement à Friedman, préférant concentrer ses attaques rhétoriques sur Ronald Reagan. Il ne fait toutefois aucun doute que M. Mamdani critiquerait Friedman s'il en avait l'occasion. 

« Nous remplacerons la froideur de l’individualisme forcené par la chaleur du collectivisme », a déclaré M. Mamdani lors de son discours d’investiture en janvier. Depuis, il a intensifié la cadence : gel des loyers, hausses d’impôts, épiceries gérées par l’État et publication de listes de propriétaires qu’il juge indésirables. 

 

Critiquer Friedman est une tendance qui transcende les clivages partisans. Récemment, le vice-président JD Vance a déclaré à Michael Knowles, du *Daily Wire* : « La politique économique de la droite américaine s’inspire désormais bien plus d’Alexander Hamilton que de Milton Friedman. Je pense que c’est manifestement une bonne chose. » 

Manifestement ? 

Abstraction faite du fait que la politique économique actuelle n’est ni celle de Hamilton ni celle de Friedman — mais bien celle du président Trump —, concentrons-nous plutôt sur les résultats ambigus de cette politique. L’inflation demeure supérieure à l’objectif de 2 % fixé par la Réserve fédérale. La croissance des salaires réels est atone. L’emploi manufacturier global est en baisse depuis janvier 2025. Par ailleurs, le programme économique de M. Trump est impopulaire. L’opinion publique rejette les droits de douane. 

Cela donne à M. Trump de mauvaises notes en matière d’économie et d’inflation. Si c’est l’alternative à Friedman, elle ne fonctionne pas. 
 
 M. Vance a également déclaré à M. Knowles que « les idées de Milton Friedman avaient plus de sens dans les années 1980 parce qu’elles étaient défendues dans un pays qui avait encore un christianisme institutionnel très riche et puissant ». Pourtant, les idées de Friedman – selon lesquelles le gouvernement devrait garantir les droits et permettre aux personnes libres de commercer avec un minimum d’interférences – ont du sens quel que soit le contexte social ou historique. Ils s’appuient sur des données empiriques et sur la loi de l’offre et de la demande. Un christianisme institutionnel riche et puissant n’a pas été à l’origine de la prospérité de Hong Kong ou de l’Inde, par exemple. Leur croissance était le résultat de la chute des barrières à l’épargne, à l’investissement et au commerce. 
 
Il est vrai que Friedman avait peu à dire sur la culture. Pour lui, les personnes et les associations non gouvernementales telles que les familles, les églises et les communautés étaient les meilleurs transmetteurs de valeurs morales. Mais son manque d’intérêt pour les questions sociales ne remet pas en cause ses connaissances en économie. Et personne ne demande aux décideurs politiques de devenir des libertaires inconditionnels. Juste un peu de Friedman irait très loin.
 
La singulière postérité de Friedman — tour à tour épouvantail pour les partisans de l'étatisme et figure d'autorité pour les défenseurs de la liberté — témoigne du rôle immense qu'il a joué dans le débat politique. Personne ne lui a succédé en tant que porte-parole emblématique du libre marché, de la libre entreprise et de la responsabilité individuelle. Personne n'a su enrichir ses arguments en faveur d'une monnaie saine, d'un État limité, du libre choix scolaire et du recours au marché — plutôt qu'aux bureaucrates — pour fixer salaires et prix. Personne n'a égalé sa clarté, sa vigueur et sa ténacité. 
 
Pour vaincre le socialisme, les dirigeants intellectuels et politiques devront s'inspirer des leçons de Friedman. Ils devront faire preuve de la même combativité, du même goût pour l'affrontement. Et ils devront s'appuyer sur des faits, non sur des caricatures. Faute de quoi, les détracteurs de Friedman reproduiront les erreurs des gouvernements passés. Son spectre hantera les étatistes de tous bords. Et l'Amérique apprendra, à ses dépens, que Friedman avait une fois de plus raison.
 
M. Continetti est chroniqueur pour la rubrique « Free Expression » de WSJ Opinion.



 

Milton Friedman

Milton Friedman, né le 31 juillet 1912 à New York et décédé le 16 novembre 2006 à San Francisco, est un économiste américain, Prix Nobel d'économie en 1976

Biographie

Descendant d'une famille d'immigrants juifs, Milton Friedman suit des études en mathématiques et en économie. Il obtient son doctorat en économie à l'université Columbia en 1946. Professeur à l'université de Chicago de 1946 à 1976, il est aussi chercheur au National Bureau of Economic Research, président de l'American Economic Association et assesseur économique du président Nixon. Il est le cofondateur de la Société du Mont-Pèlerin sur l'invitation de Friedrich Hayek. Milton Friedman en fut le président de 1970 à 1972, succédant à Guenter Schmolders et cédant sa place à Arthur Shenfield.

