Gustave Le Bon : Le prophète des foules et le penseur oublié du monde moderne
Peu d’auteurs du XIXe siècle peuvent se targuer d’être encore lus, cités ou redécouverts plus d’un siècle après leur mort. Gustave Le Bon appartient à cette catégorie rare. Médecin de formation, voyageur, anthropologue, sociologue avant l’heure et observateur passionné des civilisations, il est surtout l’auteur d’un ouvrage devenu légendaire : Psychologie des foules, publié en 1895. Écrit à une époque où n’existaient ni la radio, ni le cinéma, ni la télévision, ni Internet, ce livre demeure pourtant d’une actualité saisissante. Bien avant l’avènement des médias de masse et des réseaux sociaux, Le Bon avait compris une vérité fondamentale : l’individu ne pense pas de la même manière lorsqu’il est seul que lorsqu’il est plongé dans une foule. À travers son œuvre se dessine une réflexion toujours pertinente sur le pouvoir, les émotions collectives, les idéologies et les fragilités de la démocratie moderne.
Un explorateur des civilisations à l’âge des empires
Gustave Le Bon naît en 1841 dans une France qui entre progressivement dans l’ère industrielle.
Le XIXe siècle est alors le siècle des nations, des révolutions, des empires coloniaux et des découvertes scientifiques.
Curieux de tout, Le Bon voyage énormément.
Il parcourt l’Europe, le Moyen-Orient, l’Inde, l’Asie centrale et l’Afrique du Nord.
Ces voyages le marquent profondément.
Contrairement à de nombreux intellectuels de son époque, il observe les sociétés réelles avant de bâtir des théories.
Il s’intéresse aux religions, aux coutumes, aux croyances, aux comportements collectifs et aux différences entre les civilisations.
Bien avant Samuel Huntington, Fernand Braudel ou Arnold Toynbee, Gustave Le Bon développe une réflexion fondée sur le temps long, les héritages culturels et les mentalités collectives. Il considère que les peuples ne sont pas uniquement façonnés par les institutions ou l’économie, mais aussi par des traditions, des croyances et des réflexes psychologiques profondément enracinés.
À une époque dominée par la foi dans le progrès, il demeure sceptique.
Il observe avec inquiétude la montée des idéologies de masse, des passions politiques et des mouvements révolutionnaires.
Les souvenirs de la Révolution française, des journées de 1848 et de la Commune de Paris nourrissent sa réflexion.
Le Bon comprend que le XIXe siècle n’est pas seulement celui du progrès technique.
C’est aussi celui de l’entrée des masses dans la vie politique.
La psychologie des foules : le livre qui annonça le XXe siècle
Lorsque paraît Psychologie des foules en 1895, l’Europe vit encore sous l’illusion de la stabilité.
Pourtant, Le Bon pressent déjà les bouleversements à venir.
Sa thèse est simple mais révolutionnaire.
Selon lui, lorsqu’un individu rejoint une foule, il cesse en partie d’être lui-même.
Son esprit critique diminue.
Ses émotions prennent le dessus.
Il devient plus réceptif aux slogans, aux symboles et aux discours simplificateurs.
Le Bon observe que les foules raisonnent rarement ; elles ressentent. Elles sont sensibles aux images, aux mythes, aux mots d’ordre et aux émotions bien davantage qu’aux démonstrations rationnelles.
Cette intuition paraît aujourd’hui évidente.
Elle ne l’était absolument pas à son époque.
Et c’est précisément ce qui rend son œuvre fascinante.
Car Le Bon écrit tout cela avant la radio de masse, avant le cinéma, avant les affiches de propagande du XXe siècle, avant la télévision et bien sûr avant Internet.
D’une certaine manière, Gustave Le Bon annonce l’ère moderne de la communication politique. Il comprend avant tout le monde que les sociétés démocratiques seront de plus en plus influencées par ceux qui sauront parler aux émotions collectives plutôt qu’à la raison individuelle.
Son livre influence rapidement des personnalités très diverses.
Des chefs d’État, des militaires, des publicitaires, des révolutionnaires et des stratèges s’y intéressent.
Theodore Roosevelt le lit.
Charles de Gaulle le connaît.
Winston Churchill s’intéresse à ses travaux.
