Sommaire:
A) - Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde
B) - La Chine face au modèle japonais : ralentissement ou crise accélérée ?
C) - L'illusion de la souveraineté.
A) - Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde
Le Grand Entretien avec Shanhui Zhang – La Chine face au basculement du monde
Alors que les équilibres internationaux connaissent une recomposition accélérée, la Chine apparaît plus que jamais comme l’un des acteurs centraux du nouvel ordre mondial en gestation. Rivalité stratégique avec les États-Unis, rapprochement renforcé avec la Russie, guerre au Moyen-Orient, tensions commerciales, ambitions technologiques et expansion diplomatique dans le monde arabe, en Afrique et en Europe : Pékin avance désormais sur tous les fronts avec une stratégie de long terme assumée.
Les récentes rencontres entre Xi Jinping et Donald Trump puis entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ont confirmé la volonté chinoise de peser directement sur les grands équilibres internationaux, dans un contexte marqué par l’affaiblissement relatif de l’Occident et la montée d’un monde plus multipolaire.
Pour analyser la vision chinoise des grands bouleversements géopolitiques actuels, Le Diplomate Média a interrogé Shanhui Zhang 张善辉, journaliste chinoise, présentatrice et chroniqueuse à CGTN et CGTN Français, spécialiste des questions économiques et internationales, chroniqueuse régulière sur CNews et devenue au fil des années l’une des voix chinoises les plus connues et suivies dans les médias français.
Propos recueillis par Roland Lombardi
Alors que les équilibres
internationaux connaissent une recomposition accélérée, la Chine
apparaît plus que jamais comme l’un des acteurs centraux du nouvel ordre
mondial en gestation. Rivalité stratégique avec les États-Unis,
rapprochement renforcé avec la Russie, guerre au Moyen-Orient, tensions
commerciales, ambitions technologiques et expansion diplomatique dans le
monde arabe, en Afrique et en Europe : Pékin avance désormais sur tous
les fronts avec une stratégie de long terme assumée.
Les récentes rencontres entre Xi
Jinping et Donald Trump puis entre Xi Jinping et Vladimir Poutine ont
confirmé la volonté chinoise de peser directement sur les grands
équilibres internationaux, dans un contexte marqué par l’affaiblissement
relatif de l’Occident et la montée d’un monde plus multipolaire.
Pour analyser la vision chinoise des grands bouleversements géopolitiques actuels, Le Diplomate Média a interrogé Shanhui Zhang, journaliste chinoise, présentatrice et chroniqueuse à CGTN et CGTN Français,
spécialiste des questions économiques et internationales, chroniqueuse
régulière sur CNews et devenue au fil des années l’une des voix
chinoises les plus connues et suivies dans les médias français.
Propos recueillis par Roland Lombardi
Le Diplomate : Depuis plusieurs
années, la Chine semble considérer que le monde entre dans une phase de
transformation historique profonde. Comment Pékin analyse-t-il
aujourd’hui les bouleversements géopolitiques mondiaux actuels ?
Shanhui Zhang : Il faut
partir du concept matriciel qui structure la pensée stratégique chinoise
depuis 2017 : celui de « changements inédits depuis un siècle ». La
Chine le décline en trois strates. Un changement du monde d’abord : dans
l’Occident développé, montée des populismes, polarisation, perte de
maîtrise sur les affaires globales ; en face, des émergents qui
affirment leur autonomie. D’où la thèse centrale : le rapport de forces
reste « Ouest fort, Est faible », mais la tendance de fond est celle
d’un « Est qui monte, Ouest qui décline ». Entre 2001 et 2021, la part
des pays développés dans le PIB mondial est passée de près de 79 % à 59
%, celle des émergents de 21 % à 41 %, ces derniers assurant désormais
l’essentiel de la croissance mondiale. Un changement d’époque ensuite.
La mondialisation a tissé une interdépendance sans précédent, mais
accumulé ses effets pervers : fragmentation, fossé Nord-Sud, et ces «
quatre déficits » de paix, de développement, de sécurité et de
gouvernance, sur fond d’une course technologique où l’Occident mobilise
l’arme des contrôles, sur les semi-conducteurs notamment, pour préserver
sa domination. Un changement historique enfin, plus idéologique : la
Chine assume l’idée que son modèle de développement offre « une option
nouvelle aux nations qui veulent se développer tout en préservant leur
indépendance ». De ces trois changements superposés, Beijing tire une
conviction : le monde est de nouveau à la croisée des chemins, et la
Chine revendique avoir choisi le camp du rééquilibrage plutôt que de la
rupture.
La séquence de ces derniers mois en offre
une illustration : en l’espace de six mois, les dirigeants de quatre des
cinq membres permanents du Conseil de sécurité se sont succédé à
Beijing. Emmanuel Macron en décembre, Keir Starmer en janvier, Donald
Trump en mai, Vladimir Poutine quelques jours plus tard. Aucune autre
capitale au monde ne pourrait aujourd’hui jouer ce rôle de carrefour
diplomatique. Pour la Chine, c’est la confirmation empirique de la
multipolarité.
Mais il faut bien comprendre la nuance :
la lecture chinoise ne célèbre pas le chaos. La guerre entre les
États-Unis, Israël et l’Iran, la fragmentation des chaînes
d’approvisionnement — tout cela, la Chine le vit comme du désordre. Sa
thèse est plutôt celle d’une recomposition : l’ordre ne s’effondre pas,
il se rééquilibre — et il faut respecter l’ordre international établi
après 1945. Et la Chine entend peser sur cette recomposition de
l’intérieur des institutions, non en les renversant.
La récente rencontre entre Donald
Trump et Xi Jinping a été suivie avec énormément d’attention à travers
le monde. Quel message principal la Chine souhaitait-elle envoyer aux
États-Unis et à la communauté internationale à travers ce sommet ?
