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octobre 22, 2026

France/Monde: Armées, Prospective, Stratégie, Ukraine, énergie, Démographie/Immigration...? Que la déconstruction de « l’ordre du monde » s’accélère !

Que nous apprend la guerre en Ukraine ? Que la déconstruction de « l’ordre du monde » s’accélère !

La guerre en Ukraine témoigne de l’accélération de la déconstruction du monde. À l’affrontement ancien entre les Etats-Unis et la Russie, s’ajoutent une guerre économique et une guerre de l’énergie. De nouveaux acteurs montent en force, comme la Chine, l’Iran et la Turquie.

Comme l’écrivait Camus « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. Et justement la grande misère humaine … c’est le mensonge[i]».  Le suivi de l’actualité sur la guerre en Ukraine ne nous épargne pas dans ce domaine… Joe Biden n’a pas fait dans la nuance à l’égard de Vladimir Poutine en le qualifiant de « boucher » et en insistant pour que son « indignation morale » serve de référence à une nouvelle « guerre juste » contre le mal. Les Russes ne sont pas en reste et entretiennent auprès des opinions publiques l’image d’un « Occident décadent » otage de « néoconservateurs américains affairistes »… Aucun des deux ne sortira gagnant de ce combat sur cette marche des empires régulièrement disputée depuis 1 000 ans entre occidentaux et orientaux[ii]…

Nous connaissons tous les vertus du « bouc émissaire » quand nous ne souhaitons pas traiter sur le fond une question vitale. Cette guerre en Ukraine est à ce titre assez éloquente des biais de représentation et des erreurs historiques qui ont été commises depuis 30 ans par toutes les parties prenantes le long de cet « intermarium » européen qui va de la Baltique au Monténégro. Chaque fois des populations sont prises en otage, avec un minimum de 3 à 6 millions de réfugiés, et toutes les atrocités propres aux guerres s’invitent sur nos écrans plasmas… Ce qui change c’est la singularité de la communication avec une virtualisation de plus en plus hystérique des situations sur le plan médiatique. Le « brouillard de la guerre » devient de plus en plus opaque et il est devenu difficile, même pour les experts, de prendre un peu de recul sur les évènements[iii]. Que pouvons-nous honnêtement décrypter au-delà le bruit ambiant ? Comment se situent les signaux faibles et les vrais marqueurs en termes de rapports de force? Et que pouvons-nous percevoir des conséquences à terme de ce conflit ?

Personne ne sait véritablement, mais tout le monde commente

Nous dissertons en flux continu sur une réalité pour laquelle nous n’avons pas d’informations fiables. Pourtant les dossiers sur la nature de ce conflit[iv] et sur les occurrences de risques existent[v]. Il est vraisemblable que tout ce qui est actuellement communiqué sur cette guerre d’Ukraine en termes de chiffrage morbide des victimes, de destructions civiles et d’évaluation de l’attrition des capacités militaires des uns et des autres soit faux. Nous retrouvons les mêmes méthodes qu’en Syrie depuis 2011 avec les comptages douteux de l’Observatoire syrien des Droits de l’Homme[vi] (OSDH), que tout le monde prenait pour une agence onusienne… Ce fut la même chose lors des opérations au Kosovo en 1999 avec les informations officielles, mais erronées qui étaient délivrées par l’OTAN[vii] … De fait chacun y va de son opinion, beaucoup plus que de l’observation de faits vérifiés et authentifiés[viii]. C’est le cas pour les évaluations sur l’échec de la « blitzkrieg » et sur « l’enlisement » de l’armée russe ou sur les « buts de guerre » de Vladimir Poutine, comme si nos experts avaient accès aux bureaux les plus confidentiels de Moscou… Il n’est pas étonnant que les débats sur les réseaux sociaux soient aussi passionnels, voire hystériques. Pour le moment, faute de vrais renseignements, la rumeur, la surenchère et l’outrance sont privilégiées afin de tenir les opinions en état de sidération.

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De fait nous assistons à une théâtralisation des évènements où tout est bon. À ce titre les modes d’action des deux chefs de guerre sont assez singuliers. Volodymyr Zelinsky, avec sa tournée quasi-shakespearienne en visio-conférence auprès de tous les parlements occidentaux, est assez stupéfiant quand on connait le passé sulfureux du personnage[ix]. Pour sa part Vladimir Poutine, enfermé dans les murs du Kremlin, avec ses exhortations historiques autour d’une mise en scène tsariste du pouvoir moscovite, n’en est pas moins spectaculaire en termes d’autoritarisme et de détermination. Tout se joue sur les écrans plats avec des relais de part et d’autre de propagande, d’opérations psychologiques et de désinformation comme on n’en a rarement vu dans les conflits modernes. La seule différence en termes de stress est la question du seuil nucléaire qui a été posée par la Russie… En matière de relations internationales, les diplomates comme les historiens savent que tout se joue sur le temps long et rarement sur celui des tweets et des visioconférences. Mais nos sociétés se confinent de plus en plus dans une sorte d’illusion médiatique, alors qu’elles dénient sur le fond l’engagement réel que supposent de telles remises en cause de l’intégrité des frontières. Il est clair que personne en Occident n’a vraiment envie de mourir pour l’Ukraine, comme hier pour l’Ossétie et la Géorgie, mais en revanche tout le monde a envie de commenter la bataille. Zelenski l’a compris et surjoue la partition pendant que Poutine sait qu’il peut manœuvrer avec les bonnes vieilles méthodes russes utilisées à Grozny, et surtout à Alep en Syrie[x]. Deux tons deux mesures que nous ne cessons de retrouver dans tous les conflits de ces dernières décennies. Pour autant, in fine c’est bien celui qui tient le terrain qui gagne, pas celui qui tient le micro ! La géopolitique ne se satisfait pas uniquement de taux d’audience…

Et pourtant les marqueurs d’une accélération de la bascule de l’ordre mondial sont là

S’il y a « beaucoup de bruit pour rien » sur les écrans, les coulisses sont en revanche très actives. Prenons les négociations en cours pour un cessez-le-feu voire un processus de paix entre Ukrainiens et Russes. Nous pouvons constater qu’elles ne se déroulent pas pour le moment sous la houlette des Nations Unies à Genève, mais sur les rivages de la Méditerranée orientale à Antalya et désormais dans le palais de Dolmabahçe à Istanbul sous la présidence turque. Certes la Turquie est membre de l’OTAN, mais réunir les protagonistes de cette guerre sans les Américains et les Européens, qui plus est dans l’un des vestiges des derniers sultans de l’Empire ottoman, en dit long sur les arrière-pensées d’Erdogan. Il réitère la même tactique pour tenir à distance les Occidentaux que Poutine, lorsqu’il a réuni en mai 2017 les protagonistes du conflit syrien à Astana au Kazakhstan, sous le triple parrainage de la Russie, de la Turquie et de l’Iran[xi]… Dans ce contexte, il ne faut pas négliger par ailleurs le rôle discret d’Israël et de ses réseaux d’influence, à commencer par les oligarques russes et ukrainiens, depuis le début des évènements, avec ses conséquences indirectes sur le dossier iranien… Il en est de même pour la Chine, qui a des intérêts considérables sur cet espace eurasien, notamment pour conforter sa stratégie de route de la soie. Xi Jinping en profite pour affirmer avec opportunisme sa proximité avec les préoccupations de Vladimir Poutine, qu’il soutient personnellement, tout en prônant une neutralité de façade… Cela permet surtout à ses « loups guerriers » de nourrir les argumentaires pour justifier une opération sur Taïwan et aux entrepreneurs chinois de récupérer ce que l’Occident abandonne en Russie… Pendant ce temps nos dirigeants européens se contentent d’échanges téléphoniques avec le maître du Kremlin, qui les méprise, alors qu’ils ne sont pas conviés à la table des négociations…

Les prises de parole de Joe Biden pendant son déplacement à Bruxelles le 24 mars pour les sommets contigus de l’OTAN, du G7 et de l’UE, et surtout ses déclarations le 26 mars à Varsovie, ne pouvaient pas être plus explicites sur l’objectif masqué de la Maison-Blanche. Pour reprendre Talleyrand, « tout ce qui est excessif est insignifiant », sauf si l’une des parties n’a pas véritablement envie d’engager un véritable processus diplomatique et que le but de guerre non avoué est d’éliminer son adversaire… Nous retrouvons finalement les mêmes intentions et modes d’action de « regime change » que pour Saddam Hussein ou pour Kadhafi, avec les succès que nous connaissons… Ces postures belliqueuses décidées à Washington de façon unilatérale, et relayée avec beaucoup d’agitation par Londres, ne laissent finalement aucune marge de manœuvre aux Européens pour espérer devenir de véritables médiateurs. Les réactions embarrassées du chancelier Olaf Scholz et du président Emmanuel Macron, beaucoup plus préoccupés par leurs approvisionnements en gaz, montrent combien les questions de solidarité et d’unicité de vues entre alliés, et de cohésion entre Européens sont extrêmement fragiles. En revanche il est clair que l’équipe actuelle de la Maison-Blanche entretient à distance ce conflit et qu’elle ne souhaite pas voir ses soldats mourir pour une cause qui n’est pas prioritaire pour eux[xii]. L’objectif pour Washington est de fixer et de neutraliser la Russie (en réarmant massivement les Européens pour « qu’ils fassent le job »), afin de pouvoir s’occuper tranquillement de la Chine. L’Ukraine n’est pour Joe Biden qu’un prétexte et un carnet de commandes pour son complexe militaro-industriel. Pour arriver à ses fins en mer de Chine il doit d’abord éliminer Vladimir Poutine, principal allié de Xi Jinping. Sans ce préalable l’affrontement sino-américain, qui semble inévitable avec la question de Taïwan, ne sera pas favorable aux États-Unis.

