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août 20, 2026

Une France déjà "foutue", la voilà piratée en son sein, l'État !

Sommaire:

A) - « Un scandale » : les vols de données à Bercy inquiètent les entreprises à l’approche de la facturation électronique

B) -  Bercy : comment se faire pirater deux fois en un mois

C) - « Il y a urgence » : Sébastien Lecornu souhaite la création d’une nouvelle unité cyber pour lutter plus efficacement contre les attaques informatiques

D) - Divers secteurs piratés en image 

E) - Berlin envisage l’attaque préventive : La guerre invisible pénètre dans les usines russes

 


A) - « Un scandale » : les vols de données à Bercy inquiètent les entreprises à l’approche de la facturation électronique

Les récents vols de données au sein de la DGFIP inquiètent syndicat et entreprises à quelques jours de la mise en place de la facturation électronique.

Le timing pouvait difficilement moins bien tomber pour le fisc. A quelques jours de la révolution de la facturation électronique, la direction générale des finances publiques (DGFIP) a confirmé mardi 18 août au moins trois intrusions malveillantes sur ses serveurs depuis le mois de juin dernier.

Au total, 678 000 personnes, dont 250 000 entreprises, sont concernées par ces attaques. Elles seront informées par mail à partir de la semaine prochaine. L’ampleur de ces intrusions reste toutefois à relativiser, selon l’administration fiscale. « Pour les professionnels, les données auxquelles l’attaquant a accédé étaient des données publiques ou quasi publiques », a souligné Amélie Verdier, à la tête de la DGFiP. « Il y a eu potentiellement des données fiscales pour certains messages qui auraient été divulguées, et ce point est en cours de vérification. » Suffisant pour rassurer les entreprises à l’approche de la facturation électronique dont le déploiement est prévu le 1er septembre ?

« Aucun lien avec la facturation électronique », selon Bercy

A compter de cette date, toutes les entreprises, associations ou autoentrepreneurs doivent être en mesure de recevoir une facture électronique via l’une des 137 plateformes agréées par la DGFIP et d’effectuer un e-reporting à l’administration fiscale. Des données potentiellement sensibles pour les entreprises — numéro SIREN, numéro de facture, montants, nature des opérations — transiteront alors par ces plateformes.

« Nous nous en sommes assurés dès le 14 août (après la découverte du vol de données), ce vol n’a aucun lien, aucun, avec la réforme de la facturation électronique », a assuré par ailleurs Amélie Verdier. Pour autant, des doutes demeurent. « C’est pour moi un scandale. Je n’ai aucune confiance dans les structures de l’Etat, peste Jean-Marc Barki PDG de la PME industrielle Stikoïa et conseiller municipal LR du 15e arrondissement de Paris. Je suis inquiet concernant la facturation électronique car je me demande comment je peux avoir confiance dans une administration qui reconnaît autant de fuites », s’interroge-t-il.

La DGFIP désormais pointée du doigt

Cédric Dumas, à la tête d’une TPE de trois salariés spécialisée dans les équipements industriels souhaite de son côté avoir des réponses concrètes. « Je me demande ce que la DGFIP va mettre en place pour ne pas que ça se reproduise. Dans nos entreprises, nous nous protégeons au maximum et j’ai aujourd’hui davantage confiance en notre solution de cybersécurité qu’en celle de l’Etat », tranche-t-il.

En matière de cybersécurité, Amélie Verdier a assuré que le risque zéro n’existe pas. Pour autant, la directrice du fisc a rappelé que, pour être agréées dans le cadre de la réforme, les 137 plateformes « ont toutes fait l’objet d’un audit de sécurité » qui sera régulièrement renouvelé. « Il y a aussi un problème de concentrateur de données puisque l’administration fiscale va collecter toutes ces données, ce qui constitue une autre possibilité d’attaque », pointe Loïc Valverde, syndicaliste au sein de Solidaires Finances Publiques.

En effet, l’e-reporting en temps réel des factures électroniques auprès de la DGFIP inquiète depuis plusieurs mois le syndicat majoritaire du fisc. En février, des alertes ont été effectuées sur la cyberdéfense après les vols de données des serveurs de Bercy. « Lorsque nous avons posé la question de la sécurité informatique des données, la direction nous a répondu que tout était sous contrôle », affirme Loïc Valverde. En juin dernier, un courrier avait également été adressé à la direction de l’administration fiscale sur le sujet. Il est resté sans réponse concrète.

« Nous comprenons parfaitement les interrogations », mais « on est techniquement prêts pour cette réforme, on l’est depuis avant l’été », a assuré Amélie Verdier devant les journalistes. Enthousiastes ou non, les entreprises n’ont d’autre choix que de s’y plier. La réforme doit permettre à terme de faire rentrer quelque trois milliards d’euros de TVA supplémentaires chaque année dans les caisses de l’État.

https://www.challenges.fr/entreprise/un-scandale-les-vols-de-donnees-a-bercy-inquietent-les-entreprises-a-lapproche-de-la-facturation-electronique_645275 

Facturation électronique obligatoire : combien les entreprises vont-elles devoir payer ?

 


B) -  Bercy : comment se faire pirater deux fois en un mois

Aujourd’hui, revoyons nos conjugaisons et notamment le Futur Simple, avec par exemple le communiqué publié par Bercy le 13 août. On y lit ainsi que la Direction générale des Finances publiques « notifiera » l’incident à la CNIL, « déposera » plainte et « communiquera » de nouveaux éléments à mesure de l’avancée des investigations.

Voilà un bien beau triplet de futurs simples alignés dans la même phrase, pour un accès illégitime survenu fin juin !

Au fait, le RGPD, ce texte appliqué sans flexibilité dès qu’il s’agit du fichier client d’un garagiste de Vierzon, prévoit normalement une réaction en 72 heures. Le compteur pour Bercy est à 7 semaines et la Direction n’use encore que du futur : pas de doute, ils sont assez détendus de la fuite souveraine.

Notons que ce qui a déclenché cette soudaine bouffée de transparence n’est ni un scrupule, ni un audit mais ce message sur un forum, le 12 août, déposé par un individu opérant sous le pseudonyme de ZeroBytes, qui revendique l’extraction de 678 438 lignes de données fiscales et met la base en vente.

Bercy, vaguement gêné, confirme le lendemain, sans préciser du tout ni la nature des données, ni le nombre de personnes concernées. Les chiffres, ce sont les bénévoles du site FrenchBreaches qui les fournissent (392.867 particuliers, 285.570 professionnels) et que l’AFP reprend faute de mieux. L’administration fiscale, qui sait à l’euro près ce que vous avez déclaré en 2019, s’est révélée incapable de chiffrer sa propre fuite. Il a fallu attendre qu’un site amateur le fasse à sa place.

Puisqu’on parle conjugaisons, le communiqué comporte tout de même une affirmation au passé (plus-que-parfait ici) : l’accès, écrit Bercy, « avait été coupé fin juin dans le cadre du contrôle opéré ». Ah, ouf. 

Bon, n’empêche que le 14 août, le même ZeroBytes revendique une seconde intrusion, sur le Serveur Professionnel de Données Cadastrales de la DGFiP, datée du 29 juillet, soit un mois entier après cette fameuse coupure, et 2 semaines donc avant que le public n’apprenne quoi que ce soit. Il dit avoir contourné le mécanisme d’authentification multifacteur et extrait 252.149 lignes, correspondant à 2.041.778 personnes.

Ah zut, Bercy a fermé une porte en laissant la fenêtre ouverte et s’est contenté de vaguement serrer les fesses.

On pourrait se rassurer en notant que le pirate s’est arrêté à quelques centaines de milliers de lignes et n’a pas exfiltré l’intégralité de la base. Malheureusement, le pirate n’a pas été détecté, ni bloqué, ni arrêté mais s’est lassé : pour lui, l’extraction était trop lente, une récupération complète lui aurait demandé plusieurs mois et il a alors cessé de son propre chef.

Accessoirement, il estime que le service auquel il avait accès permet de retrouver les informations d’environ 20 millions de citoyens. En somme, en 2026, la seule protection réellement efficace du fichier fiscal français est sa latence.

Un décor déjà bien planté

On pourrait, à la rigueur, plaider l’imprévisible mais ça risque d’être compliqué : Solidaires Finances Publiques indique avoir interpellé la directrice générale dès juin (voire mai) sur les risques « à très court terme » de « piratage, d’usurpation d’identité ou d’hameçonnage ciblé ».

Bref, sans la revendication publique du pirate, les usagers auraient-ils été informés du vol de leurs données ?

Les mois passés offraient pourtant quelques indices.

En décembre 2025, le ministère de l’Intérieur se fait pénétrer par sa messagerie, avec consultation du traitement d’antécédents judiciaires et du fichier des personnes recherchées ; le ministre évoque « des imprudences », les identifiants circulant en clair dans des courriels.