Le message tenait en un souhait, formulée
par Xi dès l’ouverture des entretiens du 14 mai : les deux pays
peuvent-ils échapper au « piège de Thucydide » et inaugurer un nouveau
paradigme de relations entre grandes puissances ? La Chine a présenté
cette question comme relevant à la fois de l’histoire, du monde et des
peuples : une manière d’élever le sommet au-dessus du marchandage
commercial et de signifier que la Chine se place, d’emblée, sur le pied
de l’égalité stratégique.
Le cœur du message, c’est la formule
retenue comme nouvelle définition de la relation : une « stabilité
stratégique constructive ». Et il faut en lire les quatre couches, car
la Chine les a explicitées. Une stabilité positive, axée d’abord sur la
coopération ; une stabilité saine, où la compétition reste mesurée ; une
stabilité normale, où les divergences demeurent gérables ; une
stabilité durable, porteuse d’une paix prévisible. La Chine a insisté
sur un point : c’est un engagement à « marcher l’un vers l’autre ».
Autrement dit, un cadre qui devra se vérifier dans les actes. L’horizon
fixé — les trois prochaines années, voire au-delà — trahit la véritable
intention : verrouiller un mode d’emploi de la relation qui survive aux
aléas politiques de Washington.
Sur le fond, deux signaux complémentaires.
D’abord, l’économie : Beijing a martelé que la nature de la relation
commerciale est le bénéfice mutuel, que la consultation d’égal à égal
est la seule voie face aux frictions, et que « la porte de la Chine ne
fera que s’ouvrir davantage ». C’est un appel direct aux entreprises
américaines, dont une délégation de premier plan accompagnait Trump.
Ensuite, la ligne rouge : Taiwan, présenté comme la question la plus
importante de la relation. Le raisonnement chinois est explicite : bien
gérée, elle préserve la stabilité d’ensemble ; mal gérée, elle précipite
les deux pays vers la collision. Beijing a demandé aux États-Unis
d’agir « avec la plus extrême prudence ».
À la communauté internationale, enfin, le
message est celui de la responsabilité partagée : les deux premières
puissances mondiales s’engagent à injecter de la stabilité dans un monde
déréglé, d’où l’accord pour réussir ensemble les sommets de l’APEC et
du G20 cette année. En clair : la Chine ne cherche pas l’affrontement,
entend gérer la rivalité de façon prévisible, mais ne transigera pas sur
ce qu’elle tient pour ses intérêts vitaux.
Les relations entre Pékin et
Washington demeurent marquées par une forte rivalité stratégique,
technologique et commerciale. Selon vous, la Chine considère-t-elle
aujourd’hui les États-Unis de Donald Trump comme un adversaire
systémique durable ou comme un partenaire avec lequel un nouvel
équilibre reste possible ?
Ni tout à fait l’un, ni tout à fait
l’autre — et c’est justement là que réside la subtilité de la position
chinoise. La Chine refuse le cadre de l’« adversaire systémique », qu’il
perçoit comme une construction occidentale auto-réalisatrice : à force
de désigner l’autre comme ennemi structurel, on finit par le devenir. La
Chine lui préfère le vocabulaire de la « coexistence » et de la
compétition maîtrisée.
Cela ne relève pas de la naïveté. Sur les
semi-conducteurs, l’intelligence artificielle, les contrôles à
l’exportation, la Chine sait que la rivalité est durable et n’entretient
aucune illusion de réconciliation. La compétition stratégique est un
fait de long terme. Et la réponse chinoise à ce défi tient en un mot :
l’autonomie, stratégique et technologique. Face à l’arme des contrôles à
l’exportation, la Chine a fait de l’autosuffisance et de la sécurité
des chaînes d’approvisionnement un impératif national : monter en gamme
dans les semi-conducteurs et réduire sa dépendance aux technologies
américaines. La logique chinoise me paraît être la suivante : plus la
relation est incertaine, plus il faut être maître de ses propres
capacités, car c’est cette autonomie, et non la bonne volonté de
Washington, qui garantit la marge de manœuvre. Mais la Chine
fait une distinction entre rivalité durable et inimitié inévitable. Et
le Trump transactionnel lui offre paradoxalement une prise : un
président qui préfère les deals à l’idéologie est, pour la Chine, un
interlocuteur avec lequel on peut négocier des équilibres concrets. En
somme : rivalité assumée, mais un nouvel équilibre reste non seulement
possible, il constitue même l’objectif.
Dans le même temps, le
rapprochement entre Xi Jinping et Vladimir Poutine semble se renforcer.
La Chine voit-elle la Russie avant tout comme un allié stratégique face à
l’Occident ou plutôt comme un partenaire circonstanciel dans un monde
devenu multipolaire ?
La formule chinoise officielle mérite
qu’on la lise à la lettre : « partenariat sans limites »,
mais non-alliance, non-confrontation, ne visant aucune tierce partie.
Ces trois négations sont essentielles. Lors de la visite d’État de
Poutine, le 20 mai, sa vingt-cinquième en Chine, à l’occasion du
trentième anniversaire du partenariat stratégique et du vingt-cinquième
du Traité de bon voisinage, les deux dirigeants ont réaffirmé qu’il ne
s’agissait pas d’un bloc militaire.
La relation dépasse donc de loin le simple
partenariat de circonstance. Elle repose sur des fondations profondes :
une frontière commune d’environ 4 300 kilomètres qui interdit toute
hostilité durable, une opposition partagée à ce que Beijing et Moscou
nomment l’« hégémonisme », une complémentarité énergétique et
technologique réelle. C’est ce que Xi appelle un « nouveau type de
relation entre grandes puissances ».
