Sommaire:
A) - GÉNÉRATION MUNICIPALES 2026 (en partenariat avec l'ESJ Paris)
B) - Les dernières vraies élections municipales ?
C) - Géopolitique de l’immigration
D) - Le RN, à l'épreuve des municipales : forces et faiblesses
E) - La bataille de Paris
F) - Fraude électorale à Marseille : un système électoral clientéliste entretenu dans les métropoles ?
A) - GÉNÉRATION MUNICIPALES 2026 (en partenariat avec l'ESJ Paris)
L’École Supérieure de Journalisme de Paris (ESJ Paris) et La Nouvelle Revue Politique poursuivent leur série d’émissions exceptionnelles consacrées aux enjeux des élections municipales, en s’intéressant cette fois à cette question centrale : comment la figure du maire s’est-elle transformée au fil de l’histoire, et que révèle cette évolution des attentes démocratiques contemporaines ?
L’École Supérieure de Journalisme de Paris (ESJ Paris) et @LaNRPtv poursuivent leur série d’émissions exceptionnelles consacrées aux enjeux des élections municipales, en s’intéressant cette fois à cette question centrale : comment la figure du maire s’est-elle transformée au fil de l’histoire, et que révèle cette évolution des attentes démocratiques contemporaines ? Dans ce second épisode de Génération Municipales 2026, Arnaud Benedetti, directeur de la Nouvelle Revue Politique, dialogue avec nos étudiants Gautier et Jean-Bosco pour interroger l’historien Éric Anceau. Ensemble, ils reviennent sur la construction progressive du rôle de maire : de l’élu de proximité garant de l’ordre local à l’acteur politique exposé, pris entre responsabilités croissantes, exigences citoyennes et recomposition du pouvoir territorial. L’émission explore les tensions qui traversent aujourd’hui la fonction : comment concilier autorité, représentativité, gestion quotidienne et attentes d’une société en quête de participation ? Pour en savoir plus sur l’ESJ Paris : https://www.esj-paris.fr
Dans ce second épisode de Génération Municipales 2026, Arnaud Benedetti, directeur de la Nouvelle Revue Politique, dialogue avec nos étudiants Gautier et Jean-Bosco pour interroger l’historien Éric Anceau. Ensemble, ils reviennent sur la construction progressive du rôle de maire : de l’élu de proximité garant de l’ordre local à l’acteur politique exposé, pris entre responsabilités croissantes, exigences citoyennes et recomposition du pouvoir territorial.
L’émission explore les tensions qui traversent aujourd’hui la fonction : comment concilier autorité, représentativité, gestion quotidienne et attentes d’une société en quête de participation ?
B) - Les dernières vraies élections municipales ?
Sommes-nous en train de vivre les dernières élections municipales ? Bien évidemment, non, car il y en aura d’autres. Mais seront-elles bien les mêmes ? L’impact des modifications électorales pour celles de 2026 risque en effet de contribuer à modifier notre paysage politique local, au point que la fameuse relation privilégiée de nos concitoyens avec leurs maires, tant vantée, risque de disparaître.
Avec l’introduction, d’une part, de l’obligation de parité sur les listes électorales, et, d’autre part, de l’interdiction du panachage, l’évolution de la vie politique locale en train de se faire sous nos yeux concerne 24 864 communes sur les 34 875 que compte la France (environ 71 %) et 11 à 12 % (8 millions d’habitants) de la population. Dans 68 % des communes – mais le chiffre monte à plus de 80 % dans certains départements comme l’Orne –, les électeurs du 15 mars vont se trouver face au seul bulletin de vote d’une liste unique – et n’auront pas à se déplacer le 22 mars, après une élection qui, quel que soit le nombre de votants, se fera à 100 % des suffrages exprimés.
On nous dira que ce n’est pas nouveau ? C’était 31 % des communes en 2014, 38 % en 2020, et l’on mesure l’ampleur du décrochage. On nous dira que le changement du mode de scrutin n’est pas le seul élément à prendre en compte ? C’est sans doute exact : il y a une sorte de « mélancolie démocratique » dans la France actuelle, un éloignement de la chose publique, une défiance même envers la politique en général et les politiques en particulier. Il y a ce sentiment diffus et largement partagé – qui, comme tous les « sentiments », a son fond de vérité – que les politiques locaux pas plus que les politiques nationaux sont à même de peser sur les évènements et d’imposer les choix voulus par les populations qu’ils sont censés représenter.
On aura sans doute raison sur tous ces plans. Pour autant, était-il bien nécessaire, pour des raisons idéologiques, d’imposer des critères qui minimisent les possibilités de choix des électeurs, voire les interdisent ? Auparavant, grâce au panachage, l’électeur local des petites communes avait encore son mot à dire, même dans le cas d’une liste unique : il pouvait rayer le nom d’un indésirable et modifier par ses ratures, sinon l’ordre de la liste, au moins la légitimité de chacun des élus. Or ce panachage est maintenant interdit et un bulletin raturé serait déclaré nul. Dans ces conditions, on peut se demander si nous allons revenir au soir du 15 mars au taux de participation que nous avons connu en 2014 et qui était déjà, hors cas particulier de la crise Covid de 2020, le plus bas de la Ve République pour des municipales, avec 63,8 %. Il est plus vraisemblable de penser à un taux de participation tournant autour des 60 %, car pourquoi aller voter si c’est pour valider la liste « officielle » ?
La perte de légitimité des élus locaux qui va en résulter va contribuer à la désaffection de notre vie politique. Certes, cette perte de légitimité était déjà importante. Les multiples transferts de compétences aux intercommunalités, lointaines et opaques, ont d’abord opéré un transfert de responsabilité. Lorsqu’il s’adresse à son maire, le citoyen d’une commune rurale s’entend le plus souvent répondre, et à très juste titre, que la question n’est plus de la compétence de cet édile, qui ne peut donc rien faire pour répondre à ses demandes. Dans la pratique, la décision a été transférée de fait au personnel administratif de l’intercommunalité, seul à même de jongler avec les milliers de petites règles que les délires normatifs des administrations centrales et européennes imposent, les élus locaux venant, pour la grande majorité d’entre eux, uniquement signer lors de réunions qui les entérinent des décisions prises sans eux. Ajoutons à cette intercommunalité l’obsession de l’État central – et de son représentant local, le préfet – pour la fusion de communes, avec comme argument phare que nos 36 000 communes feraient bien pâle figure sur le plan de l’efficacité par rapport aux 10 ou 11 000 structures équivalentes en Grande-Bretagne et en Allemagne, exemples toujours cités.
Dans tous les cas, les risques de dérive sont les mêmes. La fameuse « économie d’échelle » d’abord, censée permettre une optimisation des dépenses, n’aboutit jamais. Entre un nombre de conseillers municipaux maintenu de manière abusive pendant des mandats successifs, alors qu’il faudrait le revoir à la baisse en fonction de la population réelle de la nouvelle commune, et des agents territoriaux restant tous en fonction, avec seulement une nouvelle dénomination de leurs postes quand les compétences sont identiques – et l’alignement des salaires sur le « mieux disant », comprendre ici le plus élevé, avec toutes les primes –, il est vrai que c’était mal parti.
Par ailleurs, l’éloignement de l’électeur – les maires délégués censés conserver le lien avec les communes initiales disparaissant les uns après les autres – renforce tous les travers usuels. Comme la nouvelle structure est censée en avoir les moyens – et que le contrôle de l’électeur sur le pouvoir local n’existe quasiment plus –, nombre de collectivités veulent oublier leurs origines et leurs buts – un regroupement de petites communes rurales, éventuellement autour d’un bourg un peu plus important, pour mutualiser efficacement leurs faibles moyens – pour jouer à autre chose. D’où, entre autres, le recrutement – souvent népotique – d’une administration sans commune mesure avec les besoins réels – y compris les indispensables « community managers » –, ou ces copieux et coûteux bulletins d’information qui, loin d’être des guides pour l’accès aux services, servent à vanter les « personnalités inspirantes » implantées à coups de subventions sur les « territoires » pour permettre une « offre culturelle » calquée sur les pires aspects de la modernité…
Certes, les aspects positifs existent, comme le maintien possible, voire la restauration ou la création de services de proximité indispensables à la population. Mais dans la plupart des cas ils auraient pu être atteints par une coopération et non par une fusion, et cette coopération elle-même ne devrait jamais conduire à une dépossession pure et simple de la capacité de choix des élus et des électeurs qu’ils représentent. La solution est en effet rarement dans ce choix du « tout ou rien » (la survie sans subventions ou la fusion) dans lequel on entend enfermer le citoyen pour lui démontrer le caractère inéluctable de l’évolution.