Plus tard, certains propagandistes du XXe siècle puiseront également dans ses analyses. Et surtout, Le Bon sera la principale source d’inspiration des travaux d’Edward Bernays, le père du marketing et de la communication modernes.
Cette postérité ambiguë contribue d’ailleurs à sa réputation controversée.
Cette influence fut considérable. Les travaux de Gustave Le Bon furent étudiés par de nombreux dirigeants et stratèges du XXe siècle. Lénine s’intéressa aux mécanismes de mobilisation révolutionnaire des masses. Staline comprit très tôt l’importance des symboles, des mythes et de la propagande dans la conquête puis la conservation du pouvoir. Plus directement encore, Adolf Hitler lut attentivement Psychologie des foules et Joseph Goebbels, son redoutable ministre de la Propagande, s’inspira largement des mécanismes décrits par Le Bon pour élaborer certaines techniques de communication politique du IIIe Reich. Cette filiation ne fait évidemment pas de Le Bon le père de ces régimes, mais elle démontre la puissance et parfois l’ambivalence de ses intuitions : comme toute connaissance des mécanismes humains, ses analyses pouvaient servir aussi bien à comprendre les foules qu’à les manipuler.
Des foules de la rue aux réseaux sociaux : une actualité troublante
C’est sans doute ici que réside la force de Gustave Le Bon.
Plus d’un siècle après sa mort, ses analyses continuent d’éclairer notre époque.
Les réseaux sociaux ont créé des foules numériques permanentes. Là où Le Bon observait les rassemblements physiques du XIXe siècle, nous observons aujourd’hui des foules virtuelles capables de s’enflammer, de s’indigner, de condamner ou d’encenser en quelques heures seulement.
Les mécanismes restent pourtant étonnamment similaires.
Recherche du conformisme.
Contagion émotionnelle.
Simplification des débats.
Polarisation.
Recherche du bouc émissaire.
Besoin de symboles et de récits.
Autant de phénomènes que Le Bon avait déjà identifiés.
Le Bon aurait sans doute été fasciné par ce que nous appelons aujourd’hui les effets de mode, les phénomènes viraux ou encore les tendances collectives qui se propagent à la vitesse de la lumière sur les réseaux sociaux. Car derrière les technologies nouvelles, il aurait immédiatement reconnu des mécanismes anciens : l’imitation, le conformisme, le besoin d’appartenance et la contagion émotionnelle. Une idée, une indignation, une mode vestimentaire, une cause politique ou un mouvement culturel peuvent désormais conquérir des millions d’individus en quelques heures seulement.
Certains observateurs contemporains utilisent également la notion d’« égrégore » pour décrire cette forme de conscience collective qui semble parfois émerger des foules humaines. Sans employer ce vocabulaire, Gustave Le Bon fut l’un des premiers à décrire ce phénomène : lorsqu’un grand nombre d’individus se rassemble autour d’une même croyance, d’une même émotion ou d’un même objectif, il se crée une dynamique psychologique propre qui dépasse les volontés individuelles. La foule acquiert alors une sorte de personnalité autonome, capable d’entraîner ses membres vers le meilleur comme vers le pire.
Des engouements financiers aux paniques boursières, des révolutions politiques aux phénomènes de mode, des mouvements religieux aux emballements médiatiques contemporains, Le Bon nous rappelle que l’être humain agit rarement seul. Il pense, ressent et agit souvent au sein d’un groupe dont il adopte inconsciemment les codes, les passions et parfois les aveuglements.
À bien des égards, les algorithmes des plateformes numériques exploitent aujourd’hui les mêmes ressorts psychologiques que ceux décrits dans Psychologie des foules. L’émotion circule plus vite que la raison ; l’indignation davantage que l’analyse ; le slogan mieux que l’argumentation.
Cette réalité dépasse largement la politique.
Elle concerne les marchés financiers, les modes culturelles, les paniques collectives, les crises sanitaires ou les phénomènes médiatiques.
Le Bon nous rappelle que l’être humain demeure profondément un animal social.
Et que les foules, quelles que soient les technologies utilisées, continuent d’exercer une puissance considérable.