Mais réduire cette relation à la
géopolitique serait passer à côté de l’une de ses dimensions les plus
investies par la Chine : le lien entre les peuples. La Chine sait qu’un
partenariat purement transactionnel demeure fragile ; elle cherche donc à
lui donner des racines sociales et culturelles. Les deux capitales
viennent précisément d’ouvrir, à l’occasion de la visite de Poutine, une
« Année de l’éducation Chine-Russie », dans le prolongement des Années
croisées de la culture, du tourisme, du sport et des médias qui rythment
la relation depuis plus d’une décennie. Concrètement : multiplication
des partenariats universitaires et des doubles diplômes, essor de
l’apprentissage du russe en Chine et du chinois en Russie, coopération
scientifique, échanges de jeunes, festivals de cinéma, tourisme croisé
en forte hausse. La Chine y voit un investissement de long terme :
former une génération qui se connaît et se comprend. C’est la
traduction, au niveau des sociétés, de ce que les dirigeants nomment une
« amitié transmise de génération en génération ». Et ce socle humain
est précisément ce qui distingue un partenariat durable d’une simple
convergence d’intérêts.
L’Inde apparaît désormais comme
l’autre grande puissance émergente du XXIe siècle, à la fois partenaire
économique, rival régional et acteur stratégique autonome. Comment la
Chine perçoit-elle aujourd’hui la montée en puissance indienne et la
relation parfois concurrentielle entre Pékin et New Delhi ?
La Chine voit en l’Inde ce qu’elle est :
une civilisation-État, un géant démographique, un pôle du Sud global —
et un partenaire ancien, avec qui elle a noué des liens dès 1950 et avec
qui elle a cofondé les Cinq Principes de la coexistence pacifique :
respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale,
non-agression, non-ingérence dans les affaires intérieures, égalité et
bénéfice mutuel, et coexistence pacifique. Les deux pays ont célébré en
2025 le 75ᵉ anniversaire de ces relations.
Le dégel amorcé à Kazan en 2024 s’est
consolidé à Tianjin en 2025, où Modi s’est rendu pour le sommet de l’OCS
— sa première visite en Chine depuis sept ans. Reprise des navettes
ministérielles, des vols directs, du pèlerinage au mont Kailash : c’est
l’approche « à double voie », gérer la frontière d’un côté, faire
avancer l’économie de l’autre.
L’accélérateur porte un nom :
l’imprévisibilité de Washington. Face au choc tarifaire américain, New
Delhi a rouvert la porte à Beijing comme couverture — l’ancien
ambassadeur indien Vijay Gokhale y voit un « contrepoids au désordre
trumpien », source de capitaux, de technologies et de coopération
climatique. La Chine a répondu par un optimisme prudent. Mais c’est
un calcul, non un revirement dans le même mouvement, l’Inde a signé fin
janvier un accord de libre : échange avec l’Union européenne, puis
désamorcé son contentieux tarifaire avec les États-Unis. Elle diversifie
ses appuis, en puissance qui refuse tout alignement.
À Tianjin, Xi a invoqué les Cinq Principes
de la coexistence pacifique, ainsi que l’appartenance commune au Sud
global — une façon de rappeler que la Chine et l’Inde, comme le suggère
la formule diplomatique de la « danse du dragon et de l’éléphant », ont
tout à gagner à évoluer côte à côte sans se marcher sur les pieds.
Concernant la guerre entre l’Iran,
Israël et les États-Unis, Pékin a adopté une posture particulièrement
prudente mais active diplomatiquement. Quelle est aujourd’hui la
position réelle de la Chine sur ce conflit et quels sont ses intérêts
stratégiques au Moyen-Orient, notamment au regard de sa forte dépendance
aux approvisionnements énergétiques transitant par le détroit d’Ormuz ?
La sécurisation des hydrocarbures est-elle devenue l’une des
principales préoccupations géopolitiques chinoises ?
La position chinoise a été constante
depuis le déclenchement des frappes américano-israéliennes du 28
février. La Chine les a condamnées comme une violation de la
souveraineté iranienne et du droit international, a appelé sans relâche à
la désescalade. Fin mars, Beijing a coparrainé avec Islamabad une
initiative de paix en cinq points, avant de bloquer début avril, avec
Moscou, le projet de résolution sur Ormuz. Ces prises de position
s’inscrivent dans une même logique : la Chine ne soutient ni l’escalade
ni les sanctions unilatérales, et privilégie une solution politique
négociée entre les parties régionales — y compris sur le dossier
nucléaire iranien et la sécurité des voies maritimes.
Il faut souligner ici un geste
diplomatique chinois. Le 17 juin, le ministre des Affaires étrangères
Wang Yi s’est entretenu par téléphone avec son homologue iranien Abbas
Araghchi ; le 22, à New Delhi, il recevait le numéro deux du Conseil
suprême de sécurité nationale iranien. La Chine a salué la conclusion du
mémorandum d’entente de première phase entre l’Iran et les États-Unis,
et l’ouverture — avec l’appui du Pakistan et du Qatar — des
consultations censées le prolonger. Le message est limpide : ni la force
ni les rapports de puissance ne règlent quoi que ce soit ; le dialogue
et la négociation, voilà la voie juste.
Rappelons ce que contient ce mémorandum :
quatorze points, dont les principaux sont l’arrêt immédiat et permanent
des hostilités, le renoncement à l’usage ou à la menace de la force, le
respect mutuel de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, et la
non-ingérence dans les affaires intérieures. Pour la Chine, ces
principes sont conformes à la Charte des Nations unies, et il y voit
surtout un moyen de consolider un cessez-le-feu encore fragile. Dans ce
dossier, la Chine se présente en puissance d’équilibre et en partenaire
stratégique global de l’Iran. La ligne de Wang Yi est constante : la
Chine soutient les revendications légitimes et fondées de l’Iran, son
droit à défendre sa souveraineté et sa sécurité, ainsi que les efforts
de médiation du Pakistan et de la communauté internationale et n’a
cessé, à sa manière, d’œuvrer pour faire taire les armes. On retrouve là
des méthodes semblables à celles du rapprochement saoudo-iranien
qu’elle avait parrainé en 2023. Reste la vraie question : ce texte
sera-t-il appliqué ? Sa mise en œuvre dépendra des États-Unis et de
l’Iran.
