août 30, 2026

Pessimisme dans l'enseignement, enseignants lassés par un trop-plein de réformes !

Sommaire:

A) - Après dix ans de politique éducative d'Emmanuel Macron, les enseignants lassés par un trop-plein de réformes

B) - Pour les enseignants, une rentrée scolaire sous le signe du pessimisme

C) - A huit mois de la présidentielle, Attal et Philippe veulent séduire les enseignants avec des hausses des rémunérations

D) - Si on veut attirer davantage de bons étudiants vers l’enseignement, il faut accepter d’y mettre le prix

E) - École française : la grande faillite !


 

A) - Après dix ans de politique éducative d'Emmanuel Macron, les enseignants lassés par un trop-plein de réformes

Les professeurs reprennent, ce lundi, le chemin de leur école, collège ou lycée. C'est la dixième et dernière rentrée scolaire des deux quinquennats écoulés. Le chef de l'Etat se rendra mardi dans un lycée de Mende avec le ministre de l'Education nationale.

« Pour poursuivre le redressement de notre école, ce n'est pas d'une réforme de plus dont nous avons besoin », assurait mardi dernier le ministre de l'Education nationale, Edouard Geffray, lors de sa conférence de presse de rentrée. « Il faut d'abord un cap, peu de priorités, mais tenues dans la durée, avec une confiance absolue en ce qui se fait sur le terrain, avec l'appui des parents et des collectivités », poursuivait-il. Faut-il lire dans ces propos une critique en creux de dix ans de politique éducative faite de réformes menées au pas de charge… et souvent détricotées avant d'arriver à leur terme ?

Comme directeur général de l'enseignement scolaire entre 2019 et 2024, Edouard Geffray, qui se rendra mardi au lycée Chaptal de Mende (Lozère) avec le président de la République, a été aux avant-postes pour observer le travail des six ministres qui l'ont précédé Rue de Grenelle. Alors, que retenir des dix ans d'une politique éducative durant lesquels Emmanuel Macron s'est posé en super-ministre de l'Education ?

Sept ans d'hésitations sur les mathématiques

La réforme du bac général et technologique qui a mis fin aux séries S, ES et L restera, avec Parcoursup, l'un des changements majeurs des deux quinquennats. Elle n'a cessé d'évoluer chaque année depuis sa mise en place en 2019, remettant en cause la place des mathématiques telle que Jean-Michel Blanquer l'avait pensée. L'ancien ministre avait exclu cette discipline des enseignements du tronc commun au profit d'un enseignement scientifique regroupant plusieurs matières.

La nouvelle épreuve de mathématiques en première - que les lycéens ont passée en juin dernier - est le dernier acte d'une série d'amendements à la réforme après sept ans d'hésitations gouvernementales sur la place à accorder à cette discipline. Du « rafistolage », selon les syndicats.

Le lycée professionnel a, lui aussi, été confronté à un yo-yo. Au début de son deuxième quinquennat, en 2022, Emmanuel Macron promet une « grande réforme », en passant sous silence celle que Jean-Michel Blanquer vient tout juste de mettre en oeuvre.

Il faut en finir avec le millefeuille des dispositifs et des réformes.

Le syndicat des personnels de direction ID-FO

La deuxième réforme de la voie professionnelle se met en place en 2025… mais la désorganisation qu'elle provoque dans les lycées est telle qu'Edouard Geffray « tire les conséquences » d'un « constat d'échec » et revient, en 2026, sur le parcours personnalisé de six semaines en terminale qui était critiqué de toutes parts. Les épreuves du bac, qui avaient été avancées à la mi-mai, auront finalement de nouveau lieu en juin.

« Il faut en finir avec le millefeuille des dispositifs et des réformes qui produisent une perte de sens et un découragement des personnels », s'agace à l'époque le syndicat des personnels de direction ID-FO qui, lors d'une conférence de presse, présente des millefeuilles débordant de crème pâtissière pour frapper les esprits…

Le collège a, lui aussi, connu les secousses de réformes annoncées puis détricotées. Les groupes de niveau en français et en mathématiques, voulus par Gabriel Attal dans le cadre de son vaste « choc des savoirs », resteront comme l'exemple emblématique des revirements ministériels. Anne Genetet, qui lui succède, assouplit ce qu'elle a rebaptisé « groupes de besoins » face à la fronde d'enseignants qui refusent de trier les élèves avant qu'Elisabeth Borne ne les abandonne pour les collégiens de quatrième et de troisième, et qu'Edouard Geffray ne les enterre définitivement.