Dans ce contexte il faut aussi noter le retrait prudent d’une grande partie du monde vis-à-vis de ce conflit régional qui oppose pour les uns l’Ukraine à la Russie et pour les autres les États-Unis à la Russie, personne ne souhaitant parler ouvertement d’une guerre entre l’Europe et la Russie (bien que la question de la cobelligérance au travers des livraisons d’armes se pose de plus en plus et que celle de l’application de l’article 5 de la charte de l’OTAN se joue essentiellement sur le sol européen…) Plus de la moitié de la population mondiale n’est pas concernée par ce conflit et pour la première fois les Américains n’ont pas réussi à obtenir une adhésion totale comme ce fut le cas dans le passé, notamment avec la lutte contre le terrorisme. Les membres des BRICS, de l’OCS, l’Iran, le monde arabe, la plupart des pays de l’ASEAN ont adopté des positions prudentes, voire compréhensives vis-à-vis de la Russie[xiii]. Certes les sanctions économiques et financières sont inédites et ont des impacts collatéraux significatifs du fait de la mondialisation des échanges. Mais si la plupart prônent le respect de l’intégrité des frontières, ils ne souhaitent pas pour autant considérer Vladimir Poutine comme le seul « fautif », et lui infliger des sanctions comme nous le souhaiterions de leur part.

À ce titre, si les sanctions s’avèrent très spectaculaires et populaires au sein du G7, elles ne sont pas ressenties de la même façon dans le reste du monde. Elles ne plaisent absolument pas entre autres à la Chine et aux pays arabes qui le font savoir en intensifiant une dédollarisation des transactions pour protéger leurs propres flux d’intérêts. Le système russe s’est montré plus prévoyant et résilient depuis le krach financier de 1998 au grand dam des Anglo-Saxons qui sont obligés de renforcer sans cesse le régime des sanctions. De fait cette stratégie jusqu’au-boutiste provoque d’ores et déjà des dégâts collatéraux importants sur les plans énergétiques (rupture des approvisionnements en énergie de l’Europe et baisse de sa compétitivité), sur les matières premières stratégiques (impacts sur les chaînes de valeurs, sur les engrais…), sur les produits de consommation de base et biens intermédiaires (fermetures des entreprises implantées en Russie et rupture de supply-chain) et sur les produits alimentaires de première nécessité (crise sur les céréales avec risques de famines pour de nombreux pays importateurs). Dans les faits le piège est en train de se refermer sur les pays européens qui s’avèrent vulnérables. De nouveau les États-Unis sont très peu touchés par ces effets induits et peuvent jouer les grands justiciers. Pour autant le reste du monde fait ses comptes et a compris qu’il était temps de se protéger de ce type de guerre économique. La Russie ouvre le champ, avec les cryptomonnaies et l’emploi du rouble comme monnaie de transaction pour contourner les sanctions[xiv]. Mais le fait que la Chine, l’Inde, l’Arabie saoudite et d’autres puissances émergentes veulent accélérer la dédollarisation des échanges constitue un tournant majeur en termes d’évolutions des facteurs de puissance[xv]. Le fait que la plupart de ces acteurs refusent de sortir la Russie du G20, comme les États-Unis essayent de l’imposer, est aussi un signal important pour les membres du G7 qui ne représentent plus que 8% de la population mondiale, même s’ils concentrent encore 75% des dépenses d’armement du monde…

Les lignes bougent, que pouvons-nous anticiper ?

Cette guerre pose, au-delà la question fondamentale du respect de l’intégrité des frontières et de la dignité humaine, celle de nos dénis de puissance. D’ores et déjà nous avons tous avoué avoir été surpris par l’invasion russe de l’Ukraine, alors que nous avions les renseignements. Qu’en est-il de nos réelles capacités d’anticipation stratégique ? Par ailleurs, que penser de la crédibilité de nos concepts de dissuasion qui sont assis sur cette capacité d’anticipation stratégique ? La question se pose avec encore plus d’acuité quand Poutine aborde de façon décomplexée, mais déterminée, la question du seuil nucléaire et qu’il menace, si ses intérêts vitaux sont en jeu, d’utiliser l’arme nucléaire sur un champ tactique. Elle nous interroge aussi sur le périmètre et la crédibilité de nos alliances[xvi]. L’OTAN sort à priori renforcée de cet épisode ukrainien. Pour autant l’effort de réarmement mis en œuvre par les Américains, et suivi par la plupart des Etats membres de l’UE qui ont pris la décision d’augmenter leurs budgets de défense, suffira-t-il pour faire face ? Il faut une doctrine d’emploi et un commandement qui soient en adéquation avec les nouveaux types de menaces qui se formulent sur les frontières de l’Europe. Est-ce que ce type de coalition administrée par l’OTAN, avec des pays démocratiques qui ont des opinions versatiles, sera en mesure de tenir des rapports de force brutaux face à des pays aux visions néo-impérialistes et dotés d’armées rustiques qui ne craignent pas de mourir ? Sommes-nous par ailleurs suffisamment véloces et autonomes sur le plan logistique pour tenir dans la durée vue nos niveaux de dépendances énergétiques, technologiques et économiques du fait des délocalisations et des abandons de souveraineté au cours de ces 30 dernières années ?

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Dans les faits avec cette « opération spéciale » qui a été déclenchée par la Russie sur l’Ukraine nous entrons dans une phase plus violente de la déconstruction de l’ordre westphalien du monde[xvii]. La remilitarisation simultanée de l’Allemagne et du Japon, avec la bénédiction des États-Unis qui vont fournir ces deux pays en armements offensifs, vient de signer définitivement la fin de l’ère des accords de Yalta qui a assuré sept décennies de paix pour l’Occident. A ceci il faut ajouter, avec les conséquences de la guerre en Irak et surtout en Syrie, la fin des accords stratégiques autour de l’énergie entre les USA et l’Arabie saoudite liés par le « pacte de Quincy ». Toute cette construction qui a assis la prééminence des États-Unis sur l’ordre du monde est définitivement morte. Par ailleurs cela ne va que radicaliser un peu plus cette guerre de l’énergie qui est à la base de tous les conflits de ces trois dernières décennies. Enfin, en entrant en Ukraine Poutine a ravivé, sans le vouloir, mais grâce aux Américains, les bellicismes allemands et japonais[xviii], dont nous verrons surement les effets pervers dans les prochaines années. Ces évènements nourrissent aussi la dynamique de résurgence des empires centraux qui ont des velléités certaines quant à la redéfinition de leurs frontières et de leurs intérêts. Nos diplomates parlent d’une confrontation des démocraties contre les autocraties, de la liberté contre la dictature. Nous pourrions plutôt évoquer la confrontation de nos vieux Etats-Nations face aux vieux empires russes, turcs, chinois, perses etc. qui rêvent de prendre tout simplement leur revanche sur les siècles de mépris dans lesquels l’Occident les a enfermés…Nous sommes juste face à un retour de l’Histoire et à la fermeture d’une parenthèse où l’Occident a contrôlé « l’ordre du monde »[xix]…

C’est le second niveau de conséquences que nous devons désormais prendre en compte. Les revendications de Vladimir Poutine, en se référant à l’histoire de l’empire des tsars, sont aussi celles d’Erdogan qui veut retrouver les frontières de l’Empire ottoman qui ont été confisquées par le traité de Lausanne en 1923. Ce dernier aimerait saisir le centenaire de ce traité pour « renverser la table » en Méditerranée orientale et dans les Balkans[xx]. Il ne faut pas oublier que les protagonistes des événements au Proche-Orient n’ont eu de cesse ces dernières années de remettre aussi en cause les tracés des frontières à la suite des accords Sykes-Picot en 1918. Il en est de même en Chine où les « loups guerriers » de Xi Jinping observent avec acuité les développements de cette guerre en Ukraine pour reconsidérer les tracés territoriaux et maritimes imposés par l’Occident tant au travers des « traités inégaux » qu’en mer de Chine[xxi]. Tous reprochent à l’Occident son « arrogance » et « son mépris ». Nous ne voulons pas entendre cette réalité, car elle nous fait peur, mais l’avertissement de Samuel Huntington[xxii] est bien en train de se concrétiser. Nous sommes face à des guerres de civilisations qui sont en train de se coaguler ici et là au travers de conflits régionaux de haute intensité.