La Chine développe depuis
plusieurs années une présence économique et diplomatique croissante dans
le monde arabe et en Afrique. Quels sont selon vous les objectifs de
long terme de Pékin dans ces régions devenues essentielles pour les
nouvelles routes de la soie et l’influence chinoise ?
La Chine considère le Sud global, et
particulièrement l’Afrique et le monde arabe, comme l’avenir
démographique et développemental de la planète, et surtout comme le
terrain où la multipolarité se construit concrètement. L’initiative « la
Ceinture et la Route » en est la colonne vertébrale, désormais
complétée par les quatre grandes initiatives de Xi Jinping :
développement, sécurité, civilisation et gouvernance mondiale.
Les objectifs sont clairs et, à mon sens,
il faut avoir l’honnêteté de les nommer. Premièrement, bâtir des
coalitions diplomatiques. Dans un monde turbulent cette diplomatie de
terrain pèse plus que jamais dans le dialogue et le règlement des
différends. Ensuite, proposer un modèle de coexistence : celui du «
développement d’abord », de la non-ingérence et du partenariat sans
conditionnalités politiques, en contrepoint de l’approche occidentale.
Je connais l’objection : le récit du «
piège de la dette ». Il faut le prendre au sérieux ; la réalité le
nuance pourtant fortement. La part chinoise de la dette africaine reste
minoritaire face aux créanciers multilatéraux et privés occidentaux, et
la demande d’infrastructures, elle, demeure immense. Les prêts chinois,
consentis à des conditions avantageuses, ont précisément accompagné
l’industrialisation du continent.
Le fait le plus significatif est
d’ailleurs passé relativement inaperçu en Europe : depuis mai, la Chine
applique un droit de douane zéro à l’ensemble des 53 pays africains avec
lesquels elle entretient des relations diplomatiques, une ouverture
sans précédent du marché chinois aux produits africains. Surtout, la
coopération sino-africaine change de nature. Hier, la relation relevait
largement du flux à sens unique : des entreprises chinoises qui
s’implantaient pour commercer et écouler des produits finis.
Aujourd’hui, l’enjeu est de produire en Afrique, c’est-à-dire nouer de
véritables partenariats avec les entreprises locales, localiser la
fabrication dans la santé, l’agriculture, l’industrie, mais aussi les
télécommunications et les nouvelles technologies, et y transférer des
technologies avancées applicables. Des circuits de vente, on passe aux
chaînes de valeur partagées : le bénéfice n’est plus seulement
commercial, il devient industriel. Et l’indicateur décisif, c’est
l’emploi créé pour la jeunesse africaine ; c’est là que le «
gagnant-gagnant » cesse d’être un slogan.
Pour l’Afrique francophone en particulier,
un public qui m’est cher, l’offre chinoise résonne précisément parce
qu’elle ne charrie pas d’héritage colonial. Le message émis par la Chine
est celui du partenariat entre égaux et de la « communauté de destin ».
On peut le discuter ; on ne peut pas l’ignorer.
Les relations entre la Chine et
l’Europe semblent de plus en plus ambiguës, notamment avec la France,
partagée entre coopération économique, dépendances stratégiques et
inquiétudes géopolitiques. Comment Pékin perçoit-il aujourd’hui la
France et l’Union européenne ?
À mes yeux, la Chine perçoit l’Europe
comme un pôle à part entière du monde multipolaire et surtout comme un
pôle qu’il souhaite maintenir autonome de Washington. La France y occupe
une place singulière, en raison de sa tradition gaullienne
d’indépendance stratégique, que Macron a reformulée en « souveraineté
européenne ».
La formule chinoise, que Xi a redite à
Macron à l’orée d’un nouveau cycle de soixante ans des relations
franco-chinoises, résume la posture : l’interdépendance n’est pas un
risque, la convergence des intérêts n’est pas une menace. En creux,
c’est une réponse directe au « de-risking » bruxellois.
Car l’ambiguïté, vous avez raison, est
réelle, et Beijing ne se la cache pas. Les tarifs sur les véhicules
électriques, le contentieux des terres rares, les exclusions au nom de
la cybersécurité qui visent les onduleurs photovoltaïques chinois, la
pression de Macron sur le déséquilibre commercial : autant de points de
friction. Mais l’analyse chinoise est que l’Europe est profondément
divisée, tiraillée entre l’accès au marché chinois et l’alignement
transatlantique, et que Washington lui-même — par ses coups de force, du
Groenland aux tarifs — fragilise cet alignement. La stratégie de
Beijing, à mon sens, est donc patiente et constante : offrir marché et
investissements, se poser en multilatéraliste face à un partenaire
américain erratique, et courtiser la France comme la puissance-pivot la
plus susceptible de plaider l’autonomie. Plutôt que de chercher à éviter
la Chine, l’Europe aurait intérêt à réfléchir à la manière de tirer
parti de son marché de 1,4 milliard de consommateurs et de grandir avec
elle. Ces frictions, aussi réelles soient-elles, ne sauraient condamner
cinquante ans d’une relation qui demeure un partenariat stratégique
global.
Enfin, beaucoup d’Occidentaux
considèrent désormais que la Chine ambitionne de devenir (ou sera) la
première puissance mondiale au XXIe siècle. Pékin cherche-t-il
réellement à remodeler l’ordre international ou souhaite-t-il avant tout
imposer un monde plus équilibré et multipolaire ?
Permettez-moi de commencer par un
fait historique, et non une simple conviction : à la différence de
toutes les puissances qui se sont hissées au sommet par la conquête, la
Chine n’a ni histoire d’expansion coloniale, ni guerres de conquête à
son actif. Même au XVe siècle, quand la flotte de Zheng He, la plus
puissante du monde, sillonnait l’océan Indien jusqu’aux côtes
africaines, elle n’a établi ni colonie, ni comptoir armé, ni traite.