Le choix de la réforme du mode de scrutin a donc de prévisibles conséquences, dont la moindre ne sera pas, petit à petit, devant le désintérêt croissant que manifesteront logiquement les électeurs face à l’élection, qui n’en est plus une, d’un pouvoir qui n’en est plus un, de permettre de multiplier, sans soulever d’indignation, les regroupements et fusions. Cela fera un peu plus disparaître la démocratie locale, c’est-à-dire, rappelons-le, le lieu par excellence de l’apprentissage de la politique et de l’usage des libertés dans une société démocratique. Mais il n’est pas évident que ce choix traduise une erreur de la part de ceux qui mettent en place ces réformes et qui rêvent souvent d’asseoir leur pouvoir sur une société uniforme. « Ôtez la force et l’indépendance de la commune – écrivait Alexis de Tocqueville –, vous n’y trouverez jamais que des administrés et point de citoyens. » Un rêve pour certains, un cauchemar pour d’autres… mais bien actuel.
https://nouvellerevuepolitique.fr/les-dernieres-vraies-elections-municipales/
C) - Géopolitique de l’immigration
QUE serait aujourd’hui la France, que sera- t-elle demain sans l’immigration ? C’est à ces questions qu’il faut d’abord répondre, si on ne veut pas se laisser entraîner dans le jeu nauséabond de l’extrême droite. Et on ne peut le faire qu’en replaçant l’immigration dans le contexte des prochaines mutations géopolitiques où se joueront la paix et la guerre au XXIe siècle.
Que serait la France sans l’immigration ? Un pays vieillissant de quarante millions d’habitants, dont le niveau de vie serait beaucoup plus bas qu’il ne l’est aujourd’hui. Les immigrés, pour la plupart issus des choix géopolitiques antérieurs de la France, lui ont en effet apporté leur travail, leurs revenus et leurs impôts. Leurs enfants, nouveaux Français, ont créé des emplois en consommant et des entreprises. Et qu’on ne parle pas légèrement des clandestins : il y a bien plus de Français travaillant au noir que d’immigrés en situation illégale. De plus, en étant accueillante, la France a conduit les autres pays à l’être aussi avec les Français, qui sont plusieurs millions à vivre à l’étranger et à y promouvoir les exportations françaises.
Au total, le statut géopolitique actuel de la France, quatrième puissance de la planète, est le résultat de sa politique d’immigration, elle-même conséquence de ses choix géopolitiques antérieurs.
Que deviendrait demain la France sans l’immigration ? Dans l’avenir, on assistera à une formidable accélération des mouvements de population à la surface de la planète, retour du nomadisme. Des dizaines de millions de personnes changeront de pays chaque année. C’est là une des conséquences majeures de la victoire sans appel de la démocratie et de l’économie de marché, qui font toutes deux l’apologie de la liberté de circulation. Sauf à remettre en cause l’une et l’autre, aucun pays ne pourra plus empêcher ses ressortissants de partir et d’autres de venir.
Tout à fait à l’inverse des idées reçues, beaucoup de nations développées devront rajeunir leur population, afin de pouvoir payer les retraites et d’éviter une hausse trop rapide de leurs coûts de main-d’oeuvre. Elles se livreront pour cela à une concurrence sauvage en vue d’attirer des travailleurs étrangers.
L’Europe, qui a aujourd’hui le plus faible taux de croissance de la planète, parce que sa population est la plus vieille, cherchera à attirer des jeunes venus d’ailleurs en particulier des diplômés ou des enfants en âge scolaire et à garder sa propre jeunesse, attirée ailleurs par de meilleures conditions sociales et fiscales ou par un meilleur environnement culturel. Cette concurrence sera particulièrement aiguisée par la création de la monnaie unique, qui accélérera massivement les mouvements d’entreprises et d’emplois à l’intérieur du continent.
Par ailleurs, les nouvelles tech- nologies de l’information bouleverseront totalement la logique actuelle du travail. Avec le développement d’Internet et des nouvelles formes de télécommunication, on assistera à un développement massif du « nomadisme virtuel », dans lequel des « immigrés virtuels » travailleront de chez eux, sur écran, comme s’ils étaient en France, à des travaux de manipulation de l’information (saisie de données, comptabilité, gestion de trésorerie, etc.) pour le compte d’entreprises françaises.
Avant de décider d’une politique de l’immigration pour le XXIe siècle, il faudra donc répondre aux cinq questions suivantes :
Peut-on espérer continuer à avoir de nombreux Français défendant les intérêts économiques de la France à l’étranger si les étrangers ne sont pas bienvenus en France ? Evidemment, non. Nous entrons dans un siècle nomade, et la première vertu du nomade est d’être accueillant aux étrangers, car il sait que lui aussi, un jour, sera un étranger quelque part et que l’accueil qu’il recevra dépendra largement de sa propre hospitalité. Refuser les travailleurs étrangers, présents et futurs, c’est prendre le risque de représailles. La France y perdrait beaucoup plus d’emplois qu’elle ne pourrait en gagner.
Faut-il craindre pour le bien-être des Français si les étrangers affluent en France ? Bien au contraire, on peut craindre à l’inverse que le départ d’étrangers et de jeunes Français vers des lieux plus accueillants ne conduise à alourdir les cotisations de retraite, à diminuer les pensions de retraite, à éloigner massivement l’âge de la retraite. Plus la population d’un pays sera jeune, plus ce pays aura un fort marché intérieur et les moyens de financer son avenir.
Vaut-il mieux avoir chez soi des immigrés virtuels ou des immigrés réels ? Vaut-il mieux que la comptabilité des entreprises françaises soit tenue au Bangladesh par des immigrés virtuels ou en France par ces mêmes immigrés ? Avec les immigrés virtuels, un pays perd en même temps que l’emploi les recettes fiscales du travailleur et les recettes économiques du consommateur. Ce n’est pas la meilleure solution. On verra donc bientôt, à l’inverse des débats actuels, s’installer une concurrence des pays riches contre les pays à bas salaires pour attirer leurs travailleurs réels et lutter contre leur immigration virtuelle.
La France doit-elle se contenter d’accepter sur son sol les travailleurs européens ou assumer sa dimension musulmane ? Là est sans doute la principale question masquée par ce débat, le vrai choix géopolitique. Si la France et l’Europe décidaient de s’affirmer comme un club chrétien, elles devraient se préparer à l’affrontement avec un milliard d’hommes, à une véritable « guerre de civilisations ». Avec, en prime, en France, une guerre civile. Car la France, en raison de ses choix géopolitiques antérieurs, est une nation musulmane : l’islam est la religion de plus de deux millions de citoyens français et du tiers des immigrés sur son sol. Il serait donc sage de faire le choix inverse et d’assumer fièrement notre dimension musulmane, dans le strict respect de la laïcité républicaine. La France en tirerait profit dans les grandes manoeuvres géo-stratégiques qui s’annoncent ; elle a en effet la chance d’avoir, sur son sol et parmi ses citoyens, des gens capables de servir de pont avec une civilisation majeure en pleine expansion. Il lui faudrait en particulier, en ce sens, se faire le premier avocat de l’admission de la Turquie dans l’Union européenne.
Vaut-il mieux accepter des étrangers avec leur différence ou les intégrer dans la société jusqu’à en faire des citoyens ? La France se nourrit des différences qu’elle assimile et qui, en même temps, la transforment. Elle est une langue, une civilisation et un sol, pas une race. Si l’intégration culturelle pouvait se faire correctement, le nombre d’étrangers admissibles en France serait donc presque illimité. Si celle-ci était bâclée, le danger serait de voir la société française perdre son identité et devenir un lieu d’hébergement de peuples en transit. Mais à l’inverse, comme la France est heureuse de voir ses expatriés conserver leurs liens avec la mère patrie, elle devra reconnaître les mêmes droits aux étrangers qu’elle accueille. L’intégration ne saurait donc être mutilation. L’avenir sera en fait à la multi-appartenance, facteur de tolérance, et même à la multi-allégeance, facteur de démocratie. Le traité de Maastricht l’a bien compris, qui organise le vote des Européens aux élections municipales dans leurs pays de résidence.
Périssent les civilisations qui font de l’étranger un ennemi. Reste alors à savoir si la France basculera hors de l’Histoire ou si, au contraire, fidèle à son génie, elle saura se placer à l’avant-garde de la future démocratie sans frontières, sans laquelle le XXIe siècle ne serait que barbarie.
Jacques Attali
D) - Le RN, à l'épreuve des municipales : forces et faiblesses
Les scrutins municipaux des 15 et 22 mars 2026 ne devraient pas se traduire par la conquête d’un grand nombre de villes par le Rassemblement national (RN) et son principal allié, l’Union des droites pour la République (UDR). Ils seront plutôt synonymes d’un approfondissement de la professionnalisation de ses cadres et d’une expansion progressive de son implantation territoriale, notamment dans les villes de moins de 100 000 habitants, sa véritable cible à ces élections.