En février, Bercy annonce un accès illégitime au FICOBA, le fichier national des comptes bancaires, après usurpation des identifiants d’un fonctionnaire : 1,2 million de comptes, avec RIB, identité, adresse et parfois identifiant fiscal.

En avril, l’ANTS expose 11,7 millions de comptes par une faille consistant à modifier un chiffre dans une requête.

En juin, c’est Tchap, la messagerie chiffrée de l’État, qui se fait visiter.

En août, Bloctel se fait siphonner trois millions de numéros via un compte professionnel dépourvu de double authentification, offrant aux démarcheurs la liste exacte des gens qui demandaient qu’on leur fiche la paix.

La DGFiP en est, pour la seule année 2026, à sa troisième violation.

Le calendrier ne lasse pas de surprendren : le 29 janvier 2026, la ministre déléguée au Numérique dévoile en grande pompe la Stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030, plaçant la cybersécurité « au rang de priorité stratégique pour la souveraineté, la sécurité nationale et la protection de la démocratie ». L’encre de cette Stratégie nationale bidule-truc n’a même pas eu le temps de sécher puisque c’est « à compter de la fin janvier 2026 » que débute l’intrusion dans le FICOBA.

De la ligne de tableur au palier d’immeuble

Ces aventures numériques ont potentiellement des conséquences très graves dans le monde réel, et il n’est même pas nécessaire de spéculer : une agente des impôts de Bobigny a été mise en examen et écrouée pour avoir tripatouillé dans le logiciel fiscal Mira pour localiser un surveillant de la maison d’arrêt de la Santé, aboutissant, le 26 septembre 2024, à son agression à son domicile de Montreuil. L’instruction a révélé qu’elle avait également effectué des recherches sur un juge d’application des peines, sur des investisseurs en cryptomonnaie et sur Vincent Bolloré. Elle était rétribuée par Western Union et les exécutants avaient été recrutés pour 800 euros.

Bref, ce qu’une fonctionnaire vendait au détail circule désormais en gros sur un forum.

Les autorités recensaient déjà, à la mi-avril 2026, plus d’une quarantaine de séquestrations et d’enlèvements liés aux cryptomonnaies pour la seule année en cours, et le mois de juillet a vu 18 665 logements cambriolés, en hausse de 7,1 % sur un an.

Vive l’égalité : grâce aux dernières fuites, le sort jusqu’à présent réservé aux détenteurs de cryptomonnaies est étendu à tous les Français. Bercy transforme le prélèvement à source en prélèvement à l’open-source…

Et la sanction, donc ?

Ah ah ah.

Dans un cadre normal, rappelons que le 22 janvier 2026, la CNIL infligeait 5 millions d’euros d’amende à France Travail pour la fuite touchant 36,8 millions de personnes. En septembre 2025, Google écopait de 325 millions d’euros pour des traceurs de pub non sollicités.

Mais voilà, la DGFiP ne paiera rien car c’est juridiquement impossible : l’article 20 de la loi Informatique et Libertés réserve ces amendes administratives à tout le monde « à l’exception des cas où le traitement est mis en œuvre par l’État ». Quant au défaut de notification d’une violation de données, il est puni de 5 ans d’emprisonnement et de 300.000 euros d’amende, qui ne seront jamais appliqués.

Le contribuable, lui, notifiera, déclarera, et paiera. 


 


 

 


 C) - « Il y a urgence » : Sébastien Lecornu souhaite la création d’une nouvelle unité cyber pour lutter plus efficacement contre les attaques informatiques

Sous pression après une série de cyberattaques visant le site des impôts, le gouvernement veut passer à la vitesse supérieure. Sébastien Lecornu demande à l’Anssi de créer une unité capable d’intervenir en première ligne et de riposter plus rapidement. Un aveu implicite des lacunes de la France qui figure parmi les pays les plus visés d’Europe.

Trouver une porte de sortie le plus rapidement possible. Alors que le gouvernement est pointé du doigt depuis plusieurs jours pour son incapacité à faire face aux cyberattaques, le Premier ministre prend les choses en main. Sébastien Lecornu a demandé ce mercredi à l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) de constituer une « nouvelle unité cyber » pour offrir une « réponse opérationnelle plus réactive » aux cyberattaques qui visent la France, comme le récent vol des données du Fisc.

« Il y a urgence à concevoir et conduire sans délai une réponse opérationnelle plus réactive et plus forte aux cyberattaques que l’Etat rencontre actuellement. Il faut reprendre l’initiative sur le terrain », écrit le Premier ministre dans un courrier adressé au secrétaire général de la Défense et de la Sécurité nationale, dont les services chapeautent l’Anssi. « Je vous demande de constituer une équipe de contact composée d’agents de l’Anssi et chargée d’intervenir en première ligne en cas de suspicion d’atteinte grave à l’intégrité du système d’information de l’Etat », appuie Sébastien Lecornu dans ce courrier dont l’AFP a obtenu copie.

Le chef du gouvernement demande également au secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, Nicolas Roche, qu’une « proposition d’organisation et de règle d’engagement de cette nouvelle unité », qui vise à accélérer le travail d’investigation, lui soit présentée d’ici vendredi.

Le Premier ministre reconnaît et déplore qu’en termes de cybersécurité, « peu de ministères sont au niveau requis » en France. « Ce n’est pas acceptable », ajoute-t-il. « La cybersécurité n’est pas qu’une affaire de crédits. C’est aussi une discipline », a insisté M. Lecornu sur X, en appelant à la bonne « hygiène numérique de chacun ».


Lundi, le Premier ministre avait déjà demandé à cette agence, créée en 2009 et chargée de coordonner le champ de la défense et de la protection des systèmes d’information français, de réaliser un « audit approfondi » sur le vol de données ayant affecté la Direction générale des finances publiques (DGFiP). La DGFiP a confirmé le 14 août deux intrusions, survenues fin juin et fin juillet, ainsi que le vol de données concernant au moins 678 000 particuliers et professionnels et environ 200 000 comptes présents dans ses fichiers cadastraux. Parmi les informations fiscales des particuliers dérobées figurent les noms et prénoms, le revenu fiscal de référence, le quotient familial ou encore le taux de prélèvement à la source. ZeroBytes a également affirmé sur un forum avoir mis la main sur des données personnelles de plusieurs millions d’élèves français et des dizaines de milliers d’enseignants. Ils revendiquent avoir des numéros de téléphones, des adresses mails et des adresses de domicile notamment, remontant parfois jusqu’aux années 2000. Une enquête judiciaire est en cours, selon le ministère de l’Education nationale.

Commission d’enquête parlementaire

Face à ces attaques informatiques, les réactions politiques ne se sont pas fait attendre. Les sénateurs socialistes ont réclamé la création d’une commission d’enquête parlementaire, pointant du doigt la répétition des failles de sécurité au sein du ministère de l’Économie. La présidente du groupe La France insoumise à l’Assemblée nationale Mathilde Panot a abondé en ce sens ce mercredi matin sur France Inter pour qui il faut désormais « donner des moyens à la fois à l’Agence nationale de sécurité des systèmes informatiques (Anssi) et à la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés) ».

Lors d’une conférence de presse lundi et en réponse à ces trois cyberattaques, Amélie Verdier, la directrice générale des finances publiques, a tenu à préciser que « plus de 100 emplois » étaient dédiés à la cybersécurité sur les « plus de 5 300 informaticiens de la DGFiP ». David Amiel, le ministre de l’Action et des Comptes publics, a reconnu de son côté : « Nos systèmes d’information comportent des faiblesses. » Le ministre a évoqué un plan d’action en plusieurs phases, dont « la lutte contre la compromission des comptes des agents » et un renforcement « de la formation cyber des agents ».

La France particulièrement visée

Un renforcement nécessaire puisque la France figure ainsi parmi les pays les plus ciblés par des cyberattaques, en raison de l’attractivité de ses données mais aussi de certaines faiblesses de ses défenses. Une étude de l’entreprise de cybersécurité Surfshark publiée en juillet place la France en tête des pays les plus touchés par des violations de données en Europe, avec 43,4 millions de comptes compromis au premier semestre 2026 - en hausse de plus de 62 % par rapport à la deuxième moitié de 2025. Selon le bilan annuel publié par l’autorité nationale de protection des données (Cnil), le pays a connu plus de 6 100 violations de données en 2025, touchant pour certaines des millions d’usagers, un record. « C’est 50 % de plus sur ces trois dernières années », avait déploré en mai auprès de l’AFP Marie-Laure Denis, la présidente de la Cnil, regrettant que certains organismes, institutions et entreprises ne soient toujours « pas assez » protégés.