Défenseur du libre marché, Friedman est le membre le plus éminent l'école de Chicago. Cette notoriété lui vient, en grande partie, de ses écrits, faciles à lire par monsieur tout le monde. Monétariste « de toute la vie », il s'oppose au keynésianisme au moment où celui-ci connaît son apogée dans les années cinquante et soixante et propose de résoudre les problèmes d'inflation en limitant à un taux constant la croissance de l'offre monétaire. L'ouvrage Capitalisme et liberté (1962 - voir bibliographie) est considéré par certains comme le plus provocateur des livres en économie. En 1976, il reçoit le Prix Nobel d'économie « pour ses résultats dans les domaines de l'analyse de la consommation, de l'histoire et de la théorie monétaire et pour sa démonstration de la complexité et la politique de stabilisation ».

Travaux

Économie

Friedman est principalement connu pour ses travaux concernant la monnaie : la théorie quantitative de la monnaie, qui explique les mouvements des prix par la variation de la masse monétaire et le monétarisme. La théorie quantitative de la monnaie n'est pas une création ex nihilo de Friedman ; elle tire ses racines des travaux de l'école de Salamanque, de Jean Bodin, de William Petty puis d'Irving Fisher, mais c'est Friedman qui est responsable de sa reformulation moderne. Il la développa en particulier dès 1956 dans un article intitulé The quantity theory, a restatement. Elle s'exprime par l'équation M * V = P * Q.

Cette équation de base de la théorie quantitativiste pose l'équivalence entre la production d'une économie pendant une période donnée (Q) corrigée par l'évolution des prix (P), et la quantité de d'argent qui a été échangée dans l'économie dans la période représentée par la quantité de monnaie en circulation (M) factorisée par sa vitesse de circulation (V).

Il vérifia empiriquement ces résultats en 1963 dans son Histoire monétaire des États-Unis (avec Anna Schwartz) ou dans The Counter-Revolution in Monetary Theory en 1970. Il observa ainsi dans le premier que, au cours des 18 cycles économiques étudiés, les creux ou les pics de l'activité économique furent précédés de creux ou de pics de la masse monétaire[1]. Il était particulièrement critique vis-à-vis la politique menée lors de la Grande Dépression des années 1930, au sujet de laquelle il écrivit[2] :

«  La Fed est largement responsable de [l'ampleur de la crise de 1929]. Au lieu d'user de son pouvoir pour compenser la crise, elle réduisit d'un tiers la masse monétaire entre 1929 et 1933… Loin d'être un échec du système de libre entreprise, la crise a été un échec tragique de l'État. »
    — Milton Friedman, Two lucky people : Memoirs

De ces travaux sur l'équation de la théorie quantitative de la monnaie, il tira l'idée selon laquelle l'inflation est d'origine monétaire. Il déclara à propos du lien entre inflation et monnaie :

«  L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production. »
    — Milton Friedman, The Counter-Revolution in Monetary Theory

En conséquence, il défendit une politique monétaire basée sur l'offre de monnaie : il fut le principal avocat du monétarisme, une école de pensée économique qui, sur la base de la théorie quantitative de la monnaie, considère que l'inflation doit être contrôlée par le volume des émissions de monnaie de la banque centrale. Cette approche monétariste de la conjoncture met l'accent sur l'ajustement monétaire global à partir de données agrégées d'activité et de prix, dont elle cherche à tirer une estimation de la demande de monnaie. Il défendait donc une réduction du rôle du gouvernement dans le domaine économique et l'indépendance des banquiers centraux. Milton Friedman affirme également que les interventions discrétionnaires d'une banque centrale ne peuvent qu'ajouter à l'incertitude sur la demande ; il a donc, tout en admettant qu'on pourrait fermer les banques centrales, prôné une politique monétaire dont tout le monde pourrait raisonnablement prévoir les effets, par exemple la hausse régulière d'un indicateur de masse monétaire jugé représentatif. Pour résumer sa pensée envers les banques centrales, il déclara[3]:

«  La monnaie est une chose trop importante pour la laisser aux banquiers centraux. »
    — Milton Friedman

Il défendit également le retrait du gouvernement du marché des changes et promut les taux de change flottants. Il écrivit en particulier en 1953 un article, The Case for Flexible Exchange Rates, qui théorisait des idées qu'il exprimait depuis plusieurs années[4]. Il y justifie le recours aux changes flottants par l'ajustement que ce système permet entre les devises des pays inflationnistes et des pays non inflationnistes.

Ses théories concernant les anticipations adaptatives furent cependant assez rapidement dépassées par la théorie des anticipations rationnelles, développée par un autre économiste de Chicago, Robert E. Lucas. Les économistes de la nouvelle macroéconomie classique se sont opposés à Friedman en défendant des hypothèses comportementales sensiblement différentes : Friedman et les monétaristes classiques supposaient des anticipations adaptatives, i.e. les agents s'adaptent en fonction de la situation présente et peuvent être trompés par une politique économique qui sera alors efficace à court terme mais néfaste à long terme quand les agents se rendront compte de leurs erreurs. Pour les nouveaux classiques, les anticipations sont rationnelles. Les agents raisonnent en termes réels et ne peuvent être leurrés par une politique monétaire expansionniste, qui sera donc inefficace à court terme comme à long terme.