Cette distorsion entre puissance électorale nationale [les dernières enquêtes d’opinion publiées en février, en vue de l’élection présidentielle de 2027, créditant les candidats potentiels de la droite nationale de 36 % à 42 % des intentions de vote dès le premier tour (Marine Le Pen ou Jordan Bardella), auxquels il faut ajouter Nicolas Dupont-Aignan et Eric Zemmour] et faiblesse relative dans l’exercice du pouvoir local peut être interprétée selon trois perspectives analytiques complémentaires.
La première est d’ordre historique : la droite nationale, malgré des efforts importants lors des municipales de 1995 puis depuis 2014, demeure marquée par une implantation territoriale fragile et encore en construction, particulièrement en Île-de-France et dans le Grand Ouest.
La deuxième relève d’une approche néo-institutionnaliste : la structure du système politique français, la distribution des compétences entre les différents niveaux de gouvernance territoriale ainsi que les règles du système électoral et leurs réformes influencent fortement les stratégies d’implantation partisane, au détriment relatif de la droite nationale.
Enfin, une troisième, de nature sociologique et territoriale, renvoie aux formes différenciées de mobilisation électorale selon les espaces et les niveaux de pouvoir. Dans ce cadre, la notabilisation et la professionnalisation apparaissent comme les maîtres mots de la stratégie du RN et de ses alliés à l’approche des municipales de 2026.
Évolution historique du vote de la droite nationale aux municipales (FN, RN et ses dissidences)
L’implantation municipale du Front national (FN), puis du RN, apparaît de manière progressive et discontinue depuis le début des années 1980. Lors des élections municipales de 1983, marquées par une participation de 78,4 % au premier tour, le FN demeure encore très marginal à l’échelle nationale. Il ne parvient à présenter des listes que dans un nombre limité de grandes villes, notamment Paris, Roubaix, Nice et Montpellier. À Paris, Jean-Marie Le Pen conduit la liste dans le XXᵉ arrondissement et y obtient 11,2 % des suffrages exprimés. Il ne parvient pas non plus à présenter des listes dans tous les arrondissements et dans certains d’entre eux, c’est le mouvement concurrent, le Parti des Forces Nouvelles, qui concourt seul. Malgré un score national très faible, de l’ordre de 0,1 % au 1ᵉʳ tour, l’ensemble de la droite nationale obtient 211 conseillers municipaux sur toute la France après le second tour, loin derrière d’autres nouveaux venus dans le système politique français, comme les écologistes, qui recueillent quant à eux 0,2 % des suffrages et 757 élus. Le fait marquant de l’année 1983 est toutefois la partielle de Dreux, qui donne au FN une visibilité nationale inédite. La liste conduite par Jean-Pierre Stirbois y obtient 16,7 % des suffrages au premier tour. Au second tour, une fusion intervient avec la liste de droite menée par Jean Hieaux du Rassemblement pour la République (RPR). Cette alliance permet la victoire de la droite et l’entrée du numéro deux du FN au conseil municipal comme adjoint au maire dédié à la sécurité.
Les élections municipales de 1989, tenues avec une participation de 72,8 % au premier tour, marquent une première progression locale d’ampleur. L’ensemble des listes rattachées au FN recueille 2,5 % des suffrages exprimés au 1ᵉʳ tour et obtient 804 conseillers municipaux en totalité après le second tour. Dans le même temps, les dissidences situées à la droite du FN sont presque inexistantes, avec seulement 0,05 % des voix exprimées au 1ᵉʳ tour. Le parti réussit à faire élire pour la première fois des conseillers municipaux dans de nombreuses villes de plus de 50 000 habitants, notamment à Argenteuil, Arras, Asnières-sur-Seine, Auxerre, Avignon, Bobigny, Bourges, Grenoble, Montpellier, Montreuil, Mulhouse, Nice, Nîmes, Reims, Rennes, Roubaix, Saint-Denis en région parisienne, Strasbourg et Tourcoing. Dans d’autres villes comme à Colombes, le FN obtient 11,8 % des suffrages ; à Drancy, le FN atteint 16 %; à Nice, sous la conduite de Jacques Peyrat, issu du Centre national des indépendants (CNI), il obtient 18,3 %. À Paris, où le FN présente pour la première fois des listes dans tous les arrondissements, Jean-Marie Le Pen obtient 8,5 % au premier tour, sans élu, mais avec des pointes supérieures à 10 % dans plusieurs arrondissements, notamment le Xe, le XVIIIe, le XIXe et le XXe. Le scrutin de 1989 est aussi marqué par un résultat hautement symbolique à Saint-Gilles dans le Gard : Charles de Chambrun, ancien secrétaire d’État sous la présidence de Charles de Gaulle, y est élu maire sous l’étiquette du FN, ce qui constitue la première détention d’une ville de plus de 10 000 habitants pour le parti. Cette victoire confirme que la droite nationale ne se limite plus à une simple fonction tribunicienne mais tente une stratégie timide de notabilisation.
Les municipales de 1995, avec une participation de 69,4 % au premier tour, constituent une nouvelle étape dans cette progression. Le FN obtient plus de 1360 conseillers municipaux et 4,1 % des suffrages exprimés au 1ᵉʳ tour. Il gagne de nouveaux sièges ou renforce sa présence dans de nombreuses villes : Amiens, Annecy, Belfort, Besançon, Bobigny, Bordeaux, Châteauroux, Drancy, Dunkerque, Le Havre, Lille, Montpellier, Montreuil, Nanterre, Nîmes, Rouen, Saint-Denis en région parisienne, Saint-Étienne, Strasbourg, Toulouse ou Valence. Dans certaines communes, ses résultats sont particulièrement élevés : près de 19 % à Aubervilliers, plus de 14 % à Drancy, plus de 11 % et cinq élus à Montpellier, 11,6 % à Lille, plus de 22 % à Marseille sous la conduite de Ronald Perdomo, et plus de 30 % à Mulhouse avec Gérard Freulet. Le FN s’est maintenu dans 120 grandes villes ou secteurs lors du second tour. Surtout, 1995 marque le véritable tournant municipal du FN avec la conquête de plusieurs mairies importantes. À Toulon, Jean-Marie Le Chevallier, issu des Républicains indépendants, l’emporte dans une triangulaire avec 37 % des voix, devant la liste UDF-RPR et la liste socialiste. Le parti conquiert également Marignane, où Daniel Simonpieri est élu maire, ainsi qu’Orange, où Jacques Bompard remporte la mairie. Mais à Nice, Jacques Peyrat, parti du FN, gagne la mairie à la tête d’une large liste d’union des droites, tandis que la liste officiellement frontiste recule nettement entre les deux tours, mais obtient toujours des élus.
Les élections municipales de 2001, avec une participation au premier tour de 65,5 % des inscrits, apparaissent au contraire comme un reflux. Le FN n’obtient seulement 2,6 % des suffrages exprimés au premier tour et seulement 213 conseillers municipaux sur l’ensemble du territoire. La scission engagée par le numéro 2 du parti, Bruno Mégret, en 1999, a fragilisé fortement son implantation locale : le Mouvement national républicain, sa dissidence, bien que plus faible électoralement avec 1,67 % au 1ᵉʳ tour, réussit pourtant à faire élire 240 conseillers municipaux, soit davantage que le FN.
Cette phase de repli est prolongée par les municipales de 2008, où la participation du premier tour remonte légèrement à 66,5 %, mais sans profit pour le FN. Celui-ci n’obtient que 0,9 % des suffrages au premier tour et seulement 63 conseillers municipaux à l’issue du scrutin. Les formations dissidentes, notamment le MNR, ne totalisent que 0,15 % et 12 élus. Quelques points d’appui locaux subsistent cependant : le parti dépasse 30 % à Hénin-Beaumont dans le Nord-Pas-de-Calais, 23 % à Cluses en Rhône-Alpes, 17 % à Noyon en Picardie. Ces résultats demeurent isolés, mais ils annoncent des zones d’implantation qui deviendront plus solides au cours de la décennie suivante. La période reste également marquée par le précédent de Vitrolles : après la victoire de Catherine Mégret en 1997 lors d’une partielle sous les couleurs du FN avec 53 % des voix, la dissidence MNR conserve la municipalité une en 2001 avec 45,3 % dans une triangulaire, avant que l’invalidation du scrutin puis la nouvelle élection de 2002 ne fassent perdre la ville à la droite nationale au profit de la gauche.