« Il y a des endroits où les groupes de besoins marchent, et d'autres où ça ne marche pas, déclarait-il en janvier dernier. Ceux qui veulent continuer à y avoir recours pourront les garder. Ceux chez qui ça ne produit pas de résultat parce que leur organisation scolaire et leur paysage scolaire n'étaient pas adaptés à cette mesure-là, je ne vais pas m'entêter à leur dire de continuer. »

Les dédoublements de classes en question

Dans les écoles maternelles et élémentaires, le dédoublement des petites classes en éducation prioritaire restera comme la mesure phare des deux quinquennats. Cette réforme-là n'a pas été détricotée. Elle a même été étendue du CP et du CE1 à la grande section de maternelle. Mais des voix s'élèvent pour la remettre en cause, de parlementaires à l'Inspection générale des finances en passant par la Cour des comptes.

Un rapport du Sénat paru en mai dernier proposait de passer, dans ces classes, de 12 à 15 élèves, pour faire des économies et ainsi « fermer 839 classes », « soit autant de postes qui se libéreraient pour les zones en tension ». Le service statistique du ministère de l'Education nationale ne vole pas vraiment au secours de la mesure quand il affirme, dans une étude de février dernier, que « les bénéfices de court terme observés jusqu'en fin de CE1 n'apparaissent plus à l'entrée en sixième ».

Le développement du nombre d'accompagnants d'élèves en situation de handicap (AESH) est une autre mesure phare dont le coût interroge. Leur nombre (135.000) a été multiplié par 3,3 depuis 2017, à tel point que les AESH sont désormais le second métier de l'Education nationale derrière les enseignants.

La valse des réformes n'épargne pas non plus l'école inclusive : après l'organisation des ressources autour des PIAL (pôles inclusifs d'accompagnement localisés), le gouvernement tente, malgré l'opposition du Parlement, de généraliser les PAS (pôles d'appui à la scolarité) - composés d'un binôme entre un enseignant et un éducateur spécialisé - alors que plusieurs rapports ont pointé « les limites » du modèle français. L'erreur est, selon Edouard Geffray, d'avoir « tout fait reposer sur la compensation humaine ».

Changer l'école « par petites touches »

La succession des réformes a aussi touché directement les enseignants dans leur formation initiale. En février 2019, Jean-Michel Blanquer annonce le déplacement du concours en deuxième année de master (au lieu du M1). Mais en août 2022, alors que la mesure se met en place, Emmanuel Macron fait une annonce surprise aux recteurs en affirmant vouloir « reprendre à bras-le-corps » la formation des enseignants pour susciter davantage de vocations.

Après moult rebondissements, la nouvelle réforme vient de se mettre en place en cette rentrée 2026. Elle positionne les concours enseignants après la 3e année de licence. Pour les professeurs, le deuxième quinquennat d'Emmanuel Macron restera aussi celui de la mise en place du « pacte », ce « travailler plus pour gagner plus » qui a suscité tant de critiques… et sur lequel le gouvernement a finalement réduit la voilure pour faire des économies.

Pour « changer l'école », il faut « avancer par petites touches », estimait Christophe Kerrero, ancien directeur de cabinet de Jean-Michel Blanquer entre 2017 et 2020, dans un livre publié l'an dernier (1). « Le temps long de l'école n'est pas celui du politique » et « les meilleures intentions du monde se heurtent aux exigences du réel », y déplore-t-il. Selon l'ancien recteur, les effets des réformes menées se font sentir « dix ans après au minimum ». A condition qu'elles ne soient pas détricotées entre-temps.

(1) « L'école n'a pas dit son dernier mot », Editions Robert Laffont, 2025.