Friedman a aussi mené des travaux sur la fonction de consommation, qu'il considérait comme ses meilleurs travaux scientifiques[5]. Alors que le keynésianisme dominait, il remit en cause la forme adoptée pour la fonction de consommation et en souligna les imperfections. À la place, il formula en particulier l'hypothèse de revenu permanent, qui postule que les choix de consommation sont guidés non par les revenus actuels mais par les anticipations que les consommateurs ont de leurs revenus. Ces anticipations étant plus stables, elles ont tendance à lisser la consommation, même quand le revenu disponible baisse ou augmente. Ces travaux furent particulièrement remarqués car ils remettaient en cause la validité des politiques conjoncturelles de relance de la demande et le multiplicateur keynésien[6].

Il a également contribué à la remise en cause de la Courbe de Phillips et mit au point avec Edmund S. Phelps le concept de taux de chômage naturel. Ces travaux furent publiés en 1968 dans Inflation et systèmes monétaires. Ils s'opposent au taux de chômage sans accélération de l'inflation des keynésiens. Il considère en essence qu'il existe un taux de chômage naturel, lié aux imperfections du marché du travail comme l'intervention étatique qui bouleverse la libre fixation des salaires. Etant de nature structurelle, ce taux de chômage ne peut être réduit par des politiques conjoncturelles et l'injection de liquidités débouche fatalement sur l'inflation selon Friedman[6].

Dans son ouvrage Essays in Positive Economics, il a présenté le cadre épistémologique de ses futures recherches et, plus globalement, de l'école de Chicago : l'économie comme science doit être détachée des questions sur ce qui devrait être et se concentrer sur ce qui est, indépendamment de jugements moraux. Il préconise donc l'économie positive à la place de l'économie normative. De même, une politique économique doit être jugée non sur ses intentions mais sur ses résultats. Il déclara ainsi en 1975[7] :

«  L'une des plus grandes erreurs possibles est de juger une politique ou des programmes sur leurs intentions et non sur leurs résultats »
    — Milton Friedman, Entretien avec Richard Heffner

Responsabilité sociale des entreprises

Searchtool-80%.png Article détaillé : Critères ESG.

Alors que les sujets de responsabilité sociale des entreprises (RSE, critères ESG, etc.) trouvent un intérêt nouveau au XXIe siècle, il est opportun de relire les écrits de Milton Friedman qui rappelait que la finalité d'une entreprise est de faire du profit[8]. Une entreprise, et ses dirigeants plus spécifiquement, répondent à ses actionnaires, i.e. propriétaires. Insérer des critères moraux dans cette relation économique est rarement fructueux, et les nombreuses limites des critères ESG le soulignent.

Statistiques

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Milton Friedman travaille sur des sujets de statistiques, travaux qui, selon The New Palgrave, font encore référence aujourd'hui. En particulier, il travailla sur les arrangements et les problèmes de rang en théorie des ensembles. Il posa également les prémices de l'échantillonage séquentiel (Test de Friedman) et développa enfin les méthodes non paramétriques pour l'analyse de la variance[9].

Promoteur du libéralisme

Milton Friedman est généralement considéré comme un grand défenseur du libéralisme; il se définissait comme « un Républicain avec un grand R et un libertarien avec un petit l ». Il s'engagea fortement dans le débat public en organisant en particulier des conférences nombreuses ou en participant à des émissions télévisées au cours desquelles il présenta ses convictions en faveur d'une économie libre et du capitalisme. Dans un entretien télévisé en 1979, il déclara par exemple :

«  L'histoire est sans appel : il n'y a à ce jour aucun moyen [..] pour améliorer la situation de l'homme de la rue qui arrive à la cheville des activités productives libérées par un système de libre entreprise »
    — Milton Friedman, Entretien avec Phil Donahue

Il place le début de son engagement dans le débat public en faveur du libéralisme en 1947, lorsqu'il participe en avril à la réunion fondatrice de la Société du Mont-Pèlerin, réunie à l'initiative de Friedrich Hayek[10]. Friedman fut de 1970 à 1972 le président de cette association internationale des intellectuels libéraux.

Son ouvrage le plus important fut probablement Capitalisme et liberté, édité en 1962 aux États-Unis. C'est principalement le résultat de conférences données en juin 1956 au Wabash College à l'invitation du William Volker Fund, disparu depuis[11]. Il fut traduit dans 18 langues. S'adressant à un vaste public et non aux seuls économistes, il y défend le capitalisme comme unique moyen de construire une société libre. Il se place sur le terrain de la justification philosophique mais également pratique d'une économie libérale. Le livre est considéré par la National Review comme le dixième ouvrage de Non fiction le plus important du XXe siècle[12].

Cet ouvrage fut suivi d'un autre ouvrage majeur, Free to Choose, traduit en français par La liberté du choix et écrit avec sa femme Rose en 1980. Ce livre exercera une grande influence (Cf. infra), comme la série éponyme de 10 émissions télévisées qui furent diffusés à partir de janvier 1980 sur la chaîne PBS et sur lesquelles était basé le livre. Ces émissions développaient les idées de Milton Friedman sur un certain nombre de sujets et les popularisèrent auprès du grand public. Cinq émissions remaniées suivirent en 1990[13].