L’effondrement de toute l’ingénierie des relations internationales mises en place autour des traités de Yalta et de Versailles nous ramène à une autre vision du monde moins idyllique et plus prosaïque. Sommes-nous conscients que nous sommes en train de régresser en termes de droit international, notamment sur les questions du droit de la guerre et du droit humanitaire international ? Face à ce réveil de l’histoire et des prétentions des grands empires qui ont façonné les grandes civilisations du monde, quelle est la vision de nos élites et quel est le niveau de prise de conscience de nos populations sur les bascules en cours ? Quelle est notre capacité réelle de tenue des terrains de conflictualité avec des dettes étatiques abyssales et des populations peu résilientes, vieillissantes, pas aguerries? Comment allons-nous assumer en Europe la problématique des migrations qui vont se multiplier autour de ces crises régionales ? Comment assurer notre autonomie stratégique et renforcer nos concepts de dissuasion pour faire face à tous les types de scénarios qui ne sont plus de l’ordre du probable, la seule inconnue étant la date de survenue des évènements ?

Toutes ces questions supposent que nous passions de la naïveté à de nouvelles formes de responsabilisation de la défense de nos intérêts et valeurs. En cela les réactions des Polonais, des Baltes et des Ukrainiens face à ce conflit ne peuvent que nous réveiller. Mais Il eut mieux valu avoir été plus intelligent dans les années 1995-2005. Plutôt que d’avoir laissé glisser l’histoire vers ses travers meurtriers et toujours tragiques, nous aurions dû inventer un autre espace de sécurité et de coexistence sur l’Europe. Pour cela il aurait fallu que les faucons de Washington aient accepté une Europe plus forte et autonome[xxiii]. Nous payons les impérities de cette impuissance européenne qui ne sait pas singulariser son identité et anticiper son devenir. Les stigmates de cette guerre en Ukraine vont s’intensifier et durer. Pourtant nous avons eu une première alerte avec les Balkans, qui vit de nouvelles répliques[xxiv]. Mais nous ne voulons ni voir ni entendre les alertes, nous voulons juste nous contenter de commenter la bataille… La Rochefoucauld résume très bien cette pathologie dans ses maximes « l’aveuglement des hommes est le plus dangereux effet de leur orgueil : il sert à le nourrir et à l’augmenter et nous ôte la connaissance des remèdes qui pourraient soulager nos misères et nous guérir de nos défauts ».

 

 Ancien responsable de la DGSE dans les années 1980, puis fortement engagé dans la montée en puissance des Opérations Spéciales (COS) dans la décennie 1990, il a une longue expérience sur le terrain, ainsi qu’aux niveaux étatique et interallié, de la conduite et résolution des crises internationales. Il a exercé pendant 15 ans des fonctions exécutives et opérationnelles dans le monde de l’entreprise au sein du Groupe Hachette, Spie-Batignolles, Schneider Electric et Eurogroup.

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[i] Cf. Albert Camus : « Sur une philosophie de l’expression », compte rendu de l’ouvrage de Brice Parain, Recherches sur la nature et la fonction du langage, éd. Gallimard, in Poésie 44, n° 17, p. 22.

[ii] Cf. Thomas Flichy de la Neuville: « Ukraine chroniques de guerre », DMM avril 2002 et Revue politique et parlementaire : https://www.revuepolitique.fr/author/flichydelaneuville/

[iii] Cf. Renaud Girard : « Les tristes restes du néoconservatisme », Le Figaro 28 mars 2022.f.

[iv] Cf l’excellent dossier réalisé par Diploweb : https://www.diploweb.com/Dossier-geopolitique-Russie-et-Ukraine-quelles-relations.html et Xavier Guilhou: « Kiev défie Poutine » Diploweb 28 février 2014  https://www.diploweb.com/Kiev-defie-Poutine.html et « Crise ukrainienne : Quel pilotage des évènements » Diploweb 16 mars 2014  https://www.diploweb.com/Crise-ukrainienne-quel-pilotage.html

[v] Cf. les rapports de l’OSCE : OSCE Special Monitoring Mission to Ukraine | OSCE

[vi] Cf. l’enquête de Libération – 15 mars 2018 : https://www.liberation.fr/checknews/2018/03/15/l-observatoire-syrien-des-droits-de-l-homme-est-il-une-source-fiable_1653354/

[vii] Cf. Témoignage du Général Dominique Delawarde sur le site de l’ASAF – 2 mai 2019 :  https://www.asafrance.fr/item/emoignage-le-dernier-plus-gros-mensonge-geopolitique-de-la-fin-du-xxe-siecle.html et Revue International 2003/3 N° 51 pages 125 à 132, Darko Ribnikar : « Les leçons du Kosovo »

[viii] Rappelons à titre d’exemple qu’après des enquêtes très élaborées les chiffres repris par les rapports et les médias de 250 000 morts lors de la guerre en Bosnie entre 1992 et 1995 ont été ramenés à 100 000 – Cf. Revue le mouvement social 2008/1 (N° 222) pages 153 à 183 Isabelle Delpla :  « La preuve par les victimes. Bilan de guerre en Bosnie-Herzégovine »

[ix] Cf enquête de Denis Garnier dans Médiapart 6 mars 2022 : « Mais qui est Volodymyr Zelensky ? » https://blogs.mediapart.fr/denis-garnier/blog/060322/mais-qui-est-volodymyr-zelensky

[x] Cf. Interview du Général Gomart dans le Figaro du 25 mars 2022 : « En Ukraine , l’armée russe a opté pour une stratégie de terreur » https://www.lefigaro.fr/international/general-gomart-en-ukraine-l-armee-russe-a-opte-pour-une-strategie-de-terreur-20220325

[xi] Cf. Matthieu Eynaudi – site Les clés du Moyen-Orient – 9 fev.2017 : « A Astana , la redéfinition des rapports de force dans les négociations sur la Syrie » https://www.lesclesdumoyenorient.com/A-Astana-la-redefinition-des-rapports-de-force-dans-les-negociations-sur-la.html

[xii] Cf. Xavier Guilhou : « Que nous apprend l’Afghanistan : que la géopolitique n’est pas morte ! », 28 septembre 2021 https://www.xavierguilhou.com/2021/09/28/que-nous-apprend-lafghanistan-que-la-geopolitique-nest-pas-morte/

[xiii] Cf tribune de Xavier Guilhou dans le Télégramme de Brest du 1er mars 2022 : « Nous sommes face à une guerre de civilisations » https://www.letelegramme.fr/debats/tribune-xavier-guilhou-nous-sommes-face-a-une-guerre-de-civilisations-01-03-2022-12931095.php

[xiv] Cf Déclaration de Christine Lagarde – Tribune 23 mars 2022 : https://www.latribune.fr/economie/international/christine-lagarde-juge-les-cryptomonnaies-comme-une-menace-dans-le-contexte-russe-906783.html

[xv] Cf. lire sur cette thématique les excellentes analyses de Claude Leblanc dans l’Opinion : https://www.lopinion.fr/auteur/claude-leblanc

[xvi] Cf revue Marine de l’Acoram n° 274 Xavier Guilhou – janvier-mars 2022 : « Les Alliances : abandon de souveraineté ou mal nécessaire ? » https://www.xavierguilhou.com/2022/01/07/revue-marine-les-alliances-abandon-de-souverainete-ou-mal-necessaire/

[xvii] CF. Henry Kissinger : « L’ordre du monde », Fayard 2016

[xviii] Cf https://www.nippon.com/fr/news/yjj2022030801061/

https://www.france24.com/fr/asie-pacifique/20220324-%C3%AEles-kouriles-la-guerre-en-ukraine-ravive-les-tensions-entre-le-japon-et-la-russie

[xix] Cf Hubert Védrine : « Une vision du monde » Bouquins, 17 fév. 2022

[xx] Cf. revue Marine de l’Acoram n° 271 avril – juin 2021 Xavier Guilhou :  « Méditerranée orientale : Qui va trancher le nœud gordien ? » https://www.xavierguilhou.com/2021/04/02/revue-marine-mediterranee-orientale-qui-va-trancher-le-noeud-gordien/

[xxi] Cf revue Marine de l’Acoram n° 272 avril-mai 2022 Xavier Guilhou : « Pacifique , l’océan de toutes les convoitises et de tous les risques » www.xavierguilhou.com et revue Conflits n° 27 mai-juin 2020 : « Indo-Pacifique , les grandes manœuvres » et n° 36 nov. déc. 2021 « Mer de Chine – Taïwan prochaine prise ? » www.revueconflits.com

[xxii] Cf. Samuel Huntington: « The clash of civilisations and the remaking of world order », Simon and Schuster /US  2002

[xxiii] Cf. Robert Kagan : « La puissance et la faiblesse », Hachette 2006 et analyse de Vincent Stage 11 mars 2014 :  https://www.diploweb.com/R-Kagan-La-puissance-et-la.html – voir aussi les conférences de Georges Friedman le président du Think Tank Stratfor et l’analyse de Jean Claude Empereur revue politique n° 1077 du 29 février 2016 https://www.revuepolitique.fr/etats-unis-une-nouvelle-vision-geopolitique/ .

[xxiv] Cf. Milica Cubrilo Le Figaro 29 mars 2022 : « La Bosnie-Herzégovine déchirée par les tensions nationalistes » La Bosnie-Herzégovine déchirée par les tensions nationalistes (lefigaro.fr)

Source: https://www.revueconflits.com/que-nous-apprend-la-guerre-en-ukraine-que-la-deconstruction-de-lordre-du-monde-saccelere/


 

Armées : il faut changer de modèle ! 

L’armée française se retrouve à cours de matériel et donc avec des difficultés à conduire des opérations lointaines. L’argent ne suffira pas, c’est bien un changement de modèle qui est nécessaire.