Marie-Christine Corbier

https://www.lesechos.fr/politique-societe/education/apres-dix-ans-de-politique-educative-demmanuel-macron-les-enseignants-lasses-par-un-trop-plein-de-reformes-2248845

 

B) - Pour les enseignants, une rentrée scolaire sous le signe du pessimisme

A la veille de la rentrée scolaire, le dernier baromètre du syndicat SE Unsa met en exergue le manque de confiance des personnels de l'Education nationale vis-à-vis de l'Etat.

Pour cette dernière rentrée scolaire des dix ans d'Emmanuel Macron au pouvoir, le moral des personnels de l'Education nationale est très loin d'être au beau fixe. Dans le dernier baromètre du syndicat enseignant SE Unsa, réalisé auprès de 42.000 agents et publié avant la rentrée des enseignants ce lundi, leur pessimisme est au sommet.

Seuls 0,3 % des sondés se disent confiants pour l'avenir du système éducatif, alors que les trois quarts des agents se déclarent inquiets sur leur avenir. « A la place de tout employeur, il y aurait de quoi se poser les bonnes questions » déclare Elisabeth Allain-Moreno, secrétaire générale du syndicat SE Unsa.

Défiance et manque de reconnaissance

« Ça dit quelque chose de très important sur la défiance qui s'est installée entre les personnels et les politiques éducatives qui ont été conduites ces dernières années », avance-t-elle. Les réponses du sondage l'appuient : 91 % ne se sentent pas d'accord avec les choix politiques en matière d'éducation et se disent infantilisés et 71 % ne se sentent ni respectés ni reconnus dans l'exercice de leur métier.

Selon le baromètre, près de la moitié des sondés (48 %) pensent d'abord au salaire lorsqu'ils évoquent leur travail. Un bon de 14 points par rapport à 2024. « C'est la préoccupation majeure de l'éducation nationale », pour Julie Duhamel, secrétaire nationale SE Unsa, qui explique que, pour beaucoup d'agents, le salaire de base n'est plus suffisant pour vivre décemment face à la hausse du coût de la vie.

Le salaire, une préoccupation majeure

Le syndicat réclame une revalorisation générale « pour tous les collègues, sans exception ». Julie Duhamel rappelle le statut précaire des AESH (accompagnant d'élèves en situation de handicap) et AED (assistants d'éducation), dont « le salaire actuel leur permet à peine de survivre ».

Le bilan que fait Elisabeth Allain-Moreno des dix dernières années est sans appel : « Le mot déception est faible, nous ressentons beaucoup de colère et d'amertume. » « Si on n'a pas un candidat à la présidentielle qui est en capacité de comprendre et de porter un petit peu une école où on investit davantage, il y a vraiment un avenir sombre pour notre pays qui est en train de se conforter » a-t-elle alerté, alors que le syndicat ne cache pas ses doutes quant à la sincérité des premières promesses - notamment sur les salaires - avancées dans le débat présidentiel qui s'ouvre.

Sevil Demir

https://www.lesechos.fr/politique-societe/education/pour-les-enseignants-une-rentree-scolaire-sous-le-signe-du-pessimisme-2248755


C) - A huit mois de la présidentielle, Attal et Philippe veulent séduire les enseignants avec des hausses des rémunérations

Gabriel Attal et Edouard Philippe proposent l'un et l'autre des mesures visant à augmenter la rémunération des professeurs. D'autres volets de leurs programmes respectifs sont nettement moins populaires auprès des enseignants.

« La priorité numéro 1 de l'école, ce n'est pas le confort des profs, c'est l'intérêt des élèves mais ça passe par les profs, indiquait Edouard Philippe en juin, dans une longue interview au podcast « gdiy ». Il faut mieux payer. »

Dans « Le Figaro », lundi, le candidat Horizons à la présidentielle envisage « une augmentation de 20 % de la rémunération moyenne des enseignants en cinq ans ». Car « c'est indispensable pour redonner de la dignité à leur métier », cette rémunération doit être portée « au moins au niveau de la moyenne européenne ».