En 1996, il établit avec Rose la Fondation Milton & Rose Friedman pour défendre le libre choix de l'éducation pour les parents (Schooling choice)[14]. En particulier, la fondation promeut l'utilisation du chèque éducation.

À travers cet engagement dans le débat public, il joua une part importante dans la réactivation des idées libérales, dans un contexte où les économies keynésiennes triomphaient.

«  Dans une période où le marxisme et l'interventionnisme étatique dominaient les esprits, Friedman a joué, à contre-courant, un rôle absolument irremplaçable »
    — Pascal Salin, ancien président de la Société du Mont-Pèlerin

Critique libertarienne

Même si Milton Friedman partage les mêmes idées que les libertariens (voir par exemple sa critique du salaire minimum ou de la guerre contre la drogue[15]), il ne peut être rattaché à l'école autrichienne d'économie, en raison de son point de vue inflationniste et étatiste sur les questions monétaires, opposé à l'étalon-or ou aux monnaies privées.

Les libertariens (par exemple Martin Masse[16]) et les économistes autrichiens (par exemple Antal E. Fekete) reprochent aux monétaristes d'être, de fait, de collusion avec les keynésiens :

«  À première vue, le monétarisme se présente comme une théorie qui critique l'action étatique — les banques centrales étant des monopoles sur la création et la gestion de la monnaie établis par les gouvernements — et qui défend le libre marché. Paradoxalement, cette explication fait toutefois de Friedman un allié de Keynes sur le plan de la politique monétaire, le deuxième volet des plans de relance. Quoique leurs évaluations des dangers de l'inflation divergent considérablement, keynésiens et monétaristes s'entendent en effet sur un point crucial : la banque centrale doit, selon le jargon financier, « injecter des liquidités » dans l'économie en période de crise. C'est-à-dire qu'elle doit créer artificiellement de la monnaie de façon à soutenir l'activité économique, à protéger les banques de la faillite et à éviter qu'un réajustement temporaire se transforme en récession ou en dépression prolongée. […] On ne peut pas, comme le préconise Friedman, régler le problème en ayant recours à ce qui l'a causé en premier lieu. »
    — Martin Masse[17]

Il semble que pour Friedman l'emploi généralisé depuis le XXe siècle de monnaies purement fiduciaires et l'emprise de l’État sur la société rende impossible le retour à l'étalon-or et la mise en œuvre de politiques non-inflationnistes[18]. Fixer un taux d'augmentation de la quantité de monnaie de 3 à 5% par année plutôt que de laisser ce pouvoir discrétionnaire aux bureaucrates semble donc pour lui un moindre mal.

De la même façon, Friedman préconise l'allocation universelle‎ comme un moindre mal comparée à toutes les aides sociales actuelles de l'Etat-providence. C'est cette recherche du "moindre mal" que critiquent les libertariens, car ils voient cela comme une concession trop importante aux idées collectivistes, d'autant plus que les antilibéraux n'hésitent pas à se prévaloir de ces propositions au prétexte que "même des libéraux comme Friedman les approuvent".

D'autres points de désaccord avec les libertariens peuvent être les suivants ; pour Friedman et pour l'École de Chicago :

Citations

Pages correspondant à ce thème sur les projets liberaux.org :

  • «  Rien n'est moins important que la monnaie… quand elle est bien gérée. »

  • «  Les grandes avancées de la civilisation, que ce soit dans l'architecture ou dans la peinture, la science ou la littérature, l'industrie ou l'agriculture, ne sont jamais nées de l'intervention d'un gouvernement centralisé. »
        — Milton Friedman, Capitalisme et liberté[19]

  • «  L'existence d'un marché libre n'élimine évidemment pas le besoin de gouvernement. Au contraire, le gouvernement est essentiel, à la fois comme forum pour déterminer les « règles du jeu » et comme arbitre pour interpréter et faire respecter les règles qui ont été adoptées. »
        — Milton Friedman, Capitalisme et liberté[20]

  • «  L'homme libre ne se demandera ni ce que son pays peut faire pour lui, ni ce qu'il peut faire pour son pays. »
        — Capitalisme et liberté

  • «  L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production. »
        — Milton Friedman, The Counter-Revolution in Monetary Theory

  • «  Difficile de justifier un impôt progressif dont le seul but est de redistribuer les revenus. »

  • « I am a limited-government libertarian. »
        — au cours d'un discours en 1991

  • «  Every friend of freedom… must be as revolted as I am by the prospect of turning the United States into an armed camp, by the vision of jails filled with casual drug users and of an army of enforcers empowered to invade the liberty of citizens on slight evidence. [(Tout ami de la liberté… doit être aussi révolté que je le suis à la perspective de transformer les États-Unis en un camp militaire, à la vision de prisons remplies d'usagers occasionnels de drogues et d'une armée de sbires habilités à envahir la liberté des citoyens sur des preuves légères.)] »
        — Milton Friedman, An Open Letter to [Drug Czar] Bill Bennett, The Wall Street Journal (September 7, 1989)