Remettre de l’épaisseur, 

Retrouver des effets de levier, 

Refaire de la nation le cœur de notre survivance !

Xavier Guilhou. Article original paru sur son site personnel

« Nous sommes sur l’os… ! ». Qui n’a pas entendu nos grands chefs utiliser cette expression pour préciser que nous n’avons plus de marges de manœuvre sur le plan capacitaire, voire que nous sommes bien en deçà de l’acceptable pour assurer les missions assignées à nos armées. Il est évident qu’après trois décennies de rabotage budgétaire nous ne pouvons qu’être en limite basse en termes de suffisance opérationnelle (moyens, munitions, stocks stratégiques, personnels…) et que, pour reprendre un terme de marins, « nous talonnons ! ». A ce rythme la prochaine étape est « l’échouage » … Si cette politique financière avait permis de faciliter des réformes en profondeur pour notre pays, nous pourrions à la rigueur la comprendre. Mais cela n’a fait qu’alimenter une pseudo paix sociale à la petite semaine et nous ne pouvons plus l’admettre au vu des rendez-vous stratégiques qui sont devant nous. 

La guerre en Ukraine sert de révélateur dans tous les domaines et a eu la vertu de réveiller les consciences endormies par des décennies de « dividendes de la paix ». Pourtant les signaux précurseurs n’ont pas manqué, mais chaque fois le relativisme et la bureaucratie ont effectué leur travail de neutralisation et de normalisation pour continuer à tirer vers le bas nos postures de défense. De fait « nous sommes bien sur l’os » et il nous faut avant tout « remettre de l’épaisseur » à tous les niveaux pour combler ou compenser ces faiblesses structurelles. La projection de corps expéditionnaire tous azimuts n’est plus dans nos moyens. Nous devons nous recentrer sur la défense de nos intérêts vitaux, la protection de notre territoire et remuscler notre dissuasion. Il faut changer de méthode et surtout de modèle !

« Remettre de l’épaisseur » 

Certes nous avons développé des capacités marginales à très forte valeur-ajoutée pour « faire autrement » quand nous ne pouvions plus « faire normalement » du fait de l’érosion de nos forces conventionnelles. Ce fut le cas au cours de ces trois décennies avec la montée en puissance des opérations spéciales. Par leurs performances indéniables, notamment dans la lutte qualifiée « d’anti-terroriste » en Orient et en Afrique, elles ont assuré au pouvoir politique la garantie d’une posture opérationnelle à succès avec une forte résonnance médiatique auprès des opinions publiques. Cela a plutôt bien fonctionné. Dans ce contexte les OPEX ont au moins eu le mérite de permettre à toutes ces composantes de se tester et d’acquérir une courbe d’expérience considérable.  Mais avec l’Ukraine nous passons à autre chose et le travail de sur-mesure de nos forces spéciales doit désormais s’intégrer dans des schémas complexes de combat de haute intensité, avec un retour de confrontations de masse sur des lignes de front que nous n’avons plus connues depuis les grandes guerres mondiales. Comme le citait Goethe « nous avons déjà pensé à tout mais il nous faut tout réinventer ».

Il en fut de même avec les deux fonctions essentielles que sont le renseignement et la logistique, armes souvent considérées comme secondaires dans notre culture militaire, mais qui se sont avérées cruciales au cours de ces dernières décennies pour accompagner nos projections de corps expéditionnaires sur des conflits hybrides, au sein d’alliances, sur des terres lointaines (Afghanistan, nœud syriaque, Sahel). Ces composantes souvent qualifiées de soutiens, alors que ce sont des précurseurs qui conditionnent le succès des opérations,  ont permis sur le terrain de faire face avec beaucoup de réactivité et aussi d’inventivité dans les modes d’action, à de nouveaux modes d’adversités (cf. les techniques de guérillas pratiquées par les groupes islamiques, mais aussi les méthodes de désinformation et déstabilisation des SMP comme Wagner, ainsi que l’utilisation de technologies duales et des réseaux sociaux). 

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Panorama du matériel de l’armée française

Nous avons aussi compensé la baisse de nos moyens avec de la haute technologie et une professionnalisation remarquable de nos forces. Nos armées sont de fait réduites en nombre mais elles sont plus performantes du fait des technologies embarquées et du niveau de formation de nos combattants. Ce qui suppose aussi un niveau de soutien et de maintenance non négligeable (pour un fantassin au combat il en faut en moyenne neuf en soutien). Néanmoins, pour nos spécialistes, avec les moyens actuels, nous ne pourrions tenir qu’un front de 80 kms, soit Dunkerque – Lille, là où nos anciens furent en mesure de tenir un front de 750 kms lors de la première guerre mondiale…Et que penser de nos capacités de feu qui n’excéderaient pas une semaine en termes de stock de munitions…  De nouveau le conflit en Ukraine, et surtout les risques de confrontations pressenties notamment en Mer de Chine et en Méditerranée orientale, posent la question des masses critiques et du niveau de rusticité qu’il faudrait désormais être en mesure d’assumer face à des armées qui utilisent des centaines de milliers d’hommes et un déluge de feu sans précédent pour arriver à leurs fins. 

Ces armées ont recours à la conscription et à la mobilisation de réserves considérables. Par ailleurs elles se battent avec des doctrines basiques similaires à celles de la guerre de 1914, que nous qualifions certes d’archaïques et de barbares, mais qui s’avèrent dimensionnantes actuellement dans les conflits (cf. les enseignements sur la Syrie, le haut Karabagh et le niveau de consommation d’obus d’artillerie sur le Donbass ). De notre coté nous n’avons plus la conscription et nous avons des réserves qui sont réduites à la portion congrue malgré tous les effets d’annonce vertueux de ces dernières années… Nous faisons confiance à l’intelligence embarquée dans nos moyens, qui sont de plus en plus sophistiqués, en prétendant que cela sera suffisant pour casser ces armées « ringardes » dotées d’équipements datant de la guerre froide… Les évènements nous démontrent qu’il faut faire preuve d’un peu plus d’humilité, ces armées n’ayant pas la même notion de l’attrition et de la vie humaine que nous… Avec une société soumise à la religion du « bien-être » , et soyons honnêtes peu résiliente, nous ne remplissons pas les mêmes critères en termes de résistance morale et physique aux chocs que ceux que pourraient nous infliger ces adversaires qui n’ont pas nos états d’âme…

Certes nous avons l’impression actuellement que le corps politique, pas seulement en France mais sur tout le continent européen, subi un électro-choc devant l’intensité et la brutalité des combats sur l’Ukraine. Mais eut-il fallu qu’ils aient eu les mêmes réactions lors des évènements sur les Balkans, qui ont fait rappelons-le de l’ordre de 100 000 morts (200 000 selon les médias). Il en fut de même au Moyen-Orient avec les enchainements post-Irak sur le nœud syriaque qui ont fait quasiment le même nombre de victimes. Nous sommes déjà au-dessus ces seuils pour l’Ukraine (si nous acceptons d’intégrer les chiffres des 14 500 morts civils et militaires de la guerre du Donbass depuis 2014) cette guerre n’ayant pas commencé en février 2022… Chaque fois les niveaux de brutalité et d’inhumanité ont augmenté franchissant des seuils que les ONG et les organisations internationales n’ont cessé de recenser et d’expliciter pour alerter nos dirigeants. La réponse de ces derniers fut l’invention sémantique des « lignes rouges » à ne pas franchir, mais sans postures réelles et crédibles… Tous ces théâtres d’opération furent des laboratoires, notamment pour les armées Russes et Turques, qui désormais stressent notre flanc oriental et méridional. Heureusement que la posture de dissuasion, assise sur notre signature nucléaire, dont la crédibilité repose sur la permanence à la mer de nos SNLE et sur les capacités de frappes de nos composantes aéroportées (FAS et FAN), n’a pas subi le même niveau d’altération, voire de destruction systématique, que pour nos moyens conventionnels.

« Retrouver des effets de levier »

Aujourd’hui le temps n’est plus aux lamentations mais à la reconstruction d’un modèle rachitique en s’appuyant sur cette épaisseur tactique qu’offre ces quelques composantes à forte valeur ajoutée éprouvées aux cours de ces dernières décennies (Les opérations spéciales, le renseignement, la logistique et l’intelligence embarquée). Il faut dès lors trouver en les utilisant bien des possibilités de générer des effets de levier sur le plan opérationnel partout où cela est possible. Il est évident que tous ces moyens, en s’intégrant intelligemment dans des schémas plus élaborés de combat de haute intensité, peuvent devenir des « démultiplicateurs de forces ». Le terrain ukrainien est à ce tire précieux en termes d’enseignements. Sans augurer des résultats sur l’avenir, ils ont permis pour le moment de casser l’offensive initiale de l’armée russe et de lui infliger de sérieuses difficultés sur le plan stratégique. Le renseignement et les opérations spéciales ont joué un rôle déterminant pour frapper des cibles à haute valeur ajoutée (commandements, QG, bâtiments emblématiques de la flotte Russe, bases aériennes, etc.). La logistique a été aussi particulièrement dimensionnante pour permettre de tenir le « battle-rythm » sur les lignes de front. Certes ce n’est pas suffisant, tous les experts sur nos plateaux TV disent qu’il faut aussi de l’infanterie, de l’artillerie, des munitions et désormais des chars… mais sans ces capacités spécifiques, et très entrainées par les anglo-saxons, l’armée ukrainienne aurait été déjà laminée. 