« On a un système d’information de l’État qui est tellement complexe, qui représente des milliers et des milliers d’applications dont le pilotage n’est pas uniformisé, dont les choix technologiques sont d’une très grande hétérogénéité », avait détaillé en mai le directeur général de l’Anssi, Vincent Strubel, lors d’une audition à l’Assemblée nationale par la commission de la Défense nationale et des Forces armées. « C’est là-dessus qu’il faut agir en priorité pour mieux sécuriser l’État, reprendre la maîtrise », avait-il ajouté. Dans cette optique, Sébastien Lecornu avait annoncé en mai la création d’une nouvelle Autorité du numérique et de l’intelligence artificielle de l’Etat et une enveloppe de 200 millions d’euros pour muscler et unifier la stratégie de cybersécurité de l’Etat. Ce qui a semblé malgré tout insuffisant.

(avec AFP)

https://www.challenges.fr/la-verticale-cyber/il-y-a-urgence-sebastien-lecornu-souhaite-la-creation-dune-nouvelle-unite-cyber-pour-lutter-plus-efficacement-contre-les-attaques-informatiques_645274

DGFIP piratée : revenu fiscal, prélèvement à la source… L’hémorragie des données personnelles des Français se poursuit à grande échelle

Piratage du fisc : les 678 000 particuliers et entreprises concernés informés à partir de ce lundi

Être particulièrement méfiant » : ce qui guette les 350 000 particuliers touchés par la vaste cyberattaque contre la DGFiP 

 

D) - Divers secteurs piratés en image  




 


 


Mathieu Bock-Côté : « Piratage du fisc ou le Léviathan mis à terre » 

«Piratage du fisc ou le Léviathan mis à terre.» → https://l.lefigaro.fr/J8Of
On dit du fisc qu’il s’agit de la seule administration toujours compétente. La cyberattaque dont il a été victime montre que, comme le reste de l’État, il sait ponctionner les ressources de ceux qui vivent sous sa férule, mais ne livre qu’imparfaitement les services publics promis.


À la mi-août, on apprenait que la Direction générale des finances publiques avait été victime d’un piratage massif. Les données fiscales de centaines de milliers de Français ont été volées par des hackeurs habiles. Détail de plus : la DGFiP ne s’est pas rendu compte immédiatement qu’on l’avait braquée. À la manière d’un Rantanplan administratif, elle sentait qu’il se passait quelque chose de pas net, mais quoi ? Après que les pirates ont revendiqué leur coup, pour mieux mettre à la vente les données recueillies, on l’a su : ils ont mis la patte, parmi d’autres choses, sur les coordonnées civiles et le revenu fiscal de référence. Même la correspondance fiscale entre l’État et quelques centaines d’individus a pu être consultée. Chic ! Rien de mieux que de savoir ses échanges avec Bercy exposés !


On dit du fisc qu’il s’agit de la seule administration toujours compétente - c’est même une de ces banalités qu’on aime répéter pour avoir l’air d’un esprit pénétré. Les fins limiers de l’administration fiscale savent trouver l’argent partout et traquent avec acharnement le moindre centime. Ils savent renifler les piécettes qu’on voudrait leur cacher, ou même qu’on a sincèrement oublié de leur déclarer. L’homme ordinaire qui voudrait ruser avec lui perdra toujours. L’argent qu’il gagne ne lui appartient pas. Il travaille pour la collectivité, comme un forçat. Le Seigneur de Bercy prend d’abord la part qu’il désire, et laisse ensuite les miettes aux gueux, en leur disant qu’ils sont chanceux d’avoir un maître si généreux. Mais, quand vient le temps de protéger l’identité des gens qu’il détrousse, il fait plutôt penser au Gendarme de Saint-Tropez. L’État taxeur fonctionne avec un gourdin fiscal, l’État protecteur des données des uns et des autres ressemble à une passoire numérique.


Si cela agace particulièrement, c’est notamment parce que, au même moment, l’État pilote une généralisation de la facturation électronique entre les entreprises. Ce qui est recueilli par la numérisation intégrale de l’existence sera hacké demain. Mais cela va encore plus loin et nous conduit à une autre polémique, présente ces dernières semaines. L’État s’est mis en tête de ficher numériquement les citoyens qui entendent participer, d’une manière ou d’une autre, aux réseaux sociaux. Il a d’abord prétendu le faire pour défendre les mineurs, mais ils sont de plus en plus nombreux à reconnaître qu’il s’agit aussi de resserrer l’accès aux différentes plateformes numériques, à la veille de la présidentielle : on craint que les individus qui s’y aventurent attrapent de vilaines idées à la manière de vilains virus. Il faut donc les contenir dans le système médiatique traditionnel, moins perméable aux idéologies indésirables.


On promet toutefois, chaque fois, que les informations qu’ils confieraient aux différents systèmes de vérification pour obtenir leur passe numérique seraient absolument protégées. Pas d’inquiétude, citoyen, ce que l’État pourra voir, personne d’autre ne le verra. La blague ! Léviathan s’est fait prendre les culottes à terre et semble un peu imbécile. Il est difficile de ne pas généraliser cette réflexion. Chez les modernes, l’État n’a pas d’abord pour fonction de permettre à l’homme de vivre en tant qu’animal politique, dans une communauté tournée vers la poursuite du bien commun. Aristote, à partir du XVIIe siècle, fut congédié, et remplacé par Hobbes, plus terre à terre : l’État devait assurer la sécurité de l’individu et lui éviter la mort violente. C’était d’abord à cela qu’il servait. Il échangeait la protection contre la soumission. Hobbes ajoutait, en publiant sa théorie, que, si l’État ne parvenait plus à assurer sa mission, l’individu pouvait s’en dissocier - s’en délivrer.


L’État devait protéger et punir - il rançonne et punit désormais sans protéger. Plus méchamment, on dira qu’il s’agit d’un racket de protection qui a fait faillite. S’il sait toujours ponctionner les ressources de ceux qui vivent sous sa férule, il ne livre plus qu’imparfaitement les fameux services publics promis. Il ne protège plus des bandits, n’assure plus la libre circulation sur le territoire, n’instruit plus à l’école, ne soigne plus vraiment à l’hôpital, et garde encore moins les frontières. Mais le bougre est toujours aussi vorace. C’est un obèse morbide qui se nourrit de taxes et d’impôts, réfractaire à toute forme de diète. S’il s’arrête un jour de se goinfrer du bien de l’homme ordinaire, c’est pour le dévorer deux fois plus le lendemain.
Cette faillite, à l’heure numérique, revient à exposer ceux qu’il prétend protéger aux nouveaux prédateurs, qui pourront ensuite braquer les victimes de la bêtise étatique un par un, les faire chanter. Mais on continuera de croire que, sans lui, nos vies seraient fades, inégalitaires, soumises à la loi du plus fort, alors que c’est lui, trop souvent, qui nous rend faibles et mous.»


 

E) - Berlin envisage l’attaque préventive : La guerre invisible pénètre dans les usines russes

De la collecte des renseignements au sabotage

L’Allemagne envisage une évolution qui dépasse largement une simple réforme des services de renseignement. Marc Henrichmann, président de la commission parlementaire de contrôle et membre de l’Union chrétienne-démocrate, propose d’autoriser le Service fédéral de renseignement et l’Office fédéral de protection de la Constitution à mener des attaques informatiques préventives contre les usines russes produisant des aéronefs sans pilote.

La formule employée par le responsable allemand est efficace : le meilleur aéronef d’attaque serait celui qui ne parvient jamais à décoller. Derrière cette apparente évidence se cache cependant une transformation profonde. Un service chargé de recueillir des renseignements deviendrait également un instrument offensif, autorisé à endommager des installations industrielles situées sur le territoire d’une autre puissance.

La distinction entre espionnage, sabotage et opération militaire deviendrait ainsi toujours plus ténue. Désactiver à distance les systèmes de conception d’une usine, corrompre les programmes qui commandent les machines ou compromettre les composants électroniques ne signifie pas seulement prévenir une menace : cela revient à intervenir directement sur les capacités productives du pays adverse.

L’incident de Leipzig et le problème de l’attribution

La proposition intervient après le grave incident survenu le 4 août à l’aéroport de Leipzig. Un appareil télécommandé, équipé d’un explosif Semtex et d’un détonateur, aurait frappé l’aile d’un avion de transport ukrainien Antonov An-124, à proximité des réservoirs de carburant. L’engin n’a pas explosé et est resté au sol pendant quatre heures avant d’être découvert par hasard par le conducteur d’un autocar.

Selon les enquêteurs allemands, il se serait agi d’une attaque intentionnelle, tandis que les services américains auraient identifié un lien avec des structures russes. Moscou rejette l’accusation et dénonce une provocation artificiellement fabriquée.