Dans « Le Monde » de ce mardi, l'autre candidat du bloc central, Gabriel Attal, entend aussi s'attirer les faveurs du vivier électoral des professeurs. « Le métier a été progressivement smicardisé », déplore-t-il. Il s'engage à ce que « le traitement des enseignants soit revalorisé de 200 euros net par mois, jusqu'à 500 euros net pour les milieux de carrière ». Son entourage en évalue le coût à 2,5 milliards d'euros. « Ce sera financé par des économies, notamment sur nos dépenses sociales », affirme Gabriel Attal.

Cette mesure serait complétée d'une « revalorisation à l'échelle de l'établissement », au titre du remplacement de courte durée. Les engagements budgétaires seraient intégrés à une loi de programmation pour l'Education nationale qui serait votée dès l'année 2027.

Un chef d'établissement « patron »


La séduction du vivier électoral par les deux candidats s'accompagne de mesures moins populaires auprès des enseignants. La proposition de les augmenter « va de pair avec l'autonomie des établissements », souligne Gabriel Attal qui entend la « renforcer, y compris en primaire » où le sujet de la direction d'école reste sensible.

Edouard Philippe se dit, lui aussi, prêt à donner plus d'autonomie aux chefs d'établissement, pour décider par exemple d'instaurer ou non l'uniforme ou encore de « rajouter des heures d'enseignement lorsque c'est nécessaire ».

Il faut « que le chef d'établissement puisse effectivement devenir le patron, si j'ose dire », soulignait-il en juin, évoquant des chefs d'établissement qui ont « pas mal de responsabilités » mais « zéro moyen pour les exercer ». « Plus on donnera de la liberté à l'école, à son conseil d'administration, à la façon dont elle organise ses classes, parfois ses horaires, plus on trouvera des bonnes conditions », ajoutait Edouard Philippe.

Sur le niveau des élèves, pour s'attaquer au « système qui dysfonctionne », il s'interrogeait aussi sur le collège unique : « Tel qu'il fonctionne aujourd'hui, est-il encore adapté ? Est-ce qu'aujourd'hui ça a encore du sens ? » Avant d'y répondre en partie : « C'est une question qui peut déclencher tout de suite des positions très tranchées. Est-ce que, objectivement, on peut avoir son bac, c'est-à-dire l'instrument qui permet de faire des études supérieures quand le niveau de français est mal maîtrisé ? »

Sur le collège et les autres niveaux de la scolarité, Gabriel Attal veut instaurer des « cordes de rappel » - à la fin du primaire avec le certificat d'études ou à la fin du collège avec l'obtention obligatoire du brevet pour pouvoir passer au lycée. « Il faut que les taux de réussite aux examens, bac et brevet, diminuent, traduit l'entourage de Gabriel Attal. On ne peut pas se féliciter que chaque année il y ait entre 85 et 95 % des élèves qui aient le bac parce que c'est fait au prix d'une dévalorisation du diplôme. »

Un seul ministre par quinquennat

Quitte à reprendre des thématiques chères au Rassemblement national ? En aucun cas, balaie le candidat qui évoque par exemple des classes passerelles pour rattraper les élèves en difficulté et des mesures favorables à l'école inclusive.

Gabriel Attal propose de fermer les 100 établissements les plus ghettoïsés et de généraliser les groupes de niveau en français et en mathématiques, pourtant très contestés quant à leurs effets. La mesure « n'a pas vraiment été mise en oeuvre », rétorque-t-il tout en se disant « pas complètement rigide sur une prescription nationale ».

« Il y a eu des virages à 180 degrés pour des raisons parfois politiques, ce qui a nui à la continuité et à la stabilité dont l'école a besoin », glisse l'entourage de Gabriel Attal. Elisabeth Borne avait vidé de leur substance les groupes de niveau. Pour éviter les changements de cap, le candidat Attal propose de garder le même ministre de l'Education pendant cinq ans.