Les municipales de 2014, avec une participation de 63,5 % au premier tour, marquent une réimplantation spectaculaire du FN. Au premier tour, le parti obtient 4,8 % des suffrages exprimés, tandis que les listes dissidentes à sa droite sont réduites à 0,1 %. Un autre phénomène important tient à la recomposition de la droite : les listes « divers droites » deviennent dominantes avec 24,5 % des suffrages, devant les listes d’union de la droite principalement formées autour de l’Union pour un mouvement populaire (UMP) et de l’Union des démocrates et indépendants (UDI) qui n’obtiennent que 11,6 %; les listes exclusivement UMP recueillent 6,9 %, et les listes centristes ou UDI, 2,8 %. Le FN obtient alors plus de 1 200 conseillers municipaux et remporte plusieurs mairies : Le Luc, le Pontet, Cogolin, Hayange, Beaucaire, Villers-Cotterêts, Fréjus et en coalition Béziers avec Robert Ménard. Le scrutin de 2014 est également marqué par plusieurs performances très fortes. À Saint-Gilles, Gilbert Collard échoue à reconquérir la mairie, mais obtient 48,5 % des suffrages au second tour, Plus largement, le FN se qualifie pour le second tour, ou se trouve en position d’arbitre, dans plus de quatre-vingt-dix villes de plus de 50 000 habitants. Il dépasse les 30 % dans plusieurs communes, notamment Brignoles, Perpignan, Villeneuve-sur-Lot et Forbach. Ces victoires permettent au parti de disposer de nouveaux cadres locaux et de préparer de futurs élus à l’Assemblée nationale et au Sénat.
Enfin, les élections municipales de 2020, organisées dans le contexte de la pandémie de Covid-19, se caractérisent par une participation historiquement basse de 44,6 % au premier tour. Le RN (nouvelle dénomination du FN depuis 2018) obtient seulement 2,3 % des suffrages exprimés et 827 conseillers municipaux, soit une baisse d’environ 45 % du nombre de ses élus par rapport à 2014. Les autres formations situées à sa droite recueillent 0,2 % des suffrages et 157 élus (CNI, Debout de la France, Mouvement pour la France, etc.). Malgré ce recul important, le RN conserve plusieurs bastions : David Rachline est réélu dès le premier tour à Fréjus avec 50,6 % des voix ; Fabien Engelmann l’emporte largement à Hayange en Lorraine avec 74,2 %; Robert Ménard est reconduit à Béziers avec 60,8 %; Julien Sanchez est réélu à Beaucaire avec 59,5 %. Son principal succès est la conquête de Perpignan par Louis Aliot, qui devient ainsi la première personnalité du RN à diriger une ville de plus de 100 000 habitants depuis Toulon en 1995.
Pris dans son ensemble, ce parcours montre une trajectoire en trois temps : une émergence marginale mais fortement médiatisée dans les années 1980 autour de Dreux, une première phase d’enracinement municipal culminant en 1995 avec plusieurs conquêtes de mairies, toutes perdues ou les élus l’ont quitté pour réintégrer de plus larges coalitions de centre droit ou de droites, puis une séquence de reflux très fort dans les années 2000 avec la double saignée de la scission du MNR et de la dynamique droitisante de l’UMP sous la férule de Nicolas Sarkozy, avant la reconstruction locale observée à partir de 2014 et la victoire symbolique de Perpignan en 2020.
I) Contraintes institutionnelles et électorales du vote en faveur de la droite nationale
Une première lecture de la faiblesse du FN et, encore dans une moindre mesure, du RN peut relever d’une approche de type néo-institutionnaliste historique. Celle-ci insiste sur la notion de dépendance (path dependency), c’est-à-dire sur le poids des choix institutionnels initiaux et sur la manière dont les institutions, une fois établies, orientent durablement les comportements des acteurs politiques. Dans cette perspective, l’organisation du système municipal français, marquée par la centralité de la commune, la personnalisation des exécutifs locaux et l’importance des réseaux d’élus, tend à favoriser les formations disposant d’une implantation ancienne et de solides réseaux de notables.
La première étape majeure est la loi du 19 novembre 1982, appliquée pour la première fois lors des élections municipales de 1983. Cette loi introduit dans les communes de plus de 3 500 habitants un scrutin de liste à deux tours combinant prime majoritaire et représentation proportionnelle, afin d’assurer à la fois la stabilité des exécutifs municipaux et la représentation des minorités au sein des conseils municipaux. Elle prévoit également des mécanismes d’alliances entre les deux tours : les listes ayant obtenu au moins 10 % des suffrages exprimés peuvent se maintenir au second tour, tandis que celles ayant obtenu au moins 5 % peuvent fusionner avec une autre liste. Il apparaît rapidement, au sein de la coalition formée par le Rassemblement pour la République (RPR) et l’Union pour la démocratie française (UDF), notamment après la perte du pouvoir présidentiel en 1981, qu’il ne fallait pas s’engager dans un élargissement des listes électorales au premier ou au second tour en direction du FN. Une telle stratégie risquait en effet de contribuer à l’installation durable d’un concurrent politique susceptible de s’implanter localement. Dès lors, une partie importante de la droite et du centre droit considère qu’il est préférable d’isoler le FN plutôt que de lui offrir une légitimité électorale par des alliances.
Cette stratégie d’isolement s’explique également par le contexte local des élections municipales de 1983 : dans de nombreuses villes, les notables et élus locaux de la droite traditionnelle ne dépendaient pas du soutien du FN pour conserver leurs positions. Par ailleurs, une fraction non négligeable du centre droit et de la droite demeurait profondément réticente à toute alliance avec un parti dont les origines politiques étaient marquées par des courants hostiles au gaullisme et issus, pour certains, des milieux liés à l’antigaullisme de l’après-guerre d’Algérie.
Une seconde réforme importante intervient avec la loi du 17 mai 2013, qui abaisse le seuil d’application du scrutin de liste à 1 000 habitants (contre 3 500 auparavant). Cette loi renforce également la parité femmes-hommes et introduit le système du fléchage, permettant l’élection simultanée des conseillers municipaux et des conseillers communautaires au sein des intercommunalités. Le développement des intercommunalités a profondément transformé les conditions d’accès au pouvoir local. Ces structures de coopération entre communes, communautés de communes, communautés d’agglomération, communautés urbaines ou métropoles reposent largement sur des logiques de coalition entre forces politiques présentes dans les conseils municipaux et des appels à des compromis parfois aussi entre les centres droits et les centres gauches. Dans ce cadre, les formations politiques comme le FN, qui ne parviennent pas à s’insérer dans des alliances locales, se trouvent structurellement désavantagées dans l’accès aux exécutifs intercommunaux alors qu’ils prennent une place croissante dans la gouvernance territoriale.
Paradoxalement, cette monopolisation du pouvoir municipal et intercommunal par la droite et le centre droit dans plusieurs territoires n’a pas empêché la persistance de difficultés structurelles liées à la gestion locale, notamment en matière de sécurité, de finances publiques ou de capacité fiscale des collectivités. Dans certaines grandes villes, comme Marseille et sa métropole, ces tensions ont contribué à nourrir un discours critique à l’égard des élites locales et à redynamiser l’espace politique de la droite nationale. Ces situations ont parfois ouvert des opportunités à de nouveaux acteurs politiques issus de la droite traditionnelle mais en quête d’espaces d’expression politique. À l’image de ce que l’on avait déjà observé au milieu des années 1980, certains militants ou cadres locaux, confrontés à des perspectives limitées d’ascension au sein de leur propre famille politique, ont pu être tentés de rejoindre ou de soutenir des formations situées plus à droite. Des trajectoires individuelles, comme celle de Franck Allisio à Marseille, ancien membre de l’UMP, illustrent ce type de recomposition politique locale.
Enfin, la loi du 21 mai 2025, applicable aux élections municipales de 2026, généralise le scrutin de liste paritaire à toutes les communes, y compris celles de moins de 1 000 habitants. Elle supprime ainsi le scrutin majoritaire plurinominal avec panachage qui prévalait dans les petites communes, au profit de listes paritaires alternant femmes et hommes, sans possibilité pour les électeurs de modifier les bulletins. La réforme électorale récente pourrait produire des effets plus ambivalents qu’il n’y paraît à première vue pour le RN qui s’y était opposé. En effet, elle ne bénéficiera pas nécessairement uniquement aux formations politiques déjà bien implantées localement. Dans de nombreuses communes de petite taille, notamment celles de moins de 1 000 habitants, la constitution de listes complètes demeure souvent difficile. Dans ce contexte, les maires sortants ou les responsables locaux peuvent être tentés d’élargir leurs listes en intégrant un maximum de candidats disponibles, parfois indépendamment de leurs affiliations partisanes strictes.