Quelle puissance occidentale peut en dire autant ? De la Route de
la soie à aujourd’hui, la Chine s’est toujours pensée à travers le
commerce et la connexion, et la paix figure au cœur de son héritage
civilisationnel le plus profond.
La question mérite ensuite
d’être retournée : qui, au juste, cherche à « remodeler » l’ordre
international ? Ce n’est pas la Chine qui s’est retirée de l’Accord de
Paris, de l’UNESCO ou du Conseil des droits de l’homme ; ce n’est pas
elle qui a paralysé l’Organe d’appel de l’OMC, ni imposé des tarifs
unilatéraux à ses propres alliés. La Chine est membre permanent du
Conseil de sécurité, principal vainqueur de la guerre mondiale
antifasciste, défenseur constant du système onusien : elle
est aujourd’hui, paradoxalement, l’un des piliers les plus stables
de l’ordre issu de 1945 que l’Occident dit vouloir protéger. Ce qu’elle
demande, Xi Jinping le formule invariablement : un ordre « plus juste et
plus raisonnable », davantage de voix pour le Sud global, une réforme
du FMI et de la Banque mondiale, une gouvernance mondiale
démocratisée. Est-il illégitime que des institutions dessinées en 1944,
quand la majorité de l’humanité vivait sous tutelle coloniale, reflètent
enfin le monde réel ?
Je connais l’inquiétude occidentale : le
soupçon que « réforme » cache un ordre sinocentré. Mais interrogeons
ce soupçon lui-même. Il projette sur la Chine la logique des puissances
occidentales, celle du « piège de Thucydide » où toute puissance
montante reproduirait nécessairement l’hégémonie de la précédente.
C’est précisément ce déterminisme que la
Chine récuse. Elle n’a pas de bases militaires encerclant
l’Amérique ;elle n’exporte pas son modèle politique ; elle ne
conditionne ni ses prêts ni ses partenariats à des
réformes institutionnelles. Son bilan, sur quarante ans d’ascension, est
celui d’une puissance qui n’a mené aucune guerre. Le monde multipolaire
n’est pas seulement le slogan de la Chine : c’en est le projet, et
l’histoire dira qu’il fut aussi celui de la majorité de l’humanité.
Roland Lombardi
Roland Lombardi est docteur en Histoire, géopolitologue, spécialiste
du Moyen-Orient et des questions de sécurité et de défense. Fondateur et
directeur de la publication du Diplomate.
Il est chargé de cours au DEMO – Département des Études du
Moyen-Orient – d’Aix Marseille Université et enseigne la géopolitique à
Excelia Business School de La Rochelle.
Il est régulièrement sollicité par les médias du monde arabe. Il est également chroniqueur international pour Al Ain. Il est l’auteur de nombreux articles académiques de référence notamment : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? »
in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Études Internationales, HEI –
Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l’Orient, vol. 128, no. 4, 2017, « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? »
(p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la
mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Été 2019, n°822 sous la
direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux, « Ambitions égyptiennes et israéliennes en Méditerranée orientale », Revue Conflits, N° 31, janvier-février 2021 et « Les errances de la politique de la France en Libye », Confluences Méditerranée, vol. 118, no. 3, 2021, pp. 89-104. Il est l’auteur d’Israël au secours de l’Algérie française, l’État hébreu et la guerre d’Algérie : 1954-1962 (Éditions Prolégomènes, 2009, réédité en 2015, 146 p.). Co-auteur de La guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards. Sous la direction d’Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur, aux éditions Karthala, Février 2015, Gaz naturel, la nouvelle donne, Frédéric Encel (dir.), Paris, PUF, Février 2016, Grands reporters, au cœur des conflits, avec Emmanuel Razavi, Bold, 2021 et La géopolitique au défi de l’islamisme,
Éric Denécé et Alexandre Del Valle (dir.), Ellipses, Février 2022. Il a
dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.
Ses derniers ouvrages : Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (VA Éditions, Janvier 2020) – Préface d’Alain Chouet, ancien chef du service de renseignement et de sécurité de la DGSE, Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020), Sommes-nous arrivés à la fin de l’histoire ? (VA Éditions, 2021), Abdel Fattah al-Sissi, le Bonaparte égyptien ? (VA Éditions, 2023).
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B) - La Chine face au modèle japonais : ralentissement ou crise accélérée ?
Alors
qu’une énième révolution de palais se déroule à Pékin, touchant à la
fois l’armée populaire de Chine et l’autorité de Xi Jinping et que
Donald Trump initie un jeu de go diplomatique, il est peut-être opportun
de s’interroger sur l’avenir de la Chine. Rejetant toute idée de
conflit, qui pourrait prendre une direction que les pires va-t’en guerre
ne semblent pas imaginer, il convient d’initier un regard géopolitique
décentré. Et si le Japon des années 1980 s’avérait une référence
historique pour comprendre l’Asie : croissance spectaculaire portée par
l’industrie, bulle financière et immobilière, vieillissement
démographique croissant, et exposition aux tensions commerciales avec
les États-Unis ? Pour la Chine post-2000, cette trajectoire présente des
similitudes frappantes avec sa situation présente, avec une croissance
rapide, un rôle central dans les chaînes globales de production.
Évidemment, la Chine présente aussi de profondes différences, tant un
État fortement impliqué dans l’économie, qu’une population plus
nombreuse, et surtout un contexte géopolitique bien plus chargé. Dans ce
nouveau paysage, où la peur américaine du déclassement économique et
stratégique se manifeste jusque dans des interventions directes
(Venezuela) et des ambitions territoriales (Groenland), la
Chine risque-t-elle un atterrissage calme à la « japonaise » ou une
crise accélérée par des facteurs externes ?
Le modèle japonais des années 1980 : croissance puis stagnation
À la fin des années 1980, l’économie japonaise tournait à plein
régime, présentant une croissance régulière, des innovations
majeures, des secteurs exportateurs dominants. Mais cette réussite
masquait des fragilités profondes, tenant à un marché immobilier
surévalué alimentant une bulle, un endettement élevé des banques et des
entreprises, et un vieillissement rapide de la population.