Marie-Christine Corbier

https://www.lesechos.fr/politique-societe/education/a-huit-mois-de-la-presidentielle-attal-et-philippe-veulent-seduire-les-enseignants-avec-des-hausses-des-remunerations-2248216

 


 

D) - Si on veut attirer davantage de bons étudiants vers l’enseignement, il faut accepter d’y mettre le prix

Sélectionner plus tôt, puis consacrer deux années à apprendre véritablement le métier aux futurs enseignants est un impératif. Mais mieux former les professeurs ne résoudra qu’une partie du problème. Encore faut-il réussir à attirer — et surtout à conserver — de bons candidats. Et cela passe aussi par la rémunération.

Bonne rentrée aux 11,6 millions d’écoliers, collégiens et lycéens et aux 851 500 professeurs qui retrouvent ce mardi le chemin de l’école. Avec cette promesse du ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray : « Nous aurons assez de professeurs », grâce à « l’effet très net » de la réforme du concours sur l’attractivité du métier. Les chiffres sont, il est vrai, encourageants. Près de 24 400 postes ont été pourvus cette année, contre 16 300 l’an dernier. Mais gardons-nous de crier victoire trop vite : le nombre de postes ouverts a lui aussi fortement augmenté et, pendant la période de transition, deux concours coexistent, l’un à bac + 3, l’autre à bac + 5. Il faudra donc attendre pour savoir si le rebond est durable. Recruter plus tôt, former mieux.

Sur le fond, la réforme engagée en 2025 va dans la bonne direction. Jusqu’ici, la France recrutait tard ses enseignants et concentrait leur professionnalisation à la fin de leur cursus. Nous avons trop longtemps considéré qu’être bon dans une discipline suffisait presque à savoir l’enseigner. Or tenir une classe, transmettre un savoir, détecter une difficulté, imposer une autorité ou adapter une pédagogie sont aussi des compétences qui s’apprennent. Depuis cette année, le concours est ouvert dès bac + 3. Les lauréats suivent ensuite deux années de master professionnalisant et rémunéré, avec davantage de pratique devant les élèves. Les premiers professeurs intégralement formés selon ce nouveau modèle arriveront donc dans les classes à partir de 2028. C’est plus cohérent : sélectionner plus tôt, puis consacrer deux années à apprendre véritablement le métier.

Le trou noir du milieu de carrière d’enseignant

Mais mieux former les professeurs ne résoudra qu’une partie du problème. Encore faut-il réussir à attirer — et surtout à conserver — de bons candidats. Car la dégradation du métier d’enseignant, longtemps mal payé et de moins en moins considéré, finit nécessairement par se retrouver dans les classes. Et nos enfants en paient aujourd’hui le prix. Le symbole le plus saisissant vient des mathématiques. Un élève de CM2 enfant de cadre obtient en calcul un score inférieur à celui d’un enfant d’ouvrier trente ans auparavant. La baisse touche toutes les catégories sociales. L’école française n’a pas seulement échoué à réduire les inégalités : elle a laissé reculer le niveau général. On peut accuser les programmes, les écrans, les parents, les méthodes pédagogiques. Tous jouent leur rôle. Mais aucune école ne peut durablement être meilleure que les femmes et les hommes auxquels elle confie ses élèves.

Or le malaise enseignant est profond. Selon la dernière enquête TALIS de l’OCDE, seuls 4 % des professeurs français estiment que leur métier est valorisé dans la société. La moyenne de l’OCDE est de 22 %. Cinq fois plus. Seuls 27 % se déclarent satisfaits de leur rémunération. Le problème français est désormais assez précisément identifié. Les débuts de carrière ont été revalorisés ces dernières années et se rapprochent de la moyenne des pays comparables. Mais un véritable trou d’air subsiste au milieu de la carrière. Après quinze ans d’ancienneté, un professeur des écoles français gagne environ 17 % de moins que la moyenne de l’OCDE ; dans le secondaire, l’écart est de l’ordre de 14 %.

C’est là qu’il faut agir. Non pas en distribuant une nouvelle prime ou en bricolant une indemnité supplémentaire, mais en rattrapant progressivement cet écart de rémunération. En salaire. Et en ciblant en priorité ces professeurs de 35, 40 ou 45 ans qui ont acquis de l’expérience mais voient leur rémunération plafonner au moment même où leurs responsabilités familiales augmentent.