  • «  The two ideas of human freedom and economic freedom working together came to their greatest fruition in the United States. Those ideas are still very much with us. We are all of us imbued with them. They are part of the very fabric of our being. But we have been straying from them. We have been forgetting the basic truth that the greatest threat to human freedom is the concentration of power, whether in the hands of government or anyone else. We have persuaded ourselves that it is safe to grant power, provided it is for good reasons. Fortunately, we are waking up. We are again recognizing the dangers of an overgoverned society, coming to understand that good objectives can be perverted by bad means, that reliance on the freedom of people to control their own lives in accordance with their own values is the surest way to achieve the full potential of a great society. [(Les deux idées de liberté humaine et de liberté économique collaborant ont accompli leur plus grande réalisation aux États-Unis. Ces idées sont toujours beaucoup avec nous. Nous en sommes tous imprégnés. Elles sont une part de de l'étoffe dont nous sommes faits. Mais nous nous sommes égarés d'elles. Nous avons oublié la vérité fondamentale que la plus grande menace pour la liberté humaine est la concentration du pouvoir, que ce soit dans les mains du gouvernement ou de n'importe qui d'autre. Nous nous sommes persuadés qu'il est bon d'octroyer du pouvoir, pourvu que ce soit pour défendre de bonnes intentions. Heureusement, nous nous réveillons. Nous reconnaissons à nouveau les dangers d'une société surgouvernée, comprenant que de bonnes fins peuvent être perverties par de mauvais moyens, que la confiance en la liberté des gens à contrôler leurs propres vies en accord avec leurs propres valeurs est le plus sûr moyen d'accomplir le plein potentiel d'une grande société.)] »
        — Milton Friedman, Free To Choose

  • «  There are four ways in which you can spend money. You can spend your own money on yourself. When you do that, why then you really watch out what you’re doing, and you try to get the most for your money. Then you can spend your own money on somebody else. For example, I buy a birthday present for someone. Well, then I’m not so careful about the content of the present, but I’m very careful about the cost. Then, I can spend somebody else’s money on myself. And if I spend somebody else’s money on myself, then I’m sure going to have a good lunch ! Finally, I can spend somebody else’s money on somebody else. And if I spend somebody else’s money on somebody else, I’m not concerned about how much it is, and I’m not concerned about what I get. And that’s government. »
        — dans une interview pour Fox News (mai 2004)

  • «  La pire des inventions a sans doute été l'air conditionné. Avant l'air conditionné, les hommes politiques passaient trois mois par an à Washington. Maintenant, ils y restent douze mois ! »
        — Échange rapporté par Charles Gave

  • «  Une des grandes erreurs consiste à juger les politiques et les programmes à l’aune de leurs intentions plutôt qu’en fonction de leurs résultats. »

Citations sur Milton Friedman

  • «  Il y a bien longtemps, j’ai posé cette question à Milton Friedman : « Comment se fait-il que la moitié au moins des grands théoriciens du libéralisme dans l’histoire aient été français (Montaigne, Montesquieu, Turgot, JB Say, Benjamin Constant, Tocqueville, Bastiat, Molinari, et plus récemment Jouvenel, Raymond Aron, Raymond Boudon, JF Revel…) et que la France n’ait jamais vraiment connu un régime libéral ? A cette question il avait répondu en riant beaucoup : « Charles, pour bien décrire le paradis, il faut vivre en enfer ». Et, comme nous le savons tous, dans une plaisanterie il y a souvent plus de vérité que dans un long traité de sciences politiques. »
        — Charles Gave

  • «  Friedman est excellent, sauf sur les sujets monétaires, ce qui fait qu'il se focalise surtout sur ces sujets. (...) [Lors d'une réunion informelle] le clash a été immédiat avec les Rothbardiens. Friedman avait lu mon livre America's Great Depression et sa rencontre avec tous ces Rothbardiens l'a rendu furieux. Il ne pensait pas qu'une telle chose pouvait exister. »
        — Murray Rothbard, A Conversation with Murray N. Rothbard

  • «  Au XXe siècle, l’économiste américain Milton Friedman pensait avoir "craqué le code" de l’inflation. C’était, "toujours et partout", un problème monétaire. Il pouvait être éliminé, pensait Friedman, en contrôlant la masse monétaire de manière prévisible et stricte. Friedman proposa de retirer le soutien de l’or au dollar US, et de le remplacer par les bonnes intentions et la rigueur scientifique de la Réserve fédérale.(...) Sans le vouloir, le champion du capitalisme a probablement causé plus de dommage aux marchés libres et au gouvernement US que n’importe lequel des benêts socialistes de son époque. »
        — Bill Bonner, Chronique Agora, 14/12/2020