Cette situation peut conduire, de manière consciente ou non, à l’intégration de sympathisants ou d’électeurs proches de la droite nationale dans des listes locales. Elle a pu également faciliter, dans certains territoires, la constitution de listes explicitement liées au RN, dans la mesure où l’appareil militant du parti, bien que sans commune mesure avec celui dont disposait le RPR dans les années 1980, demeure aujourd’hui l’un des plus structurés en termes de militants, de sympathisants et d’adhérents parmi les formations politiques françaises.
Dans cette perspective, les résultats des prochaines élections municipales devront être observés avec attention afin d’évaluer la capacité du parti à transformer son influence électorale nationale en implantation locale durable dans ces communes. Un indicateur particulièrement révélateur sera également le nombre de parrainages de maires qu’il pourrait obtenir lors des élections présidentielles de 2027. Depuis la première candidature de Jean-Marie Le Pen en 1974, l’obtention des signatures nécessaires pour se présenter à l’élection présidentielle a régulièrement constitué un défi pour la droite nationale, révélant les difficultés persistantes de son implantation parmi les élus locaux.
II) À la recherche de la professionnalisation municipale comme levier du futur pouvoir national
Une lecture strictement néo-institutionnaliste ne suffit pas, à elle seule, à rendre compte des difficultés persistantes rencontrées par le FN, puis par le RN, lors des élections municipales ou de ses nouvelles capacités d’attraction. Depuis les années 1980, les formations de la droite nationale ont en effet été régulièrement confrontées à une forte instabilité de leurs élus locaux, sous l’effet combiné des choix stratégiques du parti et individuels, des processus de notabilisation et, plus récemment, des dynamiques de professionnalisation partisanes. À presque chaque mandature municipale depuis 1983, une part importante des conseillers municipaux élus sous leurs couleurs a quitté le parti ou a participé à des dissidences internes, comme on l’a déjà souligné avec le MNR.
Cette instabilité organisationnelle illustre les difficultés structurelles du parti à maintenir durablement des cadres intermédiaires, pourtant essentiels dans un système politique écrasé par la présidentielle et qui in fine se structurent aussi par les baronnies locales. L’absence prolongée de cadres intermédiaires a longtemps limité la visibilité locale du parti et sa capacité à apparaître comme une force crédible de gouvernance municipale. Dans cette perspective, la distinction classique proposée par Maurice Duverger entre partis de cadres et partis de masse (Partis politiques, 1951) demeure particulièrement éclairante. Pendant longtemps, le FN puis le RN n’ont relevé pleinement d’aucune de ces deux catégories : ils ne disposaient pas d’un réseau dense de notables comparable à celui des partis traditionnels, mais ils n’ont pas non plus constitué un véritable parti de masse capable de mobiliser durablement un grand nombre d’adhérents afin d’investir des listes municipales sur l’ensemble du territoire.
Par ailleurs, la droite nationale a également été confrontée aux effets du modèle des « partis cartel », théorisé par Richard Katz et Peter Mair (Changing Models of Party Organization and Party Democracy, 1995). Dans ce modèle, les partis politiques tendent à s’appuyer de plus en plus sur les ressources institutionnelles de l’État plutôt que sur leurs bases militantes traditionnelles. Cette évolution tend à favoriser les formations politiques déjà installées dans les institutions. Pour un parti longtemps marginalisé dans le système politique comme le FN puis le RN, cette transformation a constitué un obstacle supplémentaire à son implantation locale, dans la mesure où il disposait de moins de ressources institutionnelles que les partis établis et ne pouvait donc construire aussi facilement des réseaux de clientèle politique locale.
L’analyse territoriale met en évidence une dissociation relativement forte entre les zones de forte implantation électorale du FN puis du RN et sa capacité d’implantation municipale effective. Depuis les années 1980, la géographie électorale de ce courant politique s’est progressivement structurée autour d’un axe, allant du Havre à Perpignan (Pascal Perrineau, La France au Front, 2014), tout en excluant largement Paris et une grande partie de la région parisienne.
Un paradoxe apparaît cependant : les premiers succès électoraux significatifs du FN dans les années 1980 se situent précisément en région parisienne et sa « large extension, notamment à Dreux lors des élections municipales de 1983. Pourtant, ces territoires ne se sont pas transformés en bastions municipaux durables. Bien au contraire, aujourd’hui encore, malgré des scores parfois élevés dans certaines zones périurbaines, l’implantation municipale du parti y demeure limitée, même si le RN conserve des relais politiques ou parlementaires dans des départements comme les Yvelines, l’Essonne, la Seine-et-Marne, une autre « extension large », l’Oise et l’Aisne et la Seine-Maritime.
Les premières conquêtes municipales significatives et durables se situent plutôt dans le sud-est de la France. En 2026, c’est principalement dans cette zone que le RN et ses alliés peuvent remporter de nouvelles municipalités. Toutefois, ces conquêtes anciennes et potentielles demeurent confrontées à un système politique local fortement structuré par des réseaux de notables, souvent issus de la droite et du centre droit. Dans ces territoires, les électeurs ont longtemps privilégié des figures locales issues du Rassemblement pour la République, du Parti républicain puis de l’Union pour un mouvement populaire, capables d’incarner une identité territoriale et une expérience de gestion municipale. Le cas de Nice illustre particulièrement ce phénomène. Ville historiquement ancrée à droite, elle a été dirigée par des figures comme Jacques Médecin. Dans les années 1990, le FN y réalise néanmoins des scores élevés avec Jacques Peyrat, élu maire en 1995 après s’être éloigné progressivement du parti pour incarner une figure de rassemblement de la droite locale, presque « classique ». L’alliance conclue en 2024 entre une partie de la droite républicaine conduite par Éric Ciotti et le RN lors des élections législatives recrée les conditions de la victoire de la droite nationale, mais de nouveau par la notabilisation. Les responsables du RN ne s’y sont pas trompés. Au-delà du cas des Alpes-Maritimes, ils ont d’ailleurs massivement investi des parlementaires élus en 2022 et/ou des collaborateurs parlementaires, des conseillers régionaux élus en 2021 ou lors d’échéances antérieures, faisant que leurs têtes de listes sont en moyenne les plus jeunes de France. Les listes, bien qu’elles demeurent un exercice délicat en raison de la diversité des profils à agréger, témoignent aussi de cette volonté d’apparaître non plus seulement comme les porteurs d’une identité politique singulière, mais comme des gestionnaires maîtrisant les nouvelles techniques de management public. Aux « aficionados » et aux « fidèles grognards » de Jean-Marie Le Pen ont succédé des jeunes professionnels, bardés de diplômes pour certains, en quête de nouvelles fonctions politiques mais cette fois-ci exécutives…
Malgré cette stratégie de notabilisation et de professionnalisation, la coalition RN-UDR ne parvient pas à présenter des listes dans l’ensemble des préfectures de France métropolitaine et d’outre-mer. Plusieurs territoires ruraux ou montagneux restent dépourvus de listes, notamment dans les préfectures de : Foix, Mende, Rodez, Aurillac, Le Puy-en-Velay, en Guadeloupe et en Martinique. Plus préoccupante encore est l’absence de listes dans plusieurs préfectures de la région parisienne : Bobigny, Créteil, Pontoise, Melun et Saint-Denis. Dans d’autres préfectures, la coalition a également rencontré des difficultés à présenter des candidatures, comme à Vesoul, Périgueux ou Saint-Brieuc, où pourtant ils disposent de parlementaires et de conseillers régionaux très implantés.
Dans le même temps, la coalition RN-UDR développe des alliances locales avec des notables ou des formations politiques locales, notamment à Nevers, Angoulême, Cayenne, Mâcon ou Montauban. Des accords avec des acteurs locaux conservateurs ou autonomistes de droite apparaissent également à Chalon-sur-Saône, à Chartres, à Bastia et à Nouméa. Parallèlement, la coalition doit faire face à la concurrence du parti Reconquête, mais dans seulement quatre préfectures, mais de taille : la liste menée par Sarah Knafo à Paris dépasserait désormais les 10 % dans certaines enquêtes d’opinion publiées en février 2026, alors que la liste RN-UDR oscillerait entre 3 % et 6 %, avec Thierry Mariani, ancien ministre de Nicolas Sarkozy.
Malgré ces difficultés dans certaines préfectures, somme toute limitées, le parti développe une implantation nouvelle, marquée par une volonté de professionnalisation, dans les sous-préfectures et les villes moyennes, notamment dans le sud-ouest et dans certaines régions industrielles du nord et de l’est, mais aussi dans l’Ouest. On observe ainsi des candidatures dans plusieurs villes présentant un potentiel électoral significatif, susceptible de se traduire par un nombre accru d’élus et, éventuellement, par cinq à six conquêtes municipales. Ces candidatures se répartissent dans plusieurs régions.