Rémunération des enseignants : les candidats à la présidentielle jouent la surenchère

Cela coûtera cher. Mais si l’on veut attirer davantage de bons étudiants vers l’enseignement, accroître la sélectivité des concours et conserver les meilleurs professeurs, il faudra accepter d’y mettre le prix. La rémunération ne fait pas à elle seule la qualité d’un enseignant. Mais prétendre reconstruire l’attractivité du métier sans traiter la question salariale relève de la fiction. La présidentielle de 2027 a d’ailleurs lancé la surenchère. Édouard Philippe promet 20 % d’augmentation moyenne sur le quinquennat. Gabriel Attal propose de 200 à 500 euros net supplémentaires par mois. Raphaël Glucksmann veut augmenter tous les enseignants d’au moins 10 %, et jusqu’à 25 % pour certains milieux de carrière. Jean-Luc Mélenchon promet, lui, de revaloriser le point d’indice et les grilles salariales. Très bien. Mais il manque toujours la deuxième moitié de la phrase : qui paie ?

Dans un pays qui n’a plus aucune marge budgétaire, promettre des milliards supplémentaires est facile. Fixer des priorités l’est beaucoup moins. Revaloriser les professeurs suppose donc de dégager les économies correspondantes ailleurs dans la dépense publique. C’est même à cela que l’on reconnaît une véritable priorité : non pas à l’argent supplémentaire que l’on promet, mais aux dépenses auxquelles on accepte de renoncer pour la financer. Si nous voulons rendre notre école désirable à nouveau, commençons par rendre désirable le métier de ceux qui la font vivre.

Raphaël Legendre

https://www.challenges.fr/politique/si-on-veut-attirer-davantage-de-bons-etudiants-vers-lenseignement-il-faut-accepter-dy-mettre-le-prix_645432 

 


E) - École française : la grande faillite !

La crise de l'école française dépasse largement la succession des ministres, les polémiques sur les programmes ou le manque de renouvellement régulier. Les données racontent une crise plus profonde : recul des savoirs fondamentaux, affaissement de l'autorité, déclassement du métier d'enseignant et incapacité croissante de l'école à corriger les inégalités sociales. Dans "Main basse sur l'Éducation nationale", Joachim Le Floch-Imad parle d'un "suicide assisté". La formule est brutale. Les chiffres lui donnent une consistance inquiétante.

Pendant longtemps, la crise scolaire française a pu être traitée comme une querelle idéologique. Les uns accusaient le "pédagogisme", les autres le manque de moyens, d'autres encore les familles, les écrans ou les transformations de la société.
 
Cette époque devrait être derrière nous. Nous disposons désormais de suffisamment de séries statistiques pour établir un constat beaucoup plus solide.
 
Je partage ainsi une grande partie du diagnostic dressé par Joachim Le Floch-Imad : nous assistons à une crise systémique. Une institution conçue pour transmettre des connaissances, former des esprits libres et réduire l'effet de la naissance sur le destin individuel remplit de moins en moins efficacement ces trois missions.
 
Une chute documentée
 
PISA 2022 a produit les résultats français parmi les plus faibles jamais enregistrés par cette enquête. Entre 2018 et 2022, les performances ont reculé en mathématiques et en compréhension de l'écrit. La France reste proche de la moyenne de l'OCDE, ce qui mérite d'être précisé. Le problème tient donc autant au recul français qu'à la médiocrité générale de nombreux systèmes occidentaux.
 
TIMSS offre un tableau encore plus sévère. En 2023, les élèves français de quatrième obtiennent 479 points en mathématiques, contre 507 en moyenne parmi les pays participants de l'UE et de l'OCDE. Seulement 3% atteignent le niveau avancé, contre 11% dans cet ensemble. En CM1 aussi, les performances françaises demeurent sous les moyennes européenne et internationale.
 
En lecture, PIRLS 2021 place la France sous la moyenne européenne : 514 points contre 527. Une amélioration relative existe puisque les résultats se sont stabilisés après quinze années de baisse, tandis que plusieurs pays européens reculaient durant la période Covid. Cette précision compte : parler sérieusement du déclin scolaire oblige aussi à signaler les stabilisations lorsqu'elles existent.
 