Il faut préciser que ces « démultiplicateurs d’efficacité » sont à la fois armés par des professionnels très aguerris, mais surtout par une réserve et une garde nationale tout aussi importante, avec beaucoup d’engagés volontaires (cf. les opérateurs ferroviaires et les équipes de la sécurité civile). A ceci il faut ajouter l’effet de levier permis par le déploiement de hautes technologies ou de technologies duales (comme les essaims de drones) , ainsi que l’IA (cf. le déploiement des capacités de Starlink et le traitement des métas données en termes de renseignement opérationnel avec des méthodes très décentralisées) qui permettent aux forces de mieux résister, voire de mener des offensives concluantes. Toutes ces capacités sont assises sur des compétences civiles, avec en arrière-plan une société particulièrement résiliente. Où en sommes-nous sur ce plan ? Qu’avons-nous fait de nos réserves ? Quel est le niveau réel de résilience de notre pays? Comment se situent les capacités de réponse duale entre nos industries civiles et militaires s’il fallait développer un véritable effort de guerre sur le plan économique ? l’Ukraine a révélé nos vulnérabilités et insuffisances sur ces questions…

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L’élargissement du spectre d’emploi des drones : des progrès technologiques aux conflits futurs

En fait ce conflit sur « l’intermarium » européen nous interpelle bien au-delà le simple budget des armées, qui devrait enfin pouvoir retrouver un peu d’oxygène avec la RNS. Les marins diront que nous allons juste retrouver « un peu d’eau sous la quille » pour redevenir manœuvrants. Cela va bien au-delà les débats technologiques, certes nécessaires, mais désormais insuffisants face aux masses critiques de nos adversaires. La réflexion va aussi au-delà le monde des professionnels de nos armées, qui a un peu confisqué ces dernières décennies le partage des enjeux sur ces questions en l’enfermant sur des doléances budgétaires. Il nous interpelle avant tout sur les liens « Armées-Nation », pas ceux qui animent nos grandes commémorations parfaitement scénarisées, mais ceux qui conditionnent sur le fond les notions d’engagement au sein du pays. 

Qu’est ce qui est de l’ordre du tolérable ou non en termes de relations de puissance ? Qu’est ce qui est soutenable ou non en termes « de compétition, de contestation et d’affrontement »  entre les pays ? Qu’est ce qui est de l’ordre de la survivance pour la France et les Français ? Le modèle israélien où l’on apprend à se battre à un contre dix est peut-être celui que nous devrions regarder de plus près, même s’il parait forcément décalé et extrême pour nos sociétés très protégées. Quand nous n’avons plus la démographie, plus de moyens et des capacités réduites, comme c’est désormais le cas, il faut apprendre à survivre et à trouver ces effets de levier qui permettent de conserver l’initiative (le renseignement), à obtenir la décision (les opérations spéciales et la logistique) et à confirmer la victoire (la pertinence opérationnelle et des armements conventionnels suffisants). Il faut surtout retrouver le sens du courage à tous les niveaux, en premier lieu sur le plan décisionnel au niveau politique en termes d’arbitrage !

Soyons lucides et arrêtons de nous conter des histoires pour nous rassurer ou nous confiner dans un déni collectif qui s’avèrerait suicidaire. « Nous sommes sur l’os ! ». Nous devons retrouver le sens du vital ! Cette question n’est pas que comptable, c’est une affaire de volonté. Non pas de quelques prétoriens mais de tout un peuple ! C’est un peu ce que les Ukrainiens et Russes, quelles que soient nos opinions ou émotions sur le sujet, nous démontrent quotidiennement des deux côtés. Ne sous-estimons pas, malgré les propagandes qui saturent nos écrans de part et d’autre, ce niveau de volonté et d’engagement réciproque qui déjoue tous les pronostics des experts accrédités de nos plateaux TV. Les confrontations de puissance sont toujours de cet ordre. Là aussi quel que soit notre sentiment sur ce conflit, il est d’abord l’expression des volontés ou des impuissances des uns et des autres. La pandémie nous a montré aussi que c’était une question majeure de souveraineté !

« Refaire de la nation le cœur de notre survivance »

Il est encore temps de « remettre de l’épaisseur » dans nos systèmes de défense. Pour cela il faut absolument raisonner différemment. Il faut retrouver de la souplesse quand il y a de la bureaucratie, de la réactivité quand il y a excès de centralité, de la fluidité quand il y a trop de rigidité dans les modes opératoires et surtout de l’audace quand il y a de l’excès de précaution… Mais il faut surtout admettre que nos intérêts vitaux sont désormais vulnérables et que les niveaux de menaces sont désormais proches du territoire, voire insidieuses au sein du territoire ! Pour cela il faut aussi remettre de la masse critique. Elle n’est pas que matérielle ! Elle est aussi humaine ! En cela la question des réserves est absolument cruciale. Sa mobilisation, son employabilité et son rayonnement constitueront des « effets de levier » pour rattraper au sein de notre société le gâchis des trois dernières décennies. 

Certes l’armée professionnelle a d’autres sujets plus importants que le traitement de cette question pour passer d’un modèle de corps expéditionnaire à une armée de corps de bataille capable d’agir de façon autonome ou au sein d’une alliance. Mais dans ce contexte inventons un mode opératoire civilo-militaire à la Suisse ou à l’Israélienne qui permettrait d’avoir une seconde couche de résistance, d’intelligence répartie partout sur le territoire et de flexibilité d’emploi. Cela ne pourra que contribuer à renforcer encore plus nos postures globales de dissuasion en durcissant nos capacités de résistance sur le plan systémique. Là aussi les exemples ukrainiens mais aussi polonais, finlandais, suédois et bien entendu anglo-saxons sur cette proximité des armées avec leurs populations devraient nous aider à innover en la matière. Cela suppose aussi de changer la relation hiérarchique qui prédomine entre l’Etat, nos armées et la société civile, sans pour autant remettre en question « l’autoritas » du régalien qui prévaut pour les questions stratégiques (cf. l’emploi du nucléaire) . Cela exige d’avoir une gouvernance plus décentralisée et de développer des relations de confiance entre les parties. Ce que nous avons plus ou moins bien géré jusqu’à présent. Des partenariats dits citoyens sont toujours très beaux sur le papier, sympathiques sur le plan médiatique mais ne valent pas grand-chose sur le plan opérationnel en termes d’efficacité collective. Là aussi soyons honnêtes et un peu plus réalistes dans nos modes de coopération « Armées-Nation » !

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Histoire de l’armée française 1914-1918 – Entretien avec Rémy Porte et François Cochet

Il faut « mettre de l’épaisseur » dans nos systèmes de défense et cela ne peut être limité à la seule lutte contre le terrorisme, même si celle-ci reste une priorité indéniable sur le plan sécuritaire. Ce n’est plus suffisant ! Il faut renforcer notre posture de dissuasion par une véritable mobilisation de toutes nos ressources au niveau national avec un véritable pilotage de leurs valeur-ajoutées respectives que ce soit sur les plans économiques, industriels, financiers, mais aussi en termes de résilience au niveau de nos infrastructures vitales (collectivités territoriales, réseaux critiques), qu’en termes de ressources humaines qu’elles soient à usage militaire ou simples renforts civilo-militaires. A ce titre il faut redéfinir le rôle des correspondants défense et en faire de véritables liens quasi organiques de notre système de défense depuis le local, en passant par les entreprises jusqu’au niveau des grandes institutions publiques. Ils doivent devenir autre chose que de simples ordonnateurs de commémorations afin que les élus aient leur photo dans le journal, même si c’est nécessaire pour assurer leur réélection… et accessoirement entretenir le devoir de mémoire localement…

Il en est de même pour la Réserve avec un grand R. Sur ce registre il faut arrêter de démultiplier les réserves : opérationnelles, citoyennes, sanitaires, sécuritaires etc. Cet artifice sémantique qui convient aux salons mondains ne parle absolument pas à nos concitoyens. Il en faut une et une seule, une vraie qui soit valorisée au plus haut niveau sur le plan politique, pilotée avec un management civilo-militaire adapté, visible sur le terrain et qu’elle soit reconnue pour ses services et mérites. Il faut absolument simplifier la signature de cette composante stratégique pour le pays et en sacraliser l’engagement  et le volontariat sinon nous reviendrons à l’état dégradé que nous connaissons aujourd’hui et qui est totalement insatisfaisant au regard des risques perceptibles pour notre pays. Ne nous faisons pas d’illusions ces risques ne feront que s’amplifier après l’Ukraine, nous n’en sommes qu’à l’apéritif… A cet effet nous devrions sans cesse méditer les constats faits en 1939 par ce réserviste, et par la suite grand résistant, que fut Marc Bloch lorsqu’il a écrit L’étrange défaite. Tous nos politiques devraient absolument lire ce livre !