Lorsque cette bulle immobilière éclata au début des années 1990,
l’économie n’implosa pas soudainement, mais entra dans une longue
période de stagnation et de faible croissance. Les Japonais appellent
cette époque la « décennie perdue ».
L’histoire montre également le rôle d’une peur américaine face à la
montée japonaise, qui n’est pas sans se rapprocher de celle qui agite le
président Trump à propos de la Chine. À l’époque,
les États-Unis exercèrent une pression sur le yen, notamment au moyen
des accords du Plaza (22 septembre 1985), où les quatre premières
économies mondiales (États-Unis, Allemagne fédérale, Royaume-Uni et
France) obligèrent la cinquième, le Japon, à réévaluer sa monnaie.
L’appréciation du yen ralentit les exportations et aggrava les tensions
sur les marchés financiers et immobiliers, contribuant à transformer un
ralentissement progressif en stagnation prolongée. Même dans ce
contexte, le Japon ne connut pas d’effondrement brutal, mais
un atterrissage prolongé, résultant de la combinaison de facteurs
internes et de pressions externes.
La Chine post-2000 : similitudes et singularités
Depuis les années 2000, la Chine a connu une pareille transformation
fulgurante, reposant sur une urbanisation massive, une explosion des
exportations et des investissements publics colossaux dans les
infrastructures. Cette croissance s’appuya sur une accumulation de
capital élevée, une intégration profonde dans l’économie mondiale et un
rôle clé dans les chaînes de valeur globales. Mais ces succès
masquaient des vulnérabilités analogues à celles du Japon des années
1980 : dette élevée, bulle immobilière persistante et vieillissement
démographique accéléré, aggravé par la politique de l’enfant unique. Ces
facteurs structuraux posent la question d’un ralentissement durable de
la croissance dans les années 2030. Cependant, la Chine n’est pas un
Japon en miniature. Elle reste un acteur mondial majeur et tente
aujourd’hui de rééquilibrer son économie vers la consommation interne et
l’innovation.
La peur américaine comme catalyseur externe : Japon, Chine et le spectre des années 1930
Toutefois, un autre élément remontant des années 1980 peut avoir un
effet correcteur. En effet, la peur américaine face à une puissance
montante peut avoir des effets à la fois économiques et militaires. Dans
les années 1930, les États-Unis redoutaient le Japon, dont la montée
industrielle et militaire menaçait leur position stratégique dans le
Pacifique. Longtemps contenue dans le domaine économique et
diplomatique, cette peur s’est finalement traduite par une entrée en
guerre après l’attaque préventive japonaise de Pearl Harbor.
Cette crainte prolongée d’être dépassé peut pousser une puissance à des
décisions extrêmes et préventives. Et les États-Unis n’ont plus jamais
laissé l’initiative à la puissance montante. Depuis, cette peur
américaine se traduit par des actions ciblées pour préserver un avantage
stratégique, qu’il soit économique, technologique ou militaire.
Aujourd’hui, cette dynamique est en train de se remettre en place. La
peur américaine d’un déclassement économique, technologique et
militaire se manifeste par des restrictions sur les semiconducteurs,
l’intelligence artificielle et les télécommunications, ainsi que par des
interventions géopolitiques visant à limiter l’accès de Pékin aux
ressources stratégiques, comme le pétrole du Venezuela ou les routes et
minerais du Groenland. Comme dans les années 1930, Washington cherche
aussi à gérer ses priorités. Les accommodements avec la Russie sous
l’administration Trump visent à réduire les tensions sur le front
européen, permettant aux États-Unis de concentrer leur attention sur
l’Indo-Pacifique et la Chine. Cette approche crée des frictions avec
l’Europe, reléguée au second plan face à l’urgence perçue de contenir
Pékin.
Ces exemples montrent combien la peur américaine n’est pas purement
rhétorique. Au contraire, elle agit comme un catalyseur externe, capable
d’amplifier les déséquilibres internes d’une puissance émergente et de
transformer un simple ralentissement économique en crise ponctuelle ou
prolongée. La comparaison avec le Japon, et la réédition partielle de la
peur américaine des années 1930 comme 1980, suggèrent que la Chine
pourrait être l’objet d’une vigilance extrême, voire d’actions
préventives, si les États-Unis perçoivent un risque irréversible pour
leur supériorité. Dans ce contexte, la montée de Pékin ne dépend pas
seulement de ses déséquilibres internes, mais aussi de la manière dont
un acteur dominant réagit à cette ascension.
Projection prospective : scénario chinois 2030-2050
Dans un développement géopolitique, on peut être tenté de
s’interroger sur l’avenir. Démarche qui peut paraître étrange, sinon
périlleuse, pour un historien, mais des économistes ne se piquent-ils
pas déjà de réviser l’histoire ? À l’horizon 2030, c’est-à-dire demain,
la Chine devrait entrer dans une phase de ralentissement modéré. Il
s’agit d’une conséquence de cette croissance actuelle qui reste
positive, mais qui ne peut plus soutenir les niveaux spectaculaires des
deux dernières décennies. Le marché immobilier, longtemps moteur de
l’investissement, commence à corriger ses excès, et les entreprises
fortement endettées doivent ajuster leurs bilans. Cette période voit
également un renforcement des tensions sociales vingtenaires, liées
au vieillissement démographique et à l’augmentation des inégalités,
qui pèsent de plus en plus sur la consommation intérieure.