C’est également l’une des raisons pour lesquelles son œuvre demeure précieuse pour les géopolitologues. Derrière les institutions, les armées ou les économies, il existe toujours une dimension psychologique du pouvoir. Les peuples, les nations et les civilisations ne sont jamais uniquement gouvernés par des intérêts matériels ; ils le sont aussi par des représentations, des émotions et des imaginaires collectifs.
Le réalisme contre les illusions
Gustave Le Bon fut souvent caricaturé.
Certains l’ont présenté comme un pessimiste.
D’autres comme un réactionnaire.
La réalité est plus complexe.
Il fut avant tout un observateur lucide de la nature humaine.
Son immense mérite est d’avoir compris que le progrès technique n’entraîne pas automatiquement le progrès politique ou moral. Les machines évoluent rapidement ; les passions humaines beaucoup moins.
À l’heure des chaînes d’information en continu, des réseaux sociaux, des influenceurs et de l’intelligence artificielle, cette leçon mérite d’être méditée.
Car derrière les technologies les plus sophistiquées continuent d’agir les mêmes ressorts psychologiques qu’au temps des foules révolutionnaires du XIXe siècle.
Plus d’un siècle après sa publication, Psychologie des foules demeure ainsi l’un des livres les plus utiles pour comprendre le monde contemporain. Peu d’auteurs auront observé avec autant de clairvoyance la rencontre explosive entre les passions collectives, la politique et le pouvoir.
Et peut-être est-ce là la véritable grandeur de Gustave Le Bon :
Avoir compris avant tout le monde que l’Histoire n’est pas seulement faite par les peuples et les foules, mais surtout par les grands hommes ou les grandes idées, qui savent les mobiliser et les exalter…
Le Diplomate
https://lediplomate.media/portrait-gustave-bon-prophete-foules-penseur-oublier-monde-moderne/
Gustave Le Bon
Gustave Le Bon, né le 7 mai 1841 et mort le 13 décembre 1931, est un auteur polygraphe, médecin, anthropologue, psychologue social et sociologue français.
La Psychologie des foules (1895) est son œuvre la plus célèbre. Il y montre que le comportement d'individus réunis n'est pas le même que lorsque les individus raisonnent de manière isolée — il explique ainsi les comportements irraisonnés des foules, leur irresponsabilité, leur tendance à la tyrannie (elles suivent aveuglément un meneur), au conservatisme.
Citations de Gustave Le Bon
- « Pour comprendre la force actuelle du socialisme, il faut le considérer surtout comme une croyance ; on constate alors qu’il repose sur des bases psychologiques très fortes. Il importe peu à son succès immédiat que ses dogmes soient contraires à la raison. L’histoire de toutes les croyances, des croyances religieuses surtout, montre suffisamment que leur succès a été le plus souvent indépendant de la part de vérité ou d’erreur qu’elles pouvaient contenir. »
- « Semblable aux animaux, l’homme est naturellement imitatif. L’imitation constitue un besoin pour lui, à condition, bien entendu, que cette imitation soit facile, c’est de ce besoin que naît l’influence de la mode. Qu’il s’agisse d’opinions, d’idées, de manifestations littéraires, ou simplement de costumes, combien osent se soustraire à son emprise ? Avec des modèles, on guide des foules, non pas avec des arguments. A chaque époque, un petit nombre d’individualités impriment leur action que la masse inconsciente imite. Ces individualités ne doivent cependant pas s’écarter beaucoup des idées reçues. Les imiter deviendrait alors trop difficile et leur influence serait nulle. C’est précisément pour cette raison que les hommes trop supérieurs à leur époque n’ont généralement aucune influence sur elle. L’écart est trop grand. » (Psychologie des foules, 1895)
- « Si la jalousie, l'envie et la haine pouvaient être éliminés de l'univers, le socialisme disparaîtrait le même jour. »
- « Le socialisme actuel est un état mental bien plus qu’une doctrine. Ce qui le rend si menaçant, ce ne sont pas les changements encore très faibles qu’il a produits dans l’âme populaire, mais les modifications déjà très grandes qu’il a déterminées dans l’âme des classes dirigeantes. La bourgeoisie actuelle n’est plus sûre de son droit. Elle n’est d’ailleurs sûre de rien et ne sait rien défendre. Elle écoute ce qui se dit et tremble devant les plus pitoyables rhéteurs. Elle est incapable de cette volonté forte, de cette discipline sévère, de cette communauté de sentiments héréditaires, qui sont le ciment de toute société. » (Psychologie du Socialisme, 1898)