Les séries françaises de long terme rendent néanmoins le diagnostic difficilement contestable. Dans une même dictée proposée à des élèves de CM2, le nombre moyen d'erreurs est passé de 10,7 en 1987 à 14,7 en 2007, 18 en 2015 et 19,4 en 2021. Les évaluations en calcul montrent également un recul substantiel depuis 1987.
 
Nous parlons donc d'une dégradation commencée plusieurs décennies avant TikTok, les smartphones ou ChatGPT. Le numérique peut aggraver certaines difficultés contemporaines. Il explique difficilement une trajectoire engagée dès les années 1980.
 
Le temps scolaire disparaît
 
Transmettre exige une condition élémentaire : pouvoir enseigner.
 
L'enquête TALIS 2024 montre que les enseignants français déclarent consacrer 18% du temps de classe au maintien de l'ordre, contre 15% en moyenne dans l'OCDE. Un professeur travaillant dans ces conditions perd presque une heure sur cinq à obtenir les conditions nécessaires au cours lui-même.
 
PISA raconte la même réalité depuis le point de vue des élèves. En France, 29% déclarent ne pouvoir travailler correctement durant la plupart ou la totalité des cours de mathématiques, contre 23% dans l'OCDE. 42% indiquent que leurs camarades n'écoutent guère l'enseignant, contre 30% en moyenne.
 
L'autorité scolaire constitue ici une question pédagogique fondamentale. Un enseignant incapable d'obtenir le silence transmet moins. Une classe continuellement interrompue avance moins vite. Les élèves disposant d'une famille cultivée, de cours particuliers ou d'un environnement favorable compensent davantage ce temps perdu. Les autres en subissent directement le coût.
 
Le retour de l'autorité scolaire relève donc aussi d'une politique sociale.
 
On dépense beaucoup, on rémunère mal
 
L'analyse devient particulièrement intéressante lorsqu'on observe les moyens.
 
La France consacre 5,4% de son PIB à l'éducation, contre 4,7% en moyenne dans l'OCDE. Ces chiffres méritent toutefois d'être correctement lus. En 2026, la mission "Enseignement scolaire" atteint 89,6 milliards d'euros en incluant le CAS "Pensions", dont 25,2 milliards servent à financer les retraites des fonctionnaires. Hors pensions, elle représente 64,5 milliards. Cela gonfle considérablement le chiffre présenté comme le "budget de l'école", alors qu'une part importante ne finance directement ni les classes, ni les enseignants en activité, ni les élèves. L'OCDE intègre elle aussi les coûts de retraite dans ses comparaisons afin d'harmoniser les systèmes nationaux. Le problème français relève donc surtout de l'allocation des ressources.
 
La France dépense ainsi 13% de moins que la moyenne OCDE par élève du primaire, 5% de moins au collège, puis 24% de plus au lycée. L'OCDE recommande depuis longtemps un rééquilibrage vers les premières années, précisément celles où se construisent lecture, écriture et calcul.
 
Simultanément, le déclassement relatif des enseignants demeure spectaculaire. En 2024, le salaire effectif des professeurs des écoles français est inférieur de 26% au revenu des actifs diplômés du supérieur travaillant à temps plein. Pour les enseignants du collège, l'écart atteint 18%. À quinze ans de carrière, leur rémunération reste sensiblement sous la moyenne OCDE.
 
La crise des vocations devient alors moins mystérieuse. Les départs volontaires restent minoritaires à l'échelle des quelque 800 000 enseignants, tandis que leur progression historique est forte : 364 départs avaient été recensés en 2008-2009, contre plusieurs milliers durant les dernières années. En 2023-2024, le Sénat comptabilisait 2 859 démissions.
 
À cette crise des ressources humaines s'ajoute la fatigue réformatrice. TALIS 2024 indique que 49% des enseignants français estiment devoir mettre en œuvre des changements sans disposer des ressources nécessaires, tandis que 44% souhaitent une période de stabilité.
 
Une institution qui change continuellement de règles tout en conservant les mêmes faiblesses finit par confondre mouvement et réforme.
 