C’est précisément ici qu’apparaît la première difficulté stratégique. Dans le domaine informatique, l’attribution est rarement immédiate et incontestable. Les codes, les connexions et les infrastructures peuvent être copiés, dissimulés ou faire transiter leurs opérations par des pays tiers. Une opération préventive fondée sur des preuves incomplètes pourrait frapper la mauvaise cible ou être interprétée comme une agression délibérée.

L’Allemagne devrait donc déterminer qui peut autoriser l’attaque, quel niveau de preuve doit être exigé et comment doit s’exercer le contrôle parlementaire. Dans le cas contraire, le principe de prévention risquerait de se transformer en autorisation permanente pour des opérations clandestines.

Efficacité militaire et limites techniques

D’un point de vue militaire, le sabotage d’une usine russe pourrait retarder la production, altérer les systèmes de contrôle de la qualité ou compromettre une série précise de composants. L’avantage de l’attaque informatique réside dans la possibilité d’obtenir des résultats sans traverser physiquement les défenses antiaériennes russes et sans exposer directement des soldats allemands.

Son efficacité n’est toutefois pas garantie. Les installations militaires les plus importantes peuvent utiliser des réseaux isolés, des procédures manuelles et des systèmes de réserve. La production d’aéronefs sans pilote est en outre répartie entre de grands complexes industriels, des entreprises civiles, des laboratoires et des ateliers décentralisés. La paralysie d’un seul établissement n’éliminerait donc pas l’ensemble des capacités russes.

Moscou pourrait remplacer les programmes compromis, transférer la production ou recourir davantage à des composants provenant de Chine, d’Iran et d’autres fournisseurs. L’attaque aurait probablement un effet temporaire, tout en révélant à l’adversaire les capacités techniques et les méthodes opérationnelles allemandes.

La riposte russe

Le risque principal concerne la réponse de Moscou. Si Berlin revendiquait son intervention ou laissait clairement comprendre sa responsabilité, la Russie pourrait considérer comme légitime de frapper les industries, les réseaux électriques, les chemins de fer, les ports, les banques et les aéroports allemands.

L’Allemagne présente de nombreux points vulnérables : des infrastructures fortement interconnectées, une industrie automatisée, une dépendance à l’égard des communications numériques et un vaste réseau logistique utilisé pour soutenir l’Ukraine. Une interruption prolongée des transports ou de la production automobile pourrait provoquer des dommages économiques bien supérieurs à ceux infligés à une usine russe.

La dissuasion informatique est particulièrement instable, car il n’existe aucune proportion communément admise entre une attaque et sa riposte. Le sabotage d’un programme industriel pourrait recevoir pour réponse le blocage d’un hôpital, d’une centrale électrique ou du système de paiement. L’escalade pourrait se développer sans déclaration de guerre et sans que l’opinion publique comprenne immédiatement qui l’a déclenchée.

Les coûts économiques de la guerre numérique

Pour l’industrie allemande, déjà confrontée au coût de l’énergie, à la concurrence asiatique et à la diminution des échanges avec la Russie, l’ouverture d’un affrontement informatique permanent entraînerait de nouvelles dépenses en matière de sécurité, d’assurance et de protection des chaînes de production.

Les entreprises devraient séparer leurs réseaux, multiplier les systèmes de réserve et renforcer la surveillance de leurs fournisseurs. Les risques pesant sur les investissements et sur le commerce avec les pays soupçonnés de collaborer avec Moscou augmenteraient également. Une guerre apparemment immatérielle aurait donc des conséquences très concrètes sur les prix, les finances publiques et la compétitivité européenne.

Dans le même temps, cette évolution favoriserait le secteur allemand de la sécurité informatique, les entreprises électroniques et les programmes militaires européens. La menace russe deviendrait un moteur supplémentaire de la transformation industrielle de l’Allemagne, qui passerait d’une puissance essentiellement commerciale à une puissance stratégique.

Une nouvelle Allemagne au sein de l’Alliance atlantique

Sur le plan géopolitique, cette proposition indique que Berlin ne se considère plus seulement comme la base logistique arrière de l’Alliance atlantique. L’Allemagne souhaite acquérir la capacité d’intervenir directement contre les structures militaires et industrielles russes avant qu’une menace n’atteigne son territoire.

Cette évolution pourrait encourager d’autres pays européens à adopter la même doctrine, multipliant ainsi les opérations non coordonnées et difficiles à contrôler. Il reste également à déterminer si une attaque préventive allemande engagerait politiquement les alliés et si une riposte russe consécutive devrait être considérée comme une agression contre l’ensemble de l’Alliance.

La réforme présente donc une ambiguïté fondamentale : elle cherche à renforcer la sécurité allemande, mais pourrait abaisser le seuil d’un affrontement direct avec Moscou. Empêcher le décollage d’un aéronef hostile est certainement souhaitable. Déterminer qui possède le droit d’attaquer une usine étrangère, sur la base de quelles preuves et avec quelles conséquences, constitue en revanche la question dont pourrait dépendre la paix européenne.

Giuseppe Gagliano a fondé en 2011 le réseau international Cestudec

Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie) 

 


mars 27, 2026

Ne pas attaquer celui qui peut, en retour, vous détruire; les États, pas que, aussi nos vies !

Ne jamais attaquer sans être préparé au pire. 

Il est des règles simples que l’Histoire ne cesse de répéter, sans que jamais nous ne les écoutions vraiment. Parmi elles : ne jamais attaquer sans être préparé au pire.

Nous vivons dans un monde où les rapports de force ne sont plus là où on les croit. Les puissances ne se mesurent plus seulement en divisions blindées, en budgets militaires ou en nombre de porte-avions. Elles se cachent dans les interstices des chaînes de valeur, dans les détroits maritimes, dans les dépendances invisibles que nous avons nous-mêmes construites. Le pouvoir n’est plus frontal ; il est oblique. Il ne frappe pas là où l’on regarde, mais là où l’on dépend.

 

 

La Chine l’a compris mieux que quiconque. Attaquée commercialement par les États-Unis, sommée de plier sous le poids des droits de douane, des restrictions technologiques, des sanctions visant ses entreprises les plus emblématiques, elle aurait pu répondre symétriquement. Elle ne l’a pas fait. Elle a choisi un autre terrain. Celui où elle est indispensable. Celui où, silencieusement, elle tient en laisse le reste du monde. Car la Chine ne produit pas seulement des biens ; elle contrôle les conditions mêmes de leur production. Elle raffine l’essentiel des terres rares, ces matériaux sans lesquels aucune transition énergétique n’est possible, aucun avion moderne ne peut voler, aucun missile ne peut être guidé. Elle domine les chaînes de fabrication des batteries, détient des positions clé dans l’accès aux minerais stratégiques, du cobalt congolais au lithium sud-américain. Elle peut ralentir, orienter, suspendre. Elle peut, sans tirer un seul coup de feu, désorganiser des économies entières. Aussi, lorsqu’elle évoque, face aux droits de douane du président américain, la possibilité de restreindre ses exportations de gallium, de germanium ou de graphite, elle rappelle que la riposte la plus efficace n’est pas celle qui répond coup pour coup, mais celle qui frappe là où l’adversaire ne peut pas se défendre.

Face à cela, les États-Unis ont hésité, reculé, contourné. Ils n’étaient pas préparés au pire. Ils n’imaginaient pas que la Chine pouvait ruiner en quelques mois l’essentiel de leurs entreprises. Ils tentent maintenant de reconstruire une souveraineté industrielle et technologique qu’ils ont, par excès d’orgueil, laissé se déliter. Mais cette reconstruction prendra des décennies. La dépendance, elle, est immédiate. Pourtant, la Chine, conscience de cette force absolue, n’a pas cherché à exploiter jusqu’au bout cette arme fatale ; Parce qu’elle sait que sa puissance repose aussi sur la stabilité du système. Parce qu’elle pense le temps long.

L’Iran, lui, joue une autre partition. Plus brutale, plus risquée, mais fondée sur la même logique. Attaqué militairement, menacé dans son existence même, le régime des mollahs et des pasdarans ne cherche pas seulement à rivaliser frontalement avec une puissance infiniment supérieure. Il déplace le conflit pour survivre. Il choisit son terrain. Le détroit d’Ormuz, dont le président américain semblait ignorer l’existence : un passage étroit, à peine une cicatrice dans la géographie du monde, qui voit transiter près d’un cinquième du pétrole mondial et tout ce qui alimente les pays qui le bordent. Le fermer, même sélectivement, suffit à faire trembler, et s’il se prolonge, à provoquer une récession et une inflation pouvant abattre l’économie planétaire. Pour cela, il suffit au régime iranien de disposer de quelques mines marines, quelques vedettes rapides, quelques missiles côtiers et drones, et le relais de quelques groupes, tels les Houtis. Et là où la Chine retient sa main parce qu’elle se sait forte, l’Iran des mollahs, menacé de disparaître, pourrait être tenté de s’en servir pleinement pour obtenir le départ des Américains de la région. Et plus encore.