Informations complémentaires

Notes et références

  • Qui sont les monétaristes ?, Eva Dunoyer

  • (en)Milton & Rose Friedman : Two Lucky People : Memoirs, p 233

  • L'héritage de Milton Friedman, un géant de la science économique, Problèmes économiques, 7 novembre 2007

  • Colloque de 2001 sur les taux de change flottants], Banque du Canada, anciennement accessible à banqueducanada.ca/fr/revue/2001/schembrif.pdf

  • (en)Interview avec Charlie Rose, 26 novembre 2005

  • Les grands économistes, Jean-Claude Drouin, Presses Universitaires de France, 2006, ISBN 2130546250

  • (en)Interview avec Richard Heffner dans l'émission Open Mind en 1975

  • A Friedman doctrine‐- The Social Responsibility of Business Is to Increase Its Profits, New York Times, 13 septembre 1970

  • The New Palgrave, article « Milton Friedman », édition 1998

  • Article « Milton Friedman » de l'encyclopédie Britannica, 2007

  • Préface à l'édition de 1962 de Capitalism and Freedom, p. xv de l'édition de 2002

  • (en)The 100 best non fiction books of the century, National Review

  • Ces émissions sont désormais librement diffusées en anglais sur le site Ideachannel.tv

  • (en)About us, Friedmanfoundation.org

  • An Open Letter to Bill Bennett, 1990

  • Milton Friedman l'inflationniste, Anna Schwartz la keynésienne

  • Milton Friedman aurait-il eu les bons réflexes face à la crise économique?

  • Voir Monetary Central Planning and the State, Part 27: Milton Friedman's Second Thoughts on the Costs of Paper Money ou Has Government Any Role in Money?.

  • Milton Friedman, Capitalisme et liberté, 1962, édition 2002, p.3

    1. Milton Friedman, Capitalisme et liberté, 1962, édition 2002, p.15

    Publications

    Pour une liste détaillée des œuvres de Milton Friedman, voir Milton Friedman (bibliographie)

    Littérature secondaire

    Pour voir les publications qui ont un lien d'étude, d'analyse ou de recherche avec les travaux et la pensée de Milton Friedman : Milton Friedman (Littérature secondaire)

    Voir aussi

    Liens externes

     https://www.wikiberal.org/wiki/Milton_Friedman

     

     

     

     

    janvier 16, 2026

    Français, soyons excellents ou nous disparaitrons et Sommes-nous prêts à payer le prix de la souveraineté ?! Jacques Attali

    Français, soyons excellents ou nous disparaitrons !

    Même le plus fieffé des optimistes ne peut nier que l’Europe, entourée de prédateurs, n’est pas à la hauteur des enjeux : on y travaille beaucoup moins qu’ailleurs, les retraités y sont mieux traités que les actifs, peu d’entreprises nouvelles y surgissent ; les innovateurs la quittent ; les entreprises étrangères y investissent très peu dans les domaines de pointe ; on y fait de moins en moins d’enfants ; on y forme beaucoup moins d’ingénieurs que sur tous les autres continents.  Et c’est particulièrement vrai en France, qui ressemble maintenant à un camion fou lancé dans une grande descente, avec quatre ou cinq chauffeurs sans permis se disputant le volant.


    Sans aligner trop de chiffres, juste quelques-uns : quand la Chine consacre 9% de son PIB à la recherche et l’innovation, et l’Allemagne et le Japon plus de 3,5%, la France est, pour la première fois depuis 1981, en dessous de 2%. Quand le Japon et l’Allemagne, pays vieillissants s’il en est, consacrent 9, 5% de leur PIB au financement des retraites, la France y consacre 15% et bien plus si on tient compte de toutes les dépenses associées à l’âge.  En France, on part à la retraite trois ans avant les autres pays européens qui sont d’ailleurs en train d’augmenter encore l’âge de départ ; et près de la moitié de la dette publique française est liée à la mauvaise gestion des retraites, à un moment où le système scolaire est aux abois, les hôpitaux au bord de la faillite et où la natalité s’effondre, rendant impossible de financer durablement les retraites à leurs niveaux actuels. Quand l’Allemagne fait le plein de ses écoles d’ingénieurs, la France a le plus grand mal à trouver des candidats, et surtout des candidates, pour remplir les siennes. Quand les autres pays ont un gouvernement, avec un budget, des priorités claires et un horizon suffisamment éclairci pour que les entrepreneurs aient un peu envie d’investir, il faudrait être fou pour investir en France, pays qui n’a pas de budget, dont le gouvernement   abandonne ses rares  réformes  courageuses pour durer quelques jours de plus, où  tous les partis   se contentent de promesses démagogiques,  de  concessions insensées à tous les groupes d’intérêt,  où   on en  est à désigner des boucs émissaires , où  les palinodies d’un parlement balkanisé   participent d’un suicide collectif.  Et où il n’y a plus personne pour indiquer un cap et s’y tenir.

    Pas étonnant alors que la démocratie, et les élites qui ont conduit à ce désastre, soient remises en cause ; et que beaucoup en viennent à penser qu’un gouvernement autoritaire, ou au moins illibéral, débarrassé des technocrates, ne ferait pas pire et au moins mettrait de l’ordre.  Pas étonnant non-plus que les partis qui prônent cela soient à la fois xénophobes, antieuropéens, nationalistes et populistes.