Provence-Alpes-Côte d’Azur : Menton, Cagnes-sur-Mer, Grasse, Carpentras, Istres. Occitanie : Alès, Narbonne, Saint-Gaudens, Muret, Tarbes. Nouvelle-Aquitaine : Aubusson, Brive-la-Gaillarde, Langon, Lesparre-Médoc, Libourne, Mont-de-Marsan, Mirande, Bergerac, Sarlat-la-Canéda, Villeneuve-sur-Lot, Bayonne, Cognac. Centre-Val de Loire : Bourges, Vierzon, Montargis, Bourgogne-Franche-Comté : Beaune, Autun, Clamecy. Grand Est : Épernay, Reims, Forbach, Sarreguemines, Sedan, Rethel, Saint-Dizier, Mulhouse, Sélestat, Wissembourg. Hauts-de-France : Saint-Quentin, Lens, Cambrai, Douai, Valenciennes, Dunkerque, Boulogne-sur-Mer, Calais. Normandie : Dieppe, Pays de la Loire : La Flèche, Sablé-sur-Sarthe, Segré-en-Anjou Bleu, Saint-Nazaire. Bretagne : Lannion, Fougères. Auvergne-Rhône-Alpes : Vichy, Vienne, Thonon-les-Bains
La sociologie des candidats investis par le RN témoigne également d’une transformation notable. Le parti ne remplit plus aujourd’hui, ou beaucoup moins qu’auparavant, la fonction tribunitienne qui caractérisait historiquement le FN dans les années 1980 et 1990, période durant laquelle il portait essentiellement la voix d’un électorat protestataire et populaire que l’on retrouvait y compris dans la composition des listes. L’exemple de Louis Aliot, maire de Perpignan, illustre cette tentative de synthèse entre identité partisane et logiques classiques de notabilité locale, jusqu’à être considéré comme le « 3ᵉ meilleur maire de France » en février 2026 par le magazine Challenges ! L’objectif fixé par le RN est clair : Les candidatures municipales jouent ainsi un rôle de formation politique et de socialisation électorale, permettant aux candidats d’acquérir visibilité locale, expérience politique et capital social et électoral pour d’autres scrutins : les quatre députées RN des Pyrénées-Orientales sont sorties du laboratoire communal de Perpignan et de sa communauté de communes…
Conclusion
L’évolution du FN-RN lors des élections municipales révèle un double mouvement. D’une part, la droite nationale connaît une transformation progressive : longtemps tribunitienne, elle cherche désormais à se professionnaliser et à se notabiliser. D’autre part, elle tente de convertir cette évolution organisationnelle en une implantation territoriale durable, condition essentielle pour transformer une puissance électorale nationale en pouvoir politique local et, à terme, en capacité de gouvernement à l’échelle nationale.
Cette stratégie se heurte néanmoins à plusieurs limites : une implantation municipale inégale, une forte dépendance aux configurations locales et aux réseaux de notables, ainsi qu’une concurrence accrue au sein de l’espace politique de la droite, y compris de la droite nationale comme à Paris. Ces contraintes pèsent sur la capacité du parti à transformer ses succès électoraux nationaux en positions de pouvoir local.
Dans cette perspective, le RN (et ses alliés) pourrait sortir renforcé des élections municipales en termes de visibilité et de progression électorale, sans pour autant exercer la gouvernance municipale dans autant de villes qu’il le souhaiterait. Le parti pourrait ainsi disposer de plus de 2 000 conseillers municipaux, un niveau inédit dans son histoire. Ces élus joueront un rôle important dans la structuration locale du parti et dans les futurs scrutins sénatoriaux, où le collège électoral municipal est déterminant, tout en constituant un point d’appui supplémentaire dans la perspective de la conquête de l’Élysée lors de l’élection présidentielle de 2027. C’est là tout le paradoxe : cette faiblesse relative à l’échelle municipale ne devrait pas nécessairement compromettre la capacité du parti à apparaître comme une force crédible dans la conquête du pouvoir national. Une exception notable demeure toutefois : sa très faible implantation à Paris, dans les départements les plus peuplés d’Île-de-France et dans la majorité des grandes métropoles régionales, à l’exception de Marseille et de Nice où ils pourraient l’emporter.
Cette dissociation entre force électorale nationale et faiblesse relative dans la détention du pouvoir local n’est pas propre au cas français ; elle renvoie plus largement aux conditions institutionnelles d’accès à la gouvernance locale pour les droites nationales en Europe. Une lecture comparative montre en effet que leur institutionnalisation ne suit pas partout les mêmes voies. Elle dépend étroitement de la structure territoriale de l’État, de la distribution verticale des compétences et de la capacité de ces partis à nouer des coalitions avec les droites conservatrices ou libérales.
Dans les États fortement régionalisés ou fédéraux, l’échelon intermédiaire de gouvernement peut constituer une ressource décisive de légitimation. En Italie, la centralité politique des régions a permis à la Lega puis à Fratelli d’Italia d’inscrire leur stratégie de conquête dans des arènes régionales dotées de compétences substantielles, faisant de la maîtrise des exécutifs régionaux un levier de crédibilisation gouvernementale (McDonnell, Duncan & Werner, Annika, Respectable radicals: Why some radical right parties enter the mainstream, 2019).
“Respectable radicals: Why some radical right parties enter the mainstream.” En Autriche, la solidité institutionnelle des Länder et leur représentation dans l’architecture fédérale ont de longue date favorisé l’enracinement territorial du FPÖ, lequel a pu convertir plus aisément ses succès électoraux en positions de pouvoir infra-étatiques. À l’inverse, en Espagne, Vox a surtout cherché à compenser sa faiblesse d’implantation municipale par une insertion dans des majorités régionales construites avec le Partido Popular ; cette stratégie a cependant révélé sa dépendance à la logique de coalition, comme l’ont montré les ruptures intervenues en 2024 dans plusieurs communautés autonomes, comme celle de Madrid.
Le cas français apparaît dès lors plus compréhensible : la faiblesse municipale du Rassemblement national (RN) ne doit pas être analysée uniquement comme un retard organisationnel ou militant, mais aussi comme l’effet d’une configuration institutionnelle dans laquelle la commune demeure l’espace central de la notabilité politique. Dans ce contexte, le FN puis le RN accèdent plus difficilement aux ressources de coalition et aux réseaux d’intermédiation locale. Là où certaines droites nationales européennes ont pu s’institutionnaliser par l’exercice de responsabilités régionales ou fédérées, notamment dans les régions en Italie ou dans les Länder en Autriche, le RN reste plus fortement confronté à l’épreuve municipale.
En ce sens, la comparaison européenne ne relativise pas la singularité française ; elle permet au contraire de mieux comprendre pourquoi, en France, l’accès au gouvernement national peut partiellement se dissocier de l’exercice préalable d’un pouvoir local dense, sans toutefois pouvoir s’en affranchir complètement. L’absence de conquête d’exécutifs régionaux lors des élections régionales de 2021 a d’ailleurs constitué un moment de doute au sein des élites politiques de la droite nationale française. Elle a non seulement fragilisé la crédibilité de leur stratégie d’institutionnalisation territoriale, mais aussi contribué à ralentir leur progression électorale dans certaines « terres de mission », notamment en Île-de-France et dans le Grand Ouest.
Philippe Poirier
E) - La bataille de Paris
À moins de deux semaines du premier tour, la campagne pour l’élection municipale parisienne se lit moins comme un affrontement binaire entre gauche et droite que comme une compétition électorale fragmentée, où les candidats se disputent des segments proches, sur fond de priorités assez stabilisées : sécurité, propreté, logement.
Pour autant, alors que les différents candidats se font connaitre des électeurs et que les programmes sont maintenant diffusés, il semblerait que le souhait d’alternance se fasse sentir à droite, et qu’à gauche les électeurs n’entendent pas laisser la droite l’emporter. Une tendance qui pourrait finir par réduire les options à un duel classique entre la droite et la gauche. État des forces en présence.
Sarah Knafo : une stratégie de normalisation portée par une communication moderne
Quel que soit l’issue du scrutin, Sarah Knafo aura été la révélation de cette campagne municipale à Paris, une campagne qu’elle a contribué à lancer grâce à l’efficacité de sa communication qui privilégie un discours de “réparation” (ordre, propreté, services, ville heureuse) et une esthétique qui vise explicitement la respectabilité, en utilisant la couleur jaune, une typographie positive, l’abandon des caractéristiques graphiques de son parti et l’intelligence artificielle. Cette stratégie n’est pas qu’un style, elle vise surtout à élargir le noyau électoral de Reconquête dans la capitale et à capter une part de l’électorat déçu par la personnalité de Rachida Dati, celui qui hésite entre abstention et vote d’alternance.