Cela rappelle une évidence, que rappelait récemment Niall Ferguson dans une conversation privée :  la puissance n’est jamais symétrique. Elle est faite de dépendances croisées, d’équilibres instables, de vulnérabilités cachées. Le Vietnam l’avait montré face aux États-Unis. La Russie l’avait montré face à l’Europe en utilisant le gaz comme levier politique. Tant d’autres exemples, à travers les siècles, disent la même chose : le point faible du fort est toujours là où il ne regarde pas.

À cela s’ajoute une autre évidence, tout aussi souvent oubliée : l’adversaire est presque toujours un partenaire. La Chine est le premier partenaire commercial des États-Unis. L’Iran, malgré l’horreur du régime, et sa volonté de détruire son peuple plutôt que de disparaître, est un acteur énergétique majeur, une grande puissance en devenir. Et on ne peut l’attaquer sérieusement qu’en connaissance des risques qu’on prend en le faisant.

De ces deux situations, si différentes en apparence, émerge une même loi. Une loi que la guerre froide avait déjà élevée au rang de doctrine : la dissuasion. Ne pas attaquer celui qui peut, en retour, vous détruire sans peser ce risque. Même s’il est plus faible. Surtout, s’il est plus faible.

Cette logique n’est pas seulement celle des États. Elle est aussi celle de nos vies :

Avant penser à attaquer un concurrent, de quelque nature qu’il soit, sur un marché ou dans la vie privée, il faut commencer par identifier ce qui, chez soi, peut être atteint. Comprendre ce que l’autre peut détruire sans se détruire lui-même. Évaluer non pas sa force apparente, mais sa capacité réelle de nuisance. Être préparé à subir les conséquences des risques pris. Et ne se lancer dans la bataille que lorsque que celle-ci en vaut la peine, surtout pour la défense de valeurs.

Dans la littérature comme au cinéma, les tragédies naissent souvent de cette erreur originelle : attaquer celui dont on ignore la puissance cachée sans disposer des moyens de contre-attaque. Macbeth, en voulant sécuriser son pouvoir, déclenche les forces qui le condamneront. Dans Le Parrain, ceux qui pensent affaiblir les Corleone provoquent une guerre qu’ils ne maîtrisent plus et qui conduit à leur destruction.

La sagesse ne consiste pas à éviter tout conflit. Elle consiste à savoir lesquels méritent d’être engagés et à évaluer lucidement les risques qu’on est prêt à courir.

https://www.attali.com/geopolitique/ne-jamais-attaquer-sans-etre-prepare-au-pire/ 


 

Qui sera le vainqueur de cette guerre ?

Les États-Unis, Israël et leurs alliés vont-ils gagner contre le régime terroriste iranien ou devront-ils se résigner à un statu quo permettant à ce régime de reconstituer ses forces ? Poser ainsi la question du sort des armes, c’est confondre le bruit et l’Histoire, la scène et les coulisses. Car le vrai vainqueur de cette guerre ne sera ni les États-Unis ni l’Iran. Ce sera la Chine.
Il suffit, pour le comprendre, de se souvenir d’une constante de l’histoire géopolitique : quand une superpuissance est attaquée par un rival, c’est presque toujours une troisième puissance, qui s’est tenue à l’écart du conflit, qui finit par l’emporter. Ainsi, quand la France de Louis XIV, puis celle de Louis XV, s’épuisa à tenter d’écraser les Provinces-Unies, alors première puissance occidentale, à guerroyer pour des successions espagnoles et à dilapider ses finances, c’est la Grande-Bretagne, prudemment à l’écart, tout occupée à commercer, qui ramassa l’héritage et bâtit le premier empire mondial. Un siècle plus tard, quand l’Allemagne wilhelmienne défia la domination maritime et coloniale de la Grande-Bretagne, ce sont les États-Unis, délibérément isolationnistes, qui en profitèrent pour s’industrialiser à marche forcée et prendre le relais de la superpuissance. La logique est implacable : La puissance qui combat use ses ressources, sa jeunesse, sa créativité, ses finances. Celle qui observe accumule capital, technologie, brevets et influence.
Et aujourd’hui ? La guerre en Iran pourrait achever de ruiner l’Amérique. La seule première semaine du conflit avec l’Iran aurait coûté environ 7 milliards de dollars au budget fédéral dont 4 milliards en munitions seules, sans que l’industrie d’armement américaine ne soit capable d’en produire autant que nécessaire ; et arrêter la guerre aujourd’hui n’est plus possible sans l’accord des Iraniens qui tiennent le détroit d’Ormuz, menacent de détruire les usines de désalinisation de la région et peuvent bloquer, au moins provisoirement, l’économie mondiale. Par ailleurs, l’essentiel des ressources financières privées et publiques des États-Unis est monopolisé pour construire des centres de données géants, dont la Maison-Blanche affirme, sans preuve, qu’ils vont garantir « la domination américaine dans l’intelligence artificielle ».
Quand les Etats-Unis se lancent ainsi dans des dépenses folles sans plan cohérent et dans le seul intérêt de quelques milliardaires, et quand ils gaspillent , dans une guerre aux buts incertains et aux résultats plus qu’aléatoires, , des ressources financières et des matériaux critiques dont ils auraient cruellement besoin, par ailleurs, la Chine , elle, (qui va souffrir provisoirement de la rupture de ses approvisionnements venant du Golfe Persique) forme des ingénieurs, construit des robots, installe des parcs solaires, noue des accords commerciaux sur tous les continents et attend que l’Histoire, une nouvelle fois, donne raison à la patience et en fasse la première puissance mondiale.
De cela, elle, ne s’en cache pas : Elle vient d’annoncer dans son 15e Plan quinquennal (2026–2030), sept priorités, formant un vrai projet civilisationnel, effaçant la frontière entre technologies civile et militaire : Intelligence artificielle appliquée à l’industrie ; robotique humanoïde ; interfaces cerveau-machine ; informatique quantique ; semi-conducteurs avancés ; la 6 G ; et enfin la fusion nucléaire et transition énergétique. Derrière chacun de ces piliers se cachent des applications militaires directes : par exemple, la robotique humanoïde permettra de produire des drones de combat, des systèmes autonomes terrestres, des robots de déminage, et des robots sentinelles. L’informatique quantique sera déterminante pour la cryptographie militaire et la détection des sous-marins. Et l’interface cerveau-machine, qui permet déjà à des paralytiques de contrôler des bras robotiques, permettra bientôt à un être humain de commander une machine, un avion de combat, ou un drone par la seule pensée, sans langage, sans clavier, sans écran, en utilisant le fantastique potentiel du cerveau humain qui traite en parallèle des milliards d’informations, ce qu’aucun ordinateur actuel ne peut simuler, et qui lui permettra de vaincre dans la fantastique bataille qui commence pour contrôler l’attention des gens.
De tout cela, les États-Unis, pris dans leurs fantasmes de LLM et de data centers, sont très éloignés.
L’Europe a encore les moyens de ne pas se laisser entraîner dans la débâcle américaine : Étant proche de la ligne de front ukrainienne, elle peut développer bien mieux que les États-Unis les armements nécessaires aux guerres modernes, dont manquent cruellement les Américains face à l’Iran. Elle devrait pour cela développer des drones intelligents plutôt qu’une prochaine génération d’avions de combat, des systèmes de contrôle de l’attention plutôt que des armes nucléaires déjà en surnombre. Elle a aussi tous les moyens de se lancer, d’une façon sérieuse et continue dans les domaines dont la Chine vient de faire ses priorités, tels la robotique et ses interfaces avec le cerveau humain. Elle devra développer des sources d’énergie nucléaire et renouvelables. Pour prendre conscience de tout cela, il faudrait que le nouveau plan quinquennal chinois soit étudié dans toutes les universités, entreprises et administrations européennes. Non pour imiter la Chine (son modèle politique n’est ni exportable ni désirable) mais pour comprendre ce qu’est une stratégie de civilisation, et avoir le courage d’en construire une.
L’Europe peut aussi mieux que personne développer des domaines stratégiques essentiels, que la Chine et les États-Unis négligent : la sécurité écologique, l’alimentation saine, l’eau potable. Car la souveraineté et la puissance au XXIe siècle ne se mesureront pas seulement en missiles, en microprocesseurs et en robots. Elle se mesurera en litres d’eau potable disponible par habitant, en rendements agricoles sans dépendance aux engrais azotés, et en biodiversité des sols. Pour gagner la guerre d’après-demain, il faut se préoccuper de la santé, de l’alimentation, de l’eau, de la biodiversité, de la vie. Si elle s’en préoccupe, l’Europe pourrait transformer ces défis écologiques en emplois et en industries d’avenir telle que la gestion intelligente de l’eau et des déchets, la régénération des sols, les semences adaptées au changement climatique et les systèmes alimentaires circulaires.
Encore faudrait-il avoir un projet de civilisation et une vraie mobilisation pour le défendre.

https://www.attali.com/geopolitique/qui-sera-le-vainqueur-de-cette-guerre/

Peut-on encore éviter la troisième guerre mondiale ?