Il faut repenser nos logiques de combat et démultiplier nos capacités de résistance. Pour un qui part au front il en faut neuf qui l’assistent et le soutiennent sur les arrières, quand lui doit apprendre à se battre à un contre dix…  Ce changement de paradigme suppose une autre ingénierie de notre vision de la défense pour notre pays. Nous pouvons très bien perdre sans combattre avec cet esprit comptable et bureaucratique qui a conditionné le fonctionnement de nos armées depuis quelques années. Ceux qui gagnent savent très bien qu’un leadership et des victoires sont le fruit d’un esprit combattif et non d’un bon mécénat ou pire d’un raisonnement sur la valeur liquidative d’un actif…. Les grands sportifs, qui sont devenus la référence pour beaucoup, ou nos grands chefs d’entreprise, qui tiennent des lignes de front impitoyables sur le plan international, le savent bien. Être respecté a un prix quand on veut être parmi ceux qui se respectent. La victoire est un état d’esprit ! On l’a ou on ne l’a pas ! 

Pour cela il faut ce supplément d’âme qui est à la base de toute survivance et espérance pour un pays. Il ne faut pas craindre de mourir, de toute façon la peur n’empêche pas la mort ! Il y a ce qui est de la finitude humaine et il y a aussi ce qui est de la finitude des peuples. Ce n’est pas qu’une question budgétaire et comptable, même si ce point est incontournable en termes de réalité. C’est une question plus profonde qui est de l’ordre du civilisationnel. Il constitue pour notre pays une urgence en termes d’éducation et pas seulement d’agitation médiatique. Il faut juste savoir ce que nous voulons car tout est question de volonté. C’est à ce titre que l’engagement de chacun et d’une nation sont des valeurs sacrées que nous devons remettre à l’ordre du jour ! 

Il est encore temps…

 https://www.revueconflits.com/armees-il-faut-changer-de-modele/

 

 


Autres liens complémentaires de mon ami DGSE Xavier



 https://universite-liberte.blogspot.com/2019/06/crise-implosion-du-systeme-revolution.html 

A) Vous vouliez une « transition », vous avez une « révolution » !

B) «Ainsi va le monde...et c’est ainsi depuis toujours!» De la crise de modèle à l’implosion du système
 
 

 Grèce, Ukraine, Terrorisme « Ils n'oseront pas! » 

Après le sempiternel "tout est sous contrôle" qui nous a été asséné depuis 2008 sur les plans financiers et économiques suite à la faillite de Lehmann Brother, nous subissons maintenant le "ils n'oseront pas" face aux événements qui mettent sous stress et en mode échec nos frontières mentales.
 

 
 
 
 
A) "Le logiciel France est en mode échec!" - Xavier Guilhou - XAG consulting

B) " La chute du mur de Bruxelles "- Xavier Guilhou - XAG consulting
 
 
 

 
Notre pays vit une période singulière et sordide de paranoïa aigue. Quand nous ne sommes pas angoissés par tous les maux de la planète véhiculés par nos médias, nous sommes harcelés par les cours de morale assénés par nos politiques
 
 
 
 
 
 
 

mars 27, 2026

Ne pas attaquer celui qui peut, en retour, vous détruire; les États, pas que, aussi nos vies !

Ne jamais attaquer sans être préparé au pire. 

Il est des règles simples que l’Histoire ne cesse de répéter, sans que jamais nous ne les écoutions vraiment. Parmi elles : ne jamais attaquer sans être préparé au pire.

Nous vivons dans un monde où les rapports de force ne sont plus là où on les croit. Les puissances ne se mesurent plus seulement en divisions blindées, en budgets militaires ou en nombre de porte-avions. Elles se cachent dans les interstices des chaînes de valeur, dans les détroits maritimes, dans les dépendances invisibles que nous avons nous-mêmes construites. Le pouvoir n’est plus frontal ; il est oblique. Il ne frappe pas là où l’on regarde, mais là où l’on dépend.

 

 

La Chine l’a compris mieux que quiconque. Attaquée commercialement par les États-Unis, sommée de plier sous le poids des droits de douane, des restrictions technologiques, des sanctions visant ses entreprises les plus emblématiques, elle aurait pu répondre symétriquement. Elle ne l’a pas fait. Elle a choisi un autre terrain. Celui où elle est indispensable. Celui où, silencieusement, elle tient en laisse le reste du monde. Car la Chine ne produit pas seulement des biens ; elle contrôle les conditions mêmes de leur production. Elle raffine l’essentiel des terres rares, ces matériaux sans lesquels aucune transition énergétique n’est possible, aucun avion moderne ne peut voler, aucun missile ne peut être guidé. Elle domine les chaînes de fabrication des batteries, détient des positions clé dans l’accès aux minerais stratégiques, du cobalt congolais au lithium sud-américain. Elle peut ralentir, orienter, suspendre. Elle peut, sans tirer un seul coup de feu, désorganiser des économies entières. Aussi, lorsqu’elle évoque, face aux droits de douane du président américain, la possibilité de restreindre ses exportations de gallium, de germanium ou de graphite, elle rappelle que la riposte la plus efficace n’est pas celle qui répond coup pour coup, mais celle qui frappe là où l’adversaire ne peut pas se défendre.

Face à cela, les États-Unis ont hésité, reculé, contourné. Ils n’étaient pas préparés au pire. Ils n’imaginaient pas que la Chine pouvait ruiner en quelques mois l’essentiel de leurs entreprises. Ils tentent maintenant de reconstruire une souveraineté industrielle et technologique qu’ils ont, par excès d’orgueil, laissé se déliter. Mais cette reconstruction prendra des décennies. La dépendance, elle, est immédiate. Pourtant, la Chine, conscience de cette force absolue, n’a pas cherché à exploiter jusqu’au bout cette arme fatale ; Parce qu’elle sait que sa puissance repose aussi sur la stabilité du système. Parce qu’elle pense le temps long.

L’Iran, lui, joue une autre partition. Plus brutale, plus risquée, mais fondée sur la même logique. Attaqué militairement, menacé dans son existence même, le régime des mollahs et des pasdarans ne cherche pas seulement à rivaliser frontalement avec une puissance infiniment supérieure. Il déplace le conflit pour survivre. Il choisit son terrain. Le détroit d’Ormuz, dont le président américain semblait ignorer l’existence : un passage étroit, à peine une cicatrice dans la géographie du monde, qui voit transiter près d’un cinquième du pétrole mondial et tout ce qui alimente les pays qui le bordent. Le fermer, même sélectivement, suffit à faire trembler, et s’il se prolonge, à provoquer une récession et une inflation pouvant abattre l’économie planétaire. Pour cela, il suffit au régime iranien de disposer de quelques mines marines, quelques vedettes rapides, quelques missiles côtiers et drones, et le relais de quelques groupes, tels les Houtis. Et là où la Chine retient sa main parce qu’elle se sait forte, l’Iran des mollahs, menacé de disparaître, pourrait être tenté de s’en servir pleinement pour obtenir le départ des Américains de la région. Et plus encore.

Cela rappelle une évidence, que rappelait récemment Niall Ferguson dans une conversation privée :  la puissance n’est jamais symétrique. Elle est faite de dépendances croisées, d’équilibres instables, de vulnérabilités cachées. Le Vietnam l’avait montré face aux États-Unis. La Russie l’avait montré face à l’Europe en utilisant le gaz comme levier politique. Tant d’autres exemples, à travers les siècles, disent la même chose : le point faible du fort est toujours là où il ne regarde pas.

À cela s’ajoute une autre évidence, tout aussi souvent oubliée : l’adversaire est presque toujours un partenaire. La Chine est le premier partenaire commercial des États-Unis. L’Iran, malgré l’horreur du régime, et sa volonté de détruire son peuple plutôt que de disparaître, est un acteur énergétique majeur, une grande puissance en devenir. Et on ne peut l’attaquer sérieusement qu’en connaissance des risques qu’on prend en le faisant.

De ces deux situations, si différentes en apparence, émerge une même loi. Une loi que la guerre froide avait déjà élevée au rang de doctrine : la dissuasion. Ne pas attaquer celui qui peut, en retour, vous détruire sans peser ce risque. Même s’il est plus faible. Surtout, s’il est plus faible.

Cette logique n’est pas seulement celle des États. Elle est aussi celle de nos vies :

Avant penser à attaquer un concurrent, de quelque nature qu’il soit, sur un marché ou dans la vie privée, il faut commencer par identifier ce qui, chez soi, peut être atteint. Comprendre ce que l’autre peut détruire sans se détruire lui-même. Évaluer non pas sa force apparente, mais sa capacité réelle de nuisance. Être préparé à subir les conséquences des risques pris. Et ne se lancer dans la bataille que lorsque que celle-ci en vaut la peine, surtout pour la défense de valeurs.

Dans la littérature comme au cinéma, les tragédies naissent souvent de cette erreur originelle : attaquer celui dont on ignore la puissance cachée sans disposer des moyens de contre-attaque. Macbeth, en voulant sécuriser son pouvoir, déclenche les forces qui le condamneront. Dans Le Parrain, ceux qui pensent affaiblir les Corleone provoquent une guerre qu’ils ne maîtrisent plus et qui conduit à leur destruction.

La sagesse ne consiste pas à éviter tout conflit. Elle consiste à savoir lesquels méritent d’être engagés et à évaluer lucidement les risques qu’on est prêt à courir.

https://www.attali.com/geopolitique/ne-jamais-attaquer-sans-etre-prepare-au-pire/ 


 

Qui sera le vainqueur de cette guerre ?