    L’avenir est alors tout tracé : une victoire à venir du Rassemblement National, qui assumera la volonté de faire de la France un pays isolé, moyen, sans volonté d’excellence et de puissance, un pays qui se flattera d’être gouverné par des gens non diplômés parce que les super diplômés auront montré leur incompétence. Car le programme de ce parti se résume, quoique disent ceux qui le dirigent, à : « Plus d’impôt. Moins d’étrangers.  Moins de travailleurs.  Moins d’Europe. Moins d’excellence ». Sa mise en œuvre, applaudie par les retraités et par tous les nostalgiques d’une France imaginaire, ne fera qu’aggraver la crise financière du pays. Les élites en partiront, les investisseurs et les chercheurs étrangers en feront autant. La dette publique augmentera. Jusqu’à ce que les marchés, ou le FMI, ou Bruxelles, viennent rappeler le réel, comme ils l’ont fait à d’autres pays, qui y ont laissé la moitié de leur niveau de vie.

    Et c’est ce qui attend la France dans moins de dix-huit mois. Par la faute de ceux qui n’ont pas eu le courage, depuis tant d’années, d’entreprendre les réformes nécessaires, en préférant jouir du pouvoir plutôt que de s’en servir pour porter plus haut le pays. Et de tous ceux qui, aujourd’hui, lâchement, rallient les puissants à venir, pour ne pas perdre leurs privilèges.

    On a encore la possibilité de réagir. De ne pas se résigner. De ne pas prendre acte d’une étrange défaite.  De mettre en avant une jeunesse magnifique, qui ne demande qu’à se mettre au travail   et à s’ouvrir au monde, ; qui enrage de voir la place laissée aux rentiers de toutes nature, retraités ou employés  surnuméraires d’administrations pléthoriques, alors qu’on manque tant d’ingénieurs, de professeurs, d’infirmières, d’ouvriers qualifiés, de médecins, de policiers, de paysans, et de tant d’autres métiers vitaux pour l’avenir du pays  et en particulier pour affronter les problèmes environnementaux de demain.  Cela suppose des réformes courageuses. Par exemple, les retraités doivent accepter de voir leur part du revenu national baisser, et vivre en dépensant leur patrimoine, lorsqu’ils en ont un, et pas des impôts payés par ceux qui travaillent. Et il faut bien accueillir et très bien intégrer un grand nombre d’étrangers, soigneusement choisis, pour ne pas disparaître.

    Il ne reste pas beaucoup de temps pour réagir. Pour donner le pouvoir aux plus jeunes. La réponse n’est sûrement pas dans les partis actuels, qui ne proposent rien et ne pensent qu’à continuer à profiter des prébendes publiques. Elle est dans un sursaut des entreprises, des associations, des syndicats, des chercheurs, des jeunes, des gens de bonne volonté, qui croient encore que la France et l’Europe doivent viser l’excellence et rester, pour cela, ouvertes au monde. C’est parmi eux que se trouvent les sources d’un éveil. En espérant qu’il ne tarde pas trop.

    http://www.attali.com/societe/francais-soyons-excellents-ou-nous-disparaitrons/ 


    Sommes-nous prêts à payer le prix de la souveraineté ?

    Depuis quelques mois, chacun a compris l’importance de ne pas dépendre d’une source unique de produits agricoles, d’énergie, de matières premières, de composants, d’armement. Et de bien d’autres choses. Aux États-Unis, en Europe, en Chine, a commencé la chasse aux dépendances. Personne, nulle part en Occident au moins, ne veut plus se trouver en situation d’avoir besoin d’attendre l’accord des Chinois pour avoir les aimants nécessaires à son industrie automobile. Aucun industriel chinois ne veut plus dépendre des microprocesseurs graphiques et des plateformes de calcul fabriqués par Nvidia. Aucune entreprise américaine ne veut plus dépendre des Chinois pour les terres rares et les matériaux critiques. Les Européens réalisent la sujétion dans lesquels ils se sont placés en n’ayant aucun acteur sérieux dans les messageries numériques, les monnaies digitales, les centres de données et les matériaux critiques, sans compter leur vieille dépendance aux énergies fossiles venues d’ailleurs.  Aucun de ces pays ne veut dépendre d’autres pour se nourrir. Beaucoup de ces pays, pour d’autres raisons, souhaitent réduire leur dépendance à l’égard des travailleurs étrangers, sans qui, pourtant, la plupart des tâches essentielles, invisibles, sans laquelle aucune société ne pourrait fonctionner, ne seraient pas remplies.  Enfin, dépendance ultime, nous sommes souvent, consciemment ou non, dépendant de gens que nous laissons mourir pour nous, au travail ou au combat, sans trop vouloir les voir, parce qu’ils sont loin, porteurs de notre honte, combattants ukrainiens dans les tranchées du Donbass ou travailleurs ouïghours dans les ateliers de Shein.