Depuis 1945, l’humanité vit sous l’ombre portée d’un troisième embrasement. On l’a redouté dans la confrontation entre capitalisme et communisme, frôlant l’apocalypse nucléaire à au moins deux reprises, jusqu’à ce que l’implosion de l’Union soviétique referme provisoirement ce cycle. On osa alors espérer une paix perpétuelle, illusion qui occultait la tectonique profonde des ressentiments des peuples.

C’est dans ces profondeurs que se forge aujourd’hui le prochain cataclysme ; dans les soubassements idéologiques, religieux et nationalistes de toutes les sociétés, dans les amphithéâtres universitaires comme dans les remugles des réseaux sociaux. Il n’opposera plus le marxisme-léninisme au libéralisme judéo-chrétien, mais l’Occident tout entier aux multitudes qui se vivent comme les sujets de son impitoyable empire.

En apparence, pourtant, pour le moment, rien de tel ; on ne voit que des conflits soigneusement cloisonnés : la guerre de tranchée russo-ukrainienne, les déflagrations entre Israël et l’Iran, les turbulences afghano-pakistanaises, les insurrections sahéliennes, la tension létale autour du détroit de Taïwan. Les belligérants de chacun de ces conflits n’ont, à première vue, aucun intérêt opérationnel à s’immiscer dans les guerres des autres : Moscou et Pékin n’ont pas vocation à croiser le fer avec Tel-Aviv, Riyad n’a aucun contentieux avec Pékin, Islamabad ne nourrit aucune ambition au Sahel.

La fragmentation des théâtres interdirait donc toute agrégation en un conflit systémique. Nous serions, en apparence, à bonne distance du précipice.

Et pourtant, un observateur averti perçoit sous cette surface fragmentée la présence impitoyable des empires, la lente convergence des haines à la recherche d’une grammaire commune. Comme si tous ces foyers d’insurrection régionale n’attendaient qu’une étincelle pour se fondre en une guerre de civilisation ; le Grand Sud contre son adversaire vilipendé universellement, et jusqu’en ses propres entrailles : l’Occident.

La bascule vers un conflit planétaire exigerait d’abord que les belligérants des foyers locaux tissent entre eux des alliances de revers : on peut imaginer que l’Iran attaque un pays membre de l’OTAN ce qui pourrait entraîner l’entrée dans le conflit de tous les autres ; on peut concevoir que la Russie, la Chine et le Pakistan soutiennent la théocratie iranienne (Moscou pour sécuriser une profondeur stratégique industrielle et s’approvisionner en matériel et en personnels pour le front ukrainien ; Pékin pour verrouiller l’accès aux hydrocarbures et protéger ses lignes d’approvisionnement et Islamabad pour disposer de parrains crédibles face à la puissance indienne).

L’étape suivante verrait ces États projeter leurs forces au service de leurs nouveaux partenaires : des contingents pakistanais seraient intégrés aux troupes russes en Ukraine, des unités russes seraient engagées dans l’offensive chinoise sur Taïwan, des forces iraniennes déployées sur ces deux fronts simultanément.

L’ensemble s’ordonnerait sans peine sous la bannière du grand récit antioccidental, dénonçant la mondialisation prédatrice, le rationalisme désenchanteur, la modernité colonisatrice.

Une fois cette dynamique enclenchée, aucun arbitre ne disposerait des instruments pour l’endiguer : nulle hégémonie, pas même celle de Washington, ne commande plus à la paix ; nulle institution multilatérale n’est en mesure d’imposer un cessez-le-feu ; le droit international gît en ruines sous les coups des révisionnismes les plus effrontés.

La Chine, la Russie, l’Iran, le Pakistan et bien d’autres s’uniront alors dans la volonté d’en finir avec cinq siècles de primauté et d’arrogance occidentale. La troisième guerre mondiale aura alors cessé d’être un scénario prospectif ou même une juxtaposition de sanglantes escarmouches.

L’Occident conserve les moyens de conjurer ce dénouement. Il peut d’abord mobiliser sa supériorité militaire et déployer toutes les ressources de sa diplomatie pour tenter de convaincre Moscou et Pékin que soutenir Téhéran les conduit à leur propre ruine.

Mais cela ne suffira pas : L’Histoire a invariablement fini par donner raison aux peuples contre leurs oppresseurs ; l’Occident ne triomphera pas, à terme, sur les seuls champs de bataille ni par des rencontres diplomatiques ; mais seulement si sa proposition civilisationnelle l’emporte sur celle de ses adversaires. Or, proclamer les vertus de la démocratie libérale, du marché régulé et de l’État de droit ne suffira pas, pas plus qu’affirmer la primauté du droit des hommes sur la loi divine, ni jurer que la modernité occidentale constitue un horizon universel. En particulier, ces arguments sonnent creux lorsqu’ils sont portés par une oligarchie américaine cynique, piétinant ses propres valeurs fondatrices et nourrissant la haine qu’elle prétend désarmer.

C’est ici que l’Europe est appelée à jouer un rôle irremplaçable. Elle demeure le seul espace politique au monde où l’État de droit s’impose effectivement ; celui où la violence institutionnelle est la plus contenue, la liberté la plus étendue, la justice sociale la plus substantielle. Le seul, aussi, à reconnaître en principe l’égalité absolue en droits de tous les êtres humains.

Les pays qui la constituent doivent s’unir pour projeter cette singularité dans l’arène mondiale et défendre un universalisme assumé, assumant leurs forfaits historiques, tels que la colonisation, dont ils ne furent ni les premiers ni les seuls coupables.

Si l’Europe parvient à faire entendre ce discours, cette glorification sans complexe des valeurs de l’Occident, devenues universelles à revitaliser des institutions multilatérales moribondes, à forger des alliances avec ce que les États-Unis, le Japon, Israël et tant d’autres nations recèlent de meilleur, un scénario de sortie de crise devient concevable : l’effondrement de la théocratie iranienne, la déroute du discours islamiste radical, l’enlisement définitif des armées et de la dictature poutinienne en Ukraine, la chute du gouvernement Netanyahu, la défaite électorale de Trump, la renonciation de Pékin à toute conquête militaire de Taïwan. Devient alors possible la construction patiente d’un ordre mondial fondé sur la raison et la liberté, c’est-à-dire sur ce que l’Occident a apporté de meilleur au monde, en se nourrissant de sources venues d’ailleurs.

https://www.attali.com/geopolitique/peut-on-encore-eviter-la-troisieme-guerre-mondiale/  

Ce que la guerre au Moyen-Orient nous dit des réformes nécessaires dans nos communes.

Le monde, malgré les apparences, est d’une cohérence redoutable. L’extraordinaire interdépendance des processus de production, des enjeux climatiques et des équilibres géopolitiques se manifeste à chaque instant ; et nulle part avec plus de clarté que dans la relation entre les crises du pétrole et l’organisation de nos villes. Comprendre cela, c’est comprendre à la fois ce qui nous rend vulnérables et ce qui pourrait nous sauver.

La crise iranienne, qui a déjà conduit à une augmentation sensible du prix du pétrole, (et ce n’est pas fini), n’est que la reproduction d’un mécanisme d’une régularité décourageante : on l’a connu en 1973, en 1979, en 1990, en 2003 et en 2011. À chaque fois, une crise géopolitique conduit à une hausse du prix du pétrole ; à chaque fois, dans les pays consommateurs, on se plaint, on s’indigne, on obtient des aides de l’État (c’est-à-dire des contribuables) pour amortir le choc. Et puis on oublie jusqu’à la prochaine fois.

Pourtant, rien n’a été fait sérieusement pour se débarrasser de ces énergies fossiles : Malgré la croissance spectaculaire des renouvelables (la part du solaire a été multipliée par 2,5 en cinq ans) les combustibles fossiles représentent aujourd’hui encore 86,6 % de la consommation primaire mondiale d’énergie et ils couvrent encore les deux tiers de la croissance de la demande mondiale, portant les émissions de CO2 à un nouveau record historique. Tout a été fait pour que les consommateurs n’en souffrent pas. Et même pour encourager ces productions : Les subventions mondiales directes et indirectes aux énergies fossiles atteignent 7 000 milliards de dollars (dont plus de 1000 milliards de subventions directes), soit 7 % du PIB mondial, et plus que les dépenses mondiales annuelles d’éducation. On subventionne donc massivement, à l’échelle planétaire, ce qui nous tue.