Entre 2035 et 2040, cette situation devrait s’intensifier :
des crises ponctuelles apparaitront, marquées par des corrections plus
profondes dans le secteur immobilier, des difficultés financières dans
certaines entreprises publiques et privées, et des turbulences sur le
marché bancaire. Les pressions extérieures s’accentueront, aux moyens
de sanctions technologiques, d’une concurrence accrue pour les
ressources critiques, et de stratégies américaines visant à limiter
l’accès de la Chine aux flux du commerce mondial. À terme, ces chocs
externes aggraveront les déséquilibres internes et pourraient provoquer
des ralentissements brutaux dans certaines régions ou secteurs chinois,
transformant un simple ralentissement en crises cycliques et localisées.
De 2040 à 2045, la Chine pourrait connaître une stagnation prolongée,
caractérisée par une croissance structurellement faible, une
consommation intérieure atone et un marché du travail sous pression. Le
vieillissement de la population sera alors le facteur central, réduisant
la dynamique économique et accentuant les tensions sociales. C’est une
phase où le pays se rapproche de ce que le Japon a vécu lors de sa
« décennie perdue », mais avec des variables externes beaucoup plus
fortes et potentiellement déstabilisantes.
Enfin, entre 2045 et 2050, la Chine pourrait amorcer des ajustements
institutionnels et économiques. Une réforme du système
financier permettra de stabiliser le marché immobilier et de renforcer
les mécanismes de redistribution sociale. Cette phase pourrait permettre
une stabilisation lente, offrant un potentiel de redressement partiel
et une sortie progressive de la stagnation.
Cette projection illustre la complexité de l’atterrissage chinois. Il
ne s’agit pas seulement d’un ralentissement économique classique à la
japonaise. La trajectoire présente porte des facteurs internes et des
pressions géopolitiques qui peuvent interagir pour créer des crises
ponctuelles et prolonger une stagnation avant que des réformes
institutionnelles ne tentent de stabiliser la situation.
L’analogie avec le Japon des années 1980 et, plus en amont, avec les
peurs américaines des années 1930 éclaire utilement la situation
chinoise actuelle sans pour autant en fixer l’issue. Elle montre
que la peur américaine du déclassement n’est ni nouvelle ni
exceptionnelle : elle constitue une constante de l’histoire des
relations internationales, activée à chaque fois qu’une puissance
montante semble menacer un ordre établi. Cette peur a parfois conduit à
des stratégies de pression économique, parfois à des accommodements
tactiques, et plus rarement à des confrontations ouvertes.
Dans le cas chinois, cette peur agit aujourd’hui comme une variable
d’environnement, non comme un déterminisme. Les restrictions
technologiques, les manœuvres autour des ressources énergétiques ou des
routes stratégiques, et le recentrage américain vers l’Indo-Pacifique
peuvent freiner, détourner ou renchérir la trajectoire de développement
chinoise. Mais elles ne suffisent pas à en expliquer la dynamique
profonde. Les facteurs internes démographie, dette, immobilier,
transformation du modèle productif, capacité de l’État à réformer
demeurent centraux et pourraient, selon les choix opérés à Pékin,
conduire soit à une stagnation prolongée, soit à une adaptation
progressive.
L’histoire invite également à la prudence dans les parallèles
guerriers. Si les années 1930 rappellent que la peur peut déboucher sur
des ruptures majeures, elles montrent aussi que ces ruptures ne sont
jamais mécaniques. Aujourd’hui, l’interdépendance économique, la
dissuasion nucléaire et la fragmentation du système international
rendent une répétition pure et simple de Pearl Harbor improbable, sans
l’exclure totalement. Le risque réside moins dans une guerre inévitable
que dans une accumulation de malentendus stratégiques, de gestes
coercitifs et de calculs erronés.
Dans ce contexte, les tentatives américaines d’accommodement avec la
Russie (au prix de tensions avec l’Europe) apparaissent comme l’un
des premiers ajustements possibles d’une puissance cherchant à
hiérarchiser ses priorités. Elles ne préjugent pas d’un affrontement
direct, mais traduisent une incertitude croissante quant à la
configuration future de l’ordre mondial.
En définitive, l’avenir de la Chine ne se jouera ni uniquement à
Washington, ni exclusivement à Pékin, mais dans l’interaction
mouvante entre peurs, perceptions et capacités réelles. La peur
américaine peut accélérer, contraindre ou détourner la trajectoire
chinoise ; elle ne peut la déterminer entièrement. C’est dans cette zone
grise, entre adaptation, ralentissement et recomposition
stratégique, que se dessineront, demain comme aujourd’hui, les
équilibres du XXIᵉ siècle à venir.
Gérald Arboit
C) - L'illusion de la souveraineté.
Il existe une tentation aussi vieille que les nations elles-mêmes : celle de ne rien devoir à personne, de fermer ses frontières pour créer un territoire autosuffisant, à l’abri des alliances changeantes et du chantage des fournisseurs. Cette tentation a ressurgi avec force depuis la pandémie de 2020 et la guerre en Ukraine, suivies de la fermeture du détroit d’Ormuz.
Les États-Unis ont conclu que leur souveraineté civile et militaire reposait sur des composants fabriqués à Taïwan. La Chine, de son côté, sait qu’elle dépend des semi-conducteurs de Taïwan et de la Corée du Sud, du soja du Brésil et des États-Unis, ainsi que du gaz naturel liquéfié provenant d’Australie, du Qatar et des États-Unis. Les Européens ont pris conscience de leur dépendance envers la Chine pour leurs panneaux solaires et leurs batteries de voitures électriques ; envers les États-Unis pour leurs armements, leurs systèmes financiers, leurs réseaux de communication et les logiciels faisant fonctionner leurs hôpitaux ; envers quelques mines africaines et russes pour le combustible alimentant leurs centrales nucléaires ; et envers l’Inde pour les principes actifs de la plupart de leurs médicaments. Enfin, le monde entier a découvert que la production agricole et industrielle de chacun dépendait de l’acide sulfurique et de l’hélium, dont l’approvisionnement a été interrompu par la fermeture du détroit d’Ormuz.