Les États-Unis, Israël et leurs alliés vont-ils gagner contre le régime terroriste iranien ou devront-ils se résigner à un statu quo permettant à ce régime de reconstituer ses forces ? Poser ainsi la question du sort des armes, c’est confondre le bruit et l’Histoire, la scène et les coulisses. Car le vrai vainqueur de cette guerre ne sera ni les États-Unis ni l’Iran. Ce sera la Chine.
Il suffit, pour le comprendre, de se souvenir d’une constante de l’histoire géopolitique : quand une superpuissance est attaquée par un rival, c’est presque toujours une troisième puissance, qui s’est tenue à l’écart du conflit, qui finit par l’emporter. Ainsi, quand la France de Louis XIV, puis celle de Louis XV, s’épuisa à tenter d’écraser les Provinces-Unies, alors première puissance occidentale, à guerroyer pour des successions espagnoles et à dilapider ses finances, c’est la Grande-Bretagne, prudemment à l’écart, tout occupée à commercer, qui ramassa l’héritage et bâtit le premier empire mondial. Un siècle plus tard, quand l’Allemagne wilhelmienne défia la domination maritime et coloniale de la Grande-Bretagne, ce sont les États-Unis, délibérément isolationnistes, qui en profitèrent pour s’industrialiser à marche forcée et prendre le relais de la superpuissance. La logique est implacable : La puissance qui combat use ses ressources, sa jeunesse, sa créativité, ses finances. Celle qui observe accumule capital, technologie, brevets et influence.
Et aujourd’hui ? La guerre en Iran pourrait achever de ruiner l’Amérique. La seule première semaine du conflit avec l’Iran aurait coûté environ 7 milliards de dollars au budget fédéral dont 4 milliards en munitions seules, sans que l’industrie d’armement américaine ne soit capable d’en produire autant que nécessaire ; et arrêter la guerre aujourd’hui n’est plus possible sans l’accord des Iraniens qui tiennent le détroit d’Ormuz, menacent de détruire les usines de désalinisation de la région et peuvent bloquer, au moins provisoirement, l’économie mondiale. Par ailleurs, l’essentiel des ressources financières privées et publiques des États-Unis est monopolisé pour construire des centres de données géants, dont la Maison-Blanche affirme, sans preuve, qu’ils vont garantir « la domination américaine dans l’intelligence artificielle ».
Quand les Etats-Unis se lancent ainsi dans des dépenses folles sans plan cohérent et dans le seul intérêt de quelques milliardaires, et quand ils gaspillent , dans une guerre aux buts incertains et aux résultats plus qu’aléatoires, , des ressources financières et des matériaux critiques dont ils auraient cruellement besoin, par ailleurs, la Chine , elle, (qui va souffrir provisoirement de la rupture de ses approvisionnements venant du Golfe Persique) forme des ingénieurs, construit des robots, installe des parcs solaires, noue des accords commerciaux sur tous les continents et attend que l’Histoire, une nouvelle fois, donne raison à la patience et en fasse la première puissance mondiale.
De cela, elle, ne s’en cache pas : Elle vient d’annoncer dans son 15e Plan quinquennal (2026–2030), sept priorités, formant un vrai projet civilisationnel, effaçant la frontière entre technologies civile et militaire : Intelligence artificielle appliquée à l’industrie ; robotique humanoïde ; interfaces cerveau-machine ; informatique quantique ; semi-conducteurs avancés ; la 6 G ; et enfin la fusion nucléaire et transition énergétique. Derrière chacun de ces piliers se cachent des applications militaires directes : par exemple, la robotique humanoïde permettra de produire des drones de combat, des systèmes autonomes terrestres, des robots de déminage, et des robots sentinelles. L’informatique quantique sera déterminante pour la cryptographie militaire et la détection des sous-marins. Et l’interface cerveau-machine, qui permet déjà à des paralytiques de contrôler des bras robotiques, permettra bientôt à un être humain de commander une machine, un avion de combat, ou un drone par la seule pensée, sans langage, sans clavier, sans écran, en utilisant le fantastique potentiel du cerveau humain qui traite en parallèle des milliards d’informations, ce qu’aucun ordinateur actuel ne peut simuler, et qui lui permettra de vaincre dans la fantastique bataille qui commence pour contrôler l’attention des gens.
De tout cela, les États-Unis, pris dans leurs fantasmes de LLM et de data centers, sont très éloignés.
L’Europe a encore les moyens de ne pas se laisser entraîner dans la débâcle américaine : Étant proche de la ligne de front ukrainienne, elle peut développer bien mieux que les États-Unis les armements nécessaires aux guerres modernes, dont manquent cruellement les Américains face à l’Iran. Elle devrait pour cela développer des drones intelligents plutôt qu’une prochaine génération d’avions de combat, des systèmes de contrôle de l’attention plutôt que des armes nucléaires déjà en surnombre. Elle a aussi tous les moyens de se lancer, d’une façon sérieuse et continue dans les domaines dont la Chine vient de faire ses priorités, tels la robotique et ses interfaces avec le cerveau humain. Elle devra développer des sources d’énergie nucléaire et renouvelables. Pour prendre conscience de tout cela, il faudrait que le nouveau plan quinquennal chinois soit étudié dans toutes les universités, entreprises et administrations européennes. Non pour imiter la Chine (son modèle politique n’est ni exportable ni désirable) mais pour comprendre ce qu’est une stratégie de civilisation, et avoir le courage d’en construire une.
L’Europe peut aussi mieux que personne développer des domaines stratégiques essentiels, que la Chine et les États-Unis négligent : la sécurité écologique, l’alimentation saine, l’eau potable. Car la souveraineté et la puissance au XXIe siècle ne se mesureront pas seulement en missiles, en microprocesseurs et en robots. Elle se mesurera en litres d’eau potable disponible par habitant, en rendements agricoles sans dépendance aux engrais azotés, et en biodiversité des sols. Pour gagner la guerre d’après-demain, il faut se préoccuper de la santé, de l’alimentation, de l’eau, de la biodiversité, de la vie. Si elle s’en préoccupe, l’Europe pourrait transformer ces défis écologiques en emplois et en industries d’avenir telle que la gestion intelligente de l’eau et des déchets, la régénération des sols, les semences adaptées au changement climatique et les systèmes alimentaires circulaires.
Encore faudrait-il avoir un projet de civilisation et une vraie mobilisation pour le défendre.

https://www.attali.com/geopolitique/qui-sera-le-vainqueur-de-cette-guerre/

Peut-on encore éviter la troisième guerre mondiale ?

Depuis 1945, l’humanité vit sous l’ombre portée d’un troisième embrasement. On l’a redouté dans la confrontation entre capitalisme et communisme, frôlant l’apocalypse nucléaire à au moins deux reprises, jusqu’à ce que l’implosion de l’Union soviétique referme provisoirement ce cycle. On osa alors espérer une paix perpétuelle, illusion qui occultait la tectonique profonde des ressentiments des peuples.

C’est dans ces profondeurs que se forge aujourd’hui le prochain cataclysme ; dans les soubassements idéologiques, religieux et nationalistes de toutes les sociétés, dans les amphithéâtres universitaires comme dans les remugles des réseaux sociaux. Il n’opposera plus le marxisme-léninisme au libéralisme judéo-chrétien, mais l’Occident tout entier aux multitudes qui se vivent comme les sujets de son impitoyable empire.

En apparence, pourtant, pour le moment, rien de tel ; on ne voit que des conflits soigneusement cloisonnés : la guerre de tranchée russo-ukrainienne, les déflagrations entre Israël et l’Iran, les turbulences afghano-pakistanaises, les insurrections sahéliennes, la tension létale autour du détroit de Taïwan. Les belligérants de chacun de ces conflits n’ont, à première vue, aucun intérêt opérationnel à s’immiscer dans les guerres des autres : Moscou et Pékin n’ont pas vocation à croiser le fer avec Tel-Aviv, Riyad n’a aucun contentieux avec Pékin, Islamabad ne nourrit aucune ambition au Sahel.

La fragmentation des théâtres interdirait donc toute agrégation en un conflit systémique. Nous serions, en apparence, à bonne distance du précipice.

Et pourtant, un observateur averti perçoit sous cette surface fragmentée la présence impitoyable des empires, la lente convergence des haines à la recherche d’une grammaire commune. Comme si tous ces foyers d’insurrection régionale n’attendaient qu’une étincelle pour se fondre en une guerre de civilisation ; le Grand Sud contre son adversaire vilipendé universellement, et jusqu’en ses propres entrailles : l’Occident.

La bascule vers un conflit planétaire exigerait d’abord que les belligérants des foyers locaux tissent entre eux des alliances de revers : on peut imaginer que l’Iran attaque un pays membre de l’OTAN ce qui pourrait entraîner l’entrée dans le conflit de tous les autres ; on peut concevoir que la Russie, la Chine et le Pakistan soutiennent la théocratie iranienne (Moscou pour sécuriser une profondeur stratégique industrielle et s’approvisionner en matériel et en personnels pour le front ukrainien ; Pékin pour verrouiller l’accès aux hydrocarbures et protéger ses lignes d’approvisionnement et Islamabad pour disposer de parrains crédibles face à la puissance indienne).

L’étape suivante verrait ces États projeter leurs forces au service de leurs nouveaux partenaires : des contingents pakistanais seraient intégrés aux troupes russes en Ukraine, des unités russes seraient engagées dans l’offensive chinoise sur Taïwan, des forces iraniennes déployées sur ces deux fronts simultanément.