Si, pour une partie significative de la population rurale, aux revenus modestes, une aide publique ciblée et temporaire doit accompagner la transition vers les pompes à chaleur, les véhicules électriques et les transports en commun décarbonés, on peut et on doit aller beaucoup plus vite dans les villes : elles  concentrent plus de la moitié de la population mondiale, génèrent environ 80 % du PIB global, sont responsables de près de 70 % des émissions mondiales de CO2, essentiellement pour le chauffage et la mobilité, et pourraient toutes se passer entièrement d’énergies fossiles.

Donc, si on veut cesser d’avoir à souffrir de l’augmentation inéluctable des prix du pétrole et du gaz, il faut en sortir. Et admettre que, comme la hausse du prix du tabac a contribué à réduire sa consommation, la hausse du prix du pétrole est une bonne nouvelle, car elle devrait pousser les consommateurs vers les alternatives électriques, et obliger les pays producteurs les plus lucides, suivant l’exemple de l’Arabie Saoudite, à diversifier leurs sources de revenus.

Ce n’est pas une utopie ; céder à la démagogie pétrolière n’est pas inévitable. Et certaines villes montrent que ce basculement radical est non seulement possible, mais économiquement rentable : Copenhague en particulier est le cas d’école dont chaque candidat à une élection municipale devrait s’inspirer : son réseau de chauffage urbain, considéré comme le plus efficace du monde, fournit aujourd’hui à 98 % des habitations de la ville la chaleur résiduelle des centrales de cogénération et des usines d’incinération de déchets ; de plus, la moitié de ses habitants et de ceux de ses banlieues se déplacent quotidiennement à bicyclette, grâce à des autoroutes cyclables reliant les banlieues au centre-ville et à des ponts exclusivement dédiés aux cycles ; et les bus électriques et le taxi électrique y sont devenus la norme.  D’autres villes méritent d’être citées en exemple : Oslo est devenue la capitale mondiale de la voiture électrique par habitant et les voitures à moteur thermique y sont interdites au centre-ville ; Amsterdam développe massivement les pompes à chaleur et les réseaux de chaleur géothermiques ; enfin, Shenzhen qui, dès 2017, a converti l’intégralité de sa flotte de bus en véhicules électriques.

Plus encore, ne pas dépendre des conséquences aux ramifications infinies de la prochaine crise pétrolière, c’est promouvoir l’économie de la vie, c’est-à-dire les énergies durables, l’alimentation locale, les produits non transformés, particulier dans les villes.

Aussi, tout candidat sérieux à une élection municipale devrait prendre dès aujourd’hui les sept engagements suivants :

  1. Développer massivement des réseaux de chaleur urbains alimentés en énergies renouvelables.
  2. Construire, avec l’ensemble de son agglomération, les infrastructures nécessaires au vélo et aux transports en commun électriques.
  3. Réserver les centres-villes aux seuls véhicules zéro émission.
  4. Reconvertir les subventions aux énergies fossiles en incitations à la transition énergétique et en accompagnement des ménages les plus vulnérables
  5. Développer l’usage de matériaux biosourcés dans la construction
  6. Adopter un urbanisme climatique intégrant dès la conception l’efficacité énergétique des bâtiments, les toitures végétalisées, les îlots de fraîcheur et la gestion des eaux pluviales
  7. Exercer une pression démocratique constante pour que les gouvernements nationaux cessent de subventionner ce qui nous détruit et financent ce qui peut nous sauver.

Et si le pire se produit, c’est-à-dire si cette guerre locale débouche un jour sur un conflit planétaire, il sera plus que sage d’avoir réduit notre dépendance à ce qui nous tue et d’avoir mis en place ce qui peut nous mettre à l’abri de la folie des autres.

https://www.attali.com/geopolitique/ce-que-la-guerre-au-moyen-orient-nous-dit-des-reformes-necessaires-dans-nos-communes/  

Jacques Attali,

Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

 

 

janvier 16, 2026

Français, soyons excellents ou nous disparaitrons et Sommes-nous prêts à payer le prix de la souveraineté ?! Jacques Attali

Français, soyons excellents ou nous disparaitrons !

Même le plus fieffé des optimistes ne peut nier que l’Europe, entourée de prédateurs, n’est pas à la hauteur des enjeux : on y travaille beaucoup moins qu’ailleurs, les retraités y sont mieux traités que les actifs, peu d’entreprises nouvelles y surgissent ; les innovateurs la quittent ; les entreprises étrangères y investissent très peu dans les domaines de pointe ; on y fait de moins en moins d’enfants ; on y forme beaucoup moins d’ingénieurs que sur tous les autres continents.  Et c’est particulièrement vrai en France, qui ressemble maintenant à un camion fou lancé dans une grande descente, avec quatre ou cinq chauffeurs sans permis se disputant le volant.


Sans aligner trop de chiffres, juste quelques-uns : quand la Chine consacre 9% de son PIB à la recherche et l’innovation, et l’Allemagne et le Japon plus de 3,5%, la France est, pour la première fois depuis 1981, en dessous de 2%. Quand le Japon et l’Allemagne, pays vieillissants s’il en est, consacrent 9, 5% de leur PIB au financement des retraites, la France y consacre 15% et bien plus si on tient compte de toutes les dépenses associées à l’âge.  En France, on part à la retraite trois ans avant les autres pays européens qui sont d’ailleurs en train d’augmenter encore l’âge de départ ; et près de la moitié de la dette publique française est liée à la mauvaise gestion des retraites, à un moment où le système scolaire est aux abois, les hôpitaux au bord de la faillite et où la natalité s’effondre, rendant impossible de financer durablement les retraites à leurs niveaux actuels. Quand l’Allemagne fait le plein de ses écoles d’ingénieurs, la France a le plus grand mal à trouver des candidats, et surtout des candidates, pour remplir les siennes. Quand les autres pays ont un gouvernement, avec un budget, des priorités claires et un horizon suffisamment éclairci pour que les entrepreneurs aient un peu envie d’investir, il faudrait être fou pour investir en France, pays qui n’a pas de budget, dont le gouvernement   abandonne ses rares  réformes  courageuses pour durer quelques jours de plus, où  tous les partis   se contentent de promesses démagogiques,  de  concessions insensées à tous les groupes d’intérêt,  où   on en  est à désigner des boucs émissaires , où  les palinodies d’un parlement balkanisé   participent d’un suicide collectif.  Et où il n’y a plus personne pour indiquer un cap et s’y tenir.

Pas étonnant alors que la démocratie, et les élites qui ont conduit à ce désastre, soient remises en cause ; et que beaucoup en viennent à penser qu’un gouvernement autoritaire, ou au moins illibéral, débarrassé des technocrates, ne ferait pas pire et au moins mettrait de l’ordre.  Pas étonnant non-plus que les partis qui prônent cela soient à la fois xénophobes, antieuropéens, nationalistes et populistes.

L’avenir est alors tout tracé : une victoire à venir du Rassemblement National, qui assumera la volonté de faire de la France un pays isolé, moyen, sans volonté d’excellence et de puissance, un pays qui se flattera d’être gouverné par des gens non diplômés parce que les super diplômés auront montré leur incompétence. Car le programme de ce parti se résume, quoique disent ceux qui le dirigent, à : « Plus d’impôt. Moins d’étrangers.  Moins de travailleurs.  Moins d’Europe. Moins d’excellence ». Sa mise en œuvre, applaudie par les retraités et par tous les nostalgiques d’une France imaginaire, ne fera qu’aggraver la crise financière du pays. Les élites en partiront, les investisseurs et les chercheurs étrangers en feront autant. La dette publique augmentera. Jusqu’à ce que les marchés, ou le FMI, ou Bruxelles, viennent rappeler le réel, comme ils l’ont fait à d’autres pays, qui y ont laissé la moitié de leur niveau de vie.

Et c’est ce qui attend la France dans moins de dix-huit mois. Par la faute de ceux qui n’ont pas eu le courage, depuis tant d’années, d’entreprendre les réformes nécessaires, en préférant jouir du pouvoir plutôt que de s’en servir pour porter plus haut le pays. Et de tous ceux qui, aujourd’hui, lâchement, rallient les puissants à venir, pour ne pas perdre leurs privilèges.