- « Assailli de toutes parts, l'État se défend comme il peut. Mais, sous la pression unanime du public, il est bien obligé malgré lui de protéger et de réglementer. C'est de tous côtés qu'on lui demande d'intervenir, et toujours dans le même sens, c'est-à-dire dans celui de la restriction de l'initiative et de la liberté des citoyens. Les lois de ce genre qu'on lui propose chaque jour sont innombrables : lois pour décider le rachat des chemins de fer et les faire administrer par l'État, lois pour s'emparer du monopole de l'alcool, loi pour accaparer la gestion de la Banque de France, lois pour réglementer les heures de travail dans les manufactures, lois pour empêcher la concurrence des produits étrangers, lois pour donner une pension de retraite à tous les ouvriers âgés, lois pour obliger les adjudicataires de fournitures publiques à n'employer que certaines catégories d'ouvriers, lois pour réglementer le prix du pain, lois pour imposer les célibataires de façon à les obliger à se marier, lois pour accabler d'impôts les grands magasins au profit des petits, etc., etc. Tels sont les faits. » (Psychologie du Socialisme, 1898)
- « L’État collectiviste fera tout diriger par une immense armée de fonctionnaires destinés à réglementer les moindres actes de vie des citoyens. »
- « La nécessité de se soumettre à une foi quelconque, divine, politique ou sociale, constitue pour beaucoup d'âmes un très impérieux instinct. Elles ont besoin de croyances pour diriger machinalement leur vie et s'épargner tout effort de raisonnement. C’est à l’esclavage de la pensée, et non à la liberté, que la plupart des hommes aspirent. » (Psychologie Politique)
- « Si le socialisme est si puissant aujourd’hui, c’est qu’il constitue la seule illusion qui soit encore vivante. Malgré toutes les démonstrations scientifiques, il continue à grandir. Sa principale force est d’être défendu par des esprits ignorant assez les réalités des choses pour oser promettre hardiment à l’homme le bonheur. L’illusion sociale règne aujourd’hui sur toutes les ruines amoncelées du passé, et l’avenir lui appartient. Les foules n’ont jamais eu soif de vérités. Devant les évidences qui leur déplaisent, elles se détournent, préférant déifier l’erreur, si l’erreur les séduit. Qui sait les illusionner est aisément leur maître ; qui tente de les désillusionner est toujours leur victime. »
- « Les foules s'imaginent volontiers que leurs gouvernants appartiennent à une humanité supérieure infaillible. De là leurs fureurs dès qu'une défaillance révèle l'homme derrière l'idole. » (Hier et demain-Pensées brèves, 1918)
- « En réalité, ils se soucient fort peu des doctrines. Ce qu'ils rêvent, c'est de créer par des moyens violents une société où ils seraient les maîtres. Leurs récriminations égalitaires ne les empêchent nullement d'avoir un mépris intense pour la canaille qui n'a pas, comme eux, appris dans les livres. Ils se croient très supérieurs à l'ouvrier et lui sont fort inférieurs en réalité par le défaut de sens pratique et par l'exagération de leur égoïsme. »
- « Cette haine des socialistes pour l’intelligence est assez fondée, car c’est précisément l’intelligence qui sera l’obstacle éternel devant lequel se briseront leurs idées égalitaires. »
- « Rien n’est plus funeste pour un État que de subir sans cesse la volonté irréfléchie et mobile des foules. Si l’on doit faire beaucoup pour elles, il faut agir très peu par elles. Ce serait déjà un immense progrès de renoncer à nos perpétuels projets de réforme, à l’idée que nous devons changer sans cesse nos constitutions, nos institutions et nos lois. Avant tout nous devrions limiter, et non toujours étendre, l’intervention de l’État, de façon à obliger les citoyens à acquérir un peu de cette initiative, de cette habitude de se gouverner eux-mêmes qu’ils perdent par la tutelle perpétuelle qu’ils réclament. »
- « Un dictateur n’est qu’une fiction. Son pouvoir se dissémine en
réalité entre de nombreux sous-dictateurs anonymes et irresponsables
dont la tyrannie et la corruption deviennent bientôt insupportables. »