Chacun a également compris que ce qui constituait une vulnérabilité vis-à-vis d’autrui pouvait devenir une arme redoutable : Pékin a réalisé que ses aimants — uniques au monde — constituaient un moyen de dissuasion plus puissant que ses armées ; Washington a découvert que l’accès à ses réseaux de communication et à ses applications d’intelligence artificielle pouvait contraindre une puissance rivale à céder.
Cette forme de chantage économique n’a rien de nouveau. Les Britanniques y ont eu recours pendant deux siècles. Dès 1940, les États-Unis ont fait de l’accès à leurs armes et au dollar des instruments de coercition, non seulement contre leurs ennemis, mais aussi contre leurs alliés les plus proches. De même, les Chinois ont compris que le meilleur moyen de ramener le président Trump à la raison (alors qu’il se vantait de pouvoir leur imposer des droits de douane exorbitants) consistait à suspendre, sans un mot, leurs exportations d’aimants, de gallium et de germanium — des ressources sans lesquelles l’ensemble du secteur industriel occidental se retrouverait rapidement paralysé. Les deux camps ont pris conscience qu’ils possédaient de nombreuses entreprises détenant des monopoles mondiaux, capables d’exercer un chantage sur l’ensemble de leurs clients. Les Européens, pour leur part, ont reconnu ne disposer que d’une seule entreprise de ce type (ASML, une société néerlandaise au capital majoritairement américain), ce qui ne leur offrait aucun levier crédible de représailles.
Face à cette situation, un vent de panique a soufflé, et l’on a commencé à évoquer la nécessité d’une « souveraineté économique » — autrement dit, la production de tout sur le territoire national.
Les États-Unis ont commencé par rapatrier la production de véhicules électriques et accordent désormais des subventions massives aux modèles contenant au moins 50 % de composants fabriqués sur le sol américain, un taux appelé à atteindre 80 % d’ici à 2027.
La Russie, la Chine et l’Inde ont agi de même, et l’Union européenne s’apprête à leur emboîter le pas. La France relocalise sa production pharmaceutique. L’Inde impose des droits de douane exorbitants sur les smartphones étrangers pour contraindre Apple et Samsung à les fabriquer sur son sol. L’Indonésie a interdit l’exportation de nickel brut afin d’obliger les industriels étrangers à le raffiner sur place. La Côte d’Ivoire tente d’adopter une stratégie similaire pour le café et les noix de cajou. Enfin, la Chine, en passe d’atteindre l’autosuffisance énergétique, a lancé de vastes programmes de recherche en biotechnologie visant à produire artificiellement, sur son propre territoire, toutes les protéines nécessaires à l’alimentation de sa population, afin de pouvoir se passer des États-Unis, de l’Afrique et du Brésil.
Chacune de ces décisions a sa propre logique ; leur apparition simultanée est absurde : si tout le monde essaie de produire localement tout ce qu’il consomme et pénalise ou interdit les importations, de nombreux produits seront bientôt indisponibles ou deviendront très chers, et tout le monde deviendra plus pauvre. Déjà, aux États-Unis, les véhicules électriques conformes aux normes de souveraineté coûtent 20 % de plus que leurs équivalents importés, pénalisant justement les ménages à faibles revenus qui ont besoin d’être accompagnés pendant la transition énergétique. De même, reconstruire toute une industrie chimique sur le sol européen pour produire tous les médicaments vitaux – comme cela vient d’être décidé – prendra des décennies et nécessitera des investissements colossaux, au détriment des investissements nécessaires dans de nombreux autres domaines de la santé et du développement durable.
Dans l’ensemble, cette obsession de la souveraineté économique alimente l’inflation, conduit à la récession et favorise la méfiance, les conflits d’intérêts et le nationalisme. La guerre suivra si nous continuons dans cette voie.
Si la souveraineté est une illusion, que devons-nous faire ? La réponse est simple. Cela peut se résumer en une phrase : au lieu de rechercher la souveraineté, chaque pays devrait adopter la règle d’avoir au moins quatre fournisseurs dans chaque secteur.
Un pays qui achète ses batteries auprès de quatre fournisseurs différents ne peut être pris en otage par aucun d’entre eux. Un pays qui répartit ses sources d’approvisionnement en gaz naturel entre quatre producteurs bénéficie d’une réelle liberté d’action.
Cette diversification ne remet pas en cause l’obligation d’investir dans des domaines où la dépendance extérieure poserait un risque stratégique inacceptable : énergie durable, agriculture et alimentation, médicaments et fournitures médicales essentiels, semi-conducteurs les plus critiques, centres de données, défense et sécurité, communications sécurisées.
La véritable souveraineté – celle qui assure une protection durable aux peuples – n’est donc pas celle qui rêve de frontières hermétiques et de production entièrement nationale. C’est celui qui reconnaît que la force d’une nation réside dans la création d’une ou plusieurs entreprises mondialement irremplaçables, dans la qualité de ses alliances et dans la diversité de ses partenaires. L’Union européenne, par exemple, manque encore cruellement de quelques entreprises mondialement irremplaçables, et ses partenaires sont loin d’être suffisamment diversifiés.
Aujourd’hui, le véritable pouvoir appartient à ceux dont personne ne peut se passer – et qui, à leur tour, peuvent se passer de personne.
Jacques Attali
Titulaire d'un doctorat en économie, Jacques Attali est diplômé de l'École polytechnique et conseiller d'État. Conseiller spécial du président français François Mitterrand pendant dix ans, il a fondé quatre institutions internationales : Action contre la Faim, Eureka, la BERD et Positive Planet.
Jacques Attali est l'auteur de 86 ouvrages (dont plus de 30 consacrés à l'analyse de l'avenir), vendus à plus de 10 millions d'exemplaires et traduits en 22 langues. Il est chroniqueur pour les journaux financiers *Les Échos* et *Nikkei*, après avoir également collaboré avec *L’Express*.
Jacques Attali dirige aussi régulièrement des orchestres à travers le monde.
https://www.attali.com/en/positive-economy/the-illusion-of-sovereignty/