Dans notre récente enquête OpinionWay pour Hexagone réalisée du 16 au 23 février 2026, Sarah Knafo est mesurée à 12 % au 1ᵉʳ tour, un niveau en forte progression (+ 5,5 points en moyenne depuis novembre) qui la place dans le peloton des candidatures “ pivot ” et lui donne une existence autonome. Ce score est politiquement important, non parce qu’il la mettrait en situation de l’emporter, mais parce qu’il marque une progression spectaculaire de la droite nationale à Paris, qui dépasse pour la première fois les 15 % d’intentions de vote. Aussi, Sarah Knafo fait figure de locomotive en permettant au bloc de droite de progresser dans son ensemble, passant de 41 % en novembre à 43 % aujourd’hui, en ramenant des électeurs aux urnes par un effet nouveauté.
Emmanuel Grégoire : l’avantage structurel de l’union, malgré le handicap du bilan Hidalgo
Emmanuel Grégoire est dans une position difficile : il porte une continuité dans l’action d’Anne Hidalgo, en ayant été l’un de ses adjoints et en reprenant le flambeau de l’alliance entre le Parti socialiste, le Parti communiste et les écologistes. Malgré le rejet par 54 % des Parisiens du bilan de la municipalité sortante, ces deux éléments sont importants pour cet électorat de gauche, qui soutient encore largement ses réalisations et craint un retour en arrière avec la droite.
Cette logique est renforcée par une sociologie parisienne qui, même travaillée par la question sécuritaire, reste marquée par un positionnement au centre-gauche dans beaucoup d’arrondissements résidentiels, portés par des diplômés et des personnes résidant en logement social.
Les sondages traduisent cette prime à l’union : Emmanuel Grégoire atteint 31 % dans l’intention de vote municipale d’Hexagone et d’OpinionWay. Le point clé n’est pas seulement son niveau, c’est la résilience de la gauche. Autrement dit, Grégoire tient parce qu’il incarne une solution “utile” à gauche et parce que ses adversaires à droite/centre se neutralisent partiellement.
Sophia Chikirou : la difficulté d’une campagne LFI quand le vote utile s’enclenche à gauche
La campagne de Sophia Chikirou se heurte à une contrainte structurelle : à Paris, la gauche radicale dispose d’un espace idéologique réel, mais il s’affaiblit dans une campagne qui se polarise de plus en plus autour d’une alternative “bloc sortant versus alternance” et quand l’électorat de gauche comprend l’importance de s’unir pour l’emporter. Ce sentiment se comprend d’autant plus qu’au niveau national la gauche peine à s’imposer électoralement.
Dans notre enquête OpinionWay, Sophia Chikirou est mesurée à 11 % au 1ᵉʳ tour, un score encore suffisant pour peser sur le débat (logement, services publics) et surtout pour s’inviter au second tour. Toutefois, c’est aussi un score qui l’expose au mécanisme classique du vote utile, sachant que La France insoumise laisse penser que ses candidats se maintiendront au second tour, risquant une défaite de la gauche. Ainsi, plus Grégoire est perçu comme le mieux placé pour conserver la mairie, plus la candidature LFI peut être considérée comme un risque, alors même que ses propositions restent proches de celles du reste de la gauche, voire moins crédibles.
Dans ce cadre, chaque séquence de campagne devient plus coûteuse : la candidate doit simultanément mobiliser une base exigeante et convaincre au-delà, alors même que l’élection municipale récompense souvent les coalitions et pénalise les candidatures perçues comme “isolées”.
Pierre-Yves Bournazel : De l’indépendance à la solitude, le risque stratégique d’être perçu comme le candidat qui fait perdre la droite
Autre candidat risquant de subir le vote utile, Pierre-Yves Bournazel mène une campagne de différenciation : il tente d’occuper un espace “ni gauche sortante, ni droite LR”, en jouant sur le rejet des deux au sein de la population parisienne et en adoptant un positionnement de centre-droit réformiste et une rhétorique de changement “responsable”.
Son refus affiché d’un accord avec Rachida Dati, y compris dans la logique du second tour, a été documenté comme un facteur de tension majeur au sein même de son camp, en particulier avec Édouard Philippe. Dans un scrutin où la victoire dépend souvent de la capacité à agréger les voix pour espérer être en tête, l’indépendance peut apparaître comme un vecteur de fragmentation et devient un handicap.
Pierre-Yves Bournazel est encore mesuré à 12 % des intentions de vote, cela signifie qu’il est à la fois trop haut pour être ignoré et trop bas pour s’imposer comme point de ralliement, il contribue donc à cet éparpillement du centre-droit, et alimente le vote utile… contre lui, au profit de la candidature jugée la plus compétitive dans son voisinage électoral, celle de Rachida Dati.
Rachida Dati : une candidature portée par le rejet de la gauche, mais fragilisée par son image clivante
Rachida Dati repose sur une logique très lisible : incarner l’alternance par la stature, c’est la candidate la plus connue de cette élection avec une notoriété de 93 %, autant que par le programme, en capitalisant sur le rejet d’une partie du bilan de la majorité sortante. Sa décision de quitter le gouvernement pour se consacrer à la campagne renforce ce cadrage, elle cherche à prouver qu’elle incarnera Paris à plein temps, et à donner à sa candidature un statut d’évidence politique.
Dans les enquêtes, elle reste solidement en tête à droite avec 27 % des intentions de vote malgré, autour d’elle, deux concurrents directs qui mordent sur la même promesse d’alternance, Bournazel par la concurrence de centre-droit “raisonnable” et Knafo par une offre plus disruptive et paradoxalement plus lisse, ce qui rend sa dynamique plus fragile, notamment face au second tour.
À ce facteur s’ajoute un élément de contexte personnel qui nourrit la discussion publique et peut polariser une partie de l’électorat : en l’occurrence, Rachida Dati possède une personnalité clivante et est impliquée dans des affaires judiciaires. Elle est à la fois la plus populaire des candidats avec 42 % de bonnes opinions quant à sa capacité à faire une bonne maire, mais aussi très largement rejetée avec 52 % d’opinions négatives. Même lorsque cela ne modifie pas mécaniquement les intentions de vote, cela influe sur la campagne car cela oblige Dati à répondre et entretient une incertitude narrative, notamment sur ce qu’il se passera si elle est condamnée après son élection.
La campagne parisienne devait se jouer sur le bilan d’Anne Hidalgo, avec une option claire : continuer ou stopper cette politique de réduction de la place de la voiture, d’interventionnisme social sur le logement et de légèreté quant aux finances publiques. Ces premières semaines de campagne ont montré qu’il y avait plusieurs voies pour répondre à cette question, et que Rachida Dati n’incarnait pas l’alternance évidente. Toutefois, comme souvent en France, les électeurs vont sans doute devoir se faire une raison et abandonner leur choix « de cœur » pour faire gagner leur « camp ».
Paul Cebille
https://nouvellerevuepolitique.fr/paul-cebille-analyste-opinion-a-lobservatoire-hexagone-on-avait-fait-ca-la-derniere-fois/
F) - Fraude électorale à Marseille : un système électoral clientéliste entretenu dans les métropoles ?
Le fonctionnement des élections municipales en France
Les élections municipales en France constituent l’un des scrutins les plus anciens et les plus ancrés dans la vie démocratique locale.
Elles permettent d’élire, tous les six ans, les conseillers municipaux qui, à leur tour, désignent le maire et ses adjoints.
Depuis la réforme de 1982, complétée par la loi du 21 mai 2025, le mode de scrutin est uniforme pour toutes les communes : un scrutin de liste proportionnel paritaire à deux tours, avec une prime majoritaire accordée à la liste arrivée en tête. Dans les communes de plus de 1.000 habitants (et désormais dans toutes, y compris les petites), la liste obtenant la majorité absolue des suffrages au premier tour ou la majorité relative au second tour reçoit automatiquement la moitié des sièges (prime majoritaire de 50 %). Le reste des sièges est réparti à la proportionnelle entre les listes ayant franchi le seuil de 5 %. Les listes doivent être paritaires, avec alternance stricte homme-femme. À Paris, Lyon et Marseille, le scrutin est adapté aux secteurs (arrondissements), avec une prime majoritaire réduite à 25 % pour le conseil municipal central. Ce système garantit à la fois stabilité (la prime empêche la fragmentation) et représentation minoritaire, tout en favorisant les majorités solides pour gouverner.