L'école reproduit ce qu'elle devait corriger
 
Le point le plus grave concerne finalement l'égalité.
 
En France, l'écart de performance en mathématiques entre le quart des élèves les plus favorisés et le quart des plus défavorisés atteint 113 points dans PISA 2022, contre 93 points en moyenne dans l'OCDE. L'origine socio-économique explique 21% de la variation des performances françaises, contre 15% dans l'OCDE.
 
Voilà le véritable scandale car l'exigence scolaire protège d'abord l'enfant qui ne possède rien d'autre que l'école. L'enfant de cadres peut recevoir des livres, des explications, du vocabulaire, des voyages, des cours privés et l'aide de parents diplômés. L'enfant issu d'un milieu pauvre dépend beaucoup plus fortement de ce qui se produit entre les murs de sa classe.
 
Lorsque l'école renonce progressivement aux savoirs structurés, à la répétition, à l'effort, à l'autorité du professeur et à l'ambition culturelle, elle renforce mécaniquement le poids de l'héritage familial.
 
Le nivellement des exigences produit alors exactement l'inverse de l'égalité qu'il prétendait favoriser.
 
Reconstruire l'école
 
Condorcet avait compris que l'instruction conditionnait l'exercice réel de la liberté politique. Un citoyen juridiquement libre reste dépendant lorsqu'il ne sait ni raisonner, ni compter, ni comprendre un texte complexe, ni distinguer une démonstration d'une affirmation.
 
C'est pourquoi l'effondrement scolaire dépasse infiniment la question éducative. Il touche notre productivité, notre capacité scientifique, notre souveraineté technologique, notre mobilité sociale et jusqu'à la qualité de notre démocratie.
 
La reconstruction suppose une hiérarchie claire : les savoirs fondamentaux dès le primaire, des enseignants mieux sélectionnés, mieux formés et mieux rémunérés, une autorité institutionnelle restaurée, une véritable autonomie accompagnée d'évaluations transparentes et une stabilité suffisante pour mesurer enfin les politiques sur dix ou quinze ans.
 
L'école française a surtout besoin de retrouver une idée extrêmement ancienne : sa première mission consiste à instruire.
 
Joachim Le Floch-Imad
 
 

8 commentaires:

Dupont Karine a dit…

Quand on est enseignant contractuel dans l'enseignement privé niveau lycée BTS, ils vous paient au SMIC et dans le public 2 000 € net avec 2 masters et des années d'expérience pro

Patrick Dam a dit…

Dupont Karine 2000 plus la sécurité de l'emploi et de grosses vacances.

Dupont Karine a dit…

Patrick Dam aucune "sécurité" puisqu'il s'agit de postes contractuels type CDD. Les titulaires ont la sécurité de l'emploi en effet et sont mieux payés.
Les salaires des contractuels, quand on vit en région parisienne ou en province et qu'il faut faire des dizaines de km avec parfois des enseignements sur 2 établissements à 30 km ... ne sont pas rentables.
la France de Macron = travailleurs pauvres

Patrick Dam a dit…

Dupont Karine
Mettez vous à l'IA si ce n' est pas déjà fait, je peux vous dire que ça bouleversera le marché de la formation, même l'ednat n'y résistera pas indéfiniment.
Avoir un prof 100% disponible, pour 100 fois moins cher, qui ne juge pas, ça change la donne.

Dupont Karine a dit…

Patrick Dam si nous encourageons les élèves à l'utiliser alors qu'ils sont incultes et fainéants c'est mal parti. Je l'utilise avec modération pour des sujets précis en médecine par exemple

Patrick Dam a dit…

Dupont Karine il faut l'utiliser comme assistant, guide pas à pas dans la réflexion, pas comme oracle, vous avez tout a fait raison.

Jean Pierre Beaufort a dit…

Le serpent qui se mord la queue…

Patrick Aubin a dit…

Il suffit de réduire le nombre d'enseignants... comme ils sont tous payés par le butin fiscal et que le butin fiscal ne peut plus les satisfaire, soit on privatise l'éducation, soit on réduit le corps enseignant avec les conséquences qui en découlent pour y arriver !

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