On a encore la possibilité de réagir. De ne pas se résigner. De ne pas prendre acte d’une étrange défaite.  De mettre en avant une jeunesse magnifique, qui ne demande qu’à se mettre au travail   et à s’ouvrir au monde, ; qui enrage de voir la place laissée aux rentiers de toutes nature, retraités ou employés  surnuméraires d’administrations pléthoriques, alors qu’on manque tant d’ingénieurs, de professeurs, d’infirmières, d’ouvriers qualifiés, de médecins, de policiers, de paysans, et de tant d’autres métiers vitaux pour l’avenir du pays  et en particulier pour affronter les problèmes environnementaux de demain.  Cela suppose des réformes courageuses. Par exemple, les retraités doivent accepter de voir leur part du revenu national baisser, et vivre en dépensant leur patrimoine, lorsqu’ils en ont un, et pas des impôts payés par ceux qui travaillent. Et il faut bien accueillir et très bien intégrer un grand nombre d’étrangers, soigneusement choisis, pour ne pas disparaître.

Il ne reste pas beaucoup de temps pour réagir. Pour donner le pouvoir aux plus jeunes. La réponse n’est sûrement pas dans les partis actuels, qui ne proposent rien et ne pensent qu’à continuer à profiter des prébendes publiques. Elle est dans un sursaut des entreprises, des associations, des syndicats, des chercheurs, des jeunes, des gens de bonne volonté, qui croient encore que la France et l’Europe doivent viser l’excellence et rester, pour cela, ouvertes au monde. C’est parmi eux que se trouvent les sources d’un éveil. En espérant qu’il ne tarde pas trop.

http://www.attali.com/societe/francais-soyons-excellents-ou-nous-disparaitrons/ 


Sommes-nous prêts à payer le prix de la souveraineté ?

Depuis quelques mois, chacun a compris l’importance de ne pas dépendre d’une source unique de produits agricoles, d’énergie, de matières premières, de composants, d’armement. Et de bien d’autres choses. Aux États-Unis, en Europe, en Chine, a commencé la chasse aux dépendances. Personne, nulle part en Occident au moins, ne veut plus se trouver en situation d’avoir besoin d’attendre l’accord des Chinois pour avoir les aimants nécessaires à son industrie automobile. Aucun industriel chinois ne veut plus dépendre des microprocesseurs graphiques et des plateformes de calcul fabriqués par Nvidia. Aucune entreprise américaine ne veut plus dépendre des Chinois pour les terres rares et les matériaux critiques. Les Européens réalisent la sujétion dans lesquels ils se sont placés en n’ayant aucun acteur sérieux dans les messageries numériques, les monnaies digitales, les centres de données et les matériaux critiques, sans compter leur vieille dépendance aux énergies fossiles venues d’ailleurs.  Aucun de ces pays ne veut dépendre d’autres pour se nourrir. Beaucoup de ces pays, pour d’autres raisons, souhaitent réduire leur dépendance à l’égard des travailleurs étrangers, sans qui, pourtant, la plupart des tâches essentielles, invisibles, sans laquelle aucune société ne pourrait fonctionner, ne seraient pas remplies.  Enfin, dépendance ultime, nous sommes souvent, consciemment ou non, dépendant de gens que nous laissons mourir pour nous, au travail ou au combat, sans trop vouloir les voir, parce qu’ils sont loin, porteurs de notre honte, combattants ukrainiens dans les tranchées du Donbass ou travailleurs ouïghours dans les ateliers de Shein.

Quel prix serions-nous prêts à payer pour échapper à ces dépendances ?

D’abord, la souveraineté est inflationniste. C’est très évident, quand elle se manifeste par des droits de douane, qui visent à réduire l’incitation à acheter des produits étrangers. Tout aussi évident quand il s’agit de se priver de travailleurs étrangers sur notre sol, ou des produits fabriqués par des travailleurs étrangers surexploités chez eux. Tout aussi évident quand il s’agit d’assurer la production des produits agricoles vitaux. Un peu moins évident quand il s’agit de diversifier nos sources d’approvisionnement en matériaux critiques, en terres rares, en composants électroniques, en microprocesseurs, en sources d’énergie fossile. Moins encore évident, mais tout aussi réel quand il s’agit d’investir pour se doter de ressources et d’usines sur le sol national recyclant des matériaux déjà utilisés, ou développant des sources nouvelles d’énergie, ou des installations de raffinage de matériaux très largement disponibles à l’état brut, mais raffinés pour l’essentiel aujourd’hui en Chine. Déjà, aux Etats-Unis, l’inflation revient, en raison de cette obsession antichinoise, principale menace à la souveraineté américaine, et en raison d’une politique anti-immigré faisant apparaitre la dépendance totale de l’économie américaine aux 31 millions de travailleurs nés à l’étranger, dont près de la moitié sont encore en situation irrégulière et dont dépendent toutes les industries et tous les services américains. On peut donc s’attendre à ce que la question de l’inflation, c’est-à-dire du pouvoir d’achat pèse plus que jamais dans les prochaines échéances électorales aux États-Unis et, dans une moindre mesure, en Europe.

Ensuite, la souveraineté est fiscalement coûteuse : pour être souverain, il faut se lancer dans des investissements très lourds, que le secteur privé ne trouvera pas toujours utile d’initier. Il faudra en particulier que le secteur public insiste pour que se développent des centrales nucléaires, mobiles, grandes ou très grandes, qu’il fasse ce qu’il faut pour aider les entreprises privées à automatiser les productions qu’elles ne pourront plus sous-traiter à des travailleurs étrangers.  Plus généralement, il faudra que l’État intervienne plus activement par des réglementations pour inciter à consommer des produits locaux et pour imposer aux productions étrangères des barrières, tarifaires ou non. La souveraineté supposera des impôts supplémentaires ou des choix budgétaires exigeants.

Ensuite la souveraineté est géopolitiquement contraignante. Elle oblige à diversifier ses alliances, à multiplier ses sources d’approvisionnement, à prendre garde à ses ennemis, même parmi ses alliés.

Enfin, la recherche de souveraineté est militairement exigeante : Pour être réellement souverain, il faut que ses armements soient produits nationalement, ou au moins par des alliés fiables, ne pas dépendre d’eux, ou au moins pas d’un seul, pour les renouveler, pour disposer de pièces de rechange, et pour en avoir un droit d’usage plein et entier. Plus encore, il n’y a pas de véritable souveraineté sans préparation au combat. En clair, on ne peut pas être souverain, ultimement, si on n’est pas prêt à mourir pour la liberté de ses enfants.  Qui y est prêt, aux États-Unis, où plus grand monde veut accepter d’engager des troupes sur les théâtres extérieurs d’opération ?   En Europe, où l’idée de mourir pour Kiev ou Vilnius n’enthousiasme personne ? Sauf en Chine, ou le patriotisme semble encore indiscuté ?

Oui, la liberté a un coût. Mais elle rapporte aussi un bénéfice :  Sur le terrain économique, ce sont les nations ayant les premières pris conscience d’un risque de manque et ayant eu la force d’y répondre qui ont développé les technologies de remplacement de ces manques : Les Provinces-Unies, avec l’industrie des colorants, quand elles étaient trop dépendantes des céréales. La Grande-Bretagne avec l’industrie du charbon fossile, quand les sources d’énergie antérieures se sont taries.  Plus largement, la lutte contre les raretés, et la recherche de la souveraineté ont été à la source de la plupart des innovations majeures et des alliances des deux derniers millénaires ; elle peut   encore, aujourd’hui, conduire, en Europe, à un sursaut scientifique et technologique et au rassemblement   de nations comprenant que leur souveraineté   passe par un altruisme rationnel à l’égard de leurs alliés.

Mal pensée, la recherche de souveraineté conduira à la récession, à l’inflation, à la xénophobie, à la dictature et à la guerre, comme cela s’annonce dans toutes les tentatives national-populistes qu’on voit fleurir aujourd’hui   aux États-Unis, en Europe et en Asie.

Bien pensée, la volonté d’être souverain peut être l’occasion de rapprochements entre voisins pour penser ensemble un monde plus dynamique, plus juste, plus innovant, plus durable, et plus pacifique.

Jacques Attali 

 Jacques Attali est docteur en économie, polytechnicien et conseiller d’État. Conseiller spécial du Président de la République François Mitterrand pendant 10 ans, il est le fondateur de 4 institutions internationales : Action contre la faim, Eureka, BERD, Positive Planet.

Jacques Attali est l’auteur de 86 livres (dont plus de 30 consacrés à l’analyse de l’avenir), vendus à 10 millions d’exemplaires et traduits en 22 langues. Il est éditorialiste pour les quotidiens économiques Les Échos et Nikkei après l’avoir été pour L’Express. 

Il dirige régulièrement des orchestres à travers le monde.

https://www.attali.com/economie-positive/sommes-nous-prets-a-payer-le-prix-de-la-souverainete/ 

 

 

 

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