Une gauche dominante dans les grandes villes
Pourtant, ce cadre apparemment équilibré masque des déséquilibres structurels qui expliquent en partie les soupçons récurrents de dysfonctionnements, comme ceux qui éclatent aujourd’hui à Marseille. La carte politique des grandes villes françaises se distingue nettement de celle de la « France périphérique » décrite par Christophe Guilluy. Sur les 42 communes de plus de 100.000 habitants, la gauche (PS, EELV, apparentés) détient 24 mairies après 2020. Le Parti socialiste seul en contrôle 14, dont Paris (Anne Hidalgo), Marseille (Benoît Payan), Nantes, Lille ou Rennes. Les écologistes ont conquis Lyon, Bordeaux, Strasbourg ou Grenoble. À l’inverse, la droite (LR, Horizons) domine surtout dans les villes moyennes ou rurales.
Cette domination urbaine gauche s’inscrit dans une longue continuité : des décennies de règne ininterrompu. À Toulouse, Jean-Luc Moudenc (droite) succède à une ère socialiste ; mais à Nantes (Johanna Rolland, PS depuis 2014), Montpellier (Michaël Delafosse, PS), ou encore Dijon (François Rebsamen, PS depuis 2001 avec une brève interruption), le pouvoir local se transmet souvent au sein du même camp depuis les années 1980-1990.
Ces bastions urbains contrastent avec une France périphérique – périurbaine, rurale, petites villes – où la droite et le Rassemblement national progressent nettement depuis 2017.
Cette fracture territoriale s’explique par plusieurs facteurs. Les grandes villes concentrent les classes moyennes supérieures, les étudiants, les fonctionnaires et les populations immigrées, électorats traditionnellement plus à gauche. La « France périphérique », elle, rassemble les ouvriers, employés, artisans et agriculteurs touchés par la mondialisation, la désindustrialisation et la hausse des coûts énergétiques.
Des décennies de règne, la réalité des petites communes et le cumul des mandats
Les maires des petites communes (moins de 1.000 habitants, soit 90 % des 34.800 communes françaises) vivent une réalité bien différente.
Leur charge de travail est colossale : gestion du budget, urbanisme, écoles, voirie, sécurité, social… sans les moyens humains des grandes villes. Beaucoup cumulent les fonctions pour exister politiquement et financièrement. Le cumul des mandats, pourtant encadré depuis les lois de 2014 et 2017 (interdiction pour un parlementaire d’être maire d’une commune de plus de 1.000 habitants ou président d’EPCI (Établissements Publics de Coopération Intercommun : structures administratives permettant à plusieurs communes d’exercer des compétences en commun), limitation à un seul mandat local exécutif), reste très répandu au niveau local. Un maire peut encore présider une intercommunalité, un syndicat mixte ou un conseil de territoire. Comme l’explique un article du Courrier des maires (« Le cumul des mandats : un peu, beaucoup, ouvertement, tout bien réfléchi »), cette pratique persiste « ouvertement » pour des raisons pratiques : les petites communes manquent de ressources et les élus cherchent à peser dans les négociations avec l’État ou les métropoles. Résultat : un maire de village cumule souvent mandat municipal + présidence d’EPCI + vice-présidence départementale, au prix d’un épuisement documenté (un tiers des maires en burn-out selon des enquêtes récentes).
Le découpage électoral : un outil pour modeler les résultats
Le système électoral lui-même offre des outils pour consolider ces pouvoirs. Le découpage des circonscriptions, qu’il s’agisse des cantons pour les départementales ou des circonscriptions législatives, permet parfois de « modeler » le territoire pour adapter le résultat recherché. Le gerrymandering, terme venu des États-Unis (dessin de circonscriptions en forme de salamandre pour favoriser un parti), existe en France malgré les contrôles du Conseil constitutionnel.
Un exemple emblématique est la circonscription n°2 du département de l’Hérault, centrée sur Montpellier. Le découpage cantonal, visible sur les cartes officielles de la préfecture, présente des limites irrégulières : le canton MTP.2 s’étend en « étoile » ou en bras depuis le centre-ville vers des zones périphériques, englobant des quartiers ciblés pour diluer ou concentrer certains électorats. Ce type de configuration, critiqué depuis des années par l’opposition, facilite la victoire d’une liste en isolant les voix adverses.
Les réformes successives du code électoral et des découpages
L’histoire des réformes du code électoral montre une évolution progressive vers plus de contrôle, mais aussi des ajustements opportunistes. Sous la Ve République, les redécoupages législatifs ont été rares : 1958 (fondateur), 1986 (sous cohabitation), 2010 (sous Sarkozy, avec commission indépendante pour limiter les abus). La loi de 2010 a introduit une commission indépendante chargée d’avis public sur les projets de délimitation. Pour les cantonales, la réforme de 2014 (binominal paritaire) a redessiné les cantons pour réduire leur nombre et assurer la parité. Les municipales ont connu la grande bascule en 1982 (passage du scrutin majoritaire plurinominal au proportionnel avec prime) puis en 2013 (seuil abaissé à 1.000 habitants) et 2025 (scrutin de liste généralisé aux petites communes).
Ces réformes visaient à moderniser et à moraliser, mais n’ont pas supprimé les irrégularités territoriales.
Le Conseil constitutionnel censure les découpages trop déséquilibrés (écarts démographiques excessifs), mais tolère des formes irrégulières si elles respectent l’égalité approximative (un député = une population voisine).
L’affaire des centenaires à Marseille : soupçons de fraude électorale
C’est dans ce contexte d’un système verrouillé par des décennies de domination locale que surgissent les soupçons de fraude électorale à Marseille. À quatre jours du premier tour des municipales 2026, plusieurs candidats d’opposition ont dénoncé une anomalie spectaculaire sur les listes électorales de la deuxième ville de France (886.000 habitants, 555.210 inscrits, soit +9 % en six ans malgré une démographie stagnante).
Les listes comptent 785 électeurs âgés de 100 ans ou plus. Parmi eux, une femme née le 24 décembre 1905 en Italie, inscrite dans les 11e-12e arrondissements, aurait aujourd’hui 120 ou 121 ans.
Si elle était vivante, elle serait la doyenne de l’humanité, loin devant Ethel Caterham (116 ans, Britannique, record Guinness 2026). D’autres inscrits dépasseraient les 115 ans.
Le candidat RN Franck Allisio a saisi le procureur de la République au titre de l’article 40 du Code de procédure pénale, soupçonnant « des tentatives de fraude électorale » via des électeurs fantômes (décédés non radiés). Martine Vassal (droite-centre) a réclamé sur X une « mise sous tutelle immédiate de l’organisation des municipales », dénonçant un risque de « fraudes électorales massives ». D’autres élus du secteur (comme Sylvain Souvestre, maire LR du 11-12) ont fourni des actes de décès.
La mairie de Benoît Payan (PS) et l’INSEE expliquent qu’il s’agit d’un problème administratif classique : les décès à l’étranger ne sont pas toujours signalés par les familles, retardant la radiation automatique dans le Répertoire Électoral Unique (REU). L’INSEE assure que les cas vérifiés (trois femmes nées 1924-1925) sont bien radiés et que le logiciel d’extraction de la ville peut afficher des données obsolètes. La ville promet un retrait automatique des plus de 110 ans pour les futurs scrutins.
Pourtant, le doute persiste. Marseille a déjà connu des affaires de procurations frauduleuses en 2020 (EHPAD du 12e arrondissement). L’augmentation de 9 % des inscrits sans croissance démographique interroge. Dans une ville historiquement marquée par des pratiques clientélistes (de Gaston Defferre à Jean-Claude Gaudin), ces « centenaires fantômes » alimentent les craintes d’un système où la prime majoritaire, le découpage des secteurs et la longévité des équipes municipales facilitent les abus. L’opposition y voit le symptôme d’une gauche urbaine qui, après des décennies de pouvoir, peine à accepter l’alternance.
Des failles qui interrogent la démocratie locale
Au-delà de Marseille, ces soupçons interrogent la solidité démocratique française. Un système qui concentre le pouvoir dans quelques grandes villes à gauche, tolère le cumul local, autorise des découpages créatifs et peine à nettoyer ses listes électorales risque de creuser le fossé avec la France périphérique. Les réformes successives ont modernisé les règles, mais pas suffisamment les contrôles indépendants ni les moyens des petites communes. À l’heure où les Marseillais s’apprêtent à voter les 15 et 22 mars 2026, l’affaire des centenaires rappelle que la démocratie locale ne se limite pas à la prime majoritaire : elle repose aussi sur la confiance dans les listes et l’égalité réelle des électeurs.
Sans vigilance accrue – judiciaire, préfectorale et citoyenne –, les failles du système risquent de transformer le scrutin en outil de perpétuation du pouvoir plutôt qu’en expression populaire.









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