L’ensemble s’ordonnerait sans peine sous la bannière du grand récit antioccidental, dénonçant la mondialisation prédatrice, le rationalisme désenchanteur, la modernité colonisatrice.

Une fois cette dynamique enclenchée, aucun arbitre ne disposerait des instruments pour l’endiguer : nulle hégémonie, pas même celle de Washington, ne commande plus à la paix ; nulle institution multilatérale n’est en mesure d’imposer un cessez-le-feu ; le droit international gît en ruines sous les coups des révisionnismes les plus effrontés.

La Chine, la Russie, l’Iran, le Pakistan et bien d’autres s’uniront alors dans la volonté d’en finir avec cinq siècles de primauté et d’arrogance occidentale. La troisième guerre mondiale aura alors cessé d’être un scénario prospectif ou même une juxtaposition de sanglantes escarmouches.

L’Occident conserve les moyens de conjurer ce dénouement. Il peut d’abord mobiliser sa supériorité militaire et déployer toutes les ressources de sa diplomatie pour tenter de convaincre Moscou et Pékin que soutenir Téhéran les conduit à leur propre ruine.

Mais cela ne suffira pas : L’Histoire a invariablement fini par donner raison aux peuples contre leurs oppresseurs ; l’Occident ne triomphera pas, à terme, sur les seuls champs de bataille ni par des rencontres diplomatiques ; mais seulement si sa proposition civilisationnelle l’emporte sur celle de ses adversaires. Or, proclamer les vertus de la démocratie libérale, du marché régulé et de l’État de droit ne suffira pas, pas plus qu’affirmer la primauté du droit des hommes sur la loi divine, ni jurer que la modernité occidentale constitue un horizon universel. En particulier, ces arguments sonnent creux lorsqu’ils sont portés par une oligarchie américaine cynique, piétinant ses propres valeurs fondatrices et nourrissant la haine qu’elle prétend désarmer.

C’est ici que l’Europe est appelée à jouer un rôle irremplaçable. Elle demeure le seul espace politique au monde où l’État de droit s’impose effectivement ; celui où la violence institutionnelle est la plus contenue, la liberté la plus étendue, la justice sociale la plus substantielle. Le seul, aussi, à reconnaître en principe l’égalité absolue en droits de tous les êtres humains.

Les pays qui la constituent doivent s’unir pour projeter cette singularité dans l’arène mondiale et défendre un universalisme assumé, assumant leurs forfaits historiques, tels que la colonisation, dont ils ne furent ni les premiers ni les seuls coupables.

Si l’Europe parvient à faire entendre ce discours, cette glorification sans complexe des valeurs de l’Occident, devenues universelles à revitaliser des institutions multilatérales moribondes, à forger des alliances avec ce que les États-Unis, le Japon, Israël et tant d’autres nations recèlent de meilleur, un scénario de sortie de crise devient concevable : l’effondrement de la théocratie iranienne, la déroute du discours islamiste radical, l’enlisement définitif des armées et de la dictature poutinienne en Ukraine, la chute du gouvernement Netanyahu, la défaite électorale de Trump, la renonciation de Pékin à toute conquête militaire de Taïwan. Devient alors possible la construction patiente d’un ordre mondial fondé sur la raison et la liberté, c’est-à-dire sur ce que l’Occident a apporté de meilleur au monde, en se nourrissant de sources venues d’ailleurs.

https://www.attali.com/geopolitique/peut-on-encore-eviter-la-troisieme-guerre-mondiale/  

Ce que la guerre au Moyen-Orient nous dit des réformes nécessaires dans nos communes.

Le monde, malgré les apparences, est d’une cohérence redoutable. L’extraordinaire interdépendance des processus de production, des enjeux climatiques et des équilibres géopolitiques se manifeste à chaque instant ; et nulle part avec plus de clarté que dans la relation entre les crises du pétrole et l’organisation de nos villes. Comprendre cela, c’est comprendre à la fois ce qui nous rend vulnérables et ce qui pourrait nous sauver.

La crise iranienne, qui a déjà conduit à une augmentation sensible du prix du pétrole, (et ce n’est pas fini), n’est que la reproduction d’un mécanisme d’une régularité décourageante : on l’a connu en 1973, en 1979, en 1990, en 2003 et en 2011. À chaque fois, une crise géopolitique conduit à une hausse du prix du pétrole ; à chaque fois, dans les pays consommateurs, on se plaint, on s’indigne, on obtient des aides de l’État (c’est-à-dire des contribuables) pour amortir le choc. Et puis on oublie jusqu’à la prochaine fois.

Pourtant, rien n’a été fait sérieusement pour se débarrasser de ces énergies fossiles : Malgré la croissance spectaculaire des renouvelables (la part du solaire a été multipliée par 2,5 en cinq ans) les combustibles fossiles représentent aujourd’hui encore 86,6 % de la consommation primaire mondiale d’énergie et ils couvrent encore les deux tiers de la croissance de la demande mondiale, portant les émissions de CO2 à un nouveau record historique. Tout a été fait pour que les consommateurs n’en souffrent pas. Et même pour encourager ces productions : Les subventions mondiales directes et indirectes aux énergies fossiles atteignent 7 000 milliards de dollars (dont plus de 1000 milliards de subventions directes), soit 7 % du PIB mondial, et plus que les dépenses mondiales annuelles d’éducation. On subventionne donc massivement, à l’échelle planétaire, ce qui nous tue.

Si, pour une partie significative de la population rurale, aux revenus modestes, une aide publique ciblée et temporaire doit accompagner la transition vers les pompes à chaleur, les véhicules électriques et les transports en commun décarbonés, on peut et on doit aller beaucoup plus vite dans les villes : elles  concentrent plus de la moitié de la population mondiale, génèrent environ 80 % du PIB global, sont responsables de près de 70 % des émissions mondiales de CO2, essentiellement pour le chauffage et la mobilité, et pourraient toutes se passer entièrement d’énergies fossiles.

Donc, si on veut cesser d’avoir à souffrir de l’augmentation inéluctable des prix du pétrole et du gaz, il faut en sortir. Et admettre que, comme la hausse du prix du tabac a contribué à réduire sa consommation, la hausse du prix du pétrole est une bonne nouvelle, car elle devrait pousser les consommateurs vers les alternatives électriques, et obliger les pays producteurs les plus lucides, suivant l’exemple de l’Arabie Saoudite, à diversifier leurs sources de revenus.

Ce n’est pas une utopie ; céder à la démagogie pétrolière n’est pas inévitable. Et certaines villes montrent que ce basculement radical est non seulement possible, mais économiquement rentable : Copenhague en particulier est le cas d’école dont chaque candidat à une élection municipale devrait s’inspirer : son réseau de chauffage urbain, considéré comme le plus efficace du monde, fournit aujourd’hui à 98 % des habitations de la ville la chaleur résiduelle des centrales de cogénération et des usines d’incinération de déchets ; de plus, la moitié de ses habitants et de ceux de ses banlieues se déplacent quotidiennement à bicyclette, grâce à des autoroutes cyclables reliant les banlieues au centre-ville et à des ponts exclusivement dédiés aux cycles ; et les bus électriques et le taxi électrique y sont devenus la norme.  D’autres villes méritent d’être citées en exemple : Oslo est devenue la capitale mondiale de la voiture électrique par habitant et les voitures à moteur thermique y sont interdites au centre-ville ; Amsterdam développe massivement les pompes à chaleur et les réseaux de chaleur géothermiques ; enfin, Shenzhen qui, dès 2017, a converti l’intégralité de sa flotte de bus en véhicules électriques.

Plus encore, ne pas dépendre des conséquences aux ramifications infinies de la prochaine crise pétrolière, c’est promouvoir l’économie de la vie, c’est-à-dire les énergies durables, l’alimentation locale, les produits non transformés, particulier dans les villes.

Aussi, tout candidat sérieux à une élection municipale devrait prendre dès aujourd’hui les sept engagements suivants :

  1. Développer massivement des réseaux de chaleur urbains alimentés en énergies renouvelables.
  2. Construire, avec l’ensemble de son agglomération, les infrastructures nécessaires au vélo et aux transports en commun électriques.
  3. Réserver les centres-villes aux seuls véhicules zéro émission.
  4. Reconvertir les subventions aux énergies fossiles en incitations à la transition énergétique et en accompagnement des ménages les plus vulnérables
  5. Développer l’usage de matériaux biosourcés dans la construction
  6. Adopter un urbanisme climatique intégrant dès la conception l’efficacité énergétique des bâtiments, les toitures végétalisées, les îlots de fraîcheur et la gestion des eaux pluviales
  7. Exercer une pression démocratique constante pour que les gouvernements nationaux cessent de subventionner ce qui nous détruit et financent ce qui peut nous sauver.

Et si le pire se produit, c’est-à-dire si cette guerre locale débouche un jour sur un conflit planétaire, il sera plus que sage d’avoir réduit notre dépendance à ce qui nous tue et d’avoir mis en place ce qui peut nous mettre à l’abri de la folie des autres.

https://www.attali.com/geopolitique/ce-que-la-guerre-au-moyen-orient-nous-dit-des-reformes-necessaires-dans-nos-communes/  

Jacques Attali,

Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

 

 

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