    Quel prix serions-nous prêts à payer pour échapper à ces dépendances ?

    D’abord, la souveraineté est inflationniste. C’est très évident, quand elle se manifeste par des droits de douane, qui visent à réduire l’incitation à acheter des produits étrangers. Tout aussi évident quand il s’agit de se priver de travailleurs étrangers sur notre sol, ou des produits fabriqués par des travailleurs étrangers surexploités chez eux. Tout aussi évident quand il s’agit d’assurer la production des produits agricoles vitaux. Un peu moins évident quand il s’agit de diversifier nos sources d’approvisionnement en matériaux critiques, en terres rares, en composants électroniques, en microprocesseurs, en sources d’énergie fossile. Moins encore évident, mais tout aussi réel quand il s’agit d’investir pour se doter de ressources et d’usines sur le sol national recyclant des matériaux déjà utilisés, ou développant des sources nouvelles d’énergie, ou des installations de raffinage de matériaux très largement disponibles à l’état brut, mais raffinés pour l’essentiel aujourd’hui en Chine. Déjà, aux Etats-Unis, l’inflation revient, en raison de cette obsession antichinoise, principale menace à la souveraineté américaine, et en raison d’une politique anti-immigré faisant apparaitre la dépendance totale de l’économie américaine aux 31 millions de travailleurs nés à l’étranger, dont près de la moitié sont encore en situation irrégulière et dont dépendent toutes les industries et tous les services américains. On peut donc s’attendre à ce que la question de l’inflation, c’est-à-dire du pouvoir d’achat pèse plus que jamais dans les prochaines échéances électorales aux États-Unis et, dans une moindre mesure, en Europe.

    Ensuite, la souveraineté est fiscalement coûteuse : pour être souverain, il faut se lancer dans des investissements très lourds, que le secteur privé ne trouvera pas toujours utile d’initier. Il faudra en particulier que le secteur public insiste pour que se développent des centrales nucléaires, mobiles, grandes ou très grandes, qu’il fasse ce qu’il faut pour aider les entreprises privées à automatiser les productions qu’elles ne pourront plus sous-traiter à des travailleurs étrangers.  Plus généralement, il faudra que l’État intervienne plus activement par des réglementations pour inciter à consommer des produits locaux et pour imposer aux productions étrangères des barrières, tarifaires ou non. La souveraineté supposera des impôts supplémentaires ou des choix budgétaires exigeants.

    Ensuite la souveraineté est géopolitiquement contraignante. Elle oblige à diversifier ses alliances, à multiplier ses sources d’approvisionnement, à prendre garde à ses ennemis, même parmi ses alliés.

    Enfin, la recherche de souveraineté est militairement exigeante : Pour être réellement souverain, il faut que ses armements soient produits nationalement, ou au moins par des alliés fiables, ne pas dépendre d’eux, ou au moins pas d’un seul, pour les renouveler, pour disposer de pièces de rechange, et pour en avoir un droit d’usage plein et entier. Plus encore, il n’y a pas de véritable souveraineté sans préparation au combat. En clair, on ne peut pas être souverain, ultimement, si on n’est pas prêt à mourir pour la liberté de ses enfants.  Qui y est prêt, aux États-Unis, où plus grand monde veut accepter d’engager des troupes sur les théâtres extérieurs d’opération ?   En Europe, où l’idée de mourir pour Kiev ou Vilnius n’enthousiasme personne ? Sauf en Chine, ou le patriotisme semble encore indiscuté ?

    Oui, la liberté a un coût. Mais elle rapporte aussi un bénéfice :  Sur le terrain économique, ce sont les nations ayant les premières pris conscience d’un risque de manque et ayant eu la force d’y répondre qui ont développé les technologies de remplacement de ces manques : Les Provinces-Unies, avec l’industrie des colorants, quand elles étaient trop dépendantes des céréales. La Grande-Bretagne avec l’industrie du charbon fossile, quand les sources d’énergie antérieures se sont taries.  Plus largement, la lutte contre les raretés, et la recherche de la souveraineté ont été à la source de la plupart des innovations majeures et des alliances des deux derniers millénaires ; elle peut   encore, aujourd’hui, conduire, en Europe, à un sursaut scientifique et technologique et au rassemblement   de nations comprenant que leur souveraineté   passe par un altruisme rationnel à l’égard de leurs alliés.

    Mal pensée, la recherche de souveraineté conduira à la récession, à l’inflation, à la xénophobie, à la dictature et à la guerre, comme cela s’annonce dans toutes les tentatives national-populistes qu’on voit fleurir aujourd’hui   aux États-Unis, en Europe et en Asie.

    Bien pensée, la volonté d’être souverain peut être l’occasion de rapprochements entre voisins pour penser ensemble un monde plus dynamique, plus juste, plus innovant, plus durable, et plus pacifique.

    Jacques Attali 

     Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

    Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

    Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

    https://www.attali.com/economie-positive/sommes-nous-prets-a-payer-le-prix-de-la-souverainete/ 

     

     

     

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